The Project Gutenberg EBook of Oeuvres, vol. IV; Tableau du climat et du
sol des tats-Unis d'Amrique, by Constantin-Franois de Chasseboe Volney

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Title: Oeuvres, vol. IV; Tableau du climat et du sol des tats-Unis d'Amrique

Author: Constantin-Franois de Chasseboe Volney

Release Date: September 16, 2014 [EBook #46870]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                                TABLEAU

                                  DU

                           CLIMAT ET DU SOL

                      DES TATS-UNIS D'AMRIQUE;

                                 SUIVI

 D'CLAIRCISSEMENTS SUR LA FLORIDE, SUR LA COLONIE FRANAISE A SCIOTO,
        SUR QUELQUES COLONIES CANADIENNES ET SUR LES SAUVAGES.

                           PAR C. F. VOLNEY,

       COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADMIE FRANAISE,

               HONORAIRE DE LA SOCIT SANTE A CALCUTA.

                              [colophon]

                                PARIS,

                  PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.

                FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.

                              M DCCC XXV.




                                OEUVRES

                           DE C. F. VOLNEY.

                      DEUXIME DITION COMPLTE.

                               TOME IV.




                      IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
                           RUE JACOB, N 24.




PRFACE.


Le nouvel Ouvrage que je prsente au Public est le fruit de trois ans de
voyages et de rsidence aux _tats-Unis_, dans des circonstances de
temps et dans une situation d'esprit bien diffrentes de celles de mon
voyage en Turquie.

Lorsqu'on 1783, je partais de Marseille, c'tait de plein gr, avec
cette alacrit, cette confiance en autrui et en soi, qu'inspire la
jeunesse: je quittais gaiement un pays d'abondance et de paix, pour
aller vivre dans un pays de barbarie et de misre, sans autre motif que
d'employer le temps d'une jeunesse inquite et active  me procurer des
connaissances d'un genre neuf, et  embellir, par elles, le reste de ma
vie, d'une aurole de considration et d'estime.

Dans l'an III, au contraire (en 1795), lorsque je m'embarquais au Havre,
c'tait avec le dgot et l'indiffrence que donnent le spectacle et
l'exprience[1] de l'injustice et de la perscution. Triste du pass,
soucieux de l'avenir, j'allais avec dfiance chez un peuple _libre_,
voir si un ami sincre de cette libert profane trouverait pour sa
vieillesse un asile de paix dont l'Europe ne lui offrait plus
l'esprance.

Ce fut dans ces dispositions que je visitai successivement presque
toutes les parties des tats-Unis, tudiant le climat, les lois, les
habitants et leurs moeurs, principalement sous le rapport de la vie
sociale et du bonheur domestique... et tel fut le rsultat de mes
observations et de mes rflexions, que considrant d'une part la
perspective orageuse et sombre de la France et de l'Europe entire; les
probabilits de guerres longues et opinitres,  raison de la lutte
leve entre des prjugs au dclin et des lumires croissantes; entre
des despotismes vieillis et de jeunes liberts insurgentes;... d'autre
part, l'avenir pacifique et riant des tats-Unis, de la facilit 
devenir propritaire  raison de l'immense tendue des terres  peupler;
de la ncessit et des profits du travail; de la libert des personnes
et de l'industrie; de la douceur du Gouvernement, fonde sur sa
faiblesse mme; par tous ces motifs, j'avais pris la rsolution de
rester aux tats-Unis, lorsqu'au printemps de 1798, une pidmie
d'animosit contre les Franais, et la menace d'une rupture immdiate,
m'imposrent la loi de me retirer. Ce serait peut-tre ici l'occasion de
me plaindre des violentes attaques publiques diriges contre moi dans
les derniers temps de mon sjour, sous l'influence d'un personnage
tout-puissant; mais l'lection de 1801, en faisant justice de celle de
1797, m'a rendu une indemnit suffisante[2].

De retour en France (prairial an 6), il me sembla utile de faire, pour
mes concitoyens, un travail dont j'avais senti le besoin pour moi-mme;
je conus le projet de rassembler dans un cadre resserr, outre mes
propres notions, celles qui taient parses en divers livres, en
rectifiant quelques prjugs tablis  une poque d'enthousiasme. Dans
le plan que je traai, je posais d'abord pour base le climat et le sol;
puis suivant la mthode que je crois la plus riche en rsultats (celle
par ordre de matires), je considrais la quantit de la population; sa
rpartition sur le territoire; sa distribution en genres de travail et
d'occupation: les habitudes, c'est--dire les _moeurs_, rsultant de ces
occupations; la combinaison de ces habitudes avec les ides et les
prjugs de l'origine premire. Remontant  cette origine par
l'histoire, le langage, les lois, les usages, je faisais sentir l'erreur
romanesque des crivains qui appellent _peuple neuf_ et _vierge_, une
runion d'habitants de la vieille Europe, Allemands, Hollandais, et
surtout Anglais des trois royaumes. L'organisation de ces lments
anciens et divers en corps politiques me conduisait  rappeler
succinctement la formation de chaque colonie;  montrer dans le
caractre de ses premiers auteurs, le levain d'esprit qui a servi de
moteur  presque tout le systme de conduite de leurs successeurs, selon
cette vrit morale trop peu remarque, que dans les _corporations_
comme dans les individus, les premires habitudes exercent une influence
prdominante sur tout le reste de l'existence.--L'on et vu dans ce
levain une des principales causes de la diffrence de caractre et
d'inclination, qui se fait de plus en plus remarquer entre diverses
parties de l'_Union_.--La crise de l'indpendance, en m'obligeant de
retracer sommairement ses causes et ses vnements, m'et fourni des
remarques nouvelles sur ses suites moins connues, moins observes: une
foule de faits omis ou dfigurs et tabli entre la rvolution
d'Amrique et la ntre, une ressemblance bien plus grande qu'on ne la
suppose vulgairement, et dans les motifs, et dans les moyens
d'excution, et dans la conduite des partis, et dans les fluctuations,
mme rtrogrades, de l'esprit public; enfin jusque dans le caractre des
trois assembles principales, dont la premire, chez les deux peuples,
passe galement pour avoir devanc d'une gnration les connaissances
rgnantes, et la dernire, pour avoir t en arrire des principes
acquis (1795): en sorte que ces grands mouvements politiques, appels
_rvolutions_, semblent avoir quelque chose d'_automatique_, qui
dpendrait moins des combinaisons de la prudence, que d'une marche et
d'une srie mcanique de passions.

En traitant de la priode trop peu connue depuis la paix de
l'indpendance, jusqu' la cration du gouvernement fdral, j'eusse
dmontr l'influence de cette poque d'anarchie sur le caractre
national; l'altration de l'esprit public et de ses principes, par la
rentre des mcontents _Loyalistes_, et l'immigration d'une foule de
marchands anglais _Torys_: l'altration de la bonne foi et de la
simplicit primitives, d'abord par le papier-monnaie et le dfaut de
lois et de justice, puis par la richesse temporaire et le luxe permanent
que la guerre d'Europe a introduit dans ce pays neutre: j'eusse fait
sentir les avantages que toute guerre d'Europe procure aux tats-Unis;
l'accroissement sensible qu'ils ont retir de la dernire, malgr la
politique faible et vacillante de leur gouvernement; la direction
naturelle et progressive de leur ambition vers l'archipel des Antilles
et le continent environnant; la probabilit de leur extension, malgr
les divisions de parti et les germes d'un schisme intrieur; j'eusse
dvelopp les diffrences d'opinion et mme d'intrt qui partagent
l'_union_ en _tats de l'Est_ (New England), et en tats du Sud; en pays
atlantiques et en pays de Mississipi: la prpondrance de l'_intrt
mercantile_ dans les uns; celle de l'_intrt agricole_ dans les autres:
la faiblesse de ceux-ci, cause par les esclaves; la force de ceux-l,
cause par leur population libre et industrieuse: j'eusse indiqu une
cause de schisme encore plus active dans le choc de deux opinions
contraires, dites _rpublicaine_ et _fdraliste_; l'une soutenant la
prminence du gouvernement monarchique ou plutt despotique sur toute
autre forme de gouvernement; la ncessit du pouvoir arbitraire et
absolu dans toute espce de rgime, motive sur l'ignorance, les
passions, l'indocilit de la multitude, et autorise par l'exprience et
l'exemple de la plupart des gouvernements et des peuples anciens et
modernes; en un mot, toute l'ancienne doctrine politico-religieuse, de
la _prrogative royale_ des _Stuart_ et des ultramontains: l'autre
opinion soutenant, au contraire, que le pouvoir absolu est un principe
radical de destruction et de dsordre, en ce qu'il n'exempte les
gouvernants ni des passions, ni des erreurs, ni de l'ignorance communes
aux autres hommes: qu'il tend au contraire  les produire en eux,  les
exalter: que la facilit de pouvoir tout, menant  vouloir tout, a une
tendance immdiate et directe  l'extravagance,  la tyrannie: que si la
multitude est ignorante et mchante, c'est parce qu'elle reoit une
telle ducation de tels gouvernements: qu'en supposant que les hommes
naissent vicieux, l'on ne peut les redresser que par un rgime de raison
et de justice: que cette raison et cette justice ne peuvent s'obtenir
que par des connaissances qui veulent tude, travail, dbat
contradictoire, toutes choses qui supposent une indpendance d'esprit,
une libert d'opinion dont les hommes tiennent le droit de la nature
mme, etc., etc. En un mot, toute la doctrine moderne de la _dclaration
des droits_, sur laquelle s'est leve l'indpendance des
tats-Unis.--J'eusse discut, d'aprs ce que j'ai ou des hommes les
plus impartiaux, quelles consquences peuvent avoir ces dissensions:
s'il est vrai qu'une scission en deux ou trois corps de puissance,  une
poque plus ou moins recule, serait aussi orageuse, aussi fcheuse
qu'on le croit vulgairement; si, au contraire, trop d'unit et de
concentration dans le gouvernement n'aurait pas des effets pernicieux 
la libert, dnue d'asile et de choix; et si trop de scurit, trop de
prosprit ne corrompraient pas radicalement un _jeune peuple_[3] qui,
en affectant de se donner ce nom, avoue bien moins sa faiblesse
actuelle, que ses projets de grandeur future; peuple qui mrite surtout
ce nom de _jeune_, par l'inexprience et l'emportement avec lesquels il
se livre aux jouissances de la fortune, et aux sductions de la
flatterie.

J'eusse alors considr, sous un point de vue moral, la conduite de ce
peuple et de son gouvernement, depuis l'poque de 1783, jusqu'en 1798;
et j'eusse prouv par des faits incontestables, qu'il n'a rgn aux
tats-Unis, proportionnellement  la population,  la masse des
affaires,  la multiplicit des combinaisons, ni plus d'conomie dans
les finances[4], ni plus de bonne foi dans les transactions[5], ni plus
de dcence dans la morale publique[6], ni plus de modration dans
l'esprit de parti, ni plus de soin dans l'ducation et l'instruction[7],
que dans la plupart des tats de la _vieille Europe_: que ce qui s'y est
fait de bon et d'utile, que ce qui y a exist de libert civile, de
sret de personne et de proprit, a plutt dpendu des habitudes
populaires et individuelles, de la ncessit du travail, du haut prix de
toute main-d'oeuvre, que d'aucune habile mesure, d'aucune sage police du
gouvernement: que sur presque tous ces chefs, la nation a rtrograd des
principes de sa formation: qu' l'poque de 1798, il n'a manqu  un
parti que d'autres circonstances pour dployer une usurpation de
pouvoir, et une violence de caractre tout--fait
contre-rvolutionnaires: en un mot, que les tats-Unis ont d leur
prosprit publique, leur aisance civile et particulire, bien plus 
leur position insulaire,  leur loignement de tout voisin puissant, de
tout thtre de guerre, enfin  la facilit gnrale de leurs
circonstances, qu' la bont essentielle de leurs lois, ou  la sagesse
de leur administration.

Sans doute, aprs tous les loges prodigus par des crivains d'Europe,
et amplifis par les nationaux, aprs la proposition faite en congrs de
se dclarer la nation _la plus claire et la plus sage_ du globe, c'et
t l d'audacieuses censures; mais parce qu'une censure quelconque
n'est pas une preuve certaine de malveillance; parce qu'une censure mme
injuste a moins d'inconvnients que la flatterie; et parce
qu'aujourd'hui je ne serai pas souponn de ressentiment, je me fusse
permis des observations dont la vrit, mme svre, et t utile et
avoue des bons esprits: et en rendant ce service d'un ami dsintress,
j'eusse cru rendre un hommage d'admiration  l'institution qui, en ce
moment, honore le plus les tats-Unis, la _libert de la presse_ et des
_opinions_[8].

Enfin, considrant ce pays relativement aux immigrants franais, j'eusse
examin, d'aprs mes propres sensations et l'exprience de beaucoup de
mes concitoyens, quel genre de ressources et quels agrments de socit
peuvent trouver dans les villes nos rentiers et nos commerants; de
quelle espce de bonheur ils pourraient jouir dans les campagnes;
j'avoue qu' cet gard mes rsultats eussent pu paratre bizarres; car,
aprs avoir t sur le point de me fixer aux tats-Unis, je n'eusse pas
nanmoins encourag beaucoup de nos Franais  suivre mon exemple. La
raison en est, qu'autant ce pays offre de facilit aux Anglais, aux
cossais, aux Allemands, mme aux Hollandais, par l'analogie du systme
civil et moral de ces peuples, autant il oppose d'obstacles aux Franais
par la diffrence du langage, des lois, des usages, des manires, et
mme des inclinations; je le dirai avec regret: mes recherches ne m'ont
pas conduit  trouver dans les Anglo-Amricains ces dispositions
fraternelles et bienveillantes dont nous ont flatts quelques
crivains; j'ai cru au contraire m'apercevoir qu'ils conservent envers
nous une forte teinte des prjugs nationaux de leur mtropole
originelle: prjugs foments par les guerres du Canada; faiblement
altrs par notre alliance dans l'_insurrection_; trs-fortement ravivs
dans ces derniers temps par les dclamations en congrs, par les
adresses des villes et corporations au prsident M. J. A***, 
l'occasion des pillages de nos corsaires; enfin encourags jusque dans
les collges par des prix d'amplifications et de thses diffamatoires
contre[9] les Franais. L'on ne peut d'ailleurs nier qu'il existe entre
les deux peuples un contraste d'habitudes et de formes sociales peu
propres  les unir troitement: les Anglo-Amricains taxant les Franais
de lgret, d'indiscrtion, de babil; et les Franais leur reprochant
une roideur, une scheresse de manires et une taciturnit qui portent
les apparences de la morgue et de la hauteur; enfin une telle ngligence
de ces attentions, de ces gards auxquels nous attachons du prix, que
sans cesse l'on croit y voir l'intention de l'impolitesse, ou le
caractre de la grossiret. Il faut qu'en effet ces plaintes ne soient
pas sans fondement, puisque je les ai galement recueillies de la part
des Allemands et des Anglais. Pour moi,  qui les Turks ont de bonne
heure fait une ducation peu exigeante sur les formes, je me suis plutt
attach  rechercher la cause qu' sentir les effets de celles-ci, et il
m'a sembl que cette _incivilit_ nationale tenait moins  un systme
d'intentions, qu' l'indpendance mutuelle,  l'isolement, au dfaut de
besoins rciproques o les circonstances gnrales placent tous les
individus aux tats-Unis.

Tel tait le plan dont j'avais trac l'esquisse, et dont quelques
parties dja taient assez avances; mais entrav par les affaires
tantt prives et tantt publiques, arrir surtout depuis un an par de
graves incommodits, j'ai senti que le temps et les forces me manquaient
pour porter le travail  son terme, et je me suis dcid  ne publier
que le _Tableau du climat et du sol_, qui, sans nuire au reste, peut en
tre spar.

En mettant au jour ce nouvel Essai, je suis loin d'avoir la confiance
que plus d'un lecteur pourrait me supposer; car le brillant succs de
mon Voyage en Egypte, loin de me donner la certitude d'en obtenir un
semblable, me donne au contraire la prsomption de la dfaveur, soit
parce que le sujet de l'ouvrage actuel est effectivement moins vari,
plus srieux, plus scientifique; soit parce que trop d'loges accumuls
sur un livre, finissent par lasser la bienveillance sur l'auteur, et
qu'en tout temps il existe de ces Athniens qui donnent la _coquille
noire_, uniquement par l'ennui d'entendre toujours dire du bien de ce
_pauvre Aristide_. J'ai mme pens quelquefois qu'il et t plus
prudent, plus habile  mon amour-propre d'crivain, de ne plus crire du
tout; mais il m'a sembl qu'avoir bien fait un jour, n'tait pas une
raison de ne plus rien faire le reste de la vie; et comme j'ai d la
plupart des consolations de l'adversit au travail et  l'tude, comme
je dois les avantages de ma situation prsente aux _lettres_ et  la
considration des bons esprits, j'ai dsir de leur rendre un dernier
tribut de gratitude, un dernier tmoignage de zle.

D'autre part je dois m'attendre  de scrupuleuses critiques de la part
des intresss directs, les _Amricains_, dont la plupart des crivains
semblent prendre  tche de rfuter les _Europens_; comme si, par une
fiction bizarre, ils s'tablissaient les reprsentants et les vengeurs
des indignes, leurs prdcesseurs; sans compter le zle presque
fanatique que les _loyaux anti-Gallicans_ mettent  dcrier tout ce qui
vient d'une nation de jacobins et d'athes; mais le temps qui nivelle
tout, fera justice de la dtractation comme de la flatterie; et parce
que je n'ai pas eu la prtention d'tre exempt d'erreur, il me restera
du moins le mrite d'avoir attir l'attention et provoqu de nouvelles
lumires sur divers sujets auxquels l'on n'et peut-tre pas sitt
song.

La table des matires va indiquer l'ordre que j'ai suivi, et les sujets
que j'ai traits.

Je n'ai point adopt pour l'orthographe des noms anglais la mthode de
la plupart des traducteurs, qui se contentent d'crire les mots tels
qu'ils les trouvent: les Anglais n'attribuant pas aux lettres les mmes
valeurs que nous, il en rsulte une grande diffrence dans la
prononciation d'un mme mot trac, ainsi le nom respectable de
_Washington_, est prononc par eux presque _Oua-chinn-tonn_: et ils ne
nous comprennent pas quand nous le dfigurons en _Vazingueton_[10]. J'ai
donc trouv commode pour mes lecteurs de leur prsenter la vraie
prononciation francise, sauf  renvoyer en note la manire d'crire en
anglais; ainsi j'ai dit _Soskouna_, au lieu de _Susque-hanna_: _grne_
(vert), au lieu de _green_; _strt_ (rue), au lieu de _street_; _Ouait_
(blanc), au lieu de _white_, etc.--C'tait la mthode de nos crivains
au commencement du sicle dernier; et je n'ai pas d'aversion pour les
anciens _us_, quand il leur arrive d'tre raisonnables.

Les cartes que j'ai jointes ne portent pas de grands dtails sur l'tat
politique, parce que ce n'est pas de lui que j'ai trait; mais ils sont
nombreux, soigns, et la plupart nouveaux sur l'tat physique dont je me
suis spcialement occup.




TABLEAU

DU CLIMAT ET DU SOL

DES TATS-UNIS.




CHAPITRE PREMIER.

Situation gographique des Etats-Unis, et superficie de leur territoire.


Pour donner l'ide la plus simple de la situation gographique des
_tats-Unis_, je devrais dire que leur territoire occupe cette partie de
l'Amrique du nord, qui a pour bornes,  l'orient, l'ocan d'Afrique et
d'Europe; au midi, la mer des Antilles et le golfe du Mexique; au
couchant, le _grand fleuve_ de la Louisiane[11]; au nord enfin, celui
du Canada, et les cinq grands lacs dont il tire ses eaux. Dans un temps
o l'on reconnat si bien l'avantage des limites _naturelles_, celles-ci
sont tellement caractrises, qu'il est difficile de croire qu'elles ne
se ralisent pas tt ou tard; mais la prcision de l'tat politique
actuel veut que l'on en retranche, au midi, la presqu'le et le littoral
des Florides; et au nord, le cours infrieur du Saint-Laurent depuis le
lac Saint-Franois, ainsi que l'Acadie et le nouveau Brunswick,
c'est--dire, presque toutes les anciennes possessions des Franais dans
le Canada infrieur.

Mesur du nord au sud, ce vaste territoire comprend plus de 16 degrs de
latitude, savoir: depuis le 31e prcis, jusque vers le 47e
latitude nord. De l'est  l'ouest, il a plus de 25 degrs de longitude,
ce qui semble produire une surface immense; mais parce que la cte
atlantique fuit diagonalement du nord-est au sud-ouest, et parce que les
cinq lacs du Canada rentrent par une grande courbe, jusqu'au 40e
degr de latitude, la superficie relle se trouve diminue de plus d'un
tiers.

Le gographe _Hutchins_ qui, le premier aprs la paix de l'indpendance
(1783), essaya de calculer cette surface, l'estima un million de milles
anglais carrs (environ 112,000 anciennes lieues carres de France): en
sorte que le territoire des tats-Unis galerait prs de quatre fois
l'tendue de la France,  l'poque de 1789; presque autant de fois
l'tendue de l'Espagne et du Portugal runis, et prs de sept fois celle
de la Grande-Bretagne, y compris l'Irlande. Les _anglo-amricains_
citent ces comparaisons avec complaisance, et leur amour-propre, qui
aime  anticiper sur l'avenir, mesure dja les trangers sur cette
chelle de proportion: cependant, si l'on observe que sur ce vaste pays,
il n'existe, en 1801[12], que 5,214,801 habitants, dont environ 880,000
esclaves noirs, c'est--dire, un sixime du tout; et que ces habitants y
sont en grande partie dissmins, l'on sentira que cette tendue est,
dans le temps prsent, une vritable cause de faiblesse, et ne promet
pas dans le temps  venir, d'tre un moyen d'union; d'ailleurs
_Hutchins_, qui n'a point connu les sources du _Mississipi_, et pas
trs-bien le nord de _l'Ohio_,[13] a amplifi beaucoup de terrains, et
les calculs de ce gographe, quoique homme estimable, et quoique
suffisants  mon objet, n'ont point l'autorit premptoire que ses
successeurs lui attribuent par cho.

Maintenant, si nous comparons les tats-Unis  notre hmisphre, sous
le rapport des latitudes, nous trouvons que leurs parties mridionales,
telles que la _Gorgie_ et la _Caroline_, correspondent aux pays de
Maroc et de la cte barbaresque, presque au rivage d'gypte; et il est
remarquable que l'embouchure du _Mississipi_ concide en sens inverse 
celle du Nil, l'une par les 29, l'autre par les 31 degrs de latitude,
le Nil venant du sud, le Mississipi du nord, tous les deux avec des
phnomnes de dbordement, de richesse et de bont presque semblables.
L'analogie des pays amricains se continue sur la _Syrie_, le centre de
la _Perse_, le _Tibet_ et le centre de la _Chine_. Savanah, Tripoli,
Alexandrie, Gaza, Basra, Ispahan, Lahor, Nankin, sont  un degr prs
sous le mme parallle. Les parties du nord au contraire, telles que le
_Massachusets_ et le _Newhampshire_, correspondent au sud de la France,
au centre de l'Italie,  la Turkie d'Europe,  la mer Noire, au centre
de la Caspienne, aux dserts tartares et au nord de la Chine: Boston et
Barcelone, Ajaccio, Rome, presque Constantinople et Derbend, ont aussi,
 un degr prs, la mme latitude: de tels rapports indiquent de grandes
diversits de climats; et en effet, les _tats-Unis_ cumulent les
extrmes de tous les pays que je viens de citer; seulement l'on y
observe une gradation relative aux latitudes, et plus encore au niveau
des terrains, dans laquelle certains caractres particuliers me font
distinguer quatre nuances principales.

La premire, celle du climat le plus froid, comprend les _tats_ dits de
_Nord-Est_, ou _Nouvelle-Angleterre_, dont la limite physique est trace
par la cte mridionale de Rhode-Island et de Connecticut sur l'Ocan;
et dans l'intrieur du pays, par la chane montueuse qui verse les eaux
de la _Delaware_ et de la _Susquehannah_.

La seconde nuance, que j'appelle climat moyen, s'applique aux tats du
milieu, c'est--dire, au sud de _New-York_,[14]  la _Pensylvanie_, au
_Maryland_, jusqu'au fleuve _Potomac_, ou plus prcisment, jusqu' la
rivire _Patapsco_.

La troisime, celle du climat chaud, comprend les _tats au sud_,
c'est--dire, le plat pays de la Virginie, des deux Carolines, de la
Gorgie jusqu' la Floride, o les geles cessent d'tre connues par le
29e de latitude.

La quatrime enfin, est le climat des _pays d'Ouest_, tels que le
_Tennessee_, le _Kentucky_, le _Nord-d'Ohio_, ou _North-west-territory_,
placs derrire la chane des montagnes _Alleghany_, et au couchant des
tats prcdents; ce climat a pour caractre distinctif d'tre plus
chaud de prs de trois degrs de latitude que les pays qui lui
correspondent sur la cte Atlantique, avec la seule sparation des
montagnes _Alleghany_, ainsi que je l'exposerai par la suite.




CHAPITRE II.

Aspect du pays.


Pour un voyageur europen, et surtout pour un voyageur habitu, comme
moi, aux contres nues de l'gypte, de l'Asie et des bords de la
Mditerrane, le trait saillant du sol amricain est un aspect sauvage
de fort presque universelle qui se prsente ds le rivage de l'Ocan et
qui se continue de plus en plus paisse dans l'intrieur des terres.
Pendant le long voyage que je fis en 1796, depuis l'embouchure de la
Delaware par la Pensylvanie, le Maryland, la Virginie et le Kentucky,
jusqu' la rivire Wabash; de l au nord,  travers le
North-west-territory, jusqu'au _Fort-Dtroit_; puis par le lac ri 
Niagra,  Albany, et l'anne suivante, de Boston jusqu' Richmond en
Virginie,  peine ai-je march trois milles de suite en terrain nu et
_dbois_:[15] sans cesse j'ai trouv les chemins, ou plutt les
sentiers bords et ombrags de bois-taillis ou de futaies, dont le
silence, la monotonie, le sol tantt aride, tantt marcageux; et
surtout dont les arbres renverss par vtust ou par tempte, gisants et
pourrissants, sur la terre; dont enfin les essaims perscuteurs de
taons, de mosquites et de _gnats_,[16] n'ont pas les effets _charmants_
que rvent au sein de nos cits d'Europe, des crivains romanciers. Il
est vrai que sur la cte atlantique, cette fort continentale offre dja
d'assez grands vides,  raison des marais saumtres et des champs
cultivs qui s'tendent chaque jour davantage autour du foyer absorbant
des villes: elle a galement des lacunes considrables dans le _pays
d'Ouest_, surtout depuis la Wabash jusqu'au Mississipi, et vers les
bords du lac Eri, du Saint-Laurent, dans le Kentucky et le Tennesse, o
la nature du sol, et plus encore les incendies anciens et annuels des
Sauvages ont occasion de vastes dserts, appels _Savanas_ par les
Espagnols, et _Prairies_ par les Canadiens et par les Amricains qui
adoptent ce mot; je ne compare point ces dserts  ceux que j'ai vus en
Syrie et en Arabie, mais plutt  ce que l'on nous dit des _steps_ ou
dserts de la Tartarie, les _prairies_ tant comme les _steps_ couvertes
de plantes ligneuses, paisses et hautes de trois et quatre pieds, et
formant pendant l't et l'automne, un brillant tapis de fleurs et de
verdure que l'on trouve bien rarement dans les dserts chauves et pels
de l'Arabie. Dans le reste des tats-Unis, et surtout dans la partie
montueuse de l'intrieur, d'o les fleuves se versent en sens opposs 
l'Ocan atlantique et au Mississipi, l'empire des arbres n'a reu que de
faibles atteintes, et l'on peut dire, par comparaison  notre France,
que le pays n'est qu'une vaste fort.

Si l'on pouvait rassembler sous un seul coup d'oeil l'ensemble de ce
pays, l'on verrait que cette fort est divise en trois grands _cantons_
distincts,  raison des genres, des espces, et de l'aspect des arbres
qui la composent: les espces de ces arbres, selon la remarque des
Amricains, sont indicatives de la nature et des qualits du sol qui les
produit.

Le premier de ces cantons, que j'appelle _fort du sud_, embrasse la
partie maritime de la Virginie, des deux Carolines, de la Gorgie, des
Florides, et s'tend gnralement depuis la baie de Chesapeak jusqu' la
rivire de Sainte-Marie, sur un terrain de gravier et de sable, large
depuis 30 jusqu' 50 lieues: tout cet espace, peupl de pins, de sapins,
de mlses, de cdres, de cyprs et autres arbres rsineux, offre 
l'oeil une verdure constante, mais qui n'en serait pas moins strile,
si les banquettes des fleuves et les terres d'alluvion et de marcages
n'y traaient des veines que l'agriculture rend trs-productives.

Le second _canton_, ou _fort du milieu_, comprend la partie montueuse
des Carolines et de la Virginie, toute la Pensylvanie, le sud du
New-York, tout le Kentucky et le nord de l'Ohio, jusqu' la rivire
Wabash. Toute cette tendue est peuple de diverses espces de chnes,
de htres, d'rables, de noyers, sycomores, acacias, mriers, pruniers,
frnes, bouleaux, sassafras et de peupliers, sur la cte atlantique; et,
en outre, dans le pays d'ouest, de cerisiers, de marroniers d'Inde, de
paps, d'arbres concombres, de sumacs, etc., toutes espces qui
indiquent un sol productif, base vritable de la richesse prsente et
future de cette partie des tats-Unis: cependant ces espces forestires
n'excluent jamais entirement les rsineux qui se montrent pars dans
toutes les campagnes, et par massifs sur les montagnes, mme d'un ordre
infrieur, tel que le chanon de Virginie appel _Sud-ouest_, o par un
cas singulier ils drogent  leur signe habituel de strilit; car le
sol rouge fonc et gras de ce chanon est trs-fertile.

Le troisime _canton_ ou _fort du nord_, encore compos de pins,
sapins, mlses, cdres, cyprs, etc., part des confins du prcdent,
couvre le nord du New-York, l'intrieur du Connecticut et de
Massachusets, donne son nom  l'tat de _Vermont_[17], et ne laissant
aux arbres forestiers que les rives des fleuves et leurs alluvions, il
s'avance par le Canada vers le nord, o il fait bientt place au
genvrier, et aux maigres arbustes clair-sems dans les dserts du
cercle polaire.

Telle est en rsum la physionomie gnrale du territoire des
tats-Unis: une fort continentale presque universelle; cinq grands lacs
au nord;  l'ouest, de vastes _prairies_; dans le centre, une chane de
montagnes dont les sillons courent paralllement au rivage de la mer, 
une distance de 20  50 lieues, versant  l'est et  l'ouest des fleuves
d'un cours plus long, d'un lit plus large, d'un volume d'eau plus
considrable que dans notre Europe; la plupart de ces fleuves ayant des
cascades ou chutes depuis 20 jusqu' 140 pieds de hauteur; des
embouchures spacieuses comme des golfes; dans les plages du sud, des
marcages continus pendant plus de 100 lieues; dans les parties du nord,
des neiges pendant 4 et 5 mois de l'anne; sur une cte de 300 lieues,
10  12 villes toutes construites en briques ou en planches peintes de
diverses couleurs, contenant depuis 10 jusqu' 60,000 ames; autour de
ces villes, des fermes bties de troncs d'arbres (_log houses_),
environnes de quelques champs de bl, de tabac ou de mas, couverts
encore la plupart des troncs d'arbres debout brls ou corcs: ces
champs debout, c'est--dire non gisants, spars par des barrires de
branches d'arbres (_fences_), au lieu de haies; ces maisons et ces
champs encaisss, pour ainsi dire, dans les massifs de la fort, qui les
englobe; diminuant de nombre et d'tendue  mesure qu'ils s'y avancent,
et finissant par n'y paratre du haut de quelques sommets que de petits
carrs d'chiquier bruns ou jauntres, inscrits dans un fond de verdure:
ajoutez un ciel capricieux et bourru, un air tour--tour trs-humide ou
trs-sec, trs-brumeux ou trs-serein, trs-chaud ou trs-froid, si
variable, qu'un mme jour offrira les frimas de Norwge, le soleil
d'Afrique, les quatre saisons de l'anne, et vous aurez le tableau
physique et sommaire des tats-Unis.




CHAPITRE III.

Configuration gnrale.


Pour bien concevoir la construction gnrale de ce vaste pays, il faut
prendre une connaissance plus dtaille de la chane des montagnes qui
en est le trait dominant. Cette chane part du Canada infrieur et de
l'embouchure du Saint-Laurent sur sa rive mridionale, o ses caps sont
appels par les marins _monts de Notre-Dame et de la Magdeleine_: en
remontant le fleuve, elle s'en carte peu  peu, et sparant les eaux de
son bassin vers nord-ouest, d'avec les eaux du _Nouveau-Brunswick_, de
_Nova-Scotia_ et du district de _Maine_[18] vers sud-est, elle trac de
ce ct la frontire des tats-Unis, jusqu'au Newhampshire: l elle
pntre par une ligne presque sud dans l'intrieur du Vermont, sous le
nom de _Green-mountains_, divisant le bassin de la rivire Connecticut
d'avec celui des lacs Champlain et Georges; et aprs avoir jet de ce
ct des rameaux qui repoussent  l'ouest et au nord-ouest les sources
de l'Hudson, elle vient traverser ce fleuve  _West-point_, par un
chanon trs scabreux, qui a mrit le nom de _High-lands_
(_Terres-hautes_): ici l'on peut dire que la chane subit une double
interruption, soit parce qu'elle est coupe par des eaux, soit parce
qu'ayant jusque-l t de granit, son prolongement ultrieur va tre de
grs. La tte de ce prolongement remonte plus haut sur la rive ouest de
l'Hudson, au groupe de Cats-Kill, et dans une masse de montagnes qui
donnent les sources de la Delaware. De ce local part un faisceau de
sillons montueux qui, aprs s'tre incorpor la chane prcdente,
s'avance du nord-est au sud-ouest,  travers les tats de New-York, de
Pensylvanie, de Maryland et de Virginie, s'cartant de la mer  mesure
qu'il marche au midi: par un cas singulier en gographie, plusieurs de
ces sillons coupent  l'angle droit le cours des plus grands fleuves de
ces tats sur la cte atlantique, et ils ne leur laissent de passage que
par des brches, qui attestent que la violence seule des eaux a pu
rompre l'obstacle de leur digue: arrivs  la frontire de la Virginie
et de la _Caroline-nord_, ces sillons, jusqu'alors parallles, se
runissent en un noeud que j'appelle l'arc de l'Alleghany, parce que ce
chanon principal y enveloppe par une courbe tous ses collatraux de
l'est: un peu plus loin au sud, encore dans la Caroline-nord, un second
noeud runit  l'Alleghany tous ses collatraux de l'ouest[19], et forme
un point culminant de ttes de fleuves, d'o partent, vers le nord, le
grand _Kanhawa_; vers l'ouest, le _Holstein_, branche nord de la
_Tennessee_; et vers l'est, les rivires _Pdee_ et _Santee_, et toutes
les autres des deux Carolines. De ce noeud part encore vers l'ouest une
branche de montagnes qui, par une premire bifurcation au nord-ouest,
fournit les nombreux rameaux de Kentucky, et par une seconde, droit 
l'ouest, s'avance sous le nom de montagnes _Cumberland_,  travers
l'tat de Tennessee, o elle divise nord et sud, le bassin des rivires
_Cumberland_ et _Tennessee_, jusqu' leur embouchure dans l'Ohio; tandis
que la chane propre d'_Alleghany_, reste presque seule, continue sa
route au sud-ouest, et achve de limiter les deux Carolines et la
Gorgie, o elle reoit les noms divers de montagne _du
Chne-Blanc_[20], _du Grand-Fer_, de montagne _Chauve_, et mme de
montagne _Bleue_. Parvenue  l'angle de la Gorgie, elle change de
direction et encore de noms, et sous ceux d'_Apalaches_ et de
_Cherokees_, se portant droit  l'ouest jusqu'au Mississipi, elle
devient la ligne de partage entre le bassin de la Tennessee au nord, et
les nombreuses rivires qui versent au sud dans le golfe du Mexique, par
les Florides. La longue continuit de cette chane l'avait fait appeler
par les sauvages du nord montagne _sans fin_: les Espagnols et les
Franais, qui la connurent d'abord par la Floride, appliqurent  toute
son tendue le nom d'_Apalache_, qui tait celui d'une tribu sauvage
conserv encore dans une rivire considrable du pays[21]; mais les
gographes anglais et anglo-amricains, qui l'ont connue par le nord,
l'ont constamment dsigne sous celui d'_Alleghany_, que je crois tre
sa dnomination sauvage, traduite dans le mot _Endless_, ou _sans fin_,
par le gographe vans, qui semble mettre ces deux mots en comparaison
synonyme. Quoique moins sonore qu'_Apalache_, le nom d'_Alleghany_ a
obtenu dans l'usage une prfrence que je ne lui disputerai point; mais,
pour plus de clart, j'appellerai _Apalache_ le rameau qui, comme je
l'ai dit, se dtourne  l'angle de la Gorgie, et qui, moins lev et
moins rapide, se divise en une foule de monticules et de sillons dont
est couvert le pays jusqu'au Mississipi: l ils se terminent brusquement
en escarpements scabreux, appels _Cliffs_, rgnant depuis le coteau de
_Natchez_ jusque vers l'embouchure de l'Ohio: ils ne traversent point le
Mississipi, dont l'autre rive, basse et plate, est un marcage de 20
lieues de largeur moyenne, depuis son embouchure jusqu' celle d'Ohio,
distante de 7 degrs (140 lieues); l finit la fort continentale, et
commencent les immenses _steps_ ou _savanes_ qui se prolongent vers
l'ouest, jusqu'aux montagnes nord du Mexique et aux _Stony-mountains_,
que j'appellerai dans le cours de cet ouvrage chane _Chipwane_, du nom
gnrique de la race des sauvages qui l'habitent.

Il rsulte de cette disposition de terrain que je viens de dcrire une
sorte de partage physique des tats-Unis en 3 longues contres
parallles, prises dans le sens de la cte, c'est--dire du nord-est au
sud-ouest, savoir:

Une 1re contre orientale situe entre l'Ocan et les montagnes
(_vulgairement cte atlantique_).

Une 2e contre occidentale situe entre le Mississipi et les
montagnes (_pays d'ouest_ ou _Back-country_).

Une 3e enfin, celle de ces montagnes elles-mmes, qui est
intermdiaire aux deux autres: et parce que chacune de ces contres a
des caractres particuliers de climat, de sol, de configuration et de
structure intrieure, il me parat convenable d'entrer dans quelques
dtails relatifs  chacune.


 I.

Cte Atlantique.

La _cte atlantique_, ainsi nomme de l'Ocan qui la baigne, et o elle
verse toutes ses eaux, s'tend depuis le Canada jusqu' la Floride, sur
une largeur croissante du nord au sud, qui varie depuis 20 jusqu' 70
lieues. Elle est le sige originel et principal des tats de l'Union,
qui y sont rangs dans l'ordre suivant.

_Georgie_, _Caroline-sud_, _Caroline-nord_, _Virginie_, _Maryland_,
_Delaware_, _Pensylvanie_, _New-Jersey_, _New-York_, _Connecticut_,
_Rhode-island_, _Massachusets_, _Newhampshire_, _Vermont_ et _Maine_.

Dans toute sa longueur, le pays est d'un niveau peu lev, plus plat
dans les tats du sud jusqu'au Maryland, mme jusqu'en New-Jersey: plus
ingal et presque montueux dans les tats du nord, surtout en
Connecticut, Massachusets et Rhode-island. L'on peut considrer
Long-island (_Ile longue_) comme un point de partage assez prcis entre
ces deux caractres de terrain: car de cette le allant au nord jusqu'
la rivire Sainte-Croix[22], et mme jusqu' l'embouchure du
Saint-Laurent, le rivage est lev, rocailleux, parsem de rcifs qui
tiennent au noyau du continent adjacent: au contraire, allant de
Long-island vers le sud, la cte est continuellement une plage basse
presque  fleur d'eau et de pur sable: ce sable, qui s'annonce pour un
dlaissement de la mer, se retrouve fort avant dans les terres. Il y
sert de lit  la fort de pins, sapins, et autres rsineux dont j'ai
parl:  l'approche des montagnes, il se mle avec une portion d'argile
ou de gravier que les eaux ont amene des hauteurs voisines: il en
rsulte un terrain jauntre, maigre, et meuble, qui domine dans la
lisire moyenne des tats du sud, dans le Maryland, la Pensylvanie, et
le haut New-Jersey,  tel point que l'on peut considrer ces trois
derniers tats comme de grandes alluvions des fleuves _Potmac_,
_Susquehannah_, _Delaware_ et _Hudson_. Plus au nord, spcialement en
Connecticut, Rhode-island et Massachusets, le pays est sillonn de
monticules et de chanons qui rendent pre et raboteuse toute la
_Nouvelle-Angleterre_ proprement dite: l'on serait mme tent de croire
cette contre un prolongement de la _lisire montueuse_, si la nature
granitique de ses pierres et la confusion de ses sillons ne la
distinguaient des _Alleghanys_, essentiellement forms de _grs_, et qui
concourent sur une ligne plus intrieure et plus occidentale.


 II.

Pays d'Ouest, on bassin de Mississipi.

La seconde _contre_ qui est situe  l'est des Alleghanys, mrite le
nom de _Bassin_ de Mississipi, en ce que la presque totalit des
rivires qui l'arrosent, versent mdiatement ou immdiatement dans ce
fleuve. Ce bassin a pour limites,  l'est, les Alleghanys;  l'ouest, le
Mississipi; au nord, les lacs _Michigan_, _ri_ et _Ontario_; au sud
enfin les Florides: l'on remarquera que vers le sud, dans la Gorgie
occidentale, la majeure partie des eaux se rend au golfe du Mexique, et
semble former une contre distincte; mais le peu d'tendue qu'aurait
cette contre, relativement aux autres, et l'analogie de son climat, de
ses productions, mme de ses relations futures, m'engagent  comprendre
dans le pays d'ouest ou de Mississipi, tout ce qui est situ au couchant
de la rivire _Apalache_, que je regarde comme la limite naturelle de la
cte atlantique, dans l'intrieur et vers sud-ouest.

Les tats contenus dans le bassin de Mississipi sont, la _Gorgie
occidentale_, le _Tennessee_, le _Kentucki_, le grand district
_Nord-d'Ohio_, appel _Northwest-territory_, et quelques portions
occidentales des tats de Virginie, de Pensylvanie et de New-York. Les
habitants de la cte atlantique donnent  toute cette partie le nom de
_Back-Country_ (_Pays de derrire_), indiquant par-l leur attitude
morale, constamment tourne vers l'Europe, berceau et foyer de leurs
intrts et de leurs penses: par un cas singulier et cependant naturel,
 peine eus-je travers les Alleghanys, que j'entendis les riverains du
_grand Kanhawa_[23] et de l'_Ohio_, appeler aussi la cte atlantique
_Back-Country_ (_Pays de derrire_); ce qui prouve que dja leur
situation gographique a donn  leurs regards et  leurs intrts une
direction nouvelle, conforme  celle des eaux qui leur servent de routes
et de portes vers le golfe mexicain, foyer principal de l'ambition
spculative de tous les Amricains.

Si l'on examine avec plus de dtail cette grande contre, l'on trouvera
que la nature du sol et certaines limites naturelles de fleuves et de
montagnes y forment une subdivision de 3 grands districts bien
distincts.

Le premier est le pays situ au sud de la rivire _Tennessee_ et du
chanon de l'Apalache qui l'enveloppe, d'o les rivires se versent au
golfe du Mexique et au bas du Mississipi. Dans sa partie maritime, qui
est la Floride, le sol est absolument plat, sablonneux et strile au
bord de la mer; marcageux, formant des prairies naturelles, quand on
avance dans les terres, et alors gras et fcond principalement sur les
banquettes des fleuves, o le riz et le mas croissent de la plus grande
taille. A peine trouverait-on une pierre de 2 ou 3 livres  la distance
de 12  15 lieues du rivage. A mesure que l'on remonte vers l'intrieur,
le pays devient plus collineux, le sol plus rocailleux, et aussi moins
fertile, comme l'attestent les arbres de sa fort, l'ilex, le pin, le
sapin, les chnes rouge et noir, le magnolia, les cdres rouge et blanc,
le cyprs, et une foule d'arbustes indignes des pays chauds. Un
voyageur botaniste anglais[24] en a fait un vrai paradis terrestre; mais
en renvoyant ses descriptions potiques aux romans sentimentaux, ce
sera traiter raisonnablement ce pays, que de le comparer au Portugal ou
 la cte de Barbarie, et assurment ce lot est beau.

Le second district a pour limites, au sud, la rivire de Tennessee; au
nord, celle d'Ohio;  l'est, les Alleghanys; et  l'ouest, le
Mississipi. Il comprend l'tat de Kentucki et celui de Tennessee, que
j'ai vu se constituer en 1796. Tout cet espace est prodigieusement bris
de monticules et de sillons rapides, et cependant la plupart bois. Il
est surtout travers de l'est  l'ouest par le chanon dit _Cumberland_
qui a jusqu' 30 milles de largeur, et qui court entre la rivire du
mme nom et celle de Tennessee. Dans les vallons et dans ce qu'il y a de
plaines, le sol est gnralement d'une qualit excellente, tant une
espce de terreau noir, gras, meuble, et profond depuis 3 jusqu' 15
pieds, par consquent d'une extrme fertilit. Les arbres forestiers
qu'il produit, bien suprieurs par leur diamtre et leur grandeur aux
arbres effils et maigres de la cte atlantique, sont: les chnes rouge,
noir, blanc, les noyers hickorys, de 4 ou 5 espces, les
peupliers-tulipiers, les vignes sauvages, grimpant  20 et 30 pieds, les
frnes, les rables  sucre, les acacias, les sycomores, marronniers
d'Inde, arbres--gomme, pins, cdres, sumacs, pruniers sauvages,
pruniers-persimons, et cerisiers sauvages, dont quelques-uns ont jusqu'
un mtre 2 tiers de diamtre.

Cette nature meuble et permable du terrain y occasione aux ruisseaux et
aux rivires une particularit que j'ai vue en quelques lieux de la
Syrie, mme de la France, mais nulle part dans une proportion aussi
tendue; car, dans tout le Kentucky et le Tennessee, l'on ne cesse de
rencontrer des entonnoirs du diamtre depuis 50 jusqu' 500 pas sur une
profondeur de 15  50, ayant dans leur fond un ou plusieurs trous ou
crevasses dans lesquels s'engouffrent, non-seulement les eaux pluviales
voisines, mais encore des ruisseaux et des rivires dja considrables.
Ils disparaissent tout  coup au sein des broussailles, devant le
voyageur stupfait, et achvent leur cours dans des lits souterrains. En
gnral, les ruisseaux et les rivires, dans leur cours visible, y
dchirent et y creusent la terre perpendiculairement jusqu' un lit de
pierres calcaires qui lui sert de _noyau_, ou plutt de _plancher
presque horizontal_. De ce mcanisme il rsulte,

1 Que presque tous les ruisseaux et rivires du Kentucky et du
Tennessee sont encaisss comme dans des fosss, entre deux rives  pic,
hautes depuis 50 pieds, comme celle de l'Ohio, jusqu' 400 pieds, comme
l'core de la rivire _Kentucki_  _Dixon's-point_;

2 Que le pays se trouve raboteux et sillonn de ravines profondes;
d'ailleurs, travers des chanons latraux des Alleghanys, aussi
brusques dans leur pente, qu'ils sont troits sur leurs sommets[25];

3 Que le terrain ne pouvant tre arros par irrigation, les habitants
de Kentucky et un peu ceux du Tennessee se plaignent dja d'une aridit
qui s'accrot  mesure que le pays se dboise, et qui dissipe, d'une
manire fcheuse, les illusions des _spculateurs de terre_ et les
promesses des voyageurs romanciers.

Je dois citer ici un fait physique singulier, bien constat en Kentucky,
savoir, que beaucoup de sources y sont devenues plus abondantes _depuis
que les bois des environs ont t coups_; j'ai discut sur les lieux
avec des tmoins dignes de foi, les causes de ce phnomne: il nous a
paru que jadis les feuilles de la fort accumules sur la terre, y
formaient un lit pais et compacte, comme on le voit encore l o cette
fort subsiste; et que ce lit retenant les eaux pluviales  sa surface,
leur donnait, surtout en t, le temps de s'vaporer avant qu'elles
pussent pntrer dans l'intrieur: aujourd'hui que ce lit de feuilles
n'existe plus, et que le sein de la terre est ouvert par la culture, les
pluies qui ont la facult de l'imbiber y tablissent des rservoirs plus
durables et plus abondants; mais ce cas particulier ne dtruit point la
doctrine plus gnrale et plus importante que la coupe des forts,
particulirement sur les hauteurs, diminue gnralement la masse des
pluies et des fontaines qui en rsultent, en empchant que les nuages ne
se fixent et ne se distillent sur les forts: le Kentucky lui-mme en
offre la preuve ainsi que tous les autres tats de l'Amrique, puisque
l'on y cite dja une multitude de ruisseaux qui ne tarissaient pas il y
a 15 ans, et qui maintenant manquent d'eau chaque t. D'autres ont
totalement disparu; et plusieurs moulins, dans le New-Jersey, ont t
abandonns par cette cause[26].

Un autre phnomne remarqu en Amrique, trouve peut-tre son
explication dans le fait que je viens de citer. L'on ne traverse point
de fort dans ce continent sans rencontrer des arbres renverss; et l'on
observe que la racine n'est qu'un chevelu superficiel, en forme de
champignon,  peine de 18 pouces de profondeur pour des arbres de 70
pieds. Si ces racines ne pivotent point, n'est-ce pas afin de profiter
de l'humidit superficielle qui les couvre et du terreau gras rsultant
des feuilles pourries dans lequel elles trouvent une substance bien
prfrable aux couches de l'intrieur restes sches, et par suite, plus
dures  pntrer? Et maintenant, que par le laps des sicles ces
vgtaux ont _contract cette habitude_, il faudra des sicles pour la
changer.

Le troisime district a pour limites, au sud, le cours de l'Ohio; au
nord, les lacs du Saint-Laurent, et toujours  l'est et  l'ouest
l'Alleghany et le Mississipi. Cet espace, appel par les Amricains
_North-west-territory_, ne compte encore aucun tat constitu, faute de
population suffisante:[27] sa surface est presque plane ou commodment
ondule:  peine y citerait-on une montagne ou un sillon de 100 toises
d'lvation, et dans tout son ouest, depuis la rivire _Wabash_ jusqu'au
_Mississipi_, ce ne sont que vastes et plates prairies. Nanmoins c'est
d'un tel local que coulent en sens opposs une foule de rivires
considrables qui, les unes vont au golfe du Mexique par le Mississipi,
les autres  la mer du Nord par le Saint-Laurent, et d'autres encore 
l'Atlantique par le Mohawk, l'Hudson et la Susquehannah: d'o il rsulte
que les monts Alleghanys, de qui ces derniers fleuves tirent leurs
sources, ne sont en quelque sorte que la rampe de ce plateau qui les
gale presque en niveau. Sur ce vaste espace les pentes opposes sont si
douces, que les rivires, hsitant dans leurs cours, s'y garent en
sinuosits et en marcages; et que dans les crues de l'hiver il y a
jonction d'eaux navigables en canot, entre les sources de la Wabash qui
va  l'Ohio, du Miami, qui va au lac Eri, de la rivire Huron, qui
tombe  l'entre de ce mme lac, de la _grande-rivire_ qui tombe dans
le lac _Michigan_, et ainsi de plusieurs autres.

Par contraste avec le Kentucky, les rivires de _North-west-territory_,
coulent  fleur de terre,  raison non-seulement de ce niveau plat, mais
encore de la qualit _argileuse_ du sol, qui empche l'eau d'y pntrer:
circonstance heureuse pour le commerce et l'agriculture de cette
contre: aussi l'opinion commence-t-elle  prfrer ce pays au Kentucky;
je prsume qu'un jour il sera la Flandre des tats-Unis pour le bl et
les pturages: j'ai vu, en 1798, au bord du grand _Sioto_, un champ de
mas,  la vrit en premire anne de culture, o cette plante avait
gnralement 4 mtres de hauteur, et des pis en proportion:  cette
mme poque,  l'exception de quelques habitations parses, ce n'tait
au-dessus du _Moskingom_ qu'un dsert de forts, de marais, et de
fivres: j'ai travers 40 lieues de cette fort depuis Louisville, prs
des rapides de l'Ohio, jusqu'au _poste Vincennes_ sur la Wabash, sans
rencontrer une cabane, et, ce qui m'a tonn, sans entendre le chant
d'un oiseau (quoiqu'en juillet). Elle finit un peu avant la Wabash; et
de l au Mississipi, pendant 80 milles, l'on ne trouve que les
_prairies_, dont j'ai dja parl comme de steps tartares; et l
rellement commence une _Tartarie amricaine_, qui a tous les caractres
de la Tartarie asiatique; d'abord chaude dans sa partie mridionale,
elle devient de plus en plus froide et strile vers le nord: ds le
48e de latitude, elle est glace dix mois de l'anne, dpourvue de
hauts bois, noye de marcages, traverse de fleuves qui, dans une
espace de 1000 lieues, n'ont pas 15 lieues d'interruptions ou de
_portages_: elle offre  tous ces titres les caractres de la Tartarie;
il ne manquait que d'en voir les indignes devenir cavaliers; et cette
circonstance vient d'avoir lieu, depuis 25  30 ans, par les vols que
les sauvages _Nihiaou_ ou _Nadouessis_[28], jusqu'alors pitons, ont
fait des chevaux espagnols errants dans les savanes du nord du Mexique.
Avant 50 ans ces nouveaux Tartares pourront devenir des voisins
incommodes  la frontire des tats-Unis: et le systme colonial des
bords du Missouri et du Mississipi prouvera des difficults que n'ont
pas connues les pays de l'intrieur de la confdration.


 III.

Contre des montagnes.

La troisime grande lisire parallle est cette ligne de terrain
montueux, dont j'ai dja parl, laquelle s'tend de l'embouchure de
Saint-Laurent aux confins de la Gorgie, partage les eaux de l'est et de
l'ouest, et forme comme une haute terrasse ou rempart entre les deux
contres _Atlantique_ et _Mississipi_. On peut estimer  environ 400
lieues la longueur de cette bande, sur une largeur trs-variable, mais
assez gnralement de 30  50 lieues.

Cette contre, quoique trs-troite comparativement, exerce nanmoins
une grande influence de temprature sur les deux adjacentes dont elle
diffre par le climat, le sol, et mme par les productions. Vers le Sud,
l'air y est plus pur, plus sec, plus lastique, plus sain: vers le nord,
et ds le Potmac, les brumes et les pluies y sont plus communes, les
animaux plus grands et plus vifs; et les arbres forestiers, sans tre
aussi gros que ceux de l'ouest, le sont plus que ceux de l'est, et
surpassent les uns et les autres en lasticit.

Cette chane de montagnes diffre de celles de notre Europe, en ce que
plus longue et plus rgulire dans ses sillons, que les Alpes et les
Pyrnes, elle est cependant bien moins haute qu'elles. Des mesures
prises en divers points avec prcision, vont en fournir des preuves
instructives et satisfaisantes.

En Virginie, le pic _Otter_, point dominant de tout le pays, n'a de
hauteur que 1218 mtres 2/3 (4000 pieds anglais)[29].

Dans le mme canton, M. Jonathan Williams[30], parti du lieu o finit la
mare, au-dessous de Richmond, et mesurant sa route jusque sur la
premire chane de _Blue-ridge_, a trouv au col (_cap_) de _Rockfish_,
350 mtres d'lvation (1150 pieds anglais). Prs de l, un pic dominant
lui a donn 554 mtres (1822 pieds anglais); plus loin, aprs la ville
de _Staunton_, montant un chanon de l'_Alleghany_, il a trouv 577
mtres (1898 pieds anglais); un second chanon, celui de _Calf-pasture_,
lui a donn 683 mtres (2247 pieds anglais); enfin, un troisime
chanon, celui qui partage les eaux, et qui n'est coup par aucune,
mesur  6 milles sud-ouest de _Red-spring_ lui a donn 822 mtres (2706
pieds anglais).

En Maryland, Georges Guilpin et James Smith ont lev, en 1789, les
niveaux suivants:

Sur le fleuve Potmac,  partir du terme de la mare, c'est--dire, des
rapides de _George-town_, jusqu' l'embouchure de _Savage-river_, dans
une tendue de 218 milles anglais (environ 73 lieues), le niveau est de
352 mtres 2/3 (1160 pieds anglais); dans ce compte, les rapides de
_Georgetown_ sont ports pour 11 mtres 1/4 (37 pieds anglais), et la
grande chute de _Matilda_ pour 23 mtres 1/10 (76 pieds anglais), y
compris ses rapides qui se prolongent 3 milles au-dessus d'elle.

Depuis l'embouchure de _Savage-river_ jusqu'au lieu dit
_Moses-williams_, sur le sommet de l'Alleghany, dans un espace de 8 3/4
milles, le niveau est de 637 mtres 1/2 (2097 pieds anglais), total 990
mtres (3257 pieds anglais).

En sorte que l'Alleghany, que j'ai moi-mme travers dans cette partie,
et qui m'a paru y tre le plus lev, n'a pas, au-dessus de l'ocan,
plus de 822 mtres, ou 405 toises. Blue-ridge,  la brche de
_Harper's-ferry_, sous l'embouchure de la rivire _Chenando_, m'a paru
avoir  peu prs la mme hauteur qu' Rock-fish-gap; ainsi son terme
moyen peut tre valu  350 mtres, c'est--dire, moins de la moiti
de l'Alleghany (dans la Virginie).

En Pensylvanie, la hauteur de l'Alleghany, au-dessus du plat pays,
n'est, selon le docteur _Rush_, que de 395 mtres 1/5 (1300 pieds
anglais); et en effet, les voyageurs remarquent que l'on y arrive par
une suite de pentes douces et graduelles, sans beaucoup s'en apercevoir.

Dans l'tat de New-York, aux montagnes appeles _Catskill_, le plus haut
pic mesur en 1798 par _Peter de la Bigarre_[31], a donn de hauteur
1079 mtres (3549 pieds anglais) au-dessus des eaux de l'Hudson, qui
prouve la mare jusqu' 10 milles au-dessus d'Albany.

En Vermont, le pic de _Killington_ mesur par _Samuel Williams_, comme
le plus lev de toute la chane, n'a que 1049 mtres 2/3 (3454 pieds
anglais)[32].

Enfin, les montagnes _Blanches_ (White-hills) dans le New-Hampshire, qui
sont vues de trente lieues en mer, et que M. _Belknap_ value[33],
d'aprs des voyageurs,  3040 mtres (10,000 pieds d'lvation), ne sont
portes, par M. S. Williams, qui en donne des raisons motives, qu'
2361 mtres (7800 pieds anglais).

La chane de l'Alleghany ne doit donc tre considre que comme un
rempart d'une hauteur moyenne de 700  800 mtres (environ 350  400
toises), ce qui diffre absolument des grandes chanes du globe, telles
que par exemple les

  Alpes values       3000 mtres
  Les Pyrnes          2700
  Les Andes             5000
  Le Liban              2905

et l'on conoit que cette circonstance doit beaucoup influer sur la
mtorologie des tats-Unis et de tout leur continent, ainsi que je le
dvelopperai par la suite.

Les voyageurs europens remarquent tous avec surprise, que les montagnes
amricaines ont dans leur direction plus de rgularit, dans leurs
sillons plus de continuit, dans la ligne de leurs sommets plus
d'galit que les montagnes de notre continent. Ce caractre est surtout
frappant en Virginie et en Maryland dans le sillon de _Blue-ridge_. Ce
sillon, que j'ai travers ou suivi depuis la frontire de Pensylvanie
jusqu'au fleuve James, m'a toujours prsent l'aspect d'une terrasse de
1000  1200 pieds d'lvation sur la plaine avec une pente trs-roide et
un sommet si gal, qu' peine y voit-on des ondulations et quelques
_brches_ ou _gap_ qui servent de passage. La base de cette masse
n'excde pas quatre  six milles (deux  trois lieues). En venant au
nord, cette chane s'abaisse ainsi que ses parallles; et parce que
quelques bifurcations ont caus en Pensylvanie une confusion de noms qui
embarrasse mme les gographes, je tenterai d'abord de les claircir.

En Virginie, l'on distingue nettement trois sillons principaux bien
caractriss, qui sont:

1 Le sillon _Blue-ridge_, situ le plus  l'est, qui tire ce nom,
signifiant _Chane-bleue_, de son apparence bleutre lointaine quand on
vient du pays plat maritime: il porte le nom de _South-mountain_, ou
_Montagne du Sud_ dans les cartes d'Evans et d'autres gographes, sans
que l'on en puisse donner une bonne raison. En gnral, les montagnes
des tats-Unis, nommes au hasard par les colons de chaque canton, n'ont
qu'une nomenclature insignifiante et souvent bizarre. Quoi qu'il en soit
de _Blue-ridge_, ce sillon part du grand arc ou noeud de l'Alleghany; il
est mme le prolongement le plus direct de cette chane en venant du
sud: il traverse le fleuve James au-dessous de la jonction de ses deux
branches suprieures; le Potmac au-dessous de la _Shenandoa_; la
Susquehannah au-dessous de Harrisburg; et les voyageurs observent que le
lit de cette rivire, jusque-l navigable sur un fond calcaire, devient
intraitable  cause des rocs et des grs de _Blue-ridge_. En
Pensylvanie, ce sillon, moins continu et moins lev, prend, selon les
cantons, les noms divers de _Trent_, de _Flying_, de _Holy-hills_; mais
il n'en est pas moins le mme rameau qui traverse le _Schoolkill_ sous
Reading; la Delaware au-dessous de sa branche ouest et de la ville
d'Easton; d'o il va se perdre au groupe de _Catskill_, vers les bords
de l'Hudson.

La seconde chane, appele _North-mountain_, montagne _du Nord_, sans
plus de raison que la prcdente, part aussi du grand arc de
l'Alleghany, et se tenant parallle, mais occidentale  Blue-ridge, elle
traverse les hautes branches du James, douze  quatorze milles au-dessus
de leur jonction; le Potmac vingt-quatre milles au-dessus de la
Shenandoa; mais lorsqu'elle atteint les branches ouest de la rivire
_grande Conegochigue_, elle se divise en plusieurs rameaux, qui jettent
de l'incertitude sur sa suite. Quelques gographes veulent voir son
prolongement dans le chanon de _Tuscarora_, quoique divergent, lequel,
aprs avoir travers la rivire _Juniata_, va se perdre dans les dserts
rocailleux et marcageux du nord-est de la Susquehannah: d'autres
suivent North-mountain dans le chanon de _Kittatiny_, lequel, plus
direct, court paralllement  Blue-ridge, jusqu' la Delaware, qu'il
passe au-dessus de sa branche ouest et de Nazareth: aprs quoi il ctoie
la rive orientale de ce fleuve, et va se terminer, avec les sillons de
Blue-ridge, au groupe de Catskill et aux montagnes qui sparent les
sources de la Delaware du cours de l'Hudson.

En Pensylvanie, l'on confond assez gnralement _Blue-ridge_ avec
_North-mountain_, parce que les caractres de l'un et de l'autre tant
moins marqus, chaque canton a donn l'pithte de _bleue_  sa chane
la plus leve, et des noms particuliers  chaque rameau diffrent; mais
la continuit gographique de North-mountain par _Kittatiny_, et de
Blue-ridge par les _Flying_ et _Holy-hills_, telle que je l'ai trace,
me parat la mieux tablie par la direction gnrale de ces chanes, par
la nature de leurs pierres et par leurs concours  former une valle
calcaire qui se prolonge entre elles sans interruption depuis la
Delaware et les territoires d'Easton et de Nazareth, jusqu'aux sources
de la Shenandoa, par-del Staunton[34].

La troisime chane principale, l'_Alleghany_ proprement dit, est le
sillon le plus lev  l'ouest qui, partageant toutes les eaux, sans
tre travers d'aucune, a mrit le nom d'_Endless_ ou Sillon _sans
fin_. Celui-l pris  son extrmit sud, vient de l'angle de la Gorgie
et de la Caroline, o il reoit les noms divers de montagnes _du
Chne-blanc_, _du Grand-fer_, de montagne _Chauve_, et mme de montagne
_Bleue_[35]. L il verse  l'ouest quelques branches de la rivire
_Tennessee_;  l'est les fleuves des deux Carolines, auxquelles il sert
de limite occidentale: arriv en Virginie, il forme l'arc dont j'ai
parl, en se courbant vers le nord-ouest, et enveloppant les sillons
prcdents; puis il reprend sa route nord nord-est, envoie  l'Ohio les
eaux du grand Kanhawa et de la Monongahla;  l'ocan Atlantique,
celles des fleuves James, Potmac, Susquehannah, etc.: mais vers les
sources de la branche ouest de ce dernier, il se divise en rameaux
divers, dont les plus considrables se dirigent  l'est, et vont 
travers toutes les eaux de la Susquehannah, se terminer au Catskill et
aux sources de la Delaware sur l'Hudson; tandis que d'autres rameaux 
l'est enveloppent les sources mmes de la Susquehannah, et par _Tyoga_,
vont fournir celles des lacs Iroquois ou du Gnessee:  moins que l'on
ne veuille attribuer ces rameaux  un sillon plus occidental qui, sous
les noms de _Gauley_, de _Laurel_ et de _Chesnut-ridge_, vient aussi se
terminer dans cette contre.

Outre les trois chanes principales de la Virginie que je viens de
dcrire, il est encore plusieurs sillons intermdiaires, qui souvent les
galent en hauteur, en roideur, en continuit: tels sont ceux de
_Calf-pasture_, de _Cow-pasture_[36] et de _Jackson_, que j'ai traverss
en me rendant de Staunton  _Greenbrar_. C'est dans ces dernires
montagnes que sont situes les eaux thermales de diverses qualits,
clbres en Virginie pour leurs cures, et dsignes sous les noms de
_Warm-spring_, source chaude tempre; _Hot-spring_, source trs-chaude;
_Red-spring_, source rouge, etc.; _Warm-spring_ que j'ai vu, est une
source sulfureuse ammoniacale d'environ 20 degrs de chaleur: elle est
situe au fond d'un profond vallon en forme d'entonnoir, que tout
indique avoir t le cratre d'un volcan teint.

A l'ouest de l'Alleghany, vers le bassin d'Ohio, il est aussi plusieurs
sillons remarquables; j'en ai travers un premier sous le nom de
_Reynick_[37] et _High-ballantines_, 8 milles  l'ouest du _town_ ou
village de _Green-brar_, et il m'a paru aussi lev, mais bien plus
large que Blue-ridge. De son plateau j'en vis une foule d'autres vers
sud-ouest et nord-est. Quinze milles plus loin, par une route tortueuse,
j'entrai dans une srie d'autres chanons que je ne cessai de traverser,
pendant 38 milles, au nombre de 8 ou 10 jusqu' celui de Gauley, le plus
lev, le plus rapide de tous, et le plus troit sur sa crte. Je
regarde tout l'espace de ces 38 milles, comme une seule et mme
plate-forme assez leve. Par-del le Gauley l'on ne traverse plus de
haut chanon qu'avec le cours des eaux dont on suit la direction, et
souvent le lit; mais j'ai remarqu que le lit du grand Kanhawa se fait
souvent jour  travers l'un des pays les plus scabreux que j'y aie
rencontr. Beaucoup de ces sillons se dirigent sur l'Ohio, et nous
verrons que quelques-uns doivent l'avoir travers: ce Gauley-ridge
prend son origine aux sources du grand Kanhawa, au sud-ouest de l'arc
d'Alleghany; et sous le nom de _Laurel-hill_, de _Chesnut-ridge_, il va
dans le nord se terminer aux ttes de la Susquehannah: au sud, les
colons de Kentucky et de Tennessee ont tendu le nom de grand _Laurel_
au rameau principal qui spare le Kentucky de la Virginie; et ils ont
communiqu le nom de _Cumberland_  sa continuation, qui ctoie et
limite la rivire de Cumberland jusqu' son embouchure. Je n'ai pas de
renseignements suffisants sur cette partie. Le gouvernement des
tats-Unis a en main un moyen trs-simple de s'en procurer un corps
complet; ce serait de soumettre tous les arpenteurs par une ordonnance
du collge de William et Mary de Williamsburg, o ils subissent leur
examen et reoivent leur patente,  ajouter des dtails de topographie
aux striles procs verbaux de leurs alignements. En peu d'annes, l'on
aurait sans frais un systme complet des montagnes et des eaux.

Il me reste  donner sur la structure intrieure de ces montagnes,
c'est--dire sur la disposition et la nature des bancs et couches de
pierre qui leur servent de noyau, les renseignements que j'ai pu me
procurer; quelque incomplets qu'ils puissent tre, j'ai lieu de croire
qu'ils seront de quelque intrt, ne ft-ce que par leur nouveaut;
leur ensemble et le soin que j'y ai donn pour satisfaire les lecteurs
qui attachent  la gographie physique l'importance que mrite cette
science. Pour qui sait observer des faits et en tirer de sages
inductions, la structure de notre globe est un livre bien autrement
instructif et authentique sur ses rvolutions et sur leur histoire, que
les traditions, vagues d'abord et sans autorit, des peuples ignorants
et sauvages, riges ensuite en systmes dogmatiques chez les peuples
civiliss.




CHAPITRE IV.

Structure intrieure du sol.


Pendant le cours de mes divers voyages dans les tats-Unis, j'ai attach
un intrt et un soin particuliers  recueillir des chantillons des
bancs et couches de pierres que j'ai trouvs les plus dominants et les
plus rpandus: me trouvant quelquefois  pied plusieurs jours de suite,
je n'ai pu me charger que de petits volumes; mais ils ont suffi  mon
objet; et tous ces morceaux runis ou compars  ceux que des voyageurs
trangers m'ont communiqus ou donns  Philadelphie, m'ont servi 
dterminer  Paris, avec les secours de quelques minralogistes, le
genre et les dnominations de leurs couches-mres, et  mettre en ordre
une espce de gographie physique des tats-Unis[38].

En jugeant d'aprs ces moyens d'instruction, je crois pouvoir tablir
avec assez d'exactitude que le grand pays compris entre l'Atlantique et
le Mississipi est divis en 5 rgions ou natures diffrentes de sol
classes comme il suit.


 I.

Rgion granitique.

La premire rgion, qui est celle des granits, a pour limite la mer
Atlantique,  prendre depuis _Long-Island_ jusqu' l'embouchure du
Saint-Laurent; de l une ligne remontant ce fleuve jusqu'au lac Ontario,
ou plutt jusqu' _Kingston_ (alias Frontenac), et au lieu appel
_Mille-les_; se portant, par les sources et le cours du Mohawk jusqu'au
fleuve Hudson, le long duquel elle revient  son point de dpart,
_Long-Island_. Dans tout cet espace, le sol est assis sur des bancs
granitiques qui forment la charpente des montagnes, et qui n'admettent,
que par exception, des bancs d'autre nature. Le granit se montre  nu
dans tous les environs de la ville de New-York: il est le noyau de
_Long-Island_ (_Ile longue_), autour de laquelle des sables ont t
entasss et mouls par la mer: on le suit sans interruption sur toute la
cte de _Connecticut_, de _Rhode-Island_, de _Massachusets_, en
exceptant le cap _Cod_, qui est form de sables apports par le grand
courant du golfe du Mexique et de _Bahama_[39], dont j'aurai occasion de
parler. Le granit se prolonge encore sur le rivage de _New-Hamsphire_ et
de _Maine_, o il est ml de quelques grs, et aussi de pierres 
chaux, dont ce dernier pays approvisionne Boston. Il compose les
nombreux cueils de la cte d'_Acadie_ et le noyau des montagnes dites
de _Notre-Dame_ et de la _Madeleine_, situes  droite de l'embouchure
du Saint-Laurent. Les rives de ce fleuve sont gnralement schisteuses,
cela n'empche pas le granit de s'y montrer frquemment en blocs
dtachs, et en cueils adhrents au lit. On le retrouve dans tous les
environs de Qubec; dans la masse du roc qui porte la citadelle; dans
les montagnes assez hautes, qui sont au nord-ouest de cette ville;
enfin, sous la cascade dite de Montmorency, o une petite rivire, qui
vient du nord, se jette dans le Saint-Laurent, d'une hauteur de 180
pieds: le lit immdiat de cette chute est un banc calcaire horizontal,
gris-noir, de l'espce appele primitive ou cristallise: mais il est
port sur des bancs de granit gris-brun, d'un grain trs-serr, qui est
presque perpendiculaire  l'horizon: partout o ces bancs se montrent le
long du Saint-Laurent, ils sont plus ou moins inclins, et jamais
parallles  l'horizon: sur la rive droite de ce fleuve, en face de
Qubec, abonde un granit color de rouge, de noir et de gris, le mme
que j'ai trouv au palais de la lgislature (_state-house_)  Boston,
dont les environs le fournissent; et tous deux semblables au
bloc-pidestal qui porte la statue du tsar Pierre Ier 
Saint-Ptersbourg; ce bloc, venu du lac Ladoga. L'le o est situe la
ville de _Montral_, est calcaire; mais tout le rivage qui l'entoure
offre des blocs de granit rouls, venus sans doute des hauteurs
adjacentes. Le sommet de la montagne de _Bel-oeil_ est de granit, ainsi
que le chanon des montagnes _Blanches_ de New-Hampshire, auquel on peut
dire qu'il appartient. Les rameaux de la Nouvelle-Angleterre sont aussi
de granit, except les environs de _Middleton_ et de _Worcester_, qui
sont de grs. L'on m'assure que le rameau occidental de
_Green-mountains_, et la majeure partie du lac Champlain qu'il limite,
sont calcaires, quoique les rocs de Ticonderoga soient de grs; et que
le rameau oriental, qui traverse l'tat de Vermont, est de granit: alors
il parat que le granit traverse le lac Saint-Georges, ou l'isthme qui
le spare du fleuve Hudson pour remonter aux sources de ce fleuve et de
_Black-river_; de l il se porte jusqu'au Saint-Laurent,  Mille-les et
 Frontenac, o on le trouve toujours rougetre, form en gros cristaux,
et surcharg de feld-spath. M. Alexandre Mackenzie, dans son voyage
rcemment publi[40], fournit les moyens d'en suivre les prolongements
bien plus loin dans le nord de ce continent. Cet estimable voyageur,
dont j'ai eu occasion de connatre  Philadelphie la personne et le
mrite, observe (tome III, page 335), qu'un granit de couleur grise
obscure, se trouve dans tout le pays qui s'tend depuis le lac Winipik
jusqu' la baie de Hudson; que mme on lui a dit qu'il y en avait
galement depuis la baie de Hudson jusqu' la cte du Labrador.

Par consquent tout le nord de l'Amrique, jusqu' Long-Island, est une
contre granitique.

Quelques lignes auparavant, M. Mackenzie avait dit que des rochers de la
nature de la pierre  chaux, disposs par couches minces, et presque
horizontales, d'une pte assez molle, se voyaient sur la rive _Est_ du
lac Dauphin, sur les bords des lacs du _Castor_, du _Cdre_, du lac
_Winipik_ et du lac _Suprieur_, ainsi que dans les lits des rivires
qui traversent la longue ligne de toutes ces eaux. Il ajoute: Ce qui
est aussi bien remarquable, c'est que dans la partie la plus troite du
lac Winipik, large de deux milles au plus, la rive ouest est borde de
cette mme qualit de rochers calcaires; escarps de 30 pieds
d'lvation; tandis que sur la rive oppose, celle d'est, des rochers
encore plus hauts, sont du granit mentionn ci-dessus.

De l'ensemble de ses descriptions que j'abrge, il rsulte que la rgion
des mmes pierres calcaires que nous verrons rgner dans tout l'ouest
des Alleghanys, s'tend, par une ligne nord-ouest, au del du lac
Michigan, jusqu'aux sources du Mississipi; et de l  celles de la
rivire _Saskatchiwayne_, rejoignant ainsi la grande chane des monts
_Stony_ ou _Chipawas_, qui elle-mme est un prolongement de la
Cordillre des Andes; et il faut remarquer, dit encore M. Mackenzie,
que c'est dans la ligne de contact de ces immenses chanes de granit et
de pierres  chaux, que sont placs tous les grands lacs de l'Amrique
du nord. Fait physique, vraiment digne de l'attention des naturalistes
gologues.

Revenant au sud du fleuve Saint-Laurent, le granit tapisse le comt de
Steuben jusqu'aux sources de la rivire Mohawk[41], dont il accompagne
le cours, sans que je puisse assurer qu'il la traverse, except  sa
petite chute au-dessus de Schenectady. On ne le voit point  sa grande
chute appele _Cohos_, dont le lit est de pierre serpentine de la mme
espce que j'ai trouve  Monticello[42] en Virginie, espce
trs-rpandue dans tout le chanon dit _Sud-Ouest_; mais il reparat ds
au-dessous d'Albany, sur la rive orientale de l'Hudson, qui coule
constamment entre deux ctes raboteuses et couvertes de maigres taillis
de chnes et de sapins:  20 milles au-dessous de Poughkeepsie
commencent des sillons transverses, rocailleux et striles qui m'ont
retrac la Corse et le Vivarais; ils brisent la route pendant 25 milles,
et de toutes parts ils montrent des blocs de granit gristres, disposs
par bancs inclins  l'horizon de 45  50 degrs, et couverts de
mousses, de sapins et autres arbres verts rabougris. Le fleuve coule au
milieu de bancs semblables, jusqu' _West-point_, o il a forc la
barrire des rocs que lui opposait le dernier de ces sillons
transverses, au pied duquel finissent les _High-lands_
(_Terres-hautes_), et commencent les _Terres-basses_ ou _maritimes_.

Dans ce dernier pays, qui rgne en plaine jusqu' New-York, la rive
gauche du fleuve ne cesse de montrer des bancs de granit rougetre ou
gristre sortant de terre, de manire  faire penser qu'ils y pntrent
fort avant.

Des recherches minralogiques, entreprises par une socit de mdecins
de New-York[43], constatent que le granit traverse le territoire de
cette ville, le fleuve Hudson, la rivire de _Harlem_, et qu'il s'tend
dans tout le premier rang des collines de New-Jersey. La direction de
ces bancs, surtout depuis la frontire de Connecticut, est du nord-est
au sud-ouest, c'est--dire paralllement  la cte; leur inclinaison est
presque verticale  l'horizon, et leur chane est juge se prolonger
jusque dans le Vermont. Le docteur Mitchill, voyageur pour cette
socit, observe, dans le compte qu'il lui a rendu de ces faits (en
1797), que depuis la mer jusqu' _West-point_, c'est--dire dans les
terres basses et d'alluvion maritime, le granit est ml de _quartz_,
_feld-spath_, _schorl_, _mica_ et _grenat_, tantt par grumeaux, tantt
par feuillets; que la rgion granitique finit brusquement sur la rive de
l'Hudson,  l'le Pollepell, en face d'un gros roc de _Fish-kill_, (20
milles au-dessous de Poughkeepsee), et qu' la distance de 40 _rod_ (200
mtres) plus loin commence une rgion _schisteuse_, qui sort de terre
sur la rive du fleuve, comme si elle y servait de lit au granit: il
conjecture que ce schiste s'tend jusqu' Albany, et qu'il sert d'appui
 la chute de _Cohos_; ce qui ne peut s'admettre qu'autant qu'il
appellerait _schiste_ la serpentine dont on m'a remis l'chantillon, et
qui elle-mme est le lit immdiat de la chute. Ce schiste, ajoute M.
Mitchill, sert aussi de lit  des bancs calcaires pars dans le pays: il
cite un bloc de ce genre  un mille de Claverac, et  4 milles du fleuve
_Hudson_ et du village du mme nom, lequel prsente une masse
prominente de 800 acres de surface, remplie de coquillages, sans
analogues dans la mer voisine distante de 140 milles, c'est--dire de
plus de 46 lieues.

M. Mitchill cite d'autres bancs calcaires prs de New-York,  l'endroit
o les eaux se partagent et versent, les unes dans l'Hudson, et les
autres dans le _Sound_, ou bras de mer en face de Long-Island; il pense
qu' une poque inconnue de l'histoire l'Ocan a sjourn sur ce
terrain, et son opinion s'taie de tous les faits qu'il cite sur les
montagnes de _Catskill_.

Il a trouv ces montagnes de Catskill composes du mme grs que
Blue-ridge dont il les juge tre un prolongement; ce fait fixe de ce
ct la limite rciproque des granits et des grs qui composent, comme
nous l'allons voir, une seconde rgion trs-tendue. Ces grs  Catskill
sont ports sur un lit d'ardoise friable qui, au feu, rend une forte
odeur de bitume, et qui prsente ses bancs tantt bouleverss en
dsordre, et tantt inclins  l'horizon, depuis 50 jusqu' 80 degrs.
M. Mitchill crut d'abord ce terrain _primitif_, parce que les granits et
les grs ne contenaient pas de fossiles; mais bientt plusieurs
indications contraires, telles que, 1 l'aspect des rocs forms de
gravier, de cailloux, de quartz rouge et blanc, de jaspe roux et de
grs, tous videmment rouls et triturs par les eaux; 2 les couches
horizontales et trs-rgulires de ces rocs; 3 les coquilles fossiles,
inconnues dans ces mers (except le clam et le scolop), et trouves sur
leurs cimes dans un terrain d'argile et de cailloux; tous ces faits
l'ont dtermin  voir, dans cette disposition de terrain, trois grandes
poques de formation: la 1re poque, celle qui plaa les sables; la
2e, celle des eaux qui les roulrent et les triturrent; la 3e,
celle de l'existence des coquillages vivants.

Enfin, il remarque que le ct escarp de ces montagnes verse  l'ouest,
tandis que la pente d'_est_ est aise et sans correspondance opposite.
Hors de la rgion des granits que je viens de dcrire, il existe
quelques cas d'exception, dont les plus remarquables sont, 1 les
montagnes entre Harrisburg et Sunbury sur le Susquehannah, composes en
majeure partie de ce genre de pierre[44]; 2 une veine de
_granit-talkeux_ ou isinglass, dont je parlerai  IV; 3 des blocs
multiplis au pied de la chane _sud-ouest_ en Virginie, principalement
prs de Milton sur Fluvannah.


 II.

Rgion des grs.

Ces grs de Catskill forment le caractre distinctif de la 2e rgion
ou nature de sol, laquelle comprend tout le pays montueux de Blue-ridge,
d'Alleghany, de Laurel-hill; les sources du grand Kanhawa; le noeud ou
arc de l'Alleghany, et en gnral toute sa chane au sud jusqu' l'angle
de la Gorgie et  l'Apalache: je perds sa trace  l'ouest dans l'tat
de Tennessee et dans le chanon de Cumberland; et je ne puis assigner sa
contiguit  la rgion calcaire avec prcision: dans le nord et le
nord-est, ses limites paraissent tre les sources de la _Susquehannah_,
mme celles des lacs de Gnsee, et gnralement la rive droite de la
Mohawk et de l'Hudson. M. le docteur Smith-Barton, de Philadelphie, qui,
au retour d'un voyage  Niagara, en 1797, traversa toute la
Haute-Pensylvanie, ne cessa de voir les grs depuis _Tyuga_ jusqu' 9
milles avant _Nazareth_. M. Guillemard, dans sa route de Philadelphie 
Pittsburg par Sunbury, ne les a quitts qu' l'ouest de l'Alleghany (qui
dans le canton est appel _Blue-hill_), en exceptant nanmoins quelques
valles calcaires, dont je parlerai[45]: enfin, dans la Virginie, depuis
Charlotte-ville jusqu' la rivire _Gauley_, je les ai moi-mme trouvs
abondants sur les 10 ou 12 chanons successifs que j'ai traverss, en
exceptant aussi les valles calcaires de _Staunton_ et de _Greenbrar_.
Quelquefois ces grs admettent le mlange du quartz blanc laiteux,
appel pierre  flche, que j'ai trouv abondant sur _Blue-ridge_, en
allant de Frederick-town  _Harper's-ferry_; et quelquefois aussi du
quartz gris qui est le noyau de _Blue-ridge_,  l brche que lui a
faite le Potmac sous Harper's-ferry; quelques-uns des rocs de cette
brche se trouvent tre de granit; mais ils sont en petit nombre.

Ces montagnes de grs ne sont pas aussi nues que cette nature de pierre
pourrait le faire penser. J'ai trouv leurs plus hautes cimes en
Virginie, entre les rivires de _Greenbrar_ et de _Gauley_, couvertes
de beaux arbres et d'herbes hautes et vivaces, vgtant dans l'excellent
terreau noir _kentuckois_, qui est le caractre distinctif du pays
d'Ouest. La rgion leve qui s'tend au-dessus du fort Cumberland
par-del les sources du _Potmac_ jusqu' celles de l'_Yohogany_, et qui
est connue sous le nom de _Greenglades_, est une vritable Suisse
trs-riche en pturages, dont la vigueur est entretenue pendant tout
l't par des nuages, des brouillards et des pluies fines qui,  cette
poque, manquent dans la plaine. Ce bienfait est d  l'lvation
d'environ 700 mtres, que nous avons ci-devant reconnue  ce local: il
faut nanmoins ne pas tendre ces avantages aux chanons de _Gauley_ et
_Laurel-hill_, qui sont rocailleux et secs. Le gographe vans n'value
leurs parties cultivables qu' un 10e du tout; et ses nombreux
arpentages donnent  son opinion une autorit prpondrante. Ces
portions cultivables ne se trouvent que dans les valles qui, l comme
ailleurs, enrichies des terres roules des montagnes, sont gnralement
les plus productives.

Du ct du nord-ouest, c'est--dire du ct des lacs de Gnsee,
d'Ontario et d'ri, les grs se terminent  une rgion de schistes
ardoisins et de marne bleue trs-considrable, puisqu'elle parat former
le lit de ces lacs, ainsi que l'attestent les sondes et les pierres du
fond et des rives; elle s'tend mme jusque sur les lits de charbon de
la Pensylvanie occidentale. Cette marne est pleine de coquilles
fossiles. On retrouve les bancs de ces schistes  Niagara, et, comme je
l'ai dit, tout le long du Saint-Laurent jusqu' Qubec. Nous avons vu
qu'ils pavent aussi en grande partie le lit suprieur de l'Hudson; ce
sont l leurs plus grands domaines connus: on ne les aperoit ailleurs
que par petits espaces.

Hors de cette vaste rgion des grs que je viens de dcrire, l'on peut
citer quelques cantons de la mme nature pars dans les contres
granitiques et calcaires; mais ils y sont  leur tour dans des cas
d'exception; tel est celui du canton de _Worcester_ en Massachusets, le
plus considrable de cette espce qui me soit connu. L'on ne peut
l'assigner  l'Alleghany,  moins que l'on ne prouve sa continuit 
travers les rivires et les pays de Hudson et de Connecticut.


 III.

Rgion calcaire.

La troisime rgion, celle des _terres calcaires_, embrasse la totalit
des _pays d'Ouest_ ou _Back-country_, situs au couchant des Alleghanys,
et se prolonge, selon la remarque de M. Mackenzie (cite page 45), dans
le nord-ouest,  travers les rivires et les lacs jusqu'aux sources de
la _Saskatchawine_ et  la chane des monts _Chipawas_. Tout ce qui
m'est connu de ce pays, depuis le Tennessee jusqu'au Saint-Laurent,
entre les montagnes et le Mississipi, a pour noyau un immense banc de
pierres calcaires, dispos presque horizontalement, par lames ou
feuillets d'un ou plusieurs pouces d'paisseur, d'un grain uni, serr,
gnralement gris; dans le nord, cette pierre calcaire est de l'espce
cristallise, dite _calcaire primitif_. Ce banc porte immdiatement une
couche tantt d'argile, tantt de gravier, et par-dessus elle,  surface
de terre, une couche d'excellent terreau noir, laquelle est plus paisse
dans les bas-fonds o elle a jusqu' 15 pieds, et plus mince sur les
ondulations et hauteurs o elle n'a quelquefois que 6  8 pouces. Cette
circonstance, de mme que le feuilletage du _banc_, attestent videmment
un travail antrieur des eaux de l'Ocan.

Dans le pays de Pittsburg, sur l'Ohio, dans le canton de _Greenbrar_,
sur le _Kanhawa_, et dans tout le Kentucky, la sonde manifeste ce banc
fondamental: je l'ai vu  nu dans le lit de toutes les rivires et de
tous les ruisseaux du Kentucky, depuis le _Kanhawa_ jusqu'aux _Falls_ ou
_Rapides_ d'Ohio, prs Louisville. Sur la route de _Cincinnati_ jusqu'au
lac _ri_, je l'ai trouv servant de _plancher_  tout le lit de la
_Rivire-aux-glaises_ et du _Miami_ du lac ri; il parat que ce lac
est assis sur un fond de schiste noirtre, mais parmi ses chantillons,
l'on trouve beaucoup de calcaire. C'est encore un banc calcaire qui
porte le Saint-Laurent  la chute de _Niagara_, et qui de l se
prolongeant dans le Gnsee, semble accompagner le lit du Saint-Laurent
jusqu' Qubec. Il est vrai que dans toute cette partie du nord, le
calcaire est de l'espce dite calcaire _primitif_ et cristallis, comme
me l'ont indiqu des chantillons que les colons de Gnsee tirent en
perant leurs puits.

Ce sont les dislocations et les fractures de ces bancs qui causent les
entonnoirs et gouffres dont j'ai parl (chap. III,  Ier), o se
perdent les eaux des pluies et mme des rivires. J'en ai vu des
exemples curieux  Greenbrar, en Virginie, et  _Sinking-spring_ en
Gnsee, o une source se montre au fond d'un entonnoir, et
immdiatement  six pieds de l se replonge sous terre: ce sont aussi
ces cours d'eaux souterraines qui produisent les vents de quelques
cavernes, telle que celle cite par M. Jefferson, dans le chanon de
_Calf-pasture_[46].

Depuis Louisville jusqu' la _rivire[47] blanche_, o il finit
brusquement, j'ai encore trouv tous les ruisseaux et rivires coulant 
nu sur le banc calcaire kentuckois. Quelques voyageurs amricains, en
voyant mes chantillons, m'ont assur que le _Holstein_, branche nord de
la _Tennessee_, coulait sur un fond semblable: je regrette de n'avoir
pu obtenir de bons renseignements sur le sol qui s'tend au del, dans
la Georgie et dans la Floride.

A Louisville, la premire couche superficielle sur la haute _banquette_
du fleuve est un terreau noir de 3 pieds d'paisseur; sous ce terreau
est une couche de sable maigre de 14  15 pieds d'paisseur _sans_
coquillages, puis une autre couche de sable de 6  10 pouces _avec_
coquillages; puis un gravier assez gros jusqu'au fond du fleuve, dont
l'core  25 pieds de hauteur totale.

A quatre milles de Louisville, vers l'Est[48], en rentrant dans
l'intrieur des terres, la premire couche superficielle de terreau n'a
plus que 20 pouces d'paisseur; et plus loin,  4 milles de
Francfort[49], elle n'a plus que 15 pouces: dans ces deux endroits elle
a sous elle une couche d'argile de 24  36 pouces, qui ne se trouve
point auprs du fleuve. Sous cette argile est le banc calcaire, qu'il
faut percer avec beaucoup de peine pour arriver  un lit de gravier et
d'argile o reposent les eaux non tarissantes des puits.

A l'endroit que j'ai cit prs de Louisville, le banc a 3 pieds
d'paisseur, et l'on trouve ces eaux non tarissantes  18 pieds de
profondeur totale, depuis la surface du sol; en d'autres endroits
l'paisseur du banc parat plus considrable: les roches qui forment les
_Falls_ ou _rapides_ de l'Ohio, sous Louisville, appartiennent  ce
grand banc calcaire. Dans les basses eaux, l'on a recueilli beaucoup de
ptrifications  sa surface, mais elles y taient importes et non
incrustes. Je n'ai jamais vu de fossiles incrusts dans la pte du
grand banc souterrain. Ce fait m'a d'autant plus tonn, que, prs de
Francfort,  l'habitation de M. _Ins_, juge, me promenant avec lui sur
la cime d'un chanon lev d'environ 100 pieds au-dessus du ruisseau
_Elk-horn_, qui le perce, nous trouvmes dans le bois une multitude de
grosses pierres totalement ptries de coquilles fossiles. A
_Cincinnati_, sur la seconde banquette de l'Ohio, j'ai retrouv les
mmes pierres ptries de coquilles; enfin le docteur Barton en a
recueilli de semblables sur les hauteurs d'_Onondago_, dans l'tat de
New-York,  une distance de plus de 190 lieues, avec la seule diffrence
que ses chantillons sont bleu-ardoise, et les miens de couleur
rose-violet[50].

Hors du _pays d'Ouest_ et de la rgion que je viens de dcrire, il
n'existe que deux _cantons_ calcaires, dignes de faire exception par
leur tendue: l'un situ dans la longue valle que forment entre eux
les sillons de _Blue-ridge_ et de _North-mountain_, depuis la Delaware,
au-dessus d'Easton et Bethlem, jusqu'aux sources de la rivire
_Shenandoa_, et mme par-del le fleuve _James_, au grand arc de
l'Alleghany; car le comt de _Botetourt_ qui occupe cette dernire
partie, est appel le _comt de la Chaux_, attendu qu'il en fournit tout
le pays  l'est de Blue-ridge o l'on n'en a pas. Rockbridge est aussi
en grande partie calcaire, ainsi que tout le pays de _Shenandoa_
jusqu'au Potmac.

Une seconde partie de la valle, celle qui s'tend du Potmac  la
_Susquehannah_, comprend le bassin des rivires _Grand-Connegocheague_
et _Connedogwinit_, o sont situs les territoires de _Chamber's-burg_,
de _Shipen's-burg_, et de _Carlisle_, clbres par leur fertilit. La
troisime partie, qui s'tend de la _Susquehannah_  la _Delaware_,
occupe le bassin de la rivire _Swetara_; traverse avec quelques lacunes
les branches du _Schuylkill_, et se termine vers _Easton_ et _Nazareth_,
dont les terrains ont aussi de la rputation. Sa limite montueuse, au
nord-est, est le sillon _Kittatini_, prolongement de _North-mountain_;
et au _sud-est_, le sillon connu dans le pays sous les divers noms de
_South-mountain_, _Flying-hills_, _Holy-hille_; mais qui, comme je l'ai
dit, n'est que le prolongement direct de Blue-ridge. Cette
circonscription d'une mme valle calcaire, depuis l'arc d'Alleghany
jusqu' Easton, par 2 chanes latrales, devient elle-mme une preuve
de l'identit que j'attribue  leurs prolongements.

L'autre canton calcaire, contigu  celui-ci, s'tend au revers oriental
de _Blue-ridge_, depuis la brche du Potmac jusqu'aux approches du
Schuylkill dans le comt de Lancastre. Il a pour limites prcises au
sud-ouest et au sud, le Potmac et le lit du Grand-Monocacy, qu'il ne
traverse pas  l'est: il comprend le territoire de Frederick-town, la
majeure partie du cours du Pataspco, et les pays d'York et de Lancastre,
qui sont considrs  juste titre comme les greniers de la Pensylvanie;
enfin il parat se perdre entre Noristown et Rocksbury sur le
Schuylkill: le reste de sa frontire, depuis le Monocacy jusqu'au
Schuylkill, n'est point trac par des hauteurs, quoique ce soit un point
de partage de plusieurs eaux, et il ne donne point  ce canton le
caractre de valle que l'on observe dans les autres districts
calcaires.

Il y a, entre le calcaire de l'_Ouest_ et celui de ces deux cantons de
l'_Est_, deux diffrences remarquables: la premire est que la pte des
bancs calcaires de l'Est est gnralement de couleur bleue assez fonce,
et trs mle de veines blanches de quartz, tandis que la pte de la
grande couche calcaire de l'Ouest, surtout en Kentucky, est de couleur
grise, d'un grain homogne et feuillet.

La seconde diffrence est que le banc de l'Ouest est, ainsi que je l'ai
dit, presque horizontal, et formant comme une table universelle sous le
pays. Dans l'Est, au contraire, c'est--dire dans les comts de
_Botetourt_, de _Rockbridge_, de _Staunton_, de _Frederick-town_,
d'_York_, de _Lancastre_, et jusqu' _Nazareth_, le calcaire est
gnralement confus et comme boulevers: lorsque ses bancs observent des
inclinaisons rgulires  l'horizon, on remarque que c'est le plus
communment de 40  50 degrs; avec cette nuance singulire, que dans la
valle entre _North-mountain_ et de _Blue-ridge_, l'angle est toujours
moins considrable, c'est--dire au-dessous de 45, tandis que dans les
pays de Lancastre, York et Frederick-town (hors des montagnes), l'angle
est plus habituellement au-dessus de 45; et ce cas a lieu pour tous les
autres bancs, soit de granit, soit de grs, qui sont moins inclins dans
les montagnes, et plus inclins en s'approchant de la mer. A la cascade
du _Schuylkill_, prs Philadelphie, les bancs d'isinglass sont inclins
 70: sur l'Hudson, ils vont jusqu' 90.

De ces derniers faits, l'on a droit de conclure que toute la cte
atlantique a t bouleverse par des tremblements de terre auxquels nous
verrons ci-aprs qu'elle est trs-sujette, tandis que le pays  l'ouest
des Alleghanys n'en a pas t tourment. Aussi le docteur Barton
assure-t-il que les mots _tremblements de terre_ et _volcan_ manquent
aux langues des indignes de l'ouest, tandis qu'ils sont usits et
familiers dans les dialectes de l'est. Aux tremblements de terres,
s'associent ordinairement les volcans, et l'on trouve en effet beaucoup
de basaltes dans l'Alleghany et dans ses valles; il faudrait des
recherches expresses pour mieux dsigner les anciens cratres. Je ne
puis dire s'il y a ou s'il n'y a pas de coquillages fossiles dans les
bancs de l'est dont je viens de parler; seulement je sais que l'on en a
observ dans le calcaire primitif des environs du lac Ontario et de
Niagara[51].

L'on pourrait encore citer des veines et rameaux calcaires hors de ces
rgions principales; il y en a dans le district de Maine qui fournissent
la chaux  Boston. La _Pointe-aux-roches_, sur le lac Champlain, est
calcaire, et sans doute d'autres parties de ce lac; plusieurs cantons le
sont aussi aux environs de New-York; mais l'exemple le plus singulier
que je connaisse dans les tats du _sud_, est celui d'un sillon qui n'a
pas plus de 15 yards ou 14 mtres de largeur moyenne, et quelquefois
seulement 3 mtres, et qui cependant s'tend plus de soixante-six
lieues, continues depuis le Potmac jusqu'au Roanoke: comme cette veine
est habituellement  la surface du sol, on suit sa trace avec d'autant
plus de certitude qu'elle est la seule  fournir de chaux tout le plat
pays. Elle ne s'carte pas de plus de 3  5 milles du sillon _rouge_ ou
_south-west-mountain_ auquel elle est parallle.


 IV.

Rgions de sables marins.

La quatrime rgion, forme de sables marins, comprend toute la plage
depuis _Sandy Hook_, en face de l'_Ile-Longue_ jusqu' la Floride: sa
limite dans l'intrieur des terres est un _banc_ ou _sillon de granit_
talqueux, dit _roche feuillete_[52] ou _isinglass_, qui court
constamment dans le sens de la cte, c'est--dire de nord-est 
sud-ouest; ce sillon ou banc part de l'extrmit des chanes granitiques
de la rive droite de l'Hudson, peut-tre mme du rivage en face de
l'_Ile-Longue_, d'o je prsume que les rocs se continuent sous la mer,
et il s'tend jusqu' la Caroline du nord par-del le fleuve _Roanoke_,
sous la forme d'un mince sillon, large au plus de 2  6 milles, sur une
longueur de prs de 500. Dans toute cette ligne, ce sillon, comme l'a
trs-bien observ Evans, marque sa route par les cascades qu'il fait
subir  tous les fleuves avant leur arrive  la mer; ces cascades
elles-mmes sont la limite extrme du flux et du reflux des mares.
Ainsi le sillon d'Isinglass coupe la _Delaware_  _Trenton_, le
_Schuylkill_ 2 milles au-dessous de Philadelphie, la _Susquehannah_
au-dessus du _Creek_ ou ruisseau _Octarora_; le _Gunpowder_ au-dessus de
_Joppa_; le _Patapsco_ au-dessus de _Elk-ridge_; le _Potmac_ 
_George-town_; le _Rappahannock_, au-dessus de _Fredericksburg_; le
_Pamunky_, au-dessous de ses 2 branches (50 milles au-dessus de
_Hanover_); le _James_  _Richmond_; l'_Appamatox_ au-dessus de
_Petersburg_, et le _Reanoke_ au-dessus d'_Halifax_. L'on n'a point
observ de fossiles dans tout ce banc.

Entre lui et la mer, le sol dans une largeur variable de 30  100
milles, est un sable videmment apport par l'Ocan, qui jadis eut pour
rivage la ligne du sillon lui-mme. Aux embouchures et sur les bords des
rivires, quelques terres argileuses venues des montagnes par des
dbordements, forment avec ce sable un mlange fertile: le gographe
Evans a mme reconnu un banc souterrain d'argile jaune, de 3  4 milles
de largeur, plac longitudinalement entre le sillon et le rivage, et
qui, donnant du corps aux sables adjacents, les rend propres  faire de
bonnes briques, ainsi qu'on le voit  Philadelphie: hors ces deux cas,
ce sable est le mme que celui de la mer voisine, c'est--dire blanc,
fin et profond jusqu' 20 pieds.

_Peter Kalm_, voyageur sudois, en 1742, a observ qu'en Pensylvanie et
en New-Jersey, les couches sont comme il suit:

  1 Terre vgtale, 10  12 pouces, ci         1^{pd.}

  2 Sable ml d'argile, 6  7 pieds, ci       7

  3 Graviers et cailloux rouls tenant
  des hutres et des _clams_, tels qu'ils vivent
  encore sur la cte, de 3  5 pieds, ci        5

4 Une couche de vase noire, ftide, remplie de roseaux et de troncs
d'arbres, dont il ne donne pas l'paisseur. Cette couche qui gte toutes
les eaux des puits, se trouve  Philadelphie entre 14 et 18 pieds de
profondeur:  _Raccoon_ en _New-Jersey_, entre 30  40 pieds; 
_Washington_, je l'ai vue moi-mme  18 pieds dans la maison de M.
_Law_, dont elle corrompt le puits.

5 Sous tous ces bancs, une couche d'argile o s'arrtent les eaux: l'on
me demandera peut-tre sur quoi porte cette couche d'argile, mais je ne
connais point de sondes infrieures, et puis il faut bien s'arrter
quelque part, sous peine d'arriver, comme les Indiens,  la tortue qui
porte le monde.

Lorsque l'on considre que le noyau de l'le Longue est un granit
talcqueux; que les pointes de roche et les rcifs qui se montrent
d'espace en espace jusqu' la baie _Chesapeak_, et mme par-del
Norfolk, sont de ce mme granit; que toutes les roches du cap
_Hatteras_ en sont encore, on est tent de le regarder comme le noyau
fondamental de la cte; mais l'inclinaison des bancs dans la ligne des
cascades, qui est de 70 degrs  celle du Schuylkill, et jamais de moins
de 50 degrs de l'est  l'ouest, en offrant une direction contraire,
tend plutt  prouver que ces bancs servent de soutien  la rgion
intrieure sous laquelle leurs tables s'enfoncent[53].


 V.

Rgions d'alluvions fluviales.

La cinquime et dernire _rgion_ est le pays qui, depuis le sillon des
cascades, s'lve en ondulation jusqu'au pied des montagnes de grs ou
de granit. Sa limite est moins facile  tracer dans la Gorgie
occidentale o le sillon d'isinglass ne se montre pas. Ce terrain a pour
caractre d'tre ondul, tantt par mamelons isols, tantt par sillons
de petites collines: d'tre compos de diverses espces de terres et de
pierres, tantt confuses, tantt ranges par couches, qui s'interrompent
ou se succdent plusieurs fois depuis les montagnes jusqu' la plage
maritime, en offrant toujours les caractres de matriaux rouls par les
eaux des pentes suprieures: et telle est en effet l'origine de toute
cette contre. Lorsque l'on calcule le volume, la rapidit, le nombre de
tous ses fleuves; de la Delaware, du Schuylkill, de la Susquehannah, du
Potmac, du Rapahannock, de l'York, du James, etc.: lorsqu'on observe
que la plupart d'entre eux, long-temps avant leurs embouchures, ont des
lits larges depuis 600 jusqu' 2,000 toises, sur une profondeur de 20 
50 pieds: que dans leurs dbordements annuels ils noient quelquefois le
plat pays  20 pieds de hauteur, l'on conoit que de telles masses
d'eaux ont d oprer des mouvements prodigieux de terrain, alors surtout
que dans les sicles reculs les montagnes plus leves donnaient plus
d'imptuosit  leur cours; que les arbres des forts entrans par
milliers donnaient plus de force et d'aliments  leurs ravages; que des
glaces amonceles pendant des hivers de 5  6 mois produisaient des
dbcles normes, telles qu'en 1784 la Susquehannah en montra en exemple
effrayant, lorsqu'elle amoncela, au dtroit de _Mac Calls' Ferry_ sous
Colombia, une digue de plus de 30 pieds de glaces, dont l'obstacle
faillit de noyer toute la valle. A ces poques de la nature o l'Ocan
baignait immdiatement le pied des montagnes, comme le prouvent les
dlaissements que l'on y rencontre de toutes parts, ces montagnes plus
leves, en ce qu'elles n'avaient encore rien perdu de ce que leur ont
enlev depuis les sicles et la chute continue des eaux, donnaient, par
leur hauteur et par la roideur de leurs pentes, une action bien plus
puissante  ces eaux; leurs sommets plus froids taient couverts plus
long-temps de neiges plus abondantes, de glaciers plus considrables: et
lorsque la chaleur des ts plus courts sans doute, mais non moins
intenses, fondait ces neiges et ces glaces, les torrents qui en
rsultaient dchiraient les pentes plus garnies de terres, creusaient
des ravins plus profonds, y faisaient tomber les arbres mins par leurs
racines, et entranaient d'immenses dbris qui s'entassaient sur les
dernires rampes des montagnes: dans les annes suivantes, d'autres
dbris venaient embarrasser les routes des annes antrieures; les
torrents arrts par leurs propres digues acquraient de nouvelles
forces en croissant de volume, et, les attaquant sur plusieurs points,
il les renversaient par les parois les plus faibles: alors ils se
frayaient des routes nouvelles et variables  travers des vases plus
molles, parce que les matriaux les plus pesants restaient toujours en
arrire, faute de pente et d'impulsion; par ce mcanisme continu
pendant des sicles, d'anciens lits de torrents devinrent des vallons;
d'anciens rivages et terrains d'alluvion devinrent des ctes et des
plaines; et les fleuves descendant de niveaux en niveaux, abandonnant
de pente en pente leurs plus lourds fardeaux, dposant successivement
les plus lgers et les plus solubles, empitrent sans cesse sur le
domaine de l'Ocan par des comblements de sables, de vases, de cailloux
rouls et d'arbres qui lirent tous ces matriaux. Le Mississipi encore
aujourd'hui nous offre le spectacle instructif de toutes ces grandes
oprations. L'on calcule que depuis 1720 jusqu'en l'anne 1800,
c'est--dire en 80 ans[54], il a pouss son comblement d'environ 15
milles dans la mer, c'est--dire environ 26,000 mtres: ainsi, sous les
yeux de trois gnrations, il a cr  son embouchure un pays nouveau
qu'il accrot chaque jour, et dans lequel il entasse des mines de
charbon pour les sicles futurs. Telle est la clrit de son comblement
qu' la _Nouvelle-Orlans_,  100 lieues au-dessus de l'embouchure
actuelle, un canal creus dernirement par le gouverneur baron de
Carondelet, depuis le fleuve jusqu'au lac Pontchartrain, a mis 
dcouvert un terrain intrieur totalement form de _vases noires_, et de
troncs d'arbres entasss  plusieurs pieds de profondeur, qui n'ont
encore eu le temps ni de se pourrir, ni de se convertir en charbon. Les
deux rives ou banquettes du fleuve tout entires sont formes de troncs
d'arbres ainsi enfoncs et maonns de vase, dans une tendue de plus
de 300 lieues, et il les a tellement exhausses, qu'elles lui forment
une digue latrale de 12  16 pieds d'lvation au-dessus du sol
adjacent, gnralement plus bas, et que dans les crues de chaque anne,
qui sont d'environ 8 mtres, les eaux exubrantes ne peuvent plus
rentrer dans le fleuve, et forment des marais vastes et nombreux, qui un
jour deviendront des moyens de richesses, mais qui prsentement sont des
obstacles  la culture et  la population.




CHAPITRE V.

Des lacs anciens qui ont disparu.


Il existe encore dans la construction des montagnes des tats-Unis une
autre circonstance plus caractrise que partout ailleurs, qui a d
singulirement augmenter l'action et varier les mouvements des eaux:
lorsqu'on examine avec attention le terrain et mme les cartes qui le
reprsentent, l'on remarque que les chanes principales ou sillons
d'_Alleghany_, de _Blue-ridge_, etc., se trouvent tous dirigs en sens
transverse au cours des grands fleuves, et que pour se faire jour du
sein des valles vers la mer, ces fleuves ont t contraints de percer
les sillons et d'en renverser la barrire. Ce travail se montre avec
vidence dans la James, le Potmac, la Susquehannah, la Delaware, etc.,
lorsque ces fleuves sortent de l'enceinte des montagnes pour entrer dans
le pays infrieur; mais l'exemple qui m'a le plus frapp sur les lieux
est celui du Potmac, 3 milles au-dessous de l'embouchure de la
Shenandoa. Je venais de _Frederick-town_, distant d'environ 20 milles,
et je marchais du sud-est vers le sud-ouest par un pays bois et ondul;
aprs avoir travers un premier sillon assez bien marqu, quoique de
pente aise, je commenai  voir devant moi,  11 ou 12 milles vers
l'ouest, le chanon de Blue-ridge, semblable  un haut rempart couvert
de forts et perc d'une brche du haut en bas. Je redescendis dans un
pays ondul et bois qui m'en sparait encore, et enfin m'tant
rapproch, je me trouvai au pied de ce rempart qu'il fallait franchir,
et qui me parut haut d'environ 350 mtres[55]. En me dgageant des bois,
je vis dans son entier une large brche que bientt je jugeai tre de 12
 13 cents mtres de largeur. Au fond de cette brche coulait le
Potmac, laissant de mon ct sur sa gauche une rive ou pente
praticable, large comme lui-mme, et sur sa droite serrant
immdiatement le pied de la brche: sur les deux parois de cette brche,
et du haut en bas, beaucoup d'arbres sont implants parmi les rocs, et
masquent en partie le local du dchirement; mais vers les deux tiers de
la hauteur du flanc droit du fleuve, un grand espace  pic qui a refus
de les recevoir, montre  nu les traces et les caricatures de l'ancienne
attache ou muraille naturelle, forme de quartz gris, que le fleuve
vainqueur a renverse, en roulant ses dbris plus loin dans son cours;
quelques blocs considrables qui lui ont rsist demeurent encore comme
tmoins  peu de distance. Le fond de son lit  l'endroit mme est
hriss de roches fixes qu'il ne brise que peu  peu. Ses eaux rapides
tournoient et bouillonnent  travers ces obstacles, qui dans un espace
de 2 milles forment des _falls_ ou _rapides_ trs-dangereux. Je les vis
couverts des dbris de bateaux naufrags peu de jours auparavant[56],
qui avaient perdu 60 barils de farine.

A mesure que l'on s'avance dans ce dfil, il se resserre au point que
le fleuve ne laisse plus libre qu'une voie de charrette, qui mme est
inonde dans ses hautes crues. Les flancs de la montagne donnent jour 
une foule de sources qui dgradent encore cette voie en plusieurs
endroits; et comme sa majeure partie est de pur roc, de quartz gris et
de grs, et mme de granit, je tiens pour impossible le canal que l'on y
projette: au bout de 3 milles on arrive au confluent de la rivire
_Shenandoa_: elle sort brusquement  main gauche du revers escarp de
Blue-ridge, qu'elle serre et ronge dans son cours. J'estime sa largeur,
 cet endroit, environ le tiers de celle du Potmac, qui m'a paru avoir
200 mtres. Un peu plus haut, on traverse ce dernier fleuve au bac de
_Harper_ (_Harper's Ferry_), et par un coteau rapide on monte 
l'auberge du lieu. De ce point saillant, le dfil se prsente comme un
grand tuyau o la vue resserre ne rencontre que des rocs et la verdure
des arbres, sans pouvoir pntrer jusqu' l'extrmit, vers la brche.
Quand on vient de _Frederick-town_, l'on ne voit pas non plus la riche
perspective dont les notes de M. Jefferson font mention; sur
l'observation que je lui en fis peu de jours aprs, il m'expliqua qu'il
tenait sa description d'un ingnieur franais qui, pendant la guerre de
l'indpendance, s'tait port sur le haut de la montagne; et je conois
qu' cette lvation la perspective doit tre aussi imposante que le
comporte un pays sauvage dont l'horizon n'a pas d'obstacles.

Plus j'ai considr ce local et ses circonstances, plus je me suis
persuad que jadis le sillon de _Blue-ridge_, dans son intgrit,
fermait absolument tout passage au Potmac, et qu'alors toutes les eaux
du cours suprieur de ce fleuve prives d'issue, et accumules au sein
des montagnes, formaient plusieurs lacs considrables. Les nombreuses
chanes transverses qui se succdent depuis le fort Cumberland n'ont pu
manquer d'en tablir  l'ouest de _North-mountain_. D'autre part, toute
la valle de Shenandoa et de Conegocheague dut n'en former qu'un seul
depuis _Staunton_ jusqu' _Chambersburg_; et parce que le niveau des
collines, mme d'o ces deux rivires tirent leurs sources, est de
beaucoup infrieur aux chanes _Blue-ridge_ et _North-mountain_, il est
vident que ce lac dut n'avoir d'abord pour limites que la ligne
gnrale du sommet de ces deux grands sillons; en sorte qu'aux premires
poques il dut s'tendre et s'appuyer comme eux jusqu'au grand arc de
l'Alleghany vers le sud. Alors les deux branches suprieures du fleuve
_James_, galement barres par Blue-ridge, devaient l'augmenter de
toutes leurs eaux; tandis que, vers le nord, le niveau gnral du lac ne
trouvant point d'obstacles, dut se prolonger entre Blue-ridge et le
sillon de Kittatini, non-seulement jusqu' la Susquehannah et au
Schuylkill, mais encore par-del le Schuylkill et mme la Delaware.
Alors tout le pays infrieur, celui qui spare Blue-ridge de la mer,
n'avait que de moindres rivires fournies par les pentes orientales de
Blue-ridge, et par le trop plein du grand lac, vers du haut de ses
sommets. Par suite de cet tat les rivires devaient y tre moindres,
le sol gnralement plus plat; le sillon de granit talkeux ou isinglass,
devait arrter les eaux et former des lagunes marcageuses. La mer
devait venir jusqu' son voisinage, et y occasioner d'autres marais de
l'espce de _Dismal Swamp_, prs de Norfolk; et si le lecteur se
rappelle la couche de _vase noire_ mle de roseaux et d'arbres que la
sonde trouve partout enfouie sous la cte, il y verra la preuve de toute
cette hypothse. Avec le secours des tremblements de terre
trs-frquents sur toute la cte atlantique, ainsi que je l'expliquerai,
les eaux, qui ne cessrent d'attaquer et de miner les sommets qui leur
servaient de digues, s'y formrent des issues; du moment que des volumes
plus considrables purent s'chapper, les brches s'accrurent davantage
et plus rapidement; et l'action puissante des cascades, dmolissant le
sillon du haut en bas, finit par livrer passage  la plus forte masse du
lac: cette opration a d tre d'autant plus facile, que _Blue-ridge_,
en gnral, n'est pas une masse homogne cristallise par de vastes
bancs, mais un amas de blocs spars, plus ou moins gros, entremls
d'une terre vgtale qui se dlaie facilement: c'est une vritable digue
maonne de terre grasse; et, comme ses pentes sont trs-escarpes, il
arrive frquemment que les dgels et les grandes pluies, enlevant cette
terre, privent les blocs de leur appui, et alors la chute d'une ou de
plusieurs masses y cause des boulements et des espces d'_avalanches
de pierres_ trs-considrables, et qui durent pendant plusieurs heures;
par cette circonstance les cascades du lac drent exercer cette action
d'autant plus rapide et plus efficace. Leurs premires tentatives ont
laiss des traces dans ces _gaps_ ou _cols_ qui, d'espace en espace,
font des dentelures  la ligne des sommets; l'on voit clairement sur les
lieux que ce furent de premiers _versoirs_ du _trop-plein_, abandonns
ensuite pour d'autres versoirs qui se dmolirent plus aisment. L'on
conoit que l'coulement des lacs dut changer tout le systme du pays
infrieur: alors furent roules toutes ces terres de seconde formation
qui composent la plaine actuelle. Le banc d'Isinglass, forc par des
dbordements plus frquents et plus volumineux, creva sur plusieurs
points, et ses marcages, mis  sec, coulrent leurs vases et les
joignirent  ces vases noires du littoral, qu'aujourd'hui nous trouvons
enfouies sous les terres d'alluvions, apportes depuis par les fleuves
agrandis.

Dans la valle entre Blue-ridge et North-mountain, les changements
furent relatifs  la manire dont se fit l'coulement. Plusieurs
brches, ayant  la fois ou successivement livr passage aux cours
d'eaux appels maintenant James, Potmac, Susquehannah, Schuylkill,
Delaware, leur lac gnral et commun se partagea en autant de lacs
particuliers spars par les ondulations de terrain qui excdrent
leurs niveaux; chacun de ces lacs eut son versoir particulier, jusqu'
ce qu'enfin ce versoir se trouvant min au plus bas niveau, les terres
furent totalement dcouvertes. Cet vnement a d tre plus ancien pour
les rivires James, Susquehannah et Delaware, parce que leurs bassins
sont plus levs. Il a d arriver plus rcemment au fleuve Potmac, par
la raison inverse que son bassin est le plus profond de tous: il serait
 dsirer que quelque jour le gouvernement des tats-Unis, ou quelque
socit savante du pays voult charger d'habiles ingnieurs de faire des
recherches sur cet intressant sujet; il en rsulterait infailliblement,
 l'appui de ce que je viens de dire, des preuves de dtail et des vues
nouvelles du plus grand avantage pour la connaissance des rvolutions
qu'a subies notre globe.

Je ne puis dterminer jusqu'o la Delaware tendit alors, vers l'orient,
le reflux de ses eaux. Il parat que son bassin fut born par le sillon
qui ctoie sa rive gauche, et qui est le prolongement apparent de
Blue-ridge et de North-mountain. Il est probable que son bassin a
toujours t spar de celui de l'Hudson, comme il est certain que
l'Hudson en a eu un particulier dont la limite et la digue furent
au-dessus de West-Point,  l'endroit appel _Highs-lands_
(_Terres-hautes_). Pour tout spectateur de ce local, il semble
incontestable que le chanon transverse qui porte ce nom a autrefois
barr le fleuve et contenu ses eaux  une hauteur considrable; et
lorsque j'observe que la mare remonte jusqu' 10 milles au-del
d'Albany, ce niveau si bas dans une si grande tendue, compar 
l'lvation des montagnes qui enveloppent ce bassin, me fait penser que
le lac dut se prolonger jusqu'aux rapides du fort douard, peut-tre
mme communiquer avec les lacs George et Champlain, et dans cet tat
rendre insensible la chute de la Mohawk (le Cohoes) dont il dpassait le
niveau: cette chute ne put se former qu'aprs l'coulement du lac par la
brche de _West-point_: et l'existence de ce lac, en expliquant les
traces d'alluvions, de coquilles ptrifies, de bancs de schistes et
d'argiles cits par le docteur Mitchill, prouve la justesse des
inductions de cet observateur judicieux sur la prsence stationnaire
d'anciennes eaux.

Ce sont aussi ces lacs anciens, maintenant  sec par la rupture de leurs
digues, qui expliquent les banquettes correspondantes  1 ou 2 tages,
que l'on observe sur les rives de la plupart des rivires d'Amriques;
elles sont surtout remarquables dans celles du pays d'Ouest, telles que
la Tennessee, la Kentucky, le Mississipi, le Kanhawa et l'Ohio: je vais
dvelopper ce fait par la figure du lit de ce dernier fleuve, 
l'endroit appel _Cincinnati_, ou fort _Washington_, quartier-gnral de
_Northwest-territory_.

_aa_ est le du lit fleuve dans les plus basses eaux, tel que je l'ai vu
au mois d'aot 1796.

_bb_ est son core, presque verticale, forme de couches de gravier, de
sable et de terreau, et mine par les grandes eaux de chaque printemps;
cette core a presque 50 pieds de hauteur.

_cc_ est une premire banquette large de 400 pas ou 900 pieds, aussi
forme de gravier et de cailloux rouls: les hautes crues arrivent sur
cette banquette, et lavent de plus en plus le gravier et les
cailloux[57].

_dd_ est un talus  rampe douce d'environ 30 pieds de hauteur, compos
de diverses couches de gravier et de terreau pleins de coquilles
fossiles et de substances fluviatiles que l'on observe galement dans
l'core: les hautes eaux ne dpassent jamais ce talus.

_ee_ est une seconde banquette qui s'tend jusqu'au pied des collines
latrales, et sur laquelle est assise la ville rcente de
Cincinnati[58]: telle est la rive droite du fleuve.

Sa rive gauche rpte  l'opposite les mmes banquettes, les mmes
talus, par niveaux correspondants: en d'autres endroits ces banquettes
ne se montrent que d'un ct; mais alors la rive oppose est tantt une
cte escarpe sur laquelle le fleuve n'a pu marquer de traces fixes,
tantt une plaine si large, que l'oeil ne va pas chercher au pied des
collines lointaines les traces qu'il y trouverait.

Lorsque l'on examine la disposition de ces banquettes, de leurs couches,
de leurs talus, et la nature de leurs substances, l'on demeure convaincu
que mme la partie la plus leve de la plaine, celle qui s'tend de la
ville aux collines, a t le sige des eaux, et mme le lit primitif du
fleuve, qui parat en avoir eu 3  des poques diffrentes.

La premire de ces poques fut le temps o les sillons transverses des
collines, encore entiers, comme je l'ai expliqu plus haut, barrrent le
fleuve, et, lui servant de digues, tinrent ses eaux au niveau de leurs
sommets. Alors tout le pays soumis  ce niveau tait un grand lac ou
marcage d'eaux stagnantes. Par le laps des temps, et par l'effet annuel
et priodique des fontes de neiges et de leurs dbordements, les eaux
rongrent quelques endroits faibles de la digue: l'une des brches
ayant cd au courant, tout l'effort des eaux s'y rassembla, la creusa
plus profondment, et abaissa ainsi le niveau du lac de plusieurs
mtres. Cette premire opration dgagea la plaine ou banquette
suprieure _ee_, et les eaux du fleuve, encore _lac_, eurent pour lit la
banquette _cc_, et pour rivage le talus _dd_.

Le temps o les eaux demeurrent dans ce lit fut la seconde poque.

La troisime eut lieu lorsque la cascade ayant encore t surbaisse par
le courant plus concentr et plus actif, le fleuve se creusa un lit plus
troit et plus profond, qui est l'actuel, et laissa la banquette _cc_
habituellement  sec.

Il est probable que l'Ohio a t barr en plus d'un endroit, depuis
Pittsburg jusqu'aux rapides de Louisville: lorsque je le descendis
depuis le Kanhawa, n'tant pas prvenu de ces ides qu'un ensemble
postrieur de faits m'a suggres, je ne dirigeai pas une attention
spciale sur les chanons transverses que je rencontrai; mais je me suis
rappel en avoir remarqu plusieurs assez considrables,
particulirement vers Gallipolis et jusqu'au Sciotah, trs-capables de
remplir cet objet; ce ne fut qu' mon retour de Poste-Vincennes sur
Wabash, que je fus frapp de la disposition d'un chanon situ
au-dessous de _Silver-creek_[59],  environ 5 milles des _rapides_
d'Ohio: ce sillon, dsign vaguement par les voyageurs canadiens, sous
le nom des _ctes_, traverse du nord au sud le bassin de l'Ohio: il a
forc le fleuve de changer sa direction d'est vers ouest, pour aller
chercher une issue qu'en effet il trouve au confluent de _Salt-river_;
et mme l'on dirait qu'il a eu besoin des eaux abondantes et rapides de
cette rivire, et de ses nombreux affluents pour percer la digue qui le
barrait. La pente assez rapide de ces _ctes_, quoique par un sentier
commode, exige environ un quart d'heure pour tre descendue; et par
comparaison  d'autres lvations, elle m'a paru donner une lvation
perpendiculaire d'environ 400 pieds. Le sommet est trop couvert de bois
pour que l'on puisse voir le cours latral de la chane; mais l'on
aperoit qu'elle se prolonge fort loin au nord et au sud, et qu'elle
ferme le bassin d'Ohio dans toute sa largeur. Vu du sommet, ce bassin
prsente tellement l'aspect et les apparences d'un lac que l'ide de son
ancienne existence, dja prpare par tous les faits que j'ai exposs,
prit pour moi tous les caractres de la probabilit et de la
vraisemblance: d'autres circonstances locales viennent  l'appui de
cette vraisemblance; car j'ai remarqu que depuis ce chanon jusqu'au
del de _White-river_ (la rivire blanche),  huit milles de
Poste-Vincennes, le pays est entrecoup d'une foule de sillons souvent
levs et rapides, qui rendent la route pre et pnible: ils sont tels,
surtout aprs Blue-river et sur les deux rives de White-river; ils
tiennent partout une direction qui les fait tomber sur l'Ohio en sens
transverse. D'autre part, j'ai su  Louisville que la rive Kentukoise ou
mridionale de ce fleuve qui leur correspond, avait des sillons
semblables; en sorte que dans cette partie, il existe un faisceau de
chanons propres  opposer aux eaux de puissants obstacles. Ce n'est que
plus bas sur le fleuve, que le pays devient plat, et que commencent les
immenses savanes de Wabash et de _Green-river_, qui s'tendant jusqu'au
Mississipi, excluent de ce ct l'ide de toute autre digue[60].

Un autre fait gnral favorise encore mon hypothse. L'on remarque en
Kentucky comme une bizarrerie, que toutes les rivires de ce pays
coulent plus lentement prs de leurs sources, et plus rapidement prs de
leur embouchure; ce qui en effet est l'inverse de la plupart des
rivires des autres pays; d'o il faut conclure que le lit suprieur des
rivires de Kentucky est un pays plat, et que leur lit infrieur aux
approches de la valle d'Ohio est une rampe dclive. Or, ceci concide
parfaitement  mon ide d'un ancien lac; car,  l'poque o ce lac
occupa jusqu'au pied des Alleghany, son fond, surtout vers ses bords,
dut tre assez uni et plane, aucun travail des eaux n'en dchirant la
superficie; mais lorsque la digue qui retenait cette masse d'eaux
paisibles se fut abaisse, le sol dcouvert commena d'tre sillonn par
les coulements; et lorsqu'enfin le courant concentr dans la valle
d'Ohio dmolit plus rapidement sa chausse, alors les terres de cette
valle, brusquement enleves, laissrent comme un vaste foss, dont les
escarpements sollicitrent toutes les eaux de la plaine d'arriver plus
vite, et de l ce cours, qui malgr leurs travaux subsquents, s'est
conserv plus rapide jusqu' ce jour.

Admettant donc que l'Ohio ait t barr, soit par le chanon de
Silver-creek, soit par tout autre contigu, il dut en rsulter un lac
d'une trs-vaste tendue: car depuis Pittsburg, la pente du terrain est
si douce que le fleuve en eaux basses ne court pas 2 milles  l'heure:
ce que l'on estime donner une pente d'environ 12 pouces par lieue; or
la distance de Pittsburg aux rapides de Louisville, en suivant les
dtours du fleuve, ne s'value pas actuellement  590 milles, que l'on
peut rduire  environ 180 lieues[61].

Il en rsulte par aperu une diffrence de niveau d'environ 180, ou si
l'on veut, 200 pieds:  dfaut de mesures prcises pour la hauteur du
sillon _des ctes_, supposons-lui-en 200: il sera encore vrai qu'une
telle digue a pu contenir les eaux, et les refouler jusque vers
Pittsburg: et le lecteur trouvera une telle hypothse encore plus
probable, quand il se rappellera ce que j'ai dja dit (pag. 26), _que
tout l'espace compris entre l'Ohio et le lac ri, est un grand plateau
d'un niveau presque insensible_: assertion qui se dmontre par plusieurs
faits hydrauliques incontestables.

1 L'Ohio dans ses dbordements annuels, mme avant de sortir de son lit
sur la premire banquette, c'est--dire avant d'atteindre  50 pieds de
son fond, refoule le grand Miami jusqu' _Grenville_, lieu situ  72
milles au nord dans les terres; il y a caus stagnation, et mme
inondation, ainsi que me l'assurrent les officiers que je trouvai  ce
poste, quartier-gnral de l'expdition du gnral Wayne en 1794.

2 Dans les inondations du printemps, la branche nord du grand Miami se
confond avec la branche sud du Miami du lac ri (ou rivire
Sainte-Marie)[62]: alors le _portage_[63] d'une lieue qui spare leurs
ttes, disparat sous l'eau, et l'on passe en canot du fort _Loremier_ 
_Guertys-town_, c'est--dire, d'un affluent d'Ohio dans un affluent
d'ri, comme je l'ai vu sur les lieux, en 1796.

3 A ce mme lieu de _Loremier_, vient aboutir une branche orientale de
la Wabash, qu'un simple foss joindrait aux deux rivires prcdentes;
et cette mme Wabash par une branche nord, communique au-dessus du fort
_Wayne_, toujours dans la saison des grandes eaux, au Miami du lac ri.

4 Pendant l'hiver de 1792  1793, deux pirogues furent expdies du
fort Dtroit sur le Saint-Laurent, par une maison de commerce, de qui je
tiens le fait, et elles passrent immdiatement et sans portage de la
rivire _Huron_, qui verse au lac ri, dans la rivire _Grande_, qui
verse au lac Michigan, par les eaux dbordes des ttes de ces deux
rivires.

5 La rivire Moskingom, qui coule dans l'Ohio, communique galement par
ses sources et par de petits lacs aux eaux de la rivire _Cayahoga_, qui
verse dans l'ri.

De tous ces faits, il rsulte que le sol dominant du plateau entre
l'ri et l'Ohio, ne saurait excder de plus de 100 pieds le niveau de
la premire banquette de ce fleuve, ni de plus de 70 celui de la
seconde, qui est la surface gnrale du pays: par consquent une digue
de 200 pieds seulement, place  Silver-creek, a suffit non-seulement 
refouler les eaux jusqu'au lac ri, mais encore  les tendre depuis
les dernires rampes de l'Alleghany jusqu'au nord du lac suprieur.

Au reste, quelque lvation que l'on admette  cette digue naturelle,
soit mme que l'on suppose en divers lieux plusieurs digues qui
auraient vers successivement les unes sur les autres, l'existence
d'eaux sdentaires dans cette contre de l'_Ouest_, et de lacs anciens
tels que je les ai dmontrs entre Blue-ridge et North-mountain, n'en
est pas moins un fait incontestable pour tout observateur du terrain; et
ce fait explique, d'une manire satisfaisante et simple, une foule
d'accidents locaux qui, par contre-coup, lui servent de preuve: par
exemple, ces anciens lacs expliquent pourquoi dans la totalit du bassin
d'Ohio, les terres sont toujours niveles par couches horizontales;
pourquoi ces couches descendent par ordre graduel de pesanteur
spcifique; pourquoi l'on trouve en divers lieux des dbris d'arbres, de
roseaux, de plantes et mme d'animaux, tels que les ossements des
_mmouts_ entasss entre autres au lieu appel _Bigbones_, 36 milles
au-dessus de l'embouchure de la rivire Kentucky, et qui n'ont pu tre
ainsi rassembls que par l'action des eaux: enfin ils donnent une
solution aussi heureuse que naturelle de la formation des couches de
charbon fossile qui se trouvent de prfrence dans certains cantons et
dans certaines situations du pays.

En effet, d'aprs les fouilles que l'industrie des habitants multiplie
depuis 20 ans, il parat que c'est spcialement au-dessus de Pittsburg,
dans l'espace compris entre le chanon de _Laurel_ et les hautes
branches des rivires _Alleghany_ et _Monongahla_, qu'il existe une
couche presque universelle de charbon de terre  la profondeur moyenne
de 12  16 pieds: cette couche est appuye sur le banc horizontal de
pierres calcaires, et recouverte de couches de schistes et d'ardoises;
elle ondule avec le banc et avec ces couches sur les coteaux et dans les
vallons; elle est plus paisse dans ceux-ci, plus mince sur ceux-l, et
en gnral elle a 6  7 pieds d'paisseur: par sa situation
topographique, l'on voit qu'elle affecte le bassin infrieur des 2
rivires dont j'ai parl, et de leurs affluentes, _Yohogany_ et
_Kiskmnitas_, qui versent toutes par un terrain assez plane dans
l'Ohio sous Pittsbourg: or, dans l'hypothse du _grand lac_ dont j'ai
parl, cette partie se serait trouve primitivement tre la queue de ce
lac, et le point des eaux mortes causes par son refoulement: il est
reconnu par les naturalistes que les charbons fossiles ne sont que des
amas d'arbres entrans, puis recouverts de terres par les rivires et
les torrents: ces amas ne se font point dans le courant, mais dans les
lieux de remous o ils sont abandonns  leur propre poids: ce mcanisme
se montre encore aujourd'hui dans beaucoup de rivires des tats-Unis,
mais surtout dans le Mississipi qui, comme je l'ai dit, entrane
annuellement une immense quantit d'arbres: quelques portions de ces
arbres se dposent dans les anses ou baies de ses rivages o les eaux
tournoient et reposent; mais la plus grande masse arrive aux bords de
la mer; et parce que l il y a quilibre entre le cours du fleuve et les
mares de l'ocan, les arbres, s'y fixent par un mouvement stationnaire,
et ils y sont enfouis par la double action du reflux de la mer et du
courant du fleuve, sous les vases et les sables. De mme, dans les temps
anciens, les rivires qui versent des Alleghanys et du chanon de
_Laurel_ dans le bassin d'Ohio, trouvant vers Pittsburg les eaux mortes
et la queue du grand lac, y dposrent les arbres que chaque anne elles
entranent encore par milliers dans les fontes de neiges et les grands
dgels du printemps; ces arbres y furent entasss par couches niveles
comme le liquide qui les portait: et parce que la digue du lac se
surbaissa successivement, ainsi que je l'ai expliqu, sa queue descendit
aussi de proche en proche; et par ce mcanisme le local des dpts se
prolongeant  sa suite, forma cette vaste nappe qui, par le laps des
temps postrieurs, s'est recouverte de terre, de graviers, et a pris
l'tat que nous lui voyons. Si nous pouvions connatre la dure
ncessaire  convertir en charbon fossile les arbres enfouis avec de
telles circonstances, ces oprations de la nature deviendraient pour
nous des chelles chronologiques d'une autorit bien diffrente de celle
des chronologies rves par des visionnaires chez des peuples barbares
et superstitieux.

Les charbons fossiles se retrouvent en plusieurs autres lieux des
tats-Unis, et toujours dans des circonstances, analogues  celles que
je viens d'exposer.

vans parle d'une mine situe prs du _Moskingom_, vis--vis de
l'embouchure du ruisseau _Laminski-cola_, laquelle prit feu en 1748, et
brla pendant une anne entire. Cette mine appartient au mme systme
dont je viens de parler, et les grandes rivires qui versent dans
l'Ohio, doivent presque toutes avoir des dpts de ce genre dans leurs
parties plates et dans leurs cantons de remous.

La branche suprieure du Potmac, au-dessus et  la gauche du fort
Cumberland, est devenue clbre depuis quelques annes pour des couches
de charbon fossile disposes en dunes sur ses rives, de telle manire
que les bateaux se mettent au pied de la berge et font un chargement
immdiat: or ce local porte toutes les apparences d'un lac qui aurait
t form par un ou plusieurs des nombreux sillons transverses qui
barrent le Potmac au-dessus et au-dessous du fort Cumberland.

En Virginie, le lit du fleuve James, dix milles au-dessus des rapides de
_Richmond_, s'appuie sur une couche de charbon fossile
trs-considrable: aux deux ou trois endroits o on l'a fouill sur sa
rive gauche, l'on a trouv, sous environ 120 pieds anglais d'argile
rouge, un banc de charbon d'environ 24 pieds d'paisseur assis sur un
banc de granit inclin: il est vident que les rapides qui se trouvent
plus bas et qui font encore obstacle au fleuve, l'ont autrefois
totalement barr; alors il y eut dans ce local une eau stagnante, et
trs-probablement un lac; le lecteur observera que partout o il y a
_rapide_, il y a stagnation dans la nappe d'eau qui le prcde, comme il
arrive aux vannes des moulins: les arbres durent donc s'entasser dans ce
lieu: lorsque le fleuve eut creus sa brche et abaiss son niveau, les
crues de chaque anne y vinrent dposer cette argile rouge que l'on y
trouve; et elle y dcle avec vidence une origine trangre, en ce que
cette qualit de terre appartient au cours suprieur du fleuve, et
spcialement au sillon dit de _sud-ouest_.

Il serait nanmoins possible que l'on citt ou que l'on dcouvrt _sur
la cte atlantique_ des veines ou des mines de charbon fossile qui se
refusassent  cette thorie; mais un ou plusieurs exemples ne
suffiraient pas  la renverser, parce que toute la cte atlantique,
c'est--dire tout le pays situ entre l'Ocan et l'Alleghany, depuis
l'embouchure du Saint-Laurent jusqu'aux Antilles, a t boulevers par
des tremblements de terre dont les traces se rencontrent partout, et ces
tremblements ont altr et presque dtruit, dans toute cette tendue,
l'ordre horizontal rgulier des couches de terres et des bancs de
pierres qui les supportaient.

Dsormais j'ai assez dvelopp l'tat et les circonstances du sol des
tats-Unis: il me reste  dire un mot sur l'une des singularits
physiques les plus remarquables de cette contre, celle-mme qui la
caractrise le plus particulirement, puisque le reste du globe n'a pas
encore offert son pendant; je veux parler de la chute du fleuve
Saint-Laurent  Niagara.




CHAPITRE VI.

De la chute de Niagara et de quelques autres chutes remarquables.


Quelques voyages publis rcemment[64] ont dja donn sur la chute de
Niagara des dtails propres  faire connatre ce phnomne gigantesque;
mais parce qu'ils me paraissent s'tre attachs  en dcrire plutt
l'imposant spectacle que les circonstances topographiques, dont
nanmoins il n'est que l'effet, je crois devoir m'occuper spcialement
de cette dernire partie, qui a son genre d'intrt.

C'est un incident rellement trange en gographie, qu'un fleuve de 700
mtres de largeur (c'est--dire la longueur du jardin des Tuileries),
sur une profondeur moyenne de 15 pieds de courant,  qui tout--coup
manque le sol de la plaine o il serpente, et qui, d'un seul jet,
prcipite toute sa masse de 144 pieds de hauteur, dans un terrain
infrieur ou il poursuit son cours, sans que d'ailleurs l'oeil du
spectateur aperoive aucune montagne qui ait gn ou barr sa route.
L'on n'imagine point par quelle localit singulire la nature a dispos
et ncessit cette scne prodigieuse; et quand on l'a reconnu, l'on
demeure presque aussi surpris de la simplicit des moyens, que de la
grandeur du rsultat.

Pour que le lecteur saisisse facilement l'ensemble de ce tableau, il
doit d'abord se rappeler que tout le pays compris entre le lac d'ri et
l'Ohio, est un vaste plateau d'un niveau suprieur  presque tout ce
continent, comme il est prouv par les sources des diffrents fleuves
qui en dcoulent, les uns au golfe du Mexique, les autres  la mer du
Nord et  l'ocan Atlantique. Du ct de l'ouest et du nord-ouest, ce
plateau vient sans interruption des Savanes situes par-del le
Mississipi et les lacs auxquels il sert d'appui; du ct du sud et de
l'est, il se joint aux rampes des Alleghanys; mais du ct du nord,
lorsqu'il a dpass le lac ri, environ 6  7 milles avant le lac
Ontario, le terrain subit tout--coup une forte dpression, et, par une
pente brusque, il verse dans une autre plaine d'un niveau infrieur de
plus de 230 pieds, dans laquelle s'assied le lac Ontario. Lorsqu'on
vient du ct de ce lac, on saisit facilement cette disposition de
terrain; de trs-loin sur la nappe d'eau douce, l'on aperoit devant soi
comme un haut rempart, dont l'escarpement garni de forts, semble devoir
interdire tout passage ultrieur: l'on entre dans le Saint-Laurent, que
l'on remonte jusqu'au village de Queens-town, et bientt l'on aperoit
sur la gauche une gorge troite et profonde, d'o sort le fleuve assez
rapide, mais calme: la cascade reste encore une nigme: cet escarpement
vient de _Toronto_, ou mme de plus loin, et ctoyant la rive nord du
lac Ontario  la distance variable d'un et deux milles, il tourne par
une courbe  l'est, sur la rive mridionale du lac, traverse le
Saint-Laurent  7 milles de son embouchure, la rivire _Gnsee_  huit
de la sienne, puis se recourbe encore vers le sud, et par une ligne
distante de 5  6 milles ouest du lac Seneca, o je reconnus sa
rampe[65], il va se rejoindre, presque de plain-pied, aux rameaux des
Alleghanys, d'o ce lac tire ses principales eaux.

L'on peut mme dire, que presque de niveau dans cette partie avec ces
montagnes, le plateau se prolonge avec elles jusqu'au fleuve _Hudson_,
o il se termine comme  Niagara par une rampe galement haute et
rapide; ce qui prsente un autre incident galement remarquable en
gographie, d'un terrain o la mare pntre  plus de 166 milles
prcisment au pied d'un autre o viennent prendre leurs sources des
rivires, telles que la Delaware, dont le cours en a plus de quatre
cents.

L'artifice du local de Niagara est plus difficile  saisir pour ceux qui
viennent du ct du lac _ri_, ainsi qu'il m'arriva le 24 octobre 1796.
Depuis ce lac, et mme voguant sur ses eaux, l'on n'a en vue aucune
montagne, except par le travers de Presqu'le, o l'on dcouvre
quelques ttes basses et lointaines dans le nord-ouest de la
Pensylvanie. Le pays o coule le Saint-Laurent ne prsente qu'une vaste
plaine couverte de forts; et le cours du fleuve, qui _file_  peine 3
milles  l'heure, n'indique point encore l'accident qui l'attend plus
bas. Ce n'est que vers l'embouchure du ruisseau _Chipwas_, six lieues
au-dessous du lac ri, que l'eau devenant plus rapide, avertit les
rameurs de serrer le rivage et de prendre port au village situ  cet
endroit: l, le fleuve dploie une nappe d'eau d'environ 350 toises de
large, de toutes parts borde de futaies. L'on n'est plus qu' 2000
toises (2 milles et demi) de la cascade: l'on entend un bruit sourd et
lointain, comme des vagues de la mer; et ce bruit est plus ou moins
grand, selon le vent rgnant; mais l'oeil n'aperoit encore rien. L'on
suit  pied une route sauvage trace par des charrettes, sur la rive
gauche du fleuve, que les arbres empchent de voir en avant. Au bout
d'un mille l'on aperoit le fleuve tournant sur sa gauche, et
s'engageant un mille encore plus bas parmi les cueils qu'il couvre
d'cume.... Par-del ces brisants, l'on voit sortir d'un enfoncement
dans la fort un nuage de vapeurs.... et plus aucune trace de fleuve: le
bruit est bien plus violent, mais l'on ne voit point encore la chute:
l'on continue de marcher sur le rivage, qui d'abord n'excdait que de 10
 12 pieds la surface de l'eau, mais qui bientt s'approfondit  20, 
30 et 50, et indique, par cette pente, l'acclration du courant. Alors
quelques ravins obligent de faire encore sur la gauche un dtour qui
carte du fleuve: pour y revenir, il faut traverser les terrains d'une
ferme dja tablie, et enfin, se dgageant des arbres et des
broussailles, l'on arrive sur le flanc de la cataracte[66]: c'est l
qu'on voit le fleuve se prcipiter tout entier dans un ravin ou canal
creus par lui-mme, d'environ 66 mtres (200 pieds) perpendiculaires de
profondeur sur une largeur d'environ 400 mtres (1200 pieds). Il y est
encaiss comme entre deux murailles de rochers dont les parois sont
tapisses de cdres, de sapins, de htres, de chnes, de bouleaux, etc.
Ordinairement les voyageurs contemplent la chute de ce local, o un roc
prominent domine sur l'abme: quelques voyageurs de la socit dont je
faisais partie lui donnrent en effet la prfrence; d'autres, auxquels
je me joignis, informs que l'on pouvait descendre 5  600 toises plus
bas, au fond du ravin, par les chelles du gouverneur _Simcoe_,
pensrent que l'on y jouirait mieux de toute la grandeur du spectacle,
les objets de ce genre produisant plus d'effet lorsqu'ils sont vus de
bas en haut. Nous descendmes, non sans difficult, par ces chelles qui
ne sont que des troncs d'arbres entaills et fixs contre la paroi du
prcipice: parvenus au fond, nous pmes remonter vers la chute par une
rive de roches croules et de sables dposs, o nous trouvmes des
cadavres de daims et de sangliers que la cataracte avait entrans
lorsqu'ils voulaient passer  la nage au-dessus d'elle. Le courant prs
de nous tait trs-rapide sur un lit de rocs, mais il n'offrait aucun
danger. Sur notre gauche, en avant, tait une portion de la chute
d'environ 200 pieds de large: une petite le la spare de la grande
cataracte. Au del, en avant et en face du spectateur, celle-ci forme un
_fer--cheval_ d'environ 1200 pieds de dveloppement, masqu sur la
droite par les rocs saillants du flanc du ravin. A plus de 300 toises de
distance, la pluie cause par les rejaillissements de l'eau qui se
prcipite et se relve en colonnes tait dja si forte, que nous en
tions pntrs. Convalescent d'une fivre maligne que j'avais essuye
au fort _Dtroit_, je n'eus ni la force ni le dsir d'aller plus avant:
quelques-uns de mes compagnons entreprirent de pntrer jusqu' la
cascade; mais ils furent bientt rebuts par des obstacles suprieurs 
l'ide qu'ils s'en taient faite: un voyageur anglais, avec qui je
traversai le lac ri, avait t plus-heureux que nous deux mois
auparavant. Dirig par d'excellents guides, et disposant de moyens et de
temps que nous n'avions pas, il pntra aussi loin qu'il est possible
sans y prir; et pour satisfaire la juste curiosit du lecteur, je vais
extraire la description qu'il en a faite dans l'ouvrage intitul:
_Voyage au Canada_, et qui a t traduit en franais[67].

En arrivant au pied des chelles de _Simcoe_ au fond du ravin, l'on se
trouve au milieu d'un amas de rochers et de terres dtaches du flanc du
coteau. On voit ce flanc garni de sapins et de cdres suspendus sur la
tte du voyageur, et comme menaant de l'craser: plusieurs de ces
arbres ont la tte en bas et ne tiennent au coteau que par leurs
racines. La rivire, en cet endroit, n'a qu'un quart de mille de largeur
(un peu plus de 200 toises) et sur la rive oppose[68] l'on a une
trs-belle vue de la petite cataracte. Celle du fer--cheval est 
moiti cache par le coteau.

Nous suivmes la rivire jusqu' la grande cataracte: nous marchmes
une bonne partie du chemin sur une couche horizontale de pierres  chaux
couverte de sable, except en quelques endroits o il fallut gravir des
amas de rochers dtachs du coteau.... Ici, l'on trouve beaucoup de
poissons, d'cureuils, de renards et d'autres animaux qui, surpris
au-dessus des cataractes par le courant qu'ils voulaient passer  la
nage, ont t prcipits dans le gouffre et jets sur cette rive; l'on
voit galement des arbres et des planches que le courant a dtachs des
moulins  scier: le bois ainsi que les carcasses des animaux, et
particulirement les gros poissons, paraissent avoir beaucoup soufferts
par les chocs violents qu'ils ont prouvs dans le gouffre. L'odeur
putride de ces corps rpandus sur le rivage, attire une foule d'oiseaux
de proie qui planent habituellement sur ces lieux... Plus on approche de
la chute, plus la route devient difficile et raboteuse: en quelques
endroits o des parties du coteau se sont croules, d'normes amas de
terre, d'arbres et de rochers qui s'tendent jusqu'au bord de l'eau
s'opposent  la marche, prsentent une barrire qui parat impntrable,
et qui le serait en effet, si l'on n'avait un bon guide pour les
franchir. Il faut, aprs tre parvenu avec beaucoup de peine jusqu'
leur sommet, traverser en rampant sur les mains et sur les genoux, de
longs passages obscurs forms par des vides entre les crevasses des
rochers et des arbres; et lorsque l'on a franchi ces amas de terres et
d'arbres, il faut encore gravir les uns aprs les autres les rochers qui
sont le long du coteau; car ici la rivire ne laisse qu'un trs-petit
espace libre, et ces rochers sont si glissants,  cause de l'humidit
qu'y entretiennent les vapeurs ou plutt la pluie de la cataracte, que
ce n'est qu'en prenant les plus grandes prcautions que l'on peut se
prserver de la plus terrible de toutes les chutes. Nous avions encore
un quart de mille  faire pour arriver au pied de la chute, et nous
tions aussi mouills par ses vapeurs que si nous avions t tremps
dans la rivire.

Arriv l, aucun obstacle n'empche d'approcher jusqu'au pied de la
chute. On peut mme avancer derrire cette prodigieuse nappe d'eau,
parce que, outre que le rocher du haut duquel elle se prcipite a une
forte saillie, la chaleur[69] occasione par le violent bouillonnement
des eaux, a caus, dans la partie infrieure du roc, des cavernes
profondes qui s'tendent au loin sous le lit de la cataracte. En
entendant le bruit sourd et mugissant qu'elles occasionent, Charlevoix a
eu le mrite de deviner l'existence de ces cavernes[70]. Je m'avanai de
5 ou 6 pas derrire la nappe d'eau, afin de jeter un coup-d'oeil dans
l'intrieur de ces cavernes; mais je faillis d'tre suffoqu par un
tourbillon de vent qui rgne constamment et avec furie au pied de la
chute, et qui est caus par les chocs violents de cette prodigieuse
masse d'eau contre les rochers. J'avoue que je ne fus pas tent d'aller
plus avant, et aucun de mes compagnons n'essaya plus que moi de pntrer
dans ces antres terribles, sjour menaant d'une mort certaine. Aucune
expression ne peut donner une juste ide des sensations qu'imprime un
spectacle si imposant: tous les sens sont saisis d'effroi; le bruit
effrayant de l'eau inspire une terreur religieuse qui s'augmente encore,
lorsque l'on rflchit qu'un souffle de ce tourbillon peut subitement
enlever de dessus le rocher glissant le faible mortel qui s'y place, et
le faire disparatre dans le gouffre affreux qu'il a sous ses pieds, et
dont aucune force humaine ne pourrait le sauver. Tel est le rcit de M.
Weld.

Il me restait  savoir comment le fleuve se dgageait du ravin o il
tait captif. Je continuai ma route  pied  travers les bois, par un
sentier toujours en pente, l'espace de 6 milles: je cherchais  deviner
quelle en serait l'issue, lorsqu'enfin j'arrivai au bord de
l'escarpement dont j'ai parl: les Canadiens appellent cet endroit le
_Platon_, au lieu du _Plateau_, et l'on dirait encore mieux la
_Plate-forme_. Ma vue, alors dgage des arbres, dcouvrit tout  coup
un horizon immense; en avant, au nord, le lac Ontario semblable  une
mer; plus prs de moi, une longue prairie par laquelle le Saint-Laurent
s'y rend, en formant 3 coudes; sous mes pieds, et comme au fond d'une
valle, le petit village de Queenstown assis sur sa rive ouest, tandis
que vers ma droite, le fleuve sortait enfin comme d'une caverne, par
l'issue du ravin dont le bois me masquait le bord et l'ouverture.

Pour quiconque examine avec attention toutes les circonstances de ce
local, il devient vident que c'est ici que la chute a d'abord commenc,
et que c'est en sciant, pour ainsi dire, les bancs du rocher, que le
fleuve a creus le ravin, et recul d'ge en ge sa brche jusqu'au lieu
o est maintenant la cascade. Il y continue son travail sculaire avec
une lente mais infatigable activit: les plus vieux habitants du pays,
comme l'observe M. Weld, se rappellent avoir vu la cataracte plus
avance de plusieurs pas: un officier anglais, stationn depuis 30 ans
au fort ri, lui cita des faits positifs, prouvant que des rochers
alors existants avaient t mins et engloutis: dans l'hiver qui suivit
mon passage (1797), les dgels et le dbordement dtachrent des blocs
considrables qui gnaient l'lan de l'eau: et si, depuis que les
Europens y ont abord la premire fois, il y a plus d'un sicle et
demi, ils eussent tenu des notes prcises de l'tat de la chute, nous
aurions dja quelques ides de ses progrs, attests d'ailleurs par le
raisonnement et par une foule d'indications locales que l'on rencontre 
chaque pas[71].

Pendant 5 jours que je passai chez M. Powel, juge, qui a form son
tablissement  4 milles du _Platon_, j'eus le loisir d'aller visiter le
ravin  un endroit o se trouve une espce de grande baie dans l'un de
ses flancs: cette baie a cela de remarquable, que les eaux y forment un
grand remous ou tournoiement dans lequel s'engagent la plupart des corps
flottants qui n'en peuvent plus sortir. L'on voit  cet endroit que le
fleuve arrt par la duret du rocher, a port sa chute sur plusieurs
points, et que ce n'est qu'en les ttant qu'il en a trouv un plus
faible par lequel il a continu sa route.

A cet endroit le banc du rocher  fleur de terre, est calcaire ainsi
qu' la brche du _Platon_; et l'on a droit de le croire tel dans tout
le cours du ravin, puisque la table sur laquelle s'appuie la cataracte
l'est aussi, et de l'espce appele _calcaire primitif_ ou
_cristallis_. M. le docteur Barton, qui l'a examin avec plus de loisir
que je n'ai pu le faire, value son paisseur  16 pieds anglais; il
croit ce banc calcaire assis sur des bancs de schiste bleu qui
contiennent une forte dose de soufre[72]. J'ai trouv beaucoup, de ces
schistes sur les bords du lac ri, et il est probable que ce mme banc
tapisse son fond et le lit du Saint-Laurent: avec les sicles, si le
fleuve poursuivant son travail, cesse de trouver la roche calcaire qui
l'arrte, et s'il rencontre des couches plus molles, il finira par
arriver au lac ri, et alors s'oprera dans l'avenir l'un de ces grands
desschements dont les valles du Potmac, de l'Hudson et de l'Ohio nous
ont offert des exemples dans le pass. Ce grand incident pourrait tre
aid et ht par des causes qui paraissent avoir jou un grand rle dans
toute la structure de ce pays, je veux dire les volcans et les
tremblements de terre dont les traces physiques et les souvenirs
historiques se retrouvent en grand nombre sur toute la cte atlantique,
ainsi que je l'exposerai dans un instant.

La chute de Niagara est sans contredit la plus prodigieuse de toute
cette contre; mais l'on y en compte beaucoup d'autres dignes de
l'attention des naturalistes, les unes par leur volume, les autres par
leur lvation.

  Sur le prolongement du mme coteau, d'o
  tombe le Saint-Laurent, et aussi sur la rive mridionale
  du lac Ontario, la rivire Gnsee subit 2
  ou 3 chutes dont la somme additionne gale celle
  de Niagara, et prouve que l'escarpement conserve
  son niveau avec une rgularit remarquable: j'ai
  dit 2 ou 3 chutes, parce que les voyageurs diffrent
  entre eux sur ces nombres, et que n'tant pas
  tmoin, je ne puis rsoudre la question. M. Arrow-Smith
  n'en compte que 2, dont la plus voisine
  du lac a 75 pieds anglais de hauteur, ci        75

  et la seconde, au-dessus d'elle, 96 pieds, ci   96
                                                 ---
  ce qui fait 171 pieds anglais. Total           171
                                                 ---
  et revient  environ 157 pieds de France, ci   157

M. Pouchot, officier franais en Canada, dans la guerre de 1756, compte
3 chutes[73];

  la premire large de 2 arpents et haute de
  60 pieds, ci                                   60

  La seconde peu considrable

  La troisime large de 3 arp. et haute de
  100 pieds                                     100
                                                ---
                                        TOTAL   160
                                                ---

Cette somme de 160 pieds concide trs-bien, comme l'on voit, avec les
157 de M. Arrow-Smith, dont les auteurs paraissent avoir nglig la
seconde cascade.

  Bougainville, le clbre navigateur autour du
  monde, qui fit aussi la guerre en 1756 au Canada,
  value, dans son journal manuscrit qu'il m'a communiqu,
  cette seconde chute  20 pieds: ce serait
  donc une hauteur totale d'environ 180 pieds,
  ci                                            180

  Or Niagara compte pour sa chute 144
  pieds, ci                                     144

  Plus, pour la pente des rapides qui la
  prcdent, environ 50 pieds anglais, 
  peu prs 46 de France, ci                      46
                                                ----
                                       TOTAL    190^{P}[74]
                                                ----

La diffrence se rduit  10 pieds, et si l'on considre que ces
lvations varient selon les poques des eaux basses et ds
dbordements, l'on conviendra que des mesures prises en temps divers,
par diverses personnes, peuvent difficilement mieux cadrer.

Au-dessous de Qubec, sur la rive nord du Saint-Laurent, une rivire
mdiocre forme une chute clbre sous le nom de _Montmorency_: elle a
220 pieds de hauteur sur une nappe de 46  50 de large, et elle prsente
des effets trs-pittoresques, par l'apparence blanche et neigeuse
qu'elle prend dans cette norme chute.

Au-dessus de la mme ville, sur la rive sud, est la chute d'une autre
rivire appele la _Chaudire_; elle est moins haute de moiti que les
prcdentes; mais sa largeur est de 225  230 pieds[75].

Une troisime chute, nomme le _Cohoes_, est celle de la Mohawk, 3
milles avant son embouchure dans le fleuve Hudson: ce nom de _Cohoes_ me
parat un mot imitatif conserv des sauvages, et par un cas singulier,
je l'ai retrouv dans le pays de Lige, appliqu  une petite cascade, 
trois lieues de Spa: le Cohoes de la Mohawk est valu par les uns  65
pieds, par d'autres  50 seulement: la nappe d'eau a environ 800 pieds
de large: elle est brise par beaucoup de roches.

Une quatrime chute est celle du Potmac,  Matilda, 6 milles au-dessus
de George-town: elle a environ 72 pieds de hauteur, sur 8  900 de
large. Le fleuve qui jusqu'alors avait coul dans une valle borde de
coteaux, sauvages comme ceux du Rhne en Vivarais, tombe tout  coup
comme le Saint-Laurent, dans un profond ravin de pur roc, granit micac,
taill  pic sur les deux rives: il s'en dgage quelques milles plus bas
par un vasement de la valle dans le pays infrieur.

L'on compte encore plusieurs autres chutes remarquables plutt par leur
hauteur que par leur volume: telle est celle de _Falling-spring_, sur
l'une des hautes branches de la rivire James, venant de _Warm-spring_:
M. Jefferson, qui la cite dans ses notes sur la Virginie[76], l'value 
200 pieds anglais de hauteur, mais sa nappe n'a que 15 pieds de largeur.

Telle encore celle de _Paissaik_, dans le New-Jersey, haute de 66  70
pieds, large d'environ 110; quant  celle appele _Saint-Antoine_, sur
le Mississipi, au-dessus de la rivire Saint-Pierre, je dirai seulement,
d'aprs M. Arrow-Smith, qu'elle a 29 pieds anglais, c'est--dire 8
mtres 4/5.

A tous ces grands accidents de la nature, notre Europe n'offre de
comparable que la chute de _Terni_ en Italie, et celle de _Lauffen_,
sous _Schaffouse_, o le Rhin se prcipite, selon M. Coxe, de 70  80
pieds: ce voyageur observe que la nappe d'eau est brise par de grandes
masss de rochers, et c'est, avec sa hauteur, un second motif de la
comparer  celle du Potmac. Quant  la chute de _Terni_, elle est la
plus haute de toutes, puisqu'elle a 700 pieds de hauteur; mais le volume
d'eau n'est pas trs-considrable. Ce que l'on pourrait citer des autres
cascades des Alpes et des Pyrnes, ne mrite pas de mention aprs de si
grands objets; et maintenant que nous connaissons avec prcision les
cataractes du _Nil_, jadis si vantes, et que nous savons qu'elles ne
sont rellement que des _rapides_ depuis 4 pouces jusqu' un pied par
chaque banc de granit, en eaux basses, nous avons une preuve nouvelle de
l'esprit exagrateur des Grecs, et de leur faible instruction en
gographie et en histoire naturelle.




CHAPITRE VII.

Des tremblements de terre et des volcans.


Quoique l'Amrique du nord ne nous soit connue que depuis moins de deux
sicles, cet intervalle, si court dans les annales de la nature, a dja
suffi  nous prouver, par de nombreux exemples, que les tremblements de
terre ont d y tre frquents et violents dans les temps passs; et
qu'ils y ont t l'agent principal des bouleversements dont la cte
atlantique offre des traces gnrales et frappantes. En remontant
seulement  l'an 1628 (poque de l'arrive des premiers colons anglais),
et terminant  1782, dans une priode de 154 ans, M. Williams,  qui
nous devons des recherches curieuses sur ce sujet, a trouv mention
authentique de plus de 45 tremblements de terre: les dtails qu'il en a
consigns dans plusieurs mmoires[77], tablissent en faits gnraux:

Que les tremblements de terre s'annonaient par un bruit semblable 
celui d'un vent violent, ou d'un feu qui prend dans le tuyau d'une
chemine: qu'ils abattaient les ttes des chemines, quelquefois mme
les maisons: qu'ils ouvraient les portes, les fentres, schaient les
puits et mme plusieurs rivires: qu'ils donnaient aux eaux _une couleur
trouble, et l'odeur ftide du foie de soufre_ (_sulfure ammoniacal_), et
qu'ils _jetaient par de grandes crevasses du sable ayant la mme odeur_:
que leurs secousses semblaient partir d'un foyer intrieur qui soulevait
la terre de dessous en dessus, et dont la ligne principale courant
nord-ouest et sud-est, suivait la rivire Merrimac, s'tendait au sud
jusqu'au Potmac et au nord par-del le Saint-Laurent, _affectant
surtout la direction du lac Ontario_.

Quelques phrases de ce texte sont remarquables par leur analogie avec
des faits locaux que j'ai prsents. Cette odeur de foie de soufre (ou
sulfure ammoniacal) donne _aux eaux et aux sables, vomis du sein de la
terre par de grandes crevasses_, n'aurait-elle pas t fournie par la
couche de schistes que nous avons vue  Niagara sous la couche calcaire,
et qui lorsqu'on la sommet au feu, _exhale fortement le soufre_; il
n'est,  la vrit, que l'un des lments du produit cit, mais une
analyse exacte pourrait y dcouvrir l'autre: cette couche de schistes se
retrouve sous le lit de l'Hudson et reparat dans beaucoup de lieux de
l'tat de New-York et de la Pensylvanie parmi les grs et les granits:
l'on a droit de supposer qu'elle rgne autour de l'Ontario, et sous le
lac ri, par consquent qu'elle forme l'un des planchers du pays o les
tremblements ont leur principal foyer.

La ligne de ce foyer courant nord-ouest et sud-est, _affecte_ surtout la
direction de l'Atlantique au lac Ontario. Cette prdilection est
remarquable  raison de la structure singulire de ce lac: les autres
lacs, malgr leur tendue, n'ont point une grande profondeur; l'ri n'a
jamais plus de 100  120 pieds: l'on voit en nombre d'endroits le fond
du lac _Suprieur_: l'Ontario, au contraire, est en gnral
trs-profond, c'est--dire, passant 45 et 50 brasses (250 pieds); et
dans une tendue considrable l'on a essay des sondes de 110 brasses
armes de boulets, sans rien toucher ni rapporter. Cet tat a lieu
quelquefois prs de ses bords: d'o il rsulte une indication presque
vidente que le bassin de ce lac est un cratre de volcan teint: cette
induction se confirme, 1 par les produits volcaniques dja trouvs sur
ses bords: et sans doute des yeux exercs en trouveront beaucoup
d'autres; 2 par la forme du grand talus ou escarpement qui entoure
presque circulairement le lac, et qui annonce de toutes parts  l'oeil
et au raisonnement, que jadis le plateau de Niagara s'tendait jusque
vers le milieu du lac Ontario, et qu'il s'y est affaiss et englouti par
l'action d'un volcan alors en vigueur. L'existence de ce fourneau se
lie parfaitement avec les tremblements de terre cits: et ces deux
agents que nous trouvons ici runis, en nous confirmant d'une part celle
d'un grand foyer souterrain,  une profondeur inconnue, mais
considrable, donne de l'autre une explication heureuse et plausible de
la confusion de toutes les couches de pierres et de terres qui a lieu
sur toute la cte atlantique: elle explique aussi pourquoi les bancs
calcaires et mme granitiques, y sont inclins depuis 45 jusqu' 80
degrs  l'horizon, leurs tables fractures ayant d rester dans le
dplacement occasion par les grandes explosions. C'est  cette fracture
du banc d'Isinglass que sont dues ses petites cascades; et ce fait
indiquerait que jadis le foyer s'tendit au del du Potmac dans le sud,
comme ce banc lui-mme. Sans doute il avait des communications avec
celui des Antilles. J'ai dit ailleurs que ces tremblements de terre
n'ont point de traces dans le pays de l'Ouest: que les sauvages mme
n'en connaissent point le nom: j'ajoute que, selon le docteur Barton,
ils ne connaissent pas non plus celui de _volcan_ dont en effet l'on
n'aperoit aucun vestige au midi des lacs, mais dont le Alleghanys en
offrent plusieurs. L'on m'a dit au fort Dtroit que les sauvages du nord
du Canada font mention d'un volcan qui fume encore quelquefois dans
l'intrieur du pays; mais ce fait a besoin de rapports plus
authentiques.

Il est  dsirer, et l'on a droit d'esprer, que par la suite du temps
des socits savantes formes aux tats-Unis, pourront appliquer  ce
genre de recherches gologiques des soins et des dpenses qui passent
les moyens des voyageurs trangers et isols. L'on peut assurer d'avance
qu'elles en obtiendront des rsultats trs-nouveaux et trs-prcieux
pour l'histoire du globe, et qu'elles porteront jusqu' l'vidence une
conjecture dja forme par plusieurs physiciens, et dont je demeure
convaincu; savoir, que le continent de l'Amrique du nord n'a t dgag
que postrieurement  la majeure partie de l'ancien hmisphre et de
l'Amrique du sud, des eaux soit ocaniques, soit douces et fluviatiles,
qui ont jadis couvert la totalit de notre plante,  une hauteur
suprieure aux plus hautes montagnes, et pendant une dure si longue
qu'elle a suffi  la dissolution des matriaux qui se sont cristalliss
depuis leur vaporation ou depuis leur retraite..... mais j'ai dsormais
assez parl de l'tat du sol; il est temps d'occuper le lecteur de celui
du climat.




CHAPITRE VIII.

Du climat.


Par _climat_[78], on devrait, selon le sens littral du mot, n'entendre
que le _degr_ de latitude d'un pays; mais parce qu'en thse gnrale
les pays se sont montrs froids ou chauds, selon leurs degrs de
latitude, l'ide accessoire s'est tellement associe  l'ide
principale, que le terme _climat_ est devenu synonyme de _temprature
habituelle_ de l'air; et nanmoins il n'est pas vrai que la temprature
soit essentiellement dtermine par la latitude: une foule de faits
prouvent au contraire qu'elle est modifie et mme dnature par
diverses circonstances du sol, telles que sa surface aride ou aqueuse,
nue ou boise, son lvation ou son abaissement au niveau de la mer, son
exposition  tel ou tel aspect du ciel, enfin et par-dessus tout, par
l'espce et la qualit des courants de l'air, c'est--dire des _vents_
qui parcourent cette surface; d'o il suit que le sol devient un lment
constituant de la temprature, et par consquent du _climat_ tel qu'on
l'entend; et ce que je vais exposer des divers phnomnes de celui des
tats-Unis, ajoutera de nouvelles preuves  cette vrit.


 I.

Le climat de la cte atlantique est plus froid en hiver et plus chaud en
t que ses parallles d'Europe.

Depuis long-temps les historiens de l'Amrique et les physiciens ont
remarqu avec surprise que le climat sur la cte atlantique tait de
plusieurs degrs plus froid en hiver que ses parallles d'Europe, et
mme d'Asie et d'Afrique sur le bassin de la Mditerrane; mais ils me
paraissent n'avoir pas donn assez d'attention  une seconde
circonstance galement remarquable; savoir, que la temprature y est
aussi gnralement plus chaude en t de plusieurs degrs. Je vais
dvelopper l'un et l'autre cas par des exemples dtaills.

Dans les parties nord de la Nouvelle-Angleterre, par une latitude
moyenne de 42  43, des observations faites  _Salem_ prs Boston,
pendant sept ans, par M. Edouard Holyhoke[79], et compares  20 autres
annes d'observations recueillies  Manheim[80] constatent que le climat
de Salem est  la fois plus froid en hiver et plus chaud en t que
celui d'un nombre de villes donnes en Europe, ainsi qu'on le voit dans
le tableau suivant:

                  Latitude.  Max. de froid.  Max. de chaud.  ch. de variat.

  Rome.           41 53'      0                  24            24
  Marseille.      43 17'      4                  25            29
  Padoue.         45 22'     10                  29            39
  Salem.          42 35'     19-1/2              31-1/2        51

L'on remarquera, dans ce tableau, qu' Salem la diffrence du froid au
chaud est de 51, tandis qu' Rome elle n'est que de 24,  Marseille de
29, et  Padoue de 39.

En gnral, dans les tats de Maine, Vermont, New-Hampshire et mme
Massachusets, pays situs entre les 42 et 45, c'est--dire,
correspondants au midi de la France et au nord de l'Espagne, la terre
demeure chaque hiver assez couverte de neiges pendant trois et quatre
mois, pour rendre habituel et gnral l'usage des traneaux. Le
thermomtre, qui varie alors depuis la glace jusqu' 8 et 10
au-dessous, descend quelquefois  12,  14 et jusqu' 18 sous zro.
L'historien de New-Hampshire, M. Belknap, l'a vu  18 1/4  Portsmouth,
sur la cte au nord de Salem; et l'historien de Vermont, M. S. Williams,
l'a vu  26 sous zro  Rutland, au pied des _Montagnes-Vertes_.

Un peu plus avant dans le nord, c'est--dire en Canada, par les 46 et
47 de latitude, ce qui correspond au milieu de la France, la neige
s'tablit ds le mois de novembre et dure jusque vers la fin d'avril,
c'est--dire pendant six mois, paisse de 4  6 pieds, par un ciel
trs-clair et un air trs-sec: elle est telle surtout vers Qubec, o le
thermomtre descend ordinairement  20 et 24 sous glace; l'on y a mme
vu en 1790, geler le mercure, ce qui suppose 38  40[81]; or, un tel
cas n'arrive en Europe que sous les parallles de Stockholm et de
Ptersbourg[82], par les 60 de latitude.

Ces froids ont donn lieu  quelques expriences curieuses sur la force
expansive de l'eau  l'instant de sa conglation. M. le major douard
Williams se trouvant  Qubec, a rempli d'eau des bombes de fer; il en a
bouch l'orifice avec des tampons de bois frapps fortement, et il les a
exposes  la gele.

Lorsque les bombes ont eu des flures ou d'autres vices, elles ont
clat  l'instant de la conglation, et il en a sailli subitement des
prominences en formes d'ailes ou de nageoires: mais ordinairement le
tampon de bois a t lanc avec dtonation,  des distances depuis 60
jusqu' 415 pieds, quoiqu'il pest 2 1/2 livres (poids anglais), et
l'on a toujours trouv  sa place une mche ou fuse de glace saillante
de 6  7-1/2 pouces: l'on a dduit de ces expriences que l'eau en se
congelant se dilate entre 1/17 et 1/18 de son volume.

Je remarquerai par la suite qu' Montral, au-dessus de Qubec, les
neiges durent moins long-temps de prs de deux mois, qu'au bas du
fleuve; et qu' Niagara, bien au-dessus de Montral, elles sont de deux
mois encore plus courtes que dans cette ville; ce qui est prcisment le
contraire de la rgle gnrale des niveaux, observe sur le reste de la
cte; je me borne en ce moment  prendre note de cette singularit, qui
viendra par la suite  l'appui d'une thorie que j'exposerai.

Dans ces mmes tats de Maine, Vermont, New-Hampshire, etc., les
chaleurs,  dater du solstice d't, sont d'une intensit aussi
excessive: pendant 40 ou 50 jours, l'on voit souvent le mercure monter 
21 et 22, et quelquefois  24, mme  26: il se passe peu d'annes 
Salem sans qu'il monte  30 et 31, ce qui est la temprature du golfe
Persique et des ctes arabes. Cet tat a lieu dans beaucoup d'autres
endroits de la Nouvelle-Angleterre o l'on n'a pas fait d'observations:
 _Rutland_, dja cit, M. _Williams_ a vu le mercure  27. Mais ce qui
surprendra davantage, c'est qu' Qubec, et jusque sur la baie de
Hudson, aux forts d'York et de Wales, par le 59 de latitude, l'on
prouve pendant 20 ou 30 jours des chaleurs de 28  31, d'autant plus
accablantes que les corps n'y sont point accoutums, et qu'elles sont
accompagnes d'un calme _plat_, ou d'une brise de sud chaude et humide
qui suffoque: or, comme en hiver le froid en ces contres descend
jusqu' 30 et 32 sous glace, et mme  37 au fort Wales, il en rsulte
une chelle de variation de 60  66 de Raumur du froid au chaud.

Dans les tats dits _du Milieu_, tels que la partie sud de New-York, la
totalit de la Pensylvanie, de New-Jersey et du Maryland, les hivers
sont moins longs, les neiges moins abondantes, moins durables; rarement
persistent-elles plus de 15  20 jours; mais les froids ne sont gure
moins piquants ni moins rigoureux. Ils s'tablissent ordinairement vers
le solstice, et durent 6  7 semaines en pleine vigueur; mais on
commence  sentir leurs atteintes ds la fin d'octobre.

Par exemple,  Philadelphie, par les 40 moins 5', ce qui rpond aux
latitudes de Madrid, de Valence, de Naples, etc., le thermomtre descend
chaque hiver pendant plusieurs jours  8 et 10 sous zro, et pendant
quelques-uns  12 et  14: en deux hivers de suite, 1796-97 et 1797-98,
je l'ai vu tomber  17 et 18 plusieurs jours de suite. Le froid alors
est si vif, que malgr le mouvement d'une mare de 6 pieds, la
Delaware, large de 800 toises, se trouve gele en 24 heures: elle reste
ainsi ferme chaque hiver pendant 20, 30 et quelquefois 40 jours, en une
ou deux reprises; car il y a chaque hiver deux ou trois dgels, surtout
entre le 30e et 40e jours aprs le solstice: en 1788, du 4 au 5
fvrier, le thermomtre, en une nuit, tomba depuis 2 1/2 degrs sous
zro jusqu' 16 1/4 et la rivire fut gele ferme le lendemain au soir.
En 1764, le 31 dcembre, entre dix heures du soir et huit heures du
matin, elle gela de mme au point de porter les passants. Dans cette
conversion presque subite du liquide au solide, l'on voyait, dit le
docteur _Rush_, une vapeur fumeuse s'lever de sa surface avec tant
d'abondance, que le peuple tonn s'assemblait pour considrer ce
phnomne.

Cependant,  partir du solstice d't, et mme une vingtaine de jours
auparavant, Philadelphie prouve des chaleurs si accablantes, que les
rues sont dsertes depuis midi jusqu' 5 heures, et que la plupart des
habitants se couchent aprs leur dner. Le thermomtre atteint assez
souvent 25; l'on cite un ou deux exemples de 28 et de 30: du jour  la
nuit, il varie depuis 15 et 16 jusque vers 22 et 23, c'est--dire de
8. Mais ce qui rend la chaleur plus insupportable, c'est le dfaut
presque absolu de vent, surtout depuis trois heures aprs midi, et
l'humidit dont l'air est charg sur toute cette cte.

Il rsulte de ces termes extrmes une chelle de variation pour les
tats du milieu, d'environ 46  48. Le docteur _Rush_ a t l'un des
premiers  observer que le climat de Pkin offrait la plus grande
analogie; et en tendant cette comparaison, l'on trouve en effet que
l'Amrique-nord a les rapports les plus marqus de climat et mme de
sol, avec le nord de la Chine et avec la Tartarie adjacente.

Dans les tats du sud, tels que la Virginie, les Carolines et la
Gorgie, la dure et l'intensit du froid diminuent assez rgulirement
comme les latitudes: la ligne du Potmac, et plus exactement celle du
_Patapsco_, forme  cet gard une dmarcation tranchante. L'empire des
neiges s'arrte l, et le voyageur venant du Nord, qui jusqu'alors avait
vu des traneaux  la porte ou dans la cour de chaque ferme, n'en
aperoit plus sitt qu'il a descendu le coteau rapide au pied duquel
coule le Patapsco: mais dans l'intrieur des terres, vers Blue-ridge,
les neiges prolongent un peu leur limite  raison de l'lvation du
sol..... Cette cte nanmoins prouve des attaques de geles assez vives
dans les quarante jours qui suivent le solstice d'hiver. A Norfolk, le
14 fvrier 1798, il tomba dans une nuit 4 pieds de neige; et 
Charlestown mme, par le 32 de latitude, c'est--dire, par le parallle
de Maroc, le mercure tombe jusqu' 4 degrs sous zro (selon Liancourt),
et la terre gle ferme jusqu' 2 pouces d'paisseur dans une seule
nuit[83].

Par inverse, sur toute la cte, depuis le Potmac, les chaleurs, ds un
mois avant le solstice d't, sont si fortes que pendant 4 mois le
mercure s'lve communment aprs midi, entre 22 et 24, malgr une
petite brise de mer: il va mme jusqu' 32 et 33  Savanah, ce qui est
bien plus que l'gypte, o 25 est le terme ordinaire  l'ombre, sans
compter qu'un vent vif et constant et un air trs-sec rendent ce degr
trs-supportable: le 17 juillet 1788, _Henri Ellis_ observait  Savanah
le mercure  31; il se plaignait que depuis plusieurs nuits il ne
baissait pas au-dessus de 29. Dans sa cave il restait  21[84], et sous
son aisselle  29. Le docteur Ramsay, qui a fait des observations
suivies  Charlestown, ne l'y a vu monter  28 1/2, qu'une seule fois
en 5 ans: mais Charlestown, situ  l'embouchure d'une petite rivire
qu'agite la mare, jouit des brises littorales, et passe tellement pour
un lieu frais relativement au reste du pays, que tous les planteurs
aiss viennent s'y rfugier en t, et qu'il ne reste que les noirs sur
les habitations.

Il rsulte de ces faits pour les tats du sud, une chelle de 32  34
de variation; et sans doute le lecteur observe que cette chelle va
toujours dcroissant du nord au midi: elle tait de 66  la baie de
Hudson; de 51 dans le Massachusets, de 48 en Pensylvanie; elle se rduit
 35 ou 36 en Caroline; et si l'on s'avanait encore plus vers les
tropiques, on ne trouverait en beaucoup d'endroits que 18 et 20 de
variation annuelle:  la Martinique, par exemple,  Porto-Rico et autres
les du Vent, le thermomtre, grce aux brises rgnantes, ne s'lve pas
au-dessus de 28, ne tombe pas au-dessous de 10 au-dessus de zro,
diffrence 18. Sur la chane des montagnes de Caracas, par les 10 de
latitude nord,  une lvation de plus de 1,200 toises au-dessus de
l'ocan, le mercure se balance entre 10 et 21 sur zro;  Surinam, prs
du rivage de la mer, il joue entre 15 et 27; aussi les voyageurs venant
de ces parages en t, trouvent-ils que la chaleur devient plus
insupportable  mesure qu'ils s'avancent au nord; et moi-mme je
prfre, sans aucune comparaison, celle du Kaire  celle de
Philadelphie. Il est vrai qu'en s'approchant des Alleghanys, et mieux
encore en s'levant sur leurs sommets, l'air plus vif, plus lastique,
rend la chaleur plus agrable, quoiqu'elle y soit souvent aussi
piquante; mais en gnral, dans nos zones dites temperes, et surtout
dans les lieux bas et humides, elle est plus dsagrable que dans ce
qu'on appelle les _pays chauds_, et il est encore vrai que dans la zone
dite _torride_, le climat est plus gal que dans nos zones moyennes, et
qu'il y serait plus favorable  la sant,  la force vitale, si l'air
n'y tait souvent gt par les exhalaisons des eaux croupissantes et des
corps organiss en putrfaction, et si les trangers, surtout les
Europens, n'y portaient leur voracit de viande et l'abus des liqueurs
spiritueuses  qui la chaleur ne pardonne pas.

Les mtorologistes anglais et amricains qui, selon le gnie national,
ramnent tout  des calculs positifs ou systmatiques, en mentionnant
ces extrmes, le chaud et le froid, ont coutume d'en dduire un terme
moyen auquel je ne puis souscrire: par exemple, tant donns pour termes
extrmes de temprature  Salem, 19 sous glace et 31 par-dessus glace,
ils en font une somme de 50, et prenant pour terme moyen la moiti,
25, qui donne 6 au-dessus de glace, ils supposent ces 6 tre la
temprature fondamentale et habituelle du pays: ils appliquent galement
cette mthode aux variations d'une mme journe; et si, comme il arrive
souvent aux tats-Unis, il y a 8, 10 et 12 de variation dans les 24
heures, ils en prennent pareillement le terme moyen comme la temprature
du jour; mais dans la ralit, cette temprature fictive n'a point lieu,
parce que dans le cours d'un mme jour, l'air varie si brusquement,
qu'il passe aux termes extrmes sans station au terme moyen, et que dans
le cours de l'anne, ce prtendu terme moyen n'a peut-tre pas lieu
pendant 100 heures. Cette rgle d'arithmtique est un peu moins vicieuse
dans les additions sommaires, qu'ils font du nombre d'heures et de jours
o a rgn un mme vent; mais quand de pareils tableaux ne sont point
accompagns de la correspondance du thermomtre avec le vent rgnant, la
majeure partie de leur instruction est perdue, en ce que l'on ne peut
plus connatre la nature et les effets de chaque vent, ni les causes de
variation dans la temprature dont nous verrons bientt qu'ils sont les
principaux, pour ne pas dire les seuls agens.

Un moyen plus convenable d'valuer la temprature fondamentale d'un
pays, serait celui propos par M. Williams qui, pour base de cette
temprature, prend la chaleur naturelle et constante dont est imprgn
le terrain, et en cherche la mesure dans l'air et l'eau, soit des puits,
soit des cavernes les plus profondes, et il cite  cette occasion des
faits, qui mritent d'tre rapports.

  [85]A Rutland, en Vermont, il a trouv la temprature
  des puits  45 pieds de profondeur de
  (51/4 Raumur) ci                             5 1/4

  En divers lieux de Massachusets 7-1/2,
  ci                                             7 1/2

  A Philadelphie 91/5, ci                       9 1/5

  En Virginie (selon M. Jefferson)[86] elle est
  de 11, ci                                    11

  A Charlestown (selon le docteur Ramsay),
  elle est de 14, ci                           14[87]

L'on voit, dans ce tableau, une gradation proportionnelle aux latitudes,
qui s'accorde avec les expriences de M. de Saussure pour rfuter la
vieille doctrine d'une temprature moyenne de 10 partout le globe, et
pour prouver que la chaleur de chaque lieu est en raison de la latitude,
ou plus exactement, de l'action du soleil sur le sol que ses rayons
imprgnent de chaleur.


 II.

Les variations journalires sont plus grandes et plus brusques sur la
cte atlantique qu'en Europe.

Les variations excessives dont je viens de parler ne se bornent pas aux
saisons sur la cte atlantique; elles y ont encore lieu d'un jour 
l'autre, ou, pour mieux dire, trs-frquemment dans l'espace d'un seul
jour. On les remarque surtout dans les _tats du milieu_, tels que le
sud du New-York, la totalit de la Pensylvanie et du Maryland; et dans
le pays plat, plutt que sur les montagnes; par la raison sans doute que
ces _tats du Milieu_, placs entre deux atmosphres opposes, celle du
ple et celle du tropique, sont le thtre o se passe la lutte
perptuelle des grandes masses d'air froid et d'air chaud.

Notre climat de Pensylvanie, dit le docteur _Kush_[88], est un
compos de tous les climats; l'humidit de l'Angleterre au printemps, la
chaleur de l'Afrique en t, le ciel de l'Egypte en automne, le froid de
la Norwge en hiver; et ce qui est bien plus fcheux, quelquefois la
runion de toutes dans un jour... Dans le cours de nos hivers, surtout
en janvier et fvrier, il arrive souvent, en moins de 18 heures, des
variations de 6, 8 et mme de 12 (R)[89] du froid au chaud et du
chaud au froid, qui ont les plus fcheux effets pour la sant. Du 4 au 5
fvrier 1788, le mercure tomba, en moins de 10 heures, par un vent de
nord-ouest, depuis 21/4 sous glace  161/4, diffrence 14 (R).
D'autres fois les vents de sud et sud-est amenant un air chaud de 10 et
12, occasionent des dgels subits, et l'on a vu cette temprature,
persistant quelques jours, tromper la vgtation, et faire clore les
fleurs des pchers en janvier; mais parce que le rgne des froids ne
finit rellement qu'en avril, il ne manque jamais d'arriver de nouvelles
geles par les vents de nord-est et nord-ouest, qui reproduisent les
alternatives que j'ai cites.

Les mmes variations ont lieu en t, continue le docteur Rush, et de
vives fracheurs remplacent presque chaque nuit les violentes chaleurs
du jour. L'on observe mme que plus le mercure monte dans l'aprs-midi,
plus bas il tombe le matin au point du jour, car ce sont l les poques
extrmes du froid et du chaud. Si  2 heures aprs midi, il a mont 
22,  la pointe du jour suivant, il sera vers 15 ou 16; s'il n'a
mont qu' 16 ou 17, il tombera vers 11 ou 12: ces chutes arrivent
surtout aprs une pluie d'orage; dans l't de 1775, on a vu, en pareil
cas, dans l'espace d'une heure et demie, une chute de 8-1/2 (R)... En
gnral, except en juillet et aot, il se passe peu de soires sans
qu'on trouve le feu agrable. Ces variations ne sont point aussi
marques dans la haute Pensylvanie vers les sources de la Susquehannah
et sur les plateaux de l'Alleghany: les froids en hiver y sont plus
fixes; en t les chaleurs y sont moins intenses; et sans doute la
qualit de l'air les rend aussi plus supportables que dans notre pays
infrieur o l'atmosphre est dense et humide.

Ce que nous venons de voir de la Pensylvanie, et qui convient galement
au sud du New-York, au New-Jersey, au Maryland, s'applique encore avec
assez peu de diffrence  la cte de Virginie et des Carolines: dans la
ville de Charlestown, l'on prouve frquemment dans un jour d't ou
d'hiver les variations de 8 et 10 (R). L'on a des exemples de 12 et
de 15, et le docteur Ramsay en cite un de 22 (R) en moins de quinze
heures. Le 28 octobre 1793, le mercure tomba de 18 sur zro  3 sur
zro, diffrence 15 en dix  douze heures[90].

A Savanah, Henry Ellis, aprs s'tre plaint des chaleurs d't, ajoute:

J'ai vu  la baie de Hudson tous les climats en un an; ici je les
prouve en douze heures. Le 10 octobre 1757, le mercure tait au soir 
24 (R); le lendemain 11, il fut  2 1/3; diffrence 21 2/3[91].

Les pays du nord ne sont pas moins exposs  ces vicissitudes; mais il y
a cette diffrence entre eux et ceux du midi, que dans les _tats du
Sud_, les variations se font plutt du chaud au froid, tandis que dans
les tats du Nord, elles ont plus souvent lieu du froid au chaud; en
sorte que dans ces derniers, l'effet produit sur les corps arrive plus
souvent par dilatation, tandis que dans les premiers il arrive plutt
par _constriction_. Je trouve dans le journal manuscrit de Bougainville,
des faits de ce genre qui mritent d'tre cits.

11 dcembre 1756,  Qubec: depuis trois jours, le thermomtre a mont
de 19 sous glace  zro de glace. Aujourd'hui il pleut et dgle par
_vent de sud, et le temps est aussi vain qu'au printemps_.

14 dcembre aprs midi: le vent vient de tourner  nord-ouest; la gele
reprend ferme: dja 3-1/2 sous glace: le lendemain 15, le mercure est 
21, le vent a pass du nord-ouest au sud-ouest, _ciel clair-fin_.

Le 18 janvier par vent de nord-ouest, 27 sous glace; temps clair,
prodigieusement froid: les voyageurs arrivent avec le nez et les doigts
des mains et des pieds gels: le froid est toujours moindre  la basse
ville qu' la citadelle: l'lvation de celle-ci l'expose au vent de
nord-ouest dont la ville est garantie.

A la baie de Hudson, Umfreville et Robson, observateurs galement
exacts et judicieux, citent des faits semblables: ils remarquent que
pendant les vingt  trente jours que durent les chaleurs d't, les
nuits se tiennent souvent assez chaudes; mais pendant l'hiver, il arrive
par les vents de sud de ces transitions d'un froid de 18 et 20  zro
de glace, qui occasionent cette sensation d'un _temps vain_, dont parle
Bougainville; sensation trs-bizarre pour nous, qui  ce terme de zro,
nous plaignons du froid; mais qui est rellement la mme chose que
lorsque nous passons de zro  15 sur glace, et que lorsqu'un Africain
passe de 20  30 degrs, toujours effet de comparaison. C'est encore par
l'effet de cette habitude des organes, qu' Charlestown on se plaint du
froid quand le thermomtre est  10 ou 12 sur glace, et que l'on y
brle, selon la remarque de Liancourt, autant de bois qu' Philadelphie,
o le mercure tombe 15 plus bas.

En comparant les tables thermomtriques des divers lieux dont je viens
de parler, et en faisant moi-mme des observations journalires sur les
variations de l'air, je n'ai pu manquer d'apercevoir une harmonie
constante entre ces variations, et certains rumbs de vents qui leur sont
toujours associs: toujours j'ai vu les transitions du froid au chaud se
faire par le changement et le passage des vents de nord-est et
nord-ouest, aux rumbs de sud-est et de sud: et par inverse les
transitions du chaud au froid, se faire par le changement des vents de
sud et sud-est en vents de nord-est et nord-ouest, et cela depuis la
Floride jusqu'au Canada et  la baie de Hudson: de l un premier lment
de thorie applicable  tous les problmes de ce climat; mais parce que
les bonne thories ne sont que la srie mthodique et la runion de tous
les faits d'un mme genre, je ne veux point me hter de rsoudre ces
problmes par des faits isols, et je continue d'y procder par
l'exposition de plusieurs singularits, qui au premier coup d'oeil
sembleraient y faire exception.


 III.

Le climat du bassin d'Ohio et de Mississipi est moins froid de trois
degrs de latitude que celui de la Cte atlantique.

Voici une de ces singularits qui mrite d'autant plus d'attention que
je ne sache pas qu'on l'ait dcrite jusqu' ce jour avec toutes ses
circonstances. Pour le fait principal j'emprunterai les paroles de M.
Jefferson dans ses notes sur la Virginie (p. 7).

C'est une chose remarquable, dit-il, qu'en allant de l'est  l'ouest,
sous le mme parallle, notre climat devient plus froid  mesure qu'on
avance vers l'ouest, comme si l'on se rapprochait du nord. Cette
observation a lieu pour celui qui vient des parties du continent situes
 l'est des Alleghanys, jusqu' ce qu'il ait atteint le sommet de ces
montagnes, qui sont les terres les plus hautes, entre l'Ocan et le
Mississipi. De l, en se tenant toujours sous la mme latitude, et
allant  l'ouest jusqu'au Mississipi, la progression se renverse; et si
nous en croyons les voyageurs, le climat devient plus chaud qu'il ne
l'est sur les ctes aux mmes latitudes. Leur tmoignage sur ce point
est confirm par les espces de vgtaux et d'animaux qui subsistent et
se multiplient naturellement dans ces pays, et qui ne russissent point
sur les ctes. Ainsi l'on trouve les catalpas sur le Mississipi jusqu'au
37 de latitude, et les roseaux jusqu'au 38: on voit les perroquets,
mme l'hiver, sur le Scioto au 39. Dans l't de 1779, lorsque le
thermomtre tait  90 Fahrenheit, (25 3/4 R.)  Monticello, et  96
F. (28 1/3 R.)  Williamsburg, il tait  110 F.  Kaskaskia (34 2/3
R.), etc.

Comme voyageur je puis confirmer et dvelopper l'assertion de M.
Jefferson: dans le trajet que je fis pendant l't de 1796, depuis
Washington sur Potmac, jusqu'au poste Vincennes, sur la Wabash, je
recueillis des notes dont voici les principaux rsultats;

5 mai 1796, premires fraises  Annapolis sur le rivage et au niveau de
l'Ocan;

12 mai, les mmes  Washington, sol dja plus lev;

30 mai, les mmes  Frdrick-Town, au pied de Blue-ridge, environ 180
pieds au-dessus de l'Ocan (ici les cerises ne mrissent pas mieux qu'
Albany, 50 lieues plus nord; mais situ au niveau de la mare);

6 juin, premires fraises dans la valle de Shenandoa  l'ouest de
Blue-ridge, et peut-tre 150 toises au-dessus de l'Ocan;

1er juillet  Monticello, chez M. Jefferson, la moisson de froment a
commenc sur les basses pentes de _South West mountain_,  l'exposition
de sud et sud-est, tandis que sur les revers exposs au nord-ouest, vers
Charlotteville, elle n'a commenc que du 12 au 14;

10 juillet; moisson  _Rock-fish-gap_, au sommet de Blue-ridge, 1150
pieds anglais d'lvation, 350 mtres: deux jours plus tt elle a lieu
dans le vallon de Staunton, situ environ 70 mtres plus bas.

12 juillet, moisson sur les montagnes de Jackson, lvation de plus de
2,200 pieds anglais (683 mtres).

20 juillet, moisson sur l'Alleghany, lev de plus de 800 mtres.

L'on voit que dans cette ligne ascendante, elle a constamment tard en
proportion des niveaux.

En descendant l'autre pente de l'Alleghany, celle de l'ouest, je trouvai
qu' Green-Briar, situ en plaine basse, elle avait eu lieu 5 jours
plus tt (15 juillet).

Dans le vallon du grand Kanhawa,  l'embouchure de l'Elk, elle avait eu
lieu le 6.

Le 11,  _Gallipolis_; colonie des Franais, au Scioto[92].

Le 15,  Cincinnati, situ plus au nord.

Je ne trouvai point de froment  Poste-Vincennes, sur la Wabash; on y
prfre le mas, le tabac et le coton, produits qui caractrisent un
climat chaud.

Le 1er juillet, on avait moissonn  Kaskaskia, sur le Mississipi,
comme  Monticello.

Cette seconde ligne, depuis l'Alleghany, ne prsente pas en apparence la
mme rgularit que la prcdente, sans doute par une raison combine de
la diversit des niveaux, des expositions, et mme des latitudes qui y
sont plus varies; par exemple, si Cincinnati est plus tardif que
_Gallipolis_, ce doit tre parce qu'il est un peu plus nord, et surtout
moins abrit des vents de cette partie, et moins ouvert au midi. Si le
vallon de Kanhawa est encore plus prcoce, quoique plus lev, ce peut
tre  raison de son encaissement dont l'effet concentre la chaleur que
j'y trouvai rellement bien plus vive qu'ailleurs; et, dans nos propres
jardins, nous avons la preuve de cette action des divers aspects,
puisque nos espaliers mrissent les mmes espces de fruits  des
poques diffrentes de huit et dix jours, selon qu'ils sont exposs au
midi, au levant ou au couchant, et encore, selon qu'ils sont abrits des
vents et frapps de la rverbration d'autres murs. Il n'en est pas
moins vrai que la rgle des niveaux se trouve en gnral observe dans
la ligne dcrite, et qu'il y a une identit remarquable d'poque de
moisson (1er juillet) entre _Kaskaskia_ et Monticello, situs sous le
mme parallle, et  une lvation que je prsume trs-ressemblante.

Nanmoins je suis loin de disconvenir qu'il existe dans le _pays
d'Ouest_ plusieurs phnomnes de temprature et de vgtation, auxquels
ne peuvent satisfaire ni les niveaux, ni les expositions: au premier
rang de ces phnomnes, est celui que depuis quelques annes les
botanistes observent et constatent davantage de jour en jour: ayant
compar les lieux o croissent spontanment certains arbres et certaines
plantes  l'est et  l'ouest des Alleghanys, ils ont dcouvert qu'il y
avait une diffrence uniforme gnrale d'environ 3 de latitude plus
chaude, en faveur du bassin d'Ohio et de Mississipi; c'est--dire, que
les arbres et les plantes qui veulent un climat chaud, et des hivers
moins longs et moins froids, se trouvent 3 plus nord dans l'ouest des
Alleghanys, qu' l'est sur la cte atlantique; ainsi, le coton, qui
russit  Cincinnati,  Poste-Vincennes, par les 39 de latitude, n'a
encore pu se cultiver plus nord que 35 et 36 dans les Carolines. Il en
est de mme des catalpas, des sassafras, des pps, des pacanes ou noix
illinoises[93], et de beaucoup d'autres arbres et plantes dont le dtail
exigerait des connaissances que je n'ai point en cette partie[94].

Ce genre de preuves qui est irrcusable se trouve d'ailleurs appuy par
les phnomnes particuliers  chaque saison. Dans toute ma route sur
l'Ohio, et dans mes diverses stations en _Kentucky_,  _Gallipolis_, 
_Lime-stone_,  _Washington_ de Kentucky,  Lexington,  Louisville, 
Cincinnati, au Poste-Vincennes, les renseignements que j'ai recueillis
ont t unanimement les faits suivants.

L'hiver ne commence que vers son solstice, et les froids ne se montrent
que dans les quarante  cinquante jours qui le suivent. Ils n'y sont pas
mme fixes et constants; mais il y a des relches de jours temprs et
chauds. Le thermomtre ne descend ordinairement pas au-dessous de 5 et
6 (R) sous zro; les geles qui d'abord se montrent dans quelques jours
d'octobre pour disparatre, puis revenir vers la fin de novembre, et
cesser encore, les geles, dis-je, ne s'tablissent que vers janvier:
les ruisseaux, les petites rivires et les eaux dormantes glent alors,
mais restent rarement gels plus de 3  15 jours.

L'on a regard comme un cas sans exemple celui de l'hiver 1796-97, o le
mercure a tomb  15 sous zro, et o les rivires Alleghany,
Monongahlah et Ohio, ont t scelles de glace, depuis le 28 novembre
jusqu'au 30 janvier, c'est--dire soixante-cinq jours: la Wabash gle
presque chaque hiver, mais seulement de 3  15 jours.

Dans tout le Kentucky et le bassin d'Ohio, les neiges ne durent
ordinairement que de 3  8 ou 10 jours; et dans le cours mme de
janvier, l'on a des jours vraiment chauds,  15 et 18 par des vents de
sud-ouest et de sud, et par un ciel brillant et pur. Le printemps amne
des pluies et des giboules par des vents de nord-est et de nord-ouest;
mais ds quarante jours aprs l'quinoxe, les chaleurs commencent 
s'tablir. Elles sont dans toute leur force pendant les 60  70 jours
qui suivent le solstice d't: le thermomtre se tient alors entre 26 et
27 (R). On le remarqua en 1797  Cincinnati et  Lexington,  29
(R)... Pendant tout ce temps, les orages sont presque journaliers sur
l'Ohio; ils y produisent une chaleur pesante que la pluie ne tempre
pas; tantt ils arrivent par les vents de sud et de sud-ouest, tantt
ils sont le produit de l'vaporation du fleuve et de la vaste fort qui
couvre la contre. La pluie qu'ils versent par torrents ne rafrachit
qu'un instant le sol embras, et la chaleur du lendemain l'levant en
vapeurs forme au matin d'pais brouillards qui se convertissent ensuite
en nuages, et recommencent le jeu lectrique de la veille: l'eau du
fleuve est chaude  14 et 15 sur zro: les nuits sont calmes, et ce
n'est qu'entre 8 et 10 heures du matin que s'lve une lgre brise
d'ouest ou de sud-ouest, qui cesse vers 4 heures du soir.

Dans la totalit des saisons le vent le plus dominant est le sud-ouest,
c'est--dire, le courant d'air qui remonte dans la ligne du fleuve Ohio,
et qui vient par le Mississipi (o il rgne sud) du golfe du Mexique. Je
trouvai ce vent chaud et orageux ds mon entre dans le vallon de
Kanhawa, dont sans doute il lve la temprature en s'y arrtant au pied
des montagnes: il change de ligne selon les courbures de l'Ohio, et on
le croirait quelquefois ouest et sud; mais toujours identique, il rgne
10 parties de temps sur 12, et n'en laisse que 2  tous les autres vents
runis: il domine galement dans tout le Kentucky; mais il n'y produit
pas les mmes effets; car tandis que la valle d'Ohio, dans une largeur
de 5  6 lieues, prouve une humidit et des pluies abondantes, le reste
du pays est tourment de scheresses qui durent quelquefois trois mois:
et les cultivateurs ont le chagrin de voir de leurs coteaux un fleuve
arien de brouillards, de pluies et d'orages, qui serpente comme le
fleuve terrestre, et qui ne sort pas de son bassin.

A l'quinoxe d'automne arrivent les pluies par les vents de nord-est, de
sud-est, et _mme de nord-ouest_: la fracheur qu'elles tablissent
prpare les geles: l'automne entire est sereine, tempre, et est la
plus belle des trois saisons de l'anne: car dans tout le _continent de
l'Amrique nord_ il n'y a pas de printemps.

Tel est le climat de Kentucky et de tout le bassin d'Ohio. Il faut
remonter bien avant dans le nord pour lui trouver des changements
remarquables, et surtout pour le retrouver en harmonie avec ses
parallles de la cte atlantique.... A la hauteur de Niagara mme, il
est encore si tempr, que les froids ne durent pas plus de 2 mois avec
quelque pret; et cependant l'on est au point le plus lev du plateau;
ce qui dconcerte totalement la rgle de niveaux.

Dans tout le Genesee, les descriptions que l'on m'a faites de l'hiver ne
correspondent point avec les froids de cette saison sous les parallles
de Vermont ni de New-Hampshire, mais plutt avec le climat de
Philadelphie 3 plus sud. L'on a remarqu dans cette dernire ville,
comme chose singulire, qu'il y gle dans tous les mois de l'anne,
except en juillet; et pour retrouver la mme circonstance, il faut
s'lever jusqu'au village d'Onida en Genesee, par les 43 de latitude;
tandis qu' l'est des monts,  Albany, il gle dans tous les mois, et il
n'y peut mrir ni pches ni cerises.

Enfin,  Montral, par les 45 20' de latitude, les froids sont moins
rigoureux et moins longs que dans la partie de Maine et d'Acadie  l'est
des montagnes; et les neiges  ce mme Montral durent deux mois de
moins qu' Qubec, quoique cette dernire ville soit situe plus bas sur
le fleuve; ce qui contrarie encore la loi des niveaux et indique une
autre cause qui reste  trouver.

Avant d'y procder, j'ajouterai encore quelques observations et quelques
faits qui en prpareront d'autant mieux le dveloppement.

1 Il rsulte des comparaisons que je viens de prsenter, que pour
mesurer les divers degrs de temprature des tats-Unis, il faut
appliquer, sur la totalit de ce pays, deux grandes chelles
thermomtriques se croisant en sens oppos: l'une place dans le sens
naturel des latitudes ayant son _maximum_ de froid vers le ple, par
exemple, au Saint-Laurent; et l'autre son _maximum_ de chaud vers le
tropique, par exemple, en Floride: entre ces deux points extrmes, la
chaleur,  circonstances gales de niveaux et d'expositions, dcrot ou
augmente rgulirement selon les latitudes. L'autre chelle, place
transversalement de l'est  l'ouest dans le sens des longitudes, est un
thermomtre  deux branches renverses, ayant une boule commune ou
_maximum_ de froid qui pose sur l'Alleghany, tandis que l'extrmit de
chacune des branches va chercher  l'est et  l'ouest son _maximum_ de
chaleur sur le rivage de l'Atlantique et au Mississipi; et les degrs de
chaleur se mesurent sur chacune en raison combine des niveaux et des
expositions. Ce n'est qu'en ayant gard  ces rgles compliques que
l'on pourrait dresser un bon tableau gnral de temprature et de
vgtation pour les tats-Unis: l'ide que l'on en trouve jete dans un
mmoire de la socit de New-York, est une ide ingnieuse, et qui peut
devenir utile; mais pour remplir son objet avec exactitude, elle a
besoin de l'application et de l'emploi des principes que je viens
d'exposer.

2 La diffrence de climat entre l'est et l'ouest des Alleghanys, est
d'ailleurs accompagne de deux circonstances majeures que je crois
n'avoir pas t remarques. La premire est que par-del les 35 et 36
latitude allant au sud, cette diffrence cesse d'avoir lieu, et la
temprature des Florides et de la Gorgie occidentale, depuis le
Mississipi jusqu' la rivire Savanah et  l'Ocan, est soumise  des
rgles identiques et communes; en sorte que la chane des Alleghanys et
le retour des Apalaches, forment rellement de ce ct la limite de
cette diffrence, et par cela mme se dclent pour tre une de ces
causes efficientes.

La seconde circonstance est que cet excs relatif de temprature cesse
encore presque subitement entre le 43 et 45 latitude nord, vers les
grands lacs de Saint-Laurent:  peine a-t-on pass la rive mridionale
du lac ri, que le climat se refroidit de minute en minute dans une
proportion tonnante: au fort Dtroit, il ressemble encore  celui de
Niagara son parallle; mais ds le lac Saint-Clair, les colons trouvent
les froids beaucoup plus longs et plus rigoureux qu' Dtroit. Ce petit
lac reste gel tous les ans, depuis novembre jusqu'en fvrier: les vents
de sud et de sud-ouest, qui temprent l'ri, deviennent plus rares ici,
et l'on ne peut y mrir d'autres fruits que des pommes et des poires
d'hiver.

Au fort de Michillimakinac, 2-1/2 plus nord, des observations faites en
1797, sous la direction du gnral amricain Wilkinson[95], constatent
que du 4 aot au 4 septembre, le thermomtre en diverses stations depuis
le lac Saint-Clair, ne marqua jamais plus de 16-1/2 R.  midi; et qu'au
soir et au matin, il descendit souvent jusqu' 5-1/2 R. (sur glace); ce
qui est plus froid que Montral sous le mme parallle.

Ces faits s'accordent parfaitement avec les rsultats gnraux que M.
Alexandre _Mackensie_ a rcemment publis dans la relation de ses
intressants voyages  l'ouest et au nord-ouest de l'Amrique: j'avais
dja eu occasion dans mon sjour  Philadelphie, de connatre cet
estimable voyageur et d'en obtenir divers renseignements sur ces objets:
l'un de ses associs, M. Shaw, avec qui j'eus aussi l'avantage de me
rencontrer en 1797, et qui arrivait d'un sjour de treize ans dans les
postes les plus reculs de la traite des pelleteries, eut galement la
complaisance de satisfaire  mes questions, et il rsulte de ces
informations runies:

Qu' partir du lac Suprieur, allant  l'ouest, jusqu'aux _montagnes
Stony_ ou _Chipewans_, et remontant au nord jusqu'au 72, le pays
maintenant bien connu par les traitants canadiens, offre un climat d'une
rudesse et d'une pret de froid qui ne peut se comparer qu' la
Sibrie: que le sol gnralement plane, dnu d'arbres, ou n'en ayant
que de rares et de rabougris, parsem de lacs, de marais, et d'une
prodigieuse quantit de cours d'eaux, est sans cesse battu de vents
furieux et glacs, venant des parties de nord et surtout de nord-ouest:
que ds le 46 la terre _est gele pendant toute l'anne_: que dans
plusieurs fortins de la traite, entre les 50 et 56, l'on n'avait pu par
ce motif tablir des puits, cependant trs-ncessaires: que M. Shaw
lui-mme en avait creus un au poste Saint-Augustin,  environ seize
lieues des montagnes; et quoiqu'il l'et entrepris en juillet, il avait,
ds le troisime pied, rencontr le sol gel; et le trouvant de plus en
plus ferme, il avait t contraint d'abandonner le travail  une
profondeur de vingt pieds.

L'on ne peut douter de ces faits, tant  raison du caractre des
tmoins, que de l'appui qu'ils trouvent dans d'autres semblables:
Robson, ingnieur anglais qui, en 1745, construisit le fort de Galles,
sur la baie de Hudson, par les 59, raconte avec surprise et candeur:

Qu'ayant voulu creuser un puits au mois de septembre, il trouva d'abord
trente-six pouces anglais de terre dgele par les chaleurs antrieures;
puis une couche de huit pouces gele ferme comme roc: sous cette couche,
un terrain sableux et friable, glacial et trs-sec, dans lequel ses
sondes ne purent trouver d'eau, parce que, dit-il, le froid continuel
gelant les eaux superficielles, les empche de pntrer au-dessous du
point o les chaleurs de l't parviennent  les dgeler[96].

douard Umfreville, facteur de la compagnie de Hudson, depuis 1771
jusqu' 1782, observateur plein de sens et d'exactitude, atteste
galement que:

La terre dans ces contres, mme au coeur de l't, o les chaleurs
sont vives pendant quatre  cinq semaines, ne dgle qu'environ quatre
pieds anglais, l o le sol est dbois et soumis  l'action du soleil;
et deux pieds seulement l o il est ombrag des chtifs genvriers et
pins qui composent toute la vgtation du pays[97].

Il est donc vident qu'au del d'une certaine latitude, le climat 
l'ouest des Alleghanys n'est pas moins froid que ses parallles  l'est;
et cette latitude, dont le terme moyen parat tre vers les 44 ou 45,
en prenant pour limite les grands lacs, et surtout la chane des
montagnes _Canadiennes_ ou _Algonkines_, circonscrit par cela mme le
climat chaud du pays d'Ouest  un espace d'environ 9  10 degrs qui se
trouve enceint sur trois de ses cts par des montagnes. Sans doute la
prsence de ces montagnes contribue pour quelque partie  cette
diffrence; mais quelle en est la cause majeure et fondamentale? d'o
provient ce phnomne gographique rellement singulier? Voil le
problme  rsoudre; et parce que la comparaison de beaucoup de faits et
de circonstances m'a fait reconnatre pour agent principal un courant
d'air ou vent dominant habituellement dans le bassin de Mississipi, dont
les vents diffrent de ceux de la cte atlantique, je crois devoir
fournir au lecteur les moyens d'asseoir son jugement, en lui dveloppant
le systme entier des courans de l'air qui rgnent pendant l'anne aux
tats-Unis.




CHAPITRE IX.

Systme des vents aux tats-Unis.


En Europe, surtout en France et en Angleterre, nous nous plaignons de
l'inconstance des vents et des variations qu'elle produit dans la
temprature de l'air; mais cette inconstance n'est en rien comparable 
celle de l'atmosphre des tats-Unis; j'oserais affirmer que dans une
rsidence de prs de trois ans[98], je n'ai pas vu un mme vent rgner
trente heures de suite, un mme degr de thermomtre se maintenir
pendant dix heures; sans cesse les courants de l'air varient, non de
quelques degrs de compas, mais d'un point de l'horizon  son oppos; du
nord-ouest au sud et au sud-est; du sud et du sud-ouest au nord-est: ces
variations attirent d'autant plus l'attention, que les changements de
temprature sont aussi contrastants que subits; et dans un mme jour, en
hiver mme, on aura eu au matin de la neige, et zro de glace par vents
de nord-est et d'est; vers midi, 6 et 7 degrs par vents de sud-est et
de sud; et dans le soir 1 et 2 sous glace par vent de nord-ouest: en
t, vers deux heures aprs midi, on peut avoir 24 et 25 de chaleur par
calme; un orage arrive par vent de sud-ouest; il pleut vers quatre ou
cinq heures;  six ou sept, le vent de nord-ouest se dclare frais et
imptueux  son ordinaire, et avant minuit le mercure sera  17 et mme
16. L'automne seule, depuis le milieu d'octobre jusque vers la
mi-dcembre, montre quelques jours continus de vent d'ouest, et d'un
ciel clair et serein; genre de temps que sa raret rend d'autant plus
remarquable. Cette mobilit de l'air l'est elle-mme d'autant plus
qu'elle a lieu sur une tendue de pays trs-vaste, et que les mmes
vents se font sentir presque  la fois sur toute l'tendue de la cte
atlantique, depuis Charlestown, jusqu' Newport, et mme Halifax, et
depuis le rivage de l'Ocan jusqu' l'Alleghany. Ce n'est pas qu'il n'y
ait de ces brises partielles qui, dans tous les pays maritimes,
affectent certaines localits et certaines positions du soleil sur
l'horizon: je veux dire seulement qu' l'ordinaire, les courants de
l'air aux tats-Unis parcourent de trs-vastes surfaces, et que les
vents y sont _gnraux_ beaucoup plus qu'ils ne le sont en Europe.

Tel est surtout le caractre de trois vents principaux, le nord-ouest,
le sud-ouest et le nord-est, qui semblent se partager l'empire de l'air
aux tats-Unis. Si l'on supposait l'anne divise en 36 parties, l'on
pourrait dire qu' eux trois ils en prennent 30 ou 32; savoir, 12 pour
le nord-ouest; 12 pour le sud-ouest, et 6 ou 8 pour le nord-est et
l'est: le surplus est distribu entre le sud-est, le sud et l'ouest. Le
nord pur n'a presque rien. Chacun de ces vents tant accompagn de
circonstances particulires, et devenant successivement dans
l'atmosphre effet et cause de phnomnes considrables et diffrents,
je vais entrer dans les dtails ncessaires  faire connatre leur
marche respective.


 I.

Des vents de nord, de nord-est et d'est.

Le vent du _nord_ direct est le plus rare des courants de l'air aux
tats-Unis: d'aprs les tables mtorologiques que j'ai pu consulter 
Boston,  Philadelphie,  Monticello, il ne souffle pas dans le cours
d'une anne huit jours par ces latitudes. Il semble tre plus frquent
dans les plages du sud, d'aprs des observations faites  Williamsburg,
et cites par M. Jefferson[99]; mais outre que ces observations trop
sommaires sont vagues, il est probable que la direction de nord 
Williamsburg est locale et cause par la position de cette ville sur un
cours d'eau qui va droit au sud dans le fleuve James: il existe beaucoup
de ces cas o un vent gnral sur un pays se trouve en certains cantons
dvi de 30  80 par des bassins de rivire, par des sillons de
montagnes, par des massifs de forts, etc.; il y a du moins ceci de
certain, que d'aprs tous les renseignements que j'ai recueillis, tant 
l'est qu' l'ouest des Alleghanys, le vent de nord direct est le moins
frquent des vents aux tats-Unis[100].

Lorsqu'il se montre, il est plutt humide que sec, plutt nuageux que
clair, et toujours froid.

Cette raret du vent de nord semble au premier coup d'oeil contrarier la
thorie gnrale des vents, qui explique tout leur mcanisme par
l'action du soleil sur l'atmosphre terrestre; par la dilatation ingale
que ses rayons causent en diverses parties; par la lutte qui s'tablit
entre les masses d'air froid plus pesant, et les masses d'air chaud plus
lger, pour rtablir l'quilibre et le niveau qui est la loi imprieuse
et constante des fluides: d'o il rsulte que l'ocan arien prouve une
agitation continuelle de courants qui se meuvent en divers sens; et que
l'atmosphre dense et froide du nord doit exercer une pression
habituelle et avoir une tendance constante  s'pancher et  se porter
vers l'atmosphre chaude et dilate des tropiques; mais outre que ce
mcanisme gnral est soumis  certaines circonstances gographiques,
nous aurons occasion de voir dans le cours de ce chapitre, que le cas
actuel n'est pas mme une exception au principe, et que la dette du vent
de nord est amplement acquitte par deux de ses collatraux, les vents
de _nord-ouest_ et de _nord-est_, qui s'alimentent du mme fonds, et
qui puisent aux mmes sources que lui[101].


Vent de nord-est.

Ainsi que la plupart des vents, le vent de _nord-est_, en changeant de
pays, change de caractre ou du moins de qualits. En gypte, sous le
nom de _gregale_, je l'avais trouv froid, nuageux, pesant  la tte:
sur la Mditerrane je l'prouvais pluvieux, bourru, sujet aux rafales:
en France, surtout au nord des Cvennes, nous nous en plaignons comme du
plus sec de tous les vents: aux tats-Unis, au contraire, j'ai vu
qu'avec autant de raison l'on s'en plaint comme du plus humide et de
l'un des plus froids. Le problme de ces diversits ou de ces contrastes
se rsout avec assez de facilit par l'inspection des cartes
gographiques. En effet, en gypte le vent nord-est arrive du nord de la
Syrie et de la chane du mont _Taurus_, qui, par l'Armnie, va se
joindre au Caucase, et qui, pendant plusieurs mois de l'anne, est
couverte de neiges: le courant de l'air qui en provient n'a pas le temps
de s'humecter dans son court trajet sur l'extrmit de la Mditerrane;
et il conserve sa froideur et presque sa scheresse originelles: 
mesure que l'on navigue vers l'ouest, ce mme courant d'air, qui
successivement dcline de l'Asie mineure sur l'Archipel et sur la
pninsule grecque, devient plus tempr; et parce qu'il traverse ensuite
la Mditerrane obliquement, sur une plus grande largeur, il y acquiert
plus d'humidit et de moiteur, et finit par tre pluvieux,
particulirement sur la cte d'Espagne.

En France, au midi des Cvennes, le _nord-est_ venant des Alpes, ne peut
tre que sec et froid; mais il y est rare, parce qu'un autre courant
collatral, le _mistral_ des Provenaux usurpe sa place: au nord des
Cvennes le nord-est ne nous arrive qu'aprs avoir travers une des plus
longues lignes du continent,  travers les parties nord de l'Allemagne,
puis la Pologne et la Russie; et certes dans ce vaste trajet il acquiert
bien des raisons d'tre sec, froid et de longue dure, tel que nous
l'prouvons... Si l'on s'carte un peu au nord de cette ligne, il prend
un caractre diffrent pour la cte de Sude, et il y devient _grand
pluvieux_, non-seulement parce qu'il traverse de biais la mer Baltique
et le golfe de Bothnie, mais encore parce qu'il vient de la mer
d'Archangel, et que la Finlande marcageuse l'abreuve au lieu de le
scher. Par un nouveau contraste, la cte de Norwge, adosse
immdiatement  celle de Sude, en l'prouvant encore froid, ne
l'prouve cependant plus humide, et cela parce que le chanon du
_Dofre_, qui court presque nord et sud entre les deux pays, arrte les
nuages, et purge de leur pluie le courant d'air qui les
transportait[102].

Aux tats-Unis, le vent de nord-est vient d'une tendue de mers dont la
surface, prolonge jusqu'au ple, le sature sans interruption d'humidit
et de froid: aussi dploye-t-il minemment ces deux qualits sur toute
la cte atlantique: il n'est pas besoin de regarder le ciel pour savoir
s'il souffle: ds avant qu'il se dclare, on peut le pronostiquer au
sein des maisons,  l'tat dliquescent que prennent le sel, le savon,
le sucre, etc. Bientt l'air se trouble; et les nuages, s'il en
existait, n'en forment plus qu'un seul, sombre et universel. Dans les
saisons froides, ou seulement fraches, ce vaste nuage tombe en neige;
et si l'air est chaud, il se rsout en pluie opinitre.... Depuis le cap
_Cod_, jusqu'au banc de _Terre-Neuve_, le vent de _nord-est_ pousse sur
la cte les brouillards les plus froids, les plus _transissans_ que
j'aie jamais prouvs; il appartient aux physiologistes d'expliquer
pourquoi  Philadelphie comme au Kaire, ce vent affecte la tte d'un
sentiment douloureux de pesanteur et de compression: ce qu'il y a de
certain, c'est que dans ces deux villes, j'ai senti galement bien  mon
rveil, avant de voir le ciel, si le nord-est rgnait. Or, si une telle
disposition de corps ou toute autre de ce genre est la consquence
ncessaire d'un tat donn de l'atmosphre; s'il en rsulte aussi
ncessairement une disposition analogue d'esprit et de facult pensante,
ne s'ensuit-il pas que l'air exerce une influence majeure sur nos
facults physiques et morales, comme l'a si bien observ le plus grand
des mdecins dans son trait des _airs_, des _eaux_ et des _sites_? et
ne serait-ce pas  des causes de ce genre qu'il faudrait attribuer la
diffrence frappante qui existe entre certains peuples, dont les uns ont
gnralement l'esprit vif, la conception aise et rapide, tandis que
d'autres ont l'esprit pesant et la perception obtuse et lente[103]?

Les qualits de vent de nord-est diminuent naturellement d'intensit sur
la cte atlantique,  mesure que l'on s'avance plus au sud; mais elles
demeurent reconnaissables jusqu'en _Gorgie_, et nommer ce vent depuis
Qubec jusqu' Savanah, c'est dsigner un vent humide, froid et
dsagrable.

Ce langage change lorsqu'on passe  l'ouest des Alleghanys: l, au grand
tonnement des migrants de Connecticut et de Massachusets, le
_nord-est_ et _l'est_ sont des vents plutt secs qu'humides, plutt
lgers et agrables que pesants et fcheux. La raison en est que l
comme en Norwge, ces courants d'air n'arrivent qu'aprs avoir franchi
un rempart de montagnes, o ils se dpouillent dans une rgion leve
des vapeurs dont ils taient gorgs. Aussi n'est-ce que par des cas
accidentels et rares, surtout en t, qu'ils transportent sur l'Ohio et
le Kentucky les pluies que l'on y dsire; et alors elles y durent au
moins vingt-quatre heures, et quelquefois trois jours conscutifs, parce
qu'il a fallu un vide considrable dans l'atmosphre du bassin de
Mississipi, pour dterminer l'irruption de l'atmosphre atlantique, et
qu'il faut un ou plusieurs retours du soleil sur l'horizon, pour que la
chaleur de ses rayons rtablisse le niveau entre ces deux grands lacs
ariens: ces ruptures d'quilibre sont plus frquentes pendant l'hiver,
 raison de l'tat temptueux de l'atmosphre sur la mer et le
continent; alors il n'est pas rare que le _nord-est_ et _l'est_
traversent les Alleghanys, et jettent sur le pays d'Ouest des ondes de
neige ou de pluie; mais bientt leur antagoniste perptuel, le
_sud-ouest_, qui rgne dans cette contre dix mois sur douze, les chasse
de son domaine et les force de se replier sur les monts. L, s'tablit
entre eux une lutte habituelle, dont les efforts ingaux et varis sont
l'une des causes de l'agitation de l'atmosphre pendant cette saison. Si
par hasard ils se balancent l'un l'autre, leur double courant n'a
d'issue qu'en s'levant verticalement dans la rgion suprieure o ils
se replient l'un et l'autre, glissent horizontalement ou se renversent
dans les couches infrieures; mais tantt le _sud-ouest_ l'emporte, et
il se rpand jusqu' l'Ocan; et tantt le _nord-est_ est vainqueur, et
il envahit jusqu'au Mississipi et au golfe du Mexique. C'est surtout aux
quinoxes que le choc est violent et l'irruption imptueuse: alors que
le passage du soleil  l'quateur, en refroidissant l'un des ples qu'il
quitte, et rchauffant l'autre qu'il claire, occasione un balancement
gnral dans l'ocan arien; il arrive entre les masses opposes et les
courants antagonistes, des ruptures d'quilibre dont les consquences
sont plus violentes et plus tendues. Aussi est-ce de prfrence  cette
poque, et dans les mois d'avril et d'octobre que se montrent les
ouragans dont le vent de _nord-est_ est l'agent le plus habituel aux
tats-Unis. Ces ouragans ont cela de particulier, que leur furie se
dploie ordinairement sur une courte ligne d'un quart de lieue,
quelquefois de trois cents toises de largeur, et seulement d'une ou deux
lieues de longueur. Dans cet espace, ils arrachent et renversent les
arbres des forts, et ils y font des clairires, comme si la faux d'un
moissonneur avait pass sur quelques sillons d'un champ de bl. En
d'autres occasions plus rares, ils traversent le continent dans toute sa
longueur, et cela par un mcanisme que j'aurai occasion d'expliquer 
l'article du vent de sud-ouest.

La frquence des vents de nord-est sur la cte atlantique peut
s'attribuer en partie  la direction du rivage, et des montagnes de
cette contre, laquelle favorise le cours du fluide arien. Des
observations faites  Monticello,  Frederick-town,  Bethlem, prouvent
que souvent tout autre rumb souffle dans l'intrieur des terres; quant 
New-Port,  New-York,  Philadelphie,  Norfolk, des observations du
mme jour attestent le _nord-est_. Quelquefois ce vent lui-mme en porte
des preuves notoires sur sa trace, en versant sur le littoral des ondes
de neige qui ne pntrent pas dix milles dans l'intrieur. Ce cas arriva
 Norfolk, le 14 fvrier 1798, lorsque dans une seule nuit il tomba sur
cette ville et ses environs plus de 40 pouces de neige, par un vent de
_nord-est_, tandis qu' dix lieues, au sein des terres, il n'avait pas
mme plu, et qu'il rgnait plutt un vent de nord-ouest, ainsi que
l'observrent plusieurs papiers publics.

Si le vent du nord-est varie ou dvie, c'est ordinairement pour passer 
l'est, et ce dernier vent peut se considrer comme son supplant et son
alternatif naturel. Moins frquent que lui, il participe  ses qualits
pluvieuses et froides, surtout au nord des 40 et 41:  mesure que l'on
s'avance au sud, il devient plus tempr, sans cesser d'tre humide; ce
qui s'explique de soi-mme,  raison de la temprature des mers de ces
latitudes. Il ne faut pas les confondre avec le vent d'_est aliz_ des
tropiques. Celui-ci ne s'lve jamais au del des 30 ou 32 de latitude,
et seulement lorsque le soleil, au solstice d't, entrane de ce ct
la zone d'air qu'il gouverne, en tablissant un foyer d'aspiration dans
les parties nord de ce continent. En hiver l'aliz d'_est_ se replie
jusque vers le 22 et 23, tant d'une part repouss par l'atmosphre
refroidie de l'Amrique nord, et de l'autre attir par un nouveau foyer
tabli dans l'Amrique sud par le soleil perpendiculaire au Paraguay.
Dans les deux cas, lors mme que les vents irrguliers de _nord-est_ et
d'_est_ rgnent sur l'Atlantique, leur empire est presque toujours
spar de celui de l'aliz par une frontire, ou de calme ou de
contre-courants que cause leur ingalit en temprature, en densit, en
vitesse. Il y a d'ailleurs entre eux ce cachet distinctif que les vents
continentaux de _nord-est_ et d'_est_, malgr l'irrgularit de tout le
systme de leur zone, affectent de paratre aux deux quinoxes pendant
les 40 ou 50 jours qui suivent le passage du soleil  l'quateur: aussi
est-ce la saison la plus favorable pour se rendre d'Europe en Amrique;
celle dont profitent les vaisseaux de commerce, qui plus tard ou plus
tt sont exposs  de longs passages,  raison des vents de _sud-ouest_
et de _nord-ouest_ qui dominent l'Ocan atlantique, l'un en hiver et
l'autre en t, et qui dans toutes les saisons ne permettent que des
apparitions courtes et interrompues aux vents de sud-est et de sud dont
je vais parler.


 II.

Vents de sud-est et de sud.

Le vent du _sud-est_ aux tats-Unis a plusieurs traits de ressemblance
avec le _scirocco_ de la Mditerrane, qui est aussi un _sud-est_: comme
lui, il est chaud, humide, lger, rapide; comme lui, il affecte la tte
d'un sentiment pnible de pesanteur et de compression; mais  un degr
infiniment moins fcheux que le _scirocco_.

Si l'on remarque que le _kamsinn_, ou vent du sud, produit en gypte la
mme sensation; que dans d'autres pays tels que Bagdad, Basra, c'est le
vent du sud-ouest; et que dans tous, c'est toujours un courant d'air qui
a _balay_ des surfaces terrestres brlantes et sches, l'on conclura
que cet effet physiologique est d  l'action sur nos nerfs d'une
qualit ou d'une combinaison particulire du _calorique_ ou fluide ign.
La diffrence d'intensit qui existe entre ces divers vents favorise
elle-mme cette induction; car si, comme il est de fait, le _sud-est_
amricain est moins pnible que le _sud-est_ italien, l'on peut
l'attribuer au long trajet du premier sur l'Atlantique dont l'humidit a
neutralis les exhalaisons du continent africain, tandis que le
_scirocco_ n'a pas eu le temps d'acqurir cet avantage sur le bassin
troit de la Mditerrane; et cependant il le possde plus que le
_kamsinn_ et que le _sud-ouest_ de Bagdad, qui ne parcourent que des
continens. Or, si tels sont les effets physiologiques de certains airs,
qu'ils rendent le corps paresseux, la tte lourde, et l'esprit
inapte[104]  penser, serait-il tonnant que dans certaines parties de
l'Afrique o un tel air est habituel, les indignes eussent rellement
contract les habitudes paresseuses de corps et d'esprit que l'on
remarque  quelques peuples noirs, et que par le cours des gnrations
elles se fussent tournes en _nature_, qui par cela mme pourrait  son
tour tre change par une habitude des circonstances contraires.

Revenant aux tats-Unis, lorsque le sud-est se montre en hiver sur la
cte atlantique, ce qui arrive surtout aux approches de l'quinoxe, il
produit parfois, jusqu'au Canada, des dgels passagers qui ont le
fcheux effet de gter les provisions de viandes que l'on fait dans les
pays froids, ds le mois d'octobre, pour cinq ou six mois. Plus au sud,
ces dgels trompent perfidement la vgtation, en provoquant, ds
janvier et fvrier, des fleurs qui ne devraient paratre qu'aprs
l'quinoxe, et que le retour infaillible des geles ne manque pas de
dtruire.

Vers l'quinoxe, surtout vers celui de printemps, le sud-est produit,
particulirement dans les embouchures de l'Hudson, de la Delaware, et
dans la baie de Chezapeak, des temptes courtes mais violentes; leur
dure est assez ordinairement de 12 heures; elles ont ceci de singulier,
que leur furie s'exerce comme un ouragan, sur un espace limit de 10 ou
20 lieues de longueur et de 4 ou 5 de large, sans que hors de cet espace
l'on s'aperoive du moindre mouvement. J'ai connu deux exemples de ce
phnomne  New-York et un  Philadelphie, o pendant 12 heures l'on
avait essuy une si violente tempte, que l'on croyait apprendre la
perte de tous les vaisseaux voisins de la cte; cependant, 12 heures
aprs, les vaisseaux arrivrent sans avoir remu une voile, et sans
avoir senti le moindre vent extraordinaire.

Cette irruption violente d'un vent lger et chaud ne peut s'expliquer
par la thorie ordinaire des pesanteurs spcifiques, puisque tout autre
vent est plus froid et plus dense que le _sud-est_: il faut donc
admettre l'expansion d'une masse considrable de cet air chaud qui
repousse et chasse l'air plus froid dont il est environn. La forme de
cne ou d'entonnoir des baies et embouchures des fleuves, o ce
phnomne a lieu de prfrence, prte  cette explication, en ce qu'un
grand volume d'air pouss dans ces entonnoirs est oblig de s'chapper
par un canal de plus en plus resserr: il y agit presque  la manire
des eaux d'un tang contenu par de hautes digues, auxquelles on ouvre
d'troites issues: l o la rsistance le tient en quilibre, le liquide
demeure calme: mais il s'lance avec imptuosit l o elle vient 
manquer; et cette imptuosit a pour double cause la pression qu'il
prouve d'une part, et l'espace plus grand o il se dveloppe de
l'autre, en sortant de ses conduits resserrs. Dans le cas dont il
s'agit, cet espace vide est ncessairement dans la rgion moyenne de
l'air,  une lvation peut-tre de moins de 1000 mtres; et le torrent
du sud-est s'y chappe en _montant_ comme tous les airs chauds: il y est
ou condens par la couche suprieure qui s'y trouve au terme de glace;
ou bien, glissant sous elle, il s'chappe horizontalement, et peut-tre
se replie sur lui-mme, et forme un tourbillon dont le centre ou l'axe
est en l'air  une hauteur de 5 ou 600 mtres, et dont la circonfrence
balaye et rase la terre. Mais quelle est la cause premire de ce vide
sans tonnerre et sans mtores pralables, du moins sans qu'on en ait
vu? Il faudrait pour rsoudre ce problme, avoir rassembl toutes les
circonstances du phnomne; avoir connu sa manire d'agir, du moins, en
divers points de sa sphre d'action et de sa circonfrence; connatre
enfin l'tat de l'air et ses directions, avant et aprs la crise; or,
comme ces donnes positives m'ont manqu, je ne sait pas y suppler par
de pures hypothses.


Du vent de sud.

Le vent de _sud_ direct, que l'on croirait plus chaud que le sud-est,
est nanmoins plus tempr aux tats-Unis. Pendant l't, saison o il
se montre plus frquemment, on le regarde comme une brise agrable, et
presque rafrachissante,  raison de la vapeur humide dont elle abreuve
l'air: j'ai trouv que cette vapeur, tant  _New-York_ et 
_Philadelphie_ qu' _Washington_, avait une odeur frappante de marcage
de mer, telle que celle des hutres, laquelle dcle sa source d'une
manire moins agrable qu'on ne veut le dire. L'on ne peut cependant lui
refuser le mrite de temprer l'excessive ardeur du soleil et la
rverbration encore plus brlante de la terre dans les mois de juin,
juillet et aot: c'est pour jouir de cette brise de sud, que dans tout
le continent amricain l'on prfre l'exposition des maisons au midi,
comme en France nous prfrons celle  l'est et au sud-est: dans les
tats-Unis, elle a cet avantage qu'en t le soleil est assez lev sur
l'horizon pour ne point s'introduire dans les appartements protgs par
les _porticos_ ou _piatzas_, dont l'usage est gnral. En hiver, l'astre
abaiss introduit dans les maisons ses rayons que l'on dsire, et il y
fait sentir sa chaleur, en dpit du nord-ouest, qui trop souvent
accompagne sa clart. Dans cette mme saison, si le vent de _sud_ est
quelquefois assez froid, c'est qu'il a pass sur quelques neiges dont la
terre se couvre momentanment, mme en Caroline. Et si d'autres fois il
en apporte lui-mme au lieu de pluies, c'est parce que dans sa route
arienne il a rencontr des nuages du nord-est et de l'est, qui n'ont
pas eu le temps de se replier. Mais de telles neiges fondent de suite,
ou deviennent de la pluie en tombant. Six heures de dure suffisent 
rendre au vent de sud le caractre de chaleur moite qu'il tire des mers
tropicales o il prend naissance: je lui ai vu donner  Philadelphie, le
10 mars 1798, une vritable temprature de Floride. En t, lorsqu'il
est plus rapide qu' son ordinaire, il ne tarde pas d'amener des orages,
et l'on remarque  Louisville et en d'autres lieux situs sur l'Ohio,
que s'il dure 12 heures continues, il ne manque pas d'amener du
tonnerre; or, en calculant sa marche  un terme moyen de 16 ou 17 lieues
 l'heure, selon une estimation que des expriences sur la vitesse des
vents rendent plausible, c'est prcisment le temps qu'il lui a fallu
pour apporter les nuages du centre du golfe mexicain, distant de 10 
12. La frquence du vent de sud en cette saison prouve qu'il existe
alors un foyer d'aspiration dans le nord du continent: mais il reste 
savoir si ce foyer est au-del ou en de de la chane _algonkine_, qui
borde les lacs  leur nord. Ce fait ne peut tre constat que par des
observations tablies simultanment sur une ligne, depuis le rivage de
Floride par le Kentucky, les lacs ri, Huron et la chane algonkine
jusqu'aux bords de la baie de Hudson; elles jetteraient un grand jour
sur le jeu correspondant de l'atmosphre du ple et de l'atmosphre du
tropique, ainsi que sur la lutte et sur le balancement des courants du
nord-ouest et du sud-ouest, qui sont les principaux vents des
tats-Unis.


 III.

Du vent de sud-ouest.

Le vent de _sud-ouest_, l'un des trois grands dominants aux tats-Unis,
y est plus frquent pendant l't que pendant l'hiver, et plus habituel
dans le pays de l'Ouest que sur la cte atlantique; en hiver, l'on
dirait qu'il a de la peine  franchir les Alleghanys; et rellement il
parat que les vents de _nord-ouest_, de _nord-est_ et d'_est_, plus
puissants dans cette saison, lui interdisent le passage des monts.
Quelquefois nanmoins il profite de leurs dviations, ou surmonte leur
obstacle, et il se montre sur la cte atlantique plus imptueux, et
surtout plus froid qu'il n'appartient  son habitude et  son origine:
l'on eu sent aisment la raison, quand on considre qu'il a travers la
rgion leve des Alleghanys, souvent couverts de neiges pendant
l'hiver, et qu'il a trouv dans l'Ouest une terre abreuve de pluie,
dont l'vaporation ne peut que le refroidir.

Au printemps, devenu plus frquent, il apporte lui-mme des neiges
passagres, des ondes de pluie et mme de grle, qui cependant
paraissent plutt dues aux vents de nord-est et de nord-ouest, dont il
replie et chasse les nuages amoncels sur les Alleghanys: ces monts
deviennent eux-mmes le champ clos visible des combats de ces courants
d'air opposs: souvent l'on peut de la plaine observer les nuages
marchant vers Blue-ridge, par les vents d'est ou de nord-est: bientt
s'y arrtant, y demeurant stationnaires, puis tantt s'y fondant en
pluie, tantt revenant sur leurs pas, chasss par le sud-ouest, qui 
son tour s'tablit pour quelques heures. Je fus tmoin de ce spectacle
dans la soire que je passai  Rock-fish-gap, sur Blue-ridge; et mon
hte, sans tre physicien, m'en donna des raisons trs satisfaisantes.

Ce n'est que vers le solstice d't que le sud-ouest rgne sur la cte
atlantique d'une manire plus constante qu'aucun autre vent. Il y
devient l'agent principal des orages qui se multiplient dans les mois de
juillet et d'aot, et qui sont infiniment plus violents que les ntres
en France. Souvent la brise du sud, qui a coutume de s'lever vers 10 ou
11 heures, fait place au sud-ouest, qui dans l'aprs-midi remplit le
ciel de nuages orageux: deux ou trois heures se passent en clats de
tonnerre, d'un bruit prodigieux, et en clairs, d'un volume vraiment
norme; la crise se termine avant le coucher du soleil, par des ondes,
tantt plus et tantt moins abondantes.

L'quinoxe d'automne apporte un changement  cette direction du courant
de l'air, et c'est alors son oppos diamtral, le _nord-est_, qui
pendant 40  50 jours a la prpondrance sans nanmoins rgner seul:
aprs cette priode, le sud-ouest, qui n'avait pas t entirement
teint, se ranime et partage le reste de la saison avec le nord-ouest
qui s'veille, et avec l'ouest direct qui est le plus gal, le plus
serein et le plus agrable des vents de ce continent.

La marche du sud-ouest dans le bassin du Mississipi et d'Ohio, jusque
sur le fleuve Saint-Laurent, est plus rgulire et plus simple; l'on
peut dire en deux mots que ce vent domine depuis la Floride jusqu'aux
lacs, et  Montral pendant dix mois de l'anne. Les deux mois o il est
le plus silencieux, sont ceux du solstice d'hiver, pendant lesquels le
nord-ouest et le nord-est occupent l'atmosphre. Aprs cette poque, il
se ranime en proportion de l'lvation du soleil au znith, et il
acquiert de telles forces qu'en juillet et en aot, il est presque aliz
en Louisiane, en Kentucky, et jusque sur le lac Champlain, pendant 40 
50 jours; il domine presque galement sur le Saint-Laurent; et pour
remonter ce fleuve  la voile, l'on attend quelquefois un mois de suite
des vents d'est ou de nord-est, qui alors mme sont peu durables. C'est
encore le sud-ouest qui, vers le 20 avril, fond les glaces du
Saint-Laurent, comme c'est le nord-ouest qui les tablit  la fin de
dcembre. Le _sud-ouest_ est, avec le _sud_, le vent chaud du Canada, du
Vermont, du Genesee; mais il n'a ce caractre bien marqu que pendant
l't: il se rafrachit dans les autres saisons, en proportion de
l'abaissement du soleil  l'horizon, et du rapprochement des terres vers
le ple. Il se montre au contraire plus chaud,  mesure que l'on revient
vers le Kentucky, le Tennessee et le golfe du Mexique, qui est son foyer
originel.

A raison de ce voisinage, il procure  la Basse-Louisiane une
temprature si leve, pendant les quatre mois d'hiver, que malgr
l'apparition assez frquente des vents de nord-nord-ouest et d'_est_,
l'on peut s'y permettre la culture de la canne  sucre, surtout celle
d'Otahiti: mais il fait racheter cette faveur pendant les quatre mois
d't, par des chaleurs accablantes et des orages extrmement violents
et presque journaliers, de l'espce de ceux qu'aux Antilles l'on appelle
_grains blancs_. La mousson de ces orages commenc aprs le solstice, et
suit une marche progressive digne d'attention. D'abord c'est vers les
cinq heures du soir, lorsque la chaleur touffante et humide est
parvenue  son comble, que les nues orageuses s'lvent et accourent
du bas du fleuve et de la partie sud-ouest du golfe: chaque jour
l'apparition de ces nues anticipe de quelques minutes; en sorte que
vers le milieu du mois d'aot, les tonnerres se dclarent vers deux
heures aprs midi; de violentes ondes prcdent et suivent leurs clats
effrayants; au coucher du soleil tout se pacifie; le ciel redevient
calme, tantt serein, tantt voil de brouillards qu'exhalent d'immenses
marcages et un sol fumant; la nuit se passe tranquille, mais fatigante
par sa chaleur calme, et surtout par les _maringouins_. Le lendemain
matin, la chaleur se ranime  mesure de l'lvation du soleil 
l'horizon et de l'tat calme de l'air; dans l'aprs-midi la crise de la
veille recommence[105]: le vent du sud-ouest pousse ces nues orageuses
dans l'intrieur du pays, sur le Tennessee et le Kentucky, o elles en
rencontrent d'autres fournies par les rivires, les _swamps_ et les
lacs; par ce moyen, la srie des orages s'tend et se prolonge avec des
forces renaissantes jusqu'au Canada.

Maintenant, pour bien apprcier les effets et l'action de ce grand
courant d'air sur la surface du sol qu'il parcourt, et qui lui sert en
quelque sorte de lit; pour bien calculer le caractre et la puissance
du foyer dont il mane, c'est--dire l'atmosphre du golfe mexicain, il
faut se retracer plusieurs circonstances gographiques et nautiques de
ces parages: il faut remarquer que le centre du golfe est immdiatement
situ sous le tropique; que pendant les six mois d't, toute la surface
de ses eaux est frappe d'un soleil vertical et brlant, qui provoque
une vaporation norme. Que pendant les six mois d'hiver, l'action de
cet astre y est encore si vive, que les geles n'approchent point de
cette mer: que les plages d'_Youcatan_, de _Campche_, de la
_Vera-cruz_, des _Florides_ et de _Cuba_, sont connues pour tre d'une
chaleur insupportable; qu'en effet la chaleur doit y tre d'autant plus
intense, que le bassin presque circulaire du golfe, enclos d'les et de
terres, n'admet pas une libre ventilation; qu'enfin les marins citent
cette mer pour tre la plus fconde de toutes celles de la zone torride
en orages, en tonnerres, en _trombes_, en _tornados_ ou tourbillons, en
calmes touffants et en ouragans, tous accessoires naturels d'un air
embras et pourtant humide.

Ces circonstances rendent dja raison des qualits que nous avons
reconnues au vent de sud-ouest sur le continent amricain; mais
l'observateur ne doit point borner l ses regards; il doit encore
rechercher quelle source inpuisable et premire fournit  la
dperdition journalire et immense de ce rservoir arien: or, s'il
porte sur la carte un oeil attentif[106], il remarquera que les deux
seules embouchures ou issues du golfe sont situes entre Cuba et les
presqu'les d'Youcatan et de Floride; que par celle d'Youcatan, la plus
considrable des deux, le golfe reoit les courants d'eau et d'air de la
mer de Honduras, qui elle-mme les reoit  son tour de la mer des
Antilles, ouvertes dans l'Ocan atlantique; que par le canal de Floride
et de Bahama, le golfe perd et vide continuellement ses eaux dans le
mme Ocan, et que l'accs de l'air y est obstru par une triple chane
d'les; il remarquera que ces deux issues sont places entre les 20 et
24 latitude nord, et que mme celle d'Youcatan, par sa communication
mdiate avec la mer des Antilles, ouvre et dilate rellement son
embouchure jusqu'au 10e degr; or, il sait que c'est prcisment sous
les latitudes de 10  24 que les vents alizs du tropique soufflent
toute l'anne des parties d'est sur l'Ocan atlantique: il apprend des
marins que ces vents alizs naissent  80 ou 100 lieues des ctes
d'Afrique; qu'ils traversent l'Ocan avec un vitesse d'environ 32,400
mtres[107] ( peu prs 8 lieues)  l'heure; qu'ils arrivent  la chane
des Antilles, sur un front d'environ 10 ou 200 lieues marines: il
conoit que cet norme fleuve d'air doit franchir les les, comme un
fleuve d'eau franchit des rocs sems dans son lit; qu'il entre dans la
mer des Antilles, et que l, emprisonn  droite par les terres de
Saint-Domingue et de la Jamaque,  gauche par celle du continent
mridional, il est forc de poursuivre son cours dans la mer de
Honduras, et finalement d'entrer dans le golfe du Mexique..... et ds
lors le problme est clairci et rsolu.

En effet, c'est rellement le vent aliz de l'Atlantique qui, par la
marche que je viens de dcrire, alimente l'atmosphre du golfe, et y
produit la plupart des phnomnes dont il est le thtre. Il y arrive
d'autant plus puissant, que, depuis la chane des Antilles, il resserre
de plus en plus son courant, et accumule ses forces sur un moindre
espace: sans doute cette chane a d'abord bris et morcel son courant,
comme les rocs et les rcifs divisent un torrent d'eau, ou mme comme
les piles d'un pont divisent le courant d'une rivire. Comme les
courants d'eau, le torrent arien a prouv un mouvement de remous et de
tourbillons aux avant-becs de ces les qu'il heurte; il s'est partag et
comprim pour s'chapper par leurs dtroits. Cette compression l'y rend
plus rapide: il se dploie avec plus de force  leur issue, et il forme
des tournoiements  leurs arrire-becs, dont chaque courant se dispute
le vide; la navigation locale des les rend sensibles tous ces
accidents, par les directions diverses que prend le vent plus prs ou
plus loin, au-dessus ou au-dessous de leurs masses mergentes: c'est
absolument le mme mcanisme que celui d'un courant d'eau,  la lgret
prs du fluide; et l'tude attentive de tous les tourbillonnements qui
ont lieu sous un pont ou  travers les rocs d'un torrent, donne en petit
une ide exacte de ce qui arrive dans le cas actuel, et en gnral 
tous les courants ariens.

L'aliz de l'Atlantique, parvenu  l'isthme de _Mosquitos_, semblerait
devoir ou pouvoir franchir cette digue; mais malgr sa lgret, il agit
encore plus qu'on ne l'imagine  la manire de l'eau, et il ne sort
qu'avec difficult des canaux et des lits dans lesquels il coule ou
seulement repose: plusieurs faits ici prouvent que les montagnes de
l'isthme de Mosquitos, qui sont le prolongement de la chane des Andes,
lui opposent un obstacle efficace et l'empchent d'entrer dans l'ocan
Pacifique. Pour bien apprcier la distribution d'air qui se fait  ce
lieu; nous aurions besoin de deux donnes, savoir, la hauteur prcise de
ces montagnes, et l'paisseur de la couche ou courant d'air: il est
possible que cette couche soit moins paisse qu'on ne serait port  le
croire, les arostats nous ayant appris que souvent les couches de
l'atmosphre n'excdent pas 200 mtres, et qu'elles glissent et coulent
les unes sur les autres en sens quelquefois diamtralement oppos, de
manire que dans une ascension de 800  1200 mtres, l'on trouve ou l'on
peut trouver deux ou trois vents divers; de nouvelles applications des
arostats  ce genre d'observation dans le cas dont je parle et dans
d'autres semblables, pourraient rendre  la science arologique des
services que sous d'autres rapports ils ont jusqu'ici assez vainement
promis.

Quant  la chane transverse de _Mosquitos_, supposons-la seulement de
300 toises (600 mtres) d'lvation; elle sera dja capable de barrer le
courant aliz dans une tendue plus que suffisante  lui conserver toute
sa puissance: la portion suprieure qui s'en chapperait ne serait qu'un
_trop-plein_ inutile; et l'on a droit de croire que ce _trop-plein_
n'existe pas; car on ne trouve point sa trace au revers occidental de
ces montagnes, sur la cte de la mer Pacifique: les vents sur cette cte
suivent une marche tout--fait diffrente; l'on y a des brises locales
de terre et de mer qui s'tendent  plusieurs lieues du rivage d'une
manire indpendante de tout autre systme que le leur: ce n'est qu'
environ 40 lieues au large que soufflent des vents gnraux, qui surtout
en t sont de la partie d'ouest, par consquent diamtralement opposs
 l'aliz; ces vents rgnent depuis le 10e degr de latitude jusqu'au
21e, c'est--dire sur toute la cte de Mexique, entre le
_Cap-corientes_ et le _Cap-blanc_ de _Costarica_. L'on ne saurait dire
que l'aliz s'chappe latralement par l'isthme de Panama, puisque dans
ces parages, les vents de la mer Pacifique viennent en t des parties
de sud et sud-ouest opposes  l'est. Ainsi, il est constant que
l'isthme de _Mosquitos_ et sa chane, quelle que soit sa hauteur, sont
une frontire de sparation entre deux systmes de vents diffrents.

L'aliz atlantique, ainsi barr, doit cependant trouver une issue: celle
du canal de la Jamaque, large et libre, s'offre de prfrence  toute
autre. Il y porte donc son courant, et il entre dans la mer de
Hondouras. Quelques portions latrales de ce vent effleures par les
terres, paraissent se dtacher de son courant: car les marins observent
que depuis le cap _Vela_, pointe de Maracabo, les vents varient et
diffrent dans une ligne parallle au courant principal, et en fermant
au sud les golfes de Sainte-Marthe, de Cartagne, du Darien et de
Porto-Bello; quelques-uns sont aspirs par les bassins des grandes
rivires et par les hautes montagnes de terre ferme, et soufflent de
nord-est  nord-ouest. D'autres soufflant ouest, sont de vritables
contre-courants semblables  ceux qu'on observe dans toutes les rivires
rapides, et dont le Mississipi offre des exemples si frappants qu'ils
aident en partie  remonter ce fleuve; tandis qu' la droite du grand
courant arien, une autre portion dtache forme les vents de sud qui
soufflent en t de juin en aot, sur la cte mridionale de Cuba et de
la Jamaque. Ainsi, par un dernier trait de ressemblance avec l'eau, le
courant arien ne jouit de toute sa force que dans la ligne libre et
droite de son canal.

A son entre dans la baie de Hondouras, il dcline un peu, et devient
sud-est: et comme il ne rencontr plus d'obstacles, il entre sous cette
ligne dans le golfe du Mexique: je dis qu'il ne rencontre plus
d'obstacles, parce que la presqu'le d'Youcatan est une terre de sables,
si basse qu'elle ne lui en oppose aucun: aussi don Bernard de Orta, 
qui l'on doit une instructive dissertation[108] sur les vents de la
Vera-cruz, observe-t-il que le sud-est est le dominant de tous ces
parages.

Maintenant, reprsentons-nous un volume d'air d'environ 90  100 lieues
de largeur, sur 200 ou 300 toises de hauteur, affluant comme un torrent
qui court au moins 400 toises ou 800 mtres  la minute, et imaginons ce
que peut devenir cette immense quantit de fluide accumul dans l'espce
de cul-de-sac que forme le bassin circulaire du golfe. Il est vident
que par un effet compos et de la courbe des terres qui lui servent de
rivage, et de la diminution graduelle de sa force d'impulsion, ce
torrent arien, d'abord vu en masse, prend un mouvement de tournoiement
dont l'axe ou _vortex_, variable, selon certaines circonstances,
s'tablit principalement vers le nord du golfe, d'o le _trop-plein_ se
verse sur les terres adjacentes; de l une cause fondamentale de tous
les phnomnes que nous prsentent et l'atmosphre de ce local, et le
sud-ouest continental qui en drive.

Ensuite analys dans ses dtails, ce vaste courant se subdivise en
plusieurs branches qui suivent des lois qui lui sont propres et des
directions que les localits leur imposent.

La premire et la plus latrale de ces branches, celle qui, aprs avoir
travers l'_Youcatan_, prolonge les terres de la Vera-cruz et de
_Panuco_, obissant  sa direction propre et  celle des montagnes de
_Tlascala_, se porte vers l'intrieur du Mexique et remonte par les
bassins des rivires de _Panuco_, de _Las-naas_, _Del-norte_ ou
_Bravo_, et de toutes leurs affluentes jusqu'aux montagnes de la
_Nouvelle-Biscaye_, du _Nouveau-Mexique_ et de _Santa-F_: j'oserais
dire sans connatre les vents de l'intrieur de ces pays, que les
dominans y sont du sud  l'est, dans toute la partie qu'arrosent les
rivires dont j'ai cit le nom.

Ce doit tre cette mme branche de vent qui, parvenue sur les montagnes
du Nouveau-Mexique, prend un autre caractre, et qui se versant sur la
cte de _nord-ouest_, si bien explore par _Vancouver_, domine pendant
l't sur les parages de _Noutk_: le capitaine _Meares_ qui, ds 1791,
y avait fait plusieurs bonnes observations, nous y reprsente ce vent de
sud-est comme un vent violent, temptueux, pluvieux, brumeux, et d'_un
froid piquant_; ce qui est un cas nouveau pour le _sud-est_, dans tout
l'hmisphre boral; mais ce vent acquiert cette qualit en passant sur
les neiges et sur les glaces qui couvrent les montagnes du
Nouveau-Mexique, glaces qui ont mrit  leur chane, parmi plusieurs
noms, ceux de _Icy_, ou _Monts de glace_ et de _Shining_ ou _Brillants_.
Il parat que ces montagnes ont une lvation digne de la Cordillire
des _Andes_ dont elles sont le prolongement, et que le sud-est _Noutkan_
doit sa force  leur hauteur: car le mme navigateur _Meares_ observe
que, plus loin au sud, le vent dominant sur cette mer, faussement
appele _Pacifique_, est pendant l't le vent d'ouest, qui rgne
jusqu'au 30, o _commence_, ajoute-t-il, _la zone des vents alizs
d'est_[109]; c'est--dire que ce parallle (le 30) est la frontire de
deux vents diamtralement opposs: cas singulier en apparence et
pourtant naturel et commun: ce vent d'ouest, doux, serein, clair et
beau, tant le contre-courant de l'aliz d'est, torrent principal,
rapide et presque imptueux; c'est de leur frottement que naissent ces
tourbillons, ces vents variables, ces remous, ces calmes, qui ont t si
funestes aux vaisseaux qui, les premiers, firent leur retour en Chine,
en suivant ce mme parallle.

Retournant au golfe du Mexique, une seconde branche de l'aliz
atlantique, intrieure  la prcdente, et formant la majeure partie de
ce courant, se dirige vers les plages de la Louisiane et des Florides:
sa ligne, comme l'on voit, devient sud-ouest: cependant, sur le
Mississipi mme, elle est plutt sud direct, car les navigateurs de ce
fleuve observent que sur son lit il ne rgne proprement que deux vents,
le sud et le nord: la raison en est, comme pour toutes les rivires, que
la direction du vtt y est matrise et dcide par celle du lit et de
sa valle. Il est d'ailleurs naturel qu'avant de tourner totalement
sud-ouest, une portion se soit dtache sud; et cette portion ou rumb
doit dominer sur les parages de la baie Saint-Bernard.

Une troisime branche en retour vers la presqu'le de Floride, essaie de
la franchir et de s'chapper sur l'Ocan atlantique; mais elle est
force de se replier dans le golfe, parce qu'elle rencontre, surtout en
t, le vent alis d'est, dont la zone s'tend alors sur l'atlantique
jusqu'aux 30 et 32. Le reversement de cette branche et son addition 
la prcdente, deviennent l'une des raisons pour lesquelles,  cette
poque, c'est--dire en juillet et aot, le sud-ouest redouble de force
sur le continent des tats-Unis.

Enfin la portion centrale du grand tourbillon, maintenue en une sorte
d'quilibre par des mouvements opposs, est l'agent et le sige des
vents variables, des calmes touffants, des orages qui en sont la suite,
et de tous les incidents propres  ce golfe. Ces donnes du raisonnement
sont confirmes par les rcits positifs des navigateurs. Don _Bernard de
Orta_, capitaine du port de la Vera-cruz, tablit[110] que dans la
partie sud du golfe, les vents dominants, surtout en t, sont le
sud-est et l'est; qu'en hiver ils inclinent jusqu'au nord-est avec des
rafales de nord, courtes dans leur dure, mais terribles dans leur
action. Bernard _Romans_, voyageur anglais qui en 1776 publia sur les
Florides un ouvrage plein d'instruction et de sens, observe[111] que
dans la courbe qui attache la presqu'le de Floride au continent, les
vents dominants, surtout en automne, sont le nord-ouest et l'ouest; et
ces deux directions sont prcisment la ligne du courant d'air en retour
dans son tournoiement. Enfin ces deux crivains insistent, avec tous les
navigateurs, sur la frquence des trombes, des tourbillons, des grains
orageux, des calmes et des ouragans de cette mer.

Quelques physiciens ont dja aperu qu'entre les ouragans des golfes de
Mexique et ceux du continent, mme en des lieux trs-reculs dans le
nord, il existait une correspondance singulire d'action et de temps. En
1757, _Franklin_, comparant les heures o s'tait fait sentir en divers
lieux un ouragan qui au mois d'octobre traversa le continent, depuis
Boston jusqu' la Floride occidentale, trouva que le dplacement de
l'air n'avait commenc  Boston que plusieurs heures aprs avoir
commenc sur la cte du golfe, et que de proche en proche, l'avance ou
le retard avait t proportionnel aux espaces: c'est--dire que
l'ouragan s'tait fait sentir d'abord au lieu o le vent allait, et
qu'il avait fini vers le lieu d'o le vent venait; ce qui  cette poque
o ce sujet tait neuf, ne parut qu'une bizarrerie de physique; mais
Franklin en conut avec sa sagacit ordinaire, que le foyer du mouvement
tait plac sur le golfe, et que c'tait par l'effet d'un vide subit
dans l'atmosphre de ce golfe, que l'air du continent, aspir de proche
en proche, s'tait prcipit pour remplir le dficit.

Des faits postrieurs ont confirm ce premier aperu, et ils lui
ajoutent de temps  autre quelques preuves nouvelles: presque tous les
ans, du 10 au 20 octobre, l'on prouve dans le nord des tats-Unis, et
particulirement sur le lac ri, un ouragan de douze  quinze heures,
du quart de nord-est  nord-ouest; et prcisment  la mme poque, les
gazettes font presque toujours mention de quelque ouragan dans les
parages de la Louisiane et des Florides, _par des vents du quart de
nord_. L'attraction, ou plutt l'aspiration, est bien indique; mais il
reste  expliquer comment se fait le vide, et pourquoi, dans la contre
des Alleghanys, c'est le courant de nord-est qui est spcialement
attir; car c'est lui qui est l'agent le plus habituel des ouragans
intrieurs, soit gnraux, soit partiels. En m'occupant de l'histoire
des vents, et combinant les diverses ides que ce sujet m'a fournies sur
le mcanisme des orages, il m'a sembl que ce problme, assez curieux en
physique, ne m'tait pas entirement insoluble.

La chimie, il est vrai, n'a point encore analys les nuages orageux, ni
leur manire d'agir les uns sur les autres; elle n'a point dcompos
leurs parties constituantes, au point de faire connatre tous les agents
et tous les effets des dtonations, des dissolutions subites qui en sont
la suite, et des condensations aussi subites qui rduisent un volume
trs-considrable d'eau vaporise en un petit volume de pluie et d'air
refroidi: mais les faits matriels et plusieurs faits subsquents sont
connus, et d'induction en induction, ils conduisent  des rsultats
satisfaisants.

L'on sait qu'il n'y a pas de nuages sans surfaces humides; que les
nuages sont le produit de l'vaporation des eaux et des principes
volatils qu'elles contiennent; que cette vaporation est abondante en
raison de la chaleur, de la scheresse et du renouvellement de l'air;
que par consquent les vapeurs nuageuses sont une combinaison des
molcules de l'eau avec les molcules du _calorique_ ou _fluide ign_,
ou _lectrique_; car tous ces mots ne reprsentent  mon esprit qu'un
mme principe, soit pur, soit modifi. Ce principe lger et centrifuge
de sa nature, enlve l'eau essentiellement pesante, et il en forme, si
j'ose le dire, de petits ballons, capables de flotter, ou voguer dans
l'air, et pareillement lectriques en plus ou moins grande proportion:
ainsi l'on peut dire que les nuages sont des espces de sels neutres
volatils composs de _calorique_, d'_air_ et d'_eau_, dont les lmens
constituants redeviennent sensibles  l'instant de leur rduction ou
dtonation: savoir, l'eau par la pluie qui tombe, le calorique par
l'clair qui brille et s'chappe, et l'air d'une manire quelconque
moins sensible aux yeux: cependant tous les nuages ne sont pas orageux
ou _tonnerriques_: pour tre tels, il parat qu'ils ont besoin d'une
quantit plus forte de calorique, et qu'ils sont susceptibles de s'en
charger  des doses diverses: il parat encore que sur la mer,
l'abondance du fluide aqueux, et la temprature, toujours plus modre
que sur terre  galit d'atmosphre, ne leur permettent pas de se
charger d'autant de calorique, ni d'tre aussi _orageux_ ou
_dtonnants_; et en effet, les marins remarquent qu'il y a moins
d'orages sur la pleine mer; qu'ils y sont moins violents, et que c'est 
l'approche des terres qu'on les trouve plus frquents et plus forts: par
consquent l'intensit de la chaleur, ou l'abondance du calorique,
occasione par la rverbration des terres, est une cause dterminante,
un principe constituant d'orage; il faut y ajouter une foule d'autres
matriaux abondants sur la terre, et rares ou nuls sur l'eau, tels que
les substances minrales volatiles, le soufre, les gaz de diverses
espces qui se dgagent en quantits trs-considrables des corps
animaux et vgtaux, en putrfaction ou en simple macration: cet tat a
lieu surtout dans les terrains marcageux et fangeux, dont la pte est
susceptible d'un degr de chaleur bien plus lev que l'eau pure: or,
cette circonstance se trouve jointe, de la manire la plus remarquable,
 toutes les autres dans le local dont nous traitons; car tout le Delta
du Mississipi est un terrain  demi submerg d'eaux, partie douces,
partie saumtres. Toute la rive droite ou occidentale de ce fleuve, sur
une longueur de plus de cent cinquante lieues et une largeur moyenne de
vingt, est un terrain noy chaque anne par les dbordements: toute la
cte nord du golfe, depuis la baie de Mobile jusqu' la baie
Saint-Bernard, et mme  la rivire _del Norte_, sur un dveloppement de
deux cents lieues, n'est forme que de marcages. Enfin, les plages
d'Youcatan, de Cuba, de Campche et de la presqu'le de Floride, en sont
abondamment parsemes; et l'on conoit que toutes ces surfaces qui
composent plusieurs centaines de lieues carres, doivent fournir une
norme quantit de gaz inflammable et d'autres matriaux d'orages...

Il est encore assez bien dmontr que lorsque des nuages diversement
chargs s'approchent et se touchent, il se produit entre eux une action
tendante  mettre en quilibre le fluide _lectrique_ ou _ign_ et tout
autre gaz; que dans cette action le fluide lectrique ne se conduit pas
aussi lentement que l'air ou l'eau; qu' raison de son excessive tnuit
toutes ses parties se mlent  la fois, et que leur dgagement de toute
autre combinaison est subit et simultan: l'effet de ce dgagement sur
l'eau qui est combine, est de l'abandonner  sa pesanteur naturelle; de
l ces gouttes de pluie plus ou moins grosses qui suivent  la fois, et
l'clair dont la lumire montre le _pur fluide ign_ au moment o il se
dgage, et le coup de tonnerre dont le bruit est le choc de l'air qui se
prcipite dans le vide form par la condensation ou rduction de la
vapeur en eau. Or, si l'on considre que l'eau bouillante dveloppe en
vapeurs est estime occuper dix-huit cents fois son premier volume, et
qu' de moindres degrs elle l'occupe encore plus de mille fois; que par
consquent un nuage de 1000 toises cubes peut subitement se rduire 
une seule, ou si l'on veut compter au plus bas, seulement  10 toises;
si l'on ajoute que la vitesse de l'air qui rentre dans le vide est gale
 celle du boulet de canon, c'est--dire, qu'elle parcourt 422 mtres
par seconde, l'on ne sera plus tonn de la force prodigieuse de ces
coups de vent qui, sous le nom de _grains_, de _rafales_, de _trombes_
et d'_ouragans_, arrachent les arbres, renversent les difices,
soulvent les eaux, et jettent du haut de leurs remparts des canons de
vingt-quatre avec leurs affts, comme on en a vu plusieurs exemples aux
Antilles, et l'on concevra que ce sont rellement des vides pneumatiques
subitement forms qui sont la cause habituelle et puissante de tous les
mouvements violents de l'atmosphre.

Ils expliquent trs-bien, ces vides, le cas particulier des ouragans par
vent de _nord-est_ ou de _nord-ouest_ qui ont lieu aux tats-Unis; car
si l'on suppose, comme il est de fait, qu'il y a continuit d'atmosphre
depuis les Alleghanys et le lac ri jusqu' la chane de l'isthme du
Mexique, il est vident que lorsque les orages du golfe condensent
subitement une partie considrable de l'air de son atmosphre, celle du
bassin de Mississipi s'branle immdiatement, et s'lance pour remplir
le vide: si, dans ces cas, la colonne de nord-est est le plus souvent
affecte et mue, c'est parce que son antagoniste diamtrale, la colonne
de sud-ouest, est celle-l mme qui manque et qui se retire; en sorte
que dans cette circonstance l'on peut dire que le vent de _nord-est_ est
le repli du vent de sud-ouest. L'on doit d'ailleurs considrer comme un
lac ou ocan d'air tout l'espace que je viens de dsigner, ayant pour
rivages et pour digues les chanes des montagnes et les terres des
Antilles: l'Alleghany qui forme une de ces digues sur tout le ct
oriental, y sert d'appui en mme temps  un autre lac arien qui est
l'atmosphre de la cte atlantique: or, ce dernier lac contigu 
l'atmosphre du nord et nord-est qui l'alimente, est compos d'un air
froid et dense, tandis que celui du pays d'ouest est compos d'un air
chaud et dilat; par consquent le _lac atlantique_ pse sans cesse  sa
frontire sur le _lac d'ouest_, et par les lois de l'quilibre il tend
sans cesse  s'y verser: du moment donc que l'effort habituel de l'air
chaud dilat cesse de soutenir et de repousser le poids qu'il soutient,
ce poids se dtend et se verse par un effort aussi puissant que naturel,
et le vent de _nord-est_ s'tablit.

Cependant je conviens que le retour constant de l'un de ces ouragans 
l'poque du 10 au 20 octobre, tient  quelque circonstance particulire
et dtermine. Je crois la voir dans le changement gnral que le
passage du soleil  l'quateur opre alors dans la totalit de
l'atmosphre. Tandis que cet astre s'tait tenu au nord de la ligne, et
surtout dans le voisinage du tropique du cancer, ses rayons appliqus
sur le continent septentrional, en y excitant de vives chaleurs, y
tablissaient un foyer d'aspiration vers lequel se dirigeaient tous les
courants de l'air; en sorte que l'atmosphre de la zone mme du tropique
se reversait jusque vers le cercle polaire, et y restreignait l'empire
et les limites des vents froids du nord... Lorsqu'au contraire le soleil
a repass la ligne, prcisment vingt  vingt-cinq jours aprs vers la
mi-octobre, il se trouve perpendiculaire au plus grand diamtre de
l'Amrique mridionale: dans cette situation, chauffant ce vaste
continent sur sa plus large surface, il y tablit un autre foyer
d'aspiration qui attire vers lui un volume immense d'air dont il a
besoin, et qui dtourne ainsi  une grande distance, les courants de
l'air, ou vents, de leur direction antrieure: alors l'atmosphre
borale a la facult de se reverser jusqu'au tropique du cancer; et de
l le repli et la retraite des vents aliss d'_est_, qui se rapprochent
de l'quateur jusqu'au 20 et mme jusqu'au 18e degr; de l ces vents
priodiques de nord-est, qui de l'atlantique affluent sur la Guyane
depuis dcembre jusqu'en mars et avril, quand le soleil est sur le
Paraguay, et qui, aprs avoir vers leur excessive humidit sur cette
Guyane, continuent leur route par-dessus le continent vers les Andes; de
l ces vents de la partie de nord qui,  dater d'octobre, se montrent
plus frquents sur le golfe de Mexique, et arrivent jusqu' l'isthme de
la mer Pacifique. Le passage du soleil au sud de l'quateur est donc un
moment de secousse qui branle  la fois l'atmosphre de l'une et de
l'autre zone polaire. Au premier instant o se fait l'un de ces
reversements, l'air du golfe mexicain venant tout  coup  se porter
vers le sud, il en rsulte un vide immense dans lequel se reverse  son
tour l'atmosphre du bassin de Mississipi; et si l'on considre que la
dure d'environ douze heures qu'affectent les ouragans du lac ri, et
en gnral de ces contres, est  peu prs un temps proportionnel 
l'espace qui doit tre parcouru et combl, l'on regardera comme d'autant
plus probable la cause que je leur attribue.

Les vides par dtonation me paraissent aussi le seul moyen d'expliquer
ces grles incomprhensibles, o, contre toutes les lois de la
pesanteur, l'on voit descendre du haut de l'air des glaons de plusieurs
livres[112]. L'explosion lectrique ayant subitement purg de calorique
et condens un volume immense de vapeurs, l'air glacial de la haute
rgion fond tout  coup dans le vide, comprime l'eau qu'il gle en mme
temps, et par cette mme force d'lan qui arrache les arbres et renverse
les difices, il saisit et transporte les masses glaces dans la rgion
de l'air; aussi ne voit-on jamais de grle sans vent plus ou moins
violent, et l'on peut mme dire que la force du vent est toujours
proportionne  leur grosseur.

Un mcanisme semblable peut encore expliquer les _trombes_, qui sont des
tourbillons de vent et d'eau que l'on voit ordinairement en temps
orageux et calmes, et toujours nuageux, se promener ou plutt courir sur
la mer, quelquefois sur la terre, en forme de cne renvers, ayant sa
base dans les nuages, tandis que sa pointe, en forme de spirale, verse
en bas un torrent d'eau qui a quelquefois submerg des vaisseaux. L'on a
cru d'abord, par comparaison aux jets d'eau, que les _trombes_ taient
un effet des volcans sous-marins qui les lanaient, pour ainsi dire,
comme les baleines lancent des fuses d'eau par leurs _vents_. Sans
doute il est possible que de tels cas soient arrivs; et alors le jet
d'eau a d tre stationnaire et trs-considrable: mais les _trombes_
dont il s'agit, tant mobiles, errantes, et mme rapides dans leur
course comme dans leur tournoiement, il faut leur reconnatre une cause
toute diffrente: il parat que par suite de l'tat orageux de l'air, et
de quelques dtonations imparfaites, il se fait dans la rgion moyenne
de l'atmosphre des vides moins tendus ou moins subits, dans lesquels
les nuages sont nanmoins entrans par l'air qui y afflue; quelque
couche d'air plus froide que les autres condensant ces nuages, comme
fait la goutte d'eau froide dans la pompe  feu, il s'y tablit un
mouvement de dissolution, et de rsolution en pluie; mais, soit parce
que la couche infrieure rsiste par sa densit ou par sa chaleur, soit
parce que le tourbillonnement de l'air matrise et tient  demi
suspendue l'eau qui veut tomber, les divers filets de cette pluie
finissent par se rassembler infrieurement en un mme faisceau, et cette
masse prend la forme d'un entonnoir qui a sa bouche dans la nue en
dissolution, et sa pointe sur la mer o se fait le versement de l'eau
rendue  son poids naturel. Cette forme de cne ou d'entonnoir a
exactement la mme cause mcanique, quoiqu'en sens inverse, que les
flammes des grands incendies dont les dfrichements offrent de frquents
exemples aux tats-Unis: lorsqu'on y dboise un terrain pour le
cultiver, on rassemble les arbres abattus en un seul monceau au milieu
du champ devenu libre, afin de les mieux brler, et de ne pas
communiquer le feu aux arbres qui entourent encore de toutes parts: l'on
allume l'norme bcher, qui couvre quelquefois un arpent entier, et
quand les flammes l'ont saisi de tous cts, l'on remarque qu'elles ne
montent pas perpendiculairement chacune  elle mme, mais que toutes se
courbent et vont se rassembler en un faisceau au centre du bcher, o
elles s'lvent en cne droit ou en entonnoir renvers dont la pointe
s'lance dans l'air, toujours avec ce mouvement de tourbillon et de
spirale qui a lieu en sens inverse dans le cne de la trombe: de tous
les points de la circonfrence, l'air afflue et se porte galement au
centre du brasier, auquel il porte l'aliment: la seule diffrence entre
ces deux oprations, est que dans la trombe c'est un liquide pesant qui
gravite, tandis que dans l'incendie, c'est un fluide essentiellement
lger qui s'lve; tous les deux runissant leurs parties pour percer
plus facilement l'obstacle qui les presse, et dont la pression cause la
forme spirale, et tous les deux se versant  leur manire, l'un en bas
et l'autre en l'air.

Il serait possible aussi que la trombe ft occasione par le frottement
de deux courants d'air en sens opposs, puisque ce frottement serait une
cause efficace du mouvement tourbillonnaire; il suffirait que l'un des
deux ft plus frais que l'autre pour faire entrer ses nuages en
dissolution: mais tous les autres effets et termes de comparaison n'en
restent pas moins les mmes.

Rsumant les faits noncs dans le cours de ce long article, je pense
avoir clairement dmontr que le vent de _sud-ouest_ aux tats-Unis,
n'est autre chose que le vent alis des tropiques dvi et modifi, et
que par consquent l'atmosphre du pays d'ouest n'est autre chose que
l'atmosphre du golfe de Mexique, et primitivement de la mer des
Antilles, transporte sur le Kentucky: de cette donne dcoule une
solution simple et naturelle du problme, qui au premier aspect a pu
paratre embarrassant, savoir: pourquoi la temprature du pays d'ouest
est plus chaude de 3 degrs de latitude que celle de la cte atlantique,
avec la seule sparation de la chane des Alleghanys: les raisons en
sont si palpables, que ce seroit fatiguer le lecteur que d'y insister:
une autre consquence de cette donne est que le vent de sud-ouest tant
la cause d'une temprature plus leve, il en tendra d'autant plus la
sphre qu'il aura plus de facilit  pntrer dans le pays; et de l un
prsage favorable aux contres situes sur son passage et sous son
influence, c'est--dire aux pays voisins des lacs ri et Ontario, et
mme  tout le bassin du fleuve Saint-Laurent, dans lequel le sud-ouest
pntre. L'on peut esprer de ce ct une amlioration de climat plus
prompte, plus sensible que dans des parties beaucoup plus mridionales
de l'autre ct des monts: or, cette amlioration arrivera  mesure que
l'on abattra les forts qui ferment le passage au fleuve arien.--Et
dja cette cause a commenc de produire ses effets, puisque depuis les
premiers temps de la colonie du Canada, les poques de la clture du
fleuve par les glaces ont retard de prs d'un mois, et qu'au lieu
d'assurer les vaisseaux sous la condition d'tre sortis  la fin de
novembre, comme il toit spcifi au commencement du sicle dernier, la
clause actuelle d'assurance n'a plus lieu que pour le vingt-cinq
dcembre, ou jour de Nol: malheureusement de plus grandes esprances 
cet gard sont fortement contraries par le vent de nord-ouest dont il
me reste  tracer l'histoire. Mais avant d'examiner le pour et le contre
de cette question d'amlioration, je ne puis me dispenser de dire un mot
d'un phnomne intimement li au sujet que je quitte, et qui dans nos
tudes gographiques ordinaires, n'occupe pas la place qu'il mrite: je
veux parler du _courant_ du golfe mexicain, trs-bien connu des Anglais
et des Amricains sous le nom de _Gulph-stream_.


 IV.

Du courant du golfe de Mexique.

Les effets de l'alis du tropique ne se bornent pas  entasser l'air
dans le golfe du Mexique:  force de souffler depuis les ctes d'Afrique
vers celles d'Amrique, et de pousser les flots dans un mme sens sur
une ligne de douze cents lieues de longueur, le vent d'est finit par
amonceler les eaux dans le cul-de-sac form par les rivages du Mexique
et de la Louisiane; il est fcheux que nous n'ayons pas  cet gard des
donnes prcises de hauteur, et que le gouvernement espagnol, qui s'est
quelquefois occup de la communication des deux mers par l'isthme de
Panama, n'ait pas fait mesurer leurs niveaux respectifs; mais je n'en
assurerai pas moins avec confiance que les eaux du golfe de Mexique sont
effectivement leves de plusieurs pieds au-dessus de l'espace qu'elles
laissent derrire elles, mme  partir des Antilles, et davantage encore
au-dessus de l'ocan Pacifique qui est de l'autre ct. Je me fonde sur
l'analogie de ce qui arrive dans la Mditerrane et dans les lacs et les
tangs d'une certaine tendue, o les vents qui soufflent deux ou trois
jours du mme point occasionent  l'extrmit oppose une espce de
reflux de deux ou trois pieds de hauteur perpendiculaire: cet effet est
sensible dans le port de Marseille, dont j'ai vu les eaux monter jusqu'
28 pouces par les vents d'est; et il a lieu en inverse par les vents
d'ouest et de sud-ouest sur les ctes de Syrie et d'gypte, o les
ingnieurs franais ont trouv jusqu' 31 pouces de variation. J'oserais
assurer que dans le cas prsent leur lvation est beaucoup plus
considrable  raison de la puissance et de la continuit de la cause
efficiente; et lorsque je considre que ces mmes ingnieurs franais
ont constat que la mer Rouge  _Suez_ est leve d'environ 28 pieds
au-dessus de la Mditerrane  _Peluse_[113], je suis port  croire
que quelque chose de semblable a lieu dans le golfe de Mexique
relativement  la cte de l'ocan Pacifique, et  celle des tats-Unis.
Mais, me dira-t-on, admettant un excdant quelconque de niveau, il faut
bien nanmoins que l'quilibre du liquide se rtablisse de quelque
ct.--Oui, sans doute, il le faut; or, cela ne se peut par le canal
entre Youcatan et Cuba, attendu que le double courant de l'air et de la
mer arrive de ce ct dans toute sa force. La surabondance des eaux n'a
donc de ressource et d'issue que par le canal de Bahama: et en effet,
c'est de cet autre ct que les eaux, aprs avoir tournoy sur les
rivages du Mexique, de la Louisiane et de la Floride, s'chappent  la
pointe de la presqu'le, sous la prcaution et l'abri de la terre de
Cuba et des nombreux cueils et les Lucayes, qui de ce ct rompent les
efforts de l'Ocan et le cours du vent alis. La rapidit du courant de
ces eaux dans le canal de Bahama, en mme temps qu'elle est un fait trop
connu pour y insister, devient une preuve de l'lvation de leur source
dans le golfe. Au sortir du canal, elles conservent dans l'Ocan un
caractre trs-distinct, non-seulement par la vitesse de leur courant
qui est de 4 et 5 milles  l'heure, c'est--dire plus vif que la Seine;
mais encore par leur couleur et par leur temprature, plus chaude de
cinq  dix degrs (R.) que celle de l'Ocan qu'elles traversent; cette
espce singulire de fleuve prolonge ainsi toute la cte des tats-Unis
avec une largeur variable que l'on estime, terme moyen,  15 ou 16
lieues; et il ne perd sa force et ses caractres que vers le grand banc
de Terre-Neuve, o il se dilate comme dans son embouchure alors dirige
vers le nord-est: il parat que l'habile navigateur Franois Drake est
le premier qui, ds la fin du 16e sicle, remarqua ses effets et
devina sa cause; mais l'une des plus curieuses circonstances, celle de
la temprature, lui chappa: ce ne fut que vers 1776 que le docteur
Blagden, faisant des expriences sur la temprature de l'Ocan 
diverses profondeurs, trouva que vers le 31 de latitude nord  la
hauteur du cap _Fear_, le thermomtre plong dans l'eau, aprs avoir
marqu 72 Fahrenheit (17-3/4 R.), vint tout  coup  marquer 78 (20-1/2
R.), continua tel pendant plusieurs milles, et ensuite baissa
graduellement  16-1/2, puis  14-2/3 R., en s'approchant, de la cte,
quand la sonde prit fond et que l'eau devint olivtre. Ce phnomne,
alors nouveau, fit sensation en Angleterre, et Franklin, qui, dans la
mme anne, venait en Europe et faisait les mmes observations, lui
donna encore plus de clbrit. Son neveu et compagnon de voyage, M.
Jonathan Williams, a continu et multipli les recherches sur ce sujet;
et maintenant l'on peut tablir comme thorie complte les faits
suivants:

1 Le _courant_ du golfe marque sa route depuis le canal de Bahama
jusqu'au banc de Terre-Neuve.

2 Il ctoie les rivages des tats-Unis  une distance que les vents
rendent variable, mais qui, en terme moyen, s'estime  un degr ou vingt
lieues.

3 A mesure qu'il s'loigne de son origine, il dilate son volume et
diminue sa vitesse.

4 Il parat qu'au fond de l'Ocan il s'est creus un lit particulier
trs-profond; car les sondes y perdent terre ou deviennent tout  coup
trs-longues.

5 Il ronge la cte sud des tats-Unis, malgr la rsistance des cueils
_Hatteras_ qui le dtournent vers l'est d'une pointe et demie de
compas[114], et il menace de les dtruire eux-mmes tt ou tard. Les
les sableuses de Bahama, les atterrissements de mme nature sur la cte
du continent, les bas-fonds de Nantoket, paroissent n'tre que des
dpts forms par lui; et je suis tent de dire que les bancs de
Terre-Neuve ne sont que la barre de l'embouchure de cet norme fleuve
marin.

6 Sur chacun de ses cts il forme un _eddy_ ou _contre-courant_ qui,
aid du ct de terre par les fleuves du continent, arrte les dpts
vaseux qu'on nomme les _sondes_.

7 De longs vents de sud-ouest le rendent moins sensible, parce qu'ils
poussent les flots dans son sens; mais les vents de nord-est, en le
heurtant de front, le rendent plus saillant, et comme disent les marins,
_creusent_ tellement sa vague, que les navires  un seul pont et  haut
bordage courent risque de _sombrer_ sous les fortes lames qu'ils
embarquent.

8 On entre sur son domaine quand on voit la couleur de l'eau devenir
bleue-indigo au lieu de bleue-ciel qu'elle est en plein Ocan, et de
verdtre ou olivtre qu'elle est du ct de terre, sur les sondes de la
cte. Cette eau vue dans un verre est sans couleur comme sous les
tropiques, et d'une salure plus forte que l'eau de l'Atlantique qu'elle
traverse.

9 Beaucoup d'herbes sur l'eau n'assurent pas de la prsence du courant:
elles en sont seulement l'indice.

10 L'on sent son atmosphre plus tide que celle de l'Ocan: en hiver,
la gele fond sur le pont du vaisseau qui y entre: l'on se trouve
assoupi, et l'on touffe de chaleur dans les entreponts.

Quelques expriences donneront des ides fixes de cette diffrence de
temprature.

Au mois de dcembre 1789, M. Jonathan Williams parti de la baie de
Chesapeak, observa que le mercure marquait dans l'eau de l'Ocan,

                                        Fahrenheit.  Raum.

  1 Sur les sondes ou bas-fonds de la cte  47       6 3/4

  2 Un peu avant d'entrer dans le courant   60       12-2/3

  3 Dans le courant                         70       17-1/4

  4 Avant Terre-Neuve, dans le courant mme 66       15-1/4

  5 Sur Terre-Neuve hors du courant         54       10

  6 Au del du banc en pleine mer           60       12-2/3

  7 Puis en approchant des ctes
  d'Angleterre, il baissa graduellement     48        7-1/3

  En juin 1791, le capitaine Billing
  allant en Portugal, observa  son dpart,
  sur la cte d'Amrique, et dans
  les eaux des sondes                        61       13

  Puis dans l'eau du _courant_               77       20

C'est--dire, une diffrence de 7 Raumur, ou 16 Fahrenheit. En hiver,
M. Williams avait trouv 47 et 70; diffrence 23 F. ou 10 de R.;
donc en t la diffrence est moindre qu'en hiver; et cela devait tre.

Ces recherches ont conduit  une autre dcouverte qui peut devenir utile
aux navigateurs:  force d'essayer la temprature de l'Ocan en des
lieux divers, l'on s'est aperu qu'elle tait d'autant plus froide que
l'eau avait moins de profondeur, et l'on en a tir un double indice,
tantt de l'approche des terres et des rivages, tantt du voisinage des
cueils sous-marins. En juillet 1791, le mme capitaine Billing observa
que, trois jours avant de voir la cte de Portugal, le thermomtre avait
baiss en peu d'heures de 65 F. (15 R.)  60 (12-2/3 R.), et cette
diffrence arriva prcisment sur la frontire de l'Ocan sans fond, et
de la mer _sondable_ qui borde notre continent. M. Williams observa
galement au mois de novembre, dans un autre voyage, qu' l'approche des
ctes d'Angleterre le thermomtre tomba de 53 (9-2/3)  48 (7-2/3); et
il remarque avec le capitaine Billing, que, si en mer le thermomtre
baisse subitement, c'est l'indication d'un cueil sous l'eau; soit parce
que sous mer la terre serait plus froide que l'eau[115], soit parce que
l'effet refroidissant de l'vaporation se fait plus sentir dans les eaux
_minces_ que dans les eaux _profondes_.

Ce que je viens d'exposer de la marche du _courant_ du golfe mexicain,
devient un moyen satisfaisant d'expliquer deux incidents d'histoire
naturelle, dignes de remarque, sur la cte des tats-Unis.

1 Admettant, comme je l'ai avanc, que le _courant_ est la cause des
atterrissements qui bordent son lit, par l'abandon que son remous y fait
des matires charries, l'on trouve une raison naturelle et simple de la
prsence des produits fossiles du tropique  des latitudes trs-avances
vers le nord. Il est trs-probable que les bancs de coquilles
ptrifies, dcouvertes en fouillant et sondant les rivages
d'Irlande[116], et qui n'ont leurs analogues que vers les Antilles,
doivent leur origine  cette cause ou  toute autre semblable; du moins
son action jusqu'au del du banc de Terre-Neuve est incontestable.

2 En considrant la dilatation du _courant_ sur ce mme banc de
_Terre-Neuve_, comme l'embouchure de cette espce de fleuve marin, l'on
obtient encore une raison plausible de l'affluence des poissons-morues 
cet endroit, et de leur prdilection pour ses eaux: car, en prolongeant
toute la cte du continent depuis la Floride, le courant devient le
vhicule de toutes les substances vgtales et animales charries et
jetes en mer par les fleuves nombreux et volumineux des tats-Unis; et
ces matires lgres, telles que poissons, insectes, vermisseaux, etc.,
ne cessant de flotter que l o l'eau amortit son cours, il est
trs-naturel que les morues qui s'en nourrissent se rassemblent au lieu
de la _subsidence_ ou du dpt.

3 Enfin j'y vois l'explication des ternels brouillards qui affectent
ce parage, et  qui l'on ne connat pas de cause spciale. En effet, le
courant dposant l continuellement un volume d'eaux tropicales, dont la
temprature est plus chaude de 4-1/2 de R. ou 9 de F. que celle de la
mer environnante, il en doit rsulter le double effet d'une vaporation
plus abondante, provoque par la tideur de ces eaux exotiques, et d'une
condensation plus tendue,  raison de la froideur des eaux indignes et
de leur atmosphre, qui prcisment se trouve dans la direction et sous
l'influence des vents du nord-est, et de ceux de la baie glaciale de
Hudson... Mais il est temps de revenir  mon sujet dont je ne me suis
cependant pas cart, puisque parlant de _courants_ en gnral, ceux des
eaux ne sont pas une digression trangre  ceux de l'air, qui en sont
habituellement la cause motrice[117].


 V.

Du vent de nord-ouest.

Le vent de nord-ouest, le troisime et presque le principal dominant aux
tats-Unis, diffre du sud-ouest sous tous les rapports; il est
essentiellement froid, sec, lastique, imptueux et mme temptueux; il
est plus frquent l'hiver que l't, et plus habituel sur la cte
atlantique qu' l'ouest des Alleghanys, c'est--dire dans les bassins du
Saint-Laurent, de l'Ohio et du Mississipi: l'on ne peut mieux le
comparer qu'au _mistral_ provenal, qui est aussi un vent de nord-ouest,
mais d'une origine trs-diffrente; car le _mistral_, inconnu au nord
des Alpes, des montagnes du Vivarais et de l'Auvergne, ne va point
chercher sa source par-del notre Ocan tempr; il la tire videmment
de la rgion suprieure des montagnes qui environnent les bassins du
Rhne et de la Durance, thtre spcial de sa furie; et il me parat
venir principalement des sommets des Alpes, dont la couche d'air
refroidie par les neiges et par les glaciers, se verse dans les valles
pendantes au midi, et surtout dans celle du Rhne o son cours rflchi
et dvi par les chanes vivaraises, prend la direction de nord-ouest
pour toute la Provence; il s'y prcipite avec d'autant plus de violence
qu'outre sa pesanteur spcifique et la pression de l'atmosphre leve
d'o il se verse, il trouve encore sur la Mditerrane un vide habituel
occasion par l'aspiration des ctes et du continent brlant de
l'Afrique. Aussi se fait-il toujours sentir d'abord sur la mer, et il ne
s'tablit que successivement et en remontant dans l'intrieur des
terres; peut-tre  ce torrent arien qui tombe des Alpes, se mle-t-il
des courants du haut des chanes du Vivarais et de l'Auvergne; mais ils
n'y sont qu'accessoires, et le foyer ou rservoir principal est
videmment le haut pays alpin, sans lequel il serait impossible
d'expliquer et de concevoir les apparitions du mistral, subites comme un
coup de canon aprs chaque pluie, surtout dans la saison chaude.

Le nord-ouest amricain a bien quelque chose de cette vivacit; et
j'aurai occasion de montrer que dans plusieurs cas il drive aussi de la
couche suprieure de l'atmosphre; mais  l'ordinaire et dans ses
longues tenues, il vient jusque des mers glaces du ple, et des dserts
galement glacs qui sont au nord-ouest du lac Suprieur. Dans les
premiers temps, l'on a cru que ce lac et les quatre autres qui lui sont
contigus, taient la cause principale et mme premire du froid que le
vent de nord-ouest apporte sur la cte atlantique. Aujourd'hui que tout
le continent est mieux connu, cette opinion ne conserve de partisans que
dans le vulgaire; de bons observateurs avaient dja remarqu que dans
les cantons du Vermont et du New-York, qui ne sont point sous le vent
des lacs, le froid n'tait pas moins violent qu'ailleurs; les rcits des
Canadiens qui vont  la traite des fourrures bien au del des lacs, ont
achev de dissiper tout doute: ces traitants attestent unanimement que
plus ils s'avancent dans le grand-nord[118], plus le vent de nord-ouest
est violent et glacial, et qu'il est leur principal tourment dans les
plaines dboises et marcageuses de cette Sibrie, et mme en remontant
le _Missouri_ jusqu'aux monts _Chipewans_; il faut donc reconnatre que
primitivement le nord-ouest amricain tire sa source, et de ces dserts
qui depuis les 48 et 50 sont glacs pendant neuf et dix mois de
l'anne, et de la mer Glaciale qui commence vers le 72e degr, et
enfin de la partie nord des monts _Stony_ ou _Chipewans_ qui parat tre
couverte de neige pendant toute l'anne; il est  remarquer que par-del
ces monts, sur la cte de _Vancouver_, le nord-ouest qui vient de
l'Ocan et du bassin de _Baring_, est dja plus humide et moins froid;
et comme il souffle bien moins habituellement, il appartient  un autre
systme[119].

Sur la cte atlantique, le vent de nord-ouest qui a parcouru le
continent, amne aussi quelquefois des ondes de neige ou de pluie, ou
mme de grle; mais ces nuages appartiennent plutt  d'autres courants
d'air, tels que le nord-est et le sud-ouest qu'il force de se replier,
et qu'il dpouille en les chassant; d'autres fois ils sont le produit
des surfaces humides qu'il trouve sur sa route; tels les cinq grands
lacs du Saint-Laurent, les marcages, et mme les fleuves pris dans les
longues lignes de leur cours; c'est par cette raison que sous le vent de
ces lacs et des longues lignes du Mississipi et de l'Ohio, le vent de
nord-ouest prend un caractre humide en hiver, et orageux en t qu'on
ne lui trouve point en d'autres cantons. Car depuis Charleston jusqu'
Halifax, parler du nord-ouest, c'est dsigner un vent violent, froid,
incommode, mais sain, lastique et ranimant les forces abattues.
Seulement il a cela de perfide en hiver, que tandis qu'un ciel pur et un
soleil clatant rjouissent la vue et invitent  respirer l'air, si en
effet l'on sort des appartements, l'on est saisi d'une bise glaciale
dont les pointes taillent la figure et arrachent des larmes, et dont les
rafales imptueuses, massives, font chanceler sur un verglas glissant.
Moins rude en t, on le dsire pour calmer la violence des chaleurs; et
en effet, il lui arrive alors assez souvent de se montrer aprs une
onde de pluie d'orage; et comme il est impossible que le laps d'une
demi-heure lui ait suffi  venir de loin, il est vident qu'il tombe de
la rgion suprieure qui,  ces latitudes, n'est pas distante de plus de
2,800  3,000 mtres: le vide tant form prs de terre par la
condensation des nuages en pluie, la couche suprieure s'y abaisse pour
le remplir; sa direction de nord-ouest vers sud-est lui est imprime,
parce que l'atmosphre du ct de l'Ocan jusqu'au tropique, est
compose d'un air lger et chaud qui ne peut soutenir l'quilibre contre
ce courant froid et lourd; et cette direction n'est pas du nord vers le
sud, parce que de ce ct elle serait repousse par le reflux du vent de
sud-ouest et de l'alis tropical, dont le contre-courant vient remplir
les latitudes moyennes. Il parat que tous ces courants se joignent
ensemble pour former sur l'Ocan atlantique depuis les 35 jusqu'aux 48
et 50 degrs de latitude, ce vent d'ouest que nous voyons tre le
dominant presque perptuel des ctes d'Angleterre, de France et
d'Espagne.

Cette attraction ou aspiration de l'atmosphre atlantique est constate
par l'observation de M. Williams: On remarque, dit-il, que nos vents de
nord-ouest et d'ouest commencent toujours du ct de la mer;
c'est--dire que si plusieurs voiles se trouvent  la file, c'est la
plus avance en mer qui s'enfle la premire, et successivement les
autres jusqu' la plus voisine du rivage qui s'enfle la dernire[120].

Les marins font journellement la mme observation sur les brises
littorales, dont celle de jour, appele _brise de mer_, commence
toujours dans l'intrieur des terres au sommet des montagnes et des
collines, qui vers midi deviennent le foyer de chaleur, je dirais
presque la chemine d'aspiration: en sorte que le vent y est senti un
quart d'heure ou une demi-heure avant de l'tre au rivage, et cela
proportionnellement  la distance entre les deux points, ainsi que je
l'ai souvent remarqu en Syrie et en Corse; la brise dite _de terre_
commence aussi sur ces mmes sommets, parce que l se fait le premier
refroidissement, et que l'air se verse par son poids du haut des
montagnes en bas vers la mer, comme un courant d'eau. Cette diffrence
dans la manire d'agir de certains vents ou courants d'air, mrite
d'tre tudie, comme servant  caractriser la nature de l'air qui les
compose; mais elle n'est pas moins dans tous les cas l'effet des vides
relatifs, et des densits alternatives que cause l'absence ou la
prsence du soleil, tantt sur la terre, tantt sur la mer; effet qui
est une sorte de diastole et de systole qu'prouve l'air tour  tour
chauff, dilat, grimpant, ou refroidi, condens et retombant[121].

Une objection me reste  lever contre un fait qui n'a pu manquer de
frapper le lecteur.--J'ai dit que le vent de nord-ouest tait beaucoup
plus frquent  l'est qu' l'ouest des Alleghanys: l'on demandera
comment il est possible qu'il arrive au second pays sans avoir pass sur
le premier qui est sur sa route: comme le fait est avr, il faut bien
qu'il ait un moyen de solution, et ce moyen est de l'espce du prcdent
que je viens de citer ( la note); c'est--dire, que les Alleghanys sont
la digue d'un lac arien dont le fond, nivel par cette digue, est, sous
sa protection, dans un tat de repos ou de fluctuation indpendant de
la couche au-dessus du trop-plein; en sorte que tandis que le vent de
sud-ouest traverse le bassin de Mississipi et le pays de Kentucky,
d'Ohio, etc., jusqu'au bassin du Saint-Laurent, par lequel il s'coule,
le courant de nord-ouest glisse par-dessus lui diagonalement, et va
par-dessus les Alleghanys et au niveau de leur cime, se verser sur la
cte atlantique, o il acquiert trois motifs d'acclration; savoir: 1
le poids de son fluide; 2 la pente du terrain; 3 le vide de l'Ocan
dans la direction de sud-est.

Le mme cas a lieu pour le Saint-Laurent et le Bas-Canada, o les
voyageurs s'accordent  dire que le vent le plus habituel est le
sud-ouest, et aprs lui le nord-est; trs-souvent le nord-ouest n'est
point senti  Qubec, tandis qu'il l'est dans le Maine et dans l'Acadie.
Il est vident qu'il a gliss par-dessus le lit concave du fleuve
Saint-Laurent, sans dplacer l'air qui y est stagnant; et si l'on fait
attention que dans un appartement o deux fentres sont ouvertes en face
l'une de l'autre, il passe un vent trs-vif sans teindre et sans mme
agiter une chandelle place dans les coins ou dans les cts, hors du
courant, l'on concevra que l'air a quelque chose de tenace et d'huileux
qui le rend plus difficile  dplacer que ne le supposent les ides que
l'on en a vulgairement.

Enfin, un dernier fait curieux  citer sur le vent de nord-ouest, c'est
qu'aux tats-Unis le ciment et le mortier des murs exposs  son action
directe, sont toujours plus durs, plus difficiles  dmolir qu' aucune
des autres expositions; sans doute  raison du hle extrme qui
l'accompagne: pareillement dans les forts, l'corce des arbres est plus
paisse et plus dure de son ct que de tout autre: et cette remarque
est l'une de celles qui guident les sauvages dans leurs courses 
travers les bois, par le ciel le plus brumeux.--C'est  des faits,  des
observations de cet ordre, aussi simples et aussi naturels, que cette
espce d'hommes doit la sagacit que nous admirons en elle; et lorsque
des voyageurs romanciers ou des crivains qui jamais n'ont quitt le
coin de leur chemine, s'extasient sur la _finesse_ des sauvages, et en
prennent occasion d'attribuer  leur _homme de la nature_ une
supriorit _absolue_ sur l'homme civilis, ils nous prouvent seulement
leur ignorance en fait de chasse, et du perfectionnement des sens de
l'odorat et de la vue par l'habitude et la pratique d'un exercice
quelconque. Aujourd'hui que l'on a aux tats-Unis des exemples
innombrables de _colons de frontire_, irlandais, cossais, kentokais,
qui sont devenus en peu d'annes des _hommes-de-bois_ aussi habiles et
aussi russ, des guerriers plus vigoureux et plus infatigables que les
_hommes-rouges_[122], l'on ne croit plus  la prtendue excellence ni du
corps, ni de l'esprit, ni du genre de vie de l'homme _sauvage_; et ce
que j'aurai occasion d'en exposer ailleurs avec plus de dtail et avec
un esprit impartial, excitera sans doute bien moins les sentiments de
l'admiration ou de la jalousie, que ceux de l'effroi et de la piti.




CHAPITRE X.

     Comparaison du climat des tats-Unis avec celui de l'Europe quant
     aux vents,  la quantit de pluie,  l'vaporation et 
     l'lectricit.


D'aprs tout ce que j'ai dit des vents, de leurs lits, de leur marche,
de leurs qualits propres ou respectives aux tats-Unis, il devient de
plus en plus facile de se faire une ide nette et gnrale du climat de
ce vaste pays. De ce que l'on sait que les vents les plus habituels y
viennent presque immdiatement, les uns de la zone du tropique, les
autres de la zone polaire, l'on conoit pourquoi ils ont des qualits de
froid et de chaud si contractantes, et pourquoi le climat est si
variable et si bourru: de ce que l'on sait que l'un des dominants (le
sud-ouest) vient d'une mer chaude, l'autre (le nord-est) d'une mer
trs-froide, le troisime (le nord-ouest) de dserts glacs, l'on sent
pourquoi chacun d'eux est sec et clair, pluvieux ou brumeux.--L'on
devine mme les cas d'exception que quelques localits peuvent et
doivent apporter  ces rgles gnrales, et l'on infre naturellement
qu'un vent sec peut devenir pluvieux s'il rencontre sur sa route des
surfaces humides, telles que des lacs, des marais, et des lignes
prolonges de rivires, ainsi qu'il arriv au pays de _Genesee_, o il
pleut par vent de nord-ouest  cause des lacs Ontario et Huron; par vent
du sud-ouest  cause du lac ri: tandis que le nord-est et l'est, si
pluvieux  la cte, y sont secs[123]: par inverse un vent pluvieux peut
devenir sec en se dpouillant sur les montagnes de l'humidit qu'il
transporte: enfin, dans les violentes agitations de l'atmosphre, les
courants venant  se mler, ils peuvent momentanment changer et
confondre leurs attributs et leurs proprits.

D'autre part, en considrant que le territoire des tats-Unis n'est
travers que par des montagnes d'un ordre infrieur, et qui n'offrent
pas un obstacle suffisant  rompre la marche des courants, l'on aperoit
pourquoi les vents y sont et y doivent tre presque toujours gnraux,
c'est--dire _balayer_, selon l'expression anglaise, toute la surface du
pays en long et en large. Et en effet,  cette rgle gnrale, il n'y a
d'exception remarquable que les brises littorales qui ont lieu pendant
les six mois d't, et qui se modifient selon le gisement soit de la
cte, soit des lits de rivires, et  raison de la distance, de la pente
et de la direction des chanes et sillons de montagnes. Par exemple,
depuis la Floride jusqu'au New-Jersey, la brise incline au sud-est, et
l'on voit que le terrain verse, et que la cte tourne de ce ct. Au
contraire, depuis le New-York jusqu'au cap _Cod_, la brise est de sud
direct; et du cap _Cod_ jusqu' l'Acadie, elle vient de l'est et du
nord-ouest, toujours par l'application du mme principe  des cas
divers: de mme encore elle est plus lente ou plus vive, plus forte ou
plus faible, plus en avance ou plus en retard, selon le degr plus ou
moins intense de la chaleur, selon la pente plus ou moins incline des
terres, et l'loignement plus ou moins grand des hauteurs o se trouve
le foyer d'aspiration[124], ainsi que l'on en a l'exprience trs-connue
en marine.

De ces faits drivent deux vrits lumineuses en gographie physique;

L'une, que ce sont les courants habituels de l'air, les _vents_, qui
dterminent la temprature, ou le climat d'un pays.

L'autre, que la configuration du sol exerce sur ces courants une
influence de direction ordinairement dcisive, et qu'elle devient par l
un agent constitutif, une partie intgrante du climat.

Notre Europe offre l'exemple et l'application de ces deux principes dans
un sens inverse de l'_Amrique-nord_. Dans l'Europe occidentale, les
vents d'ouest sont les grands pluvieux, parce qu'ils viennent de l'Ocan
atlantique; et ils se montrent plus frais en Angleterre, plus chauds en
France et en Espagne,  raison des latitudes d'o ils viennent sur ce
mme Ocan: aux tats-Unis, les vents d'ouest sont les plus secs, parce
qu'ils y viennent de la partie la plus large du continent: en France,
ils sont les plus gnraux, les plus habituels, parce que la haute
chane des Alpes, est un foyer d'aspiration et de condensation, qui sans
cesse les appelle vers elle: aux tats-Unis, ils sont les plus rares,
parce qu'il n'y existe pas de point dominant d'aspiration. En Europe,
les vents ne sont presque jamais gnraux, mais plutt diviss en
systmes indpendants, parce que les hautes chanes des montagnes,
telles que les Pyrnes et les Alpes, forment des enceintes et comme de
grands lacs d'atmosphre spars et distincts; et parce qu'ensuite une
foule de chanes secondaires, telles que les Asturies et les autres
sillons de l'Espagne[125], les Cvennes, les Vosges, les Ardennes, les
Apennins, les Krapatz, le _Dofre_ de Norwge et les montagnes d'cosse,
presque toutes suprieures aux Alleghanys forment d'autres subdivisions
galement caractrises.

Dans la France seule nous avons autant de systmes de vents que de
bassins de rivires principales, telles que le Rhne, la Garonne, la
Loire et la Seine. La Belgique a son systme distinct du ntre par les
Ardennes; elle tire du canal de la Manche un courant d'air, qui
primitivement ouest, puis dvi dans la direction de sud-ouest, y est la
cause de cette humidit qui la rend si fertile et si _pturagre_.

D'autre part, si notre Europe occidentale est plus tempre que
l'orientale, ce peut tre, comme l'a dit Pallas, parce qu'elle est
abrite par les montagnes d'cosse et de Norwge; mais c'est encore
plus parce que les vents les plus gnraux et les plus rgnants sont de
l'ouest et du sud-ouest, et qu'ils y arrivent par la mer, toujours plus
tempre que la terre.

C'est par cette raison que la cte de Norwge diffre totalement de
celle de Sude, et que la temprature de Berghen ne ressemble pas plus 
celle de Stokholm, que la temprature de Londres ne ressemble  celle de
Saint-Ptersbourg: c'est aux vents d'est et de nord-est, originaires de
la Sibrie, que l'orient de l'Europe doit son climat froid, sec et
salubre; et si de hautes montagnes eussent ferm la Russie sur sa
frontire orientale; si quelques remparts eussent abrit la Sibrie vers
la mer du ple, cette contre, ainsi que la Pologne et le pays de
Moscou, ne seraient pas plus froids que le Danemarck et la Saxe.

Cette diffrence de configuration entre l'Europe et l'Amrique-nord, me
parat tre la cause principale, et peut-tre unique, de plusieurs
diffrences mtorologiques que l'on remarque dans les atmosphres de
ces deux continents. L'on y trouve une explication satisfaisante de deux
ou trois phnomnes et problmes singuliers, savoir: par exemple,
pourquoi la quantit de pluie annuelle et moyenne est plus grande aux
tats-Unis qu'en France, en Angleterre, en Allemagne:--Pourquoi la chute
de ces pluies est gnralement plus brusque et leur vaporation ensuite
plus vive en Amrique qu'en Europe:--Pourquoi enfin les vents sont
habituellement plus forts, les temptes et les ouragans plus frquents
dans le premier de ces pays que dans le second: quelques dtails
deviennent ncessaires pour rendre ces faits plus prcis, et leur
solution plus probable et plus persuasive.


 I.

De la quantit de pluie qui tombe aux tats-Unis.

Des observations exactes et multiplies, faites par divers savants
amricains, en diffrents lieux de la cte atlantique, ont dsormais
constat que la quantit annuelle et moyenne de pluie qui tombe aux
tats-Unis est beaucoup plus considrable que dans la plupart de nos
pays d'Europe, en exceptant toutefois certaines localits des pays de
montagnes[126] ou des fonds de golfe. Le tableau suivant en fournit la
preuve. Aucun lieu du _pays d'Ouest_ n'y est mentionn, parce que ce
genre d'observation n'y a pas encore t pratiqu, du moins  ma
connaissance.

                                              pouc. angl.

  A Charlestown (selon Ramsay), en 1795       71-4/5
  Par terme moyen, de 1750-- 1759[127]       41-2/4
  A Williamsburg[128]                         47
  Cambridge, prs Boston[129]                 47-1/2
  Andover (en Massachusets)                   51
  Salem[130]                                  35
  Rutland en Vermont[131]                     41
  Philadelphie[132]                           30

En Europe, au contraire, il ne tombe que les quantits suivantes,
savoir:

                                pouc. fran.

  A Saint-Ptersbourg               12
  Upsal                             14
  Abo                               24
  Londres                           21
  Paris                             20
  Utrecht                           27
  Brest, aucune observation[133].
  Marseille                         20
  Rome                              28-1/2
  Naples                            35
  Alger                             27-1/2
  Padoue                            33
  Bologne                           24
  Vienne                            42

  D'o il rsulte qu'en Europe, par terme moyen,
  il tombe un tiers moins de pluie que dans l'Amrique-nord:
  nanmoins, dans son Mmoire dja
  cit, M. Holyhoke cite vingt villes d'Europe, qui,
  par terme moyen de 20 ans, ont eu 122 jours de
  pluie tandis que Cambridge n'en a eu que         88
  et Salem                                         95

Ainsi plus de pluies en moins de jours indique videmment que les pluies
ont tomb par ondes plus vives et plus fortes en Amrique, par
arrosements plus doux, en Europe; et nous avons vu que les faits sont
conformes  ce raisonnement.


 II.

De l'vaporation et de la scheresse de l'air.

D'autre part, des observations galement exactes et nombreuses attestent
que l'vaporation de ces mmes pluies se fait beaucoup plus vite aux
tats-Unis qu'en Europe, et que par consquent l'air y est
habituellement plus sec et plus agit: Franklin avait dja fait et
publi cette remarque, si contraire aux assertions du docteur
_Paw_[134], en citant l'anecdote d'une bote d'acajou  tiroirs,
excute avec le plus grand soin par le clbre _Nairne_: les tiroirs de
cette bote, justes et mme serrs  Londres, s'taient trouvs trop
lches  Philadelphie, et lorsqu'elle eut t renvoye  Londres, ils
redevinrent justes et serrs comme auparavant. Franklin en avait induit
avec raison une plus grande scheresse  Philadelphie qu' Londres: mais
le cas de ces deux villes tait trop particulier pour en faire une rgle
gnrale: M. J. Williams[135] l'a mieux tablie et dveloppe par les
faits suivans. Il a trouv, par des expriences et des recherches
suivies, que la quantit moyenne d'vaporation pendant 7 annes 
Cambridge prs de Boston

                                         pouc. angl.
  avait t de                             56

  tandis qu'en sept villes d'Allemagne
  et d'Italie, par terme moyen de 20     pouc. fran.
  ans, elle n'a t que de                 46

  il est vrai que les 56 pouces anglais
  se rduisent  54 pouces des ntres,
  moins environ 1/4. Diffrence             7-1/4

Et cependant les villes d'Italie sont sous une latitude bien plus
favorable  l'vaporation que le voisinage de Boston adjacent  l'Ocan.

                                        Jours clairs.
  Dans un an, l'on a eu  Salem           173

  Dans vingt villes d'Europe, l'on en
  a eu                                     64

  Dans ces mmes vingt villes, en        Jours nuageux.
  1785, l'on a eu                         113

  A Cambridge prs de Boston               69

  A Salem, par terme moyen de 7
  ans,                                     90[136]

Ainsi, en termes gnraux, il tombe aux tats-Unis plus de pluie en
moins de jours qu'en Europe, et l'on y compte moins de jours nuageux,
plus de jours clairs, plus d'vaporation qu'en Europe: or, la cause de
ces faits divers me parot absolument univoque et simple; elle existe
dans l'tat particulier de l'atmosphre de chacun des deux continents,
selon la modification que leur configuration respective y apporte.

Si donc aux tats-Unis il pleut davantage qu'en Europe, c'est parce qu'
l'exception du nord-ouest, tous les autres rumbs, surtout les plus
frquents, y viennent de quelque mer, et par consquent arrivent chargs
de vapeurs.

Si les pluies y sont plus vives et plus brusques, c'est parce que les
qualits des vents y sont trs-contrastantes en chaud et en froid, ce
qui est un premier moyen de dissolution; et le mlange de ces courants
froids et chauds, y est frquent, ce qui est une seconde cause
d'abondance et de vivacit de pluie: nos pluies fines et douces y sont
tellement trangres, qu'on les appelle des _pluies anglaises, un temps
anglais_; et lorsque l'on en voit, ce qui arrive quelquefois aprs
l'quinoxe, il est du bon ton de sortir sans parapluie pour s'en faire
mouiller comme des oiseaux d'eau. Or, ce mlange frquent, qui constitue
l'air variable, arrive parce que le pays est presque plat, et que les
vents n'y trouvent aucun obstacle qui les arrte.--Ainsi, la
configuration du sol influe radicalement sur l'abondance et la vivacit
des pluies.

En Europe, au contraire, de hautes montagnes rompant les courants de
l'air, l'atmosphre est plus calme, plus stationnaire; les mlanges de
courants froids et de courants chauds sont moins faciles, moins
frquents; par suite, les dissolutions sont moins vives; les pluies sont
plus lentes, plus douces; l'air reste plus charg de vapeurs et
d'humidit; il y a plus de brouillards et de jours nuageux, etc., et
l'vaporation est plus lente.

Si aux tats-Unis l'vaporation est rapide, c'est encore parce que les
courants sont libres,  raison de la planimtrie gnrale, et parce que
l'un de ces courants, le nord-ouest, vent d'une scheresse extrme,
domine pendant les deux cinquimes de l'anne.

En Europe, au contraire, le grand dominant est le vent d'ouest, et il
est aussi le grand humide.

Enfin, c'est encore cette forte vaporation de l'air aux tats-Unis qui
y cause des roses normes, inconnues dans nos climats temprs. Elles y
sont si fortes en t, que les premires nuits o je couchai dans les
forts dsertes de l'Ohio et de la Wabash, je crus  mon rveil qu'il
pleuvait  verse; et cependant, en considrant le ciel, je le trouvai
clair et serein; bientt je m'aperus que les grosses gouttes qui
tombaient avec bruit de feuille en feuille sur les arbres, n'taient que
la rose du matin, c'est--dire, l'vaporation du jour prcdent,
dissoute et prcipite par la fracheur de l'aube du jour. Enfin, si les
vents y sont plus rapides, et les ouragans plus frquents que dans notre
Europe, l'on peut dire que ce n'est pas seulement parce que le tropique
est plus voisin, mais parce que les courants de l'air ne trouvent sur le
continent aucun point d'appui qui les arrte et les fixe; et si le
chanon de l'Apalache avait 8  900 toises d'lvation, le systme
atmosphrique de tout le bassin d'ouest serait chang.


 III.

De l'lectricit de l'air.

Un dernier point mtorologique sur lequel l'air du continent amricain
diffre encore de celui de l'Europe, est la quantit de fluide
lectrique dont l'air du premier est imprgn dans une proportion
beaucoup plus forte: l'on n'a pas besoin des appareils mcaniques et
artificiels pour rendre ce fait sensible; il suffit de passer vivement
un ruban de soie sur une toffe de laine pour le voir se contracter avec
une vivacit que je n'ai jamais remarque en France: les orages
d'ailleurs en fournissent des preuves effrayantes par la violence des
coups de tonnerre, et par l'intensit prodigieuse des clairs. Dans les
premires occasions o j'eus ce spectacle  Philadelphie, je remarquai
que la matire lectrique tait si abondante, que tout l'air semblait en
feu par la succession continue des clairs; leurs zig-zags et leurs
flches taient d'une largeur et d'une tendue dont je n'avais pas
d'ide, et les battements du fluide lectrique taient si forts qu'ils
semblaient  mon oreille et  mon visage tre le vent lger que produit
le vol d'un oiseau de nuit. Leurs effets ne se bornent point  la
dmonstration, ni au bruit; les accidents qu'ils occasionent sont
frquents et graves. Dans l't de 1797, depuis le mois de juin jusqu'au
28 aot, je comptai, dans les papiers publics, dix-sept personnes tues
par le tonnerre; et feu M. _Bache_, petit-fils de Franklin, auteur du
journal _Aurora_,  qui je fis part de ma remarque, me dit qu'il avait
compt quatre-vingts graves accidents. Ils sont frquents en rase
campagne, surtout sous les arbres; et l'on n'y connat pas assez
l'efficacit des toiles et des taffetas cirs ou vernisss, qui en
pareil cas sont le meilleur prservatif, en mme temps qu'ils
garantissent de la pluie.

Cette abondance du fluide lectrique est une nouvelle preuve de la
scheresse de l'air, de mme que sa moindre quantit en France et en
Europe est une preuve d'humidit: il parat constant que le calorique
est absorb et neutralis par l'eau rduite en vapeur, et qu'alors il ne
dveloppe plus ses proprits naturelles; lorsqu'au contraire l'air est
trs-sec, ft-il d'ailleurs froid, la matire igne qui ne trouve pas 
se combiner surabonde et manifeste sa prsence partout o le lui
permettent ses lois. Ce doit tre l'une des raisons pour lesquelles la
vgtation une fois dveloppe est bien plus active aux tats-Unis qu'en
France; et l'on ne peut pas dire que la chaleur de la saison ou du
tropique soit une cause ncessaire de l'abondance du fluide lectrique
ou ign, puisqu'il n'est jamais plus abondant que par le froid vent de
nord-ouest, et que d'aprs les observations des savants russes Gmelin,
Pallas, Muller et Georgi, etc., l'lectricit est d'une abondance
excessive dans l'air glacial et sec de la Sibrie[137]..... Ainsi la
configuration plane de l'Amrique, en occasionant la rapidit des
courants de l'air, la clrit de l'vaporation de l'eau et la
scheresse de l'atmosphre, devient une cause primordiale de l'abondance
de l'lectricit.

J'ajoute une remarque qui peut avoir son importance en physiologie. Il
est connu que les brouillards et l'humidit sont une cause constante et
fconde de maladies; qu'ils occasionent spcialement les catarrhes, les
rhumes, les rhumatismes, c'est--dire, l'obstruction et l'atonie de tout
le systme vasculaire; qu'ils produisent des fivres d'espces varies,
mais toutes avec le symptme commun de frisson, auquel succde une vive
chaleur. Or, si l'effet de l'humidit, soit en gouttes d'eau, soit en
vapeurs, est d'attirer et de s'approprier le fluide _lectrique_ ou
_ign_, de le soutirer des corps dans lesquels il est engag; si ce
fluide _lectrique_ ou _ign_ dans notre organisation est un des
principes de la vie, un des agents de la circulation du sang et des
autres humeurs; s'il est surtout l'un des principes constituants,
peut-tre le principe radical du fluide _nerveux_, ne peut-on pas
conclure que c'est en nous soustrayant ce principe de la vie, que l'eau
en gouttes ou en vapeurs nous devient si nuisible? Que c'est en
l'aspirant de notre tissu cellulaire et de nos nerfs qu'elle les
_paralyse_, les rduit  l'atonie,  l'obstruction passagre ou durable,
selon la force et la dure de l'action; et alors, outre l'indication du
prservatif, celle du remde ne serait-elle pas de trouver le moyen de
restituer ce feu par un procd inverse, de la mme espce: les
fomentations, les frottements de corps chauds, mme des fers de
tailleurs, ont un effet confirmatif de cette ide; mais il reste 
dcouvrir une opration plus radicale, plus chimique, qui appelle les
talents et les expriences des gens de l'art[138].




CHAPITRE XI.

     Conclusion: la lune influe-t-elle sur les vents? Action du soleil
     sur tout leur systme, et sur le cours des saisons. Changements
     oprs dans le climat par les dfrichements.


Je n'ai fait aucune mention jusqu'ici des influences que quelques
physiciens attribuent  la lune sur l'atmosphre et sur le cours des
vents. Cette opinion, jadis trs-accrdite, mais qui chez les anciens
appartint plus  l'astrologie qu' l'astronomie et  la physique, s'est
renouvele dans ces derniers temps avec des moyens plus capables de lui
acqurir des partisans: raisonnant par analogie aux mares, l'on a dit
que puisque la lune tait la cause du flux et du reflux de l'Ocan,
puisqu'elle exerait sur la surface liquide du globe une pression qui la
refoulait, cette pression ne pouvait avoir lieu sans l'intermdiaire de
l'atmosphre, qui par consquent devait avoir aussi son flux et reflux,
et de l toute une thorie des vents; mais parce que toute thorie,
quelque plausible qu'elle soit, finit par n'tre qu'un roman si les
faits ne viennent  son secours, il a fallu produire des faits en
preuve, et c'est la tche qu'a entreprise l'un de nos plus habiles
naturalistes, M. Lamarck; quelle sera l'issue de ses recherches n'est
pas ce que j'entends prjuger; je remarquerai seulement que l'on ne peut
refuser de l'estime  la mthode qu'il a adopte: en publiant un
annuaire mtorologique, et prdisant une anne d'avance les vents et la
temprature que les _constitutions_ borales ou australes de la lune
doivent dterminer, M. Lamarck a soumis son systme  l'preuve la plus
loyale comme la plus dlicate: chaque mois, chaque quartier, tout
observateur peut comparer les rsultats au pronostic nonc; cette
comparaison devient mme un complment ncessaire  joindre au travail
de M. Lamarck, et l'on a droit d'attendre que l'historique d'une anne
coule soit insr au calendrier de l'anne suivante; je le rpte,
quelle que soit l'issue de ce travail, il n'en aura pas moins le mrite
d'avoir dmontr une vrit; car lors mme qu'il en rsulterait contre
son but, que le systme gnral, ou que certains systmes particuliers
de vent sont indpendants de la lune, cette vrit ngative n'en serait
pas moins un rsultat trs-prcieux, et n'en aurait pas moins toute
l'utilit que comporte son sujet; j'en appelle au lecteur lui-mme, dans
les diverses branches de nos connaissances, ou plutt de nos opinions,
combien d'erreurs seraient dissipes, si nous acqurions beaucoup de
vrits ngatives?

Dans le cas prsent, mon opinion s'tait dja nourrie de trop de faits
antrieurs pour demeurer indcise; mais et-elle d ne se former que
d'aprs les rsultats de l'exprience dont je parle, il me serait
impossible de reconnatre  la lune aucune action immdiate ou sensible
sur le systme gnral des vents. Je ne prtends point nier que cette
plante soit la cause du flux et du reflux de l'Ocan; mais en admettant
comme prouve toute hypothse de pression de sa part, rien n'est encore
prouv pour les vents; car l'ocan arien peut subir une pression qui
roule sur sa masse, sans que ses mouvements intestins en soient drangs
ni affects; de mme que l'ocan aqueux subit son balancement sans que
les courants intrieurs en soient troubls ni changs. L'effet des
mares ne se marque, ne se sent bien que sur les rivages, c'est--dire
 l'interruption du liquide homogne, et  son choc contre des masses et
des niveaux trangers: or l'ocan arien, rond comme le globe, n'a rien
de semblable: l'ondulation, s'il y en a, roule sur sa surface, et la
vaste lame atmosphrique qui ne rencontre ni cueils, ni rivages, court
mollement sans prouver de ressac. Si les vents, ces courants d'air si
variables, si divers, dpendaient de la lune, ils devraient, comme les
mares, tre corrlatifs  ses phases; ils devraient avoir une marche
priodique soumise  la rgularit ou aux anomalies de cette plante, et
l'on n'aperoit rien de tel; dans ces changements de temps journellement
annoncs par les almanachs et attendus par le vulgaire pour chaque
quartier, sur vingt exemples, quinze sont en dfaut; et il ne serait pas
tonnant, vu le petit nombre des chances, qu'il en russt davantage
sans produire rien de plus concluant. Sur la mer mme, o l'on prtend
que les rgles sont plus fixes, les marins impartiaux conviennent que
les changements de temps n'ont rien de fixe, rien de rgulier; que c'est
bien plutt  l'approche des terres, au voisinage des caps,  l'entre
ou  la sortie de certains parages, qu'il faut rapporter leurs causes;
enfin, les astronomes reconnaissent que la priode mme de 19 ans, qui
ramne les mmes positions lunaires, ne ramne pas la moindre
ressemblance dans le cours ni dans la succession des vents: de manire
que rien n'tablit, rien ne prouve une action immdiate et sensible de
la lune sur ces courants de l'air.

Il n'en est pas ainsi de l'action du soleil qui se manifeste, et dans
leur formation premire, et dans leurs mouvements gnraux ou partiels,
enfin jusque dans leurs irrgularits toujours occasiones par les
degrs divers et variables de chaleur que sa prsence ou son loignement
excite sur les mers et sur les continents, et par les circonstances
topographiques des montagnes plus ou moins leves, des terrains plus ou
moins nus ou boiss qui empchent ou permettent le passage des vents.
C'est le soleil qui, plac  l'quateur, y tablit d'abord le grand
courant du vent alis qui influence tous les autres, et qui comme le
cours de l'astre, est dirig de l'est vers l'ouest, non par l'effet
mcanique de la rotation du globe qui laisserait en arrire son
enveloppe arienne, mais parce que le soleil tablit sous sa
perpendiculaire un foyer de chaleur qui sans cesse anticipe avec lui de
l'est sur l'ouest, et qui est immdiatement remplac par la colonne
d'air frais laisse en arrire, aspire et courant aprs lui: de l
cette particularit du vent alis toujours plus vif  midi, c'est--dire
au moment de la plus grande chaleur, et se relchant vers minuit: le
soleil passe-t-il au tropique du sud, la zone alise s'y porte avec lui,
et dlaisse d'un nombre gal de degrs le nord de la ligne quinoxiale.
Le soleil revient-il au tropique du nord, l'alis y revient  sa suite
et resserre son lit austral dans la mme proportion. Sur l'ocan
Pacifique, ce courant suit des lois plus rgulires que partout
ailleurs, parce que l'action du soleil est plus gale, plus uniforme,
sur l'immense surface de cette mer; mais parce que les terres sont
susceptibles d'un degr de chaleur plus lev que les eaux, cette action
change  l'approche des continents, et avec elle, le courant de l'air se
modifie prs des ctes de l'Inde, de l'Afrique et de l'Amrique
mridionale, selon leur gisement, leur configuration, et selon la
manire dont y agit le soleil; ainsi, parce qu'en t ses rayons
frappent verticalement tout le bassin du Gange, il s'tablit  l'orient
de la chane des Gtes, sparant le Malabar du Coromandel, un foyer de
chaleur et d'aspiration qui occasione le courant appel _mousson_ d't:
ce courant est _sud-ouest_ pluvieux, orageux, et chaud sur le pays de
Malabar, parce qu'il vient de la mer arabico-africaine; tandis que sur
le pays de Coromandel il est _nord-ouest_, sec et frais, parce qu'il a
pass par-dessus la rgion leve des Gtes o il s'est purg de pluie
et de chaleur[139].

En hiver au contraire, lorsque l'atmosphre indienne est rafrachie par
l'loignement du soleil, une autre _mousson_ a lieu dans la direction de
nord-est, parce qu'alors les montagnes neigeuses du Tibet versent leur
couche d'air froid sur le plat pays et sur le golfe du Bengale, dont
l'air moite et lger ne leur offre qu'un vide relatif sans rsistance.

D'autre part sur l'Atlantique, entre l'Afrique et le Brsil, un
mcanisme semblable produit des effets diffrents, parce que les
circonstances gographiques diffrent: le continent africain n'ayant
aucunes hautes montagnes sous l'quateur, n'appelle imprieusement aucun
grand courant d'air sur sa surface; seulement ses rivages aspirent
jusqu' la distance de 80 ou 100 lieues, l'air qui est ncessaire au
foyer dont ils sont le sige, et le vent alis ne prend son cours que
hors de cette sphre littorale.

L'Amrique, au contraire, prouve et cause des incidents diffrents et
divers:

1 Par la configuration singulire de ses deux continents qui forment
comme deux grandes les;

2 Par le grand vide ou cul-de-sac qui se trouve entre ces deux
les-continents;

3 Par l'isthme montueux de Panama qui fait le fond de ce cul-de-sac, et
lie les deux Amriques;

4 Enfin par la chane de ses montagnes, les plus hautes du globe, qui
courant au bord de l'ocan Pacifique par le Chili, le Prou, l'isthme de
Panama, le Mexique, etc., laissent  l'est un immense pays plat, tandis
qu' l'ouest elles n'ont pour rivage qu'une pente aussi haute qu'elle
est rapide.

De cette constitution topographique, il rsulte relativement 
l'Amrique mridionale, que le soleil, frappant verticalement pendant 6
mois[140] ce continent sur sa plus grande largeur, tablit sur tout le
pays  l'orient des Andes, c'est--dire sur le Brsil, l'Amazone, etc.,
un foyer d'aspiration qui redouble de ce ct l'activit du vent alis
venant de la mer. Ce foyer tend mme son action par-del et au nord de
l'quateur, et il y fait dvier et incliner, sous une direction de
nord-est, l'alis qui alors apporte sur la Guyane toute l'humidit de
l'Atlantique. La chane des Andes est le point commun o viennent
aboutir tous ces vents: et parce que son extrme lvation leur ferme
tout passage sur l'ocan Pacifique, ils accumulent leurs nuages sur son
flanc oriental; aussi les provinces de _Cuyo_, de _Tucuman_,
d'_Arequipa_, sont-elles alors un thtre renomm de pluies, de
tonnerres et de chaleurs excessives; tandis que le revers occidental des
Andes, le Chili, jouit d'un ciel clair et tempr sous l'influence des
vents que nous appelons _sud-ouest_, mais qui sont le vritable
nord-ouest des pays situs par-del l'quateur[141]. Ces vents qui
grimpent aussi sur les Andes, contribuent  obstruer le passage de ceux
de la partie d'est; aussi l'historien rcent du Chili[142] observe-t-il
que les vents d'est passent si rarement jusqu' ce pays, que l'on ne
cite d'ouragan de ce rumb qu'en l'anne 1633. Par consquent il faut que
les deux courants d'air opposs se heurtent l'un l'autre, s'lvent
ensemble dans la rgion suprieure o ils sont condenss, et sans doute
replis en d'autres courants qui glissent ou se reversent dans les
rgions moyennes et infrieures.

Par inverse, lorsque le soleil repasse l'quateur, et s'avance  son
nord jusqu'au znith de la Havane et du centre du golfe de Mexique, sa
proximit excite sur le continent septentrional d'Amrique un foyer de
chaleur et d'aspiration qui dtourne et attire de ce ct le courant
alis, et cela avec d'autant plus de puissance, que le foyer de
l'Amrique mridionale s'teint ou languit par l'loignement de l'astre:
de l l'empitement des vents d'est aprs le solstice, jusque vers les
30 et 32 nord, par les parallles de la Gorgie et presque de la
Caroline-sud: et de l  la suite de leur courant dominateur, l'_afflux_
des vents de la zone tempre, qui se portent vers la zone polaire avec
les circonstances dveloppes plus haut: ainsi le soleil se montre sans
cesse le rgulateur suprme, s'il n'est pas l'unique, de tout le systme
des vents, soit dans leur cration, soit dans leurs mouvements; et sa
puissance se manifeste ou s'indique jusque dans l'irrgularit apparente
ou vraie de leur rotation annuelle, et dans la marche singulire que
suivent les saisons aux tats-Unis, marche qui drive uniquement de
celle des vents.

En effet, il est remarquable que, dans un pays o les froids sont si
rigoureux, l'hiver soit cependant plus tardif, plus lent  s'tablir
qu'en Europe: chez nous, par les 45 et mme par les 42 de latitude, 
peine la mi-octobre est-elle arrive, que les brouillards, les pluies,
et des geles presque journalires bannissent pour quatre et cinq mois
les beaux jours: en Amrique, au contraire, la mauvaise saison ne
commence rellement, le ciel ne se gte  demeure, mme dans les tats
du Nord, que peu de temps avant le solstice d'hiver (mi-dcembre), et il
faut trois ou quatre tentatives, trois ou quatre grandes crises dans
l'air pour que les vents boraux parviennent  changer la temprature
gnrale, en chassant les vents mridionaux qui la protgent et
l'entretiennent.

La premire de ces crises arrive rgulirement  l'quinoxe d'automne
dans les 10 jours qui prcdent ou dans les 10 qui suivent le passage du
soleil  l'quateur. A cette poque, il y a toujours un _coup de vent_
gnral de la partie de _nord-est_  _nord-ouest_: et cela, comme je
l'ai dit, parce que l'atmosphre borale se reverse dans l'espace que le
soleil abandonne et cesse de dilater: ce coup de vent est pour ainsi
dire le premier flot de la grande mare _smestrale_ de l'_ocan
arien_: il est accompagn de pluies qu'apportent les flots de cet
_ocan_, lesquels dans leurs ondulations et leurs tournoiements ont
balay la surface des mers. Ces pluies, par leur vaporation, causent
dans l'atmosphre un premier refroidissement qui commence  calmer les
chaleurs de l't, et qui,  partir de la ligne du _Patapsco_ sur la
cte atlantique, et de la ligne de l'Ohio dans le pays d'ouest,
occasione les premires geles de la saison. Ces geles ne se font pas
sentir dans le plat pays du sud, par-del les lignes du Potomac et de
l'Ohio; dans le nord et dans les montagnes elles htent la maturit du
mas en dpouillant de leurs graines paisses ses pis, qui se trouvent
exposs  toute l'action du soleil. L'quilibre de l'air ne tarde pas de
se rtablir: les vents de _sud-ouest_ et d'ouest reprennent leur cours,
et ramnent des chaleurs quelquefois aussi fortes qu'en t, auxquelles
il faut attribuer l'apparition priodique, et la force accidentelle des
fivres automnales.

Une seconde crise arrive du 15 au 20 octobre, c'est--dire quand le
soleil s'est dja avanc de 20  25 degrs au sud de l'quateur. Alors
se fait un second coup de vent, encore de nord-est  nord-ouest, comme
si le soleil, par quelque position particulire, causait une nouvelle
rupture d'quilibre dans l'atmosphre, et comme si en effet, devenu
vertical au grand cap oriental de l'Amrique mridionale, compris entre
San-Roquo et San-Augustino, il dterminait tout  coup le courant alis
 doubler ce cap, et  se jeter sur la cte du Brsil qui, par sa
retraite, favorise un plus vif panchement. Avec ce coup de vent,
nouvelles pluies, nouvelle vaporation, nouveau refroidissement,
nouvelle poque de geles, qui pour cette fois s'tendent jusqu'en
Caroline et en Gorgie: ds lors l'hiver s'annonce sur tout le
continent. Ces geles fltrissent les feuilles dans les forts, et de ce
moment la verdure prend des nuances de violet, de rouge mat, de jaune
ple, de brun mordor, qui au dclin de l'automne donne aux paysages
d'Amrique un clat et un agrment que les ntres n'ont pas. Les vents
de nord-est et de nord-ouest deviennent plus frquents; le sud-ouest
perd de sa vigueur et dcline vers l'ouest; l'air devient plus frais,
mais le ciel reste clair; le soleil est toujours chaud au milieu du
jour, et vers novembre, reparat une srie de beaux jours, appels l't
_sauvage_ (_Indian-summer_): c'est ce que nous appelons en France l't
de la Saint-Martin; mais il est devenu si rare et si court, que nous
n'en parlons plus que par tradition.

Une troisime crise plus longue, plus opinitre, a lieu vers la fin de
novembre; les pluies et les geles se multiplient, les feuilles tombent,
les nuits deviennent plus longues, la terre plus froide; les vents de
nord-ouest _prennent pied_, comme disent les marins; mais les
brouillards n'existent pas comme chez nous; il n'y a pas l de
_hanging-month_ (_mois de pendaison_), comme en Angleterre; le ciel est
serein, surtout dans le nord: novembre et une partie de dcembre se
passent en _gels_ et en _dgels_. Vers la mi-dcembre, la glace et la
neige s'tablissent en Vermont, en Maine, en New-Hampshire, et
s'tendent successivement comme un voile jusqu'aux terres hautes de
New-York; janvier amne souvent un dgel, mais il est suivi d'un froid
plus violent. En fvrier, arrivent les plus grandes neiges, et les
froids les plus piquants;  l'intensit prs, la marche de tous ces
phnomnes est la mme en Pensylvanie, en Maryland et en Virginie:
Ramsay observe que mme en Caroline, fvrier _est le tueur d'orangers_,
et cela, parce qu'aprs quelques jours chauds-moites, par vents de
_sud-est_ et de _sud_, revient subitement le nord-ouest, plus violent.
Mars, c'est--dire le temps qui approche de l'quinoxe du printemps, est
temptueux et froid, avec des ondes ou giboules de neiges qu'amnent
les vents de nord-est et de nord-ouest. Il semblerait que le retour du
soleil en de de l'quateur dt ramener promptement les chaleurs; mais
la prdominance des vents de nord-est  cette poque, la continuation du
nord-ouest devenu plus temptueux, le refroidissement de la terre par
les neiges et les fortes geles, retardent tellement la vgtation,
qu'avril tout entier s'coule dans la mme nudit de sol que mars: ce
n'est que dans les premiers jours de mai, mme en Virginie, par les
36e et 37e degrs, que les forts se revtent de feuilles: cas
d'autant plus tonnant, que les rayons du soleil dans le milieu du jour
y sont d'une ardeur insupportable ds la mi-avril: et que la diffrence
de saison avec le Canada n'est pas de dix jours; la feuillaison ayant
lieu, mme  Qubec, avant le 15 mai, 25 jours seulement aprs la
dbcle des glaces et des neiges[143], en sorte que le changement de
saison se fait  la manire d'une dcoration de verdure ou de frimas qui
s'tend ou se replie sur une scne de 300 lieues d'tendue. D'o il
rsulte que, selon une remarque ds long-temps faite par les Europens,
il n'y a point de printemps aux tats-Unis, et que l'on y passe
brusquement d'un froid rigoureux  des chaleurs violentes avec les
circonstances bizarres d'un vent glacial, d'un soleil brlant, d'un
paysage d'hiver et d'un ciel d't: lorsque enfin la vgtation a
clat, elle suit la marche la plus rapide; les fruits succdent
promptement aux fleurs[144], et mrissent plus vite que chez nous. Alors
que le soleil au plus haut de l'horizon chauffe tout le continent, les
vents du quart de nord sont comprims par les vents de sud et de
sud-ouest; juin amne les chaleurs les plus vives: juillet les chaleurs
les plus longues avec les orages les plus frquents: aot et septembre
les chaleurs les plus accablantes,  cause des calmes qui les
accompagnent: et si dans aucun de ces mois il y a trois semaines de
scheresse; l'ardeur est si forte que Belknap, Rush et d'autres
crivains, assurent que le feu prend spontanment dans les marais et
dans les forts[145]: comme je ne conois pas cette ignition spontane,
je ne puis ni l'admettre ni la rejeter, et en attendant qu'elle me soit
dmontre par le raisonnement ou par les faits, je l'attribue aux
tonnerres ou  la ngligence des voyageurs qui n'teignent point ou qui
teignent mal les feux que chaque nuit ils allument  l'endroit de leur
bivouac dans les bois.

L'quinoxe arrive enfin, et la srie des phnomnes que j'ai dcrits
recommence, toujours varie dans ses dtails, mais assez uniforme dans
la gnralit du systme, lequel consiste  ramener en hiver les vents
de nord-est et de nord-ouest, qui sont la cause majeure du
refroidissement de l'air;  reproduire en t les vents de sud et de
sud-ouest, qui sont la cause radicale des chaleurs, des calmes, des
orages:  passer des chaleurs aux froids par les vents du couchant
pendant l'automne, qui est le soir et le _couchant_ de l'anne; et par
les vents de la partie d'orient pendant le printemps, qui est le matin
ou l'_orient_ de l'anne: distribuant ainsi  ce pays, dans le cours
d'une rvolution complte du soleil, quatre mois de chaleur, cinq mois
et presque six de froid et de temptes; et seulement deux ou trois mois
de temps modr.

Depuis quelques annes on a gnralement fait la remarque, aux
tats-Unis, qu'il s'oproit dans le climat, des changements partiels
trs-sensibles et qui se manifestaient en proportion des dfrichements,
c'est--dire du dboisement des lieux. Dans tout le Canada, dit
Liancourt, l'on observe que les chaleurs de l't deviennent plus fortes
et plus longues, et les froids de l'hiver plus modres.--Ds 1749, le
docteur Peter Kalm avait recueilli le mme fait. En 1690, Lahontan
crivait: Je partis de Qubec, et je fis voile le 20 novembre; ce qui
ne s'tait jamais vu auparavant. Et en effet, les registres du commerce
constatent, comme je l'ai dja dit, que vers 1700, les assurances pour
la sortie des eaux du Saint-Laurent, taient closes au 11 novembre, et
maintenant elles ne le sont qu'au 25 dcembre.

L'historien de Vermont, M. S. Williams, cite une foule de faits 
l'appui de ce-phnomne: Lorsque nos anctres, dit-il[146], vinrent en
_New-England_, les saisons et le temps taient uniformes et rguliers:
l'hiver s'tablissait vers la fin de novembre et continuait jusqu' la
mi-fvrier. Pendant cette dure, il rgnait un froid clair et sec, sans
beaucoup de variation. L'hiver finissoit avec fvrier; et lorsque le
printemps arrivait, il venait tout  coup et sans nos variations
brusques et ritres du froid au chaud et du chaud au froid. L't
tait trs-chaud, touffant; mais il tait born  six semaines:
l'automne commenait avec septembre: toutes les rcoltes taient closes
 la fin du mois. Aujourd'hui cet tat de choses est trs-diffrent dans
la partie de la _Nouvelle-Angleterre_, habite depuis lors: les saisons
sont totalement changes; le temps est infiniment plus variable; l'hiver
est devenu plus court, et interrompu par des dgels subits et forts. Le
printemps nous donne une fluctuation perptuelle du froid au chaud, du
chaud au froid, extrmement fcheuse  toute la vgtation: l't a des
chaleurs moins violentes, mais elles sont plus prolonges; l'automne
commence et finit plus tard; et les moissons ne sont acheves que dans
la premire semaine de novembre: enfin, l'hiver ne dploie sa rigueur
qu' la fin de dcembre.

Tel est le tableau curieux de la partie nord.

Pour les tats _du milieu_, le docteur _Rush_ prsente en Pensylvanie
des faits parfaitement semblables[147]. Selon nos vieillards, dit-il,
le climat a chang. Les printemps sont plus froids; les automnes plus
longues, plus chaudes; les bestiaux paissent un mois plus tard: les
rivires glent plus tard, et restent moins long-temps scelles, etc.

Dans la Virginie, M. Jefferson (p. 17) dit galement: Il parat qu'il
se fait un changement trs-sensible dans notre climat. Les chaleurs
ainsi que les froids sont moindres qu'autrefois, au rapport de personnes
qui ne sont pas encore fort ges: les neiges sont frquentes, moins
abondantes.

Enfin moi-mme, dans tout le cours de mon voyage, tant sur la cte
atlantique que dans le pays d'ouest, j'ai recueilli les mmes
tmoignages: sur l'Ohio,  Gallipolis,  Washington de Kentucky, 
Francfort,  Lexington,  Cincinnati,  Louisville,  Niagara,  Albany,
partout l'on m'a rpt ces mmes circonstances; _des ts plus longs,
des automnes plus tardives, et les rcoltes aussi retardes; des hivers
plus courts, des neiges moins hautes, moins durables, mais non pas des
froids moins violens_; et dans tous les nouveaux tablissements l'on
m'a dpeint ces changements non comme graduels et progressifs, mais
comme rapides et presque subits, proportionns  l'tendue des
dboisements.

Un mouvement sensible dans le climat des tats-Unis est donc un fait
hors de contestation; et lorsqu'aprs en avoir fourni les preuves, le
docteur Rush, frapp de la rigueur de plusieurs hivers depuis huit ans,
lve des doutes sur les rcits des anciens, sur la prcision de leurs
observations, faute de thermomtres, ces doutes disparaissent devant la
multitude des tmoignages et des faits positifs. La cause de ce
changement, sans avoir un gal degr d'vidence et de certitude, en a
cependant un de vraisemblance capable d'obtenir l'assentiment. L'opinion
de M. Williams, qui l'attribue au dboisement du sol et aux grandes
clairires que les dfrichements ont ouvertes dans les forts, me parat
d'autant plus raisonnable qu'elle explique le fait par l'analyse de ses
circonstances.

Dans tout canton, dit-il[148], o l'on abat les bois pour tablir la
culture, l'air et la terre subissent en deux et trois ans des
changements considrables de temprature:  peine le colon a-t-il
clairci quelques arpents de la fort, que la terre expose  toute
l'ardeur des rayons solaires s'imprgne  dix pouces de profondeur,
d'une chaleur plus forte de 10  11 de Fahrenheit (5 de Raumur) que le
terrain qui est couvert de bois. M. Williams a dduit cette valuation
de quelques expriences qu'il a pratiques en cette vue. Ayant plong le
23 mai 1789 deux thermomtres, l'un dans le sol d'un champ cultiv et
nu, l'autre dans le sol de la fort ou bois environnant, mme avant que
les feuilles fussent closes, tous les deux  dix pouces de profondeur,
il trouva:

  poq. de l'obs.| Chal. dans le ch. |Chal. dans la for.|  Diffrence.
                 | Fah.     R.      |  Fah.    R.     | Fah.   R.
  Mai.       23  | 50        9-1/4   | 46        6-1/2  |  4      2-3/4
             28  | 57       11-1/3   | 48        7-1/3  |  9      4
  Juin.      15  | 64       14-1/2   | 51        8-1/2  | 13      6
             27  | 62       13-1/2   | 51        8-1/2  | 11      5
  Juillet.   16  | 62       13-1/2   | 51        8-1/2  | 11      5
             30  | 65-1/2   15       | 55-1/2   10-1/4  | 10      5-1/4
  Aot.      15  | 68       16-1/3   | 58       11-2/3  | 10      4-2/3
             31  | 59-1/2   12-1/2   | 55       10-1/2  |  4-1/2  2
  Sept.      15  | 59-1/2   12-1/2   | 55       10-1/2  |  4-1/2  2
  Octob.      1  | 59-1/2   12-1/2   | 55       10-1/2  |  4-1/2  2
             15  | 49        7-2/3   | 49        7-2/3  |  0      0
  Novemb.     1  | 43        5       | 43        5      |  0      0
             16  | 43-1/2    5-1/6   | 43-1/2    5-1/6  |  0      0

D'o il rsulte qu'en hiver la temprature du sol couvert et celle du
sol dcouvert, se trouvent au mme degr de froid; mais en t la
diffrence devient d'autant plus grande que la chaleur de l'air est plus
forte; ce qui concide trs-bien, 1 avec la remarque d'_Umfreville_,
qui dit qu' la baie de _Hudson_, la terre, aux endroits dcouverts,
dgle de 4 pieds, et seulement de 2 pieds sous les bois; 2 avec celle
de Belknap, qui rapporte que dans le New-Hampshire, la neige disparat
des champs cultivs ds le mois d'avril, parce que le soleil a dja
assez de force vers midi pour la fondre; mais qu'elle persiste jusqu'en
mai dans les lieux boiss, quoique sans feuilles, o elle est protge
par l'ombre des branches, des troncs, et la fracheur gnrale de l'air.
Cela rend encore trs-bien raison de l'ancien tat des choses expos par
M. Williams, c'est--dire, de la dure des hivers, alors plus gale et
plus longue, et des neiges plus abondantes et plus hautes
qu'aujourd'hui.

Or, continue cet observateur, les 10 (4-1/2 R.) de chaleur ajouts au
sol dcouvert, se communiquent  l'air qui est en contact.--Et j'ajoute
que par cela mme, cet air chauff se lve de suite, et fait place  un
autre latral venant des bois, ce qui augmente considrablement la masse
d'air chaud.

2 Le dboisement cause l'vaporation des eaux et le desschement du
terrain, ainsi que l'on en fait journellement la remarque dans toutes
les parties des tats-Unis o des ruisseaux se tarissent, et o des
marais et swamps sont mis  sec.--Raison nouvelle de diminution de
fracheur et d'accroissement de chaleur dans l'atmosphre.

3 Le dboisement caus la diminution trs-sensible de la dure et de
l'abondance des neiges, qui couvraient, il y a moins d'un sicle, toute
la Nouvelle-Angleterre, pendant trois mois non interrompus,
c'est--dire, depuis les premiers jours de dcembre jusqu'aux premiers
jours de mars; et tel est encore le cas de la partie boise, tandis que
maintenant, dans la partie cultive, elles ne sont ni aussi durables, ni
aussi hautes, ni aussi continues.

4 Enfin, il y a dans les vents, continue M. Williams, un changement
trs-marqu: l'ancienne prdominance des vents d'ouest parat diminuer
chaque jour, et les vents d'est gagnent en frquence et en tendue de
domaine. Il y a cinquante ans,  peine pntraient-ils  trente ou
quarante milles du rivage de la mer (dix  treize lieues); maintenant
ils se font sentir trs-souvent au printemps,  soixante milles, et mme
jusqu' nos montagnes distantes de soixante-dix et quatre-vingts milles
(vingt-sept lieues) de l'Ocan. L'on s'aperoit fort bien qu'ils
avancent exactement  mesure que le pays se dfriche et se dboise.--Ce
qui vient encore de ce que le sol dcouvert, tant plus chauff, attire
mieux ou admet plus facilement l'air de la cte atlantique.

M. Jefferson cite un fait parfaitement semblable en Virginie: Les
brises de l'est et du sud-ouest[149], dit-il, page 10, paraissent
pntrer par degrs plus avant dans le pays.... Nous avons des habitants
qui se souviennent du temps o elles ne passaient pas
_Williams-burg_;--maintenant elles sont frquentes  Richmond (soixante
milles plus loin), et elles se font sentir de temps en temps jusqu'aux
montagnes. A mesure que les terres se dfricheront, il est probable
qu'elles s'tendront plus loin dans l'ouest.

Il faut donc attribuer le changement qui s'opre dans le climat des
tats-Unis  deux circonstances majeures, 1 au dboisement du sol, et
aux clairires perces dans la fort continentale, lesquels produisent
une masse d'air chaud qui s'augmente chaque jour.

2 A l'introduction des vents chauds par ces clairires; ce qui dessche
plus rapidement le pays et chauffe davantage l'atmosphre: par
consquent il se passe en Amrique ce qui a lieu dans notre Europe, et
sans doute dans l'Asie et dans tout l'ancien continent, o l'histoire
nous reprsente le climat comme beaucoup plus froid jadis qu'il n'est
aujourd'hui. Horace et Juvnal nous parlent des glaces annuelles du
Tibre, qui maintenant ne gle jamais. Ovide nous peint le Bosphore de
Thrace sous des traits que l'on ne reconnat plus; la Dacie, la
Pannonie, la Crime, la Macdoine mme, nous sont reprsentes comme des
pays de frimas gaux  ceux de Moscow, et ces pays nourrissent
maintenant des oliviers et produisent d'excellents vins: enfin notre
Gaule, du temps de Csar et de Julien, voyait chaque hiver tous ses
fleuves glacs de manire  servir de ponts et de chemins pendant
plusieurs mois; et ces cas sont devenus rares et de bien courte
dure[150].

Nanmoins, je ne puis partager l'opinion de M. Williams sur la
diminution qu'il suppose tre arrive dans l'intensit du froid depuis
le sicle dernier. Quelque plausible que soit son raisonnement pour
prouver que le froid de 1633, avec les mmes accidents, fut plus fort
que celui de 1782, et qu'ils furent tous deux le _maximum_ connu, ce
raisonnement n'est qu'une hypothse qui ne peut suppler au dfaut
d'observation thermomtrique en l'anne 1633. (Les thermomtres n'ont
t usits en Amrique que vers 1740.) L'on a surtout le droit de
rcuser son hypothse, si, comme je crois l'avoir prouv, le vent de
nord-ouest est l'agent radical du froid sur ce continent: rien n'indique
que le caractre de cet agent ait d changer; l'on est de plus autoris
 nier cette diminution d'intensit du froid  raison de l'analogie
d'une exprience prcise du docteur Ramsay. Ce mdecin ayant compar les
observations du docteur Chalmers, continues de 1750  1759 avec les
siennes propres, faites de 1790  1794, n'a trouv qu'un demi-degr de
diffrence dans l'intensit du chaud: or, un demi-degr de Fahrenheit,
valant moins d'un quart de Raumur, est une si petite quantit que l'on
ne peut l'attribuer qu' la diffrence des instruments; et si la chaleur
qui devrait crotre n'a pas vari, il est naturel de penser que le froid
reste le mme: il me semble donc que les seules circonstances dmontres
quant  prsent sont, _les hivers plus courts, les ts plus longs, les
automnes plus tardives_, sans que les froids aient perdu de leur
vivacit; et c'est ce que les dix dernires annes ont assez bien
prouv. M. Mackenzie[151], qui confirme les changements dont j'ai parl,
leur cherche une cause secrte et inhrente au globe, parce qu'il a vu
ces changements se montrer en des lieux o le dfrichement n'a pas
encore eu lieu; mais si ces lieux, qu'il ne dsigne pas, se trouvent en
Canada, ils viendraient eux-mmes  l'appui de la thorie que je
propose, puisqu'il suffirait que certains rideaux de bois situs sur des
crtes de montagnes et de sillons eussent t coups en certains cantons
de Kentucky et de Genesee, pour que des courants considrables du vent
de sud-ouest se fussent introduits dans l'intrieur du haut et bas
Canada. L'on n'a point jusqu' nos jours donn assez d'attention  cette
marche des courants ariens qui vont rasant la terre, ni aux effets qui
en rsultent; mais l'exprience et l'observation finiront par prouver
qu'ils jouent dans les tempratures locales comme dans les tempratures
gnrales, un rle bien plus influent qu'on ne l'a pens[152].
D'ailleurs, je ne conteste point la possibilit de toute autre cause
qui, comme  M. Mackenzie, me serait inconnue.

Une question d'un intrt plus grand, est de savoir si le climat des
tats-Unis s'est amlior par ces changements; et cette question se
trouve presque rsolue par la comparaison que M. Williams a prsente de
l'tat actuel  l'tat ancien, ce qui n'est pas le ct le plus
favorable. Malheureusement les observations des mdecins confirment ce
rsultat: le docteur Rush, dont les recherches sur le climat de
Pensylvanie sont le fruit d'une correspondance tendue avec ses
confrres, ne peut s'empcher de dclarer que les fivres bilieuses
suivent partout l'abatis des bois, le dfrichement des terrains, le
desschement des marcages (_swamps_); qu'il faut plusieurs annes de
culture pour les faire disparatre ou les attnuer;--que les pleursies
et autres maladies purement inflammatoires, qui jadis taient presque
les seules, sont maintenant bien moins communes; ce qui prouve une
altration vidente dans la puret de l'air alors plus oxygn, etc. Ce
sont l des effets si naturels des thories connues sur les manations
des bois, et sur celles des terres nouvellement remues, qu'il est
inutile d'y insister; mais parce qu'un expos dtaill des inconvnients
attachs  ce climat peut avoir le mrite d'indiquer leurs prservatifs,
en montrant leurs causes, je vais en faire le sujet particulier de mes
recherches dans le chapitre suivant et dernier.




CHAPITRE XII.

Des maladies dominantes aux tats-Unis.


Laissant  part les maladies communes  tous les pays, il m'a paru qu'il
en existait aux tats-Unis quatre principales, que leur frquence et
leur universalit donnent le droit de regarder comme le produit spcial
du climat et du sol.

Au premier rang de ces maladies se placent les rhumes, les catarrhes, et
tout ce qui dpend des transpirations supprimes, dont les symptmes et
les accidents se diversifient, comme l'on sait,  raison des organes
affects. L'on peut dire que les _rhumes_ sont la maladie endmique des
tats-Unis: ils rgnent dans toutes les saisons, et naturellement
davantage en hiver et  l'quinoxe de printemps; ils ont pour cause
vidente ces brusques variations de temprature, qui sont le trait
caractristique du climat; ils affectent les femmes plus que les hommes,
soit  raison de leur peau plus fine, de leur vie plus sdentaire et
plus renferme, soit  raison des vtements lgers et dcouverts, dont
les modes franaises ont dja pass jusqu'en Amrique: il est vrai que
pour s'y introduire, au fort mme de la rvolution, il leur a fallu
prendre des lettres de naturalisation en Angleterre; car je dois dire,
pour l'instruction des amateurs et pour l'histoire importante des modes,
que j'ai vu arriver en 1795  Philadelphie, celle qui rgnait  Paris en
1793; puis celle de 1794, arriver en 1796; et lorsque je m'inquitai de
ce qu'elle devenait dans l'anne intermdiaire, l'on m'expliqua qu'elle
la passait  Londres, o elle recevait les formes anglaises pour
lesquelles les Anglo-amricains ont conserv un got et un respect
filial. Dans les villes de la cte, o l'on s'empresse d'imiter
l'Europe, ces rhumes ont aussi pour causes les appartements trop chauds,
les bals, les parties de th, et les lits de plume, quelquefois 
l'allemande, c'est--dire, plume dessous et plume dessus le corps. Les
secousses de la toux, dja si fatigantes pour le poumon, lui deviennent
surtout pernicieuses par la rptition des rhumes: pendant deux hivers
j'en ai remarqu jusqu' quatre et cinq rcidives chez un grand nombre
de personnes de la _bonne socit_, car les riches y sont sujets de
prfrence: il en rsulte qu'en peu d'annes le poumon s'affaiblit,
s'excorie, s'ulcre, et que devenant le sige et presque le _cautre_
des humeurs vicies de tout le corps, le mal se termine par l'incurable
_consomption_ pulmonaire.

Tous les voyageurs aux tats-Unis ont parl de la frquence de cette
funeste maladie qui y moissonne principalement les jeunes femmes et
filles dans la fleur de l'ge et de la beaut: elle est plus commune
dans la Nouvelle-Angleterre et dans les tats du Milieu, que dans les
tats du sud et de l'ouest. Le docteur _Currie_, de Liverpool, me parat
en expliquer trs-bien la raison, lorsqu'il dit[153] que dans les
Carolines et la Virginie, l'air chaud attire vers la peau, et dissipe
par la transpiration abondante les humeurs morbifiques et les matires
crues des mauvaises digestions (qui elles-mmes sont effets et causes
des rhumes); tandis que dans les tats du _Milieu_ et du _Nord-est_,
l'air humide et froid, fermant l'exutoire puissant de la peau, concentre
au dedans du corps les humeurs qui, pour se faire issue, attaquent
chaque organe et se fixent sur celui qui offre le moins de
rsistance[154]. J'ai lieu de croire que le th trs-chaud, dont les
Anglo-amricains chrissent l'usage, contribue encore  multiplier les
rhumes; car j'ai souvent remarqu sur eux comme sur moi, que la moiteur
qu'il occasione rend la peau plus sensible au froid, et que trs-souvent
j'ai pris un rhume aprs un djeuner de th, en sortant par un temps
frais. L'on m'a dit que de ma part c'tait faute d'habitude; mais si tel
est sur un corps neuf l'effet de cette boisson, pour tre moins vif, il
n'est pas moins rel sur un corps habitu. J'aurai d'ailleurs bientt
occasion de remarquer que tout le rgime alimentaire des Amricains est
_calcul_ pour dtruire la meilleure sant, et qu'ils vivent dans un
tat habituel d'indigestion extrmement favorable aux rhumes. En ce
moment je me rsume  dire, que puisque les phthisies et les
consomptions drivent des rhumes habituels; les rhumes drivant
eux-mmes de l'tat habituel de l'air et de ses trop brusques
variations, l'on a droit de regarder ces maladies comme un effet spcial
du climat.

2 Les voyageurs sont galement d'accord sur les frquences des fluxions
aux gencives, de la carie des dents et de la perte prcoce de ces
prcieux instruments de la mastication. L'on peut dire que sur cent
individus au-dessous de 30 ans, il n'y en a pas dix qui soient intacts 
cet gard: l'on est surtout afflig de voir presque gnralement de
jeunes et jolies personnes qui, ds l'ge de 15  20 ans, ont le dentier
perdu de taches noires, et souvent dtruit en majeure partie. Les
opinions, celles des mdecins mme, diffrent sur la cause d'un mal si
universel: les uns veulent que ce soit l'usage effectivement habituel et
universel des viandes sales; d'autres prtendent qu'il faut l'attribuer
au th et  l'abus des sucreries. Le mdecin sudois Peter Kalm, en
comparant les rgimes de diverses nations et de diverses classes de la
socit, me parat avoir dmontr que ce n'est point comme boisson
sucre, ni comme plante acrimonieuse que le th nuit aux dents, mais
comme boisson _trop chaude_; et en effet, il est d'exprience ancienne
et connue, que toute boisson trop chaude, mme du bouillon, donne aux
dents une sensibilit douloureuse, qui se manifeste lorsque ensuite on
leur fait toucher des corps froids: il s'tablit rellement dans leur
partie osseuse un ramollissement qui les rend, comme l'on dit,
_gelives_, et les prpare  la dissolution: voil sans doute pourquoi
les dents gtes sont un mal universel dans tout le nord de l'Europe,
parce que dans les pays froids, boire chaud est une sensation agrable
au palais,  l'estomac et  tout le corps; de mme que, par inverse,
boire frais est la sensation desire dans les pays chauds, et il est
remarquable que dans ces derniers pays les dents sont en effet
trs-gnralement saines et belles, comme nous le voyons chez les
Ngres, chez les Arabes, chez les Indiens, etc.

A l'appui de cette thorie, vient un fait remarqu depuis 20 ans aux
tats-Unis: jusqu'alors l'on n'avait jamais vu de sauvages ayant le
dentier gt; et les sauvages mangent ordinairement froid. Quelques
individus, et particulirement des femmes des tribus _Onidas_,
_Senecas_ et _Tuscaroras_, qui vivent dans l'enceinte des tats-Unis,
ayant pris l'usage du th, leurs dents en moins de trois ans sont
devenues semblables  celles des _blancs_, taches de points noirs et de
carie. Un autre fait cit par le navigateur Bougainville, y est encore
parfaitement analogue, lorsqu'il dit que les misrables ichthyophages de
la terre de feu (_les Pechers_), ont tous les dents gtes; et ils
vivent, ajoute-t-il, presque uniquement de coquillages, non pas crus,
mais qu'ils font griller et _qu'ils mangent brlants_.

Cependant je ne crois pas que l'on puisse exclure comme raison
auxiliaire, l'usage des viandes sales, puisqu'il est constant que le
scorbut, ennemi spcial du dentier, affecte le sang de tous les peuples
qui usent de cet aliment. Si mme l'on remarque que l'un des symptmes
de cette maladie est l'odeur putride de l'haleine, et que cette odeur a
lieu plus ou moins dans ceux qui ont les dents gtes, l'on conclura que
ce sont les viandes sales, dont la digestion et mme le chyle alkalin
et  demi putrescent portent au poumon ce genre d'exhalaisons, qui sont
rellement la cause radicale et premire des caries; et les boissons
_trop chaudes_ en y disposant immdiatement le dentier, et par
elles-mmes et par le contraste subsquent de l'air froid, y concourront
encore par la proprit qu'elles ont de dbiliter l'estomac, et de
vicier les digestions. L'on ne saurait faire les mmes reproches aux
viandes fraches, puisque les Tartares, les sauvages de l'Amrique du
nord, les Patagons, et tous les animaux carnassiers, lions, loups,
chiens, etc., ont des dents parfaitement belles et saines: l'on ne peut
non plus inculper le sucre ni les sucreries, puisque les Africains, les
Indiens, et tous les peuples qui usent et abusent de la canne  sucre et
de fruits sucrs, ont des dents admirables, et que les sucs acides mme
des digestions (cas habituel des pays chauds) ne sont propres qu' les
nettoyer. D'aprs ces remarques, il seroit digne de la tendresse des
parents et de la sagesse des mdecins en tous pays, et surtout aux
tats-Unis, de dcrditer l'usage des boissons chaudes, des viandes
sales, et de les proscrire du rgime, surtout de celui de l'enfance et
de la jeunesse. Alors les fluxions, dues aux variations de l'air, et qui
ne sont qu'un agent secondaire de la perte des dents, n'exerceraient
qu'une trs-petite portion d'influence.

3 Les fivres d'automne avec _frisson_, appeles _fever_, _an ague_,
les intermittentes, les tierces, les quartes, etc., sont un autre mal
rgnant aux tats-Unis,  un point dont on ne se fait pas d'ide; elles
sont surtout endmiques dans les lieux nouvellement dfrichs et
dboiss, dans les valles, sur le bord des eaux soit courantes, soit
stagnantes, prs des tangs, des lacs, des chausses de moulins, des
marais, etc. Dans l'automne de 1796, sur une route de plus de 300
lieues, je n'ai pas trouv, j'ose le dire, 20 maisons qui en fussent
parfaitement exemptes; tout le cours de l'Ohio, une grande partie du
Kentucky, tous les environs du lac ri, et principalement le Genesee,
et ses cinq ou six lacs, le cours de la Mohawk, etc., en sont
annuellement infects. tant parti du poste de _Cincinnati_ le 8
septembre avec le convoi du payeur-gnral de l'arme, major _Swan_,
pour nous rendre au fort _Dtroit_, distance de plus de 100 lieues, sur
25 ttes que nous tions, nous ne campmes pas une seule nuit sans
acqurir un nouveau fivreux. A _Grenville_, dpt et quartier-gnral
de l'arme qui venait de conqurir le pays, sur environ 370 personnes,
300 taient attaques: quand nous arrivmes  Dtroit, j'tais le
troisime rest sain, et le lendemain le major Swan et moi, nous
tombmes dangereusement frapps de fivre maligne. Cette fivre maligne
visite chaque anne la garnison du fort _Mimi_, et elle y a pris dja
plus d'une fois le caractre de la fivre jaune.

Ces fivres automnales ne sont pas mortelles, mais elles minent peu 
peu les forces, et abrgent trs-sensiblement la vie. D'autres voyageurs
ont remarqu avant moi, que par exemple, dans la Caroline du Sud, qui y
est trs-sujette, l'on est vieux  50 ans, comme on l'est en Europe  65
et 70; et j'ai ou dire  tous les Anglais que j'ai connus aux
tats-Unis, que leurs amis tablis depuis peu d'annes dans la partie
mridionale et mme moyenne, leur paraissaient vieillis du double de ce
qu'ils eussent t en Angleterre et en cosse. Ces fivres une fois
tablies chez un sujet  la fin d'octobre, ne le quittent plus de tout
l'hiver, et le jettent dans une langueur et dans une faiblesse
dplorable. Le bas Canada et les pays froids adjacents n'y sont presque
pas sujets. Elles sont plus communes dans le plat pays tempr, et
surtout au bord de la mer que dans les montagnes: par cette raison, il
semblerait que les cultivateurs dussent prfrer les pays levs; mais
comme le sol en est maigre et moins productif, ils prfrent la plaine.
Instruit par les Amricains  rduire tout en calcul, je leur ai
quelquefois fait ce raisonnement: La plaine, dites-vous, et les
bas-fonds, vous rendent par an 40 boisseaux de mas ou 20 de froment:
les terrains de cte ou de montagne en Kentucky et en Virginie ne vous
en rendent pas la moiti: fort bien; mais en plaine vous tes malade six
mois, et en montagne l'on travaille pendant les douze; donc tout est
gal, except qu'en montagne on est gai et alerte: or, gaiet vaut mieux
que richesse, dit le bon homme Richard; et en plaine on est triste, et
souffrant une moiti de l'anne; et l'on passe l'autre moiti  se
rtablir et se prparer  retomber encore.--Fort bien, monsieur, me
rpondit un jour un ministre (cur); mais dans votre quation, vous
oubliez un terme trs-puissant, plus puissant peut-tre ici qu'en
Europe; l'avantage d'tre six mois sans rien faire. Et ce ministre
avait raison; car j'ai frquemment entendu assurer en Virginie que les
habitants de la cte de Norfolk prfrent leur sjour fivreux, mais
abondant en poisson et en hutres, qui ne cotent presque rien,  la vie
salubre des pays montueux, o l'on ne garnit sa table qu' force de
travail.

Par suite de ces raisonnements, le remde qui plat le plus  ces
malades, est celui qu'ils appellent _bitters_, les _amers_, dont
l'eau-de-vie, le rhum ou le vin de Madre sont la base: et ce qui pourra
tonner mon lecteur, c'est que rellement ce remde est l'un des plus
efficaces: j'ai recueilli plusieurs exemples en Virginie et en
Pensylvanie de familles cultivatrices, dont tous les membres ne buvant
que de la bierre ou de l'eau taient sujets  la fivre, tandis que le
mari qui usait et mme abusait des boissons spiritueuses en tait
constamment exempt: il parat mme qu'en Hollande on a gnralement
cette opinion, et que l'on y regarde la fume de tabac et les boissons
fortes comme des prservatifs de la fivre et de l'humidit. J'ai aussi
connu deux cas o le desschement d'un petit tang et du canal d'un
moulin ont radicalement dlivr deux familles des visites annuelles des
fivres d'automne.

Quelques observations que j'ai recueillies en Corse pendant ma rsidence
en 1792, se lient si bien  ce sujet important, que je ne puis les
passer sous silence. Des fivres de la mme espce infestent
rgulirement chaque anne plusieurs postes militaires en cette le et
entre autres le petit port de Saint-Florent, qu'avoisine un pernicieux
marais de 72 arpents: elles y prennent sur la fin de l't, et dans les
six premires semaines de l'automne, le caractre putride et malin, 
raison de l'intensit de la chaleur et des exhalaisons; il faut alors
tous les 15 ou 20 jours en renouveler les garnisons franaises en tout
ou en parti, sous peine de voir les soldats en subir les suites graves
et finalement mortelles; nos mdecins, aprs l'essai de beaucoup de
remdes, remarqurent que deux seuls postes dans toute l'le taient
absolument privilgis, et que jamais aucune fivre n'approchait des
forts de _Vivario_ et de _Vitzavona_ sur _Bogognano_. Le hazard, comme
il arrive toujours, rendit encore plus saillante la vertu salubre et
mme curative de ces deux situations: un officier suisse-grison tomba
dangereusement malade de la fivre  Saint-Florent, et ayant dsir
d'tre transport au fort de Vivario, dont la garnison tait de son
rgiment, il y recouvra en moins de 15 jours et la vie et la sant: le
mdecin rpta cette exprience sur les soldats franais de son hpital:
et elle russit si bien, que l'usage s'est tabli d'y envoyer des
fivreux presque dsesprs; et sans autre remde, jamais la fivre n'a
persist au del du onzime jour.

Or, ces deux postes diffrent de tous les autres, en ce que non
seulement ils sont loigns de tout marais, de toute eau stagnante, mais
qu'en outre ils sont placs comme deux nids d'aigles sur la chane des
monts qui partagent l'le par son centre et dans sa longueur.
L'lvation des forts au-dessus de la mer est d'environ 1100 toises:
leur temprature ressemble  celle de la Norwge ou des Alpes moyennes,
bien plus qu' celle de l'le. Les plus vives chaleurs n'y excdent
jamais 16  17 degrs, et ne sont telles que dans les trois mois d't;
les neiges les environnent pendant 3 ou 4 mois, et quelquefois
interrompent toute communication pendant huit ou dix semaines. La
ventilation y est constante et souvent trs-violente, parce qu'ils sont
situs aux deux extrmits d'une gorge ou _dtroit_, qui  ce lieu
spare la ligne des sommets forms de rocs gnralement impraticables.
L'on a remarqu que le fort de Vitzavona au revers occidental des
montagnes, tait plus humide que celui de Vivario, et un peu moins sain:
jusqu'en 1793 la garnison de ces deux forts, consistant en quinze 
vingt soldats pour chacun, avait t compose de Grisons, parce que ces
montagnards y trouvant un climat analogue au leur, s'y plaisaient,
quoiqu'en y menant une vie propre  ennuyer. Leur rgime consistait,
surtout en hiver, en viandes sales, en _saur-craout_ ou choux
ferments, en bire et vin de basse qualit, et trs-souvent en biscuit
au lieu de pain. A peine avaient-ils autour du fort et parmi les rocs
quelque espace libre pour se promener; pendant les six mois de la
mauvaise saison, il leur arrivait frquemment d'tre enferms huit et
quinze jours de suite, _ huis clos_, par les temptes furieuses, les
pluies, les neiges, les brouillards, dont cette rgion des nuages est
alors le thtre; en un mot, leur vie tait celle d'une garnison de
vaisseau. Je parle de ces faits comme tmoin, ayant visit l'intrieur
de ces deux singulires habitations, o la maladie la plus dominante est
la pleursie.

Un tel rgime ne peut tre la cause de tant de salubrit, puisque dans
le pays infrieur il et certainement donn la fivre et le scorbut. Le
principe de la sant ne peut donc s'attribuer qu' la qualit de l'air,
qui,  cette lvation de onze cents toises, est pur, subtil, frais,
tandis qu' la plage il est _chaud_, _humide_, et charg d'exhalaisons
de tout genre.

De l, une premire indication curative trs-simple, qui consiste 
changer d'atmosphre, et  choisir un air reconnu pour lastique et pur,
tel qu'il se trouve assez ordinairement dans nos climats, sur les lieux
levs: je ne fais pas une rgle gnrale ni absolue de cette condition
_des lieux levs_, parce que mme en France, nous avons des lieux
levs qui sont malsains et fivreux[155], et cela parce qu'ils sont au
voisinage ou _sous le vent_ de terrains humides et marcageux: le cas
est beaucoup plus commun dans les pays chauds; et une foule de coteaux
et de hauteurs en Corse et en Italie sont tout--fait inhabitables,
parce qu'encore qu'ils soient quelquefois trs-distants des marais, ils
ont l'inconvnient grave d'tre placs dans la ligne et dans le _lit_ du
vent le plus habituel qui leur en apporte les exhalaisons.

La mme chose a lieu dans le Bengale o les troupes anglaises ont trouv
sur des hauteurs boises, de l'aspect le plus sduisant dans un pays
chaud, la fivre dcrite par leurs mdecins sous le nom de _fivre de
colline_ (hilly fever). L'on n'imaginerait pas qu'avec ce nom elle ft
la mme que celle des lieux bas et marcageux, et nanmoins elle est
rellement telle, ayant pour causes non-seulement une humidit locale
excessive, tablie par les pluies normes des moussons, mais encore
l'vaporation de toute la plaine du Bengale, dont les nuages sont
arrts et fixs par les bois qui couvrent ces monts ou chanons. L'on
ne doit donc dsigner les lieux levs comme salubres qu'autant qu'ils
joignent les conditions de scheresse locale, d'abri des courants d'air
infects et de ventilation frache et libre.

Une seconde indication plus complique, est de procurer par art cette
espce ou qualit d'air que la nature produit en certaines circonstances
sur les hauteurs, et de neutraliser les gaz morbifiques des lieux
infects. La chimie a fait depuis 20 ans d'heureuses et savantes
dcouvertes en ce genre, et la sagacit que semble inspirer cette
science donne le droit d'en attendre d'autres des esprits distingus qui
la cultivent. Ils ont prouv que dans l'air atmosphrique, le principe
favorable  la respiration et  la vie tait le gaz appel _oxygne_:
que de sa dose plus ou moins grande dpendait cette plus ou moins grande
_puret_ ou _salubrit_ dont on parlait sans la bien connatre. Les
expriences de Lavoisier ont port la dose de ce gaz oxygne  27
parties sur 100 d'air ordinaire, les 73 restantes tant de l'_azote_ ou
_air fixe_: plus rcemment celles de Berthollet l'ont rduite  22 et
demie; et peut-tre cette diffrence n'implique-t-elle pas erreur ou
contradiction, puisqu'il est probable que la dose varie selon les vents
rgnants. Elle doit galement varier selon les contres; il serait
intressant d'appliquer ces recherches  des pays de temprature
trs-diverse, et de comparer l'air sec et froid de la Sibrie  un air
tantt chaud et humide comme celui des Antilles[156], tantt chaud et
sec comme celui d'gypte et d'Arabie, et aussi de comparer l'air des
couches terrestres  l'air des couches moyennes et suprieures. Les
ballons peuvent rendre d'utiles services pour cet objet: quant  prsent
il parat certain que dans nos zones tempres, l'air n'est plus pur sur
les hauteurs que parce qu'il contient plus d'oxygne, et moins de _gaz
exhals_; et dans le cas cit de Vitzavona et de Vivario, le poids
spcifique de l'oxygne, qui est un peu plus fort que celui de l'air
atmosphrique, n'est pas une circonstance contradictoire, puisque la
fracheur du local doit l'y retenir et l'y fixer de prfrence  la
plage brlante dont il serait chass.

D'autre part, des expriences rcentes ont constat que l'_acide
muriatique oxygn_ possde  un degr minent la qualit de dsinfecter
l'air atmosphrique, c'est--dire de neutraliser et dtruire les _gaz
morbifiques_ qu'il contient: ce moyen ne ft-il que prservatif, il
serait encore un nouveau bienfait prcieux par sa simplicit et son
nergie. Mais il nous reste beaucoup  connatre sur les diverses
espces des gaz pernicieux qui flottent dans l'air, et sur leur manire
d'attaquer la sant et la vie; je dis _diverses espces_, parce qu'en
effet il en est de si subtiles, que jusqu' ce jour les instruments
n'ont pu les saisir. A juger ce _gaz_ par leurs effets, l'on peut les
considrer comme des poisons dont les particules agissent sur les
humeurs, du systme tantt sanguin et tantt nerveux,  la manire des
_levains de fermentation_, qui, appliqus  une masse, y dveloppent un
mouvement intestin d'un progrs croissant rapidement. L'action de divers
gaz, et particulirement du muriatique oxygn, qui sans secousse et
sans avertissement anantit la vie, non-seulement par la respiration,
mais encore par l'absorption de la peau, est un exemple de l'activit
que d'autres peuvent avoir. C'est  de telles causes qu'il faut
attribuer ces pidmies dont l'invasion est si brusque en certaines
constitutions de l'atmosphre et en certains pays: et quant aux
affectations fbriles, spcialement celles avec frisson et avec retours
priodiques, si l'on remarque que dans ces retours rguliers de 12, de
24, de 36 heures, etc., elles suivent une marche semblable  celle de
plusieurs fonctions essentielles de la vie, telles que le sommeil, la
faim, etc., l'on sera port  croire que le foyer de perturbation n'est
ni dans les premires voies, ni dans le sang, mais dans l'organe
immdiat de la vitalit, dans le systme nerveux: c'est par une action
quelconque sur le fluide qui abreuve la pulpe des nerfs, que la fivre
en gnral se dclare si subitement, qu'elle n'a besoin que d'un coup de
soleil, d'un coup de vent frais, d'une onde de pluie, d'une transition
brusque du chaud au froid, et mme du froid au chaud. Si l'on ajoute
qu'elle se dclare de prfrence dans les saisons et dans les lieux
sujets aux vicissitudes de froid et de chaud; qu'elle-mme n'est qu'une
sensation alternative de chaud et de froid; que la sueur qui suit le
paroxysme est un symptme spcial de toute crispation des nerfs: le
foyer que j'indique acquerra une nouvelle vraisemblance; et alors le
mcanisme des contagions deviendra vident, simple, puisque le poumon et
les parois du nez mettent d'immenses faisceaux de nerfs en contact
immdiat avec les miasmes flottants dans l'air respir, et l'on concevra
pourquoi les _drogues_ et les remdes bus et mangs pendant plusieurs
mois, ont moins d'efficacit  gurir les fivres, surtout automnales,
que le changement d'atmosphre et la respiration de l'air oxygn de
_Vitzavona_ et de _Vivario_.


De la fivre jaune.

Une maladie qui devient de plus en plus frquente aux tats-Unis est la
fivre trop connue sous le nom de _fivre jaune_. J'en parlerai avec
quelque dtail  cause de l'importance du sujet, et parce que,
profitant de quelques anciennes tudes en mdecine, tat auquel je
m'tais destin, j'ai pu raisonner de cette maladie avec des personnes
de l'art et discuter des opinions diverses, avec la rserve toutefois
qui convient  celui qui n'a fait qu'apercevoir l'tendue de la
carrire. Sans cette sorte de comptence je me garderais de m'en mler;
car parler mdecine sans l'avoir tudie, c'est vouloir parler
astronomie, mcanique, ou art militaire sans instruction pralable;
encore serait-il possible de mieux raisonner de ces sciences, attendu
que leurs principes sont simples et fixes; au contraire, ceux de la
mdecine, quoiqu'ils aient une sphre de rgularit, sont soumis  des
circonstances compliques et variables, qui exigent une finesse de tact,
une justesse de coup d'oeil, une prestesse d'application dont la
difficult constitue le mrite: dire, comme on l'entend tous les jours,
qu'en mdecine tout est hasard et conjecture, cela est un travers
d'autant plus bizarre, que l'on commence par dclarer qu'on n'y entend
rien: or, comment juger de ce que l'on ignore? Aussi  la moindre
gratignure, ces Hippocrates inns font-ils courir chez le mdecin,
heureux, en l'attendant, de trouver une garde-malade qui elle-mme est
une premire bauche de science mdicale,  raison des faits et des
observations dont elle a acquis la pratique. Revenons  la fivre
jaune.

Elle a tir ce nom d'un de ses symptmes distinctifs, la couleur de
_citron fonc_, que dans la dissolution des humeurs, prennent les yeux,
puis la peau de tout le corps. Les Franais l'appellent _fivre_ ou _mal
de Siam_, soit parce qu'elle vint d'abord de ce pays, soit parce que la
couleur de ces Asiatiques est assez semblable. Chez les Espagnols elle a
le nom de _vomito preto_, _vomissement noir_, autre accident grave qui
la caractrise. Les symptmes les plus ordinaires et les plus gnraux
sont les suivants qui se succdent rapidement dans le court espace que
met cette maladie  se _juger_ pour la mort ou la convalescence
(ordinairement trois jours).

Dans les jours qui prcdent l'attaque, il y a sensation de lassitude
gnrale, _rouement de membres_, assoupissement, quelquefois stupeur...
La fivre se dclare par un violent mal de tte, surtout au-dessus des
yeux et derrire les orbites; l'on se plaint de douleurs le long de
l'pine dorsale, dans les bras et dans les jambes: des chaleurs vives et
des frissons se succdent alternativement... La peau est sche, brlante
et souvent parseme de taches rougetres, puis violettes; le blanc des
yeux est inject de sang et humide d'une rose brillante: la respiration
est oppresse, les soupirs frquents; l'air exhal du poumon est
brlant: le pouls varie selon les tempraments et selon certaines
circonstances: en gnral, il est dur, frquent, irrgulier, mme
intermittent; s'il ressemble  l'tat naturel, le danger est plus grand:
les vanouissements et la surdit au dbut du mal sont aussi un signe
fcheux; la soif est ardente; la langue d'abord rouge, se couvre d'un
limon noirtre qui devient ftide. Le malade se plaint d'une violente
chaleur  l'estomac; les vomissements passent du glaireux  l'acide le
plus corrosif, quelquefois sans bile, plus souvent avec de la bile verte
et jaune, puis une matire noirtre, comme de la lie d'encre ou du marc
de caf, avec odeur d'oeufs pourris, et tellement cre, que la gorge en
est excorie: la constipation a souvent lieu, d'autres fois c'est une
diarrhe noirtre... Alors le mal a dja parcouru la priode
d'inflammation, par suite de laquelle les humeurs se trouvent
dcomposes; la fivre semble s'abattre, mais c'est  raison de la chute
mme des forces vitales; le pouls devient petit, convulsif, dprim: le
malade est agit, mal  l'aise, quelquefois dlirant: les djections
colliquatives et ftides, le _vomissement noir_ comme de grains de caf,
l'affaiblissent de plus en plus par leur frquence et leur abondance: il
affecte la position sinistre d'tre _couch sur le dos, levant ses
genoux et glissant vers le pied du lit_; les yeux deviennent jaunes, et
de suite la peau de tout le corps: alors la dissolution des humeurs est
complte. S'il a t saign au commencement de la maladie, les
cicatrices se relchent et s'ouvrent; la macration et la gangrne
gagnent les solides, et se manifestent de toutes parts avec l'odeur
infecte qui annonce une mort prochaine.

Depuis long-temps la _fivre jaune_ tait connue dans les parties
chaudes et marcageuses de l'Amrique mridionale et dans l'Archipel des
Antilles; ses exemples taient frquents  Carthagne,  Porto-Bello, 
la Vera-Cruz,  la Jamaque,  Sainte-Lucie,  Saint-Domingue,  la
Martinique; la Louisiane mme, et le littoral des Florides, de la
Gorgie, des Carolines et de la Virginie, y participaient par les mmes
motifs de chaleur et d'humidit; la Nouvelle-Orlans, Pensacola,
Savanah, Charlestown, Norfolk, comptaient rarement 4 ou 5 annes sans en
recevoir quelque atteinte. Il semblait que le Potmac dt lui servir de
limite, puisque vers la fin du sicle qui vient de finir l'on ne citait
que les annes 1740 et 1762, o elle se ft montre au nord de ce
fleuve, d'abord  New-York, puis  Philadelphie; mais depuis 1790, ses
apparitions ont t si rptes et si funestes, qu'elle semble s'y tre
naturalise comme dans le sud. Quelques cas individuels l'avaient
annonce  New-York en 1790; elle y devint un flau pidmique en 1791,
et y laissa des traces mme en 1792. L'anne suivante, 1793, elle
ravagea Philadelphie comme une peste; et ses germes dposs ou ranims
se dvelopprent encore dans les ts de 1794 et 1795. Elle attaqua
New-York derechef en 1794 et 1796.... Philadelphie en 1797.... A la
mme poque elle dsolait Baltimore, Norfolk, Charlestown, Newburyport.
Ses avant-coureurs s'taient montrs  Sheffields, et mme  Boston.
Enfin, l'on en citait encore d'autres exemples, l'un  Harrisburg en
1793, un autre  Baltimore, un  Oneida en Genesee,  quoi je puis
ajouter des cas nombreux au fort anglais sur le Mimi du lac ri.

Les mdecins anglo-amricains pour qui cette maladie a t une
nouveaut, ont eu  se crer une mthode curative adapte  leur climat
et  la constitution de ses habitants. Malheureusement, j'ose le dire,
la plupart se sont trop presss de croire l'avoir trouve dans les
principes thoriques de _Brown_, dont la doctrine a t accueillie aux
tats-Unis avec un engouement scolastique: ce systme qui explique tout
par deux tats simples de dbilit directe ou indirecte, et par la
soustraction ou l'application de stimulants aussi directs et indirects,
a fait d'autant plus de proslytes qu'il a ce caractre tranchant et
positif qu'aime la jeunesse, et qu'il dispense des lenteurs de
l'exprience que redoute la paresse de tous les ges. Raisonnant donc
avec cette dangereuse confiance de certitude qui exclut le doute et
l'observation, ils ont le plus souvent administr les cordiaux et les
toniques les plus actifs, au dbut de la maladie, prtendant qu'il
fallait _relever_ les forces _accables_, quand il fallait relcher les
fibres trop tendues; ils y ont joint les purgatifs drastiques les plus
stimulants pour chasser les humeurs morbifiques, quand ces humeurs
n'taient pas encore  l'tat de coction.

Ce traitement fut surtout mis en usage  Philadelphie dans la funeste
anne de 1793. La pratique la plus gnrale des mdecins de cette ville,
fut de donner le jalap  20 et 25 grains; la prparation mercurielle,
dite _calomel_,  10 et 15; la gomme-gutte mme, le tout par doses
rptes. Pour boissons, on ordonnait les eaux de camomille, de menthe,
de cannelle, et le vin de Madre, jusqu' plus d'une pinte par jour. Or,
l'on sait qu'il entre une portion d'eau-de-vie dans la fabrication
primitive du meilleur Madre. En outre, dans les mois d'aot et de
septembre, et dans un pays chaud  25 de R. par temps calme et
touffant, l'on tenait les malades hermtiquement clos dans leurs
chambres; on surchargeait de deux et trois couvertures de laine leurs
lits de _plumes_, et quelquefois l'on faisait du feu dans la chemine;
l'objet tait de provoquer imprieusement une sueur, que l'tat
inflammatoire et crisp de tout le systme refusait encore plus
opinitrment.

Les effets de ce traitement furent ce qu'ils devaient tre; une
mortalit effrayante par le nombre et par la rapidit; peu de malades
passaient trois jours, et l'on peut dire que sur 50 il ne s'en sauvait
pas deux. Tous portaient des signes de suffocation gangrneuse, suite
naturelle d'une inflammation _fomente_. La terreur s'empara des
esprits; le mal fut regard comme contagieux et pestilentiel, son
atteinte comme incurable. Quelques mdecins, influents par leur esprit
et leur activit, accrditrent cette rumeur pernicieuse, mme dans les
papiers publics. Tout malade fut abandonn: le mari par sa femme, les
parents par leurs enfants, les enfants mme par les parents. Les maisons
dsertes restrent infectes par les cadavres. Le gouvernement
intervint, d'abord pour faire enlever les corps, puis pour faire
transporter de force les malades  l'hpital. Les maisons furent
marques  la craie comme en temps de proscription, et les habitants
perdus s'enfuirent dans les villages voisins, ou camprent en rase
campagne, comme si l'ennemi et pris leur ville. Le hasard voulut que
dans ces circonstances quelques mdecins et chirurgiens franais,
fugitifs du _Cap_ incendi, vinssent chercher un asile sur le continent;
l'un d'eux, conduit  Philadelphie[157], eut occasion d'tre appel, et
appliquant au mal dont il avait vu les analogues  Saint-Domingue, le
traitement de l'cole franaise, il obtint des succs qui attirrent
l'attention du gouvernement, et qui le firent placer  la tte de
l'hpital de _Bushhill_. Le compte qu'il rendit l'hiver suivant de sa
mthode curative[158], ne fait pas moins d'honneur  son coeur qu' son
esprit, puisque ce compte rpandit des ides neuves et salutaires dans
tout le pays. L'on voit par cet crit, qu'il considre la maladie comme
divise en trois priodes, que l'on ne doit pas confondre; mais qui
quelquefois marchent si rapidement, qu' peine le mdecin a-t-il le
temps de les saisir. La premire est un tat d'inflammation violente,
complique d'engorgement au cerveau et de spasme nerveux, qui demande
non les _toniques_, mais les calmants et les relchants. La seconde est
un tat de dissolution et de sgrgation des fluides, dont la chaleur
inflammatoire a rompu la combinaison, tat qui ne peut se terminer que
par l'vacuation des humeurs devenues inaptes et nuisibles au mouvement
vital; l'art doit s'y borner  aider la crise, en suivant la nature,
plutt qu'en la prvenant. Enfin la troisime est un tat de
recomposition et de recombinaison, qui n'a besoin du mdecin que pour
diriger le rgime du convalescent.

En consquence, au dbut du mal, il fit de lgres saignes lorsque le
sujet tait trop plein de sang; il administra les dlayants, les
acidules aromatiss, et il obtint d'heureux effets de l'acide
carbonique en boisson. Il essayait quelle espce de boisson plaisait le
plus  l'estomac, cet organe si capricieux; il rassurait les esprits
contre l'ide de contagion, de laquelle il nie entirement l'existence
pendant toute l'pidmie. Il procurait un air frais, et il ne provoquait
point les sueurs, dont il remarque que presque jamais la nature ne fit
son moyen de crise.

Lorsque ce premier traitement avait modr la fivre, il piait dans la
seconde priode les tentatives de la nature pour oprer la crise, et
choisir un organe qui en devnt le foyer. Ordinairement ce furent des
suppurations abondantes; il les favorisa, et tcha de les diriger par
des vsicatoires, par des cataplasmes appliqus au-dehors, tandis qu'au
dedans il aidait le travail puratif par des boissons aromatiques de
cannelle, de menthe, mme de vin de Bordeaux, tremp d'eau et ml de
sucre; par quelques purgatifs doux et  petites doses, et enfin par le
kina. L'opium, si vant par les mdecins du pays, ne lui montra jamais
de bons effets.

L'on conoit que par un cas commun  tous les pays, ce ne fut pas sans
lutte et sans contradiction qu'un tranger isol obtint tant de
confiance et de succs; mais enfin par une marche galement naturelle,
la raison et la vrit se firent jour  force de preuves et de faits.
Les malades appelrent de prfrence le mdecin qui gurissait le plus,
et plusieurs mdecins finirent par l'imiter.

Soit que l'crit et les cures de M. de Vze et des autres Franais aient
eu une heureuse influence sur les esprits; soit que par leur propre
raisonnement et leurs expriences, ils aient modifi leurs ides et
dissip d'anciens prjugs: il est du moins vrai qu' dater de cette
poque, il a commenc de s'introduire dans la pratique et la thorie des
changements heureux. Ds l'anne suivante (1794), dans l'pidmie de
New-York, plusieurs mdecins de cette ville substiturent aux purgatifs
violents divers sels, et entre autres le sel de Glauber, qui russit
dans les dlayants. Ils ne prodigurent plus les toniques ni le vin de
Madre; ils usrent de la saigne avec discrtion: s'ils provoqurent
encore les sueurs, ce fut par des bains et des fomentations de vinaigre
qui quelquefois soulagrent; et de ce moment il s'est form dans les
divers collges un schisme salutaire qui a branl les vieilles
habitudes et ouvert les routes nouvelles  la science et  l'esprit
d'observation.

Ce schisme a surtout clat sur la question de l'origine de la fivre
jaune. Les uns ont prtendu qu'elle tait toujours apporte du dehors,
spcialement des Antilles, et qu'elle n'tait et ne _pouvait en aucun
cas tre le produit du sol des tats-Unis_. En preuve de leur opinion,
ils ont cit la non-existence, ou l'extrme raret des pidmies avant
la paix de 1783, et ils ont attribu leur frquence depuis cette poque
aux relations de commerce plus actives et plus directes avec les les et
avec la terre-ferme espagnole: ils ont mme inculp nominativement
certains vaisseaux comme auteurs et importateurs de la _contagion_ dont
ils ont suppos l'existence  un degr peu infrieur  la peste.

D'autres mdecins, au contraire, ont soutenu que par sa nature mme, la
fivre jaune pouvait natre dans les tats-Unis, toutes les fois que ses
causes disposantes et occasionelles de temps et de lieu se trouvaient
runies; et d'abord remontant  la source des prtendus faits
d'importation, ils ont dmontr par les tmoignages les plus positifs,
que non-seulement les vaisseaux accuss n'avaient point apport avec eux
la maladie ou son germe, mais encore qu'elle ne s'tait dclare  leur
bord que depuis leur ancrage aux quais, et dans le voisinage des lieux
nots  New-York et  Philadelphie comme foyers du mal; avec cette
particularit additionnelle que mme elle avait commenc par les gens du
bord qui avaient eu le contact le plus immdiat avec le lieu
infect[159]: puis, rassemblant toutes les circonstances de la maladie,
quant aux lieux, aux saisons, et aux tempraments affects, ils-ont
dmontr: 1 qu'elle attaquait les villes populeuses plutt que les
villages et les campagnes.

2 Que dans les villes populeuses, telles que New-York, Philadelphie,
Baltimore, elle affectait constamment et presque exclusivement les
quartiers bas, remplis d'immondices, d'eaux croupies, les rues non
ares, non paves, boueuses, et surtout les quais, et leur voisinage,
couverts d'ordures  un point inimaginable; o chaque jour  mare
basse, les banquettes fangeuses sont exposes  un soleil brlant. Par
exemple,  New-York, M. Richard Bayley a calcul que pour combler
l'gout et le bassin de _White-hall_, les propritaires y avaient fait
verser dans un an 24,000 tombereaux de toutes les ordures de la ville et
mme de charognes de chevaux, de chiens, etc.; d'o il rsulta qu'en
juillet l'infection devint si exalte et si forte, qu'elle excitait le
soir, dans le voisinage, des nauses et des vomissements qui furent le
dbut de l'pidmie.

3 Que dans le cours des saisons, elle n'apparaissait qu'en juillet,
aot et septembre, c'est--dire,  l'poque o les chaleurs opinitres
et intenses, de 24 et 25 degrs R. excitent une fermentation vidente
dans ces amas de matires vgtales et animales, et en dgagent des
miasmes que tout indique tre les corrupteurs de la sant. Ces mdecins
ont remarqu que l'pidmie redoublait par les temps seulement humides,
par les vents de sud-est, et mme de nord-est; qu'elle diminuait par le
froid et la scheresse du nord-ouest, et mme par les pluies abondantes
du vent de sud-ouest; que dans la diversit des annes, la fivre
choisissait celles o les chaleurs de l't taient accompagnes de plus
de scheresse, et de calme dans l'air; sans doute parce qu'alors les
miasmes accumuls exercent une action plus puissante sur le poumon, et
par son intermde, sur tout le systme de la circulation.

Enfin, ils ont constat que dans le choix des sujets, elle attaque de
prfrence les habitants mal nourris et sales des faubourgs et des
quartiers pleins d'ordures et de marcages: les ouvriers exposs au feu,
tels que les forgerons, les bijoutiers, ceux qui abusent des liqueurs
fortes; observant que trs-souvent la fivre jaune a immdiatement
suivi l'ivresse: qu'elle attaque encore de prfrence les gens replets,
sanguins, robustes, les adultes ardents, les trangers des pays du nord,
les noirs, les gens puiss de la dbauche des femmes: qu'elle mnage
les trangers des pays chauds, les gens sobres dans le boire et surtout
dans le manger; les personnes aises, propres, vivant plutt de vgtaux
que de viande, et habitant des rues paves, ares, et des quartiers
levs.

Enfin, poursuivant le mal jusque dans les lieux dsigns pour tre le
berceau et le foyer de son origine, ils ont dmontr qu'aux Antilles
mme, aux les de la Grenade, de la Martinique, de Saint-Domingue, de la
Jamaque, la fivre jaune ne naissait que l o se runissent les mmes
circonstances; qu'elle ne s'y montre qu'en certains lieux, en certaines
annes prcisment semblables aux cas cits dans les tats-Unis; que l
o il n'y a ni marcages, ni ordures, comme  _Saint-Kits_, 
_Saint-Vincent_,  _Tabago_,  la _Barbade_, la sant est constamment
excellente; que si la fivre s'est montre  Saint-Georges (Grenade) et
 Fort-Royal (Martinique), c'est dans le local du carnage, voisin de
marais infects, et dans un moment o la surabondance des vaisseaux, la
scheresse excessive de la saison avaient contribu  dvelopper les
ferments; que si elle n'et d son apparition dans les villes de
New-York, Baltimore, Philadelphie, qu' l'importation, elle aurait d y
tre importe habituellement des villes de Norfolk et de Charlestown,
avec lesquelles l'on avait des relations multiplies et o la runion de
toutes les causes cites les rendait presque endmiques chaque t.

Les faits qui tablissent ces rsultats se trouvent rpandus en divers
crits, publis depuis 1794 jusqu' l'anne 1798, poque  laquelle je
quittai les tats-Unis[160].

L'on ne peut les lire avec attention, sans tre frapp de la corrlation
et de l'harmonie constante qui existe partout entre les causes premires
et secondes, mdiates ou immdiates, les circonstances accessoires et
les effets, soit isols, soit runis en srie. Partout l'on voit la
fivre natre et s'augmenter en raison compose de la temprature chaude
de l'air, de sa scheresse opinitre ou de son humidit temporaire, du
calme de l'atmosphre, du voisinage des marais, de leur tendue, et
surtout en raison des masses entasses de matires animales formant un
foyer de putrfaction et d'manations dltres. L'on voit mme les
fivres se graduer selon l'intensit de toutes ces causes; n'y a-t-il
qu'excs de chaleur, sans amas putrides et sans marcages, elles sont du
genre simplement inflammatoire, c'est--dire, scarlatines et bilieuses,
sans complication de malignit; y a-t-il des marais boueux et fangeux,
mais non infects de matires animales, les miasmes causent dja des
esquinancies gangrneuses, des vomissements bilieux atroces, appels
_cholera-morbus_, des dyssenteries pernicieuses; s'y joint-il des amas
de matires animales en putrfaction alors le mal se complique
d'accidents et de symptmes qui toujours dnotent l'affection du genre
nerveux par une sorte de poison; quand le mal est  son _maximum_, tous
les autres degrs tendent  s'y assimiler. D'o il rsulte que l'on
pourrait graduer et mesurer les fivres par les degrs du thermomtre;
et par l'intensit des miasmes putrides, et suivre dans le cours d'une
mme saison d't et d'automne leur progrs et leur affinit, depuis la
simple synoque jusqu' la peste, qui n'est que le dernier chelon et le
_maximum_ des causes runies. Dans un tel tat de choses, il est vident
que tout pays qui runira chaleur et foyers putrides  un degr
suffisant, sera capable d'engendrer toutes ces maladies. J'avais dja
cru remarquer en gypte et en Syrie, que 24 degrs de Raumur taient un
terme auquel s'tablissent dans le sang une disposition et un mouvement
fbrile d'un genre pernicieux et dsign par le nom de _fivres
malignes_; j'ai vu avec plaisir et surprise que la mme opinion avait
t inspire par les mmes faits au docteur G. Davidson,  la
Martinique, et qu'il pense, comme moi, qu' partir de ce degr (86 de
F.) en montant, le caractre de malignit et de contagion s'exalte
jusqu' former la peste.

Par tous les crits et faits que j'ai cits, ces principes ont acquis
aux tats-Unis un tel degr d'vidence, que la trs-grande majorit des
mdecins de New-York, Boston, Baltimore, Norfolk et Charlestown, s'est
runie  dclarer que la fivre jaune pouvait natre et naissait aux
tats-Unis. Le seul collge de Philadelphie a persist dans
l'affirmative de l'importation, et cette opinion qui a en sa faveur
l'avantage de la primaut dans l'esprit du peuple, conservera long-temps
des partisans dans toutes les classes, par plusieurs motifs
trs-puissants.

1 Parce qu'elle flatte la vanit nationale, et que beaucoup de gens ne
demandent qu'un prtexte pour autoriser la leur.

2 Parce qu'elle caresse l'intrt mercantile de la vente des terres, et
de l'migration des trangers dans un pays qui aurait le privilge de ne
pas engendrer la fivre. Il est vrai que se l'inoculer aussi aisment
ne serait gure moins fcheux; mais les partisans de l'importation
n'entendent pas raillerie; et j'ai trouv beaucoup d'Amricains  qui la
contradiction sur ce point devenait un sujet srieux de mauvaise humeur.

3 Parce que les mdecins, qui les premiers ont tabli cette croyance,
ont pris de tels engagements avec leur amour-propre ou avec leur
persuasion[161], qu'ils se sont presque interdit toute modification; et
parce qu'ils ont fait prendre au gouvernement des mesures si tranchantes
et si gnantes pour le commerce, que si aujourd'hui elles se trouvaient
sans motif, ils encourraient une vritable dfaveur. Et cependant je
regarde comme une sage institution celle des bureaux de sant ou
lazarets dans les ports des tats-Unis, surtout quand on y veut faire le
commerce avec la Mditerrane et les chelles turques.

4 Enfin, parce que le caractre contagieux presque pestilentiel que
l'on joint au prjug de l'importation, excuse trs-heureusement les
non-succs de ceux qui ne gurissent pas souvent. En me rangeant 
l'opinion des mdecins qui regardent la fivre jaune comme un produit
indigne des tats-Unis, je suis loin d'attaquer les intentions de ceux
qui soutiennent la thse contraire; mais je tiens pour dangereuse et
imprudente la doctrine de l'importation, 1  cause du ton dogmatique et
intolrant qu'elle a dploy, jusqu' attaquer la sret et la libert
domestiques, et  compromettre le gouvernement; 2 parce qu'en
provoquant des mesures exagres au-dehors, elle a endormi sur les
mesures bien plus ncessaires  prendre au-dedans, et qui dcoulent
immdiatement de l'opinion contraire.

Quant  la question du caractre contagieux, je ne puis admettre ni la
ngative absolue que soutiennent quelques mdecins, ni le cas gnral
et constant que supposent plusieurs autres: cette dernire alternative
est exclue par trop de faits incontestables; et la premire,
c'est--dire, la ngative, me semble contradictoire avec l'origine mme
du mal; car ds que les miasmes des marais et des matires putrides ont
la proprit de l'exciter,  plus forte raison les miasmes du corps
humain infect auront cette vertu, eux qui ont bien plus d'affinit avec
les humeurs vivantes. Aussi a-t-on remarqu en 1797,  Philadelphie, que
plusieurs familles au retour de la campagne, rentrant dans leurs
maisons, o il y avait eu mort ou maladie, sans avoir pris soin de
dsinfecter, furent immdiatement saisies du mal, quoique la saison ft
froide et qu'il et cess. A Norfolk, on a fait la remarque encore plus
gnrale, que ceux qui s'absentent de la ville y deviennent plus exposs
que ceux qui restent constamment dans son atmosphre; et ce cas
correspond avec celui des _trangers_, surtout ceux du nord, que l'on a
remarqu  Philadelphie et  New-York, etc., tre spcialement attaqus.

Des thoriciens veulent expliquer cette singularit, en disant que c'est
par une surabondance de _gaz oxygne, infus_ dans le sang, par l'air
plus pur de l'Europe et de la campagne, que _les trangers_ sont plus
susceptibles de la fivre; mais outre que cette _surabondance_ est
hypothtique, les notions que l'on a du gaz oxygne, essentiellement
salubre, y sont si contraires, que l'on a droit d'exiger de plus fortes
preuves; et prtendre, comme ils le font, que l'oxygne est plus
abondant dans les lieux bas que dans les lieux levs, est une
supposition nouvelle en chimie, d'autant plus inadmissible que les plus
savants chimistes de l'Europe regardent le contraire comme prouv; ce
n'est pas l'oxygne que leurs expriences trouvent se dgager des marais
et des matires putrides, mais le carbone, l'hydrogne et l'azote; il
parat mme que la combinaison des deux premiers de ces gaz a la
proprit spcifique d'engendrer les fivres intermittentes et
rmittentes, et qu'elles ne deviennent putrides malignes que par
l'addition de l'azote  cette combinaison.

De nouvelles tudes dvelopperont sans doute l'action de tous les gaz
morbifiques: pour le prsent, les meilleurs moyens curatifs paraissent
tre, de combattre l'inflammation, premier degr du mal, par les
dlayants et les temprants; peut-tre les bains  la temprature du
lger frisson[162] seraient-ils un des plus efficaces, administrs ds
le premier soupon, et prolongs  huit et dix heures. C'est aux matres
de l'art  prononcer sur les bains trs-froids, et presque  la glace,
dont quelques mdecins d'Amrique prtendent avoir retir de bons
effets: il est certain que dans des cas de frnsie, ils ont quelquefois
opr des cures tonnantes; l'poque de leur application a une
influence dcisive, puisque leur effet, dans la priode d'inflammation,
est trs-diffrent de ce qu'il sera dans la priode de _dcomposition_.
Les antiasphyxiques peuvent aussi avoir leur utilit, puisque des gaz
pernicieux paraissent jouer un rle. L'objet essentiel est d'empcher
l'inflammation de s'lever jusqu'au point de dcomposer les humeurs, car
alors rien ne peut empcher le mal de parcourir ses trois phases; par
cette raison, les premires heures sont dcisives et demandent toute la
clrit possible; la saigne  petites doses peut y tre trs-utile. Un
prservatif tout-puissant est la dite la plus absolue[163], avec les
boissons aqueuses, sitt que l'on a la sensation de pesanteur, de
lassitude et de perte d'apptit; et il faut la continuer deux ou trois
jours rigoureusement, jusqu'au retour de la faim et de l'alacrit de
corps et d'esprit.

A l'gard des prservatifs gnraux, applicables aux villes des
tats-Unis, ils dpendent du gouvernement central, et ils consistent:

1 A mesurer la svrit des lazarets tablis, sur l'exigeance bien
constate des cas de maladies importes par les vaisseaux. Les vaisseaux
de la Mditerrane mritent le plus d'attention.

2 A interdire les abus de prtendu droit de proprit et de libert
des particuliers qui se permettent au voisinage et au sein des grandes
villes des comblements de terrains bas  force d'immondices, et mme de
charognes. Les Amricains vantent leur propret, mais je puis attester
que les quais de New-York et de Philadelphie, avec certaines parties des
faubourgs, surpassent en salet publique et prive, tout ce que j'ai vu
en Turkie, o l'air a l'avantage d'tre d'une scheresse salutaire.

3 A tablir des rglements de police jusqu' ce jour inusits ou
mpriss pour le pavage des rues, des faubourgs, et mme du centre des
villes. On a remarqu en Europe que les grandes pidmies de Paris, de
Lyon, de Londres, et autres villes trs-peuples ont cess depuis
l'tablissement du pavage gnral et rgulier.

4 A empcher toute eau croupissante, et tout amas de matires putrides;
 carter du sein des villes les vastes cimetires, dont l'usage
pestilentiel est gnralement conserv avec un respect superstitieux.
Philadelphie a dans ses plus beaux quartiers quatre normes cimetires,
dont j'ai trs-bien senti l'odeur en t, et n'a pas une seule promenade
ni alle plante de salutaire verdure.

5 A obliger les citoyens  murer et paver les fosses d'aisance qui,
dans l'tat actuel, communiquent si immdiatement par un sol sableux,
avec les puits et les pompes aussi non murs, que, dans les fontes de
neiges en hiver, et dans les scheresses en t, l'on voit les eaux des
uns et des autres se niveler: il est si vrai que les eaux bues dans les
parties basses de la ville reoivent les filtrations des cimetires et
des fosses, que j'ai remarqu en _Front-Street_, l'eau de mes carafes
devenir _filante_ le troisime jour en mai, et finir par une infection
cadavreuse[164].

Enfin, le gouvernement, en dirigeant sur ces objets de police domestique
l'attention des habitants des tats-Unis, devrait provoquer leur
instruction sur l'une des causes les plus essentielles et les plus
radicales de toutes leurs maladies, je veux dire sur le rgime
alimentaire qu' raison de leur origine ils ont conserv des Anglais et
des Allemands. J'ose dire que si l'on proposait au concours le plan du
rgime le plus capable de gter l'estomac, les dents et la sant, l'on
ne pourrait en imaginer un plus convenable que celui des
Anglo-Amricains. Ds le matin  djeuner, ils noient leur estomac d'une
pinte d'eau chaude charge de th ou de caf si lger, que ce n'est que
de l'eau brune; et ils avalent presque sans mcher du pain chaud  peine
cuit, des rties imbibes de beurre, du fromage le plus gras, des
tranches de boeuf ou de jambon sal, fum, etc., toutes choses presque
indissolubles. A dner, ce sont des ptes bouillies, sous le nom de
_pouding_; les plus graisseuses sont les plus friandes; toutes les
sauces, mme pour le boeuf rti, sont le beurre fondu; les turneps et
les pommes de terre sont noys de saindoux, de lard, de beurre ou de
graisse: sous le nom de pye (_pae_), de _pumkine_, leurs ptisseries ne
sont que de vraies ptes graisseuses, jamais cuites: pour faire passer
ces masses glaireuses, on reprend le th presque  l'issue du dner, et
on le charge tellement qu'il est amer au gosier: dans cet tat, il
attaque si efficacement les nerfs, qu'il procure, mme  des Anglais,
des insomnies plus opinitres que le caf. Le souper amne encore
quelques salaisons ou des hutres, et comme le dit Chastelux, la journe
entire se passe  entasser des indigestions l'une sur l'autre; pour
donner du ton au pauvre estomac fatigu et relch, l'on boit le madre,
le rum, l'eau-de-vie de France ou celle de genivre et de grain, qui
achvent d'attaquer le genre nerveux. Un tel rgime put convenir aux
_Tartares_, souche primitive des Germains et des Anglo-Saxons, qui
n'usaient d'aucun de ces stimulants dangereux: leur vie questre et
nomade les rendait et les rend encore capables de tout digrer; mais
quand les nations changent de climat, ou que se poliant elles
deviennent oiseuses et riches, elles prouvent en masse les altrations
des particuliers. Les paysans ou les manoeuvres d'Allemagne et
d'Angleterre peuvent encore sans inconvnient se nourrir comme leurs
anctres: il n'en est pas de mme des citadins; et moins encore de ceux
qui, migrant de leur humide et froid climat, vont s'tablir dans des
pays chauds, tels que la Gorgie, les Carolines, la Virginie, etc. La
puissance mme de l'habitude natale ne parviendra point  y naturaliser
un systme essentiellement contraire au climat. Aussi de tous les
peuples d'Europe, voyons-nous que les Anglais sont ceux qui rsistent le
moins aux climats du tropique; et si leurs enfants, les Anglo-Amricains
ne modifient pas leurs vieilles habitudes  cet gard, ils en
prouveront les mmes inconvnients.--Il est tellement vrai que leur
rgime est une des grandes causes prdisposantes aux maladies et  la
fivre jaune, que dans le plus fort des pidmies, jamais un seul
accident ne s'est montr dans l'enceinte de la prison de Philadelphie,
et cela videmment parce que le systme alimentaire y est calcul sur
une chelle de temprance qui ne laisse prise  aucune surcharge
d'estomac, ni par consquent  aucune dpravation des sucs. L'abus des
boissons spiritueuses est surtout banni totalement de cet tablissement
admirable; et cet abus est si gnral dans le peuple des tats-Unis, que
l'ivrognerie y est un vice aussi dominant que chez les sauvages: croire
que l'on puisse aisment et promptement changer sur tous ces chefs les
moeurs et les gots d'une nation, n'est point mon erreur; j'ai trop bien
appris  connatre l'automatisme de l'espce humaine, et la puissance
machinale de ce qu'on appelle _habitude_; mais je pense qu'un
gouvernement qui emploierait  clairer le peuple,  diriger sa raison,
la moiti des soins employs si souvent  l'garer, obtiendrait des
succs dont n'ont point d'ide ceux qui le mprisent: s'il est ignorant
et sot, ce peuple, c'est parce que l'on met beaucoup d'esprit  cultiver
son ignorance et sa sottise; et en supposant qu'une gnration vieillie
dans de mauvais usages n'et pas la force de s'en corriger, elle serait
nanmoins capable, par tendresse pour ses enfants, d'tablir un systme
d'ducation qui leur procurerait un bonheur dont elle sentirait avoir
t prive.

Je termine cet article, qu'un tel voeu m'a fait prolonger, par une
remarque sur la cause qui a suscit la fivre jaune depuis l'poque si
prcise de 1790. Cette cause me parat tre l'accroissement subit que
les villes maritimes des tats-Unis, et New-York entre autres, ont
retir des effets de la guerre franaise, et de la convulsion des
colonies des Antilles. Les richesses mobiliaires, les capitaux, les
migrants fugitifs, en affluant tout  coup dans ces villes, ont
occasion une multitude de constructions htives, et l'emploi de
terrains non prpars qui ont caus une sorte de rvolution. Le
commerce y a vers dans le peuple une aisance auparavant inconnue, et
l'ouvrier qui a gagn un dollar et demi et deux dollars par jour (7  10
l.), l'agriculteur qui a vendu depuis 8 jusqu' 14 piastres le baril de
farine qui ne se vendait que quatre et cinq, se sont livrs  des
jouissances dont la plus dsire, la plus pratique a t l'usage du vin
et de l'eau-de-vie; ainsi, en mme temps que des ferments de putridit
et d'inflammation se sont tablis, les corps se sont trouvs plus
disposs  en recevoir l'impression, et intemprance, l'imprvoyance et
la salet ont produit leurs effets constants et accoutums.

Tels sont les caractres principaux du climat et du sol des tats-Unis
dont j'ai trac un tableau aussi exact que le permet un modle si divers
dans son tendue, si sujet  exceptions de localits. Maintenant c'est
au lecteur d'asseoir son jugement sur les avantages et les inconvnients
d'un pays devenu si clbre, et que sa situation gographique comme son
gnie politique, destinent  jouer un rle si important sur la scne du
monde. Je prtends d'autant moins influencer l'opinion  cet gard, par
l'expression de la mienne, que j'ai souvent prouv que sur ce sujet
plus que sur aucun autre, les gots diffrent selon les sensations et
les prjugs de l'habitude. Souvent aux tats-Unis, dans des runions de
voyageurs de toutes les parties de l'Europe, j'ai vu exprimer des avis
tout--fait contrastants. L'Anglais et le Danois trouvaient trop chaude
la temprature que l'Espagnol et le Vnitien trouvaient modre; le
Polonais et le Provenal se plaignaient de l'humidit l o le
Hollandais trouvait l'air et le sol un peu secs; tous jugements
produits, comme l'on voit, par la comparaison du climat originaire et
habituel de chaque opinant. Il est cependant vrai que nous tous
Europens, nous accordions  reprocher  ce climat son excessive
variabilit du froid au chaud et du chaud au froid; mais les
Anglo-Amricains qui se tiennent presque offenss de ce reproche,
dfendent dja _leur_ climat comme une proprit, et ils y portent trois
motifs puissants de partialit;

1 L'amour-propre individuel, commun  tous les hommes, et la vanit
nationale qui chaque jour s'exalte davantage:

2 Une habitude dja contracte par la naissance, et qui se convertit en
nature;

3 Un intrt pcuniaire aussi cher  l'tat qu'aux particuliers,
l'intrt de vendre des terres et d'attirer des hommes et des capitaux
trangers.

Avec de tels motifs, il serait difficile de leur persuader que les
tats-Unis ne sont pas le meilleur pays du monde; nanmoins, si
l'migrant qui veut se fixer, recueille les avis d'tat  tat,
l'habitant du sud le dgotera de s'tablir dans le nord  raison des
trop longs hivers, des froids pnibles et rigoureux, des besoins
dispendieux de tout genre qui en rsultent pour se loger, se vtir, se
chauffer, etc., de la ncessit d'entretenir pendant six mois les
bestiaux clos  l'table, et par suite, de faire des provisions et des
cultures de fourrages, des constructions de granges, etc.; enfin, 
raison de la modicit des produits du sol... De son ct, l'habitant du
nord vantant sa sant, son activit, effets du froid de son climat, de
la maigreur de son sol, et de la ncessit du travail, dcriera les
tats du sud  cause de l'insalubrit de leurs marais et de leurs
cultures de riz, de l'incommodit de leurs insectes, mosquites et
mouches, de la frquence de leurs fivres, de la violence de leurs
chaleurs, de l'indolence et de la faiblesse de constitution qui en
rsultent et qui produisent les habitudes oiseuses, la vie dissipe,
l'abus des liqueurs, l'amour du jeu, etc., tout cela favoris encore par
l'abondance mme du sol et la richesse des produits; de plus, l'habitant
de la Caroline s'accordera avec celui du Maine pour dcrditer les tats
du Centre comme ayant les inconvnients des extrmes sans en avoir les
avantages; ainsi, j'ai entendu moi-mme  Philadelphie les Caroliniens
se plaindre de la chaleur, et les Canadiens du froid, parce que l'on ne
sait y prendre de prcaution ni contre l'un, ni contre l'autre; enfin,
si dans un mme canton reconnu pour insalubre, l'migrant veut prendre
des informations prcises, chaque habitant l'assure que ce n'est pas sur
sa ferme, mais sur celle de son voisin qu'est le foyer d'insalubrit,
et que c'est d'_un sol tranger_ que lui vient la fivre... En rsultat,
le fait est que chaque individu, chaque nation, tout en se plaignant de
leur sol, de leur situation, prfrent nanmoins leur pays, leur ville,
leur ferme, par gosme, par intrt, et par-dessus tout, par un motif
moins senti, mais bien plus puissant, le motif de l'_habitude_.
L'gyptien prfre son fleuve, l'Arabe ses sables brlants, le Tartare
ses prairies dcouvertes, le Huron ses immenses forts, l'Indien ses
plaines fertiles, le Samode et l'Eskimau, les rivages striles et
glacs de leurs mers borales; aucun d'eux ne voudrait changer, abjurer
son sol natal; et cela uniquement par la puissance de cette _habitude_
dont on parle si souvent, mais dont on ne connat toute la magie que
quand on est sorti de son cercle pour prouver les effets des habitudes
trangres. L'habitude est une atmosphre physique et morale que l'on
respire sans s'en apercevoir, et dont l'on ne peut connatre les
qualits propres et distinctives qu'en respirant un air diffrent. Aussi
les gens qui ont _le plus d'esprit_, lorsqu'ils ne sont pas sortis de
leurs habitudes, et qu'ils veulent parler de celles d'autrui,
c'est--dire, de sensations qu'ils n'ont pas prouves, sont-ils de
vritables aveugles qui veulent parler des couleurs: et parce que la
sobrit  porter de tels jugements, constitue l'_esprit raisonnable_ si
dcri par les _aveugles_ ou les _hypocrites_, sous le nom _d'esprit
philosophique_, je me bornerai  dire que, comparativement aux pays que
j'ai vus, et sans renoncer aux prjugs de mes sensations et de ma
constitution natale, le climat de l'gypte, de la Syrie, de la France et
de tout ce qui entoure la Mditerrane, me parat trs-suprieur en
bont, salubrit et agrment aux tats-Unis; que dans l'enceinte mme
des tats-Unis, si j'avais  faire un choix sur la cte atlantique, ce
serait la pointe de Rhode-Island, ou le chanon de _Sud-ouest_ en
Virginie, entre le Rappahannok, et le Rnoake; dans le pays d'Ouest, ce
serait les bords du lac ri en cent ans d'ici, lorsqu'ils n'auront plus
de fivres; mais pour le prsent, ce serait, sur la foi des voyageurs,
les coteaux de la Gorgie et de la Floride lorsqu'ils ne sont pas sous
le vent des marais.




APPENDICE (_Voyez page 159_).


Les dbordements excessifs qui, pendant l't de 1800, eurent lieu en
Sude, sans que l'on pt en rendre raison par les pluies tombes dans le
pays, m'ayant fait souponner que ces dbordements taient dus aux
nuages accumuls sur des montagnes limitrophes par un courant d'air ou
vent dominant, je m'adressai pour claircir ce fait  un ami zl des
sciences et des arts, le C. Bourgoing, ministre de la rpublique 
Copenhague, et je le priai de me procurer des rponses exactes 
diverses questions que je lui envoyai. Il communiqua ces questions 
plusieurs savants, tels que MM. Melanderhielm, Svanberg, Loevener,
Schoenhenter, Wibbe, Grove, Buch; et les notes spares qu'ils eurent la
complaisance de lui fournir, m'ayant prsent dans leur comparaison un
ensemble de faits corrlatifs, je crus devoir en envoyer le rsum au
ministre,  titre de remercments. Comme ce rsum se lie au sujet que
j'ai trait dans cet ouvrage, je l'insre ici avec l'intention
ultrieure et additionnelle, d'attirer l'attention des mtorologistes
sur la totalit du systme des vents de la zone polaire, et de parvenir
 connatre le jeu correspondant du nord-ouest et du nord-est
d'Amrique, avec les vents de la Russie et de la Sude.


_Lettre au citoyen Bourgoing, ministre de la rpublique franaise prs
le roi de Danemarck._

            Paris, 1er ventse an 9 (10 fvrier 1801).

Vos obligeantes notes, citoyen ministre, me sont parvenues prcisment
dans l'ordre inverse de leurs dates.... et par cette raison j'ai d
attendre la dernire pour vous faire tous mes remercments; j'ai
d'ailleurs dsir de vous envoyer un rsultat de travail qui me
disculpt prs de vous et prs de quelques-uns de vos consults, de
l'emploi de votre temps en systmes et en thories sans fondement comme
sans utilit. Quel que soit le rsultat de mon travail, il ne serait pas
sans utilit s'il prouvait qu'_il y a_, ou _mme qu'il n'y a pas_ de
marche fixe dans les courants de l'air; et que l'on peut ou que l'on ne
peut pas juger du vent qui rgne dans un lieu par le vent qui a rgn ou
qui rgne dans un autre. La navigation, l'agriculture, sont intresses
 ce problme, puisque sa solution influerait beaucoup sur les
spculations de commerce, d'achats ou de ventes de grains.--Quant au
reproche d'_esprit systmatique_, j'en suis peu affect, parce que je ne
me sens point du tout atteint de l'engouement qui en fait le vice et le
ridicule.--A vingt ans j'avais des systmes dont j'tais
trs-persuad.--Nos matres, vous le savez, citoyen ministre, nous
enseignaient  ne point douter,  tout prouver par _atqui_ et _ergo_, 
tout expliquer sans demeurer _ quia_; mais  mesure que l'exprience a
refait mon ducation, j'ai vu qu'il fallait renoncer  l'esprit
doctoral, et s'il m'est rest une doctrine  suivre et  prcher, c'est
celle de douter beaucoup; de ne pas tre press d'_assurer_, et d'tre
toujours prt  revoir la question et  couter d'autres faits. Aprs
cela, je n'ai pas nanmoins la duperie d'accorder  mes adverses plus
d'infaillibilit qu' moi; et quel que soit d'ailleurs leur mrite,
s'ils n'ont pas fait une tude particulire de la question en dbat,
s'ils prtendent en juger par aperu et analogie, je leur rtorque  mon
tour l'esprit de systme, et j'invoque le jury des faits; car je suis,
selon l'expression de S***, _de la faction des faits_. Or, voici mon
dire dans le cas prsent.

Il rsulte des diverses notes que vous m'avez envoyes, et entre autres
de l'expos court, clair et mthodique de M. Schoenhenter (vque de
Drontheim):

1 Que la Norwge est traverse de l'est  l'ouest, par un chanon
appel _Dovrefield_ ou _Dofre_, qui la partage en sud et en nord.

2 Que ce chanon, l'un des plus levs de ce royaume, a environ trois
mille pieds rhinlandais d'lvation (--2901 pieds de Paris--941
mtres--483 toises).

3 Qu'il forme dans le systme de l'air, une ligne de dmarcation
tellement positive, que le nord et le sud n'ont presque jamais les
mmes vents en mme temps. S'il pleut dans le pays d'Agherrhous,
Christiansandt, etc., il fait sec dans le Drontheim, dans le Nordland,
etc.: M. Buch dit les mmes choses.

4 Ce dernier cas a t surtout remarquable dans l't de 1800, o le
pays de Drontheim, nord du Dofre, a prouv des pluies continuelles, au
point de perdre toute la rcolte; tandis que les gouvernements
d'Agherrhous et de Berghen, sud du Dofre, ont prouv une scheresse
excessive.--Dans le Drontheim, les vents, depuis juin jusqu'au vingt
aot, furent si constamment nord-ouest, qu' peine y eut-il vingt jours
d'exception; et le thermomtre variant de six  huit, ne passa point 11
de Raumur.--Dans l'Agherrhous et le Berghen, les vents furent
habituellement sud, sud-est, mme sud-ouest, le mercure variant de 14 
18;  peine y eut-il sept jours pluvieux, avec cette diffrence
remarquable, que les tables mtorologiques de Drontheim et de
Christiansandt, compares l'une  l'autre, offrent plus de vingt
exemples, o il pleuvait dans le Drontheim par le vent nord-ouest,
tandis qu'il faisait beau et sec dans l'Agherrhous par le vent sud-est;
c'est--dire, qu'il rgnait  la fois deux vents diamtralement opposs.
M. Schoenhenter observe que le Iempterland en Sude,  l'est du
Drontheim, essuya les mmes pluies, mais il ignore si le vent y fut le
mme.--

D'accord avec MM. _Wibbe_, _Grove_ et _Buch_, il dit que sur la cte de
Norwge les vents dominants sont du quart de l'ouest; qu'ils y sont les
vents pluvieux ( raison de l'ocan), tandis que le nord-est, le sud-est
et l'est, y sont les vents secs: qu'au nord du Dofre, le nord-ouest
domine avec le sud-ouest; que l'ouest pur et l'est pur sont rares: que
sur la cte de Berghen et dans le bassin de Louken, les dominants sont
le sud-ouest et l'ouest, tous deux pluvieux: et que dans le bassin du
Glomen et tout le golfe d'Agherrhous, ce sont le sud-ouest grand
pluvieux, et le sud-est tantt sec et tantt pluvieux: voil pour la
Norwge.

A Stockholm, MM. Svanberg et Melanderhielm, disent que les vents
dominants sont l'ouest et le sud-ouest qui sont secs: que les vents
pluvieux, plus rares, sont l'est, le nord-est, et en t le sud-est;
mais que la pninsule de Scanie et le Smaland, participent au climat du
golfe d'Agherrhous: ils observent que juin et juillet, dans l't de
1800, furent trs-pluvieux  Stockholm; mais ils n'ont point joint les
tables des vents (qui durent souffler de l'est); alors le nord-ouest
rgnait  Drontheim, le sud et le sud-est dans l'Agherrhous, et l'est
sur le golfe Bothnique; de manire que le Dofre tait le point de
rencontre et de choc de trois courants opposs.

Expliquer ce qui se passait dans l'air en ce lieu, me menerait trop
loin; je me borne  vous observer: 1 Que les inondations de la Sude
n'ont pu provenir de la fonte des neiges, comme le pense M***; en juin
et juillet les neiges d'hiver sont fondues: 2 qu'il est vident que le
Dofre, encore qu'il ne soit pas une chane pleine comme muraille, a
cependant exerc sur les courants de l'air une action incontestable: si
M*** le nie, ce sera de sa part une _thorie_ plus que _hasarde_.
Quoique des groupes de montagnes ne soient pas immdiatement joints,
surtout quand leurs vallons marchent en sens divers, il n'en rsulte pas
moins un obstacle capable de ralentir le fleuve arien, de la mme
manire que des files de rocs dans les lits des rivires, barrent et
ralentissent le courant des eaux. Au reste, j'aurai l'occasion de
dvelopper plus amplement ma _thorie_  cet gard.--Agrez mes
remercments de l'exemplaire de la Thorie des vents de la Coudraye, qui
se trouve tre exactement ce que j'attendais d'un marin instruit et
observateur.




CLAIRCISSEMENTS

SUR DIVERS ARTICLES

INDIQUS DANS CET OUVRAGE.




ARTICLE PREMIER.

SUR LA FLORIDE.

     Et sur le livre de BERNARD ROMANS, intitul _A concise natural and
     moral History of east and west Florida_; New-York, 1776, sold by
     Aitken, in-12.

Courte Histoire naturelle et morale de la Floride orientale et
occidentale.


L'auteur, qui a pass plusieurs annes dans le pays en observateur et
en mdecin clair, distingue deux climats en Floride; l'un qu'il
appelle _climat de nord_, lequel s'tend du 31 au 27 40' latitude;
l'autre, le _climat de sud_, qui s'tend du 27 40' au 25: il fonde
cette distinction sur ce que dans l'un les geles sont habituelles
pendant l'hiver, tandis que dans l'autre elles sont extraordinairement
rares: il et t simple et plus clair de dire qu'_il gle dans tout le
parallle du continent_, et qu'_il ne gle point dans la presqu'le
propre_.

Dans ce pays l'air est pur et clair. L'on ne voit de brouillards que
sur la rivire Saint-John; mais les roses sont excessives. Le printemps
et l'automne sont extraordinairement secs; l'automne trs-variable du
chaud au frais. Le commencement de l'hiver, c'est--dire janvier, est
humide et temptueux; fvrier et mars sont secs et sereins; de la fin de
septembre  la fin de juin, il n'y a peut-tre pas au monde de climat
plus doux; mais juillet, aot et septembre sont excessivement chauds; et
cependant les variations du froid au chaud sont bien moindres qu'en
Caroline, et la gele bien plus rare.

En toute saison,  midi, le soleil est cuisant; jamais le froid
n'affecte mme l'oranger chinois, dont le fruit est exquis.
Saint-Augustin est sur la frontire des deux climats.

Sur la cte _est_ ou _atlantique_, rgne le vent alis d'_est_. Sur la
cte _ouest_ ou du _golfe mexicain_, les brises de mer venant de l'ouest
au nord-ouest rafrachissent en t toute la presqu'le. Tous les genres
de fruits y prosprent sans y tre desschs de chaleur ou de froid.
Dans toute la presqu'le la pluie s'annonce 24 et 48 heures d'avance,
par l'excs de la rose ou par son manque total. Les vents y sont
galement moins variables qu'un peu plus au nord en remontant vers le
continent. Pendant une grande partie du printemps, de mme que pendant
l't et le dbut de l'automne et dans la premire partie de l'hiver,
ils sont au quart de nord-est;  la fin de l'hiver et dans le
commencement du printemps, ils sont ouest et nord-ouest.

Les quinze  vingt jours qui prcdent l'quinoxe d'automne et les deux
ou trois mois qui le suivent, sont redoutables en Floride et dans la mer
adjacente; c'est--dire, que du commencement de septembre jusqu'au
solstice d'hiver, il arrive frquemment de violentes temptes. B. Romans
n'a jamais ou parler de grands accidents  l'quinoxe de printemps. Les
terribles ouragans de 1769 arrivrent le 29 octobre et jours suivants;
celui de 1772 fut les 30, 31 aot, 1er, 2 et 3 septembre: il souffla
d'abord _sud-est_ et _est_  _Mobile_; en allant plus ouest il tait
nord-nord-est. Notez que depuis Pensacola il ne fut pas sensible dans
l'est. Le vent fit gonfler toutes les rivires; et, par un cas trange,
il fit pousser une seconde moisson de feuilles et de fruits aux mriers.

Les vents sud et sud-ouest donnent un air pais et fcheux aux poumons:
il en est de mme de cet air touff dont on se plaint si fort en
juillet et aot.--Les vents, depuis le sud-est jusqu'au nord-est, sont
humides et frais et donnent de frquentes ondes qui rendent le sable
mme fertile. De l'est au nord les vents sont frais et agrables; du
nord au nord-ouest ils sont presque froids. Le thermomtre est
habituellement entre 84 et 88 Fah. (22-1/2  25 R.)  l'ombre, l o
l'air circule. Pendant juillet et aot il est  94 (27-1/2 R.); mais au
soleil, il est promptement  114 (36-1/2 R.). Il ne tombe jamais de
plus de deux degrs au-dessous du point de la gele. Il est impossible
de se figurer combien l'air est charmant depuis la fin de septembre
jusqu' la fin de juin. La cte orientale de la presqu'le est plus
chaude que l'occidentale, et que tout le climat nord dont le rivage est
expos aux piquants vents de l'hiver.

_La pointe de Floride,  sa partie d'ouest, est trs-sujette aux
rafales et aux tornados, depuis mai jusqu'en aot; ils viennent chaque
jour du sud-sud-ouest et du sud-ouest; mais ils passent vite._ (Voyez
la carte des vents, o la thorie des courants de l'air s'accorde
prcisment  placer les tournoiements  cet endroit.)

Le docteur Mackensie, mdecin (diffrent du voyageur) a beaucoup parl
de la moisissure, de la rouillure et de la liqufaction du sel, du
sucre, etc. Tout cela, il est vrai, se voit plus  Saint-Augustin
qu'ailleurs; et cependant il n'est pas de lieu plus sain dans tous ces
parages. L'on y vit trs-vieux et trs-sain. Les Havanais y viennent
comme  leur Montpellier.

Le climat nord, c'est--dire la partie ouest et continentale de
Floride, a les mmes caractres que la partie nord de la pninsule; mais
il y fait des vents plus froids. L'on a beaucoup parl de l'pidmie de
la Mobile en 1765: la vraie cause fut l'excessive intemprance des
soldats. Les Anglais, mme les mdecins, conseillent dans tous ces
climats de boire le _verre de vin; mais on fait ce verre trop large et
trop frquent_.

Le plus dangereux de tous les inconvnients en Amrique, _n'est ni le
chaud, ni l'humide, ni le froid, c'est le terrible et subit changement
des extrmes_ qui vous donne 30 (14 R.) de diffrence en 12 heures, et
cela est _pire au nord qu'au sud_. Le sol de Floride est gnralement un
sable blanc qui a par-dessous lui une couche d'argile blanche. Le rivage
de la mer est sans arbres; l'intrieur est plein de pins.

_Oldmixon_, dans son ouvrage du _British empire_, est le seul qui ait
dit des choses raisonnables sur le caractre des sauvages. _Tous les
Europens, avec leurs rves de la belle nature, n'ont dit que d'absurdes
folies._

Bernard Romans, dans les pages 38 et suivantes, peint les sauvages tels
que je les ai vus; sales, ivrognes, fainants, voleurs, d'un orgueil
excessif, d'une vanit facile  blesser, et alors cruels, altrs de
sang, implacables dans leur haine, atroces dans leur vengeance, etc.,
etc. Il reprsente les _Chicasaws_ pires que les autres. Les _Chactas_
valent mieux; ils ont de la bonne foi, quelque ide de proprit
mobilire et personnelle. Ils sont plus laborieux que tous les autres.
Ils vendent tout aux passants; mais ils sont adonns au jeu. (L'auteur
dduit de cela mme l'ide qu'ils ont du _mien_ et du _tien_.) Le
suicide n'est pas rare chez eux ni chez les autres. Ils sont aussi
pdrastes que les _Chicasaws_, et les Chicasaws le sont autant que les
Grecs. (Ces honntes gens-l auraient bien besoin du missionnaire
_Atala_.)

  Les Chicasaws comptaient en 1771   250 guerriers
  Les Chactas                       2600
  Les Creeks confdrs             3500

_Tous ces sauvages s'arrachent la barbe avec des petites pincettes ou
avec des coquilles._

Les enfants lancent  20 et 30 _yards_ (mtres) des flches longues
d'un pied, qui sont garnies de coton sur les 4 pouces du gros bout. Ils
usent pour cet effet de sarbacanes de 8 pieds, et ils tuent des oiseaux
et des cureuils.

Au reste, le pays des _Creeks_ est de la plus excellente terre et du
plus agrable paysage, susceptible de toute production.

Celui des Chactas est trs-bon aussi; mais celui des Chicasaws est une
haute plaine sche, ayant peu d'eau et mauvaise. Leur nord jusqu'
l'Ohio est trs-montueux.

L'auteur a joint trois gravures, reprsentant les traits physionomiques
de ces trois peuples; et quoiqu'elles paraissent avoir t excutes sur
bois ou sur tain, le caractre n'est pas mal saisi.

Tout le livre de Bernard Romans est d'un dtail intressant sur leurs
moeurs, leurs manires, et sur les productions du sol.

Il traite avec intelligence des maladies du pays, rfute les assertions
du docteur _Lind_, en ce qu'elles ont d'exagr; il convient de
l'excessive humidit rouillante et moisissante  _Saint-John_ et 
_Saint-Augustin_, et pourtant Saint-Augustin est trs-sain, parce qu'il
n'a pas les marais de Saint-John.

Les grandes variations subites du chaud au froid, avec de fortes roses,
sitt aprs le coucher du soleil, sont le cas de _Saint-John_, de la
rivire _Nassau_, de _Mobile_ et de _Campbelton_; mais  _Pensacola_ et
 son est,  New-Orlans et sur le Mississipi, il ne les a point vues,
et l'on ne s'en plaint pas. Ces variations d'ailleurs, et cette
humidit, ne sont pas comparables  celles de la _Gorgie_, et surtout
des _Carolines_. L'on s'en prserve avec du feu dans la maison, et un
vtement de laine le soir. Il n'y a de marais saumaches qu'
_Saint-John_, tandis que la _Gorgie_ et les _Carolines_ en sont
infectes, ainsi que de mosquites et de puantes exhalaisons.

Les mouches et les mosquites n'abondent qu'aux rizires et aux
indigoteries. Il faut convenir que le Mississipi en est couvert au del
de toute ide. L'on n'y vit que sous la mosquetire. Ils disparaissent 
mesure que l'on cultive. En rsultat, B. Romans conseille aux gens
replets, aux biberons, aux gloutons d'Europe et aux plthoriques, de ne
pas venir ici sans changer entirement de rgime.

Les fivres sont trs-rpandues depuis la fin de juin jusqu'au milieu
d'octobre, c'est--dire prcisment aprs les grandes pluies, combines
avec les violentes chaleurs. Elles sont plus tenaces prs des rizires
et des indigoteries. Il entre dans de trs-bons dtails sur cet article,
dans les pages 131 et suivantes.

Les marais doux ou saumaches sont malsains, mais non pas les marais
d'eaux sales. Au reste, la figure et le teint des habitants suffisent 
indiquer leurs maladies.

Les mosquites ne sont pas si abondants sur les eaux fraches et sur le
courant du Mississipi, qu'au bas de la rivire et sur toute la plage
maritime, o ils sont intolrables; (mais ils le sont tellement dans
les bois le long du fleuve depuis l'Ohio, que le soir quand on allume
le feu il faut les carter de l'homme qui prend ce soin, car ils
l'aveugleraient).

Le _ttanos_ est terrible en Floride, et il est commun aux gens qui
_abusent des liqueurs et qui couchent au frais_.

Enfin l'auteur parle du naufrage de M. _Viaud_ et de madame _Lacouture_,
comme d'un fait rel et positif qui eut lieu sur le rivage
d'_Apalachicola_; mais ils en ont fait un roman. Les oeufs qu'ils
trouvrent ne furent pas des oeufs de dinde, mais de tortue. Il cite des
personnes qui ont secouru ces deux naufrags.

Il est fcheux pour la science que ce ne soit pas le livre de Bernard
Romans qui ait t traduit  la place de celui de _Bartram_.




ARTICLE II.

SUR

L'HISTOIRE DE NEWHAMPSPHIRE.

Par JRMIE BELKNAP, Membre de la Socit philosophique de Philadelphie;

     Et sur l'Histoire du _Vermont_, par Samuel Williams, membre de la
     Socit mtorologique d'Allemagne, et de la Socit philosophique
     de Philadelphie.


 I.

L'ouvrage de M. Belknap, intitul _The History of Newhampshire_ que j'ai
plusieurs fois cit, et qui n'est point traduit en franais, est compos
de trois volume in-8, imprims  Boston. Dans les deux premiers,
l'auteur n'a eu pour but que de faire connatre les vnements
historiques de la colonie de cet tat, depuis son premier tablissement;
le tableau qu'il en prsente est d'autant plus curieux, que l'on y
trouve l'origine d'une foule d'usages qui, alors tablis par des lois
coactives et trs-svrement excutes, ont tourn en _habitudes_, et
composent aujourd'hui plusieurs parties du _caractre_ des
Anglo-amricains.--L'on y voit l'esprit intolrant des premiers colons,
prescrire par des rglements rigoureux les formules de communication,
soit entre hommes, soit entre les deux sexes; la manire de faire
l'amour avant de se marier, le maintien et la contenance, soit dehors,
soit dedans la maison, comment on doit porter la tte, les bras, les
yeux, causer, marcher, etc., etc. (d'o sont venus le ton crmonieux,
l'air grave et silencieux, et toute l'tiquette guinde qui rgne encore
dans la socit des femmes des tats-Unis). Il tait dfendu aux femmes
de montrer les bras et le cou; les manches devaient tre fermes aux
poignets, le corset clos jusqu'au menton; les hommes devaient avoir les
cheveux coups courts, pour ne pas ressembler aux femmes; il leur tait
dfendu de porter des sants, comme tant un acte de _libation paenne_;
dfendu mme de faire de la bire dans le jour du samedi, de peur
qu'elle ne _travaillt_ le dimanche: tous ces dlits taient
susceptibles de _dnonciation_, et la dnonciation emportait _peine_;
ainsi rgnait une vritable _inquisition terroriste_, et les esprits
durent contracter toutes les habitudes que donne la perscution;
habitudes de silence, de rserve dans le discours, de dissimulation, de
combinaisons d'ides et de plans, d'nergie dans la volont, et de
rsistance lorsqu'enfin la patience est  bout. Comme ouvrage moral, ces
deux premiers volumes sont intressants  consulter, vu le soin qu'
pris l'crivain de recueillir des faits constats. Mais la quantit
d'autres dtails en rendrait peut-tre la traduction trop longue pour
nous autres Franais, auxquels ils sont trangers.

Il n'en est pas ainsi du troisime volume, qui est une description
mthodique du climat, du sol, de ses produits naturels et artificiels,
de la navigation, du commerce, de l'agriculture, et de tout l'tat du
pays. L'on peut comparer ce volume  celui de M. Jefferson sur la
Virginie: l'un et l'autre sont des statistiques aussi exactes, aussi
instructives qu'il est permis aux forces et aux moyens de simples
particuliers d'en produire. M. Jefferson, en publiant ds 1782, a eu le
mrite de surmonter les principales difficults, en traant le premier
plan d'un travail alors inusit. M. Belknap, en publiant le sien en
1792, aprs 22 ans d'observation, a celui d'avoir profit de ce que les
progrs de la science ont accumul de faits et de mthode: son livre
(volume troisime), compos de 480 pages, gros caractre, y compris
l'appendice, serait susceptible de quelques rductions,  raison de
divers dtails qui nous sont superflus; et quoique l'auteur y paie un
double tribut  son caractre d'Amricain et de ministre du saint
vangile, en dclamant quelquefois contre les _philosophes_ et contre
les _voyageurs europens_, cet ouvrage n'en est pas moins l'un des plus
_philosophiquement_ instructifs, dont on puisse faire prsent  notre
langue sur les tats-Unis.


 II.

J'en dirai autant de l'Histoire du Vermont, par M. Samuel Williams; elle
forme un volume in-8 d'environ 400 pages, d'un caractre plus fin
(petit-romain), y compris aussi un appendice sur divers
sujets.--L'ouvrage est partag en 17 chapitres d'une division
mthodique.--Situation, limites, superficie, sol, aspect du pays,
montagnes, leurs hauteurs, leurs directions, les cavernes, sources,
etc., rivires et lacs, climat et saisons, productions vgtales et
animales, sont les sujets des six premiers chapitres. Le septime et le
huitime traitent des sauvages, de leur caractre, de leur ducation, de
leur tat moral et politique. Les neuf, dix et onze dtaillent tous les
incidents de la formation de l'tat de Vermont et de l'origine de ses
premiers colons. Les six autres, sous le titre d'_tat de la Socit_,
font connatre, 1 l'_emploi du temps_ en arts et en commerce; 2 les
_coutumes et usages_, comprenant l'ducation, le mariage, la vie civile,
etc.; 3 la _religion_ et l'importance du principe _de la parfaite
galit_ des cultes (l'auteur est ministre du saint vangile); 4 le
gouvernement du pays; 5 la population; 6 la _libert_, qu'il dit tre
bien moins le produit du _gouvernement_ amricain que de la condition
et situation du peuple.

L'on pourrait quelquefois trouver que l'auteur entre dans trop de
dtails, d'explications et de digressions; mais il en rsulte tant de
faits et d'observations utiles et instructifs, que je regarde ce livre
comme l'un de ceux qui ont le plus rpandu de connaissances physiques
dans le peuple des tats-Unis. J'en avais fait excuter la traduction
littrale, ainsi que du troisime volume de Belknap, dans l'intention de
la _franciser_[165]  mon premier loisir, et de la publier: mais outre
que ce travail excderait maintenant mes forces, j'apprends qu'il est
entrepris par une personne qui ne doit pas tarder d'en enrichir le
public.




ARTICLE III.

GALLIPOLIS,

OU

COLONIE DES FRANAIS SUR L'OHIO.


L'on ne doit pas encore avoir oubli  Paris une certaine compagnie du
_Sioto_ qui, en 1790, ouvrit avec beaucoup d'clat une vente de terres
dans _le plus beau canton des tats-Unis,  six livres l'acre_. Son
programme, distribu avec profusion, promettait tout ce que l'on a
coutume de promettre en pareil cas: un climat dlicieux et _sain_; 
peine des geles en hiver;--une rivire, nomme par excellence _la belle
Rivire_[166], riche en poissons excellents et monstrueux; des forts
superbes, d'un arbre qui distille le sucre (l'rable  sucre), et d'un
arbuste qui donne de la chandelle (myrica cerifera);--du gros gibier en
abondance, sans loups, renards, lions, ni tigres; une extrme facilit
de nourrir dans les bois des bestiaux de toute espce; les porcs seuls
devaient, d'un couple unique, produire sans soins en trois ans 300
individus; et dans un tel pays l'on ne serait sujet ni  la taille, ni 
la capitation, ni  la milice, ni aux logements de guerre, etc., etc.,
etc. Il est vrai que les distributeurs de tant de bienfaits ne disaient
pas que ces belles forts taient un obstacle prliminaire  tout genre
de culture; qu'il fallait abattre les arbres un  un, les brler,
nettoyer le terrain avec des peines et des frais considrables; que
pendant au moins une anne il fallait tirer de loin toute espce de
vivres; que la chasse et la pche, qui sont un plaisir quand on a bien
djeun, sont de trs-dures corves dans un pays dsert et sauvage; ils
ne disaient pas surtout que _ces terres excellentes_ taient dans le
voisinage d'une espce d'animaux froces, pires que les loups et les
tigres, les hommes appels _sauvages_ alors en guerre avec les
tats-Unis.--En un mot, qu'au cours actuel des marchs d'Amrique, ces
terres ne valaient effectivement que six  sept sous l'acre; et qu'aucun
acheteur du pays n'en et offert davantage:--mais en France, mais 
Paris, alors surtout, qu'une sorte de contagion d'enthousiasme et de
crdulit s'tait empare des esprits, le tableau tait trop brillant,
les inconvnients taient trop distants, pour que la sduction n'et pas
son effet; les conseils, l'exemple mme de personnes riches et
supposes instruites, ajoutrent  la persuasion; l'on ne parla dans les
cercles de Paris que de la vie champtre et _libre_ que l'on pouvait
mener aux bords du _Sioto_: enfin, la publication du Voyage de M.
Brissot, qui prcisment  cette poque revenait des tats-Unis, acheva
de consolider l'opinion: les acqureurs se multiplirent, principalement
dans les classes moyennes et honntes o les moeurs sont toujours les
meilleures.--Des individus, des familles entires vendirent leurs fonds,
et crurent faire un march excellent d'acheter des terres  six francs
l'arpent, parce qu'autour de Paris le moindre prix des bonnes tait de
cinq ou six cents. Muni de ces titres, chaque propritaire partit  son
gr, s'embarqua dans le cours de 1791, l'un au Havre, l'autre 
Bordeaux, d'autres  Nantes,  la Rochelle, et le public parisien,
toujours occup ou distrait, n'a plus entendu parler de cette affaire.

Ds mon arrive  Philadelphie, en octobre 1795, j'en demandai des
nouvelles; mais je n'en pus obtenir de suffisantes.--L'on me dit
seulement d'une manire vague, que cette colonie devait tre sur l'Ohio
_en terres sauvages_, et qu'elle n'avait pas prospr. L't suivant je
dirigeai ma route par la Virginie, et aprs avoir fait plus de 120
lieues de Philadelphie  _Blue-Ridge_ prs Staunton; aprs avoir
travers plus de 80 lieues de pays montueux et presque dsert, depuis
Blue-Ridge jusqu'au del du chanon de _Gauley_ ou _Great Laurel_; puis
encore avoir descendu 22 lieues en canot la rivire du _Grand-Kanhawa_,
encore plus dserte depuis l'Elk jusqu' son embouchure dans l'Ohio, je
me _trouvai le 9 juillet 1796_, au village de _Pointe-Plaisante_,
distant d'une lieue et demie de _Gallipolis_: l, j'eus des nouvelles
positives de cette _ville des Franais_, puisque tel est le sens du nom
grec qu'il leur a plu de se donner; l'empressement de voir des
compatriotes, d'entendre parler ma langue, que dja je _dsapprenais_
dans un pays tout anglais, me fit dsirer de m'y rendre sur-le-champ: et
le colonel _Lewis_, parent du gnral _Washington_, m'en facilita les
moyens; mais pendant ma route, au dclin du jour, songeant que j'allais
voir des Franais dus de leurs esprances, mcontents de leur sort,
blesss dans leur amour-propre, et peut-tre humilis de leur situation
devant un ex-constituant, qui pouvait l'avoir pronostique 
quelques-uns, je trouvai des raisons de calmer mon impatience. La nuit
commenait lorsque j'atteignis le village de _Gallipolis_; je pus
reconnatre seulement deux rangs de petites maisons blanches, places
sur la banquette de l'Ohio, qui en cet endroit est encaiss de 50 pieds
 pic: les eaux tant trs-basses, je grimpai cette banquette par un
talus rapide, pratiqu dans l'core. L'on me conduisit  une hutte de
_troncs d'arbres_ (log-house), qui a le nom d'auberge.--Les Franais
que j'y trouvai me firent quelques questions, mais bien moins que je
n'en attendais, et je pus m'apercevoir de la justesse de ma rflexion
antrieure.

Le lendemain mon premier soin fut de visiter le local: je fus frapp de
son aspect sauvage, du teint hve, de la figure maigre, de l'air malade
et souffrant de tous ses habitants.--Ils ne recherchaient point ma
conversation. Leurs maisons, quoique blanchies, n'taient que des
_huttes de troncs_ (log-houses), mastiques de terre grasse, couvertes
de bardeaux, et par consquent mal abrites et humides. Le village forme
un carr long, compos de deux rangs de maisons bties en file contigu,
sans doute afin de brler toutes par un seul accident frquent aux
tats-Unis: c'est la compagnie qui a commis cette faute grossire parmi
une foule d'autres. Quelques jardins clos d'pines et nus d'arbres, mais
passablement fournis de lgumes, adossent le village au nord-ouest;
derrire ces jardins, et au-del de quelques taillis, est un gros
ruisseau qui coule presque paralllement au fleuve o il se verse, et
forme une presqu'le de tout le sol du village. Ce ruisseau, en eaux
basses, est plein de boues noirtres, et quand l'Ohio dborde, il reflue
et nourrit de fcheux marcages. Du ct du _sud-est_, l'on a sous les
yeux le vaste lit de l'Ohio; mais les coteaux en face et au nord, les
valles  l'est et  l'ouest, ne prsentent  la vue que
l'_universelle_ fort. Au-dessus du village, le sol d'argile retient
opinitrement les eaux, et forme encore des marcages malsains en
automne.--Chaque anne les fivres intermittentes s'tablissent ds la
fin de juillet, et durent jusqu'en novembre.--Je ne trouvai personne
dans cette colonie qui m'et t prcdemment connu; mais comme les
Franais refusent rarement leur confiance  qui leur tmoigne de
l'intrt, j'obtins de trois ou quatre Parisiens qui m'en inspirrent,
des renseignements dont la substance est: qu'environ cinq cents colons,
tous artistes ou artisans, ou bourgeois aiss et de bonnes moeurs,
arrivrent dans le cours de 1791 et 1792 aux ports de New-York,
Philadelphie et Baltimore; ils avaient pay chacun cinq  six cents
livres de passage, et leurs voyages par terre, tant en France que dans
les tats-Unis, leur en avaient cot pour le moins autant; ainsi pars
sans direction centrale, sans rassemblement combin, ils s'acheminrent
sur des renseignements presque vagues vers Pittsburg et le cours
infrieur de l'Ohio o le terrain tait dsign; aprs bien du temps et
des frais perdus en fausses routes, ils parvinrent  un point
gographique, o la compagnie de Sioto faisait construire des baraques:
bientt aprs, cette compagnie de _Sioto_ faillit envers la compagnie
d'Ohio, vendeur et propritaire primitif, qui ne se tint point lie par
les actes de son dbiteur, et refusa aux Franais la terre que dja ils
avaient paye: il s'ensuivit un grave procs d'autant plus fcheux pour
les colons, que leur argent tait dja dvor. Pour comble de malheur,
les tats-Unis taient en guerre avec les _sauvages_, qui contestaient
cette partie du pays, et qui, fiers d'avoir dissip l'arme du gnral
_Saint-Clair_ sur le grand Mimi (4 novembre 1791), bloqurent les
colons de Gallipolis pendant 1792 et 1793, en enlevrent quatre et en
_scalprent_ un cinquime, qui a survcu  cette horrible opration; le
dcouragement s'empara des esprits.--Le plus grand nombre abandonna
l'entreprise et se dispersa, partie dans le pays peupl, partie en
Louisiane; enfin, aprs quatre ans de vexations et de litiges de toute
espce, ceux qui demeurrent obtinrent de la compagnie d'Ohio un terrain
de neuf cent douze acres pour une nouvelle somme de onze cents
piastres.--_Cette faveur_ fut due surtout  la bienveillance de l'un des
membres de la compagnie, le fils du gnral _Putnam_, qui y ajouta un
service encore plus important pour la communaut, celui de refuser
l'offre de douze cents piastres que firent deux des colons, dans le
dessein d'accaparer le tout, et de ranonner ensuite  leur gr leurs
infortuns compagnons.--(Quel nom donner  cette lche avarice, qui ne
sait se faire de richesse que de la misre d'autrui...?)--Par un autre
bonheur,  la mme poque, le congrs de 1795, m d'un sentiment de
compassion et d'quit, dcrta un don de vingt mille acres,  prendre
en face de _Sandy-Creek_, pour ces pauvres Franais dpouills: et cet
acte est d'autant plus digne d'une respectueuse gratitude, que dja
prvalaient dans ce corps les sentiments d'animosit qui clatrent
l'anne suivante contre le gouvernement et le peuple franais. De ces
vingt mille acres, quatre mille appartiennent  celui ou  ceux dont les
soins avaient promu le don, et le reste dut se rpartir entre
quatre-vingt-deux  quatre-vingt-quatre ttes subsistantes du nombre
premier.

Il n'y avait qu'un an lors de mon passage que tous ces arrangements
venaient d'tre conclus, et dja l'industrie s'tait ranime de manire
 faire sentir et regretter tout ce qu'elle et opr, sans des
contre-temps si longs et si cruels; nanmoins, l'existence des colons
tait loin d'tre agrable; chaque famille tait oblige de vaquer 
tous les travaux pnibles d'un tablissement nouveau; l'on n'y trouvait
qu' des prix grvants ces bras mercenaires dont l'utilit n'est bien
sentie que l o ils manquent. Il tait dur  des gens levs dans la
vie aise de Paris, d'tre obligs de semer, de sarcler, de scier le
bl, de faire les gerbes, de les porter au logis, de cultiver le mas,
l'avoine, le tabac, les melons d'eau ou pastques, par des chaleurs de
24  28 degrs; il est vrai que toute culture russissait  souhait,
mme le coton; pendant l'automne et l'hiver, la livre de daim cotait un
sou ou six liards; le pain, de deux  quatre sous; mais l'argent tait
d'une excessive raret. L'rable  sucre exploit en fvrier, donnait 
quelques familles qui couraient les bois, jusqu' cent livres de grosse
cassonade noire, souvent brle, toujours mlasseuse. L'on trouve dans
les les du fleuve une espce de vigne basse  grain rond, rouge et
assez doux, que l'on suppose venue des plants que les Franais avaient
faits au fort _Duquesne_, et dont les semences ont t rpandues par la
friandise des ours; mais son vin, que l'on m'a qualifi de _mchant
surne_, diffre peu de celui des vignes indignes qui croissent dans
les bois jusqu' soixante pieds de hauteur, et qui ne produisent qu'un
raisin noir, petit, dur et sec. Les porcs ont t d'une bonne ressource,
et ces colons ont appris des Amricains  les prparer si parfaitement,
que dans ma route ultrieure je consommai un jambon entier, que je crus
avoir t cuit, et qui se trouva tre cru et seulement fum; quelquefois
on les prfre tels, et on a toute raison; car la partie maigre de leur
viande, lorsqu'on ne la sale pas trop, ou qu'on la fait dessaler 
point, est reconnue pour tre plus lgre et moins maladive en pays
chaud que la viande de boeuf.

Telle est la situation de la colonie projete au _Sioto_; il y a un peu
loin de l au bonheur potique chant par le _cultivateur amricain_, et
aux dlices de la capitale future de l'_empire d'Ohio_ prophtis par un
autre crivain. Si les faiseurs de pareils romans pouvaient s'entendre
pangyriser sur place, srement ils se dgoteraient de ce banal talent
de rhtorique, qui dans le cas prsent a dtruit l'aisance de cinq cents
familles. Partout aux tats-Unis, j'ai entendu, de la part des Franais,
des plaintes amres  ce sujet. Cependant, pour tre entirement juste,
il faut avouer que tous les torts ne sont pas d'un seul ct; car si
l'on observe que plusieurs expriences notoires auraient d mettre en
garde contre la sduction; qu'en promettant des avantages exagrs, les
auteurs n'avaient cependant pas prtendu  une extravagante crdulit,
ni exclu les prcautions de la prudence; et si j'ajoute que malgr cet
exemple, et depuis mon retour  Paris, il s'est encore trouv des
spculateurs de ce genre qui n'ont pas dsir, qui ont mme vit d'tre
clairs, l'on sera oblig de convenir que ce sont les _dupes_, qui 
force d'engouement et de niaise crdulit, provoquent et crent l'art
des charlatans.

J'aurais voulu emporter l'ide que cette colonie pourrait s'affermir et
prosprer; mais outre le vice radical de sa situation trop mal choisie,
il m'a paru que les impressions de dcouragement avaient encore trop de
motifs subsistants pour pouvoir s'effacer; d'ailleurs j'ai cru
m'apercevoir dans mes voyages aux tats-Unis, que les Franais n'ont pas
la mme aptitude  y former des tablissements agricoles, que les
immigrants d'Angleterre, d'Irlande et d'Allemagne.--De quatorze  quinze
exemples de _farmers_ ou _cultivateurs_ franais que j'ai ou citer sur
le continent, deux ou trois seulement promettaient de russir; et quant
aux tablissements en _masse de villages_, tels que _Gallipolis_, tous
ceux que les Franais avaient ci-devant entrepris ou forms sur les
frontires de Canada ou de Louisiane, et qui ont t abandonns  leurs
seules forces, ont langui et fini par se dtruire, tandis que de simples
individus irlandais, cossais, ou allemands, s'enfonant seuls avec leur
femme dans les forts, et jusque sur le sol des sauvages, ont
gnralement russi  fonder des fermes et des villages solides. A
l'appui de mon opinion ou plutt des faits, je vais citer l'exemple de
la colonie franaise du _Poste-Vincennes_ sur la Wabash, que je visitai
aprs Gallipolis;--et dans cette visite je portai des dispositions
d'autant plus propres  bien observer, qu'outre l'intrt de la question
gnrale, j'avois l'intrt particulier et personnel de savoir quel
genre d'asile le sol si vant du Mississipi et de la Haute-Louisiane
pouvait, dans un besoin ventuel, offrir  des Franais d'Europe amis
d'une sage libert.




ARTICLE IV.

DE LA COLONIE

DU POSTE-VINCENNES

SUR LA WABASH;

Et des colonies franaises sur le Mississipi et le lac ri.


Ayant descendu l'Ohio par _Preston_, _Washington_[167], _Charleston_ (de
Kentucky), et par _Cincinnati_, chef-lieu de North-West Territory,
j'arrivai  Louisville, distant d'environ trois cent cinquante milles
(cent seize lieues) de Gallipolis. Tout cet espace est encore si peu
habit, qu' peine put-on me montrer cinq villages et huit fermes en
embryon. Louisville est un lieu de Kentucky d'environ cent maisons,
situ deux milles au-dessus des _falls_ ou _chutes_ d'Ohio, qui sont
seulement des _rapides_ que l'on me fit franchir en canot. Pendant huit
jours j'y attendis la formation d'une caravane de quatre  cinq
cavaliers, ncessaire pour traverser trente-six  quarante lieues de
forts et de _prairies_, si parfaitement dsertes, qu'on n'y trouve pas
une cabane pour gter. Aprs trois jours de marche force, nous
arrivmes le 2 aot 1796 au village louisianais, nomm
_Poste-Vincennes_, sur la rivire _Wabash_; l'aspect du local est une
_prairie_ irrgulire d'environ trois lieues de long sur une de large,
borde de tous cts de l'_ternelle_ fort, parseme de quelques arbres
et d'une grande quantit de plantes  ombelle, hautes de trois  quatre
pieds; des champs de mas, de tabac, de bl, d'orge, de pastques, mme
de coton, entourent le village, compos d'une cinquantaine de maisons,
dont la blancheur gaie la vue aprs la longue monotonie des bois. Ces
maisons sont ranges sur la rive gauche de _la Wabash_, qui est large
d'environ cent toises, et qui en basses eaux est infrieure de vingt
pieds au sol du village. Ici il n'y a pas de banquettes comme sur
l'Ohio; au contraire, la berge forme une espce de digue avec talus,
dominant de plusieurs pieds le niveau de la prairie. Ce talus est
l'ouvrage des dbordements successifs de _la Wabash_. Chaque maison,
selon la bonne coutume canadienne, est isole de toute autre, et
environne de sa cour et de son jardin, clos de palissades. Mon oeil fut
rjoui de la vue des pchers chargs de fruits, mais attrist de celle
de l'odieux _stramonium_, qui foisonne universellement aux lieux habits
depuis Gallipolis et plus haut. Attenant au village et  la rivire, est
un enclos ferm de pieux pointus de six pieds de hauteur; un foss de
huit pieds de large au plus rgne tout autour: cela s'appelle un _fort_;
et en effet, c'en est assez pour se dfendre d'un coup de main des
sauvages.

J'tais adress  l'un des principaux propritaires n hollandais,
parlant bien franais; je reus chez lui pendant dix jours, tous les
bons offices d'une hospitalit aise, simple et franche. Le lendemain de
mon arrive, il y avoit audience des juges du canton; je m'y rendis pour
faire mes observations sur le physique et le moral des habitants
rassembls. Ds mon entre, je fus frapp de voir l'auditoire partag en
deux races d'hommes totalement divers de visage et d'habitude de corps;
les uns ayant les cheveux blonds ou chtains, le teint fleuri, la figure
pleine, et le corps d'un embonpoint qui annonait la sant et l'aisance;
les autres ayant le visage trs-maigre, la peau hve et _tanne_, et
tout le corps comme extnu de jene, sans parler des vtemens qui
annonaient la pauvret. Je reconnus bientt que ces derniers taient
les colons franais tablis depuis environ soixante ans dans ce lieu,
tandis que les premiers taient des colons amricains qui depuis quatre
 six ans seulement y avaient achet des terres qu'ils cultivaient. Les
Franais,  la rserve de trois ou quatre, ne savaient point l'anglais;
Les Amricains, presqu'en totalit, ne savaient gure plus de franais;
comme j'avais appris, depuis un an, assez d'anglais pour converser avec
eux, j'eus l'avantage, pendant mon sjour, d'entendre les rcits et les
rapports des deux parts. (_Extrait de mon Journal._)

Les Franais, lamentant leur dtresse, me racontrent que depuis
quelques annes, et particulirement depuis la dernire guerre des
sauvages (1788), la fortune avait pris  tche de les accabler de pertes
et de privations; auparavant, et depuis la paix de 1763, poque de la
cession du Canada  l'Angleterre, et de la Louisiane  l'Espagne, ils
avaient joui sous la protection de cette dernire puissance d'un degr
et d'un genre singulier de bien-tre. Presque abandonns  eux-mmes, au
sein des dserts, loigns de soixante lieues du plus prochain poste sur
le Mississipi, sans charge d'impts, en paix avec les sauvages, ils
passaient la vie  chasser,  pcher,  faire la traite des
pelleteries,  cultiver quelques grains et quelques lgumes pour le
besoin de leurs familles. Plusieurs d'entr'eux avaient pous des filles
de sauvages, et ces alliances avaient consolid l'amiti des tribus
environnantes. Le _Poste_ avait compt jusqu' trois cents habitants.
Pendant la guerre de l'indpendance, l'heureux loignement o ils
taient de son thtre les prserva long-temps d'y tre compromis; mais
vers 1782, sur des motifs bien ou mal fonds, un officier kentokois
ayant dirig contre eux un petit corps, ils furent pills, et leurs
bestiaux, richesse principale, dvors et enlevs. Le trait de 1783
annexa leur colonie aux tats-Unis, et sous ce rgime ils commencrent
de rparer leurs pertes. Malheureusement, vers 1788, des hostilits se
dclarrent entre les sauvages et les Amricains. Il fut dur d'opter
entre deux amis; mais le devoir comme la prudence les ayant joints aux
Amricains, les sauvages commencrent contre eux une guerre d'autant
plus cruelle, qu'elle fut celle d'une amiti due et irrite. Les
bestiaux furent tus, le village bloqu, et pendant plusieurs annes, 
peine les habitants purent-ils cultiver  la porte du fusil; des
rquisitions militaires vinrent se joindre  ces calamits; cependant en
1792, le congrs, mu de piti, donna quatre cents arpents  chaque tte
contribuable, et cent arpents de plus  chaque homme de milice. C'et
t la fortune de familles amricaines; ce ne fut pour ces colons,
plutt chasseurs que cultivateurs, qu'un don passager que sans prudence,
sans lumires, ils vendirent chacun moins de deux cents livres  des
Amricains; encore ceux-ci les payrent-ils en toiles et autres
marchandises leur rapportant vingt et vingt-cinq pour cent de bnfice.
Ces terres, de qualit excellente, se vendaient dja en 1796, deux
dollars l'arpent (total, 2000 livres au lieu de 200 livres), et
j'oserais assurer qu'aujourd'hui elles en valent dix. Ainsi rduits la
plupart  leurs jardins ou au terrain le plus indispensable, les
habitants du _Poste_ n'ont plus eu pour vivre que le secours de leurs
fruits, de leurs lgumes, des pommes de terre, du mas, et trs-rarement
quelque viande de chasse. Il n'est donc pas tonnant qu'ils soient
devenus maigres comme des Arabes.--Ils crient  la supplantation,  la
spoliation, et surtout ils se plaignent qu'en tout procs et
contestation, tant jugs par des lois amricaines qu'ils n'entendent
pas, et par cinq juges, dont deux franais n'entendent que mdiocrement
les lois et la langue, il leur est impossible de soutenir la
concurrence. Les Amricains repoussent ces reproches par ceux de
l'ignorance, du dfaut de toute industrie et d'une indolence _indienne_.
Il est vrai que cette ignorance est extrme en tout genre; jamais dans
ce village il n'avait exist d'cole avant que la rvolution franaise y
eut pouss M. l'abb R.... que j'y trouvai missionnaire, et missionnaire
poli, instruit, bien lev, et, chose admirable! _tolrant_. Sur
quatre-vingt-dix ttes franaises,  peine en pouvait-on citer six qui
sussent lire et crire; tandis que parmi les Amricains, sur cent
individus, hommes ou femmes, quatre-vingt-dix au moins savent l'un et
l'autre. Le langage de ces Franais n'est pas un patois comme on me
l'avait dit, mais un franais passable, ml de beaucoup de termes et de
locutions de soldat. Cela devait tre ainsi, tous ces postes ayant t
primitivement fonds ou habits en majeure partie par des troupes; le
rgiment de Carignan a servi de souche au Canada. Je voulus savoir
l'poque de fondation et l'histoire premire du Poste-Vincennes; mais en
dpit de l'autorit et du crdit que quelques savants attribuent aux
traditions,  peine pus-je tirer quelques notions prcises sur la guerre
de 1757, quoiqu'il y ait l des vieillards de temps antrieur. Ce n'est
que par aperu que je suppose l'origine premire vers 1735.

De leur ct, les colons amricains me confirmrent la plupart de ces
rcits; mais envisageant les faits sous un autre point de vue Si les
_Canadiens_[168], me dirent-ils, se trouvent dans une fcheuse
situation, ce n'est pas  nous, c'est  eux mmes ou  leur gouvernement
qu'ils en doivent adresser le reproche. Ce sont, il est vrai, de bonnes
gens, hospitaliers et sociables; mais il sont d'une ignorance, d'une
paresse demi-sauvages; ils n'entendent rien en affaires ni domestiques,
ni civiles, ni politiques; leurs femmes ne savent ni coudre, ni filer,
ni faire du beurre: elles perdent tout leur temps  voisiner, 
babiller, et la maison reste sale et en dsordre. Les maris n'ont de
got que pour la chasse, la pche, les voyages de long cours, et une vie
toute dissipe. Ils ne font jamais comme nous des provisions d'une
saison  l'autre; ils ne savent ni saler, ni fumer le porc, le daim, ni
faire la bire, le _saour-crout_, ni distiller le bl ou les pches,
toutes choses _capitales_ pour un cultivateur. S'ils ont quelques
denres ou marchandises, ils veulent, pour s'indemniser de la petite
quantit, les vendre quinze et vingt pour cent plus cher que nous qui
avons abondance; et tout leur argent s'en va en achats de babioles, de
futilits, et en amourettes de _sauvagesses_, espce de filles aussi
coquettes et bien plus gaspilleuses que les blanches: de mme tout leur
temps se consume en causeries, en narrations interminables d'aventures
insignifiantes, et en courses _ la ville_[169] pour voir leurs amis.
Lorsque la paix de 1783 rendit ces habitans _citoyens_ des tats-Unis,
au lieu de _sujets_ du roi d'Espagne qu'ils taient, leur premire
demande fut celle d'un _officier commandant_; et ils eurent toute la
peine possible  comprendre ce que c'tait qu'une administration
municipale, choisie par eux et dans leur sein. Aujourd'hui mme ils
n'ont pas de sujets capables de la former. Ils ne veulent pas apprendre
notre langue; et nous, qui sommes les matres du pays, nous ne sommes
pas faits pour apprendre celle d'une peuplade de quatre-vingts 
quatre-vingt-dix personnes qui demain se dgoteront et s'en iront en
Louisiane, et qui feront bien; car avec leur peu d'industrie, ils sont
incapables de soutenir notre concurrence, etc.

D'aprs les rcits des Amricains et des _Canadiens_, pareil tat de
choses a lieu dans les tablissements illinois et de la Haute-Louisiane;
le dcouragement, l'apathie, la misre, rgnent galement chez les
colons franais de Kaskaskias, de Cahokias, de la Prairie du Rocher, de
Saint-Louis, etc.; la nature du gouvernement y a contribu d'une part,
en ce que le rgime, d'abord franais, puis espagnol, tant purement
militaire, l'officier commandant est un vritable aga ou pacha, qui
donne, vend, te  son gr les privilges d'entre, de sortie, d'achat
et d'accaparement de denres; en sorte qu'il n'existe aucune libert, ni
de commerce, ni de proprit, et que pour deux ou trois maisons riches,
la totalit des habitans est dnue et pauvre. C'est absolument le
rgime turk, au sabre prs; car j'aime  rendre cette justice aux
Espagnols de nos jours, que leur gouvernement n'est pas sanguinaire
comme ci-devant.

D'autre part, les moeurs et les habitudes des premiers colons ont t
une cause originelle et fondamentale de non-succs et de ruine: soldats
dans le principe, ou contraints de le devenir par leurs guerres avec les
voisins, ces colons ont t conduits par la nature des choses  prfrer
une vie tour--tour agite et dissipe, indolente et oiseuse, comme
celle des sauvages,  la vie sdentaire, active et patiente des
laboureurs Anglo-Amricains. Aussi, lorsque dans ces dernires annes,
ceux-ci ont pu s'introduire dans les tablissemens illinois sur la rive
gauche du Mississipi, qui dpendent d'eux, leur industrie y a pris un
tel ascendant, qu'en cinq ou six ans ils sont devenus les acqureurs et
les possesseurs de la majeure partie des villages. Les anciens colons
en dtresse leur ont vendu  vil prix, comme au Poste-Vincennes, leurs
inutiles possessions; et tel a t le progrs de leur supplantation,
qu'en 1796, le village de Kaskaskias, presque en son entier, appartenait
 la seule maison E...., et que la maison V...... possdait ailleurs
60,000 acres d'excellentes terres. Sur la rive droite du Mississipi,
_terrain espagnol_, quelques Amricains se sont lis avec les plus
riches maisons du pays, et dja, par ce moyen, ils sont devenus
ngociants et propritaires principaux. D'autre part, le gouvernement
espagnol, pour donner de la valeur  ses terres, ayant adopt la mesure
de les concder  des Amricains qui se _naturalisent_, ces Amricains
supplantent en commerce, en agriculture, en industrie, en activit, les
colons franais qui se retirent peu  peu devant eux, et passent en
Canada ou en Basse-Louisiane. Deux de mes quatre compagnons de voyage
Kentockois se rendaient ainsi au Missouri pour s'y tablir; ils me
dirent que dja plus de huit cents Amricains taient fixs dans le
pays, et que si l'on continuait d'affager des terres, il y passerait
sous trois ans quatre ou cinq mille familles du Kentucky, o les terres
sont devenues trop chres, et o les titres de proprit ont t de tout
temps trop sujets  procs.

J'avais eu l'intention de passer avec eux jusqu' Saint-Louis, distant
de soixante-dix lieues du Poste-Vincennes; mais plusieurs inconvnients
m'en dtournrent. Je me contentai de prendre note des faits que
m'attestrent plusieurs tmoins oculaires qui, cette anne mme, et dans
les quatre prcdentes, avaient visit les lieux; d'aprs ces
informations, il y a du Poste-Vincennes au _Kas_ (c'est--dire
Kaskaskias), quarante-trois heures de marche[170], estimes par M. Arrow
Smith environ cent soixante milles. Le pays,  partir du ruisseau
_Ombra_,  trois lieues du Poste, n'est plus une fort continue, mais
une _prairie_ tartare, clair-seme en quelques endroits de petits
bouquets de bois, plate, nue, venteuse et froide en hiver: elle est
garnie en t de plantes hautes et fortes qui froissent tellement les
jambes du cavalier dans l'troit sentier o l'on marche, que l'aller et
le venir usent une paire de bottes. Les eaux y sont rares, et l'on peut
s'y garer, comme l'avait fait un de mes compagnons qui, lui troisime,
y avait err dix-sept jours trois ans auparavant. Les orages, les
pluies, les mouches, les taons y sont excessivement incommodes en t.
Il y a cinq ans, l'on ne traversait point ces prairies sans voir des
troupes de quatre  cinq cents buffles; aujourd'hui il n'en reste plus:
ils ont pass le Mississipi  la nage, importuns par les chasseurs, et
surtout par les sonnettes des vaches amricaines. A l'extrmit de ces
prairies, prs du Mississipi, est le village de _Kas_, situ en valle
excessivement chaude; il est tellement ruin qu'il n'y reste pas douze
familles _canadiennes_, et cependant en 1764, le colonel _Bouquet_ y
comptait quatre cents ttes: en face,  l'autre bord du fleuve, tait
ci-devant _Sainte-Genevive_, assez gros village cit pour sa saline: le
Mississipi, dans ses dbordements, l'a totalement balay: les habitants
se sont retirs  deux milles de l, sur des hauteurs, o ils vivent
dans des maisons  pans de bois, chacun sur sa terre. Cinq lieues
au-dessus du _Kas_ et du mme ct, tait le fort de _Chartres_,
construit en murailles, avec une magnificence extraordinaire: le
terrible fleuve l'a pareillement renvers; il attaque dja un bastion de
la _Nouvelle-Madrid_, tablissement form en 1791, en face de
l'embouchure d'Ohio,  cent toises du Mississipi qui en a min le pied
de manire qu'aux premires pluies, une forte partie s'boulera. Ce
grand, ce magnifique Mississipi, vant comme une terre promise par M.
B...., est un trs-mauvais voisin; fort d'une masse d'eaux boueuses et
jauntres, large de mille  quinze cents toises, que chaque anne il
fait dborder de vingt-cinq pieds perpendiculaires, il va poussant cette
masse  travers un terrain meuble de sable et d'argile; il forme des
les et les dtruit; charrie des arbres qu'ensuite il bouleverse; varie
sa route  travers les obstacles qu'il se donne, finit par vous
atteindre  des distances o vous ne l'auriez jamais souponn:
semblable en ceci  la plupart des grands agens de la nature, volcans,
orages, etc., qui sans doute sont admirables, mais que la prudence
conseille de n'admirer qu' distance: ajoutez que ses rives chaudes et
humides sont trs-fivreuses pendant l't et l'automne. Tel est le cas
du village de la _Prairie du Rocher_, o l'on compte dix familles; et
tel celui de _Cahokias_ ou _Caho_, qui n'a pas plus de quarante feux, au
lieu de quatre-vingts qu'il avait en 1790: en face de _Caho_ (rive
droite), est _Saint-Louis_ ou _Pancore_, ville ou bourg de soixante-dix
maisons rassembles, ayant un beau et utile fort en pierre, de deux
acres de superficie, avec seulement cinq ou six familles riches, sur
cinq cents ttes blanches d'un peuple pauvre, indolent et fivreux. Ces
cinq ou six familles possdent le peu qu'il y a d'esclaves noirs, et
elles les traitent avec douceur; les lois espagnoles sur les noirs dans
la Louisiane, sont les plus douces de tous les codes europens. Cela
n'empcha pas qu'il n'y et, de la part de ces Africains, en 1791, une
insurrection en _Basse_-Louisiane; et cette insurrection fut cause
qu'ayant fait armer dans la _Haute_ tous les blancs enregistrs, l'on
connut que leur nombre prcis tait de cinq cents. M. le colonel
_Sargent_, secrtaire-gnral du North-West-Territory, homme d'un
esprit distingu, qui, dans l'anne 1790, inspecta les tablissements de
la rive gauche, dits _illinois_, m'a attest que la totalit des
familles franaises n'excdait pas cent cinquante; ainsi toute la
ci-devant _Haute_-Louisiane ne peut s'estimer  sept cents hommes de
milice, c'est--dire  plus de deux mille cinq cents ttes franaises.

Ces rcits, je l'avoue, sont trs-diffrents de ceux que l'on a faits 
Paris dans ces derniers temps, o l'on reprsentait ce pays comme un
empire bientt florissant. Mais je les tiens de plusieurs tmoins
oculaires sans intrt de _spculation de terres ou d'emplois_, et je
les raconte impartialement, comme j'ai fait de l'gypte et de la Syrie,
sans prtendre empcher qu'on aille les vrifier. Je me trouve trop bien
de mon systme pour le changer.

Ce dprissement gnral des tablissements franais sur les frontires
de la Louisiane et mme du Canada[171], compar  l'accroissement non
moins gnral de ceux des Anglo-Amricains, a t pour moi un sujet
frquent de mditation, afin de connatre les causes d'une issue si
diverse dans des circonstances semblables de sol et de climat. Croire
avec quelques personnes que les Franais ne supportent pas bien ce
climat, est un moyen d'explication que je ne puis admettre; car
l'exprience a convaincu tous les officiers et mdecins de l'arme
_Rochambeau_, que le temprament franais rsiste mieux au froid, au
chaud, aux variations et aux fatigues que le temprament
anglo-amricain. Il parat que notre fibre a plus d'lasticit et de
_vie_ que la leur; et la balance penche encore en notre faveur par le
vice de leur rgime dittique que j'ai expos, et par l'abus des
spiritueux auxquels ils sont presque aussi adonns que les sauvages. On
a remarqu, dans l'expdition du gnral Wayne et dans d'autres, que les
buveurs d'eau-de-vie rsistent moins que les buveurs d'eau: et quant aux
sauvages, l'on sait que l'eau-de-vie va extirpant leur race bien plus
activement que la guerre et la petite-vrole.

En analysant ce sujet trs-digne d'intrt, il m'a paru que les
vritables raisons de la diffrence d'issue se trouvaient dans la
diffrence des moyens d'excution et de l'emploi du temps; c'est--dire,
de ce qu'on nomme _habitudes_ et _caractre national_; or, ces habitudes
et ce caractre ont pour causes principales le systme d'ducation
domestique et la nature du gouvernement, l'un et l'autre plus puissans
que le fond mme du temprament physique. Quelques traits compars de la
vie journalire des colons des deux peuples, rendront sensible la
vrit de cette opinion.

Le colon amricain de sang anglais ou allemand, naturellement froid et
flegmatique, calcule  tte repose un plan de ferme; il s'occupe sans
vivacit, mais sans relche, de tout ce qui tend  sa cration ou  son
perfectionnement. Si, comme quelques voyageurs lui en font le reproche,
il devient paresseux, ce n'est qu'aprs avoir acquis ce qu'il a projet,
ce qu'il considre comme ncessaire ou suffisant.

Le Franais, au contraire, avec son activit ptulante et inquite,
entreprend par passion, par engouement, un projet dont il n'a calcul ni
les frais, ni les obstacles; plus ingnieux peut-tre, il raille son
rival allemand ou anglais, sur sa lenteur, qu'il compare  celle des
boeufs; mais l'Anglais et l'Allemand lui rpondent avec leur froid bon
sens, que, pour le labourage, la patience des _boeufs_ convient mieux
que la fougue de _coursiers_ fringants et piaffants; et en effet, il
arrive souvent qu'aprs avoir commenc et dfait, corrig et chang,
aprs s'tre tourment l'esprit de dsirs et de craintes, le Franais
finit par se dgoter et par tout abandonner.

Le colon amricain, lent et taciturne, ne se lve pas de trs-grand
matin; mais une fois lev, il passe la journe entire  une suite non
interrompue de travaux utiles: ds le djeuner, il donne froidement des
ordres  sa femme, qui les reoit avec timidit et froideur, et qui les
excute sans contrle. Si le temps est beau, il sort et laboure, coupe
des arbres, fait des cltures, etc.; si le temps est mauvais, il
inventorie la maison, la grange, les tables, raccommode les portes, les
fentres, les serrures, pose des clous, construit des tables ou des
chaises, et s'occupe sans cesse  rendre son habitation sre, commode et
propre.--Avec ces dispositions se suffisant  lui-mme, s'il trouve une
occasion, il vendra sa ferme pour aller dans les bois,  dix et vingt
lieues de la frontire, se faire un nouvel tablissement; il y passera
des annes  abattre des arbres,  se construire d'abord une hutte, puis
une table, puis une grange;  dfricher le sol,  le semer, etc.; sa
femme, patiente et srieuse comme lui, le secondera de son ct, et ils
resteront quelquefois six mois sans voir un visage tranger; mais au
bout de quatre ou cinq ans, ils auront conquis un terrain qui assure
l'existence de leur famille.

Le colon franais, au contraire, se lve matin, ne ft-ce que pour s'en
vanter; il dlibre avec sa femme sur ce qu'il fera, il prend ses avis;
ce serait miracle qu'ils fussent toujours d'accord: la femme commente,
contrle, conteste; le mari insiste ou cde, se fche ou se dcourage:
tantt la maison lui devient  charge, et il prend son fusil, va  la
chasse ou en voyage, ou causer avec ses voisins. Tantt il reste chez
lui, et passe le temps  causer de bonne humeur, ou  quereller et
gronder. Les voisins font des visites ou en rendent; voisiner et causer
sont, pour des Franais, un besoin d'habitude si imprieux, que sur
toute la frontire de la Louisiane et du Canada l'on ne saurait citer un
colon de cette nation, tabli hors de la porte et de la vue d'un autre:
en plusieurs endroits, ayant demand  quelle distance tait le colon le
plus cart: Il est dans le dsert, me rpondait-on, avec les ours, 
une lieue de toute habitation, _sans avoir personne avec qui causer_.

Ce trait, lui seul, est l'un des plus caractristiques et des plus
distinctifs des deux nations; aussi, plus j'y ai rflchi, plus je me
suis persuad que le silence domestique des Amricains, ce qui s'entend
aussi des Anglais, des Hollandais et des autres peuples du nord dont ils
drivent, est l'une des causes les plus radicales de leur industrie, de
leur activit, de leur russite en agriculture, en commerce, en arts;
avec le silence ils concentrent leurs ides et se donnent le loisir de
les combiner, de faire des calculs exacts de leurs dpenses et de leurs
rentres; ils acquirent plus de nettet dans la pense, et par suite,
dans l'expression; d'o rsulte plus de prcision et d'aplomb dans tout
leur systme de conduite publique ou prive. Par inverse, avec la
causerie et le perptuel caquet domestique, le Franais vapore ses
ides, les soumet  la contradiction, suscite autour de lui des
tracasseries fminines, des mdisances et des querelles de voisins, et
finit par avoir gaspill son temps sans rsultats utiles  lui et  sa
famille. L'on croit que ces dtails sont des bagatelles; mais ils sont
l'emploi _du temps_; et le temps, comme l'a dit _Franklin, est l'toffe
dont nous fabriquons la vie_. Il faut que cette dissipation morale et
physique ait une efficacit particulire  rendre l'esprit superficiel;
car, ayant plusieurs fois questionn des _Canadiens de frontire_ sur
des distances de lieux et de temps, sur des mesures de grandeur ou de
capacit, j'ai trouv qu'en gnral ils n'avaient pas d'ides nettes et
prcises; qu'ils recevaient les sensations sans les _rflchir_; enfin,
qu'ils ne savaient faire aucun calcul un peu compliqu. Il y a, me
disaient-ils, d'ici  tel endroit, la distance d'une ou de deux _fumes_
de pipe; l'on peut ou l'on ne peut pas y arriver entre deux soleils,
etc. Tandis qu'il n'est pas de colon amricain qui ne rponde avec
prcision sur le nombre des milles, des heures; sur les grandeurs en
pieds et _yards_, sur les poids en livres ou gallons, et qui ne fasse
trs-bien un calcul compos de plusieurs lments actuels ou
contingents: or, ce genre de science pratique a des consquences
trs-importantes et trs-tendues sur toutes les oprations de la vie;
et ce qui pourra surprendre, il est bien moins rpandu chez le peuple
franais, mme d'Europe, qu'on ne serait port  le penser.

L'on pourra dire, comme je l'ai ou assez souvent, que ce besoin de
conversation ou de causerie, est un effet de la _vivacit du sang_, et
d'une gaiet expansive de temprament et d'esprit; mais si j'en juge par
ma propre exprience, il est bien plutt un produit factice de
l'_habitude_ et de l'_opinion_; tant all en Turkie, _causeur comme un
Franais_, j'en revins aprs trois ans de rsidence, _silencieux comme
un musulman_; de retour en France, je repris aisment mes habitudes
natives; mais  peine eus-je vcu quelques mois aux tats-Unis, que je
contractai de nouveau la taciturnit amricaine qui a encore disparu
depuis que je suis revenu en France; et je remarque que l'empire de ces
_habitudes nationales_ est d'autant plus puissant et plus subjuguant,
qu'il est fond sur des prjugs d'amour-propre et de _bon ton social_;
chez les Turks et chez les Amricains, parler beaucoup est un attribut
de basse classe, un signe de peu d'ducation; tandis que chez les
Franais, se _taire_ est une affectation de _morgue_ et de _hauteur_;
_entretenir_ est un tmoignage d'esprit et de politesse; et l'on manque
de l'un ou de l'autre si _on laisse tomber la conversation_.

C'est encore par un prjug de ce genre, n de l'ducation et de
l'opinion, que souvent les Franais taxent d'immoralit la facilit avec
laquelle les Amricains vendent et abandonnent leur sol natal ou acquis
et amlior par leurs soins, pour aller s'tablir dans un autre; car
l'on ne voit pas quel genre de moralit il peut y avoir  rester dans un
lieu o l'on ne se trouve pas bien; mais quand on remonte  l'origine de
cette ide, l'on dcouvre qu'elle a t invente par les lois et
entretenue par les gouvernants d'un peuple primitivement serf. Enchaner
les hommes  leur glbe par des prjugs d'affection, fut de tout temps
le but secret ou dcouvert d'une politique oppressive, et craintive de
perdre sa proie. Or, comme ce fut pour rompre de telles chanes
religieuses et civiles, que les Amricains migrrent d'abord, il ne
serait pas tonnant que l'_migration_, en devenant pour eux un besoin
d'habitude, ne runt encore  leurs yeux le charme d'user de leur
libert. Au reste, les effets en sont et en seront bien autrement utiles
 la civilisation du monde que l'esprit vgtatif des peuples
sdentaires, qui prfrent de se consumer chez eux d'oisivet et de
guerres,  s'en aller former au loin de brillantes et utiles colonies.

Ce serait peut-tre ici le lieu de rechercher l'origine des _habitudes
taciturnes_ ou _causeuses_ des deux nations dont je m'occupe; d'examiner
quelle analogie existe entre un ciel habituellement brumeux, sombre, et
un temprament mlancolique et srieux; si un temps froid et humide
porte au _spleen_, par quelque action physique sur les nerfs et sur les
entrailles: si, par inverse, un ciel clair, un soleil brillant, portent
 la gaiet, par un effet stimulant du fluide lumineux sur le fluide
nerveux, lectrique comme lui; mais parce qu'une telle question, traite
sous tous ses aspects, se compliquerait d'une foule d'lments divers;
qu'il faudrait discuter pourquoi des peuples mridionaux, tels que les
_Indous_, les _Turks_, les _Espagnols_, sont aussi _taciturnes_ que des
peuples septentrionaux; pourquoi en Angleterre mme les habitans des
villes trs-actives, telles que Londres, ne sont pas moins causeurs que
des Franais; pourquoi dans ces derniers temps nous-mmes avions cess
de l'tre, selon la remarque des trangers; pourquoi dans tous les pays
les femmes le sont plus que les hommes, et les esclaves plus que les
libres; parce qu'enfin il faudrait analyser ce qu'on entend par
_nation_; voir si chaque classe, chaque profession n'a pas un caractre
moral propre, et si le caractre gnral politique est autre chose que
celui de la classe ou des individus qui gouvernent; je me bornerai 
dire que les prtendus principes gnraux, htivement poss par quelques
crivains politiques, sont en grande partie dmentis par une analyse
exacte des faits; et que le climat et le temprament, alors mme qu'ils
sont une cause physique primordiale du _caractre_ d'un peuple, sont
soumis  une cause postrieure et secondaire encore plus nergique,
l'action des gouvernements et des lois qui ont la facult de violenter
nos actions, de crer des habitudes nouvelles et contraires aux
anciennes, et par l de changer le _caractre_ des nations, ainsi que
l'histoire en fournit de nombreux exemples. Le sujet que j'ai trait
dans les deux articles prcdents m'en fournirait un lui-mme; car en
tudiant les moeurs des colons de Gallipolis et du Poste-Vincennes, j'ai
trouv des diffrences remarquables  beaucoup d'gards, et je me suis
clairement aperu que les Franais de Louis XIV et de Louis XV, avec
leurs ides fodales et chevaleresques, taient de beaucoup infrieurs
en industrie, en ides de police,  la gnration qui, depuis 1771, a
reu l'impression de tant d'ides librales en organisation sociale.
J'ai vivement regrett que cette colonie de Sioto, prcieuse par la
moralit et l'industrie de ses membres, n'ait pas t dirige ds le
principe vers la Wabash ou vers le Mississipi: l'addition de ses moyens
 ceux des anciens colons y et form une masse capable de se dfendre
de l'invasion des Sauvages et des agioteurs amricains, et et pu
devenir un noyau de ralliement pour d'autres Franais prvoyants, et
dsireux de laisser  leurs enfants un hritage de libert et de paix.




ARTICLE V.

OBSERVATIONS GNRALES

SUR LES INDIENS[172] OU SAUVAGES

DE L'AMRIQUE-NORD,

Suivies d'un vocabulaire de la langue des _Mimis_, tribu tablie sur la
_Wabash_.


Mon sjour au Poste-Vincennes me fournit l'occasion d'observer les
Sauvages, que j'y trouvai rassembls pour vendre le produit de leur
chasse _rouge_[173]; on portait leur nombre  quatre ou cinq cents ttes
de tout ge, de tout sexe, et de diverses nations ou tribus, telles que
les _Ouyas_, les _Pouryas_, les _Sakis_, les _Piankichas_, les
_Mimis_, etc., tous vivant sur la haute Wabash. C'tait la premire
fois que je voyais  loisir cette espce d'hommes dja devenue rare 
l'est des Alleghanys: leur aspect fut pour moi un spectacle nouveau et
bizarre. Imaginez des corps presque nus, bronzs par le soleil et le
grand air, reluisants de graisse et de fume; la tte nue, de gros
cheveux noirs, lisses, droits et plats; le visage masqu de noir, de
bleu et de rouge, par compartimens ronds, carrs, losanges; une narine
perce pour porter un gros anneau de cuivre ou d'argent; des pendeloques
 trois tages tombant des oreilles sur les paules, par des trous 
passer le doigt; un petit tablier carr couvrant le pubis, un autre
couvrant le coccyx, tous deux attachs par une ceinture de ruban ou de
corde; les cuisses et les jambes tantt nues, tantt garnies d'une
longue gutre d'toffe[174]; un chausson de peau fume aux pieds; dans
certains cas, une chemise  manches larges et courtes, bariole ou
chine de bleu, de blanc, flottante sur les cuisses; par dessus elle une
couverture de laine ou un morceau de drap carr jet sur une paule, et
nou sous le menton ou sous l'autre aisselle: s'il y a prtention de
parure pour guerre ou pour fte, les cheveux sont tresss, et les
tresses garnies de plumes, d'herbes, de fleurs, mme d'osselets: les
guerriers portent autour de l'avant-bras de larges colliers de cuivre ou
d'argent, ressemblants aux colliers de nos chiens, et autour de la tte
des diadmes forms de boucles d'argent et de verroterie:  la main, la
pipe ou le couteau, ou le casse-tte, et le petit miroir de toilette
dont tout sauvage use avec plus de coquetterie pour admirer _tant de
charmes_, que la plus coquette petite-matresse de Paris. Les femmes, un
peu plus couvertes sur les hanches, diffrent encore des hommes, en ce
qu'elles portent, presque sans cesse, un ou deux enfants sur le dos,
dans une espce de sac, dont les bouts se nouent sur leur front. Qui a
vu des bohmiennes et des bohmiens a des ides trs-rapproches de cet
attirail.

Telle est l'esquisse du tableau, et je le montre du beau ct. Car si
l'on veut le voir tout entier, il faut que j'ajoute que, ds le matin,
hommes et femmes vaguaient dans les rues avec le but unique de se
procurer de l'eau-de-vie; que vendant d'abord les peaux de leur chasse,
puis leurs bijoux, puis leurs vtements, ils qutaient ensuite comme des
mendiants, ne cessant de boire jusqu' perte absolue de facults. Tantt
c'taient des scnes burlesques, comme de tenir la tasse  deux mains
pour y boire  la manire des singes; puis de relever la tte avec des
clats de joie, et de se gargariser de la liqueur dlicieuse et funeste;
de se passer le vase de l'un  l'autre avec de bruyantes invitations; de
s'appeler  tue tte, quoiqu' trois pas seulement de distance; de
prendre leurs femmes par la tte et de leur verser de l'eau-de-vie dans
la gorge avec de grossires caresses, et tous les gestes ridicules de
nos ivrognes de place. Tantt succdaient des scnes affligeantes, comme
de perdre finalement tout sens, toute raison; de devenir furieux et
stupides, de tomber ivres-morts dans la poussire ou dans la boue, pour
y dormir jusqu'au lendemain. Je ne sortais pas le matin sans les trouver
par douzaines dans les rues et chemins autour du village, vautrs
littralement avec les porcs. Heureux si, chaque jour, il n'arrivait pas
des querelles et des batteries  coups de couteaux ou de casse-ttes
qui, anne commune, produisent dix meurtres. Le 9 aot, quatre heures du
soir,  vingt pas de moi, un sauvage poignarda sa femme de quatre coups
de couteau. Quinze jours auparavant, mme accident tait arriv, et cinq
semblables l'anne prcdente. De l des vengeances immdiates ou
dissimules des parents et de la famille, causes renaissantes
d'assassinats et de guet-apens. J'avais d'abord eu l'intention d'aller
vivre quelques mois avec eux et chez eux pour les tudier, comme je l'ai
pratiqu envers les Arabes bedouins; mais lorsque j'eus vu ces
chantillons de leurs moeurs domestiques; lorsque divers habitants du
_Poste_, qui leur servent d'aubergistes, et vont traiter parmi eux,
m'eurent attest que le droit d'hospitalit n'existait point chez eux
comme chez les Arabes; qu'ils n'avaient ni subordination ni
gouvernement; que le plus grand chef de guerre ne pouvait, mme en
campagne, frapper ni punir un guerrier, et qu'au village il n'tait pas
obi par un autre enfant que le sien; que dans ces villages ils vivaient
isols, pleins de mfiances, de jalousies, d'embches secrtes, de
_vindettes_ implacables; qu'en un mot leur tat social tait celui de
l'anarchie et d'une nature froce et brute, o le besoin et la force
constituent le droit et la loi; que d'ailleurs, ne faisant point de
provisions, un tranger tait expos  manquer de tout ncessaire, de
toute ressource; je sentis la ncessit de renoncer  mon projet. Mon
plus vif regret fut de ne pas acqurir quelques notions sur leur
langage, et de n'en pouvoir obtenir un vocabulaire; livre dont j'ai
indiqu ailleurs[175] l'importance chez les peuples qui n'ont pas
d'autres monumens. Le missionnaire dont j'ai parl, M. l'abb R...., ne
me laissa aucun espoir  cet gard. Lui-mme avait fait des tentatives
et avait rencontr des obstacles insurmontables: encore que plusieurs
habitants du Poste entendissent la langue de quelques tribus, leur
prononciation tait si dfectueuse, ils avaient si peu d'ides d'aucune
rgle de grammaire, qu'il lui fut impossible d'en tirer parti. Il m'en
convainquit dans une confrence que voulut avoir avec moi un chef des
_Ouyas_, ancien et constant ami des Franais. Nous ne pmes jamais
astreindre l'interprte canadien  traduire littralement, et phrase 
phrase.--Il rsulta, de toutes mes informations sur cette matire, que
la personne la plus capable et presque la seule capable de remplir mes
vues tait un Amricain nomm M. Wels, qui, enlev par les sauvages 
l'ge de treize ans, et adopt par eux, avait appris plusieurs de leurs
dialectes avec les moyens que lui donnait une bonne ducation assez
avance. Depuis que les sauvages avaient t battus et soumis par le
gnral Wayne (aot 1794), M. Wels avait eu la facult de rentrer dans
son pays natal: il servait dans ce moment d'interprte au gnral Wayne,
qui concluait, au fort Dtroit, un trait dfinitif avec plus de sept
cents sauvages runis en grand conseil. Tout cela s'accordait fort bien
avec mon projet de me rendre par le lac ri  Niagara: je retournai
donc sur mes pas  Louisville, traversai le _Kentucky_ par Francfort, sa
capitale, par Lexington, qui n'avait pas une maison en 1782, et qui en
a prs de cinq cents, la plupart en briques, bien bties; de l je me
rendis  Cincinnati, o, profitant d'un convoi d'argent qui se rendait 
Dtroit, je pus commodment, grce au major Swan, suivre la route
militaire que venait de tracer l'arme du gnral Wayne  travers une
fort de cent lieues, o nous ne trouvmes de gtes que cinq forts
palissads nouvellement construits. L'accueil que me fit ce gnral me
donna lieu de croire que j'avais atteint mon but au del de mon espoir;
mais le tribut que je payai aux fivres du pays et de la saison me priva
de tous mes avantages. Il fallut me rsoudre  profiter d'un vaisseau
unique pour passer le lac avant l'hiver, et revenir  Philadelphie. La
fortune capricieuse m'y attendait pour m'y satisfaire  moins de frais:
elle y amena, l'hiver suivant (1797-98), M. Wels, accompagnant un chef
de guerre des Mimis, clbre chez les sauvages sous son nom de
_Michikinakoua_, et chez les Anglo-Amricains sous celui de
_Petite-Tortue_, qui en est la traduction. Il fut l'un de ceux qui
contriburent le plus  la dfaite du gnral Saint-Clair en 1791; et si
l'on et suivi son plan de ne combattre le gnral Wayne qu'en
interceptant ses convois, il et galement dtruit cette arme, ainsi
que je l'ai entendu exprimer  des officiers d'un mrite et d'un grade
distingus. Aprs avoir t un ennemi redoutable aux tats-Unis,
_Petite-Tortue_, convaincu de l'impuissance finale de leur rsister, a
eu le bon esprit de porter sa tribu  une capitulation raisonnable: par
un degr d'intelligence plus remarquable, il a senti la ncessit de la
faire vivre d'agriculture au lieu de chasse et de pche comme vivent les
sauvages. C'tait dans ce dessein qu'il venait  Philadelphie solliciter
le congrs et la bienfaisante socit des _Amis_[176], de lui procurer
les moyens d'excuter cette louable entreprise. Il avait d'ailleurs t
inocul de la petite-vrole ds son arrive, et il demandait  la
mdecine, contre la goutte et les rhumatismes dont il tait attaqu, des
secours que le gouvernement s'empressa de lui procurer. Cet incident me
prsenta une occasion plus heureuse que je ne l'avais espre, en
m'offrant non-seulement une bouche interprte pour communiquer mes
ides, mais encore une bouche indigne pour me fournir les sons dans
toute leur puret. Je me fis donc introduire auprs de M. Wels et du
chef sauvage; je leur expliquai mon plan avec ses motifs; et ayant
obtenu leur agrment, j'employai neuf  dix sances, dont je pus jouir
dans les mois de janvier et de fvrier 1798,  dresser le vocabulaire
que je publie: il fut la base de mon travail; mais par pisodes de
conversation, il s'y mla beaucoup de notes curieuses que je recueillis
avec d'autant plus de soin, que les faits, venant sans prparation,
taient par cela mme moins suspects d'altration, et que l'habitude de
me voir, jointe  ma qualit de Franais, diminua dans _Petite-Tortue_
cet esprit de mfiance et de soupon que portent les sauvages dans tous
leurs discours. Chaque jour, aprs notre sance, j'crivis ce qui
m'avait paru le plus intressant; et ce sont ces observations qui,
runies  celles que dans mes voyages j'avais recueillies des tmoins
les plus judicieux, forment aujourd'hui le texte que j'ai mis en ordre.
Mon dessein n'est pas et n'a pu tre de traiter gnralement des
sauvages: un tel plan serait d'une trop vaste tendue, puisqu'il existe
une trs-grande diffrence de genre de vie, d'habitudes et de moeurs,
entre les sauvages de divers climats, des pays chauds ou des pays
froids, boiss ou dcouverts, fconds ou striles, arides ou baigns
d'eau. Je me borne uniquement aux sauvages de l'Amrique du nord, avec
l'intention de fournir, dans cette question obscurcie par des paradoxes,
le contingent de mon tmoignage sur ce que j'y ai vu et reconnu de plus
certain et de mieux prouv en faits. Je suppose mme que mon lecteur
n'est point novice en cette matire, et qu'il a lu les relations des
voyageurs qui, depuis quarante ans, ont visit et dcrit ces
contres[177].

Notre premier entretien dbuta par des renseignements sur le climat et
le sol des _Mimis_. M. Wels me dit que cette tribu vivait sur les
branches nord de _la Wabash_, que son langage se parlait chez toutes les
peuplades rpandues le long de cette rivire jusque vers le lac de
Michigan; telles que les _Ouyas_, _Pouryas_, _Piankichas_,
_Poteouatamis_, _Kaskaskias_, et les Indiens de la _longue le_; qu'il a
beaucoup d'affinit avec celui des _Chipwas_, des _Outaouas_, des
_Chanis_, qui ne diffrent que comme dialectes; mais il est tout--fait
distinct du _Delaouaise_; le son nasal est frquent dans le Mimi, et je
crus  la premire fois entendre du turc. M. Wels m'ajouta que leur pays
tait partie bois, partie en _prairies_, et sensiblement plus froid que
le Poste-Vincennes. Ayant quitt ce dernier lieu aprs un dgel complet,
il avait retrouv la mme neige 50 lieues plus nord, sans avoir remarqu
d'lvation montueuse dans le terrain. L'air  Philadelphie lui semblait
moins piquant. Les vents rgnants aux Mimis sont presque les mmes qu'
la cte atlantique; en hiver nord-ouest rapide, clair et tranchant;
rare et doux en t. Alors domine le sud-ouest chaud, nuageux,
quelquefois orageux. Le sud est le grand pluvieux; le nord, le grand
neigeux en hiver, mais en t clair et doux. Le sud est rare; le nord
encore plus. Le sol est fertile, le mas plus beau, la chasse plus
abondante que sur toute la cte atlantique. Aussi les naturels, surtout
les _Poteouatamis_, sont-ils une race grande et belle (et moi-mme j'en
puis dire autant des _Chanis_ du fort Mimi, dont les femmes m'ont
tonn par leur taille, mais nullement par leur beaut).

Pendant ce temps j'avais observ _Petite-Tortue_, qui faute d'entendre
l'anglais ne prenait point part  l'entretien; il se promenait en
s'pilant les poils de la barbe, et mme des sourcils; il tait vtu 
l'amricaine, en habit bleu, pantalon, et chapeau rond. Je lui fis
demander comment il se trouvait de cet habillement si diffrent au sien:
L'on est d'abord gn, dit-il; puis l'habitude vient, et comme cela
garantit du froid et du chaud, on le trouve bon. Il avait retrouss ses
manches; je fus frapp de la blancheur de sa peau entre le pli du coude
et le poignet. J'y comparai la mienne; elle n'en diffrait point. Le
hle avait bruni le dessus de mes mains autant que les siennes, et nous
paraissions tous deux avoir une paire de gants. Je trouvai sa peau
trs-douce au toucher; en tout, la peau d'un Parisien. Alors s'engagea
entre nous une longue discussion sur la couleur des sauvages; cette
couleur dite de cuivre rouge, que l'on prtend leur tre inne comme le
noir aux Africains, et les constituer une race distincte. Les faits
rsultants de cette discussion furent que les sauvages se dsignent
eux-mmes par le nom d'_hommes rouges_; qu'ils estiment, comme de
raison, leur couleur plus que le blanc; que cependant ils naissent
blancs comme nous[178]; que dans l'enfance ils sont tels[179] jusqu' ce
qu'ils aient t brunis par le soleil et par les graisses et les sucs
d'herbes dont ils s'oignent; que les femmes mme ont toujours blanche la
portion de la ceinture, des hanches et des cuisses qui ne cesse pas
d'tre couverte de vtements; en un mot, qu'il est radicalement faux que
cette couleur, prtendue cuivre, soit inne, ni qu'elle soit la mme
pour tous les indignes de l'Amrique du nord; qu'au contraire elle
varie de nation  nation, et qu'elle est un de leurs moyens de se
reconnatre.

J'observai que M. Wels, qui vit depuis quinze annes chez eux et comme
eux, avait leur teint et non celui des Amricains; et quant  la vraie
nuance de ce teint, elle m'a paru couleur de suie ou de jambon fum,
nettoy et luisant, parfaitement semblable au teint de nos paysans de
la Loire et du Bas-Poitou, qui, comme les sauvages, vivent d'un air
chaud et un peu marcageux; semblable encore au teint des Espagnols
andalous. Sur cette remarque que je communiquai, _Petite-Tortue_
rpondit: J'ai vu des Espagnols de Louisiane, et n'ai trouv entre eux
et moi aucune diffrence de couleur; pourquoi y en aurait-il? Chez eux
comme chez nous, elle est l'ouvrage du _pre des couleurs_, le soleil
qui nous brle. Vous mmes, blancs, comparez la peau de votre visage 
celle de votre corps. Et cela me rappela qu'au retour de Turkie, quand
je quittai le turban, une moiti de mon front au-dessus des sourcils
tait presque bronze, tandis que l'autre prs des cheveux tait blanche
comme le papier. Si, comme la physique le dmontre, il n'y a de couleur
que par la lumire, il est vident que les diverses couleurs des peuples
ne sont dues qu' diverses modifications de ce fluide avec d'autres
lments qui agissent sur notre peau, et qui mme la composent. Tt ou
tard il sera dmontr que le noir des Africains n'a pas d'autre
origine[180].

Les traits de _Petite-Tortue_ me frapprent par leur ressemblance avec
ceux de cinq Tartares chinois qui taient venus  Philadelphie,  la
suite de l'ex-ambassadeur hollandais Vanbraam. Cette ressemblance des
Tartares avec les sauvages de l'Amrique du nord a frapp tous ceux qui
ont vu les uns et les autres; mais peut-tre s'est-on trop press d'en
induire que ceux-ci sont originaires d'Asie. Comme les sauvages ont des
ides de gographie, je communiquai  _Petite-Tortue_ nos systmes sur
cette question; et pour les lui faire mieux entendre, je lui portai une
mappemonde comprenant la partie orientale d'Asie et le nord-ouest
d'Amrique. Il reconnut fort bien les lacs du Canada, Michigan,
suprieur, et les fleuves Ohio, Wabash, Mississipi, etc.; il examina le
reste avec une curiosit qui me prouva la nouveaut du sujet pour lui.
Mais l'astuce d'un sauvage est de ne jamais marquer de surprise. Quand
je lui eus expliqu les moyens de communication par le dtroit de
_Baring_ et par les les _Alutiennes_, Pourquoi, me dit-il, ces
_Tartares_ qui nous ressemblent ne seraient-ils pas venus d'Amrique? y
a-t-il des preuves du contraire? ou bien pourquoi ne serions-nous pas
ns chacun chez nous? Et en effet, ils se donnent une pithte qui
signifie _n du sol_[181] (_Metoktheniak_). Je n'y vois pas
d'objection, lui dis-je; mais nos _robes noires_ ne veulent-pas le
permettre[182]. Il y a seulement la difficult d'imaginer comment les
races quelconques ont commenc. Il me semble, dit-il en souriant, que
c'est tout aussi obscur pour les _robes noires_ que pour nous.

J'ai dit que ces sauvages d'Amrique ressemblent aux Tartares; mais pour
que cette assertion ait toute sa prcision, il est ncessaire d'y faire
une exception; car les Eskimaux qui habitent le nord vers la mer
Glaciale, ne sont point _Tartares_; et la race d'hommes _aux yeux gris_
qui peuplent l'archipel de Noutka-Sund et tous les rivages adjacents,
sont galement une race distincte. C'est  celle qui habite le reste du
continent et qui forme l'immense majorit, qu'appartient le caractre
_tartare_; et ici je mets encore les Kalmouks  part, car les sauvages
n'ont pas, comme eux, le nez cras, ni toute la face aplatie. En
gnral, leurs traits sont, un visage triangulaire par le bas et presque
carr par le haut; le front bien pris; les yeux trs-noirs, enfoncs,
vifs, plutt petits que grands; les pommes des joues un peu saillantes;
le nez droit; les lvres plutt fines qu'paisses; les cheveux
noirs-jais, lisses, plats, sans aucun exemple d'un blond; le regard
souponneux et dcelant un fonds de frocit. Telle est en gnral leur
physionomie, qui se modifie ensuite selon les peuplades et les
individus. Au Poste-Vincennes et au Dtroit, je remarquai beaucoup de
leurs figures, qui me rappelrent celles des _Fellahs_ d'gypte, et mme
de plusieurs _Bedouins_: outre la couleur de la peau, la qualit des
cheveux et plusieurs autres traits, ils ont cela de commun avec les uns
et les autres, que la bouche est taille en requin, c'est--dire, les
cts plus abaisss que le devant, et que les dents, petites, blanches,
et trs-bien ranges, sont aigus et tranchantes comme celles des chats
et des tigres[183]. La raison naturelle de ces formes ne serait-elle pas
leur habitude de mordre  plein morceau, sans jamais user de couteau?
Cette habitude donne videmment aux muscles une attitude qu'ils
finissent par retenir, et cette attitude finit aussi par modifier les
solides. En partant de cette ide, la ressemblance des traits entre des
peuples, surtout sauvages, trs-distants, n'est pas une preuve d'origine
ou de parent, aussi certaine qu'on veut le dire; car il pourrait
trs-bien arriver que ce ft l'analogie des influences du climat, du
sol, des aliments, des habitudes, en un mot, de tout le rgime qui ft
la cause de la ressemblance des corps et des physionomies. Je ne dis
rien de leurs femmes, parce que leurs traits ne m'ont point paru
diffrents. Je ne m'oppose point d'ailleurs  ce qu'il y en ait de
jolies, comme le prtendent quelques voyageurs. En voyage, l'apptit
donne souvent du got  des mets que l'on trouverait insipides ailleurs.
Je dirai trs-peu de chose aussi de l'usage qu'a la tribu des _Chacts_,
de donner au crne des enfants nouvellement ns la forme d'une pyramide
tronque, en pressant leur tte encore molle avec un moule fait de
petites planchettes: cette bizarre pratique est si efficace, que la
nation entire est reconnue  sa _tte plate_, qui est devenue son
pithte.

Quelques crivains mme de mrite ont prtendu que tous les sauvages se
ressemblaient si fort, que l'on avait peine  les distinguer les uns des
autres. Srement ces crivains diraient aussi que tous les ngres et
tous les moutons se ressemblent; mais cela prouve seulement qu'ils n'y
ont pas regard de si prs que le berger et le marchand d'esclaves. De
nation  nation, me dit _Petite-Tortue_, nous nous reconnaissons au
premier coup-d'oeil: le visage, la couleur, la taille, les genoux, les
jambes, les pieds sont pour nous des indices certains; la piste
distingue non-seulement les hommes, les femmes et les enfants, mais
encore les peuplades. Vous autres blancs, vous tes frappants avec vos
pieds en dehors: nous les portons tout droits pour trouver moins
d'obstacles dans les broussailles. Quelques peuples les portent plus en
dedans, ont le pied plus large, plus court, appuient plus du talon, ou
de l'orteil, etc.

Ce sont sans doute les mmes crivains, ou de semblables, qui ont
accrdit dans le monde l'erreur que les sauvages n'ont point de barbe:
il est vrai qu'ils n'en montrent point; mais c'est parce qu'ils prennent
un soin particulier, continuel, presque superstitieux, de se l'arracher
et de s'piler tout le corps. C'est le tmoignage unanime de tous les
voyageurs qui les ont bien observs, tels que Bernard Romans, Carver,
Jean Long, Umfreville, etc.: l'auteur du _British-Empire_ qui, en 1707,
crivait sur la foi des meilleurs tmoignages, Oldmixon dit, tom. I,
pag. 286: Les Indiens n'ont point de barbe, parce que pour l'extirper
ils usent de certaines recettes qu'ils ne veulent pas communiquer.
L'exprience a fait connatre que ces recettes taient de petites
coquilles avec lesquelles ils la pincent: depuis qu'ils ont connu les
mtaux, ils ont imagin de rouler un fil de laiton sur un bois rond, de
la grosseur du doigt, et d'en faire une spirale ou boudin  ressort, qui
saisit entre ses plis et arrache une quantit de poils  la fois. Il est
inconcevable que le baron _Lahontan_ chez nous, et lord _Kaims_ chez
les Anglais, aient ignor ou ni un fait si gnral; mais il est tout
simple que le paradoxal docteur _Paw_ se soit empar de cette anomalie
pour en tayer l'difice de ses rveries. _Petite-Tortue_ et M. _Wels_
ne me laissrent aucun doute sur cette question: le premier s'amusait
sans cesse  s'arracher mme les poils des sourcils, comme les Turks
s'amusent  rouler leur barbe. Il ne serait pas tonnant que cet
exercice, continu sur plusieurs gnrations, affaiblt les racines de
la barbe. Quant aux poils du corps, j'ai vu moi-mme  plusieurs
sauvages, ceux des aisselles longs et droits  m'tonner. Serait-ce
parce qu'tant exposs  l'air, ils croissent plus en libert? cette
ide d'arracher la barbe a-t-elle eu pour cause premire l'intention
d'ter  l'ennemi une prise dangereuse sur la figure? Cela me semble
probable.

L'on vante, avec raison, la taille des sauvages: elle est, en gnral,
svelte et bien prise, plus grande, plus forte chez ceux qui ont un sol
arros et fertile comme ceux de la Wabash; plus mince, plus courte chez
ceux qui ont un mauvais sol, comme tous ceux du Nord, pass le 45. Mais
si l'on ne voit jamais parmi eux ni boiteux, ni manchot, ni bossu, ni
aveugle, avant d'en tirer des inductions trop favorables pour leur genre
de vie, il est bon d'observer que tout sujet n faible prit
ncessairement de bonne heure par l'effet des fatigues il arrive mme
que les parents dlaissent ou dtruisent l'enfant mal conform qui leur
serait  charge. Ainsi, la loi de Lycurgue  Sparte se trouve en
activit chez les sauvages, non par transmission ou communication, mais
par identit de circonstances; parce que chez les peuples pauvres,
faibles et toujours en guerre, il n'y a pas de superflu pour nourrir des
bras inutiles. C'est par la suite de cette pauvret que chez beaucoup de
sauvages, particulirement au nord du Lac suprieur, quand les
vieillards deviennent  charge, _on les envoie vivre dans l'autre
climat_; c'est--dire qu'on les tue, comme il se pratiquait chez des
sauvages de la mer Caspienne et de la Scythie, selon le rcit
d'Hrodote. Et pour prouver combien est misrable la vie sauvage, c'est
eux-mmes ordinairement qui demandent  cesser d'exister. Si par
accident de maladie ou de guerre un sauvage est mutil, c'est un homme
perdu. Comment un invalide pourrait-il rsister  un ennemi muni de tous
ses membres? comment pourrait-il chasser, pcher, se procurer une
subsistance quelconque, que personne,  dfaut de lui-mme, ne lui
donnera? Car chez eux personne n'a et ne peut avoir de rserves, et dans
ce genre de vie, chacun est rduit  ses propres moyens casuels et
variables. Par ces mmes motifs, l'on ne voit chez eux ni hernies, ni
maladies chroniques; Sois fort ou meurs, semble leur dire la nature
sauvage qui les environne, et qui dans sa duret ne laisse pas mme
l'galit du choix, puisqu'elle-mme souvent rend les obstacles plus
grands que la force.

L'on a aussi vant la sant robuste des sauvages: sans doute l'habitude
de toute intemprie donne  leur constitution une vigueur que l'on
n'attend pas de la vie effmine des cits; mais pour apprcier leurs
avantages  cet gard, il faut observer que leur manire de vivre les
soumet  des irrgularits et  des excs incompatibles avec une sant
constante et un temprament vraiment robuste. Hassant la vie agricole,
sdentaire et captive, prfrant la vie vagabonde et aventurire de la
chasse et de la pche, ils n'ont et ne peuvent avoir de magasins ni de
provisions durables: par consquent ils sont exposs  de dures
alternatives de famine et de satit: quand le gibier abonde, quand ils
peuvent chasser sans crainte de surprise, c'est un temps de jouissance
et de gloutonnerie; mais lorsque le gibier manque plusieurs jours de
suite, comme il arrive chaque hiver, ou qu'ils n'osent s'carter de
crainte de l'ennemi, alors ils sont souvent rduits  vivre comme des
loups, d'corces d'arbres ou de bulbes terrestres. Ils ont bien imagin,
et je crois depuis peu de temps, de scher les viandes et de les rduire
en poudre trs-fine; mais jamais ces secours ne sont capables de durer
toute une saison. Qu'aprs de violents jenes, il leur tombe une proie,
un daim, un ours, un bison, ils s'asseyent dessus comme des vautours, et
ne cessent de dpicer et de dvorer le cadavre, jusqu' ce qu'ils
tombent suffoqus d'aliments. Cet usage en fait des guides intraitables
dans tout voyage rgulier. Ce qu'en de telles occasions leur estomac
engloutit, serait une chose incroyable, si des tmoignages authentiques
et nombreux n'excluaient tout doute: il est notoire sur toutes les
frontires que deux sauvages affams feront aisment, en un seul repas,
disparatre un daim tout entier, et ne seront pas encore rassasis. Cela
rappelle ces _hros_ de la guerre de Troie, qui dvoraient des agneaux
et des moitis de veaux; et cela nous prouve que ces hros n'taient que
des sauvages vivant dans des circonstances semblables. Or, de tels excs
ne peuvent manquer de produire des dsordres de sant: aussi est-il
maintenant constat que les sauvages sont sujets aux maux d'estomac, aux
fivres bilieuses, aux intermittentes, aux phthisies et aux pleursies.
Les fractures et les luxations ne sont pas rares chez eux, mais ils les
remettent assez bien. Les rhumatismes les fatigueraient davantage s'ils
n'avaient pas l'usage des fumigations, au moyen des cailloux ardents.
L'on sait les ravages qu'exerce la petite vrole, sans doute par
l'obstacle qu'oppose  l'ruption une peau endurcie. M. Jefferson leur
procurera un bienfait immense en leur faisant enseigner l'art de la
vaccine, ainsi que l'ont publi les journaux. Depuis quelques annes,
des missionnaires quakers et moraves, qui ont succd aux jsuites, nous
ont appris que les tribus converties par ceux-ci taient devenues plus
robustes, portaient de plus lourds fardeaux, taient moins souvent
malades; et ils ont trs-bien vu que la raison en tait le rgime plus
rgulier, la nourriture plus gale, auxquels on les avait assujettis. Un
autre fait galement notoire, est que tout Europen qui s'est adonn 
la vie sauvage est devenu plus fort, en a mieux support tous les excs
que les sauvages mmes. La supriorit des Virginiens et des Kentockois
sur eux, a t constate, non-seulement de troupe  troupe, mais d'homme
 homme dans toutes les guerres. Je ne citerai pas, en preuve de
faiblesse, le battement du pouls que M. le docteur _Rush_ prtend tre
plus lent chez les sauvages: car dans le mme temps et sur les mmes
individus, M. le docteur Barton n'observait rien de semblable, et le
pouls de _Petite-Tortue_ m'a paru tout--fait semblable au mien. Je ne
citerai pas non plus la faiblesse de leurs apptits vnriens, parce
qu'elle tient  une cause tout--fait diffrente. C'est par principe,
par ncessit de conservation, que le sauvage est continent et presque
chaste: la moindre perte de ses forces par la dbauche, pourrait lui
coter la vie ds le lendemain, en diminuant ses moyens de dfense ou
de rsistance dans une attaque de la part des hommes ou de la nature.

En traitant des inconvnients de la vie sauvage, je demandai  M. Wels
s'il tait vrai que beaucoup de blancs la prfrassent, et pourquoi ils
la prfraient  la vie que nous appelons civilise. Sa rponse, qui fut
longue et dtaille, s'accorda avec tout ce que j'ai appris en Kentucky,
au Poste-Vincennes et  Dtroit, de personnes senses et exprimentes.
Le rsultat unanime des faits est que les Canadiens, c'est--dire le
sang franais, fournissent plus de ces sujets que les Amricains,
c'est--dire que le sang allemand et anglais. Ces derniers ont pour les
sauvages une antipathie naturelle, que les cruauts des Indiens sur les
prisonniers ont encore exalte. Les Anglo-Amricains rpugnent  mler
leur sang avec les _Sauvagesses_, tandis que pour les Canadiens c'est
une friandise de libertinage. Nanmoins, le got de la vie sauvage a
moins lieu chez les hommes faits que chez les jeunes gens au-dessous de
18 ans: parmi les Amricains, ceux-l seulement s'y attachent, qui ont
t enlevs prisonniers en bas ge; parce que l'excessive libert
qu'elle leur procure pour s'amuser, jouer et courir, plat bien plus aux
enfants que la contrainte des coles dans les bourgs, et que les
punitions que l'on y inflige  leur paresse. L'enfance, comme l'on sait,
ne respire que dissipation et dsoeuvrement. Il faut des annes pour
lui faire contracter l'habitude du travail et de l'tude; il ne faut que
quelques jours de cong pour lui donner celle de l'indpendance et de
l'oisivet. Il parat que ce sont l les deux penchants naturels de
l'homme auxquels il revient machinalement. Quant aux adultes, surtout
Amricains, pris et adopts par les sauvages, presque aucun ne peut
s'habituer  leur vie: moi-mme, dit M. Wels, quoique emmen  l'ge de
13 ans (il m'a paru en avoir 32), puis adopt, bien trait, jamais je
n'ai pu perdre le souvenir des jouissances sociales que j'avais dja
gotes. A l'gard de ceux qui de plein gr passent chez les sauvages,
et la plupart sont des Canadiens, ce sont en gnral de mauvais sujets,
libertins, paresseux, de temprament violent ou de peu d'intelligence.
L'espce de crdit qu'ils acquirent chez les sauvages, flatte leur
amour-propre, en mme temps qu'une vie licencieuse avec les _sqaws_ ou
_sauvagesses_ sduit la passion dominante de leur fougueuse jeunesse;
mais lorsqu'ils vieillissent, rduits  l'extrme misre, ils ne
manquent presque jamais de se rapatrier, dplorant trop tard leurs
carts. Parmi nous, dit M. Wels, pour peu que l'on ait d'industrie, l'on
se procure au prsent une vie commode, et l'on se prpare pour l'avenir,
des douceurs dont la vieillesse fait sentir tout le prix. On cre une
ferme, on lve des enfants qui, lorsqu'on est impotent, vous closent
doucement les yeux. Dans l'tat sauvage, au contraire, toute jouissance
se borne  boire,  manger (encore pas toujours),  chasser; toute
carrire d'ambition se rduit  tre un grand guerrier, clbre chez
cinq ou six cents hommes. L'ge vient, les forces baissent, la
considration dcline, et l'on finit par les infirmits, le mpris,
l'extrme misre, et la ncessit ou le besoin de se faire tuer.
L'Indien n'en peut jamais employer un autre  son service: chez eux,
obir et servir, mme de bon gr, est une sorte d'opprobre rserv aux
femmes. Un grand guerrier ne doit rien faire que combattre et chasser.
Les femmes portent tout le fardeau du mnage, du labourage, s'il y en a,
et en voyage du transport des enfants et des ustensiles. Ce sont
littralement des btes de somme. Elles n'hritent pas mme des maris:
que demain _Petite-Tortue_ retourne chez lui et meure; tous les prsents
qu'il a reus, habits, chapeaux, colliers, seront partags, presque
pills; rien ne passera  ses enfants. C'est un usage de sa tribu,
commun  bien d'autres: vivants, ils ont la proprit de leurs meubles,
armes et bijoux; mais comme  leur mort leurs couteaux, leurs pipes mme
ne passent point aux enfants, l'on peut dire qu'ils n'en ont que
l'usufruit. Encore moins connaissent-ils de proprit foncire en
maisons et en terres: ainsi, toute l'ambition du sauvage est concentre
dans un petit cercle de besoins, plutt dfensifs qu'extenseurs de son
existence. Cette existence sans cesse menace, est elle-mme concentre
au prsent. La possibilit de prir  tout instant est la plus
constante, la plus radicale des penses du sauvage; il use de la vie
comme d'un meuble prt  se briser  toute heure par la foule des
accidents qui l'entourent. Familiaris ds l'enfance avec cette ide, il
n'en est point affect: c'est la ncessit, il s'y rsigne ou il la
brave. Mais par une consquence naturelle, il n'est attach  rien au
monde qu' ses armes, et peut-tre  un compagnon ou ami, qui est pour
lui un moyen additionnel de dfense et de conservation. Il caresse ses
enfants, comme tout animal caresse ses petits. Quand il les a ballotts,
embrasss, il les quitte pour aller  la chasse ou  la guerre sans y
plus penser; il s'expose au pril sans s'inquiter de ce qu'ils
deviendront: ils lutteront contre le sort, contre la nature; ils
mourront jeunes ou vieux, peu importe, puisqu'il faut qu'ils meurent.
Aussi le suicide n'est-il point rare parmi eux; ils se tuent par dgot
de la vie, quelquefois par dpit amoureux, par colre contre un grand
affront qu'ils ne peuvent repousser. Ils vivent tout en sensations, peu
en souvenirs, point en esprances. S'ils sont bien portants, ils
foltrent, dansent et chantent: s'ils sont malades ou fatigus, ils se
couchent, fument et dorment; mais comme trs-souvent leur repos et leurs
aliments ne sont point  leur disposition, il est difficile de voir l
de la libert et du bonheur.

Telle fut ce jour-l la substance de notre entretien, qui me frappa
d'autant plus, qu'il tait le rsultat d'une exprience de 12  15 ans.
Je voulais, par contre-partie, m'informer des motifs qui empchent les
sauvages de s'tablir chez les blancs, et qui ont dtermin en plusieurs
rencontres ceux que l'on y avait levs  prfrer le retour  leurs
habitudes natives; le temps et la convenance me manqurent; mais peu de
jours aprs, je fus plus heureux, et ce fut _Petite-Tortue_ lui-mme qui
m'en dveloppa les raisons.

Des quakers taient venus lui faire visite, et entre diverses offres de
service, ils lui proposrent de rester aussi long-temps qu'il voudrait,
mme pour toujours, l'assurant qu'il ne manquerait de rien. Quand ils
furent partis, je fis dire  _Petite-Tortue_: Vous connaissez ces
gens-l; ils offrent peu et rarement, mais quand ils offrent, on y peut
compter. Qui vous empcherait de rester chez les blancs? N'tes-vous pas
mieux ici que sur la Wabash? Il ne se pressa point de me rpondre,
selon le caractre froid et rserv des sauvages. Quand il eut un peu
rv en se promenant et s'pilant, voici ce qu'il me dit: Oui, je me
suis assez bien habitu  tout ceci; ces habits sont chauds et bons  ma
goutte; ces maisons garantissent bien de la pluie, des vents, du soleil;
on y a sous la main tout ce qui est commode; ce march (celui de la rue
_Seconde_ tait sous les fentres) fournit tout ce qu'on dsire, et l'on
n'est pas oblig de courir aprs le daim dans les bois. Au total, cela
vaut mieux que chez nous; mais ici, moi, je me trouve sourd et muet. Je
ne parle pas comme vous; je n'entends et ne puis me faire
entendre.--Quand je vais dans les rues, je regarde chacun dans sa
boutique occup  un travail. L'un fait des souliers, l'autre des
chapeaux, l'autre vend de la toile, et chacun vit de ce travail. Je me
demande, que sais-tu faire de tout cela? Rien du tout. Je sais faire un
arc, une flche, prendre du poisson, tuer du gibier, aller  la guerre;
mais de toutes ces choses aucune ne sert ici. Apprendre celles que l'on
y fait serait long, difficile, incertain. L'ge vient; si je restais
avec les blancs, je serais un meuble inutile aux miens, inutile aux
blancs et  moi. Que fait-on d'un meuble inutile? Il faut retourner chez
moi.

Ce peu de mots bien analys, contient la solution du problme. Pour
toute transplantation, la langue est un obstacle majeur; car vivre dans
un pays sans y pouvoir converser, est un tat insupportable; apprendre
cette langue est un travail d'esprit long et pnible. Long-temps aprs
qu'on la parle, s'noncer avec correction et  volont est encore une
difficult sentie  chaque instant, et qui  chaque instant dcourage.
Cet obstacle vaincu, et il ne l'est jamais bien que par la jeunesse, il
en reste trois autres puissants: 1 l'impression des habitudes premires
de l'enfance, dont l'effet est tel, qu'aprs bien des observations, il
me parat certain que ds l'ge de cinq ans le systme moral d'un homme
a pris la direction et le pli qu'il conservera toute sa vie. Il y a
dveloppement selon les circonstances, mais il ne se produit rien de
neuf dans le caractre; tout part d'un mme fond; 2 la privation des
parents et des amis, dont la frquentation est un lien physique et
moral; 3 l'chafaudage de travaux et de peines qu'exige notre tat
social de la part d'un sauvage, sans compter la difficult physique de
se soumettre  la vie contrainte et captive de nos cits, et de renoncer
 ses habitudes insouciantes et vagabondes. Ces hommes sont rellement
dans l'tat des oiseaux et des animaux farouches que l'on n'apprivoise
jamais quand on les prend adultes. Les missionnaires ont fort bien senti
cette vrit, et ils conviennent tous qu'on ne civilisera les sauvages
qu'en commenant leur ducation ds l'enfance, ds la naissance, et en
les prenant pour ainsi dire dans le nid, comme les petits oiseaux que
l'on appelle _Niais_. Ce penchant vers l'indpendance, qui est celui de
la paresse et de l'oisivet, est si naturel, que l'on a fait aux
tats-Unis l'observation suivante, savoir: que, parmi les artisans
migrants de l'Europe, tous ceux qui n'ont pas assez de moyens
intellectuels pour se procurer de bons tablissements dans les villes,
se htent, sitt qu'il ont gagn une petite somme, d'acheter des terres
dans l'intrieur o elles sont  un demi-dollar ou un quart de dollar
l'acre, pour s'y tablir propritaires libres; et parce que bientt ils
trouvent fort dure la vie d'abatteurs de bois, ils y mlent la vie de
chasseur et de pcheur, c'est--dire, qu'ils deviennent demi-sauvages;
mais de quel prix paie-t-on cette libert sauvage? Nous en avons dja
quelques chantillons; continuons d'en examiner les dtails.

_Petite-Tortue_, me dit M. _Wels_, a toute raison de penser comme il
fait; s'il tardait de retourner chez lui, il perdrait son crdit parmi
ses compatriotes. Dja ce n'est qu'avec bien des mnagements qu'il peut
le conserver. En arrivant, il faudra qu'il reprenne d'abord le costume
et les usages indiens, qu'il ne dise pas trop de bien des ntres, de
peur de choquer leur orgueil, qui est extrme. Dans ces villages, la
jalousie de chaque guerrier, de chaque sauvage, rend la situation des
chefs aussi dlicate que celle d'un chef de parti dans l'tat le plus
dmocratique; et le leur est en effet une dmocratie extrme et
terrible. Cet homme a chez lui de bons vtements, du th, du caf; il a
mme une vache; sa femme fait du beurre; mais il se garde d'user de ces
douceurs, il les rserve pour la rception des trangers blancs. Dans
les premiers temps o il eut une vache, elle lui fut tue de nuit,
mchamment, et il dut feindre de ne pas connatre l'auteur, et de la
croire malade. Quoi! repris-je avec l'air de l'tonnement, est-ce que
_ces hommes de la nature_ connaissent l'envie, la haine, les basses
vengeances? Nous avons chez nous de brillants esprits qui assurent que
ces passions ne naissent que dans nos socits civilises.--Eh bien!
rpondit M. _Wels_, qu'ils viennent passer trois mois chez les sauvages,
et ils s'en retourneront convertis. Alors il me confirma tout ce que
j'avais appris au Poste-Vincennes et en Kentucky, de la vie anarchique
et tracassire des peuplades, soit errantes, soit sdentaires. Il
m'observa que les vieillards assembls n'avaient aucun pouvoir corcitif
sur les jeunes; que le premier jeune guerrier mutin ou superstitieux,
pouvait en un matin ameuter une jeunesse toujours turbulente, parce
qu'elle est oiseuse, et dterminer une guerre qui compromettait toute la
peuplade; que de tels accidents n'avaient pas seulement pour cause
l'ivresse, et par consquent le commerce avec les blancs, mais des ides
superstitieuses communes  tous les sauvages, et une certaine
inquitude d'esprit et de corps, une soif particulire de sang tenant de
la nature des tigres et des btes froces. Il me donna des dtails
curieux sur toutes les petites tracasseries de village et de voisinage,
sur les grandes et fortes animosits qui en rsultaient, ainsi que sur
les haines implacables pour le moindre affront et sur les _vindettes_ ou
vengeances de talion, pour toute mort ou mutilation. J'en avais eu un
exemple saillant sous les yeux au Fort Mimi, dans la personne du chef
clbre _Blue-Jockey_; ce sauvage s'tant enivr, en rencontra un autre
 qui il gardait haine depuis 22 ans. Se voyant seul, il profita de
l'occasion, et le tua. Le lendemain, toute la famille en armes de
demander sa mort. Il vint au fort Mimi trouver le capitaine Marshal,
commandant, de qui je tiens le fait, et il lui dit: Qu'ils veuillent me
tuer, cela est juste; mon coeur a vent son secret; la _liqueur m'a
rendu fou_, mais tuer mon fils, comme ils en menacent, cela n'est pas
juste. Pre, voyez si cela peut s'arranger. Je leur donnerai tout ce que
je possde: deux chevaux, mes bijoux d'or et d'argent: mes plus belles
armes, except une paire. S'ils ne veulent pas accepter, qu'ils prennent
jour et lieu; je me rendrai seul, et ils me tueront.

Cette loi du talion se trouve chez tous les peuples barbares,
c'est--dire, sans gouvernement rgulier, parce qu' dfaut de
l'autorit publique, elle est le seul prservatif des individus et des
familles. Imaginer que ce soit une transmission ou une communication
des Hbreux ou des Arabes, est une rverie qu'il faut laisser aux
visionnaires qui btissent toute l'histoire des nations sur un ftu. Ce
peut bien tre les Arabes qui l'ont tablie en Italie, en Espagne, en
Corse, etc.[184]; mais il serait trs-possible que la barbarie l'y et
tablie avant eux et sans eux.

Cependant, ajoute M. _Wels_, les Indiens de la Wabash, les Mimis, les
Potuottamis, etc., valent mieux qu'il y a 60 ou 80 ans. La paix que
l'abaissement de la ligue _iroquoise_ leur a procure, leur a permis de
cultiver avec la houe, le mas, les pommes de terre, mme nos choux et
nos turneps; nos prisonniers ont lev des pchers, des pommiers;
enseign  nourrir de la volaille, des porcs, depuis peu des vaches; en
un mot, les Chacts et les Creeks de Floride ne sont pas plus avancs.

Maintenant, lorsque je remarque que les premiers voyageurs et historiens
de la Virginie et de la Nouvelle-Angleterre nous peignent ces sauvages
dans un tat encore plus avanc; qu'ils nous disent qu' l'arrive des
premiers colons, chaque peuplade avait un _Stchm_ ou _Sdjemore_,
exerant une sorte d'autorit monarchique; qu'il existait des familles
privilgies, presque nobles,  la manire des Arabes; et que ces
peuplades assez populeuses taient renfermes dans des limites de peu
d'tendue: je me crois autoris  en conclure qu'alors leur civilisation
tait plus avance; qu'ils auraient fini eux-mmes par l'lever au degr
des peuples de l'autre continent; que leurs guerres avec les Europens,
en dtruisant leurs gouvernements, les ont plongs dans l'anarchie; en
sorte que chez les sauvages il faut, comme chez les civiliss,
distinguer diffrentes poques d'histoire, et que leurs tats ont aussi
leurs rvolutions d'autant plus faciles, qu'ils sont plus petits et plus
faibles. Avant la guerre (la dernire anne de 1788  94), me disait le
chef _Ouya_, qui me harangua au Poste-Vincennes, nous tions unis et
tranquilles; nous commencions  cultiver le mas comme les blancs.
Aujourd'hui nous ressemblons  une bande de daims poursuivie par des
chasseurs; nous n'avons plus ni feu ni lieu: chacun de nous se disperse,
et bientt nous ne laisserons plus de traces si quelqu'un ne vient 
notre aide.

Pendant ces claircissements, _Petite-Tortue_ me paraissait fort occup
 regarder  travers le vitrage de l'une des fentres, ce qui se passait
dans le march de _Second-Street_. Pour le ramener  la conversation,
je lui fis dire que j'avais voyag chez un peuple trangement diffrent
du sien; que l, une poigne d'hommes, peut-tre de 5  6,000 cavaliers,
avait trouv le moyen inconcevable d'emprisonner, pour ainsi dire, sur
une tendue de pays presque gale  l'Ohio, une nation entire de deux
millions et demi d'ames; en sorte qu'environ 370 individus se laissaient
piller, emprisonner, btonner, vexer de toute manire par un seul homme,
qui n'tait pas plus fort que chacun d'eux. Je m'attendais, vu les ides
d'indpendance et de fiert que portent les sauvages, qu'il allait
beaucoup se rcrier; mais en se frottant le menton d'un air rveur:
Sans doute, me rpondit-il; avec tout cela, ils ont aussi leur
manire de se trouver bien. J'avoue que ce fut moi qui fus tonn de
cette rponse, qui dmontre un esprit dgag des prjugs de sa nation,
de son ducation, et qui a su apprcier le pouvoir prodigieux de
l'habitude. Pour terminer notre sance, je lui demandai ce qui
l'occupait si fort dans la rue et dans le march, et qu'est-ce qui le
surprenait davantage dans la ville de Philadelphie. En regardant tout
ce monde, me dit-il (c'tait jour de march), je suis toujours tonn de
deux choses: l'extrme diffrence des visages et la nombreuse population
des blancs: nous autres hommes rouges, nous ne ressemblons pas l'un 
l'autre, chacun a sa figure, mais encore y a-t-il un air de famille.
Ici c'est une confusion o je n'entends rien. Il y a dix couleurs du
blanc au noir; et les traits, le front, le nez, la bouche, le menton,
les cheveux noirs, bruns, blonds, les yeux bleus, gris, roux, offrent
tant de diversit, que l'on ne sait comment l'expliquer.--Alors je lui
fis sentir que Philadelphie tant l'abord des nations de toutes les
parties du globe, et ces nations se mlant ensuite par le mariage, il en
rsultait que les diversits des climats produisaient des
sous-diversits d'alliage, et des combinaisons  l'infini; mais,
ajoutai-je, si vous veniez dans l'intrieur de nos pays, soit en France,
soit en Angleterre, vous verriez que les habitants des villages, qui se
marient entre eux depuis plusieurs gnrations, ont une ressemblance
gnrale dans la physionomie. (Et c'est en effet ce que j'ai souvent
remarqu dans les paroisses du fond des campagnes, particulirement dans
les pays forestiers de Rennes, Laval, Chteaubriant, etc.; en me plaant
 la porte de l'glise, au moment o le peuple sortait, j'observais des
caractres gnraux frappants par leur ressemblance dans chaque lieu, et
par leur particularit d'un lieu  un autre.)

Quant  la population, me dit _Petite-Tortue_, c'est une chose
inconcevable que la multiplication des blancs. Il ne s'est pas coul la
vie de plus de deux hommes (suppose de 80 ans pour chaque) que les
blancs ont mis le pied sur cette terre, et dja il la couvrent comme
des essaims de mouches et de taons; tandis que nous autres qui
l'habitons on ne sait depuis quand, sommes encore clair-sems comme des
daims.--Le voyant sur la route d'une intressante question: Et
pourquoi, lui dis-je, ne multipliez-vous pas autant?--Ah! me dit-il,
notre cas est bien diffrent. Vous autres blancs, vous avez trouv le
moyen de rassembler sous votre main en un petit espace, une nourriture
sre et abondante; avec un terrain grand comme 15 ou 20 fois cette
chambre, un homme cueille de quoi vivre toute l'anne; s'il y ajoute un
pice de terre seme d'herbes, il lve des btes qui lui donnent de la
viande et du vtement; et voil qu'il a tout son temps de reste pour
faire ce qu'il lui plat. Nous autres, au contraire, il nous faut pour
vivre un terrain immense, parce que le daim que nous tuons, et qui ne
peut nous nourrir que deux jours, a eu besoin d'un terrain considrable
pour crotre et grandir. En en mangeant, ou en en tuant 2 ou 300 dans
l'anne, c'est comme si nous mangions le bois et l'herbe de tout le
terrain sur lequel ils vivaient, et il leur en faut beaucoup. Avec un
tel tat de choses, il n'est pas tonnant que les blancs nous aient,
d'anne en anne, repousss des bords de la mer jusqu'au Mississipi. Ils
s'tendent comme l'huile sur une couverture; nous nous fondons comme la
neige devant le soleil du printemps; si nous ne changeons de marche, il
est impossible que la race des hommes rouges subsiste. Cette seconde
rponse me prouva, et prouvera sans doute  tout lecteur, que ce n'est
pas sans raison que cet homme a acquis dans sa nation et dans les
tats-Unis, la rputation d'un homme d'un sens suprieur  la plupart
des sauvages.

Ainsi, c'est un sauvage qui, contre les prjugs de sa naissance, de ses
habitudes, de son amour-propre, contre d'anciennes opinions encore
dominantes chez ses compatriotes, s'est trouv conduit par la nature des
choses,  regarder comme base essentielle de l'tat social, la _culture
de la terre_, et par une consquence immdiate, la _proprit foncire_;
car il n'y a point de culture active et stable sans la possession
exclusive et illimite qui constitue la proprit. J'ai dit, _contre
d'anciennes opinions encore dominantes_ chez ses compatriotes, parce que
chez toutes ces peuplades il existe encore une gnration de vieux
guerriers qui, en voyant manier la houe, ne cessent de crier  la
dgradation des moeurs antiques, et qui prtendent que les sauvages ne
doivent leur dcadence qu' ces _innovations_, et que pour recouvrer
leur _gloire_ et leur _puissance_, il leur suffirait de revenir  leur
moeurs primitives[185].

Maintenant, que l'on compare  cette doctrine celle du citoyen de
Genve, qui prtend que la dpravation de l'tat social drive de
l'introduction du droit de proprit, et qui regrette que la horde
sauvage chez laquelle furent poses les premires bornes d'un champ, ne
les ait pas arraches comme des entraves sacrilges mises  la libert
naturelle[186]; que l'on pse lequel des deux opinants a le plus de
droit et d'autorit  prononcer dans cette question, ou de l'homme
public qui, comme _Petite-Tortue_, a t  porte de connatre les
avantages et les inconvnients de l'un et l'autre genre de vie, en
passant 50 ans de sa vie  manier des affaires difficiles, des esprits
turbulents et ombrageux, et cela avec un succs qui lui a valu une
rputation non conteste d'habilet et de prudence; ou de l'homme priv
qui, comme Rousseau, ne mania jamais une affaire publique, ne sut pas
mme grer les siennes propres; qui, s'tant cr un monde
d'abstractions, vcut presque aussi tranger  la socit o il naquit
qu' celle des sauvages, qu'il ne connut que par des comparaisons tires
de la fort de Montmorenci; qui mme ne traita d'abord cette question
sous son point de vue paradoxal, que par jeu d'esprit et par escrime
d'loquence; et ne la soutint en thse de vrit, que par le dpit d'une
humeur contrarie et d'un amour-propre offens[187]. Il est d'autant
plus fcheux que cet crivain ait embrass une si mauvaise cause, que la
question vue dans son vrai jour lui et fourni encore plus de moyens de
dvelopper son talent et de fronder la dpravation et les vices de la
socit; car s'il et d'abord tabli ou admis les faits tels qu'ils
sont; si traant le tableau vrai de la vie sauvage, il et montr
qu'elle est un tat de _non-convention_ et d'anarchie dans lequel les
hommes vagabonds, incohrents, sont mus par des besoins violents, par
des passions analogues  ces besoins, et ragissent sans cesse les uns
sur les autres avec des forces abusives, dont l'_ingalit_ empche
l'_quilibre_ que l'on nomme _justice_; si ensuite dfinissant la
_civilisation_, il et puis le sens de la chose dans celui mme du mot
radical (_civitas_), il et montr que par _civilisation_ l'on doit
entendre la runion de ces mmes hommes en _cit_, c'est--dire, en un
enclos d'habitations munies d'une dfense commune, pour se garantir du
pillage tranger et du dsordre intrieur; il et fait voir que cette
runion emporte avec elle les ides de consentement volontaire des
membres, de conservation de leurs droits naturels de sret de personne
et de proprit; de supposition ou d'existence d'un contrat rciproque,
rgularisant l'usage des forces, circonscrivant la libert des actions,
en un mot, tablissant un rgime d'quit; ainsi, il et dmontr que la
_civilisation_ n'est autre chose qu'un tat social _conservateur_ et
_protecteur_ des _personnes_ et des _proprits_; qu'il n'y a de
vritablement civiliss que les peuples qui ont des lois justes et des
gouvernements rguliers; que ceux, au contraire, chez qui n'existe point
un tel ordre de choses, quelle que soit la nature et la dnomination de
leur gouvernement, sont dans une condition barbare et sauvage, et ne
mritent point le nom de peuples polics; il et soutenu avec l'avantage
que donne la vrit, que si ces peuples sont vicieux et dpravs, ce
n'est point parce que la runion en socit y a fait natre des
penchants vicieux, mais parce qu'ils y ont t transmis de l'tat
sauvage, souche originelle de tout corps de nation, de toute formation
de gouvernement; et cela par un mcanisme semblable  celui qui fait
qu'un individu lev dans de pernicieuses habitudes, en conserve les
impressions pendant toute sa vie. D'autre part, examinant le rle que
jouent les sciences et les beaux-arts dans le systme des corps
politiques, il et pu contester que, particulirement les beaux-arts,
posie, peinture et architecture, soient des parties intgrantes de la
civilisation, des indices certains du bonheur et de la prosprit des
peuples; il et pu prouver, par les exemples tirs de l'Italie et de la
Grce, qu'ils peuvent fleurir dans des pays soumis  un despotisme
militaire ou  une dmocratie effrne, l'un et l'autre galement de
nature sauvage; que pour faire fleurir, il suffit qu'un gouvernement
momentanment fort, quel qu'il soit, les encourage et les salarie; mais
que la consquence ordinaire de ces encouragements ports au-del de
leurs bornes, est la ruine mme de ces gouvernements; par la mme marche
qui fait que tous les jours des particuliers, amateurs imprudents,
renversent les plus belles fortunes par leurs fantaisies en tableaux, en
meubles, en luxe de tout genre, et par-dessus tout, en constructions de
btiments; en sorte que les beaux-arts foments aux dpens des tributs
des peuples, et au dtriment des arts d'utilit grossire et premire,
peuvent trs-souvent devenir un moyen subversif des finances publiques,
et par suite, de l'tat social et de la civilisation; et il et pu
appuyer sa thse sur les exemples d'Athnes, de Rome, de Palmyre, etc.;
et nous rendre l'important service de donner aux esprits une direction
mesure et juste, qui et empch ou contrebalanc la direction fausse
et exagre dont ces derniers temps nous ont montr les tristes
consquences; mais revenons aux sauvages de l'Amrique et  leur genre
de vie.

Nous ayons vu le principal motif qui la rend incompatible avec une
nombreuse population: il serait intressant de comparer, sous ce
rapport, ses rsultats  ceux de la vie civilise, soit commerciale,
soit agricole, et de connatre en gnral et par terme moyen, combien il
existe de ttes sauvages par lieue carre de terrain. Malheureusement
nous manquons de donnes exactes pour la solution de ce problme;
nanmoins, comme nous en avons quelques unes approximatives, essayons de
nous en faire un aperu.

Le voyageur _Carver_ qui, en 1768, vcut plusieurs mois chez les
_Nadouessis des plaines du Missouri_, tablit comme un fait certain que
les huit tribus qui forment cette nation ne comptent pas plus de 2,000
guerriers: ce nombre ne comporte pas plus de 4,000 enfants, vieillards
et femmes; ainsi c'est un total de 6,000. Or, l'_immense pays_ que ces
huit tribus occupent parat surpasser quatre ou cinq fois l'tendue de
la Pensylvanie; supposons 4 fois: la Pensylvanie contient 44,813 milles
carrs qui, quadrupls, donnent 179,242 milles carrs; pour les rduire
en lieues, prenons le neuvime, et nous avons 19,918 lieues carres;
c'est--dire, qu'il n'existe pas tout--fait une tte de sauvage par
trois lieues carres. Dans son voyage au ple, _Maupertuis_ estime la
population de la Laponie  trois ttes par lieue carre, et les Lapons
vivent en paix sous un gouvernement civilis: cette donne, quoique
inverse, prouve nanmoins que l'autre n'est pas une pure supposition.
Tous les traitants canadiens s'accordent  dire que, pass le 45 degr
allant au nord vers le ple, les sauvages sont si clair-sems, le pays
est si strile, que l'on ne peut gure admettre une valuation plus
forte que pour les _Nadouessis_; mais parce que venant au sud le sol est
meilleur, et que les bords de la mer Pacifique paraissent plus peupls,
admettons pour toute l'Amrique du nord une tte par deux lieues
carres; l'on peut estimer la superficie de ce continent, non compris le
Mexique et les tats-Unis,  six fois celle des tats-Unis,
c'est--dire, six fois 112,000 lieues carres; gal  672,000 lieues
carres: ce serait 336,000 ttes sauvages[188]; mais par impossible,
admettons 672,000 ttes; il n'en rsulte pas moins que chez des peuples
civiliss, ce ne serait la population que d'une mdiocre province de 7 
800 lieues carres. Et ce fait seul rsout de quel ct est l'avantage
du genre de vie; il rsout aussi, sans doute, la question de savoir si
des sauvages ont le droit raisonnable de refuser du terrain  des
peuples cultivateurs qui n'en auraient pas suffisamment pour subsister.

Sous ce double rapport de la population, et de la manire d'occuper le
territoire, il y a de l'analogie entre les sauvages amricains et les
Arabes-Bedouins d'Afrique et d'Asie; mais il existe entre eux cette
diffrence essentielle, que le Bedouin vivant sur un sol pauvre
d'herbage, a t forc de rassembler prs de lui, et d'apprivoiser des
animaux doux et patients, de les traiter avec conomie et douceur, et de
vivre de leur produit, lait et fromage, plutt que de leur chair; comme
aussi de se vtir de leur poil plutt que de leur peau; en sorte que,
par la nature de ces circonstances topographiques, il a t conduit  se
faire pasteur et  vivre frugalement sous peine de prir tout--fait:
tandis que le sauvage amricain, plac sur un sol luxuriant d'herbes et
de bocages, trouvant difficile de captiver des animaux toujours prts 
fuir dans la fort, trouvant mme plus attrayant de les y poursuivre, et
plus commode de les tuer que de les nourrir, a t conduit par la nature
de sa position  tre chasseur, _verseur de sang_, et mangeur de chair.
Or, de cette diffrence dans la manire de subsister, en a driv une
proportionnelle dans les inclinations et les moeurs. D'une part, l'Arabe
pasteur soumis  la ncessit habituelle de la parcimonie, n'osant se
livrer gratuitement au meurtre de ses bestiaux, s'accoutumant mme  les
aimer par esprit de proprit, a naturellement contract des moeurs
moins farouches; a t plus propre  se runir en socit,  prendre
l'esprit de famille,  connatre,  tablir des droits de proprit,
d'hritage, et  recevoir tous les sentiments qui en dcoulent: et en
effet, il existe chez les Bedouins un tat social bien plus avanc, un
vritable gouvernement tantt patriarcal, c'est--dire, un gouvernement
de chef de famille tendu sur la parent et sur les serviteurs: tantt
aristocratique, c'est--dire, le gouvernement de plusieurs chefs de
famille associs; et comme les moeurs prives ont influenc et mme
compos les moeurs des tribus entires, ces tribus n'prouvant que des
besoins lents et graduels d'tendre leur domaine _pturager_, n'ont
point dploy au dehors un caractre si guerrier, c'est--dire, si
querelleur et si sanguinaire: ayant plus d'objets de proprit, plus de
dsirs et de besoins de conservation, elles ont eu plus d'ides
d'quilibre mutuel et de justice, des droits plus srs, des pactes plus
prcis de possession territoriale, d'asile, de refuge hospitalier, en un
mot une civilisation plus avance. Au contraire, le sauvage amricain,
chasseur et _boucher_, qui a eu le besoin journalier d'gorger et de
tuer, qui dans tout animal n'a vu qu'une proie fugitive qu'il fallait se
hter de saisir, a contract un caractre vagabond, dissipateur et
froce, est devenu un animal de l'espce des loups et des tigres; il
s'est runi en bandes et en troupes, mais point en corps organiques de
socit; ne connaissant point l'esprit de proprit ni de conservation,
il n'a pas connu l'esprit de famille, ni par consquent les sentiments
conservateurs qu'il inspire; born  ses seules forces, il a t
contraint de les tenir sans cesse tendues au _maximum_ de leur nergie;
et de l, une humeur indpendante, inquite, insociable; un esprit
altier, indomptable, hostile envers tous; une exaltation habituelle 
raison d'un danger permanent; une dtermination dsespre de risquer 
chaque instant une vie sans cesse menace; une insouciance absolue d'un
pass pnible, comme d'un avenir incertain; enfin une existence toute
borne au prsent: et ces moeurs individuelles formant les moeurs
publiques des peuplades, les ont rendues galement dissipatrices, avides
et sans cesse ncessiteuses, leur ont donn le besoin habituel et
croissant d'tendre leur fief de chasse, leurs frontires de territoire,
et d'envahir le domaine de l'tranger: de l au dehors des habitudes
plus hostiles, un tat plus constant de guerre, d'irritation et de
cruaut; tandis qu'au dedans l'excessive indpendance de chaque membre,
et la privation de tout lien social par l'absence de toute subordination
et de toute autorit, ont constitu une dmocratie si turbulente et si
_terroriste_, que l'on peut bien l'appeler une vritable et effrayante
anarchie.

J'ai dit que chez les sauvages il n'existait point de droit de
proprit; ce fait, quoique vrai en gnral, demande cependant quelques
distinctions plus prcises. En effet, les voyageurs s'accordent  dire
que le sauvage, mme le plus vagabond et le plus froce, possde
exclusivement ses armes, ses vtements, ses bijoux, ses meubles; et il
est remarquable que tous ces objets sont le produit de son travail et de
son industrie propre; en sorte que le droit de ce genre de proprit,
qui entre eux est sacr, drive videmment de la proprit que chaque
homme a de son corps et de sa personne, par consquent est une
proprit naturelle. Ces voyageurs ajoutent que la proprit foncire ou
territoriale est absolument inconnue; cela est vrai gnralement,
surtout chez les peuplades constamment errantes; mais il existe des cas
d'exception chez celles que la bont de leur sol, ou quelque autre
raison, a rendues sdentaires. Chez de telles peuplades qui vivent dans
des villages, les maisons construites soit de troncs d'arbres, soit de
terre mastique, soit mme de pierre, appartiennent sans contestation 
l'homme qui les a bties. Il y a proprit relle de la maison, du fonds
qu'elle couvre, mme du jardin, qui quelquefois lui est annex. De tels
cas ont des exemples chez les Creeks, chez les Poteouttamis, et en ont
eu ds le commencement du sicle, chez les Hurons, chez les Iroquois et
ailleurs. Il parat encore que chez certaines nations, o la culture
avait fait quelques progrs, les enfants et parents hritaient de ces
objets; par consquent il y avait proprit plnire. Mais chez
d'autres,  la mort du possesseur, tout tait confus, et devenait un
objet de partage par sort ou par choix. Alors il n'y avait qu'usufruit.
Si la tribu migre pendant quelque temps et laisse  l'abandon son
village, l'homme ne conserve pas de droits positifs au sol ni  la hutte
dgrade, mais il a ceux de premier occupant et de travail man de ses
mains.

Hors cette lgre portion, le reste du terrain, chez toutes ces
nations, est indivis et en tat de _commune_, comme nous le voyons
encore se pratiquer pour certaines portions de territoire dans quelques
cantons de la France, surtout dans les pays de la Loire-Infrieure, et
de la presqu'le Bretonne, mais bien plus gnralement en Espagne, en
Italie, et dans tous les pays riverains de la Mditerrane. Ce que j'ai
vu en Corse,  cet gard, m'a frapp par son extrme analogie. L comme
chez les sauvages, la majeure partie des terres de la plupart des
villages sont en _communes_; chaque habitant a le droit d'y faire patre
ses bestiaux, d'y prendre du bois, etc. Mais parce qu'en Corse la
culture est un peu plus avance, une portion de quart ou de cinquime de
ces terres est ensemence l'une aprs l'autre d'anne en anne; pour cet
effet, cette portion est divise en autant de lots qu'il y a de familles
ou de ttes ayant droit. Chacune ensemence le lot qui lui est chu au
sort, et possde, pendant cette anne, le terrain qu'elle a labour;
mais sitt le grain enlev, ce lot redevient proprit publique, ou pour
mieux dire, _rapine_ et _dvastation publique_, car tout le monde a
droit d'y prendre et d'en ter, et personne n'a le droit d'y rien
mettre; on ne peut y placer ni maison, ni arbre, et c'est un vrai dsert
_sauvage_ livr au parcours et au vagabondage des troupeaux, qui sont en
grande partie des _chvres_; or, comme ces ruineux animaux, ainsi que
leurs guides, ne demandent qu' tendre leurs ravages, il en rsulte
pour les proprits particulires un besoin renaissant de clture qui en
rend finalement la possession presque plus onreuse qu'utile; aussi
ayant souvent recherch et analys les causes de l'tat de barbarie et
de _demi-sauvagerie_ o la Corse persiste depuis tant de sicles,
quoique environne de pays polics, j'ai trouv que l'une des plus
radicales et des plus fcondes, tait l'tat indivis et commun de la
majeure partie de son territoire, et le nombre petit et restreint des
proprits particulires[190].

Il existe cette autre analogie entre les sauvages de l'Amrique et les
montagnards de la Corse, que les villages des uns et des autres sont
ordinairement forms de maisons parses et distantes, en sorte qu'un
village de cinquante maisons occupera quelquefois un quart de lieue
carr. En recherchant les motifs de cette coutume totalement contraire 
celle des pays d'Orient, j'ai trouv que pour le sauvage amricain ils
sont l'aversion d'tre observ et gn par ses voisins, et surtout la
dfiance des embches dont il pourrait tre investi par suite de haines
connues ou dissimules, et d'offenses mme involontaires envers des
hommes aussi irritables et aussi ombrageux, qu'il se connat lui-mme.
Une exprience journalire leur donne une si mauvaise opinion les uns
des autres, les rend si souponneux, si dfiants, qu'ils se rencontrent
le moins possible, et ne sortent jamais qu'en armes. Le terrible usage
des _vindettes_ ou vengeances de talion, qui est commun  tous les
sauvages, ajoute encore  ces motifs de prcaution et de cautle. Ceux
qui connaissent la Corse savent si les mmes usages, les mmes
habitudes, y ont des causes diffrentes; et si cette comparaison, qui
pourrait se continuer sur bien d'autres objets, semblait fcheuse et
mortifiante, je demanderai si c'est au peuple, victime de son ignorance
et de ses passions, que s'adresse le reproche de ses maux, ou  ce
gouvernement gnois qui les maintint ou les causa par l'un des rgimes
les plus pervers que prsente l'histoire. Pour moi, que la douceur du
climat et la fcondit du sol, en certaines parties, avaient attir dans
cette le avec l'intention d'y former un tablissement agricole d'un
genre singulier[191], je me suis convaincu pendant un an d'tude et de
sjour, qu'il ne manquait  ce peuple, digne d'un meilleur sort, que
cinq ou six institutions fondamentales, calcules sur sa situation, pour
en faire un peuple aussi industrieux, aussi polic qu'aucun autre,
puisqu'il a des moyens intellectuels aussi parfaits que j'en aie
rencontr dans aucun pays, et que son sol est beaucoup plus productif
que l'on n'en a communment l'opinion; mais trouver en trois sicles 30
annes continues d'un gouvernement pacifique et lgislateur, _voil le
bienfait dont les dieux furent toujours avares_.

Ce que j'ai expos des motifs de guerres entre peuples sauvages, fait
assez sentir qu'elles doivent tre frquentes et presque habituelles; et
dja c'est une raison de les rendre cruelles, puisque l'habitude de
verser le sang, ou seulement de le voir verser, corrompt tout sentiment
d'humanit; mais  cette raison s'en joignent plusieurs autres
trs-actives, drives du fond et des accessoires du sujet.

1 L'gosme ou esprit de personnalit que chaque sauvage porte dans ces
guerres; gosme fond sur ce que chaque membre de la peuplade, vu
l'tat indivis du territoire, considre le gibier en gnral comme le
moyen fondamental de sa propre subsistance, et par consquent se regarde
comme attaqu ou menac dans son existence par tout ce qui tend 
dtruire ce moyen.

Chez les nations polices et riches en proprits particulires, la
guerre est un mal qui n'attaque immdiatement qu'une fraction souvent
assez faible de la masse totale, et qui n'enlve  la majorit, sous le
nom de tributs, qu'une partie de biens et de jouissances dont elle peut
rigoureusement se passer. Il est donc naturel qu'un tel genre de guerre
n'excite que des passions faibles dans ses moteurs et dans ses
instruments qui se battent et se font tuer, moins par ncessit que par
vanit, et par une sorte de commerce qui leur donne de l'honneur et de
l'argent.--Au contraire chez les peuples sauvages, pauvres et peu
nombreux, la guerre met directement en pril l'existence de toute la
socit et de chacun de ses membres. Son premier effet est d'affamer la
tribu; son second est de l'exterminer. Il est donc galement naturel que
chaque membre s'identifie troitement au tout, et qu'il dploie une
nergie porte  son degr extrme, puisqu'elle est stimule par
l'extrme besoin de la dfense et de la conservation.

2 Une seconde raison de l'animosit de ces guerres, est la violence des
passions, telles que le point d'honneur, le ressentiment, la vengeance
dont chaque guerrier se trouve anim. Le nombre des combattants tant
born, chacun est expos aux regards de ses amis et de ses ennemis;
toute lchet y est punie d'une infamie dont la suite prochaine est la
mort. Le courage y est stimul par la rivalit des compagnons d'armes,
par le dsir de venger la mort de quelque ami ou parent, par tous les
motifs personnels de haine et d'orgueil, souvent plus actifs que ceux de
la conservation.

3 La nature des dangers de ces guerres, o l'on n'attend, ne reoit, ne
donne aucun quartier; le moindre des prils est de perdre la vie; car si
le sauvage n'est que bless ou fait prisonnier, sa perspective est
d'tre scalp immdiatement, ou brl vif et mang sous quelques jours.
Veut-on savoir en quoi consiste le _scalpe_ ou _arrachement de la
chevelure_, coutons un facteur anglais, Jean Long, tmoin oculaire, qui
a aim la vie des sauvages et habit 20 ans parmi eux.

Lors, dit-il, que le sauvage a abattu son ennemi, il lui saisit 
l'instant une poigne de cheveux, la tortille fortement autour de son
poing pour dtacher la peau du crne; puis lui appuyant le genou sur la
poitrine, il tire le fatal couteau de sa gane, incise et cerne la peau
tout autour de la tte, et avec les dents il arrache la chevelure 
mesure que le couteau la dtache; comme ils sont _fort adroits_, dit
Jean Long, l'opration ne dure que deux minutes, et elle n'est pas
toujours mortelle. L'on a vu, aux tats-Unis, plusieurs personnes de
l'un et de l'autre sexe qui y ont survcu, et qui seulement sont
obliges de porter une calotte d'argent ou d'tain pour se prserver des
atteintes du froid. Cette chevelure ou perruque est ensuite tendue sur
trois cerceaux, puis lorsqu'elle est sche, on la peint de vermillon, et
c'est un trophe de gloire; l'honneur consiste  en avoir beaucoup.

Je puis ajouter que la colonie de Gallipolis en a fourni un exemple dans
la personne d'un Allemand.

Quant  tre brl vif et mang, il ne faut qu'avoir ouvert une relation
quelconque des guerres des sauvages, pour savoir que le sort ordinaire
des prisonniers de guerre est d'tre attach  un poteau prs d'un
bcher enflamm, pour y tre, pendant plusieurs heures, tourment par
tout ce que la rage peut imaginer de plus froce et de plus raffin. Ce
que racontent de ces affreuses scnes les voyageurs, tmoins de la joie
cannibale des assistants, et surtout de la fureur des femmes et des
enfants, de leur plaisir atroce  rivaliser de cruaut[192]; ce qu'ils
ajoutent de la fermet hroque, du sang-froid inaltrable des patients,
qui non-seulement ne donnent aucun signe de douleur, mais qui bravent et
dfient leurs bourreaux par tout ce que l'orgueil a de plus hautain,
l'ironie de plus amer, le sarcasme de plus insultant; chantant leurs
propres exploits; numrant les parents, les amis des spectateurs qu'ils
ont tus, dtaillant les supplices qu'ils leur ont fait souffrir, et les
accusant tous de lchet, de pusillanimit, d'ignorance  savoir
tourmenter, jusqu' ce que tombant en lambeaux, et dvors vivants sous
leurs propres yeux par leurs ennemis enivrs de fureur, ils perdent le
dernier souffle de la voix avec celui de la vie: tout cela, dis-je,
serait incroyable chez les nations civilises, et serait un jour trait
de fable par la postrit lorsqu'il n'existera plus de sauvages, si la
vrit n'en tait pas tablie par des tmoignages incontestables. Chaque
jour des exemples se passent encore dans l'Amrique au-del du
Mississipi, ont lieu d'anne en anne chez les sauvages de la Wabash,
quelquefois mme chez ceux de la Floride. Qu'aprs cela des rveurs
sentimentalistes viennent nous vanter la bont de l'homme de la nature!
Une erreur presque gale est celle des crivains qui, comme _Paw_,
supposent que ce peut tre faute de sensibilit physique, que les
sauvages supportent si patiemment de si effroyables tourments. Certes,
il faudrait qu'ils fussent plus insensibles que des hutres et des
arbres! La vrit est que ce phnomne physiologique tient  un tat
particulier de l'ame, violemment exalte par des passions; tat dont
nous voyons des exemples nombreux dans les martyrs religieux et
politiques de toutes les nations et de tous les pays. Le sauvage, ainsi
que ces martyrs, est dans la disposition d'ame que l'on appelle
_fanatisme_, qui est une violente persuasion, une certitude aveugle
d'avoir tout droit, toute vrit dans sa cause; de voir, du ct de ses
ennemis, toute erreur et toute mchancet; de n'admettre ni doute, ni
raisonnement: par ces motifs, d'tre profondment imprgn, ainsi que
les martyrs, d'un sentiment d'orgueil qui,  ses yeux, l'lve
infiniment au-dessus de ses bourreaux; qui tablit entre lui seul et eux
tous, une lutte d'amour-propre, une gageure de vanit  qui ne cdera
pas; et nous voyons dans la socit que ce genre de lutte produit
journellement les effets les plus exalts, tels que ceux de la fureur du
jeu, de la fureur de la guerre, des combats, des conqutes, etc.--Le
fanatisme des martyrs religieux a communment pour mobile l'espoir d'une
autre vie: celui du sauvage manque de cet appui, et par cela mme son
courage est plus tonnant, a en quelque sorte plus de mrite; mais il a
pour stimulant son dsespoir et l'impossibilit de se sauver par une
rtractation ou par une faiblesse; il ressemble  ces animaux qui,
attaqus dans leur dernier point de retraite, se dfendent sans aucun
espoir d'chapper; et l'on sait quels prodigieux efforts la nature sait
alors dployer chez les plus timides et chez les plus faibles. Chez le
sauvage, c'est l'action cumule du fanatisme et de la ncessit, et
c'est sur cette double base que le Tartare _Odin_ a pu lever sa
religion forcene; mais il n'en reste pas moins un problme
physiologique trs-intressant  rsoudre, savoir: quel est cet tat
singulier de nerfs, quel est ce mouvement du fluide lectrique par
lequel la sensibilit s'mousse ou s'exalte au point d'annuler la
douleur. Cette question mriterait d'tre un sujet de prix dans les
coles de mdecine[193]; de mme que c'en serait un autre digne des
socits savantes qui s'occupent de morale, que de rechercher en quoi
consiste la situation d'esprit appele _fanatisme_: quelles sont ses
causes disposantes et prparatoires, tant dans l'ducation que dans le
temprament? quels sont les moyens d'y remdier? comme aussi d'examiner
si les effets du fanatisme appliqus  n'importe quelle opinion, sont
plus pernicieux  l'individu et  la socit, que l'esprit de doute,
d'incertitude et de non crdulit?

4 Enfin, un dernier motif de frocit, dans les guerres des sauvages et
dans tout leur caractre, est le systme entier de leur ducation et la
direction que, ds le plus bas ge, les parents s'efforcent de donner 
leurs penchants. Ds le berceau, dit Jean Long (chap. VIII), les
mres s'attachent  inculquer  leurs enfants des sentiments
d'indpendance. Elles ne les frappent ni ne les grondent, de peur
d'affaiblir les inclinations fires et martiales qui doivent faire
l'ornement de leur vie et de leur caractre. Elles vitent mme de les
contrarier en rien, afin qu'ils s'accoutument  penser et agir avec la
plus grande libert.--J'ajoute qu'ici, comme dans tout le systme de la
vie sauvage, c'est encore le mobile de la conservation qui agit, car
c'est pour se donner des dfenseurs plus intrpides que ces mres gtent
ainsi leurs enfants, qui, un jour, selon la pratique gnrale de ces
peuples, les mpriseront, les asserviront, et mme les battront.--Tantt
elles emploient le temps des veilles  raconter les hauts faits, les
traits de courage des parents, des hros de la tribu; comment ils
turent, scalprent, brlrent, pendant leur vie, tel nombre d'ennemis;
ou comment ayant eu le malheur d'tre pris, ils endurrent avec un
sublime courage les tourments les plus affreux; tantt elles les
entretiennent des querelles domestiques de la tribu; des griefs contre
quelques voisins, des mnagements  garder pour s'en venger en temps
opportun; et ainsi elles leur donnent  la fois des leons de
dissimulation, de cruaut, de haine, de discrtion, de vengeance et de
soif de sang. Elles ne manquent pas de saisir les premires occasions
d'un prisonnier de guerre pour faire assister leurs enfants au supplice,
pour les styler  l'art de tourmenter, et pour leur faire partager le
festin cannibale qui termine ces scnes. L'on sent quelle profonde
impression doivent faire sur de jeunes cerveaux de telles leons. Aussi
leur effet constant est-il de donner aux jeunes sauvages un caractre
indocile, imprieux, mutin, ennemi de toute contradiction, de toute
contrainte, et cependant dissimul, fourbe, et mme poli; car les
sauvages ont une tiquette de politesse aussi compose que celle d'un
corps diplomatique; en un mot, elles parviennent  leur faire runir
toutes les qualits ncessaires  atteindre le but de leur passion
dominante, la passion de la vengeance et du meurtre. Leur frnsie sur
ce dernier article est un sujet d'tonnement et d'effroi pour tous les
blancs qui ont vcu avec eux.

L'on ne peut, dit encore Jean Long (chap. VIII), refuser aux sauvages
une connaissance parfaite de la vie des bois: ils se dirigent sans
soleil, sans toiles, par l'aspect des arbres dont les branches sont
toujours plus fortes du ct sud que du ct nord, et par la mousse qui
s'attache au ct nord  l'exclusion de tout autre. Le sentiment de ce
genre de supriorit leur donne l'opinion la plus orgueilleuse de leur
intelligence: ils se regardent comme les plus fins et les plus sages de
l'espce humaine; ils ont un grand mpris pour nous autres blancs, et
cependant les Virginiens, depuis vingt ans, les ont surpasss dans
toutes leurs pratiques chasseresses et guerrires. Quand ils viennent en
guerre avec nous, ils sont trs-choqus si on ne suit pas leurs avis;
le grand Washington lui-mme a, par ce motif, encouru leur censure. Ils
se moquent d'ailleurs de notre subordination, et trouvent ridicule que
l'on puisse obir  des chefs et  des rois. Toute dpendance leur est
odieuse; ils s'offensent de toute contradiction; ils sont jaloux et
envieux de toute prfrence, souponneux de toute parole, de toute
action; et une fois prvenus, ils ne se dsabusent plus, et couvent une
rancune implacable. L'on peut admirer leur courage intrpide, leur
patience et leur fermet; mais leurs meilleurs amis redoutent leur
humeur exigeante, ombrageuse, facile  heurter, qui s'aigrit sans motif,
sans bornes: flattez-les, ils sont insolents; rprimez-les, ils
s'irritent; leur accordez-vous ce qu'ils veulent, ils demandent
davantage; ils se font un droit de la moindre promesse; enfin les
refuse-t-on une seule fois, tous les bienfaits sont oublis, et ils
deviennent de cruels ennemis. Leur soif du sang est surtout une rage
inconcevable; elle les porte  traverser des espaces immenses, 
souffrir des fatigues excessives, des famines cruelles pour avoir le
plaisir infernal de tuer et de scalper; et ce qui n'est pas moins
trange, c'est le plaisir diabolique (voyez _Carver_, chap. IX et XVI,
et le voyage de _Hearne_) qu' leur tour ils trouvent  raconter les
incidents de leur route et les tourments qu'ils ont fait endurer. Les
plus terribles excs de maniaques n'galent pas une telle frocit.

Ainsi, en rsultat, l'on peut dire que les vertus des sauvages se
rduisent  un courage intrpide dans le danger,  une fermet
inbranlable dans les tourments, au mpris de la douleur et de la mort,
et  la patience dans toutes les anxits et dtresses de la vie. Sans
doute ce sont l d'utiles qualits, mais elles sont toutes restreintes 
l'individu, toutes gostes et sans aucun fruit pour la socit; et de
plus, elles sont la preuve d'une existence rellement misrable, et d'un
tat social si dprav ou si nul, que l'homme n'y trouvant, n'y esprant
aucun secours, aucune assistance, est oblig de s'envelopper dans le
manteau du dsespoir, et de tcher de s'endurcir contre les coups de la
fatalit.

Cependant, pourrait-on me dire, ces hommes dans leurs loisirs rient,
chantent, jouent, vivent sans souci du pass comme de l'avenir; leur
refuserez-vous plus de bonheur qu' nous?--A ceci je rpondrai comme
_Petite-Tortue_: Sans doute ils ont aussi leur manire de se trouver
bien. L'homme est un tre si souple, si divers, les habitudes exercent
sur lui un empire si puissant que, dans les situations les plus
fcheuses, il trouve toujours quelque attitude qui le repose, qui le
console, et qui, par comparaison aux souffrances antrieures, lui parat
_bien-tre_ et _bonheur_; mais si rire, jouer et chanter constituent le
bonheur, il faut que l'on m'accorde aussi que les soldats sont des tre
parfaitement heureux, puisqu'il n'est pas d'hommes plus insouciants et
plus gais dans les dangers et  la veille des batailles; il faut que
l'on m'accorde encore que dans ces derniers temps, dans la plus fatale
de nos prisons,  la Conciergerie, les prisonniers taient trs-heureux,
puis-qu'ils taient gnralement plus insouciants et plus gais que ceux
qui les gardaient, que ceux qui craignaient le mme sort: hors des
prisons l'on avait des soucis, nombreux comme les jouissances que l'on
dsirait conserver. Dans les prisons, les soucis se rduisaient  un
seul, celui de conserver la vie. A la Conciergerie, o l'on tait
condamn en attente ou en ralit, l'on n'avait plus de soucis pour
rien; chaque instant de la vie devenait au contraire une acquisition,
une conqute sur un bien que l'on regardait comme perdu. Telle est  peu
prs la situation du soldat en guerre, et telle est rellement celle du
sauvage dans le cours de toute sa vie. Si c'est l le bonheur, malheur
aux pays o l'on peut l'envier.

En suivant mon analyse, je ne me vois pas conduit  des ides plus
avantageuses de la libert du sauvage; je ne vois au contraire en lui
qu'un esclave de ses besoins et des caprices d'une nature strile et
avare. Les aliments ne sont point sous sa main, son repos n'est point 
sa volont; il faut qu'il coure, qu'il se fatigu, qu'il endure la
soif, la faim, le chaud, le froid, toutes les intempries de l'air,
selon les variations des saisons et des lments; et parce que
l'ignorance dans laquelle il nat, dans laquelle il est lev, lui donne
ou lui laisse une foule d'ides fausses et draisonnables, de prjugs
superstitieux, il est encore l'esclave d'une foule d'erreurs et de
passions dont l'homme civilis s'est affranchi par les sciences et par
les connaissances de tout genre qu'a produites l'tat social
perfectionn.

Les limites de mon travail ne me permettant pas tous les dveloppements
que comporte cet intressant sujet, je me bornerai  dire que plus on
approfondit le genre de vie et l'histoire des sauvages, plus l'on y
puise d'ides propres  clairer sur la nature de l'homme en gnral,
sur la formation graduelle des socits, sur le caractre et les moeurs
des nations de l'antiquit. Je suis surtout frapp de l'analogie que je
remarque chaque jour entre les sauvages de l'Amrique du nord et les
anciens peuples si vants de la Grce et de l'Italie. Je retrouve dans
les Grecs d'_Homre_, surtout dans ceux de son Iliade, les usages, les
discours, les moeurs des _Iroquois_, des _Delawares_, des _Mimis_. Les
tragdies de _Sophocle_ et d'_Euripide_ me peignent presque
littralement les opinions des _hommes rouges_, sur la ncessit, sur la
fatalit, sur la misre de la condition humaine, et sur la duret du
destin aveugle. Mais le morceau le plus remarquable par la varit et
la runion des traits de ressemblance, est le dbut de l'histoire de
Thucydide, dans lequel il rappelle et trace sommairement les habitudes
et la manire de vivre des Grecs, avant et depuis la guerre de Troie
jusqu'au sicle o il crivait. Ce fragment me semble si bien adapt 
mon sujet, que je crois faire une chose agrable au lecteur en le lui
soumettant ici, afin qu'il fasse lui-mme la comparaison.


_Extrait de l'histoire de_ Thucydide, _traduction de_ Levque, _tom. 1,
pag. 2, art. 2_,

Jusque vers le temps de la guerre du Ploponse, le pays qui porte
aujourd'hui le nom de _Grce_, ne fut point habit d'une manire
constante; mais il tait sujet  de frquentes migrations, et ceux qui
s'arrtaient dans une contre, l'abandonnaient sans peine, repousss par
de nouveaux occupants qui se succdaient toujours en plus grand nombre.
Comme il n'y avait point de commerce, que les hommes ne pouvaient sans
crainte communiquer entre eux, ni par terre, ni par mer; que chacun ne
cultivait que ce qui suffisait  sa subsistance, sans connatre les
richesses; qu'ils ne faisaient point de plantations, parce que, n'tant
pas dfendus par des murailles, ils ne savaient pas quand on viendrait
leur enlever le fruit de leur labeur; comme chacun enfin croyait pouvoir
trouver partout sa subsistance journalire, il ne leur tait pas
difficile de changer de place. Avec ce genre de vie, ils n'taient
puissants ni par la grandeur des villes, ni par aucun autre moyen de
dfense. Le pays le plus fertile tait celui qui prouvait les plus
frquentes migrations: telles taient les contres qu'on nomme 
prsent _Thessalie_, la _Botie_, la plus grande partie du Ploponse,
dont il faut excepter l'Arcadie, et les autres enfin, en proportion de
leur fcondit: car ds que, par la bont de la terre, quelques
peuplades avaient augment leur force, cette force donnait lieu  des
sditions qui en causaient la ruine, et elles se trouvaient d'ailleurs
plus exposes aux entreprises du dehors. L'Attique, qui, par
l'infertilit de la plus grande partie de son sol, n'a point t sujette
aux sditions, a toujours eu les mmes habitants; et ce qui n'est pas
une faible preuve de l'opinion que j'tablis, c'est qu'on ne voit pas
que des migrations aient contribu de mme  l'accroissement des autres
contres. C'tait Athnes que choisissaient pour refuge les hommes les
plus puissants de toutes les autres parties de la Grce, quand ils
avaient le dessous  la guerre, ou dans des meutes: ils n'en
connaissaient point de plus sr; et devenus citoyens, on les vit, mme 
d'anciennes poques, augmenter la population de la rpublique: on envoya
mme dans la suite des colonies en Ionie, parce que l'Attique ne
suffisait plus  ses habitants.

(P. 7, art. VI.) Sans dfense dans leurs demeures, sans sret dans
leurs voyages, les Grecs ne quittaient point les armes; ils
s'acquittaient arms des fonctions de la vie commune,  la manire des
barbares. Les endroits de la Grce o ces coutumes sont encore en
vigueur prouvent qu'il fut un temps o des coutumes semblables y
rgnaient partout. Les Athniens les premiers dposrent les armes,
prirent des moeurs plus douces et passrent  un genre de vie plus
sensuel.

(P. 13, art. X.) Sparte n'est pas compose de btiments contigus, mais
la population y est distribue par bourgades, suivant l'ancien usage de
la Grce.

(P. 24, art. XX.) Tel j'ai trouv l'ancien tat de la Grce; il est
difficile d'en dmontrer l'exactitude par une suite de preuves lies
entre elles: car les hommes reoivent indiffremment les uns des autres,
sans examen, ce qu'ils entendent dire sur les choses passes, mme
lorsqu'elles appartiennent  leur pays....

Ainsi on croit que les rois de Lacdmone donnent chacun deux suffrages
au lieu d'un, et que les Lacdmoniens ont un corps de troupes nomm
_Pitanate_, bien qu'il n'ait jamais exist: tant la plupart des hommes
sont indolents  rechercher la vrit, et aiment  se tourner vers la
premire opinion qui se prsente.

(P. 26, art. XXII.) Quant aux vnements, _je ne me suis pas content_
de les crire sur la foi du premier qui m'en faisait le rcit, ni comme
il me semblait qu'ils s'taient passs: mais j'ai pris des informations
aussi exactes qu'il m'a t possible, mme sur ceux auxquels j'avais t
prsent. Ces recherches ont t pnibles, car les tmoins d'un vnement
ne disent pas tous les mmes choses sur les mmes faits; ils les
rapportent au gr de leur mmoire ou de leur partialit. Comme j'ai
rejet ce qu'ils disaient de fabuleux, je serai peut-tre cout avec
moins de plaisir; mais il me suffira que mon travail soit regard comme
utile par ceux qui voudront connatre la vrit de ce qui s'est pass,
et en tirer des consquences pour les vnements semblables ou peu
diffrents qui, par la nature des choses humaines, se renouvelleront un
jour.

(P. 36, art. XXX.) Aprs le combat naval, les Corcyrens dressrent un
trophe  Leucymne, promontoire de Corcyre, et _firent mourir_ tous
leurs prisonniers, except les Corinthiens qu'ils tinrent en captivit.

En lisant tous ces articles, il n'est pas une ligne dont on ne puisse
faire l'application aux sauvages de l'Amrique,  l'exception de ce qui
concerne l'Attique, dont les causes occasionelles de civilisation sont
trop remarquables pour que je les aie cartes.

L'on ferait un ouvrage extrmement instructif, si l'on considrait et si
l'on reprsentait sous ce point de vue de comparaison l'histoire de
l'ancienne Grce et de l'ancienne Italie. L'on y apprendrait  valuer 
leur juste prix une foule d'illusions et de prjugs dont on gare, dont
on fausse nos jugements dans l'enfance et l'ducation. L'on y verrait ce
qu'il faut penser de ce prtendu ge d'or, o les hommes erraient nus
dans les forts de l'Hellas et de la Thessalie, vivant d'herbes et de
glands: l'on sentirait que les anciens Grecs furent de vrais sauvages,
de la mme espce que ceux d'Amrique, et placs presque dans les mmes
circonstances de climat et de sol, puisque alors la Grce, couverte de
forts, tait beaucoup plus froide qu'aujourd'hui. L'on en induirait que
ces _Pelasges_, crus un seul et mme peuple, errant ou rpandu depuis la
Crime jusqu'aux Alpes, n'ont t probablement que le nom gnrique des
hordes sauvages des premiers indignes, vagabonds  la manire des
Hurons et des Algonkins, des anciens Germains et des Celtes; et l'on
supposerait avec raison que des colonies d'trangers plus avancs en
police, venues des ctes d'Asie, de Phnicie, et mme d'gypte, en
s'tablissant sur celles de la Grce et du Latium, ont eu avec ces
indignes des rapports, tantt hostiles et tantt conciliants, de la
nature de ceux des premiers colons anglais dans la Virginie et dans la
Nouvelle-Angleterre. Par ces comparaisons, l'on expliquerait et les
mlanges et les disparitions de quelques-uns de ces peuples; les moeurs
et les coutumes de ces temps inhospitaliers o tout tranger tait un
ennemi, o tout brigand tait un hros, o il n'existait de loi que la
force, de vertu que le courage guerrier; o toute tribu tait une
nation, toute runion de baraques une mtropole; l'on verrait dans cette
poque d'anarchie et de dsordre de la vie sauvage, l'origine de ce
caractre d'orgueil et de jactance, de perfidie et de cruaut, de
dissimulation et d'injustice, de sdition et de tyrannie, que montrent
les Grecs dans le cours entier de leur histoire: l'on y verrait la
source de ces fausses ides de gloire et de vertu, accrdites par les
potes et les rhteurs de ces temps farouches, qui ont fait de la guerre
et de ses lugubres trophes le but le plus lev de l'ambition humaine,
le moyen le plus brillant de la renomme, l'objet le plus imposant de
l'admiration de la multitude ignorante et trompe: et parce que, dans
ces derniers temps surtout, nous avons pris  tche d'imiter ces
peuples, et que nous regardons leur politique et leur morale,  l'gal
de leurs arts et de leur posie, comme le type de toute perfection; il
se trouve en dernier rsultat que c'est aux moeurs et  l'esprit des
temps sauvages et barbares que notre culte et nos hommages sont
adresss!

Les bases de la comparaison que j'tablis sont si vraies, que l'analogie
se continue jusque dans les opinions philosophiques et religieuses; car
les principes de l'cole _Stocienne_ des Grecs se retrouvent tous dans
la pratique des sauvages amricains: et si l'on s'en prvalait pour
donner  ceux-ci le mrite d'tre des _philosophes_, rtorquant le
raisonnement, je dirai qu'il en faut conclure par inverse que l'tat
social dans lequel furent invents des prceptes si contraires  la
nature humaine, avec l'intention de faire supporter la vie, fut un ordre
de choses et de gouvernement aussi misrable que l'tat sauvage; et
j'aurais pour soutiens de mon opinion l'histoire entire de ces
peuplades grecques, mme dans leurs plus belles poques, et la srie non
interrompue de leurs sditions, de leurs massacres dmocratiques, de
leurs proscriptions oligarchiques et tyranniques, etc. jusqu' la
conqute de ces autres sauvages de l'Italie, appels les _Romains_, qui,
par leur caractre, leur politique et leur agrandissement, ont une
analogie frappante avec les _cinq nations iroquoises_.

A l'gard des ides religieuses, elles ne forment pas un systme
rgulier chez les sauvages, parce que chaque individu, dans son
indpendance, se fait une croyance  sa manire. Il semble mme que
l'introduction des missionnaires europens parmi eux a modifi leurs
opinions anciennes et propres nanmoins,  juger par les rcits des
historiens des premiers colons, et par ceux des voyageurs actuels dans
le nord-ouest, il me parat que les sauvages composent assez
gnralement leur thologie de la manire suivante:

Un grand _Manitou_ ou _Gnie_ suprieur, qui gouverne la terre et les
mtores ariens dont l'ensemble visible compose tout l'univers pour un
sauvage.--Ce grand _Manitou_, plac en haut, sans qu'on sache trop o,
rgit le monde sans prendre beaucoup de peine, donne la pluie, le beau
temps, le vent, selon sa fantaisie, fait quelquefois du bruit (du
tonnerre) pour se dsennuyer, ne s'inquite pas plus des affaires des
hommes que de celles des autres tres vivants qui peuplent la terre; il
fait le bien sans y attacher d'importance, laisse faire le mal sans en
troubler son repos, et, au demeurant, livre le monde  une destine ou
fatalit dont les lois sont antrieures et suprieures  tout. La
plupart de ces peuples lui donnent le nom ou l'pithte de _Matre de la
vie_ ou de _celui qui nous a faits_: mais cette dnomination pourrait
bien venir des missionnaires. Sous son commandement sont d'innombrables
_Manitous_ ou _Gnies_ subalternes qui peuplent l'air et la terre,
prsident  tout ce qui arrive, et ont chacun leur emploi distinct. De
ces gnies les uns sont bons, et ceux-l font tout ce qui se passe de
bien dans la nature; les autres sont mchants, et ceux-ci causent tout
le mal qui arrive aux tres vivants. C'est  ces derniers _Gnies_ de
prfrence et presque exclusivement, que les sauvages adressent leurs
prires, leurs offrandes propitiatoires et ce qu'ils ont de culte
religieux: leur but est d'apaiser la malice de ces _Manitous_, comme
l'on apaise la mauvaise humeur des gens hargneux et envieux; ils
n'offrent rien, ou que trs-peu de chose, aux bons gnies, parce qu'ils
n'en feront ni plus ni moins de bien; ce qui prouve combien _Lucrce_ a
eu raison de dire: _Primus in orbe deos fecit timor_.

    C'est la peur qui d'abord peupla de dieux le monde.

Cette peur des mauvais gnies est une de leurs penses les plus
habituelles, et qui les tourmentent le plus: leurs plus intrpides
guerriers sont,  cet gard, comme les femmes et les enfants; un songe,
un fantme vu la nuit dans les bois, un cri sinistre, alarment galement
leur esprit crdule et superstitieux; mais comme partout o il y a des
dupes, il crot des fripons, l'on trouve dans chaque tribu sauvage
quelque _jongleur_ ou prtendu _magicien_ qui fait le mtier d'expliquer
les songes, et de ngocier avec les Manitous les demandes et les
affaires de chaque _croyant_. Il joue exactement le rle de ces anciens
valets de comdie, porteurs de paroles entre les amants qui ne peuvent
se voir: et l'on imagine bien que ce courtage n'est pas sans profit pour
son auteur. Les missionnaires ont une aversion particulire pour ces
jongleurs, qu'ils traitent de _charlatans_, d'_imposteurs_, de
_fripons_; et les jongleurs, qui les appellent _supplanteurs envieux_,
leur rendent les mmes sentiments: malgr leurs entretiens avec les
gnies, ils sont fort embarrasss  en expliquer la nature, la forme, la
figure.--N'ayant pas nos ides sur les _purs esprits_, ils les supposent
des tres corporels, et pourtant lgers, volatiles, de vraies ombres et
mnes  la manire des anciens.--Quelquefois, eux et les sauvages en
choisissent quelqu'un en particulier qu'ils imaginent rsider dans un
arbre, un serpent, un rocher, une cataracte, et ils en font leur
_ftiche_,  la manire des ngres d'Afrique. L'ide d'une autre vie est
aussi une croyance assez gnrale chez les sauvages; ils se figurent
qu'aprs la mort ils passeront dans un autre climat et pays o
abonderont le gibier, le poisson, o ils pourront chasser sans fatigue,
se promener sans crainte d'ennemis, manger des viandes bien
grasses[194], vivre sans peines et sans soucis, en un mot, tre heureux
de tout ce qui fait le bonheur dans la vie actuelle. Ceux du nord
placent ce climat vers le _sud-ouest_, parce que c'est de l que vient
le vent de la belle saison, et de la temprature la plus agrable et la
plus fcondante.--Les missionnaires ajoutent qu'ils mlent  ces
tableaux des ides de rcompense et de chtiments, une sorte d'lyse et
de Tartare; mais ceci aurait besoin d'observateurs sans partialit.

Au reste, l'esquisse que je viens de tracer suffit pour prouver qu'il y
a une analogie relle entre les ides thologiques des sauvages de
l'Amrique-nord et celles des Tartares d'Asie, telles que nous les ont
dpeintes les savants russes, qui les ont visits depuis 30 ans. Cette
analogie est galement vidente avec les ides des Grecs; on reconnat
le grand _Manitou_ dans le _Jupiter_ des temps hroques, c'est--dire
sauvages, avec cette diffrence, que le _Manitou_ des Amricains est
_triste_, _pauvre_ et _ennuy_ comme eux; tandis que le _Jupiter_
d'_Homre_ et d'_Hsiode_ dploie toute la magnificence de la cour
d'_thiopie_, c'est--dire de _Thbes Hcatompyle_, dont l'ge prsent
nous a rvl les tonnants secrets[195].

On reconnat galement bien dans les _Manitous_, les dieux subalternes
des Grecs, les gnies des bois, des fontaines, les _daimones_, honors
d'un mme culte superstitieux. Prtendre que les sauvages amricains ont
tir leurs ides de la Grce ou de la Scythie, n'est point ma
conclusion; il est possible que d'un mme foyer primitif, le
_Chamanisme_ ou systme _Lamique_ de _Beddou_ se soit rpandu chez tous
les sauvages de l'ancien monde o on le retrouve jusqu'aux extrmits de
l'Espagne, de l'cosse et de la Cimbrique: mais il me parat galement
possible qu'il soit la production naturelle de l'esprit humain, parce
que son analyse le montre tout entier form de comparaisons, tires de
la condition et des affections des hommes et des peuples chez qui il
existe; j'ai dvelopp ailleurs cette ide de manire  n'avoir pas
besoin de la reproduire ici[196].

Une transmission de ces ides religieuses qui supposerait une trop
longue srie de gnrations me parat surtout difficile, en ce qu'il
n'existe chez les sauvages ni livres, ni criture, ni aucun moyen
monumental: tout s'y rduit  la tradition orale, c'est--dire  ces
rcits qui, en passant d'une bouche  l'autre, s'altrent tellement, que
mme des faits voisins deviennent mconnaissables en peu de temps: je
crois avoir raisonnablement dmontr en traitant des Arabes[197],
combien les traditions sont nulles chez les Orientaux, malgr le prjug
contraire de quelques savants, et principalement des thologiens, qui
ont besoin de ce moyen pour appuyer diverses opinions: j'ai prouv que
chez ces peuples les individus conservent  peine le souvenir des annes
de leur ge et des vnements de leur enfance; que ce caractre oublieux
ou ngligent, leur est commun avec notre propre peuple, celui surtout
des campagnes, qui leur ressemble le mieux par son ignorance; et
qu'enfin ce caractre est inhrent  la nature humaine en gnral: les
sauvages d'Amrique sont un nouvel exemple  l'appui de mon opinion,
car tous les tmoins que j'ai eu occasion de consulter et de citer si
souvent, se sont accords  me dire qu'il n'existe chez eux aucun
souvenir rgulier, aucune tradition exacte d'un fait qui ait cent ans de
date; et leur vie errante, vagabonde, leurs dispersions par la guerre,
leurs distractions par les malheurs et les calamits, enfin leur
insouciance foncire, seront, pour quiconque en calculera les effets,
autant de preuves videntes que cela doit tre ainsi.--Un seul moyen de
souvenir a lieu dans leur situation, c'est celui des phrases  _syllabes
comptes et rimes_, ce que plus noblement on appelle des _vers_, soit
dclams, soit chants: en effet, par les _mesures_ comptes de ces
_vers_ et par leurs rimes, les mots et les ides sont fixs d'une
manire prcise et certaine dans le discours et dans la mmoire, et l'on
peut toujours s'assurer que le discours est entier et non tronqu: aussi
est-ce rellement  cette ide simple et rustique que l'art _divin_ de
la posie doit son origine; et c'est par cette raison que ses premiers
essais, ses plus anciens monuments sont des contes extravagants de
mythologie, de dieux, de gnies, de revenants, de loups-garoux, ou de
sombres et fanatiques tableaux de combats, de haines et de vengeances;
tels que les chants des Bardes d'Ossian et d'Odin, j'ose dire mme du
chantre de la colre d'Achille, quoiqu'il ait eu plus de connaissances
et de talent; tous contes et tableaux analogues  l'esprit ignorant, 
l'imagination drgle et aux moeurs farouches des peuples chez qui ils
se produisent.

L'on pourra me dire que les sauvages ont des espces d'hiroglyphes avec
lesquels ils se communiquent des ides; comme de dessiner un homme _la
main appuye sur la hanche_, pour signifier un Franais; un autre _les
bras lis_, pour signifier un prisonnier; mais l'on sent combien une
telle mthode est imparfaite, quivoque et borne. La vrit est en
rsultat, qu'ils n'ont ni moyens de transmission, ni monuments, pas mme
des vestiges d'une antiquit quelconque. Jusqu' ce jour, l'on ne cite
dans toute l'Amrique du nord (le Mexique except), ni un difice, ni un
mur en pierre taille ou sculpte qui atteste des arts anciens. Tout se
borne  des _buttes de terre_ ou _tumulus_ servant de tombeaux  des
guerriers; et  des dignes de _circonvallation_ qui embrassent depuis un
jusqu' trente arpents de surface. J'ai vu trois de ces lignes, l'une 
_Cincinnati_, et deux autres en _Kentucky_, sur la route de ce mme lieu
 _Lexington_ par _Georgetown_; ce sont tout simplement des crtes de
fosss, ayant au plus quatre ou cinq pieds d'lvation et huit  dix de
base; la forme de leur enceinte est irrgulire, tantt ovale, tantt
ronde, etc., et elle ne donne aucune ide d'art militaire ou autre. Le
plus grand de ces ouvrages, celui de _Moskingum_, est  la vrit
carr, et  de plus grandes dimensions; mais d'aprs le dessin et la
description qu'en a donn M. le docteur _Barton_ dans ses _Observations
d'histoire naturelle_[198], l'on voit qu'il n'a ni bastions, ni tours,
comme on l'avait dit, et qu'il a d tre un simple retranchement de
dfense, tel que _Oldmixon_ et ses autorits attestent que les sauvages
les pratiquaient  l'arrive des Europens, lorsqu'ils avaient des
demeures plus fixes, et un quilibre plus gal de forces.--Tous ces
retranchements ont eu la mme cause, et tous ont pu tre faits avec des
houes et des paniers.

Quant aux _tumulus_, j'ai vu celui de _Cincinnati_,  six ou sept cents
pas du fort vers l'ouest; c'est un monceau de terre, en pain de sucre,
qui peut avoir quarante pieds de saillie au-dessus du sol; il est
recouvert d'arbres qui ont cr spontanment.--Il m'a rappel les
_buttes_ du dsert de Syrie et de sa frontire; mais elles sont
infiniment plus fortes, ayant eu pour objet de poser des tours. Il
parat que dans la Tartarie russe et chinoise l'on en rencontre beaucoup
dont la taille a plus d'analogie. L'on a fouill quelques-uns de ces
_tumulus_ amricains, et l'on n'y a trouv que des os, des arcs, des
haches, des flches de guerriers sauvages.--Le gnral Sinclair ayant
fait scier l'un des plus gros arbres implants sur leur pain de sucre,
y a compt plus de quatre cent trente-deux cercles de vgtation; et
comme il parat qu'il se forme un de ces cercles par anne, cela
reporterait la date du tombeau de 1300  1350.

Au reste, il faut laisser de plus amples recherches et de plus solides
conjectures aux savants amricains qui sont sur les lieux, et qui chaque
jour peuvent faire de nouvelles dcouvertes. Je me rsume  dire que le
plus certain, le plus instructif de tous les monuments que prsentent
les sauvages, c'est leur langage.--M. le docteur _Barton_ a publi sur
ce sujet un essai curieux[199], dans lequel il compare plusieurs mots de
leurs langues et dialectes. Il a mme tendu ses confrontations aux
langues de quelques tribus tartares,  l'aide du recueil que le docteur
_Pallas_ en a fait et publi sur prs de trois cents nations asiatiques
par ordre de l'impratrice _Catherine II_[200]. Les confrontations du
docteur _Barton_ l'on conduit  plusieurs conclusions intressantes pour
la science; mais malgr les voeux d'estime et d'amiti que je forme pour
ses succs, je ne trouve pas toutes ses conclusions galement fondes;
je ne puis admettre, par exemple, l'affinit qu'il tablit entre les
dialectes carabes, brsiliens, pruviens, etc., et les langues ou
dialectes des Potouattamis, des Delawares, des Iroquois, fonde sur la
ressemblance de deux ou trois mots. Il me semble tre plus heureux dans
quelques rapports qu'il dcouvre avec les langues du nord-est de l'Asie;
l'on ne peut d'ailleurs que lui savoir gr d'avoir ouvert une mine
curieuse et riche en nouveaut; mais cette mine a besoin d'tre
exploite  fond et en grand, et ce travail veut les forces combines de
plusieurs savants. Il serait  dsirer que le congrs, sentant
l'importance du sujet, formt, ne ft-ce que temporairement, une cole
de cinq ou six interprtes uniquement occups  recueillir des
vocabulaires et des grammaires sauvages.--Dans cent ans, dans deux
cents ans, il n'existera peut-tre plus un seul de ces peuples.--Depuis
deux sicles, dja un grand nombre a disparu; si l'on ne profite pas du
moment, l'occasion se perdra sans ressource de saisir le seul fil
d'analogie et de filiation de ces nations avec celles du nord-est de
l'Asie; la dpense d'un tel tablissement est un bien mince objet pour
un pays conome et riche; d'ailleurs, ce genre de dpense a des
rsultats avantageux, et mme lucratifs, ne ft-ce que sous le rapport
des facilits de commerce qu'il donne, et des produits de librairie.--En
soumettant cette ide aux membres du congrs, amis des sciences et des
lettres, j'ose la recommander  leur attention avec d'autant plus
d'instance, que j'ai vu rgner dans les tats-Unis un prjug
pernicieux; savoir qu'il ne faut pas que le gouvernement encourage la
culture des lettres et des sciences, mais qu'il les abandonne comme les
autres arts  _l'industrie des particuliers_; cette comparaison aux
_arts_ est totalement errone, en ce que pour bien cultiver les sciences
et les lettres, il faut renoncer  toute ambition d'emploi, de place,
mme de fortune; il faut avoir l'esprit libre des soucis de la richesse
et de la pauvret; il faut n'aimer que le travail et la gloire, ou, si
l'on veut, la clbrit; or, pour bien remplir cette vocation, il faut
tre au-dessus du besoin, possder le ncessaire, mme l'utile, et avoir
une douce mdiocrit tout acquise.--C'est ce qu'effectuent les
dotations et les traitements allous par les gouvernements, et les fonds
consacrs  l'tablissement des corporations savantes. Si la France a
acquis en Europe une sorte de prminence en ce genre, qui ne lui est
pas conteste, c'est  un tel rgime qu'elle le doit; et les avantages
mme pcuniaires, commerciaux, financiers, etc., qu'elle en a
constamment retirs sont si vidents, qu'aucune de ses diverses formes
de gouvernement n'a voulu changer de systme. Il dpend du gouvernement
des tats-Unis d'acqurir la mme influence, la mme prpondrance sur
tout le Nouveau-Monde, o leur peuple a pris l'initiative de la libert.
Un fonds annuel de cent mille dollars serait une dpense bien mdiocre
pour un tel peuple, et pourtant elle suffirait dja  y crer une
_acadmie_ ou _institut_ amricain, qui rendrait en peu de temps
d'importants services, ne ft-ce que d'empcher de dire, comme je l'ai
ou, non-seulement aux trangers, mais aux hommes les plus clairs du
pays, que le got et la culture des sciences, loin d'avoir fait des
progrs, se sont au contraire trs-sensiblement refroidis aux
tats-Unis, depuis leur indpendance, et que l'instruction et
l'ducation de la jeunesse y sont tombes dans un dsordre et un abandon
effrayant.

Il me reste  joindre le Vocabulaire _mimi_ que j'ai annonc au
commencement de cet article: ce dialecte parat appartenir  la langue
des nombreuses peuplades _chipwanes_ qui, selon M. _Mackensie_, se
disent venues du _nord-est_ de l'Asie. Quelque imparfait que soit mon
travail, il a nanmoins assez d'tendue pour fournir des moyens de
comparaison aux savants russes et allemands qui connaissent les langues
de ces contres; j'aurai rempli mon but, s'il sert  procurer de ce ct
quelques dcouvertes, et  provoquer aux tats-Unis un plan de
recherches plus vastes et plus approfondies.




VOCABULAIRE

DE LA

LANGUE DES MIAMIS.




AVIS.


     Le lecteur est prvenu que l'_x_ a toujours la valeur du _jota_
     espagnol, et [Greek: chi] grec.

     L'H, celle de la forte aspiration arabe.

     Le _th_, la valeur anglaise.

     En reprsentant avec tout le soin possible la prononciation des
     mots _mimis_ en franais, j'ai joint quelques exemples de la
     manire dont les Anglais la reprsentent aussi, afin de faire
     sentir la confusion qui rsulte de la valeur diffrente des lettres
     chez eux et chez nous, et de la ncessit d'un alphabet unique.

     Dans la colonne de l'orthographe anglaise, les mots marqus B. sont
     tirs du livre de M. _Barton_; les autres appartiennent  M.
     _Wels_.




VOCABULAIRE

DE LA LANGUE DES MIAMIS.


  _Franais._         _Mimi._            _Orthogr. anglaise._
  ---------           ------              ------------------
  Je et moi         Nlah[201]               Nalaugh.
  Toi et vous       On se sert du _vous_.
  Lui, elle         Voyez _Eux_, _elles_.    Awaleaugh.
  Nous              Klnah                  Calonough.
  Vous              Klah                    Calaugh.
  Eux et elles      Aouloa (_oua_, bref)   Awalewaugh.
  Mon, mien         Nlh-nnh              Nalaugh-nenigh.
  Ton               Ki. Voyez _Votre_          Voyez _Votre_.
  Son, sien         Aoula-nnh             Awalelah-nennegh.
  Notre             Klnah                  Calonaugh.
  Votre             Klla-nnh             Kalelaug-nennagh.
  Leur              Voyez _Son_, _sien_.
  Pre (mon)        Noxsh                { Nosh saugh.
                                           { Noch san. B.
  Pres (les)       Oxsema.
  Mre (votre)      Kekiah                   Kakecaugh.
  Mres (les)       Akmmah                 Aukeemeemauh. B.
  Fils              Akouissim.
  Fils (son)        Akouisslh              Augwissaulay.
  Fille (sa)        Atanlh.
  Frre (mon)       Oueds-miln            Sheemah, pris pour _soeur_.
  Frre (notre)     Ouedsa monkou.
  Soeur (ma)         Ningo chema.
  Soeur (leur)       Agoz-chimoul           Augosshimwauley.
  Mari (mon)        Nna pma. Littral.
                   _Matre de la faiblesse_
  Femme (ma)        Niououah                Neeweewah. B.
  Femme une         Mtamsah.
  Homme (un)        Helaniah[202]            Hellanniare.
  Petit garon (un) Apilossah                Apeelotsaugh.
  Vieillard (un)    Kocha                   Kaowshaw.
  Un (_nombre_)     Ingt                   Ingtay.
  Deux              Nchou                  Neshsway.
  Trois             Nexsou                  Nessweh.
  Quatre            Nou                    Neeway.
  Cinq              Ylanou                 Yallawnwee.
  Six               Kakotsou                Cau cutsweh.
  Sept              Souaxtetsou             Swattessweh.
  Huit              Polln                  Pullawneh.
  Neuf              Ingt-mnk            Ingotim maneeka.
  Dix               Matatsou                Mautotsweh.
  Tte              Indpkn.
  OEil              Kchkou.
  Nez               Kioun.
  Nez (mon)         Nin-kioun.
  Nez (votre)       Ki-kioun.
  Oreille           Taouk.
  Front             Mayaouinguil.
  Cheveux et poil   Nlissah.
  Bouche            Tonnh.
  Langue            Ouln
  Dent              Ouipth.
  Barbe             Messetoningu.
  Main              Onexk.
  Pied              Ktah.
  Peau              Lkai.
  Chair             Ouioxs.
  Sang (_V._ rouge) Nixpknou.
  Coeur              Th.
  Ventre            Mogu _ou_ Motcz, _Prononc  la russe_.
  Vie (la)          Mahtsanouingu.
  Mort (la)         Nahpingu                 Nipou (_il est mort_).
  Sommeil (le)      Nipangu                  Nipahanou (_le froid_)[203]
  Tuer              Anguchouingu.
  Jour (le)         Ifpt.
  Soleil (le)       Ifpt-kilixsoua,
                      (_lumire de jour_).
  Nuit (la)         Pekontou.
  Lune (la)         Pekontou kili xsoua,
                      (_lumire de nuit_).
  Matin (le)        Chepaou.
  Soir (le)         Elakoukx.
  toile            Alangou.
  Firmament         Kechekou.
  Vent              Alamthenou.
  Tonnerre          Tchingouia.
  Pluie             Petilenou.
  Neige             Mon toua (gnie).
  Glace             Achoukonh.
  Chaud             Chilitou.
  Froid             Niphanou.
  t (l')          Nihpnou.
  Hiver (l')        Piponou.
  Terre (la)        AkiHkeou.
  Ile               Menhanou.
  Eau (l')          Np.
  Feu (le)          Kohteou.
  Flamme            PaHkouleou.
  Rivire           Sipiou.
  Lac               NipiHsi.
  Ruisseau          Maxtchkomek.
  Mer               Kitchi-km.
  Montagne          Atchiou.
  Colline           Ifpothkik.
  Arbre (un)        Methkou.
  Arbres (des)      Methkouah.
  Bois (du)         Taoun.
  Fort             MtHkok.
  Piste (une)       Pamehkaouangu.
  Chasser           DonamaHoua.
  Chasse (la)       NaHtonamaouingu.
  Arc (un)          Mthkouapa.
  Flche            Touanthalou.
  Feuilles (les)    Mechipakoua
  ---- qui tombent  Papintingu.
  Homme (un)
    tombe           Mejechenou.
  Gibier            Aoussh.
  Poisson           Kikonassah.
  Guerrier          Atthi.
  Guerre            Mejkatou.
  ---- (aller en)   Dopalouah.
  Casse-tte        Taka-kan.
  Peindre (se) la
    face            Ouchihouingu.
  Couteau (un)      Mals.
  Couteaux (des)    Malsa.
  Scalper           Laniok-kou.              Kou (chevelure).
  Prisonnier (un)   Kikiouna.
  Sentier (un)      Miou.
  Calumet           Pokn.
  Fume             Axkoleou.
  Maison            Ouikm.
  Canot             Missl, _plur._ Missola.
  Filet             Sp, _plur._ Sapak.
  Viande sche     Pohtekia.
  ---- fume        Oxkol Samingui.
  Tombeau           Eouissi-kn.
  Paix (la)         Phkokia  (bon,
                      abondance).
  Bien (le)         Phkok.
  Mal (le)          Mloxk.
  Bon (homme)       Tipoua.
  Mchant           (Fort) Matchi[204].
  Doux[205]           Oukapank.
  Amer              Oussakangu.
  Long              Kenouak.
  Court             Ixkouak.
  Colline (haute)   Ifpatingu.
  Haut dans le ciel Ifpamingu.
  Bas               Mataxk.
  Lent, ais        Ouhkeou.
  Prompt            Rinsehkaou.
  Nuage (rapide)    Kintche seou.
  Rivire (profonde)Kenonou.
  Uni               Ttipaxkeou.
  Grand             MaHchk, Kitchi.
  Petit             Apilk.
  Large             Metchahkeou.
  troit            Apassianoue.
  Pesant            Ktchokoun.
  Lger             Nangutchou.
  Fer               Kepiktou.
  Cuivre            Naxpekachek.
  Or                Honzaouchoul.
  Argent            Chol, _ou_ Tsoul.
  Plomb             Lontsh.
  Pierre            Sn.
  Blanc             Oupekingu.
  Noir              MaHkateouekingu.
  Rouge             NHpkkingu.
  Bleu              Ixkepakingu.
  Jaune             Honzaoukingu.
  Vert              Anzanzkingu.
  Bison _ou_ Buffle Alanantsoua.
  Castor, v. p. Daim MoHsok.
  Ours              Moxkoua, _plur._ Maxkk.
  Chien             Alamo, _plur._ Alamk.
  Mas              Mintchep.
  Oiseau            Ahouhsensa.
  Ami               AouiHkanemah.
  Ennemi            KitaHkianouna.
  Amour (l')        Tpaletingu.
  Rire (le)         Koulingu.
  Rire              Koueleouh.
  Pleurer           Shkouingu.
  Larme (une)       Shpingouah.
  Parler            Kilkilxkouingu.
  Discours          Atchimouna.
  Marcher           Pampelingu.
  Courir            Mahmikouingu.
  Respirer          Nssingu.
  Souffler          Alamsenou.
  Soupir            Kouneoua.
  Craindre          Kouahtamingu.
  Esprit (l') _ou_
  Ame (l')          Atchipaa, _c'est--dire_, fantme volant.
  Dieu              Kitchi Man-toua
                    (_le grand esprit_), _ou_
                    Kajehelangou (_celui
                    qui nous a faits_).
  Gnies _ou_ Esprits. Mantou, _analogue
                    _ manes, mani-um
                    _des Latins_.
  Diable            Matchi Manitou.
  Beau              PHkesina.
  Laid              Molousina.
  Bon homme         Tipoua-heleniah.
  Bonne femme       Tipoua-metams.
  Sauvages (les)    Metoxthniak (_ns
                      du sol_).
  Europens (les)   Oubkilokta (_peau
                              blanche_).
  Franais (les)    Mhtikcha (Oumistergch,
                      _btisseur
                      de vaisseaux_, en
                      langue Chipewa).
  Anglais (un)      Axlchima (Anglichman).
  Amricain (un)    Mitchi-Mals (_grand
                      couteau_).
  Oui               I-y.
  Non               Moxtch.
  Avec              Mmou, _en arabe_ M.

Ils n'ont point le verbe _tre_.

Les adjectifs sont de commun genre, comme en anglais. Voyez les exemples
_bon homme_, _bonne femme_.

En gnral, le pluriel des substantifs se forme en ajoutant au singulier
la finale _k_: _Mtamsa_, une femme; _Mtamsake_, les femmes.

  _Franais._                               _Mimi._
  ---------                             ------


                      Verbe _Manger_.

  Je mange                              Nioussini.
  Tu manges                             Kiouissini.
  Il _ou_ elle mange                    Ouissinioua.
  Nous mangeons                         Niouissini mina.
  Vous mangez                           Kiouissini moua.
  Ils _ou_ elles mangent                Ouissiniouk.

  J'ai mang                            Chaani ouissin.
  Tu as mang                           Chaaki ouissin.
  Il _ou_ elle a mang                  Chaa ouissinoua.
  Nous avons mang                      Chaa kiouissini mina.
  Vous avez mang                       Chaa kiouissini moua.
  Ils _ou_ elles ont mang              Chaa ouissiniouak.

  Je mangerai                           Nouissini-kt.
  Tu mangeras                           Kioussini-kt.
  Il _ou_ elle mangera                  Ouissinioua-kt.
  Nous mangerons                        Kiouissini-mina-kt.
  Vous mangerez                         Kiouissini-mo-kt.
  Ils _ou_ elles mangeront              Ouissiniouak-kt.

  Le manger                             Ouessiningu.
  La faim                               Axouingu.
  J'ai faim                             Indexkoui.


                      Verbe _Boire_.

  Je bois                               Nmn.
  Tu bois                               Kimn.
  Il _ou_ elle boit                     Mnou.
  Nous buvons                           Kimn mena.
  Vous buvez                            Kimn moua.
  Ils _ou_ elles boivent                Mn-k.

  Le boire                              Mningu.


                      Verbe _Battre_.

  Je bats                               Indn hou.
  Tu bats                               Kidn hou.
  Il _ou_ elle bat                      An hou.
  Nous battons                          Kidn houemena.
  Vous battez                           Kidn kiou _ou_ hiou.
  Ils ou elles battent                  Anh houak.


                      Verbe _Passif_.

  Je suis battu                         Indn ekoua.
  Tu es battu                           Kidn ekoua.
  Il _ou_ elle est battu                An haou.
  Nous sommes battus                    Kidn ekona.
  Vous tes battus                      Kidn ekoha.
  Ils _ou_ elles sont battus            An haouak.

  J'ai t battu                        Indn nehkoua.
  Tu as t battu                       Kidn nehkoua.
  Il _ou_ elle a t battu              Ann haoua.
  Nous avons t battus                 Kidn nehekomena.
  Vous avez t battus                  Kidn nehekou.
  Ils _ou_ elles ont t battus         Ann haouak.

  Je serai battu                        Indn heko-kt.
  Tu seras battu                        Kedn heko-kt.
  Il _ou_ elle sera battu               An haoua-kt.
  Nous serons battus                    Kidn hekomena-kt.
  Vous serez battus                     Kedn hekomo-kt.
  Ils _ou_ elles seront battus          An haouak-kt.


FIN DU VOCABULAIRE.




TABLE DES MATIRES.


                                                                Page.

CHAPITRE PREMIER.--Situation gographique des tats-Unis,
et superficie de leur territoire.--Comparaison
de quelques unes de leurs parties avec celles de l'ancien
continent                                                          1

CHAP. II.--Aspect du pays. Fort presque universelle
divise en trois grandes rgions                                   6

CHAP. III.--Configuration gnrale. Division naturelle
du pays par les chanes des montagnes. lvation extrme
et moyenne de ces chanes                                         11

CHAP. IV.--Structure intrieure du sol. Pierres et roches
fondamentales occupant diverses rgions                           40

CHAP. V.--Des lacs anciens qui ont disparu. Conjectures
sur l'ancien tat du pays                                         71

CHAP. VI.--De la chute de Niagara et de quelques autres
chutes remarquables                                               94

CHAP. VII.--Des tremblements de terre et des volcans             113

CHAP. VIII.--Du climat. Sa comparaison avec celui
d'Europe aux mmes latitudes. Diffrence singulire
de temprature entre l'est et l'ouest des Alleghanys             118

CHAP. IX.--Systme des vents aux tats-Unis. Cause du
courant du golfe de Mexique                                      152

CHAP. X.--Comparaison du climat des tats-Unis avec
celui de l'Europe quant aux vents,  la quantit de
pluie,  l'vaporation et  l'lectricit                        222

CHAP. XI.--Conclusion: la lune influe-t-elle sur les
vents? Action du soleil sur tout leur systme, et sur
le cours des saisons. Changements oprs dans le climat
par les dfrichements                                            239

CHAP. XII.--Des maladies dominantes aux tats-Unis               266

APPENDICE                                                        317

LETTRE sur les vents de la Sude et de la Norwge              _ibid._




CLAIRCISSEMENTS.


ARTICLE Ier--Sur la Floride et sur le livre de Bernard
Romans, intitul: _Courte Histoire Naturelle et morale
de la Floride Orientale et Occidentale_                          321

ART. II.--Sur l'histoire de Newhampshire, par Belknapp,
et sur l'Histoire de Vermont, par Samuel Williams                330

ART. III.--Sur Gallipolis, ou la Colonie des Franais
au Scioto, en 1789                                               335

ART. IV.--Sur diverses Colonies Franco-Canadiennes               346

ART. V.--Observations gnrales sur les Indiens ou
sauvages de l'Amrique-Nord                                      371

VOCABULAIRE de la langue des _Mimis_, tribu tablie sur
la rivire _Wabash_                                              467

FIN DE LA TABLE.


NOTES:

[1] J'avais t dix mois dans les prisons, jusqu'aprs le 9 thermidor.

[2] Je ferai nanmoins remarquer aux Amricains toute l'absurdit du
principal grief par lequel on me rendit _suspect_ (car  cette poque le
langage et le rgime devinrent un vrai _terrorisme_). L'on me supposa
l'agent secret d'un gouvernement dont la hache n'avait cess de frapper
mes semblables: l'on imagina une _conspiration_ par laquelle j'aurais
(moi seul Franais) tram en _Kentucky_, de livrer la Louisiane au
Directoire (qui naissait  peine), et cela quand des tmoins nombreux et
respectables dans ce Kentucky, comme en Virginie et  Philadelphie,
pouvaient attester que mon opinion, manifeste  l'occasion du ministre
G****, tait que l'invasion de la Louisiane serait un faux calcul
politique: qu'elle nous brouillerait avec les Amricains, et
fortifierait leur penchant pour l'Angleterre; que la Louisiane ne
convenait sous aucun rapport  la France: que son colonisement serait
trop dispendieux, trop casuel; sa conservation trop difficile, faute de
marine et de stabilit dans notre gouvernement, lointain, variable,
embarrass, etc., etc.; qu'en un mot, par la nature des choses, elle ne
convenait et finalement n'appartiendrait qu' la puissance voisine, qui
avait tous les moyens d'occuper, de dfendre et de conserver.--Cette
opinion, contraire  celle de la plupart de nos diplomates, m'a attir
leur improbation, presque leur animadversion en Amrique et en France.
J'ai nanmoins continu de la dfendre dans le temps o il y avait
quelque courage  la manifester. Aujourd'hui qu'elle a reu la plus
haute des approbations, il doit m'tre permis de m'en faire quelque
mrite.

L'on serait bien tonn si l'on savait que la colre de M. John A** 
l'poque mme o le grand _Washington_ me donnait des tmoignages
publics d'estime et de confiance, n'avait pour motif qu'une _rancune
d'auteur_,  cause de mes opinions sur son livre de _la Dfense des
Constitutions des tats-Unis_. Comme homme de lettres, et comme
tranger, souvent questionn dans un pays de toute libert, j'avais t
dans le cas de manifester mes opinions, quand leur auteur n'tait pas
encore au premier poste de l'tat. Malheureusement j'avais adhr au
jugement de l'un des meilleurs _reviseurs_ anglais, qui traitant ce
livre de compilation sans mthode, sans exactitude de faits et d'ides,
ajoute qu'il la croirait mme _sans but_, s'il n'en _souponnait un
secret, et relatif au pays apologis, que le temps seul pourra
dvoiler_. Or, en interprtant mon auteur, je prtendais que ce but
tait de capter, par une _flatterie nationale_, la faveur populaire et
les suffrages des lecteurs; quand le fait eut vrifi la prophtie, le
prophte ne fut pas oubli.

[3] Toutes les fois que l'on fait remarquer aux Amricains quelque
imperfection ou quelque faiblesse dans leur tat social, dans leurs arts
et leur gouvernement, leur rponse est: _Nous sommes un jeune peuple_:
ils sous-entendent _laissez-nous crotre_.

[4] Affaire d'Alger, et construction des frgates  1,700,000 fr. la
pice.

[5] Trait _Jay_ compar  celui de Paris.

[6] Affaire de M. Lyons en plein congrs.

[7] Scandaleux dsordres du collge de Princetown, et nullit des
autres.

[8] Depuis l'avnement de M. Jefferson  la prsidence, les fdralistes
n'ont cess de l'assaillir d'invectives dans les papiers publics; et
telle est la solidit des principes sur lesquels il opre, qu'il a tout
laiss dire sans que son caractre en ft branl dans l'opinion
publique: peut-tre mme s'y est-il affermi.

[9] Voyez la notice des prix de Princetown, en 1797 et 1798.

[10] On a suivi en effet cette mthode dans la premire dition. Mais,
soit que l'auteur n'ait pu se charger de revoir les preuves, soit que
l'excution ait prsent des difficults auxquelles on ne s'tait pas
attendu, le travail s'est trouv trs-dfectueux. Ce systme
d'imitation, suivi pour quelques mots, ne l'tait pas pour quelques
autres; de sorte que, loin de se trouver diminue, la confusion s'est
augmente. Il fallait, ou mettre plus d'unit dans l'excution ou
rtablir l'orthographe anglaise. Nous avons cru devoir prendre ce
dernier parti. L'tendue d'une note ne nous permet pas d'exposer les
raisons qui nous y ont dcid, nous les exposerons dans le second tirage
de la notice sur les crits de Volney.

           (_Note des diteurs_).


[11] Le _Mississipi_, mot altr de _Metchin-sipi_, qui signifie _grande
rivire_ dans la langue des _Mimis_, tribu de sauvages qui habite aux
sources des rivires _Mimi_ et _Wabash_. Il est remarquable que les
premires notions que l'on eut en Canada sur le _Mississipi_, vinrent de
ce ct, et de la part de ces sauvages, qui tous les ans font une
excursion guerrire d'ancienne haine contre les _Chacts_ et les
_Chikasaws_, situs vers le bas du _grand fleuve_.

[12] Recensement publi  Philadelphie le 21 septembre 1801 (_General
Advertiser_).

[13] J'ai vu dans les mains de M. Jefferson une lettre  lui crite par
Hutchins, en date du 11 fvrier 1784, dans laquelle il reconnat avoir
commis de trs-fortes erreurs dans le calcul du _North-west territory_.

[14] J'appellerai toujours l'tat de New-York _le New-York_, et
n'appliquerai point l'article  la ville de ce nom.

[15] J'emploierai ce mot pour rpondre au mot anglais _cleared_,
_clairci_, c'est--dire, _nettoy de tous bois_.

[16] Petit moucheron noir, pire que les _cousins_.

[17] Altration du mot franais _Vert-Mont_, que les habitants ont
adopt par penchant pour les Franais de Canada, et qui est la
traduction de l'appellation anglaise, _Green-Mountain_.

[18] _Maine_ n'est encore qu'un district de Massachusets; mais il ne
peut tarder d'tre constitu en tat.

[19] Les sillons du Kentucky.

[20] _White-oak_, _Great-iron_, _Bald-mountain_, _Blue-mountain_.

[21] _Apalachi-cola_, mot double dans lequel _cola_ signifie _rivire_
chez les sauvages _Creeks_.

[22] Frontire des tats-Unis vers les possessions anglaises du Canada.

[23] Rivire considrable de la Virginie occidentale qui verse dans
l'Ohio.

[24] Bartram.

[25] C'est nanmoins sur ces sommets que les sauvages, imits en cela
par les Amricains, avaient tabli leurs sentiers ou routes: l'exemple
le plus pittoresque que j'en aie trouv, est la route trace sur la
_crte du Gauley_ (Gauley-ridge) dans les montagnes du Kanhawa; cette
crte n'a pas 15 pieds de large en plusieurs endroits de sa longueur,
qui est de plus d'un quart de lieue; et l'on a  droite et  gauche une
pente rapide de plus de 6  700 pas de profondeur.

[26] Il faut aussi remarquer que jadis les lits encombrs d'arbres
renverss, et de roseaux, gardaient mieux les eaux, et qu'aujourd'hui
nettoys, ils les laissent couler trop vite.

[27] Il faut 60,000 ames.

[28] Ces _Nihiaou_ forment 10  12 tribus tablies entre le lac du
Cdre et le Missouri, d'o ils paraissent venir originairement.

[29] Voyez les notes de M. Jefferson, page 49, dition de Paris, 1785.
Je prviens le lecteur, que j'ai valu le pied anglais  raison de 304
millimtres, et que j'ai nglig les petites fractions.

[30] Neveu du docteur Franklin, auteur de plusieurs mmoires de
physique, insrs dans l'_American Musum_, et dans les _Transactions de
la socit philosophique de Philadelphie_.

[31] Transactions of the society of New-York, part. 2, page 128.

[32] Voyez History of Vermont by Samuel Williams, pag. 23, 1 vol. in-8,
imprim  Walpole, New-Hampshire, 1794. L'auteur observe qu' ces
latitudes la rgion de la conglation constante est 2452 mtres (8066
pieds anglais): M. _Samuel Williams_, qu'il faut distinguer de M.
_Jonathan Williams_, a t professeur de mathmatiques  Cambridge prs
Boston, et est un ecclsiastique retir dans le pays de Vermont.

[33] History of New-Hampshire by Belknap, page 49, tome III. Voyez aussi
_Samuel Williams_, page 23.

[34] Ce n'est pas sans avoir examin cette question avec soin, que je
m'carte de la projection de M. Arrow-Smith, qui, ngligeant totalement
le sillon d'Holy-hill et de Flying-hill, dtourne au-dessous de
Harrisbourg le chanon de Blue-ridge dans Kittatiny: ce gographe peut
avoir eu des notes de voyageurs qui, influencs par l'opinion vulgaire
des colons de Pensylvanie, et par le nom de Blue-ridge qu'ils donnent en
quelques cantons au Kittatiny, ont adopt ce systme. Mais outre que
l'autorit d'vans, de Fry et de M. Jefferson, m'a paru d'un poids
suprieur, j'ai moi-mme vu, en traversant la Susquehannah sur la route
d'York  Lancastre, un chanon situ un mille au-dessus du bac de
Colombia, lequel prolonge videmment Blue-ridge, que l'on voit
long-temps  l'ouest de cette route plus ou moins distant. Ce chanon,
gal en hauteur sur les deux rives, ne laisse  la rivire qu'un troit
passage, sur un rapide; et tout atteste qu'il a t forc comme le
Potmac sous Harper's-ferry.--Il continue sa route nord-nord-est.--Le
lit de la rivire est calcaire au bac de Colombia.

[35] White-oak, Great-iron, Bald, Blue-mountain.

[36] Pture du veau et de la vache.

[37] Nom du colon primitif ou principal sur la route: presque tous les
noms de lieu aux tats-Unis ont pareille origine.

[38] On peut voir ces chantillons chez M. la Mtherie, rdacteur du
Journal de physique.

[39] Les Anglais le dsignent sous le nom de _Gulph-stream_.

[40] Voyages d'Alexandre Mackenzie dans l'intrieur de l'Amrique du
nord, traduits par Gastera, 3 vol. in-8.

[41] Il parat que le lit de la Mohawk spare la contre granitique de
la contre des grs.

[42] Habitation de M. Jefferson en Virginie, sur le chanon appel
_South-west-mountain_, que l'on devrait plutt appeler le _Sillon
rouge_,  cause de sa terre argileuse de cette couleur, absolument
semblable au sol d'Alep en Syrie.

[43] Voyez Medical repository, tome 1er, n 3, imprim  New-York,
1797.

[44] Voyage de Liancourt, tome 1er, page 10.

[45] Le sol de toute la Haute-Susquehannah est ml de schistes, de
pierres, de geiss, de schorl, de feld-spath, coup d'une foule de
sillons peu levs, qui montent par gradins jusqu' l'Alleghany; l
domine le grs. Il y a aussi des veines basaltiques, produits et tmoins
d'anciens volcans. Partout les arbres sont rabougris et de faible
vgtation. (_Note de M. Guillemard._)

[46] Voyez notes de M. Jefferson, sur la Virginie, page 63.

[47] White river.

[48] A l'habitation de M. Thompson.

[49] A l'habitation de M. _Ins_, juge.

[50] De retour  Paris, j'ai soumis ces coquillages  l'examen de l'un
de nos plus habiles naturalistes dans cette branche de science (M.
Lamark), et je ne puis mieux satisfaire la curiosit de mes lecteurs,
qu'en leur communiquant le jugement qu'il en a port.

Monsieur, j'ai examin, avec le plus grand soin, les trois morceaux de
fossiles que vous m'avez confis, et que vous avez recueillis dans
l'Amrique septentrionale.

J'ai vu trs-clairement, dans chacun d'eux, des _trbratules_
fossiles{*} entasses et sans ordre. Ces trbratules sont presque
toutes de la division de celles qui sont canneles longitudinalement
en-dessus et en dessous, comme la trbratule que Linne a dsigne sous
le nom _d'Anomiadorsata_.

{*} Nouveau genre tabli dans mon _Systme des animaux sans vertbres_,
page 138, avec un dmembrement du genre _anomia_ de Linne.

On ne voit, de la part de ces coquilles fossiles, que le moule
intrieur, c'est--dire que la matire pierreuse, dont leur intrieur
s'est rempli pendant le long sjour de ces coquilles dans le sein de la
terre. Cependant, sur plusieurs d'entre elles, on retrouve encore des
portions minces et blanchtres de la coquille mme.

--Dans le morceau qui vient de Cincinnati, on voit distinctement trois
sortes de coquilles fossiles: savoir, une espce de trbratule 
grosses cannelures, et qui approche de celle figure dans la nouvelle
Encyclopdie, pl. 241, fol. 3; une autre espce de trbratule non
cannele, mais pointille, nacre et  oreillettes; enfin, une coquille
bivalve  pines rares, dont je ne puis reconnatre le genre, n'en
pouvant examiner la charnire.

--Dans le morceau pris dans le _Kentucky_,  cents pieds au-dessus du
lit des eaux, je remarque des individus de diffrents ges, d'une espce
de trbratule cannele, qui parat se rapprocher de celle figure dans
la nouvelle Encyclopdie, pl. 242, fol. 1, ayant ses cannelures plus
fines et plus nombreuses que dans la trbratule cannele du morceau
prcdent, et sa valve suprieure ou la plus petite, aplatie. Ce mme
morceau contient un fragment de belemnite.

--Enfin, dans le troisime morceau, pris sur les hauteurs ouest
d'Onondago, je vois de nombreux dbris de deux trbratules canneles,
diffrentes encore de celles des deux morceaux prcdents; l'une
d'elles, un peu trigone, offre une gouttire sur le dos de la grande
valve, et s'approche beaucoup de celle qui est reprsente dans la pl.
244, fol. 7, de la nouvelle Encyclopdie. L'autre trbratule du mme
morceau est grande, aplatie presque comme un peigne; mais elle prsente
des fragments trop incomplets, pour qu'il soit possible de la
caractriser, et d'en dterminer les rapports avec d'autres espces.

_Nota._ D'aprs la considration de ces trois morceaux, il me parat
vident que les rgions de l'Amrique septentrionale, o ces morceaux
ont t recueillis, ont fait autrefois partie du fond des mers{*}, ou du
moins qu'elles montrent actuellement  dcouvert la portion de leur sol
qui a fait partie du fond des mers et non de ses rives; car les fossiles
qu'on y trouve maintenant sont des coquillages plagiens (voyez mon
_Hydrogologie_, pages 64, 70 et 71), qui, comme les gryphytes, les
ammonites (les cornes d'Ammon), les orthocratistes, les blemnites, les
encrinites (les palmiers marins), etc., vivent constamment dans les
grandes profondeurs des mers, et jamais sur les rivages. Aussi la
plupart de ces coquillages et de ces polypiers ne sont-ils connus que
dans l'tat fossile.

{*} A l'appui de cette opinion, viennent encore les nombreuses salines,
dont est rempli tout le pays d'ouest. On les y dsigne sous le nom de
_licks_, que l'on voit  chaque instant sur les cartes du Kentucky. La
source la plus riche est prs du lac Oneda; elle contient un
dix-huitime de sel de son poids. Les mers du Nord n'en contiennent que
1/32, et celles des tropiques 1/12 environ; il est remarquable que ces
sources sales sont rares sur la cte Atlantique. (_Note de l'Auteur_).

Vos observations, monsieur, dterminent la nature des fossiles que
l'intrieur d'Amrique septentrionale laisse maintenant  dcouvert, et
il y a apparence que parmi ces fossiles l'on y chercherait vainement des
_coquilles littorales_.

              LAMARCK.


[51] Voyage de Liancourt, tome II.

[52] Le voyageur sudois Peter Kalm l'appelle _glimmer_.

[53] On remarque que cet _isinglass_ contient plus de parties de mica
dans les pays du sud, et plus de schorl dans les pays du nord de cette
cte.

[54] Voyage de Liancourt, tome IV, page 189.

[55] Faute d'instruments et de temps, mon moyen de mesurage fut de
choisir, vers le pied du sillon, plusieurs arbres d'une hauteur  peu
prs connue de 25 mtres, et d'en rpter, d'chelon en chelon, la
mesure comparative, ayant gard  la rduction de perspective.

[56] La tmrit des navigateurs amricains rend ces accidents frquents
dans leurs fleuves comme sur l'Ocan.

[57] Cette banquette et les talus sur tout le cours de l'Ohio, sont
couverts de l'odieuse plante _stramonium_, que l'on m'a dit y avoir t
importe de Virginie, mle par accident  d'autres graines; elle s'est
tellement multiplie, que l'on ne peut se promener sur les banquettes
sans tre infect de son odeur narcotique et nausabonde.

[58] Elle est compose d'environ 400 maisons de bois, en planches et en
troncs, que l'on a commence d'y construire  l'poque de la guerre des
Sauvages, vers 1791: ce n'tait qu'un camp de rserve et parc
d'artillerie.

[59] Ruisseau d'argent.

[60] Un colon du Tennessee m'a fait observer que toutes les rivires de
ce pays, qui versent immdiatement dans le Mississipi, ont galement des
banquettes; ce qu'on attribue, a-t-il ajout,  ce que chaque anne,
dans le cours du mois de mai, le Mississipi a une crue d'environ 25
pieds anglais, laquelle force tous ses affluens de dborder et de se
faire un plus large lit. Mais cette crue fait pour ces rivires office
de digue temporaire, et confirme, en ce point, la thorie que j'ai
prsente pour d'autres cas. Au reste, je ferai observer  mon tour, que
sur sa rive gauche, du ct d'est, le Mississipi est constamment
restreint par une chane de hauteurs qui lui laissent rarement quatre ou
cinq milles de terrain plat pour se dployer, tandis que sur la rive
droite, du ct d'ouest, lorsqu'il a franchi sa berge, il perd ses eaux
sur un sol plat de plus de 20 lieues de largeur.

[61] Hutchins suppose prs de 700 milles; mais il faut remarquer que ce
gographe n'eut aucun moyen exact et gomtrique de mesurer l'Ohio: il
le descendit en bateau, dans un temps de guerre avec les sauvages,
calculant sa marche par le courant, sans faire de relev  terre, dans
la crainte de surprises toujours menaantes: depuis quelques annes, la
navigation plus libre du fleuve a tabli des calculs plus justes, et
prouv que ceux de Hutchins pchent tous par excs; ainsi, du petit
Miami aux rapides, l'on compte 145 milles, au lieu de 184 qu'il portait.
Du grand Kanhawa au petit Miami, 207, au lieu de 231; en gnral, on le
rduit d'un septime.

[62] Il y a trois _Miamis_, le _petit_, au-dessus de Cincinnati; le
second ou _grand_ Miami, au-dessous de ce mme poste, tous deux versant
dans l'Ohio, et le troisime versant dans le lac ri.

[63] _Portage_ est l'espace de terre qui se trouve entre deux eaux
navigables, parce que l'on est oblig de _porter_ le canot pour passer
de l'une  l'autre; c'est ce que les anglais appellent _carrying place_.

[64] Voyage dans les tats-Unis d'Amrique, par
Larochefoucauld-Liancourt, tome II.

Voyage dans le Haut-Canada, par Isaac Weld, tome II.

Ces deux livres peuvent passer pour une bibliothque portative des
tats-Unis.

[65] A un mille et demi de _New-Geneva_, venant de Canandark, je me
trouvai au bord d'un amphithtre d'une pente plus douce et plus longue
que celle dont je parlerai bientt; mais d'une vue encore plus
magnifique, car l'on y dcouvre, sans obstacle et d'un seul coup d'oeil,
un immense bassin parfaitement plane, compos, au nord-est, du lac
Ontario, et  l'est, d'une vritable mer de forts, parseme de quelques
fermes et villages, et des nappes d'eaux des lacs iroquois.

[66] Dja des colons ont profit de cette pente pour construire des
moulins  scie et  farine.

[67] Voyez le voyage de M. Weld, tome II, p. 298, traduit par M.
Castera.

[68] La traduction franaise, dit, _un peu sur la droite_: oui, quant au
fleuve; mais quant au spectateur, c'est incontestablement _sur la
gauche_.

[69] Cette chaleur a rellement lieu dans le dgagement de l'eau des
grandes meules de moulins, comme je l'ai prouv  Richmond, et elle est
assez forte; mais c'est au rejaillissement des eaux, et non  elle, que
l'on peut attribuer les cavernes.

[70] Voyez page 304. Je ne pense point d'ailleurs que M. Weld veuille
dire, avec quelques voyageurs, qu'il y ait un _vide_ capable de donner
passage. En considrant la petite cascade, nous avons remarqu que les
nappes suprieures pressent sur les infrieures, et les forcent de
s'couler le long de la paroi du rocher; le raisonnement lui seul
indique ce mcanisme, et le passage est totalement impraticable.

[71] Il serait  dsirer que le gouvernement des tats-Unis, prsid en
ce moment par un ami des sciences et des arts, fit dresser le procs
verbal le plus prcis de l'tat de la cataracte. Cet acte deviendrait un
monument prcieux, auquel, d'ge en ge, on pourrait comparer ses
progrs, et apprcier avec certitude les changements qui surviendraient.

[72] Il reste  savoir si les cavernes se trouvent dans cette nature de
pierre; l'examen attentif des parois du ravin donnera,  cet gard, des
lumires que je n'ai pas eu le temps d'acqurir.

[73] Voyez troisime volume, p. 159, des Mmoires de M. Pouchot, publis
 Yverdun, 1781. Il appelle cette rivire _Casconchiagon_, ce qui est
son nom canadien.

[74] Voyez American Musum, tome VIII, p. 215: un anonyme, qui parat
avoir eu des notes prcises sur Niagara, value ainsi toutes les pentes:

                                             mtres.  pied. ang.

  1 la pente des rapides                   17-1/2     58

  2 la hauteur de la chute                 47-1/2    157

  3 et la pente du ravin jusqu'au _Platon_,
  pendant sept milles,                      20-1/3     67
                                             ------    ---
                         Total               85-1/3    282


[75] Voyez la description dtaille de ces deux chutes dans le Voyage de
M. Weld, tome II, p. 86.

[76] Page 60, de l'dition franaise.

[77] Voyez American Musum, tomes III et V.

[78] Le mot grec _klima_ ne signifie que _degr_, _chelon_.

[79] Voyez Transactions of the philosophical society of Philadelphia,
tome Ier, in-4.

[80] Voyez Ephemerides Meteorologic Palatin, _Manheim_.

[81] Voyage de Liancourt, tome II, p. 207.

[82] Le _froid moyen_ de Ptersbourg, depuis 1772 jusqu'en 1792, selon
l'acadmie des sciences de cette capitale, a t de 24 1/2; mais cela ne
nous dit pas quel a t le _maximum_; les geles ont commenc le 27
septembre, et fini le 25 avril (comme  Qubec).

[83] Cette circonstance empche d'y lever l'oranger en pleine terre;
mais elle n'empchera pas d'y cultiver l'olivier, dont M. Jefferson a
fait le prsent prcieux  ce pays; surtout si c'tait l'olivier corse;
car j'ai vu en 1792, dans les montagnes de cette le,  _Cort_, qui est
lev de cinq cents toises au-dessus de la mer, j'ai vu, dis-je, les
oliviers prosprer, malgr trois et quatre degrs sous zro. Les Corses
mme prtendent que huit jours de neige au pied, dtruisent les insectes
et assurent la rcolte.

[84] Voyez American Musum.

[85] History of Vermont, page 42.

[86] Voyez notes sur la Virginie, page 63.

[87] Humboldt a trouve le mme degr dans l'Amrique mridionale.

[88] Voyez les trois Mmoires d'observations de ce savant mdecin, sur
le climat de Pensylvanie, dans les tomes VI et VII de l'American Musum.

[89] Je traduis en degrs de Raumur les degrs de Fahrenheit, usits en
Amrique comme en Angleterre.

[90] Voyage de Liancourt, tome IV.

[91] American Musum, tome VIII.

[92] Fonde par suite des oprations de la compagnie de _Scioto_ qui, en
1789, fit tant de bruit  Paris pour vendre des terres qu'elle n'avait
pas, mais dont elle se faisait bien payer. J'aurai l'occasion d'en
reparler.

[93] Noix trs-oblongues, d'une coquille fine et fragile, et en tout
infiniment suprieures aux noix ligneuses (hickorys) de la cte
atlantique.

[94] M. le docteur Barton m'a dit qu'il prparait sur ce sujet un
mmoire qui ne pourra manquer d'tre trs-intressant.

[95] Voyez Medical Repository of New-York, tome Ier, page 530, o se
trouve un tableau mtorologique dress par le major Swan.

[96] An account of six years residence in Hudson's bay, 1 vol. in-8,
London, 1752.

[97] _Present state of Hudson's bay_, 1 vol. in-8, London, 1790. Les
mmes faits se rptent dans le continent asiatique, et confirment
l'analogie de climat et de sol que j'ai indique. Les savants russes,
Gmelin, Pallas, Georgi, attestent que pass le 65, et mme ds le 60
de latitude, en Sibrie, l'on trouve des marais ternellement gels au
fond, dont la glace conserve, depuis une antiquit inconnue, des
ossements, et mme des peaux d'lphants, de rhinocros, de mammouts.
(Voyez le Nord littraire, n Ier, page 380.)

Le clbre voyageur amricain _Ledyard_ atteste galement qu'
_Yakoutsk_, par moins de 62 de latitude, l'on n'a pu tablir de puits,
attendu que les fouilles faites jusqu' 60 pieds de profondeur ont
appris que la terre tait gele de plus en plus ferme. (Voyez American
Musum, tome VIII, lettre de _Ledyard_, aot 1790.) Le capitaine Phips
dit galement que le 20 juin 1778, par 66 54', l'eau de la mer, puise
 780 brasses de profondeur, marqua 2 2/3 sous glace (R). Parmi nous, M.
Patrin, naturaliste instruit, qui a voyag plusieurs annes en Sibrie,
rapporte que mme, par les 54, tant descendu, en juin 1785, dans un
puits rcent de la mine d'_Ildikan_ en _Daourie_, il remarqua,  la
hauteur de 40 pieds, des gerures remplies de glaons (et cependant
c'tait une mine mtallique); _ce qui prouve_, ajoute-t-il, _que le feu
central n'a pas beaucoup d'activit en Daourie_ (Journal de physique,
mars, 1791, page 236). Mais, comme dsormais la saine physique, aide de
tous ces faits et des expriences ingnieuses de M. de Saussure, a
relgu au rang des vieux contes mythologiques cette vieille rverie
d'un foyer central, et mme la thorie hasarde sans preuves
suffisantes, d'une temprature moyenne de 10, l'on a droit d'en
conclure contre les hypothses de _Buffon_ et de divers autres
physiciens, que le globe est une masse cristallise essentiellement
froide, dont la superficie seule est chauffe par les rayons du soleil,
en raison de la force et de la continuit de leur action. De l vient
que sous la zone torride l'on trouve, pour terme moyen, le sol impregn
d'environ 14 de Raumur,  une profondeur qui probablement ne pntre
pas plus de trois ou quatre mille toises:  mesure que l'on s'loigne de
ce grand et principal foyer, vers le nord, la chaleur diminue par
proportion inverse des latitudes 11 en Virginie, 9  Philadelphie, 7
en Massachusets, 5 en Vermont, 4 en Canada, et finalement zro et
moins de zro sous le ple: en sorte que si jamais le soleil abandonnait
notre pauvre plante, elle finirait par n'tre qu'un amas de glaons, et
par n'avoir, pour derniers habitants, que des ours blancs et des
Esquimaux.

[98] Depuis octobre 1795, jusqu'en juin 1798.

[99] Voyez notes sur la Virginie, page 7.

[100] Les tables du docteur Ramsay  Charlestown confirment pleinement
cette assertion; car sur quatre annes, depuis 1791 jusqu'en 1794, elles
n'offrent que huit jours _o le nord ait souffl_: il ne souffla pas un
seul jour en 1792, et la mme raret a lieu  Qubec.

[101] Le lecteur peut avoir dja vu, ou peut consulter une esquisse de
cette thorie, dans le chapitre XX de mon Voyage en Syrie (publi en
1787). Novice alors dans cette branche de science, j'ignorais que de
grands matres, tels que Halley et d'Alembert, s'en fussent occups. A
mon retour d'Amrique, lorsque j'ai voulu reprendre le cours de mes
ides et leur donner un dveloppement conforme aux nouveaux faits que
j'avais rassembls, j'ai d me mettre au niveau des connaissances
acquises, et j'ai trouv qu'un mmoire intitul: _Thorie des Vents, par
le chevalier la Coudraye_, avait rempli la tche que je me proposais. Ce
mmoire, couronn ds 1785 par l'acadmie de Dijon, est un trait
complet sur cette matire, et je ne puis mieux faire que d'en conseiller
la lecture  ceux qui veulent se former un tableau sommaire du jeu des
courants de l'air: ce n'est pas qu'il ne reste encore beaucoup  dire
sur le systme gnral des vents par tout le globe, et qu'il n'y ait
beaucoup d'expriences et de calculs  tablir sur le foyer, le lit, la
vitesse de chaque courant d'air: sur les directions diverses et souvent
contraires qu'ils suivent dans l'ocan arien; sur l'paisseur de leurs
couches; sur la formation, la composition, la dissolution des nuages;
sur les causes et les effets des dilatations et des condensations plus
ou moins subites qui accompagnent les orages, etc. Mais, parce qu'un tel
travail veut la runion des connaissances combines d'un navigateur,
d'un physicien et d'un chimiste, et qu'elle exigerait des recherches
longues et mme dispendieuses, diriges sur un plan mthodique, ma tche
se trouve naturellement rduite  fournir mon contingent de matriaux
pour cette opration; et c'est ce que je vais faire, en jetant dans les
chapitres suivants les faits qui m'ont paru les plus importants et les
plus certains.

[102] Voyez  l'appendice une lettre sur le systme des vents de ces
deux contres.

[103] _Boeotium crasso jurares aere natum_, a dit un pote philosophe.

[104] Les Italiens disent d'un plat ouvrage, _c'est une composition de
scirocco_.

[105] Je tiens ces notes de M. Power, amricain naturalis sujet
d'Espagne,  la _Nouvelle-Madrid_, qui a observ le pays en homme
clair.

[106] Voyez la carte gnrale.

[107] Voyez Annuaire de la rpublique, an 6, p. 59.

[108] Insre dans le supplment de la gazette de Mexico, 29 octobre
1795.

[109] L'amiral Anson observe galement que par les 30 et 32, le
dominant est l'_ouest_, doux et agrable; mais que vers les 40 et 45,
il devient plus vif et plus constant.

[110] Dissertation dja cite.

[111] Histoire naturelle et civile des Florides, 1 vol. in-12, imprim 
New-York, dja trs-rare  trouver.

[112] J'ai long-temps refus de croire  l'existence de ces grlons
pesans des onces et des livres, dont parlent trop souvent les gazettes
et les voyageurs; mais l'orage du 13 juillet 1788 m'a convaincu par mes
propres sens. J'tais au chteau de Pontchartrain,  quatre lieues de
Versailles. A six heures du matin, tant all visiter un parc de
moutons, je trouvai les rayons du soleil d'une chaleur insupportable;
l'air tait calme et touffant, c'est--dire, trs-rarfi: le ciel
tait sans nuage, et cependant je distinguai quatre  cinq coups de
tonnerre: vers sept heures et un quart parut un nuage au sud-ouest, puis
un vent trs-vif. En quelques minutes le nuage remplit l'horizon, et
accourut vers notre znith avec un redoublement de vent alors frais, et
tout  coup commena une grle, non pas verticale, mais lance
obliquement comme par 45, d'une telle grosseur, que l'on et dit des
pltres jets d'un toit que l'on dmolit. Je n'en pouvais croire mes
yeux; nombre de grains taient plus gros que le poing d'un homme, et je
voyais qu'encore plusieurs d'entre eux n'taient que les clats de
morceaux plus gros; lorsque je pus avancer la main en sret hors de la
porte de la maison, o fort  temps je m'tais rfugi, j'en pris un, et
les balances qui servaient  peser les denres, m'indiqurent le poids
de plus de cinq onces: sa forme tait trs-irrgulire; trois cornes
principales, grosses comme le pouce et presque aussi longues,
prominaient du noyau qui les rassemblait. Des tmoins dignes de foi
m'assurrent qu' Saint-Germain l'on avait pes un grlon de plus de
trois livres, et je ne sais plus quel poids l'on peut refuser de croire.

[113] Voyez le Voyage en Syrie, tome Ier, page 179, troisime
dition; en rapportant l'opinion des anciens  cet gard, j'ai insist
sur sa probabilit, motive par la pente gnrale du sol et du cours du
fleuve, et par l'action que les vents exercent sur les surfaces
aqueuses. Le fait a constat mon aperu.

[114] _Les marins disent_: Quand on est hors des cueils en mer, fond de
quinze brasses, et que du haut du mt d'un sloup, l'on voit juste le cap
Hatteras, l'on va entrer dans le Gulph-stream, et de suite l'on perd les
sondes.

[115] Le savant voyageur Humboldt,  qui nous devrons tant
d'observations neuves et importantes, a aussi trouv que sur les
bas-fonds, son thermomtre a baiss de 3 de R..... M. Lalande, qui a
publi ce fait comme une _dcouverte_, n'a pas sans doute connu ceux
dont je parle.

[116] Voyez _Transactions philadelphiques_, tome X, page 396, tome XIX,
page 298.

[117] Au moment o cette feuille s'imprime, je reois des tats-Unis le
cinquime volume des _Transactions de la socit de Philadelphie_, et
j'y trouve, page 90, un Mmoire de M. _Strickland_ qui, par une srie
d'observations faites en 1794, allant et revenant d'Europe, confirme
tout ce que j'ai expos sur les indications du thermomtre. L'auteur
ajoute qu'il a reconnu une branche du Gulf-stream dans la direction de
l'le _Jaquet_, et il insiste sur la probabilit du transport des
fossiles tropicaux de la cte d'Irlande, par les eaux de ce mme
_courant_: ses observations me confirment dans l'opinion que le banc de
_Terre-Neuve_ est la barre de l'embouchure de ce grand fleuve marin qui,
avant de l'avoir cre, marchait droit au nord-est sur l'Irlande, et qui
ne s'est dvi vers l'est que par suite de l'obstacle de cette barre
grossie et accumule de sicle en sicle. Il faudrait comparer ses
graviers  ceux de la cte atlantique.

[118] C'est l'expression canadienne pour dsigner tout le pays.

[119] Selon le capitaine Meares, c'est le vent de nord qui est le
dominant de ces parages.... Pour donner une ide du refroidissement que
les surfaces glaces occasionent dans l'air, il me suffira de citer une
observation de Charlevoix. Ce missionnaire rapporte que, traversant le
banc de Terre-Neuve, par un temps d'ailleurs doux, son vaisseau fut tout
 coup assailli d'une brise si glaciale, que tous les passagers furent
contraints de se rfugier dans l'entre-pont; bientt l'on aperut une de
ces les de glaces qui,  chaque printemps, viennent du nord flotter
dans l'Atlantique, et tant que l'on resta sous le vent de cette le,
longue d'un quart de lieue, l'air resta insupportable. Cette exprience
se renouvelle presque chaque anne pour les navigateurs de Terre-Neuve.

[120] History of Vermont, page 48.

[121] Ces versements d'air froid de la rgion, soit moyenne, soit
suprieure, sont attests par Belknap, qui cite, dans le New-Hampshire,
un lieu o le vent semble toujours tomber d'en haut _comme l'eau d'un
moulin_: moi-mme je pourrais en citer en France un exemple remarquable
sur le chanon du Forez qui spare le bassin du Rhne de celui de la
Loire: en plusieurs endroits, mais surtout au local du chteau de la
Farge, entre Belleville et Roanne, six  sept lieues au-dessus de
Tarare, l'on prouve habituellement, que tandis que l'on monte ou
descend du ct du Rhne la pente rapide de ce chanon, l'on ne sent
aucun vent; mais  peine a-t-on atteint la crte du sillon, et surtout 
peine commence-t-on de descendre le revers du ct de la Loire, que l'on
sent un vent d'une vivacit extrme, versant de l'est  l'ouest,
c'est--dire du bassin de Rhne, dans celui de la Loire; et si de suite
l'on revient sur ses pas, et que l'on redescende la pente d'est vers le
Rhne, l'on ne trouve plus de vent: la raison en est, que le bassin de
Rhne est un grand lac d'air frais et dense, qui communique avec
l'atmosphre des Alpes, tandis que le bassin de la Loire est un lac
d'air plus lger et plus chaud, qui vient de l'Ocan par les vents
rgnans d'ouest: le chanon de _Forez_ est une digue qui les spare, et
qui les tient l'un et l'autre calmes jusqu' sa hauteur; mais par-dessus
cette digue, le trop-plein du bassin de Rhne se verse comme de l'eau,
et se montre d'autant plus froid et plus rapide, qu'il est l'coulement
de la rgion moyenne d'air qui vient des Alpes et tombe en glissant sur
le lac.

[122] Nom que se donnent les sauvages.

[123] De mme aux sources de la Wabash et des deux grands Mimis, il
pleut par tous les vents;  Gallipolis, sur l'Ohio, il pleut surtout par
ouest sud-ouest, tandis que plus bas,  Cincinnati, l'ouest est sec, et
il pleut par nord-ouest.

[124] En Massachusets la brise commence ds huit et demi ou neuf heures
du matin au mois de juin, tandis qu'en Caroline elle ne commence qu'
dix et onze; comparez les distances respectives des sillons  la cte,
et vous en voyez de suite la raison.

[125] Le chanon qui spare Saint-Ildephonse de l'Escurial, spare
tellement l'atmosphre de ces deux lieux, que quoique rapprochs  six
ou sept lieues, ce sont deux climats diffrents.

[126] Par exemple, Udine o il tombe 62 pouces, et Garfagnana, 92
pouces: aux Antilles, il tombe plus de 100 pouces par an.

[127] Selon Chalmers, cit par Ramsay, _ibid._

[128] Jefferson, page 6.

[129] S. Williams, History of Vermont, page 51.

[130] _Idem._

[131] _Idem._

[132] Docteur Rush, observations sur la Pensylvanie, American Musum,
tome VII.

[133] Mais en rcompense j'ai vu un journal mtorologique manuscrit, o
le nombre des jours pluvieux  Brest est de 349 jours par an, tandis
qu' Marseille le nombre des jours clairs est de 352.

[134] C'est un trange livre que les Recherches de M. Paw sur les
Amricains. A mon retour d'Amrique, j'ai voulu le lire pour profiter de
tant de lumires dont on lui fait honneur; mais lorsque j'ai vu avec
quelle confiance il adopte des faits faux; avec quelle hardiesse il en
tire des consquences chimriques, tablit et soutient des paradoxes
divergents, et avec quelle acrimonie il attaque d'autres crivains,
j'avoue que le livre m'est tomb des mains. Je ne conois pas comment du
fond d'un cabinet on ose crire avec assertion sur des faits qu'on n'a
pas vus, sur des tmoignages insuffisants ou contradictoires; pour moi,
plus j'ai vu le monde et multipli mes observations, plus je suis
convaincu _que rien n'est plus dlicat et plus rare que de saisir les
objets, surtout compliqus, sous leurs vritables faces et sous leurs
vrais rapports: qu'il est presque impossible de parler raisonnablement
du systme gnral d'un pays ou d'une nation sans y avoir vcu: qu'il en
est de mme, et encore pis, pour les temps passs; et que le plus grand
obstacle aux progrs des lumires est l'esprit de certitude, qui
jusqu'ici a fait la base de l'ducation chez presque tous les peuples_.

[135] Transactions of the American philosoph. society.

[136]

  On a observ que l'eau mise une fois par        Pouc.  Lig.
  mois dans les vases, vaporait                    4     10

  Et que mise une fois par semaine elle vaporait   6     35

  Sans doute parce que dans le premier cas le vent
  n'atteint pas bien au fond du vase;

  2 Sur une rivire, un vase a vapor             1    15

  En local sec il a perdu                           1    50

3 Quatre plantes pesant 118 grains, mises en caisse de pur sable et
bien arroses, ont vapor 10,944 grains, qui sont plus que n'et donn
une surface de dix pouces carrs dans le mme espace de temps.

[137] Ils remarquent en mme temps que les habitants, et surtout les
femmes, y sont d'une extrme irritabilit.

[138] Dans plusieurs pays chauds, entre autres dans l'le de _Cuba_,
lorsqu'il pleut, les paysans qui travaillent en plein air tent leurs
vtements, les tiennent  l'abri et ne les reprennent que quand le corps
est sec; alors ils ne prennent pas la fivre; si au contraire ils
laissent mouiller et scher leurs vtements sur leurs corps, jamais ils
ne manquent d'en tre saisis.

[139] Plusieurs physiciens gographes croient que le vent nord-ouest au
Bengale vient des montagnes situes au vrai nord-ouest du pays: mais,
outre qu'elles sont trop loignes, le jeu des deux cts des _Gtes_
est tellement correspondant, que l'on ne peut lui admettre d'autre
source: c'est l'inclinaison de la pente orientale, caractrise
nord-ouest et sud-est par le cours des fleuves, qui dtermine le
reversement du vent; de mme que c'est  raison de cette inclinaison,
que le soleil chauffant cette pente avant d'avoir chauff le revers
des Gtes, y cause un mouvement premier et antrieur par lequel l'air
des _Gtes_ est attir, et  sa suite l'air du Malabar.

[140] Depuis l'quinoxe d'automne jusqu' celui du printemps, saison
d't pour l'hmisphre austral.

[141] Ils viennent du quart entre l'ouest et le ple: la qualit sche
et froide de ces vents sur la cte du Chili, jointe  leur frquence,
est un indice de la non-existence d'aucune grande terre vers le ple
austral, et de la quantit des glaces qui y sont amonceles.

[142] Molina, Italien, auteur d'une bonne _Histoire gographique,
naturelle et civile du Chili_, traduite en espagnol, par Mendoza.
_Madrid_, 1788, grand in-8, belle impression.

[143] A Paris j'ai remarqu pendant nombre d'annes, que les premires
feuilles des marronniers-d'Inde se montraient entre le 24 mars et le 5
avril, aux Tuileries, et que celles des chnes se dployaient presqu'un
mois plus tard dans les forts.

[144] En 1798, je gotai  Philadelphie et  New-Castle, les premires
cerises avant le 6 juin, et je gotai  Bordeaux les dernires le 6
juillet: je pus constater l'opinion de tous les Franais, qui trouvent
aux cerises amricaines un acide mordant que les ntres n'ont pas, et
qui se manifeste habituellement par des coliques. L'on en peut dire
autant des fraises.

[145] Quelques matires, telles que le charbon broy fin avec de la
limaille et du soufre, de l'huile de chenevis avec du noir de fume et
autres semblables, sont susceptibles d'inflammation spontane  certains
degrs d'humidit et de chaleur si de tels mlanges se trouvent dans les
marais, il est rellement possible que l'inflammation ait lieu.

[146] History of Vermont, pag. 64 et suiv.

[147] Voyez plusieurs Mmoires de ce mdecin, dans l'American Musum,
tome VI et VII. Dans ce mme tome VII, un Mmoire sur le climat de
New-York, confirme pour ce pays les mmes rsultats.

[148] History of Vermont, pag. 61, 62, 63.

[149] Je pense qu'il y a erreur d'impression ou de traduction: ce
doivent tre les brises de l'est et de sud-est.

[150] Si depuis 1795 l'on prouve en France une nouvelle altration dans
la temprature des saisons et dans la nature des vents qui la
produisent, j'oserais dire que c'est parce que les immenses abattis et
dgts de forts, causs par l'anarchie de la rvolution, ont troubl
l'quilibre de l'air et la direction des courants?

[151] Tome III, page 339.

[152] Par exemple, c'est eux qui font que certains cantons sont
constamment affects de grles ou de tonnerres, tandis qu' une
demi-lieue de l, le pays en est habituellement exempt.

[153] Voyez American Museum, tome V.

[154] J'ai prouv sur moi-mme la justesse de cette thorie  mon
retour d'gypte. Au Kaire, je prenais sans inconvnient cinq ou six
tasses de caf par jour. Lorsque je fus sdentaire  Paris, il me devint
impossible, ds le mois d'octobre, d'en supporter mme une tasse  jeun
sans ressentir un mouvement fbrile et nerveux. J'ajoute que pendant les
trois ans que j'ai passs en Syrie et en gypte, je n'ai eu de toute
maladie que l'_influenza_ de 1783; tandis qu'aux tats-Unis, en trois
ans aussi, j'ai eu deux fivres malignes trs-graves, cinq ou six gros
rhumes, et des affections rhumatiques devenues incurables; et cela en me
conformant en chacun de ces pays au rgime suivi par les habitants.

[155] Par exemple, la plaine de _Trappes_, prs Versailles, quoique
leve et dcouverte, est infeste de fivres par les tangs de
Saint-Cyr.

[156] Un mdecin amricain, en prsence de quatre mdecins anglais a
fait  la Martinique, en 1796, des expriences dont il a conclu que
l'air atmosphrique contenait en cette le soixante-sept parties
d'oxygne sur cent. J'ai communiqu cette exprience  M. Fourcroy, qui
pense que quelque erreur s'est introduite dans l'exprience; et que la
vie ne pourrait se soutenir long-temps  cette proportion. Les
expriences de Humboldt, dans l'Amrique mridionale confirment celles
d'Europe.

[157] M. Jean de Vze, ancien chirurgien distingu et accrdit au
Cap-Franais.

[158] Voyez _Recherches et Observations sur la maladie pidmique qui a
dsol Philadelphie_, depuis aot jusqu'en dcembre 1793, en anglais et
en franais, _in_-8, 145 pag. _Philadelphie_, 1794.

[159] C'est ainsi que toute la ville de Philadelphie a t persuade que
l'pidmie de 1793 vint de l'le de la Grenade, o elle avait t,
disait-on, apporte de _Boulam_ (cte d'Afrique), par le vaisseau le
_Hankey_. Un mdecin anglais, qui se trouvait dans cette le, avait
donn  cette seconde portion de l'histoire un caractre imposant
d'authenticit dans un crit qu'il publia: et cependant trois ans aprs,
M. Noah Webster et le docteur E. H. Smith, ont publi  New-York un
journal de toute la navigation du Hankey, dress par l'un des plus
respectables tmoins oculaires, lequel rassemble une si grande masse de
preuves, et porte un cachet si particulier de candeur et de vracit,
que l'on demeure convaincu avec MM. Webster et Smith, que le mdecin C.
s'est compltement tromp. De mme M. Richard Bayley, dans son excellent
Rapport au gouverneur de New-York, prouve que les inculpations des
vaisseaux l'_Antoinette_ et le _Patty_, taient des rumeurs de peuple
absolument dnues de fondement, etc. _Voyez_ New-York repository, tom.
1er, pag. 470 et 127.

[160] Voyez le Rapport des mdecins de Philadelphie au gouverneur de
Pensylvanie: celui de M. Richard Bayley au gouverneur de New-York; le
Mmoire du docteur Valentine Seaman de New-York, sur les causes de la
fivre jaune  New-York.--Les Recherches du docteur Benjamin Rush sur la
mme maladie,  Philadelphie, en 1793 et 1794. Lettre de G. Davidson,
sur le retour de la fivre jaune  la Martinique en 1796. Origine de la
fivre pestilentielle qui ravagea la Grenade en 1793, 1794, par E. H.
Smith. Thse sur la fivre maligne  Boston, par Brown. Rcit des
fivres bilieuses avec dyssenterie  Sheffield, par W. Buel: enfin la
collection trs-intressante de Lettres sur les fivres de divers lieux,
par Noah Webster de New-York.

[161] L'on en pourra juger par la doctrine de l'un des professeurs les
plus influents de Philadelphie, dans un discours de clture, dont
quelques auditeurs me firent immdiatement le rcit. Aprs avoir
rcapitul les mthodes enseignes pendant l'hiver de 1797-1798, et
entre autres celle de la saigne  cent onces de sang, en divers cas de
la fivre jaune: Messieurs, dit-il  ses lves, nous allons nous
sparer, et vous allez vous disperser sur la vaste surface des
tats-Unis: rpandez-y de toutes parts les vrits que vous avez
entendues ici; vous trouverez des contradicteurs, des ennemis!
rsistez-leur avec courage, et soyez persuads qu'avec de la fermet et
de la constance, vous ferez triompher la _vritable doctrine_. _Ite et
evangelizate._

Certes, s'il est une _doctrine dangereuse_, surtout en mdecine, c'est
celle qui exclut le doute _philosophique_, sans lequel l'esprit demeure
ferm  toute instruction,  tout redressement; et cette doctrine est
surtout pernicieuse pour les jeunes gens, en qui le _dsir de savoir et
le besoin de croire_ s'associent au _besoin d'aimer_, et qui
_s'attachent aux opinions_ par suite d'attachement pour les matres.
Aussi l'une des plus fcondes sources d'erreur, de fanatisme et de
calamits, a t et est encore ce funeste principe d'ducation
_musulmanique_, adopt dans tous les genres d'ducation.

[162] De 10  15 degrs, selon la sensation du malade.

[163] Voyez  ce sujet un trs-bon Mmoire de M. Edouard Miller,
New-York repository, tom. 1er, pag. 195.

[164] Graces aux talents de l'ingnieur Latrobe-Bonneval, Philadelphie,
depuis mon dpart, jouit d'une pompe  feu qui lui procure les eaux du
Schuylkill; pareille entreprise a t faite  New-York, et il est 
dsirer que les habitants des autres ports imitent un si salutaire
exemple.

[165] Je fais cette remarque, parce que la seule bonne mthode que je
connaisse, consiste  traduire d'abord le plus littralement et le plus
prs possible du sens et de la valeur des mots.--Or, comme dans cette
opration il arrive ordinairement que les expressions et les
constructions de la langue trangre cartent celles qui sont propres 
notre langue naturelle, il faut laisser reposer ce premier jet, et ne le
reprendre que lorsque l'on a presque oubli l'original; alors relisant
ce mauvais franais, les formes naturelles du style viennent se
prsenter d'elles mmes, et l'on peut faire un _excellent_ travail. Ce
serait dja beaucoup d'en faire un _bon_, car il est bien peu de
traductions qui mritent cette pithte.

[166] C'est le nom que les Canadiens et les gographes franais donnent
 l'Ohio. L'on y pche entre autres poissons du _Cat-fish_, qui pse
quatre-vingts et quatre-vingt-dix livres.

[167] Il y a plus de soixante endroits divers du nom de Washington aux
tats-Unis. Il y a aussi une douzaine de Charleston; en gnral la
nomenclature gographique de ce pays est pleine de rptitions de ses
propres noms ou de noms d'Europe, par la raison que chaque colon,
anglais, irlandais ou cossais, donne  son nouveau sjour le nom de son
lieu natal: et l'on peut dire, sous plus d'un rapport, que les
tats-Unis sont une seconde dition de l'Angleterre; mais cette copie
est tire sur un bien plus grand format que l'original. On en jugera
dans un sicle.

[168] C'est le nom que les Amricains donnent  tous les habitants
franais des postes de leur frontire  l'ouest et au nord.

[169] C'est--dire _ la Nouvelle-Orlans_, distante de prs de cinq
cents lieues par le fleuve. Au Poste-Vincennes on dit d'un homme qui va
 la Nouvelle-Orlans, _il va en ville_, comme si l'on tait dans le
faubourg.

[170] Je joins l'itinraire qui m'a t communiqu comme chose
trs-connue. L'on y remarquera le peu d'accord qu'il y a entre les
lieues et les heures, et la trivialit des dnominations canadiennes,
indice du caractre et des moeurs des gens qui les ont imposes.


_Itinraire du Poste-Vincennes  Kaskaskias._

                                              lieues ou heures

  Jusqu'au ruisseau _Ombra_                      3      2
  De l  l'Orme au milieu d'une prairie         4-1/2  3
  De l  la rivire du Chat                     4-1/2  3
  De l au Joug                                  5      3
  A la Saline                                    2      1-1/2
  Au poteau de l'Esclave                         5      3
  A la grosse Pointe                             5      2-1/2
  A la Cafetire                                 4      2
  A l'corce jaune                               5      3
  A la Pointe au Noyer (un joli ruisseau)        5      2-1/2

  Aprs ce ruisseau est une chausse dtruite
  de castors: on prend  un carrefour le
  sentier gauche qui abrge; mais l'on est
  sans eau pendant cinq lieues; on rejoint 
  la pointe aux Fesses.

  De la Pointe au Noyer  la Chausse            1-1/2  1
  Au Fevier                                      4      2
  A la Pointe aux Fesses                         5      3
  A la prairie du Trou                           5      3
  A la Grande Cte                               5      3
  A l'pronier                                   4      2
  Au Kas                                         6      4
                                                ---    ---
                                                73-1/2 43-1/2


[171] Par exemple, au _Fort Dtroit_, le caractre ne diffre pas de
celui que je viens de citer; et lorsque j'y passai en septembre suivant,
le plus grand nombre des Franais parlait de se retirer sur le terrain
_du Roi_ (_Georges_), plutt que de se former au rgime _municipal_ et
laborieux des Amricains.

[172] Les Amricains, d'aprs les Anglais, dsignent les Sauvages par le
nom d'_Indian_, qu'ils prononcent presque _indigne_: et ils feraient
mieux de s'en tenir  ce dernier terme; car il est bizarre d'avoir donn
le nom des habitants de l'Indus d'abord  ceux de l'Amazone, puis de
toute l'Amrique; et cela par suite de la mprise de l'un des premiers
navigateurs portugais, qui, voulant se rendre dans l'Inde, s'carta si
fort  l'ouest, qu'il se trouva au Brsil,  qui, pour se consoler, il
donna le nom d'_Inde occidentale_.

[173] Les Sauvages appellent _peau rouge_ celle de daim, dont la chasse
tombe en juillet et aot.

[174] En Anglais, _leguins_ (_jambires_): les chaussons s'appellent
_mocassons_.

[175] Voyez la cinquime sance de mes leons d'histoire professes 
l'cole normale, imprimes sparment in-8 1821, chez Bossange frres.

[176] Vulgairement appels les _Quakers_, socit dont on a peut-tre
trop dit de bien en Europe, et trop de mal aux tats-Unis ( cause des
Ngres), mais qui, tout bien considr, me parat la secte religieuse
dont la morale thorique et pratique est la plus favorable 
l'amlioration de la socit et de la condition humaine en gnral. L'on
peut dire que tout ce qu'il y a de bons tablissements de bienfaisance,
de bons rglements administratifs en Pensylvanie, est son ouvrage; et il
ne lui manque que d'introduire dans son plan d'ducation plus de
connaissances physiques, pour mriter d'tre l'_glise_ de tous les
hommes raisonnables. Comment des _dvts_ peuvent-ils appeler _profane_
l'tude des ouvrages _de Dieu_?

[177] Tel est le capitaine Carver, voyageur en 1768, dont nous avons une
bonne traduction en 1784, un vol. in-8. L'auteur parat avoir t un
peu crdule et trs-vaniteux; mais malgr son penchant pour les
sauvages, qui avaient flatt sa vanit, on voit dans ses rcits de la
droiture et de la bonne foi. Les aveux qu'il fait de son peu
d'instruction, et de son incapacit  rdiger une grammaire et un
dictionnaire sauvage, me font beaucoup douter qu'il soit le rdacteur de
son ouvrage, et je pense que ce service lui a t rendu par son diteur,
comme il est arriv chez nous  un autre voyageur connu.

Un second voyageur est Jean Long, Anglais, commis et facteur pendant
vingt ans dans la traite des pelleteries du Canada: il a publi ses
voyages in-4 en 1791: ils ont t traduits et publis in-8 en 1793. Il
est fcheux que le traducteur se soit permis de supprimer les
vocabulaires pour quelque conomie de librairie. Cet ouvrage mrite
rimpression avec corrections, car il est le plus fidle tableau que je
connaisse de la vie et des moeurs des sauvages et des trafiquants
canadiens.

Un troisime est Bernard Romans, dont j'ai assez parl.

Un quatrime est Umfreville que j'ai fait connatre. Je ne parle point
du livre d'Adair sur les Creeks et les Chrokis, parce que,  quelques
faits vrais, il a ml une foule de faits altrs ou faux, dans
l'intention de prouver que les sauvages descendent des juifs. Cette
extravagante ide, qui d'ailleurs, lui est commune avec plusieurs
missionnaires, ne l'a conduit qu' faire envisager sous un faux jour
tout ce qui appartient aux sauvages. Ce n'est qu'avec de saines notions
sur la nature de l'entendement humain, sur sa marche, et sur tous les
principes qui gouvernent et modifient l'homme de la nature, que l'on
peut bien tudier et suivre l'histoire des nations.

[178] Le ngre aussi; mais il noircit dans les 24 heures.

[179] C'est ce que dit Oldmixon, tom. I, pag. 286.

[180] Chaque jour de nouveaux faits, en apparence bizarres, viennent
fournir de nouveaux moyens de solution; l'un des plus remarquables est
le cas du Ngre virginien, appel _Henry Moss_ originaire du Congo,
troisime gnration; lequel, dans l'espace de six  sept ans, est
devenu _homme blanc_,  cheveux longs, lisses et chtains, comme un
Europen: c'est lui dont Liancourt parle tome V, page 124. J'ai vu un
procs verbal authentique de sa transmutation de peau.

[181] Le _k_ est jota; et le _th_ a la valeur anglaise.

[182] C'est ainsi qu'ils dsignent les missionnaires.

[183] Aussi percent-elles si facilement aux enfants, qu'ils n'prouvent
jamais de maux de dents.

[184] Pendant treize mois que j'ai passs en Corse, j'eus la note
certaine de cent onze assassinats de guet-apens par effet de ces
_vindettes_, ou vengeances de talion: sous le gouvernement gnois, il y
en a eu jusqu' neuf cents par an. _Quel gouvernement! et quel peuple!_

[185] Il est curieux d'observer que ces vieillards raisonnent
prcisment comme le coryphe des politiques italiens. (Machiavelli),
qui, dans ses Commentaires sur les dcades de Tite-Live, lib. 3, chap.
1er, prescrit galement pour restaurer les tats, de ramener leurs
institutions civiles et religieuses  leur origine. Le paradoxe est
palpable dans le cas prsent. Aujourd'hui, que je relis cet crivain, je
trouve que la plupart de ses principes, s'ils taient bien analyss, le
laisseraient beaucoup au-dessous de sa rputation de savoir et
d'habilet.

[186] Voyez le Discours sur l'origine de l'ingalit des conditions.

[187] Ce que j'avance ici se fonde sur des petits faits
trs-intressants dans l'histoire des grandes choses; je les tiens de
deux tmoins dignes de confiance, feu M. le baron d'_Holbach_ et M.
_Naigeon_, membre actuel de l'Institut. Dans le temps o l'acadmie de
Dijon proposa son prix trop clbre, Diderot tait dtenu au chteau de
Vincennes pour sa lettre _sur les Aveugles_. Rousseau allait le voir
quelquefois: dans l'une de ses visites, il lui montre l'annonce du prix.
Ce sujet, dit-il, est piquant, j'ai envie de concourir.--Fort bien,
reprit Diderot; mais dans quel sens prendrez-vous la question? Dans son
sens, reprit Rousseau; est-ce qu'elle peut en avoir deux? Les sciences
et les arts peuvent-ils avoir d'autre effet que de concourir  la
prosprit des tats?--Eh bien! reprit Diderot, vous serez un _enfonceur
de portes ouvertes_. (Ce furent ses propres termes). Il serait bien plus
piquant de soutenir l'inverse. Rousseau part frapp de cette ide,
compose dans ce sens, et est couronn par l'_acadmie de province_.
Quelque temps aprs d'Holbach et Diderot se promenant au Cours-la-Reine,
rencontrent Rousseau, l'abordent, le complimentent sur _son tour de
force_, et Rousseau plaisante avec eux du succs de son paradoxe et de
la _bonhomie_ des acadmiciens. Les critiques et les contradictions
survinrent: Rousseau en fut irrit: d'Holbach et Diderot, compagnons
habituels de promenade, le rencontrent encore aux Tuileries: la question
revient sur le tapis, et ils sont tonns de trouver Rousseau tellement
aigri et chang d'opinion, qu'il soutient srieusement avec la vhmence
de son caractre, comme _vrit_, ce qu'il avait d'abord trait lui-mme
de plaisanterie. D'Holbach en fut frapp, et dit  Diderot: _Mon ami,
cet homme, dans son premier ouvrage, fera marcher l'homme  quatre
pattes_; et la prophtie ne fut que trop vraie.--Ainsi voil le point de
dpart du systme de l'homme qui a affich pour devise: _Vitam impendere
vero_; et cet homme aujourd'hui trouve des sectateurs tellement voisins
du fanatisme, qu'ils enverraient volontiers  Vincennes ceux qui
n'admirent pas les _Confessions_.

[188]

  Ceci nous mne  valuer d'une manire probable la
  population de tout ce continent. Les tats-Unis
  sont connus pour une quotit de                    5,215,000

  Les Espagnols admettent le Mexique pour une
  population totale de                               3,000,000

  Le Canada, en 1798, comptait 197,000, supposons      200,000

  La Louisiane haute et basse ne peut s'admettre
  pour plus de                                          40,000

  Les deux Florides,  peu prs mme nombre,
  ci                                                    40,000

  Les Creeks, Chactas, Chicasaws, qui ont 8,000
  guerriers, total                                      24,000

  Tous les sauvages de la Wabash et de Michigan,
  au plus                                               15,000

  La masse de tous les autres sauvages de tout le
  continent jusqu' la mer glaciale et  la mer de
  Nouthka-Sund                                         600,000

                                                    ----------
                                          Total      9,134,000

Ainsi l'Amrique-nord n'excde que trs-peu neuf millions, et l'on peut
compter que le dernier article des sauvages est forc peut-tre de
moiti.

  L'Amrique-sud ne parat pas atteindre mme ce nombre.
  Les Espagnols instruits n'valuent toutes leurs possessions dans
  cette partie, savoir: Prou, Chili, Paraguay, Plata, mme
  Caracas, qu' une population de quatre millions
  d'ames                                             4,000,000

  Les Indiens non soumis n'y sont pas compris.
  Le Brsil compte 500,000 Portugais et 600,000
  Ngres                                             1,100,000
                                                     ---------
                                          Total      5,100,000

  Les Indiens non soumis ne peuvent gure s'valuer
  avec prcision; mais  raison de leur
  territoire, ils ne sauraient galer la moiti des
  blancs; je ne les compte que pour                  1,000,000

  Les colonies des Antilles et de l'isthme de Panama,
  ne passent pas                                     1,800,000

  La Guyanne hollandaise et franaise ne comportent
  pas plus de                                           75,000
                                                     ---------
                                          Total      7,975,000

Voil environ 8,000,000: supposons-en 10, il n'en est pas moins vrai que
les deux Amriques runies ne sauraient arriver  plus de 20,000,000.

Ce calcul diffre beaucoup de ceux de mon honorable confrre de
l'Institut M. Lalande, astronome, qui, dans l'annuaire des annes VIII
et IX, comptait 180,000,000 d'habitants dans le nouveau monde: il est
vrai que dans les annes IX et X il s'est subitement rduit 
90,000,000, c'est--dire  la moiti. Enfin, cette anne (XII) je le
trouve rang  l'valuation que j'tablis, et que lui ont communique
des amis intermdiaires, membres du bureau des longitudes. Il devra
faire une opration semblable sur les 580,000,000 qu'il donne  l'Asie:
sans doute il compte la Chine pour deux ou trois cents millions, comme
on nous l'a dit depuis quelques annes. Mais dans le dnombrement que
publirent les Anglais l'an dernier, la population des campagnes ne
s'lve qu' 55 millions. En supposant que celle des villes soit gale,
ce qui est beaucoup supposer, ce serait 110 millions, et par comparaison
 l'Europe, cet empire ne saurait excder

                                                        ttes.
                                                     120,000,000

  La Perse, selon Olivier, n'a que                     3,000,000

  En dtaillant toute la Turquie d'Asie, je ne
  puis trouver plus de                                11,000,000

  Et je ne crois pas que l'Asie entire en contienne
  plus de                                            240,000,000

  L'Europe est bien connue pour 140  142 millions,
  ci                                                 142,000,000

  L'Afrique, y compris l'Egypte, ne peut gure
  excder l'Amrique; mais supposons                  30,000,000

  Enfin pour les les de la mer du Sud, la
  Nouvelle-Guine, etc., admettons (et c'est
  trop)                                                5,000,000

Nous avons pour tout le globe un total de 437,000,000 et l'on ne saurait
arriver  500,000,000.

Il n'est pas tonnant que l'on se trompe beaucoup en calculs de
population dans les pays non civiliss, puisque chez nous-mmes, nous
avons des exemples d'_erreurs inconcevables_; par exemple: jusqu'en 1792
la Corse ne comptait que 158,000 habitants, comme je l'ai vu port sur
les tats du directoire _ Cort_: aujourd'hui la Corse figure dans tous
nos tableaux officiels pour 230,000. On demandera comment cela se trouve
possible; le voici: en 1793, des _Patriotes corses_ trouvrent utile
d'avoir deux dpartements au lieu d'un, afin d'avoir doubles salaires de
toute espce, le tout pay par la France. L'on donna au dpartement de
_Golo_ l'ancien nombre total de 158,000; et l'on ajouta au dpartement
de _Liamn_ les 72,000 ttes qu'il pouvait avoir, quoique dja
comprises dans le nombre premier; et la Corse, en un matin, acquit un
tiers de plus d'habitants, quoique bien certainement ils soient diminus
depuis 1790; et voil pourtant un compte officiel sans rclamation.

[190] C'est  la mme cause qu'il faut attribuer la pauvret et la
grossiret du peuple de _nos landes de Bretagne_. En Angleterre et en
cosse, M. le chevalier Sinclair en a si bien dvelopp les nombreux
inconvnients, qu'il me suffit d'indiquer au lecteur ses Mmoires sur
les _biens communaux_; mais j'ajouterai, quant aux Corses, que de cette
mme source drive chez eux la frquence des assassinats de guet-apens,
attendu que les campagnes tant dsertes, les assassins sont encourags
par l'absence de tout tmoin.--En mditant sur les moyens de civiliser
cette le et les autres pays de la Mditerrane, qui sont dans un cas
analogue ou semblable, je me suis convaincu que la premire loi doit
tre partout l'abolition de ces _communaux_. Une seconde loi non moins
indispensable, quoique moins vidente, devrait tre une loi, qui, pour
empcher la concentration des terres dans quelques familles, fixerait,
comme  Sparte, un nombre d'hritages indivisibles et non cumulables
dans une mme main; en sorte qu'il y aurait autant de propritaires,
cultivateurs aiss, qu'il y aurait de ces hritages. Les petits pays ne
peuvent pas se gouverner comme les grands; l'quilibre y est trop
variable. Notre coutume de Bretagne avait un _usement_ semblable dans
les domaines _congables_ des pays de Cornouailles et de Rohan; ces
domaines passaient toujours au plus jeune des fils; les enfants ans
recevaient seulement quelque lgitime, comme tant plus en tat de se
faire un autre tablissement; et les cantons o cette loi avait lieu ont
t les mieux cultivs. La Corse pourrait nourrir 30,000 semblables
familles, aises et industrieuses; elle n'en a pas davantage qui sont
presque toutes pauvres et indolentes. Or, sans aisance, point de
lumires, point d'agriculture, point d'industrie, point de caractre
individuel ni national.--Peut-tre est-ce pour tout cela que _Pascal
Paoli_,  l'imitation des Gnois, n'a jamais rien chang aux anciens
usages.

[191] Ds 1790 ayant pressenti les consquences qu'auraient sur nos
colonies les principes et surtout la conduite de quelques amis des
noirs, je conus que ce pourrait tre une entreprise d'un grand avantage
public et priv d'tablir dans la Mditerrane la culture des
productions du Tropique; et parce que plusieurs plages de Corse sont
assez chaudes pour nourrir en pleine terre des orangers de 20 pieds de
hauteur, des bananiers, des dattiers; et que des chantillons de coton,
de canne  sucre et de caf, y avaient dja russi, je conus le projet
d'y cultiver ces denres, et de susciter par mon exemple ce genre
d'industrie. Pour cet effet, j'achetai en 1792 un local trs-favorable,
appel le _domaine de la Confina_, prs d'Ajaccio. Je comptais que
_Pascal Paoli_, trait avec tant de confiance et de gnrosit,
n'emploierait sa vieillesse qu' maintenir la paix du pays et  le
garantir des secousses du reste de la France. Malheureusement les hommes
sont des machines d'habitude, qui, dans leur vieillesse, rptent comme
des automates les premiers mouvements qui les ont animes. _Paoli_
revint  tous ses anciens projets de domination personnelle, de
principaut de famille, et  sa manie de s'asseoir dans un trne qu'il
avait fait dresser ds 1768, et dont on m'a montr  Cort des restes de
crpines attachs  des embrasures de plancher. D'aprs ce systme,
chassant les Franais par les Anglais, pour chasser ensuite les Anglais
par les Corses, puis soumettre les Corses par son parti et sa parent,
il me mit dans la ncessit de tout quitter; et par cette amiti
(_d'homme d'tat_), dont il m'avait tant de fois donn l'assurance, il
mit  l'encan le domaine de mes _Petites-Indes_.... Mais le sort a t
plus juste:  son tour, ce grand politique italien se trouva du et
chass comme un crdule Franais, et son exemple a confirm l'axiome de
ces moralistes, aujourd'hui vainement dcris, qui disent que les
machiavlistes,  force de tromper les autres, se trompent eux-mmes, et
qu'il ne manque aux fripons que de vieillir pour tre toujours dupes de
leur friponnerie. J'ai, depuis, revendu mon domaine avec peu de perte
(il est aux mains du cardinal _Fesch_), et je doute fort que _Paoli_
trouvt aucun homme d'honneur en France ou en Angleterre qui voult
acheter pour aucun prix le seul bien qui lui reste, aprs la pension du
roi d'Angleterre, _la place de son nom dans l'histoire_.

[192] Voyez _Carver_, chap. IX; _Jean Long_, fin du chap. VIII et chap.
IX; _Lahontan_, _Adair_, etc.

[193] Les mdecins et les chirurgiens des hpitaux militaires ont
souvent occasion d'observer que des patients qui, dans un tat calme
d'esprit et de sens, auraient jet des cris de douleur dans les
amputations et autres oprations, montrent au contraire de la fermet
s'ils sont prpars d'une certaine manire: cette manire consiste  les
_piquer_, comme l'on dit, d'_amour-propre_ et d'_honneur_;  prtendre
d'abord avec mnagement, puis avec contradiction irritante, qu'ils ne
sont pas en tat de supporter l'opration sans crier: il arrive presque
toujours que cette irritation morale et physique tablit un tat
d'orgasme par lequel ils supportent la douleur avec une fermet qui
autrement leur et manqu. Dire ce qui se passe alors dans le systme
nerveux et dans la circulation sanguine, est un des lments du
problme.

[194] Tous ceux qui mnent la vie des bois finissent par n'aimer que la
graisse des viandes.--La partie maigre passe trop vite dans l'estomac:
par cette raison, les _traitants_ canadiens l'appellent _viande-pain_.
J'ai moi-mme fait l'exprience de ce got, et comme eux j'en tais au
point de prfrer un morceau d'ours  une aile de dinde.

[195] Voyez dans le bel ouvrage de M. _Denon_ le haut degr de got, de
luxe, de perfection, o taient parvenus les arts de cette Thbes, dja
ensevelie dans la nuit de l'histoire quand il n'tait pas encore
question de la Grce ni de l'Italie.

[196] Voyez les _Ruines. Gnalogie des ides religieuses_: les
missionnaires chrtiens, catholiques, protestants, moraves, se sont
donn beaucoup de soins pour _convertir_ les sauvages: la socit des
Jsuites, par ses manires insinuantes, avait mieux russi  les
soumettre  des pratiques extrieures; mais le bon sens grossier de ces
hommes n'a jamais pu se plier ou s'ouvrir  la croyance des dogmes
incomprhensibles; ils allaient  office et disaient le chapelet
uniquement afin d'avoir le verre d'eau-de-vie et le pain qu'on leur
distribuait, et dont le don favorisait leur paresse. Je n'ai jamais ou
citer aux tats-Unis l'exemple d'un seul sauvage rellement chrtien;
aussi lorsque chez nous un auteur prconis a fond l'intrt d'un roman
rcent sur la _dvotion_ presque _monacale_ d'une _Sqwa_ ou _fille
sauvagesse_, il a manqu  la rgle des vraisemblances, de laquelle nat
cet intrt: mais s'il n'a eu en vue que de plaire  un parti et
d'arriver  un but, il a parfaitement russi; et c'est particulirement
le cas de dire: _Tout chemin mne  Rome_.

[197] Voyage en Syrie.

[198] Premire Partie, in-8, 76 pages, _Philadelphie_, 1787 Voyez la
page 30.

[199] Voyez _New Views on the origin of the tribes and nations of
America_, 1 vol. in-8, _Philadelphia_, 1798.

[200] Ce travail, dont l'ide vraiment philosophique a pour but
d'claircir et de diminuer la confusion _Babelique_ des langues, a t
imprim en _caractres russes_: me serait-il permis d'observer que ce
moyen d'excution est contradictoire  l'intention? Les caractres
russes sont borns  une nation peu riche en livres, peu avance en
science: les caractres dit Romains, sont devenus ceux de toute
l'Europe; ils sont prts  devenir les seuls en Allemagne, et le seront
dans toute l'Amrique; les Russes ne prtendent srement pas les
supplanter. N'et-il pas t, ne serait-il pas encore plus convenable
aujourd'hui que les Russes les adoptassent, et se runissent  la grande
masse, en faisant pour les prononciations qui leur sont particulires,
une opration semblable  celle que le gouvernement franais vient de
faire pour les alphabets arabe, turk et persan; c'est--dire, en leur
adaptant des lettres galement particulires? ils s'pargneraient bien
des frais et des difficults.

[201] __ vaut notre __, c'est--dire, _e_ long.

[202] En _Delaware_, Lenno.

En _Chipw_, Lenuis.

En _Chaoni_, Linni.

Pourquoi les anciens sauvages de la Grce s'appelaient-ils _Hellnes_?
et une tribu tartare _Alani_?

[203] Il n'appartient qu' des habitants du Nord de classer dans une
mme famille les ides de sommeil, mort et froid.

[204] Le _p_ commence en gnral tous les mots qui dsignent _beau_ et
_bon_, l'_m_ au contraire, tous les mots qui dsignent _mauvais_ et
_laid_.

[205] Ils appellent l'abeille, la _mouche_ qui fait le _doux_; ils
disent qu'elle est _trangre_, et qu'elle a prcd d'un an les
colons.... Amohouia se dit de tout le genre; Houzou-amohouia, _mouche
jaune_, veut dire un frelon.








End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, vol. IV; Tableau du climat et
du sol des tats-Unis d'Amrique, by Constantin-Franois de Chasseboe Volney

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phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
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  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
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1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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