The Project Gutenberg EBook of Voyage en Orient, by Grard de Nerval

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Title: Voyage en Orient
       Volume 1: Les femmes de Caire - Druses et Maronites

Author: Grard de Nerval

Release Date: September 22, 2014 [EBook #46931]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VOYAGE EN ORIENT

PAR

GRARD DE NERVAL


I

LES FEMMES DU CAIRE--DRUSES ET MARONITES

SEULE DITION COMPLTE


PARIS

CALMANN LVY, DITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

3, RUE AUBER, 3

1884


(OEUVRES COMPLTES DE GRARD DE NERVAL II)




VOYAGE EN ORIENT




INTRODUCTION

A UN AMI



I--L'ARCHIPEL


Nous avions quitt Malte depuis deux jours, et aucune terre nouvelle
n'apparaissait  l'horizon. Des colombes--venues peut-tre du mont
ryx--avaient pris passage avec nous pour Cythre ou pour Chypre, et
reposaient, la nuit, sur les vergues et dans les hunes.

Le temps tait beau, la mer calme, et l'on nous avait promis qu'au
matin du troisime jour, nous pourrions apercevoir les ctes de More.
Faut-il l'avouer? l'aspect de ces les, rduites  leurs seuls rochers,
dpouilles par des vents terribles du peu de terre sablonneuse qui
leur restt depuis des sicles, ne rpond gure  l'ide que j'en avais
encore hier en m'veillant. Pourtant, j'tais sur le pont ds cinq
heures, cherchant la terre absente, piant,  quelque bord de cette
roue d'un bleu sombre que tracent les eaux sous la coupole azure du
ciel, attendant la vue du Taygte lointain comme l'apparition d'un
dieu. L'horizon tait obscur encore; mais l'toile du matin rayonnait
d'un feu clair dont la mer tait sillonne. Les roues du navire
chassaient l'cume clatante, qui laissait bien loin derrire nous sa
longue trane de phosphore. Au del de cette mer, disait Corinne
en se tournant vers l'Adriatique, il y a la Grce.... Cette ide ne
suffit-elle pas pour mouvoir? Et moi, plus heureux qu'elle, plus
heureux que Winckelmann, qui la rva toute sa vie, et que le moderne
Anacron, qui voudrait y mourir,--j'allais la voir enfin, lumineuse,
sortir des eaux avec le soleil!

Je l'ai vue ainsi, je l'ai vue, ma journe a commenc comme un chant
d'Homre! C'tait vraiment l'Aurore aux doigts de rose qui m'ouvrait
les portes de l'Orient! Et ne parlons plus des aurores de nos pays, la
desse ne va pas si loin. Ce que nous autres barbares appelons l'aube
ou le point du jour, n'est qu'un ple reflet, terni par l'atmosphre
impure de nos climats dshrits. Voyez dj, de cette ligne ardente
qui s'largit sur le cercle des eaux, partir des rayons roses panouis
en gerbe, et ravivant l'azur de l'air qui plus haut reste sombre
encore. Ne dirait-on pas que le front d'une desse et ses bras tendus
soulvent peu  peu le voile des nuits tincelant d'toiles? Elle
vient, elle approche, elle glisse amoureusement sur les flots divins
qui ont donn le jour  Cythre.... Mais que dis-je! devant nous,
l-bas,  l'horizon, cette cte vermeille, ces collines empourpres
qui semblent des nuages, c'est l'le mme de Vnus, c'est l'antique
Cythre aux rochers de porphyre: [Greek: Kythr porphyroussa]....
Aujourd'hui, cette le s'appelle Crigo, et appartient aux Anglais.

Voil mon rve ... et voici mon rveil! Le ciel et la mer sont toujours
l; le ciel d'Orient, la mer d'Ionie se donnent chaque matin le saint
baiser d'amour; mais la terre est morte, morte sous la main de l'homme,
et les dieux se sont envols!

Je t'apprendrai la vrit sur les oracles de Delphes et de Claros,
disait Apollon  son prtre. Autrefois, il sortit du sein de la terre
et des bois une infinit d'oracles et des exhalaisons qui inspiraient
des fureurs divines. Mais la terre, par les changements continuels que
le temps amne, a repris et fait rentrer en elle fontaines, exhalaisons
et oracles. Voil ce qu'a rapport Porphyre, selon Eusbe.

Ainsi les dieux s'teignent eux-mmes ou quittent la terre, vers qui
l'amour des hommes ne les appelle plus! Leurs bocages ont t coups,
leurs sources taries, leurs sanctuaires profans; par o leur serait-il
possible de se manifester encore? O Vnus Uranie! reine de cette le et
de cette montagne, d'o tes traits menaaient le monde; Vnus Arme!
qui rgnas depuis au Capitole, o j'ai salu (dans le muse) ta statue
encore debout, pourquoi n'ai-je pas le courage de croire en toi et
de t'invoquer, desse! comme l'ont fait si longtemps nos pres, avec
ferveur et simplicit? N'es-tu pas la source de tout amour et de toute
noble ambition, la seconde des mres saintes qui trnent au centre
du monde, gardant et protgeant les types ternels des femmes cres
contre le double effort de la mort qui les change, ou du nant qui les
attire?... Mais vous tes l toutes encore, sur vos astres tincelants;
l'homme est forc de vous reconnatre au ciel, et la science de vous
nommer. O vous, les trois grandes desses, pardonnez-vous  la terre
ingrate d'avoir oubli vos autels?

Pour rentrer dans la prose, il faut avouer que Cythre n'a conserv,
de toutes ses beauts, que ses rocs de porphyre, aussi tristes  voir
que de simples rochers de grs. Pas un arbre sur la cte que nous avons
suivie, pas une rose, hlas! pas un coquillage le long de ce bord o
les nrides avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais les
bergers et les bergres de Watteau, leurs navires orns de guirlandes
abordant des rives fleuries; je rvais ces folles bandes de plerins
d'amour aux manteaux de satin changeant.... Je n'ai aperu qu'un
gentleman qui tirait aux bcasses et aux pigeons, et des soldats
cossais blonds et rveurs, cherchant peut-tre  l'horizon les
brouillards de leur patrie.

Nous nous arrtmes bientt au port San-Nicolo,  la pointe orientale
de l'le, vis--vis du cap Saint-Ange, qu'on apercevait  quatre
lieues en mer. Le peu de dure de notre sjour n'a permis  personne
de visiter Capsali, la capitale de l'le; mais on apercevait au midi
le rocher qui domine la ville, et d'o l'on peut dcouvrir toute la
surface de Crigo, ainsi qu'une partie de la More, et les ctes mmes
de Candie quand le temps est pur. C'est sur cette hauteur, couronne
aujourd'hui d'un chteau militaire, que s'levait le temple de Vnus
Cleste. La desse tait vtue en guerrire, arme d'un javelot, et
semblait dominer la mer et garder les destins de l'archipel grec connue
ces figures cabalistiques des contes arabes, qu'il faut abattre pour
dtruire le charme attach  leur prsence. Les Romains, issus de
Vnus par leur aeul ne, purent seuls enlever de ce rocher superbe
sa statue de bois de myrte, dont les contours puissants, draps de
voiles symboliques, rappelaient l'art primitif des Plasges. C'tait
bien la grande desse gnratrice, Aphrodite Mlnia ou la Noire,
portant sur la tte le _polos_ hiratique, ayant les fers aux pieds,
comme enchane par force aux destins de la Grce, qui avait vaincu sa
chre Troie.... Les Romains la transportrent au Capitole, et bientt
la Grce, trange retour des destines! appartint aux descendants
rgnrs des vaincus d'Ilion.

Qui cependant reconnatrait, dans la statue cosmogonique que nous
venons de dcrire, la Vnus frivole des potes, la mre des Amours,
l'pouse lgre du boiteux Vulcain?

On l'appelait la prvoyante, la victorieuse, la dominatrice des
mers,--Euploea, Pontia;--Apostrophia, qui dtourne des passions
criminelles; et encore, l'ane des Parques, sombre idalisation. Aux
deux cots de l'idole peinte et dore, se tenaient les deux amours
ros et Antros, consacrant  leur mre des pavots et des grenades.
Le symbole qui la distinguait des autres desses tait le croissant
surmont d'une toile  huit rayons; ce signe, brod sur la pourpre,
rgne encore sur l'Orient, mais c'est bien chez ceux qui l'arborent que
Vnus a toujours le voile sur la tte et les chanes aux pieds.

Voil quelle tait l'austre desse adore  Sparte,  Corinthe et dans
une partie de Cythre aux pres rochers; celle-l tait bien la fille
des mres fcondes par le sang divin d'Uranus, et se dgageant froide
encore des flancs engourdis de la nature et du chaos.

L'autre Vnus--car beaucoup de potes et de philosophes,
particulirement Platon, reconnaissaient deux Vnus diffrentes--tait
la fille de Jupiter et de Dione; on l'appelait Vnus Populaire, et
elle avait, dans une autre partie de l'le de Cythre, des autels et
des sectateurs tout diffrents de ceux de Vnus Uranie. Les potes ont
pu s'occuper librement de celle-l, qui n'tait point, comme l'autre,
protge par les lois, d'une thogonie svre, et ils lui prtrent
toutes leurs fantaisies galantes, qui nous ont transmis une trs-fausse
image du culte srieux des paens. Que dirait-on dans l'avenir des
mystres du catholicisme, si l'on tait rduit  les juger au travers
des interprtations ironiques de Voltaire ou de Parny? Lucien, Ovide,
Apule, appartiennent  des poques non moins sceptiques, et ont seuls
influ sur nos esprits superficiels, peu curieux d'tudier les vieux
pomes cosmogoniques drivs des sources chaldennes ou syriaques.




II--LA MESSE DE VNUS


L'_Hypnrotomachie_ nous donne quelques dtails curieux sur le culte
de la Vnus Cleste dans l'le de Cythre, et, sans admettre comme une
autorit ce livre o l'imagination a color bien des pages, on peut y
rencontrer souvent le rsultat d'tudes ou d'impressions fidles.

Deux amants, Polyphile et Polia, se prparent au plerinage de Cythre.

Ils se rendent sur la rive de la mer, au temple somptueux de Vnus
Physiso? L, des prtresses, diriges par une _prieuse_ mitre,
adressent d'abord pour eux des oraisons aux dieux Foricule, Limentin,
et  la desse Cardina. Les religieuses taient vtues d'carlate,
et portaient, en outre, des surplis de coton clair un peu plus
courts; leurs cheveux pendaient sur leurs paules. La premire tenait
le livre des crmonies; la seconde, une aumusse de fine soie; les
autres, une chsse d'or, le _ccespite_ ou couteau du sacrifice, et le
prfricule, ou vase de libation; la septime portait une mitre d'or
avec ses pendants; une plus petite tenait un cierge de cire vierge;
toutes taient couronnes de fleurs. L'aumusse que portait la prieuse
s'attachait devant le front  un fermoir d'or incrust d'une ananchite,
pierre talismanique par laquelle on voquait les figures des dieux.

La prieuse fit approcher les amants d'une citerne situe au milieu du
temple, et en ouvrit le couvercle avec une clef d'or; puis, en lisant
dans le saint livre  la clart du cierge, elle bnit l'huile sacre,
et la rpandit dans la citerne; ensuite elle prit le cierge, et en fit
tourner le flambeau prs de l'ouverture, disant  Polia: Ma fille, que
demandez-vous?--Madame, dit-elle, je demande grce pour celui qui est
avec moi, et dsire que nous puissions aller ensemble au royaume de
la grande Mre divine pour boire en sa sainte fontaine. Sur quoi, la
prieuse, se tournant vers Polyphile, lui fit une demande pareille, et
l'engagea  plonger tout  fait le flambeau dans la citerne. Ensuite
elle attacha avec une cordelle le vase nomm _lpaste_, qu'elle fit
descendre jusqu' l'eau sainte, et en puisa pour la faire boire 
Polia. Enfin, elle referma la citerne, et adjura la desse d'tre
favorable aux deux amants.

Aprs ces crmonies, les prtresses se rendirent dans une sorte
de sacristie ronde, o l'on apporta deux cygnes blancs et un vase
plein d'eau marine, ensuite deux tourterelles attaches sur une
corbeille garnie de coquilles et de roses, qu'on posa sur la table
des sacrifices; les jeunes filles s'agenouillrent autour de l'autel,
et invoqurent les trs-saintes Grces, Aglaa, Thalia et Euphrosine,
ministres de Cythre, les priant de quitter la fontaine Acidale, qui
est  Orchomne, en Botie, et o elles font rsidence, et, comme
Grces divines, de venir accepter la profession religieuse faite 
leur matresse en leur nom.

Aprs cette invocation, Polia s'approcha de l'autel couvert d'aromates
et de parfums, y mit le feu elle-mme, et alimenta la flamme de
branches de myrte sch. Ensuite elle dut poser dessus les deux
tourterelles, frappes du couteau ccespite, et plumes sur la table
d'anclabre, le sang tant mis  part dans un vaisseau sacr. Alors
commena le divin service, entonn par une _chantresse_,  laquelle les
autres rpondaient; deux jeunes religieuses places devant la prieuse
accompagnaient l'office avec des fltes lydiennes en ton lydien naturel.

Chacune des prtresses portait un rameau de myrte, et, chantant
d'accord avec les fltes, elles dansaient autour de l'autel pendant que
le sacrifice se consumait.

Je viens de rsumer,  l'intention des artistes, les principaux dtails
de cette sorte de messe de Vnus.

Nous verrons quelles autres crmonies se faisaient  Cythre mme,
dans ce royaume de la matresse du monde,--[Greek: Kypoia Kythpeioon
kai eanthou kosmou],--aujourd'hui possd par cette autre dominatrice
charmante, la reine Victoria.




III--LE SONGE DE POLYPHILE


Je suis loin de vouloir citer Polyphile comme une autorit
scientifique; Polyphile, c'est--dire Francesco Colonna, a beaucoup
cd sans doute aux ides et aux visions de son temps; mais cela
n'empche pas qu'il n'ait puis certaines parties de son livre aux
bonnes sources grecques et latines, et je pouvais faire de mme, mais
j'ai mieux aim le citer.

Que Polyphile et Polia, ces saints martyrs d'amour, me pardonnent de
toucher  leur mmoire! le hasard--s'il est un hasard--a remis en mes
mains leur histoire mystique, et j'ignorais  cette heure-l mme qu'un
savant plus pote, un pote plus savant que moi avait fait reluire sur
ces pages le dernier clat du gnie que reclait son front pench. Il
fut comme eux un des plus fidles aptres de l'amour pur ... et, parmi
nous, l'un des derniers.

Reois aussi ce souvenir d'un de tes amis inconnus, bon Nodier, belle
me divine, qui les immortalisais en mourant[1]! Comme toi, je croyais
en eux, et comme eux  l'amour cleste, dont Polia ranimait la flamme,
et dont Polyphile reconstruisait en ide le palais splendide sur les
rochers cythrens. Vous savez aujourd'hui quels sont les vrais dieux,
esprits doublement couronns: paens par le gnie, chrtiens par le
coeur!

Et moi qui vais descendre dans cette le sacre que Francesco a dcrite
sans l'avoir vue, ne suis-je pas toujours, hlas! le fils d'un sicle
dshrit d'illusions, qui a besoin de toucher pour croire, et de rver
le pass ... sur ses dbris? Il ne m'a pas suffi de mettre au tombeau
mes amours de chair et de cendre, pour bien m'assurer que c'est nous,
vivants, qui marchons dans un monde de fantmes.

Polyphile, plus sage, a connu la vraie Cythre pour ne l'avoir point
visite, et le vritable amour pour en avoir repouss l'image mortelle.
C'est une histoire touchante qu'il faut lire dans ce dernier livre de
Nodier, quand on n'a pas t  mme de la deviner sous les potiques
allgories du _Songe de Polyphile_.

Francesco Colonna, l'auteur de cet ouvrage, tait un pauvre peintre du
XVe sicle, qui s'prit d'un fol amour pour la princesse
Lucrtia Polia de Trvise. Orphelin recueilli par Giacopo Bellini,
pre du peintre plus illustre que nous connaissons, il n'osait lever
les yeux sur l'hritire d'une des plus grandes maisons de l'Italie.
Ce fut elle-mme qui, profitant des liberts d'une nuit de carnaval,
l'encouragea  tout lui dire et se montra touche de sa peine. C'est
une noble figure que Lucrtia Polia, soeur potique de Juliette, de
Lonore et de Bianca Capello. La distance des conditions rendait le
mariage impossible; l'autel du Christ ... du Dieu de l'galit!...
leur tait interdit; ils rvrent celui de dieux plus indulgents, ils
invoqurent l'antique ros et sa mre Aphrodite, et leurs hommages
allrent frapper des cieux lointains dsaccoutums de nos prires.

Ds lors, imitant les chastes amours des croyants de Vnus Uranie, ils
se promirent de vivre spars pendant la vie pour tre unis aprs la
mort, et, chose bizarre, ce fut sous les formes de la foi chrtienne
qu'ils accomplirent ce voeu paen. Crurent-ils voir dans la Vierge et
son fils l'antique symbole de la grande Mre divine et de l'enfant
cleste qui embrasent les coeurs? Osrent-ils pntrer  travers les
tnbres mystiques jusqu' la primitive Isis, au voile ternel, au
masque changeant, tenant d'une main la croix anse, et sur ses genoux
l'enfant Horus sauveur du monde?...

Aussi bien ces assimilations tranges taient alors de grande mode
en Italie. L'cole noplatonicienne de Florence triomphait du vieil
Aristote, et la thologie fodale s'ouvrait comme une noire corce
aux frais bourgeons de la renaissance philosophique qui florissait de
toutes parts. Francesco devint un moine, Lucrce une religieuse, et
chacun garda en son coeur la belle et pure image de l'autre, passant
les jours dans l'tude des philosophies et des religions antiques,
et les nuits  rver son bonheur futur et  le parer des dtails
splendides que lui rvlaient les vieux crivains de la Grce. O
double existence heureuse et bnie, si l'on en croit le livre de
leurs amours! quelquefois les ftes pompeuses du clerg italien les
rapprochaient dans une mme glise, le long des rues, sur les places o
se droulaient des processions solennelles, et seuls,  l'insu de la
foule, ils se saluaient d'un doux et mlancolique regard: Frre, il
faut mourir!--Soeur, il faut mourir! c'est--dire nous n'avons plus que
peu de temps  traner notre chane ... Ce sourire chang ne disait
que cela.

Cependant Polyphile crivait et lguait  l'admiration des amants
futurs la noble histoire de ces combats, de ces peines, de ces dlices.
Il peignait les nuits enchantes o, s'chappant de notre monde plein
de la loi d'un Dieu svre, il rejoignait en esprit la douce Polia
aux saintes demeures de Cythre. L'me fidle ne se faisait pas
attendre, et tout l'empire mythologique s'ouvrait  eux de ce moment.
Comme le hros d'un pome plus moderne et non moins sublime[2], ils
franchissaient dans leur double rve l'immensit de l'espace et des
temps; la mer Adriatique et la sombre Thessalie, o l'esprit du monde
ancien s'teignit aux champs de Pharsale! Les fontaines commenaient
 sourdre dans leurs grottes, les rivires redevenaient fleuves, les
sommets arides des monts se couronnaient de bois sacrs; le Pne
inondait de nouveau ses grves altres, et partout s'entendait le
travail sourd des Cabires et des Dactyles reconstruisant pour eux le
fantme d'un univers. L'toile de Vnus grandissait comme un soleil
magique et versait des rayons dors sur ces plages dsertes, que leurs
morts allaient repeupler; le faune s'veillait dans son antre, la
naade dans sa fontaine, et des bocages reverdis s'chappaient les
hamadryades. Ainsi la sainte aspiration de deux mes pures rendait pour
un instant au monde ses forces dchues et les esprits gardiens de son
antique fcondit.

C'est alors qu'avait lieu et se continuait nuit par nuit ce plerinage,
qui,  travers les plaines et les monts rajeunis de la Grce,
conduisait nos deux amants  tous les temples renomms de Vnus Cleste
et les faisait arriver enfin au principal sanctuaire de la desse,
 l'le de Cythre, o s'accomplissait l'union spirituelle des deux
religieux, Polyphile et Polia.

Le frre Francesco mourut le premier, ayant termin son plerinage
et son livre; il lgua le manuscrit  Lucrce, qui, grande dame et
puissante comme elle tait, ne craignit point de le faire imprimer par
Alde Manuce, et le ft illustrer de dessins, fort beaux la plupart,
reprsentant les principales scnes du songe, les crmonies des
sacrifices, les temples, figures et symboles de la grande Mre divine,
desse de Cythre. Ce livre d'amour platonique fut longtemps l'vangile
des coeurs amoureux dans ce beau pays d'Italie, qui ne rendit pas
toujours  la Vnus Cleste des hommages si purs.

Pouvais-je faire mieux que de relire, avant de toucher  Cythre, le
livre trange de Polyphile, qui, comme Nodier l'a fait remarquer,
prsente une singularit charmante; l'auteur a sign son nom et son
amour en employant en tte de chaque chapitre un certain nombre de
lettres choisies pour former la lgende suivante: _Poliam frater
Franciscus Columna peramavi_[3]. Que sont les amours d'Abailard et
d'Hlose auprs de cela?


[1] _Franciscus Columna_, dernire nouvelle de Charles Nodier.

[2] _Faust_, seconde partie.

[3] Le frre Francesco Colonna a aim tendrement Polia.




IV--SAN-NICOLO


En mettant le pied sur le sol de Crigo, je n'ai pu songer sans peine
que cette le, dans les premires annes de notre sicle, avait
appartenu  la France. Hritire des possessions de Venise, notre
patrie s'est vue dpouille  son tour par l'Angleterre, qui, l, comme
 Malte, annonce en latin aux passants sur une tablette de marbre, que
l'accord de l'Europe et l'_amour_ de ces les lui en ont, depuis 1814,
assur la souverainet.--Amour! dieu des Cythrens, est-ce bien toi
qui as ratifi cette prtention?

Pendant que nous rasions la cte, avant de nous abriter  San-Nicolo,
j'avais aperu un petit monument, vaguement dcoup sur l'azur du
ciel, et qui, du haut d'un rocher, semblait la statue encore debout
de quelque divinit protectrice.... Mais, en approchant davantage,
nous avons distingu clairement l'objet qui signalait cette cte 
l'attention des voyageurs. C'tait un gibet, un gibet  trois branches,
dont une seule tait garnie. Le premier gibet rel que j'aie vu encore,
c'est sur le sol de Cythre, possession anglaise, qu'il m'a t donn
de l'apercevoir!

Je n'irai pas  Capsali; je sais qu'il n'existe plus rien du temple que
Pris fit lever  Vnus Dione, lorsque le mauvais temps le fora
de sjourner seize jours  Cythre avec Hlne qu'il enlevait  son
poux. On montre encore, il est vrai, la fontaine qui fournit de l'eau
 l'quipage, le bassin o la plus belle des femmes lavait de ses mains
ses robes et celles de son amant; mais une glise a t construite sur
les dbris du temple, et se voit au milieu du port. Rien n'est rest
non plus sur la montagne du temple de Vnus Uranie, qu'a remplac le
fort Vnitien, aujourd'hui gard par une compagnie cossaise.

Ainsi la Vnus Cleste et la Vnus populaire, rvres, l'une sur les
hauteurs et l'autre dans les valles, n'ont point laiss de traces
dans la capitale de l'le, et l'on s'est occup  peine de fouiller
les ruines de l'ancienne ville de Scandie, prs du port d'Avlmona,
profondment caches dans le sein de la terre; l, peut-tre, on
retrouverait quelques monuments de la troisime Vnus, l'ane des
Parques, l'antique reine du mystrieux Hads.

Car, il faut bien le remarquer,--pour sortir du ddale o nous ont
gars les derniers potes latins et les mythologues modernes,--chacun
des grands dieux avait trois corps et tait ador sous les trois
formes: du ciel, de la terre et des enfers; cette triplicit ne peut
avoir, d'ailleurs, rien de bizarre au jugement des esprits chrtiens,
qui admettent trois personnes en Dieu.

Le port de San-Nicolo n'offrait  nos yeux que quelques masures le long
d'une baie sablonneuse o coulait un ruisseau et o l'on avait tir 
sec quelques barques de pcheurs; d'autres panouissaient  l'horizon
leurs voiles latines sur la ligne sombre que traait la mer au del du
cap Spati, dernire pointe de l'le, et du cap Male, qu'on apercevait
clairement du ct de la Grce. Personne ne vint, au moment o nous
dbarquions, nous demander nos papiers; les les anglaises n'abusent
pas des lois de police, et, si leur lgislation aboutit encore  un
fouet par en bas, et par en haut  un gibet, les trangers du moins
n'ont rien  craindre de ces modes de rpression.

J'tais avide de goter les vins de la Grce, au lieu de l'pais
et sombre vin de Malte qu'on nous servait depuis deux jours  bord
du bateau  vapeur. Je ne ddaignai donc pas d'entrer dans l'humble
taverne qui,  d'autres heures, servait de rendez-vous commun aux
garde-ctes anglais et aux mariniers grecs. La devanture peinte
talait, comme  Malte, des noms de bires et de liqueurs anglaises
inscrits en or. Me voyant vtu d'un makintosh achet  Livourne, l'hte
se hta de m'aller chercher un verre de wiskey; je tchai, quant 
moi, de me souvenir du nom que les grecs donnaient au vin, et je le
prononai si bien, qu'on ne me comprit nullement.--A quoi donc me
sert-il d'avoir t reu bachelier par MM. Villemain, Cousin et Guizot
runis, et d'avoir drob  la France vingt minutes de leur existence
pour faire constater tout mon savoir? Le collge a fait de moi un si
grand hellniste, que me voil dans un cabaret de Crigo  demander du
vin, et aussitt, remportant le wiskey refus, l'hte vient servir un
pot de porter. Alors, je parviens  runir trois mots d'italien, et,
comme personne ne m'a jamais appris cette langue, je russis facilement
 me faire apporter une bouteille empaille du liquide cythren.

C'tait un bon petit vin rouge, sentant un peu l'outre o il avait
sjourn, et un peu le goudron, mais plein de chaleur et rappelant
assez le got du vin _asciuto_ d'Italie;-- gnreux sang de la
grappe!... comme t'appelle George Sand,  peine es-tu en moi, que
je ne suis plus le mme; n'es-tu pas vraiment le sang d'un dieu? et
peut-tre, comme le disait l'vque de Cloyne, le sang des esprits
rebelles qui luttrent aux anciens temps sur la terre, et qui, vaincus,
anantis sous leur forme premire, reviennent, dans le vin, nous agiter
de leurs passions, de leurs colres et de leurs tranges ambitions!...

Mais non, celui qui sort des veines saintes de cette le, de la terre
_porphyreuse_ et longtemps bnie o rgnait la Vnus Cleste, ne peut
inspirer que de bonnes et douces penses. Aussi n'ai-je plus song ds
lors qu' rechercher pieusement les traces des temples ruins de la
desse de Cythre; j'ai gravi les rochers du cap Spati, o Achille en
fit btir un,  son dpart pour Troie; j'ai cherch des yeux Crana,
situe de l'autre ct du golfe et qui fut le lieu de l'enlvement
d'Hlne; mais l'le de Crana se confondait au loin avec les ctes de
la Laconie, et le temple n'a pas laiss mme une pierre sur les rocs,
du haut desquels on ne dcouvre, en se tournant vers l'le, que des
moulins  eau mis en jeu par une petite rivire qui se jette dans la
baie de San-Nicolo.

En descendant, j'ai trouv quelques-uns de nos voyageurs qui formaient
le projet d'aller jusqu' une petite ville situe  deux lieues de l
et plus considrable mme que Capsali. Nous avons mont sur des mulets,
et, sous la conduite d'un Italien qui connaissait le pays, nous avons
cherch notre route entre les montagnes. On ne croirait jamais,  voir
de la mer les abords hrisss des rocs de Crigo, que l'intrieur
contienne encore tant de plaines fertiles; c'est, aprs tout, une terre
qui a soixante-six milles de circuit et dont les portions cultives
sont couvertes de cotonniers, d'oliviers et de mriers sems parmi
les vignes. L'huile et la soie sont les principales productions qui
fassent vivre les habitants, et les Cythrennes--je n'aime pas  dire
_Crigotes_--trouvent,  prparer cette dernire, un travail assez
doux pour leurs belles mains; la culture du coton a t frappe, an
contraire, par la possession anglaise....

Mais n'admirez-vous pas tout ce beau dtail fait en style itinraire?
C'est que la Cythre moderne, n'tant pas sur le passage habituel des
voyageurs, n'a jamais t longuement dcrite, et j'aurai du moins le
mrite d'en avoir dit mme plus que les touristes anglais.

Le but de la promenade de mes compagnons tait Potamo, petite ville 
l'aspect italien, mais pauvre et dlabre; le mien tait la colline
d'Aplunori, situe  peu de distance et o l'on m'avait dit que je
pourrais rencontrer les restes d'un temple. Mcontent de ma course du
cap Spati, j'esprais me ddommager dans celle-ci et pouvoir, comme
le bon abb Delille, remplir mes poches de dbris mythologiques. O
bonheur! je rencontre, en approchant d'Aplunori, un petit bois de
mriers et d'oliviers o quelques pins plus rares tendaient  et l
leurs sombres parasols; l'alos et le cactus se hrissaient parmi les
broussailles, et sur la gauche s'ouvrait de nouveau le grand oeil bleu
de la mer que nous avions quelque temps perdue de vue. Un mur de pierre
semblait clore en partie le bois, et, sur un marbre, dbris d'une
ancienne arcade qui surmontait une porte carre, je pus distinguer ces
mots: [Greek: KARDIN THERAPIA] (gurison des coeurs).

Cette lgende m'a fait soupirer.




V--APLUNORI


La colline d'Aplunori ne prsente que peu de ruines, mais elle a gard
les restes plus rares de la vgtation sacre qui jadis parait le front
des montagnes; des cyprs toujours verts et quelques oliviers antiques
dont le tronc crevass est le refuge des abeilles, ont t conservs
par une sorte de vnration traditionnelle qui s'attache  ces lieux
clbres. Les restes d'une enceinte de pierre protgent, seulement du
cot de la mer, ce petit bois qui est l'hritage d'une famille; la
porte a t surmonte d'une pierre vote, provenant des ruines et
dont j'ai signal dj l'inscription. Au del de l'enceinte est une
petite maison entoure d'oliviers, habitation de pauvres paysans grecs,
qui ont vu se succder depuis cinquante ans les drapeaux vnitiens,
franais et anglais sur les tours du fort qui protge San-Nicolo,
et qu'on aperoit  l'autre extrmit de la baie. Le souvenir de la
rpublique franaise et du gnral Bonaparte, qui les avait affranchis
en les incorporant  la rpublique des Sept-Iles, est encore prsent 
l'esprit des vieillards.

L'Angleterre a rompu ces frles liberts depuis 1815, et les habitants
de Crigo ont assist sans joie au triomphe de leurs frres de la
More. L'Angleterre ne fait pas des Anglais des peuples qu'elle
conquiert, je veux dire qu'elle acquiert, elle en fait des ilotes,
quelquefois des domestiques; tel est le sort des Maltais, tel
serait celui des Grecs de Crigo, si l'aristocratie anglaise ne
ddaignait comme sjour cette le poudreuse et strile. Cependant il
est une sorte de richesse dont nos voisins ont encore pu dpouiller
l'antique Cythre: je veux parler de quelques bas-reliefs et statues
qui indiquaient encore les lieux dignes de souvenir. Ils ont enlev
d'Aplunori une frise de marbre sur laquelle on pouvait lire, malgr
quelques abrviations, ces mots, qui furent recueillis en 1798 par des
commissaires de la rpublique franaise: [Greek: Nahos Aphrodhits,
theas kyrias Kythreioon, kai pantos kosmou] (temple de Vnus, desse
matresse des Cythrens et du monde entier).

Cette inscription ne peut laisser de doute sur le caractre des ruines;
mais, en outre, un bas-relief enlev aussi par les Anglais avait
servi longtemps de pierre  un tombeau dans le bois d'Aplunori. On y
distinguait les images de deux amants venant offrir des colombes  la
desse, et s'avanant au del de l'autel, prs duquel tait dpos
le vase des libations. La jeune fille, vtue d'une longue tunique,
prsentait les oiseaux sacrs, tandis que le jeune homme, appuy
d'une main sur son bouclier, semblait de l'autre aider sa compagne 
dposer son prsent aux pieds de la statue; Vnus tait vtue  peu
prs comme la jeune fille, et ses cheveux, tresss sur les tempes, lui
descendaient en boucles sur le cou.

Il est vident que le temple situ sur cette colline n'tait pas
consacr  Vnus Uranie, ou Cleste, adore dans d'autres quartiers
de l'le, mais  cette seconde Vnus, Populaire ou Terrestre, qui
prsidait aux mariages. La premire, apporte par des habitants de
la ville d'Ascalon en Syrie, divinit svre, au symbole complexe,
au sexe douteux, avait tous les caractres des images primitives
surcharges d'attributs et d'hiroglyphes, telles que la Diane d'Ephse
ou la Cyble de Phrygie; elle fut adopte par les Spartiates, qui,
les premiers, avaient colonis l'le; la seconde, plus riante, plus
humaine, et dont le culte, introduit par les Athniens vainqueurs, fut
le sujet de guerres civiles entre les habitants, avait une statue
renomme dans toute la Grce comme une merveille de l'art, elle tait
nue et tenait  sa main droite une coquille marine; ses fils Eros et
Antros l'accompagnaient, et devant elle tait un groupe de trois
Grces dont deux la regardaient, et dont la troisime tait tourne
du ct oppos. Dans la partie orientale du temple, on remarquait la
statue d'Hlne; ce qui est cause probablement que les habitants du
pays donnent  ces ruines le nom de palais d'Hlne.

Deux jeunes gens se sont offerts  me conduire aux ruines de l'ancienne
ville de Cythre, dont l'entassement poudreux s'apercevait le long de
la mer entre la colline d'Aplunori et le port de San-Nicolo; je les
avais donc dpasses en me rendant  Potamo par l'intrieur des terres;
mais la route n'tait praticable qu' pied, et il fallut renvoyer le
mulet au village. Je quittai  regret ce peu d'ombrage plus riche
en souvenirs que les quelques dbris de colonnes et de chapiteaux
ddaigns par les collectionneurs anglais. Hors de l'enceinte du
bois, trois colonnes tronques subsistaient debout encore au milieu
d'un champ cultiv; d'autres dbris ont servi  la construction
d'une maisonnette  toit plat, situe au point le plus escarp de
la montagne, mais dont une antique chausse de pierre garantit la
solidit. Ce reste des fondations du temple sert de plus  former une
sorte de terrasse qui retient la terre vgtale ncessaire aux cultures
et si rare dans l'le depuis la destruction des forts sacres.

On trouve encore sur ce point une excavation provenant de fouilles; une
statue de marbre blanc drape  l'antique, et trs-mutile, en avait
t retire; mais il a t impossible d'en dterminer les caractres
spciaux. En descendant  travers les rochers poudreux, varis parfois
d'oliviers et de vignes, nous avons travers un ruisseau qui descend
vers la mer en formant des cascades, et qui coule parmi des lentisques,
des lauriers-roses et des myrtes. Une chapelle grecque s'est leve
sur les bords de cette eau bienfaisante, et parait avoir succd  un
monument plus ancien.




VI--PALOCASTRO


Nous suivons ds lors le bord de la mer en marchant sur les sables et
en admirant de loin en loin des cavernes o les flots vont s'engouffrer
dans les temps d'orage; les cailles de Crigo, fort apprcies des
chasseurs, sautelaient  et l sur les rochers voisins, dans les
touffes de sauge aux feuilles cendres. Parvenus au fond de la baie,
nous avons pu embrasser du regard toute la colline de Palocastro
couverte de dbris, et que dominent encore les tours et les murs
ruins de l'antique ville de Cythre. L'enceinte en est marque sur
le penchant tourn vers la mer, et les restes des btiments sont
cachs en partie sous le sable marin qu'amoncelle l'embouchure d'une
petite rivire. Il semble que la plus grande partie de la ville ait
disparu peu  peu sous l'effort de la mer croissante,  moins qu'un
tremblement de terre, dont tous ces lieux portent les traces, n'ait
chang l'assiette du terrain. Selon les habitants, lorsque les eaux
sont trs-claires, on distingue au fond de la mer les restes de
constructions considrables.

En traversant la petite rivire, on arrive aux anciennes catacombes
pratiques dans un rocher qui domine les ruines de la ville et o l'on
monte par un sentier taill dans la pierre. La catastrophe qui apparat
dans certains dtails de cette plage dsole a fendu dans toute sa
hauteur cette roche funraire et ouvert au grand jour les hypoges
qu'elle renferme. On distingue par l'ouverture les cts correspondants
de chaque salle spars comme par prodige; c'est aprs avoir gravi le
rocher qu'on parvient  descendre dans ces catacombes qui paraissent
avoir t habites rcemment par des ptres; peut-tre ont-elles servi
de refuge pendant les guerres, ou  l'poque de la domination des Turcs.

Le sommet mme du rocher est une plate-forme oblongue, borde et
jonche de dbris qui indiquent la ruine d'une construction beaucoup
plus leve; sans doute, c'tait un temple dominant les spulcres et
sous l'abri duquel reposaient des cendres pieuses. Dans la premire
chambre que l'on rencontre ensuite, on remarque deux sarcophages
taills dans la pierre et couverts d'une arcade cintre; les dalles qui
les fermaient et dont on ne voit plus que les dbris taient seules
d'un autre morceau; aux deux cts, des niches ont t pratiques dans
le mur, soit pour placer des lampes ou des vases lacrymatoires, soit
encore pour contenir des urnes funraires. Mais, s'il y avait ici des
urnes,  quoi bon plus loin des cercueils? Il est certain que l'usage
des anciens n'a pas toujours t de brler les corps, puisque, par
exemple, l'un des Ajax fut enseveli dans la terre; mais, si la coutume
a pu varier selon les temps, comment l'un et l'autre mode aurait-il t
indiqus dans le mme monument? Se pourrait-il encore que ce qui nous
semble des tombeaux ne ft que des cuves d'eau lustrale multiplies
pour le service des temples? Le doute est ici permis. L'ornement de
ces chambres parat avoir t fort simple comme architecture; aucune
sculpture, aucune colonne n'en vient varier l'uniforme construction;
les murs sont taills carrment, le plafond est plat; seulement, l'on
s'aperoit que primitivement les parois ont t revtues d'un mastic o
apparaissent des traces d'anciennes peintures excutes en rouge et en
noir  la manire des trusques.

Des curieux ont dblay l'entre d'une salle plus considrable
pratique dans le massif de la montagne; elle est vaste, carre et
entoure de cabinets ou cellules, spars par des pilastres et qui
peuvent avoir t soit des tombeaux, soit des chapelles; car, selon
bien des gens, cette excavation immense serait la place d'un temple
consacr aux divinits souterraines.




VII--LES TROIS VNUS


Il est difficile de dire si c'est sur ce rocher qu'tait bti le temple
de Vnus Cleste, indiqu par Pausanias comme dominant Cythre, ou
si ce monument s'levait sur la colline encore couverte des ruines de
cette cit, que certains auteurs appellent aussi la Ville de Mnlas.
Toujours est-il que la disposition singulire de ce rocher m'a rappel
celle d'un autre temple d'Uranie que l'auteur grec dcrit ailleurs
comme tant plac sur une colline hors des murs de Sparte. Pausanias
lui-mme, Grec de la dcadence, paen d'une poque o l'on avait perdu
le sens des vieux symboles, s'tonne de la construction toute primitive
des deux temples superposs consacrs  la desse. Dans l'un, celui
d'en bas, on la voit couverte d'armures, _telle que Minerve_ (ainsi que
la peint une pigramme d'Ausone); dans l'autre, elle est reprsente
couverte entirement d'un voile, avec des chanes aux pieds. Cette
dernire statue, taille en bois de cdre, avait t, dit-on, rige
par Tyndare et s'appelait _Morpho_, autre surnom de Vnus. Est-ce la
Vnus souterraine, celle que les Latins appelaient _Libitina_, celle
qu'on reprsentait aux enfers, unissant Pluton  la froide Persphon,
et qui, encore sous le surnom d'ane des Parques, se confond parfois
avec la belle et ple Nmsis?

On a souri des proccupations de ce potique voyageur qui s'inquitait
tant de la blancheur des marbres; peut-tre s'tonnera-t-on dans
ce temps-ci de me voir dpenser tant de recherches  constater la
triple personnalit de la desse de Cythre. Certes, il n'tait pas
difficile de trouver, dans ses trois cents surnoms et attributs, la
preuve qu'elle appartenait  la classe de ces divinits _panthes_, qui
prsidaient  toutes les forces de la nature dans les trois rgions du
ciel, de la terre et des lieux souterrains. Mais j'ai voulu surtout
montrer que le culte des Grecs s'adressait principalement  la Vnus
austre, idale et mystique, que les noplatoniciens d'Alexandrie
purent opposer, sans honte,  la Vierge des chrtiens. Cette dernire,
plus humaine, plus facile  comprendre pour tous, a vaincu dsormais la
philosophique Uranie. Aujourd'hui, la _Panagia_ grecque a succd, sur
ces mmes rivages, aux honneurs de l'antique Aphrodite; l'glise ou la
chapelle se rebtit des ruines du temple et s'applique  en couvrir
les fondements; les mmes superstitions s'attachent presque partout
 des attributs tout semblables; la Panagia, qui tient  la main un
peron de navire, a pris la place de Vnus Pontia; une autre reoit,
comme la Vnus Calva, un tribut de chevelures que les jeunes filles
suspendent aux murs de sa chapelle. Ailleurs s'levait la Vnus des
flammes, ou la Vnus des abmes; la Vnus Apostrophia, qui dtournait
des penses impures, ou la Vnus Pristria, qui avait la douceur et
l'innocence des colombes: la Panagia suffit encore  raliser tons
ces emblmes. Ne demandez pas d'autres croyances aux descendants des
Achens: le christianisme ne les a pas vaincus, ils l'ont pli  leurs
ides; le principe fminin, et, comme dit Goethe, le _fminin cleste_
rgnera toujours sur ce rivage. La Diane sombre et cruelle du Bosphore,
la Minerve prudente d'Athnes, la Vnus Arme de Sparte, telles taient
leurs plus sincres religions: la Grce d'aujourd'hui remplace par une
seule vierge tous ces types de vierges saintes, et compte pour bien
peu de chose la trinit masculine et tous les saints de la lgende, 
l'exception de saint Georges, le jeune et brillant cavalier.

En quittant ce rocher bizarre, tout perc de salles funbres, et dont
la mer ronge assidment la base, nous sommes arrivs  une grotte que
les stalactites ont dcore de piliers et de franges merveilleuses;
des bergers y avaient abrit leurs chvres contre les ardeurs du jour;
mais le soleil commena bientt  dcliner vers l'horizon en jetant sa
pourpre au rocher lointain de Crigotto, vieille retraite des pirates;
la grotte tait sombre et mal claire  cette heure, et je ne fus pas
tent d'y pntrer avec des flambeaux; cependant tout y rvle encore
l'antiquit de cette terre aime des cieux. Des ptrifications, des
fossiles, des amas mme d'ossements antdiluviens ont t extraits de
cette grotte, ainsi que de plusieurs autres points de l'le. Ainsi ce
n'est pas sans raison que les Plasges avaient plac l le berceau de
la fille d'Uranus, de cette Vnus si diffrente de celle des peintres
et des potes, qu'Orphe invoquait en ces termes: Vnrable desse,
qui aime les tnbres ... visible et invisible ... dont toutes choses
manent, car tu donnes des lois au monde entier, et tu commandes mme
aux Parques, souveraine de la nuit!




VIII--LES CYCLADES


Crigo et Crigotto montraient encore  l'horizon leurs contours
anguleux; bientt nous tournmes la pointe du cap Male, passant si
prs de la More, que nous distinguions tous les dtails du paysage.
Une habitation singulire attira nos regards; cinq ou six arcades
de pierre soutenaient le devant d'une sorte de grotte prcde d'un
petit jardin. Les matelots nous dirent que c'tait la demeure d'un
ermite, qui depuis longtemps vivait et priait sur ce promontoire
isol. C'est un lieu magnifique, en effet, pour rver au bruit des
flots comme un moine romantique de Byron! Les vaisseaux qui passent
envoient quelquefois une barque porter des aumnes  ce solitaire, qui
probablement est en proie  la curiosit des Anglais. Il ne se montra
pas pour nous: peut-tre est-il mort.

A deux heures du matin, le bruit de la chane laissant tomber l'ancre
nous veillait tous, et nous annonait entre deux rves que, ce jour-l
mme, nous foulerions le sol de la Grce vritable et rgnre. La
vaste rade de Syra nous entourait comme un croissant.

Je vis depuis ce matin dans un ravissement complet. Je voudrais
m'arrter tout  fait chez ce bon peuple hellne, au milieu de ces
les aux noms sonores, et d'o s'exhale comme un parfum du Jardin des
Racines grecques. Ah! que je remercie  prsent mes bons professeurs,
tant de fois maudits, de m'avoir appris de quoi pouvoir dchiffrer, 
Syra, l'enseigne d'un barbier, d'un cordonnier on d'un tailleur. Eh
quoi! voici bien les mmes lettres rondes et les mmes majuscules ...
que je savais si bien lire du moins, et que je me donne le plaisir
d'peler tout haut dans la rue.

--[Greek: Kalimera] (bonjour), me dit le marchand d'un air affable, en
me faisant l'honneur de ne pas me croire Parisien.

--[Greek: Posa] (combien)? dis-je en choisissant quelque bagatelle.

--[Greek: Deka dragmai] (dix drachmes), me rpond-il d'un ton classique.

Heureux homme pourtant, qui sait le grec de naissance, et ne se doute
pas qu'il parle en ce moment comme un personnage de Lucien.

Cependant le batelier me poursuit encore sur le quai et me crie comme
Caron  Mnippe:

--[Greek: Apodhos, h katarate, ta porthmeia] (paye-moi, gredin, le
prix du passage!)

Il n'est pas satisfait d'un demi-franc que je lui ai donn; il veut
une drachme (quatre-vingt-dix centimes): il n'aura pas mme une obole.
Je lui rponds vaillamment avec quelques phrases des _Dialogues des
Morts_. Il se retire en grommelant des jurons d'Aristophane.

Il me semble que je marche au milieu d'une comdie. Le moyen de
croire  ce peuple en veste brode, en jupon pliss  gros tuyaux
(fustanelle), coiff de bonnets rouges, dont l'pais flocon de soie
retombe sur l'paule, avec des ceintures hrisses d'armes clatantes,
des jambires et des babouches! C'est encore le costume exact de _l'Ile
des Pirates_ ou du _Sige de Missolonghi_. Chacun passe pourtant sans
se douter qu'il a l'air d'un comparse, et c'est mon hideux vtement de
Paris qui provoque seul, parfois, un juste accs d'hilarit.

Oui, mes amis! c'est moi qui suis un barbare, un grossier fils du
Nord, et qui fais tache dans votre foule bigarre. Comme le Scythe
Anacharsis.... Oh! pardon, je voudrais bien me tirer de ce parallle
ennuyeux.

Mais c'est bien le soleil d'Orient et non le ple soleil du lustre
qui claire cette jolie ville de Syra, dont le premier aspect produit
l'effet d'une dcoration impossible. Je marche en pleine couleur
locale, unique spectateur d'une scne trange, o le pass renat sous
l'enveloppe du prsent.

Tenez, ce jeune homme aux cheveux boucls, qui passe en portant sur
l'paule le corps difforme d'un chevreau noir.... Dieux puissants!
c'est une outre de vin, une outre homrique, ruisselante et velue. Le
garon sourit de mon tonnement, et m'offre gracieusement de dlier
l'une des pattes de sa bte, afin de remplir ma coupe d'un vin de Samos
emmiell.

--O jeune Grec! dans quoi me verseras-tu ce nectar? car je ne possde
point de coupe, je te l'avouerai.

--[Greek: Pithi] (bois)? me dit-il en tirant de sa ceinture
une corne tronque garnie de cuivre et faisant jaillir de la patte de
foutre un flot du liquide cumeux.

J'ai tout aval sans grimace et sans rien rejeter, par respect pour le
sol de l'antique Scyros que foulrent les pieds d'Achille enfant!

Je puis dire aujourd'hui que cela sentait affreusement le cuir, la
mlasse et la colophane; mais assurment c'est bien l le mme vin qui
se buvait aux noces de Ple, et je bnis les dieux qui m'ont fait
l'estomac d'un Lapithe sur les jambes d'un Centaure.

Ces dernires ne m'ont pas t inutiles non plus dans cette ville
bizarre, btie en escalier, et divise en deux cits, l'une bordant la
mer (la neuve), et l'autre (la cit vieille) couronnant la pointe d'une
montagne en pain de sucre, qu'il faut gravir aux deux tiers avant d'y
arriver.

Me prservent les chastes Pirides de mdire aujourd'hui des monts
rocailleux de la Grce! ce sont les os puissants de cette vieille mre
(la ntre  tous) que nous foulons d'un pied dbile. Ce gazon rare o
fleurit la triste anmone rencontre  peine assez de terre pour tendre
sur elle un reste de manteau jauni. O Muses!  Cyble!... Quoi! pas
mme une broussaille, une touffe d'herbe plus haute indiquant la source
voisine!... Hlas! j'oubliais que, dans la ville neuve o je viens de
passer, l'eau pure se vend au verre, et que je n'ai rencontr qu'un
porteur de vin.

Me voici donc enfin dans la campagne, entre les deux villes. L'une,
au bord de la mer, talant son luxe de favorite des marchands et des
matelots, son bazar  demi turc, ses chantiers de navires, ses magasins
et ses fabriques neuves, sa grande rue borde de merciers, de tailleurs
et de libraires; et, sur la gauche, tout un quartier de ngociants, de
banquiers et d'armateurs, dont les maisons, dj splendides, gravissent
et couvrent peu  peu le rocher, qui tourne  pic sur une mer bleue
et profonde. L'autre, qui, vue du port, semblait former la pointe
d'une construction pyramidale, se montre maintenant dtache de sa
base apparente par un large pli de terrain, qu'il faut traverser avant
d'atteindre la montagne, dont elle coiffe bizarrement le sommet.

Qui ne se souvient de la ville de _Laputa_ du bon Swift, suspendue
dans les airs par une force magique et venant de temps  autre se
poser quelque part sur notre terre pour y faire provision de ce qui
lui manque. Voil exactement le portrait de Syra la vieille, moins la
facult de locomotion. C'est bien elle encore qui d'tage en tage
escalade la nue, avec vingt ranges de petites maisons  toits plats,
qui diminuent rgulirement jusqu' l'glise de Saint-Georges, dernire
assise de cette pointe pyramidale. Deux autres montagnes plus hautes
lvent derrire celle-ci leur double piton, entre lequel se dtache
de loin cet angle de maisons blanchies  la chaux. Cela forme un coup
d'oeil tout particulier.




IX--SAINT-GEORGES


On monte assez longtemps encore  travers les cultures; de petits murs
en pierres sches indiquent la borne des champs; puis la monte devient
plus rapide et l'on marche sur le rocher nu; enfin l'on touche aux
premires maisons; la rue troite s'avance en spirale vers le sommet de
la montagne; des boutiques pauvres, des salles de rez-de-chausse o
les femmes causent ou filent, des bandes d'enfants  la voix rauque,
aux traits charmants, courant  et l ou jouant sur le seuil des
masures, des jeunes filles se voilant  la hte, tout effares de voir
dans la rue quelque chose d'aussi rare qu'un passant; des cochons de
lait et des volailles troubls, dans la paisible possession de la voie
publique, refluant vers les intrieurs;  et l d'normes matrones
rappelant ou cachant leurs enfants pour les garder du mauvais oeil: tel
est le spectacle assez vulgaire qui frappe partout l'tranger.

tranger! mais le suis-je donc tout  fait sur cette terre du pass?
Oh! non, dj quelques voix bienveillantes ont salu mon costume, dont
tout  l'heure j'avais honte.

[Greek: Katholikos]! Tel est le mot que des enfants rptent autour de
moi.

Et l'on me guide  grands cris vers l'glise de Saint-Georges, qui
domine la ville et la montagne. Catholique! Vous tes bien bons, mes
amis; catholique, vraiment je l'avais oubli. Je tchais de penser aux
dieux immortels, qui ont inspir tant de nobles gnies, tant de hautes
vertus! J'voquais de la mer dserte et du sol aride les fantmes
riants que rvaient vos pres, et je m'tais dit, en voyant si triste
et si nu tout cet archipel des Cyclades, ces ctes dpouilles, ces
baies inhospitalires, que la maldiction de Neptune avait frapp la
Grce oublieuse.... La verte naade est morte puise dans sa grotte,
les dieux des bocages ont disparu de cette terre sans ombre, et toutes
ces divines animations de la matire se sont retires peu  peu comme
la vie d'un corps glac. Oh! n'a-t-on pas compris ce dernier cri jet
par un monde mourant, quand de ples navigateurs s'en vinrent raconter
qu'en passant, la nuit, prs des ctes de Thessalie, ils avaient
entendu une grande voix qui criait: Pan est mort! Mort, eh quoi!
lui, le compagnon des esprits simples et joyeux, le dieu qui bnissait
l'hymen fcond de l'homme et de la terre! il est mort, lui par qui tout
avait coutume de vivre! mort sans lutte au pied de l'Olympe profan,
mort comme un dieu peut seulement mourir, faute d'encens et d'hommages,
et frapp au coeur comme un pre par l'ingratitude et l'oubli! Et
maintenant ... arrtez-vous, enfants, que je contemple encore cette
pierre ignore qui rappelle son culte et qu'on a scelle par hasard
dans le mur de la terrasse qui soutient votre glise; laissez-moi
toucher ces attributs sculpts reprsentant un cistre, des cimbales,
et, au milieu, une coupe couronne de lierre; c'est le dbris de son
autel rustique, que vos aeux ont entour avec ferveur, en des temps o
la nature souriait au travail, o Syra s'appelait Syros....

Ici, je ferme une priode un peu longue pour ouvrir une parenthse
utile. J'ai confondu plus haut _Syros_ avec _Scyros_. Faute d'un _c_,
cette le aimable perdra beaucoup dans mon estime; car c'est ailleurs
dcidment que le jeune Achille fut lev parmi les filles de Lycomde,
et, si j'en crois mon itinraire, Syra ne peut se glorifier que d'avoir
donn le jour  Phrcyde, le matre de Pythagore et l'inventeur de la
boussole.... Que les itinraires sont savants!

On est all chercher le bedeau pour ouvrir l'glise; et je m'assieds,
en attendant, sur le rebord de la terrasse, au milieu d'une troupe
d'enfants bruns et blonds comme partout, mais beaux comme ceux des
marbres antiques, avec des yeux que le marbre ne peut rendre et dont la
peinture ne peut fixer l'clat mobile. Les petites filles vtues comme
de petites sultanes, avec un turban de cheveux tresss, les garons
ajusts en filles, grce  la jupe grecque plisse et  la longue
chevelure tordue sur les paules, voil ce que Syra produit toujours
 dfaut de fleurs et d'arbustes; cette jeunesse sourit encore sur le
sol dpouill.... N'ont-ils pas dans leur langue aussi quelque chanson
nave correspondant  cette ronde de nos jeunes filles, qui pleure les
bois dserts et les lauriers coups? Mais Syra rpondrait que ses bois
sillonnent les eaux et que ses lauriers se sont puiss  couronner le
front de ses marins!... N'as-tu pas t aussi le grand nid des pirates,
 vertueux rocher! deux fois catholique, latin sur la montagne et grec
sur le rivage: et n'es-tu pas toujours celui des usuriers?

Mon itinraire ajoute que la plupart des riches ngociants de la ville
basse ont fait fortune pendant la guerre de l'indpendance par le
commerce que voici: leurs vaisseaux, sous pavillon turc, s'emparaient
de ceux que l'Europe avait envoys porter des secours d'argent et
d'armes  la Grce; puis, sous pavillon grec, ils allaient revendre les
armes et les provisions  leurs frres de More ou de Chio; quant 
l'argent, ils ne le gardaient pas, mais le prtaient aussi sous bonne
garantie  la cause de l'indpendance, et conciliaient ainsi leurs
habitudes d'usuriers et de pirates avec leurs devoirs d'Hellnes. Il
faut dire aussi qu'en gnral la ville haute tenait pour les Turcs
par suite de son christianisme romain. Le gnral Fabvier, passant 
Syra, et se croyant au milieu des Grecs orthodoxes, y faillit tre
assassin.... Peut-tre et-on voulu pouvoir vendre aussi  la Grce
reconnaissante le corps illustre du guerrier.

Quoi! vos pres auraient fait cela, beaux enfants aux cheveux d'or
et d'bne, qui me voyez avec admiration feuilleter ce livre, plus
ou moins vridique, en attendant le bedeau? Non! j'aime mieux
en croire vos yeux si doux, ce qu'on reproche  votre race doit
tre attribu  ce ramas d'trangers sans nom, sans culte et sans
patrie, qui grouillent encore sur le port de Syra, ce carrefour de
l'Archipel. Et, d'ailleurs, le calme de vos rues dsertes, cet ordre
et cette pauvret.... Voici le bedeau portant les clefs de l'glise
Saint-Georges. Entrons: non ... je vois ce que c'est.

Une colonnade modeste, un autel de paroisse campagnarde, quelques vieux
tableaux sans valeur, un saint Georges sur fond d'or, terrassant celui
qui se relve toujours ... cela vaut-il la chance d'un refroidissement
sous ces votes humides, entre ces murs massifs qui psent sur les
ruines d'un temple des dieux abolis? Non! pour un jour que je passe en
Grce, je ne veux pas braver la colre d'Apollon! Je n'exposerai pas 
l'ombre mon corps tout chauff des feux divins qui ont survcu  sa
gloire. Arrire, souffle du tombeau!

D'autant plus qu'il y a dans ce livre que je tiens un passage qui m'a
fortement frapp: Avant d'arriver  Delphes, on trouve, sur la route
de Livadie, plusieurs tombeaux antiques. L'un d'eux, dont l'entre a la
forme d'une porte colossale, a t fendu par un tremblement de terre,
et de la fente sort le tronc d'un laurier sauvage. Dodwel nous apprend
qu'il rgne dans le pays une tradition rapportant qu' l'instant de la
mort de Jsus-Christ, un prtre d'Apollon offrait un sacrifice dans
ce lieu mme, quand, s'arrtant tout  coup, il s'cria qu'un nouveau
dieu venait de natre, dont la puissance galerait celle d'Apollon,
mais qui finirait pourtant par lui cder. A peine eut-il prononc ce
_blasphme_, que le rocher se fendit, et il tomba mort, frapp par une
main invisible.

Et moi, fils d'un sicle douteur, n'ai-je pas bien fait d'hsiter 
franchir le seuil, et de m'arrter plutt encore sur la terrasse 
contempler Tina prochaine, et Naxos, et Paros, et Mycone, parses sur
les eaux, et plus loin cette cte basse et dserte, visible encore au
bord du ciel, qui fut Dlos, l'le d'Apollon!...




X--LES MOULINS DE SYRA


Je n'ai plus  parler beaucoup de la Grce. Encore un seul mot. J'ai
entran le lecteur avec moi sur le sommet de cette montagne en pain
de sucre couronne de maisons, que je comparais  la ville suspendue
en l'air de Laputa;--il faut bien l'en faire redescendre; autrement,
son esprit resterait perch pour toujours sur la terrasse de l'glise
du grand Saint-Georges, qui domine la vieille ville de Syra. Je ne
connais rien de plus triste qu'un voyage inachev.--J'ai souffert plus
que personne de la mort du pauvre Jacquemont, qui m'a laiss un pied en
l'air sur je ne sais quelle cime de l'Himalaya, et cela me contrarie
fortement toutes les fois que je pense  l'Inde. Le bon Yorick lui-mme
n'a pas craint de nous condamner volontairement  l'ternelle et
douloureuse curiosit de savoir ce qui s'est pass entre le rvrend
et la dame pimontaise dans cette fameuse chambre  deux lits que
l'on sait. Cela est au nombre des petites misres si grosses de la
vie humaine:--il semble que l'on ait affaire  ces enchanteurs
malencontreux qui vous prennent dans une conjuration magique dont ils
ne savent plus vous tirer et qui vous y laissent, transforms--en
quoi?--en point d'interrogation.

Ce qui m'arrtait, il faut bien le dire, c'tait le dsir de raconter
--et la crainte de ne pouvoir noncer convenablement une certaine
aventure qui m'est arrive en descendant la montagne--dans un de ces
moulins  six ailes qui dcorent si bizarrement les hauteurs de toutes
les les grecques.

Un moulin  vent  six ailes qui battent joyeusement l'air, comme les
longues ailes membraneuses des cigales, cela gte beaucoup moins la
perspective que nos affreux moulins de Picardie; pourtant cela ne fait
qu'une figure mdiocre auprs des ruines solennelles de l'antiquit.
N'est-il pas triste de songer que la cte de Dlos en est couverte? Les
moulins sont le seul ombrage de ces lieux striles, autrefois couverts
de bois sacrs. En descendant de Syra la vieille  Syra la nouvelle,
btie au bord de la mer sur les ruines de l'antique Hermopolis, il a
bien fallu me reposer  l'ombre de ces moulins, dont le rez-de-chausse
est gnralement un cabaret. Il y a des tables devant la porte, et l'on
vous sert, dans des bouteilles empailles, un petit vin rougetre qui
sent le goudron et le cuir. Une vieille femme s'approche de la table o
j'tais assis et me dit:

--[Greek: Kokonitza! kali!...]

On sait dj que le grec moderne s'loigne beaucoup moins qu'on ne
le croit de l'ancien. Ceci est vrai  ce point que les journaux, la
plupart crits en grec ancien, sont cependant compris de tout le
monde.... Je ne me donne pas pour un hellniste de premire force; mais
je voyais bien, par le second mot, qu'il s'agissait de quelque chose de
beau. Quant au substantif [Greek: Kochhonitza], j'en cherchais en vain
la racine dans ma mmoire, meuble seulement des dizains classiques de
Lancelot.

--Aprs tout, me dis-je, cette femme reconnat en moi un tranger;
elle veut peut-tre me montrer quelque ruine, me faire voir quelque
curiosit. Peut-tre est-elle charge d'un galant message, car nous
sommes dans le Levant, pays d'aventures.

Comme elle me faisait signe de la suivre, je la suivis. Elle me
conduisit plus loin  un autre moulin. Ce n'tait plus un cabaret: une
sorte de tribu farouche, de sept ou huit drles mal vtus, remplissait
l'intrieur de la salle basse. Les uns dormaient, d'autres jouaient
aux osselets. Ce tableau d'intrieur n'avait rien de gracieux. La
vieille m'offrit d'entrer. Comprenant  peu prs la destination de
l'tablissement, je fis mine de vouloir retourner  l'honnte taverne
o la vieille m'avait rencontr. Elle me retint par la main en criant
de nouveau:

--[Greek: Kokonitza! Kokonitza!]

Et, sur ma rpugnance  pntrer dans la maison, elle me fit signe de
rester seulement  l'endroit o j'tais.

Elle s'loigna de quelques pas et se mit comme  l'afft derrire une
haie de cactus qui bordait un sentier conduisant  la ville. Des filles
de la campagne passaient de temps en temps, portant de grands vases
de cuivre sur la hanche quand ils taient vides, sur la tte quand il
taient pleins. Elles allaient  une fontaine situe prs de l, ou en
revenaient. J'ai su depuis que c'tait l'unique fontaine de l'le. Tout
 coup la vieille se mit  siffler, l'une des paysannes s'arrta et
passa prcipitamment par une des ouvertures de la haie. Je compris tout
de suite la signification du mot [Greek: Kokonitza]! Il s'agissait
d'une sorte de chasse aux _jeunes filles_. La vieille sifflait ... le
mme air sans doute que siffla le vieux serpent sous l'arbre du mal ...
et une pauvre paysanne venait de se faire prendre  l'appeau.

Dans les les grecques, toutes les femmes qui sortent sont voiles
comme si l'on tait en pays turc. J'avouerai que je n'tais pas fch,
pour un jour que je passais en Grce, de voir au moins un visage de
femme. Et pourtant, cette simple curiosit de voyageur n'tait-elle
pas dj une sorte d'adhsion au mange de l'affreuse vieille? La
jeune femme paraissait tremblante et incertaine; peut tre tait-ce la
premire fois qu'elle cdait  la tentation embusque derrire cette
haie fatale! La vieille leva le pauvre voile bleu de la paysanne. Je
vis une figure ple, rgulire, avec des yeux assez sauvages; deux
grosses tresses de cheveux noirs entouraient la tte comme un turban.
Il n'y avait rien l du charme dangereux de l'antique _htare_; de
plus, la paysanne se tournait  chaque instant avec inquitude du ct
de la campagne en disant:

--[Greek: H andros mou!] (Mon mari! mon mari!)

La misre, plus que l'amour, apparaissait dans toute son attitude.
J'avoue que j'eus peu de mrite  rsister  la sduction. Je lui pris
la main, o je mis deux ou trois drachmes, et je lui fis signe qu'elle
pouvait redescendre dans le sentier.

Elle parut hsiter un instant; puis, portant la main  ses cheveux,
elle tira d'entre les nattes tordues autour de sa tte, une de ces
amulettes que portent tontes les femmes des pays orientaux, et me la
donna en disant un mot que je ne pus comprendre.

C'tait un petit fragment de vase on de lampe antique, qu'elle avait
sans doute ramass dans les champs, entortill dans un morceau de
papier rouge, et sur lequel j'ai cru distinguer une petite figure de
gnie mont sur un char ail entre deux serpents. Au reste, le relief
est tellement fruste, qu'on peut y voir tout ce que l'on veut....
Esprons que cela me portera bonheur dans mon voyage.

Triste spectacle, en somme, que celui de cette corruption des pays
orientaux o un faux esprit de morale a supprim la courtisane joyeuse
et insouciante des potes et des philosophes.--Ici, c'est la passion
de Corydon qui succde  celle d'Alcibiade;--l, c'est le sexe entier
qu'on dprave pour viter un moindre mal peut-tre; la tache s'largit
sans s'effacer; la misre ralise un gain furtif qui la corrompt
sans l'enrichir. Ce n'est plus mme la ple image de l'amour, ce n'en
est que le spectre fatal et douloureux.--On va voir jusqu'o s'tend
le prjug social si maladroit et si impuissant  la fois. Les Grecs
aiment le thtre comme jadis; on trouve des salles de spectacle dans
les plus petites villes. Seulement, tous les rles de femmes sont jous
par des hommes.

En redescendant au port, j'ai vu des affiches qui portaient le titre
d'une tragdie de _Marco Bodjari_, par Aleko Soudzo, suivie d'un
ballet, le tout imprim en italien pour la commodit des trangers.
Aprs avoir dn  l'htel d'_Angleterre_, dans une grande salle
orne d'un papier peint  personnages, je me suis fait conduire
au _Casino_, o avait lieu la reprsentation. On dposait, avant
d'entrer, les longues chibonques de cerisier  une sorte de bureau
_des pipes_: les gens du pays ne fument plus au thtre pour ne pas
incommoder les touristes anglais qui louent les plus belles loges. Il
n'y avait gure que des hommes, sauf quelques femmes trangres  la
localit. J'attendais avec impatience le lever du rideau pour juger
de la dclamation. La pice a commenc par une scne d'exposition
entre Bodjari et un Palikare, son confident. Leur dbit emphatique
et guttural m'et drob le sens des vers, quand mme j'aurais t
assez savant pour les comprendre; de plus, les Grecs prononcent l'ta
comme un _i_, le thta comme un _th_ anglais, le bta comme un _v_,
l'upsilon comme un _y_, ainsi de suite. Il est probable que c'tait l
la prononciation antique, mais l'Universit nous enseigne autrement.

Au second acte, je vis paratre Mousta-Pacha, au milieu des femmes de
son srail, lesquelles n'taient que des hommes vtus en odalisques;
on sait qu'en Grce, on ne permet pas aux femmes de paratre sur le
thtre. Quelle moralit! Mousta-Pacha tait flanqu d'un confident
comme le hros grec;--il paraissait aussi Turc que le farouche
Aconnat reprsent par Son Altesse. En suivant la pice, j'ai fini
par comprendre peu  peu que Marco-Bodjari tait un Lonidas moderne
renouvelant, avec trois cents Palikares, la rsistance des trois cents
Spartiates. On applaudissait vivement ce drame hellnique, qui, aprs
s'tre dvelopp selon les rgles classiques, se terminait par des
coups de fusil.

En retournant au bateau  vapeur, j'ai joui du spectacle unique de
cette ville pyramidale claire jusqu' ses plus hautes maisons.
C'tait vraiment _babylonian_, comme dirait un Anglais.

J'ai quitt  Syra le paquebot autrichien pour m'embarquer sur _le
Lonidas_, vaisseau franais qui part pour Alexandrie, c'est une
traverse de trois jours.

L'gypte est un vaste tombeau; c'est l'impression qu'elle m'a faite
en abordant sur cette plage d'Alexandrie, qui, avec ses ruines et ses
monticules, offre aux yeux des tombeaux pars sur une terre de cendres.

Des ombres drapes de linceuls bleutres circulent parmi ces dbris.
Je suis all voir la colonne de Pompe et les bains de Cloptre. La
promenade du _Mahmoudieh_ et ses palmiers toujours verts rappellent
seuls la nature vivante....

Je ne parle pas d'une grande place tout europenne forme par les
palais des consuls et par les maisons des banquiers, ni des glises
byzantines ruines, ni des constructions modernes du pacha d'gypte,
accompagnes de jardins qui semblent des serres. J'aurais mieux aim
les souvenirs de l'antiquit grecque; mais tout cela est dtruit, ras,
mconnaissable.

Je m'embarque ce soir sur le canal d'Alexandrie  l'Atf; ensuite je
prendrai une cange  voile pour remonter jusqu'au Caire: c'est un
voyage de cinquante lieues que l'on fait en six jours.




LES FEMMES DU CAIRE




I

LES MARIAGES COPHTES



I--LE MASQUE ET LE VOILE


Le Caire est la ville du Levant o les femmes sont encore le plus
hermtiquement voiles. A Constantinople,  Smyrne, une gaze blanche ou
noire laisse quelquefois deviner les traits des belles musulmanes, et
les dits les plus rigoureux parviennent rarement  leur faire paissir
ce frle tissu. Ce sont des nonnes gracieuses et coquettes qui, se
consacrant  un seul poux, ne sont pas fches toutefois de donner des
regrets au monde. Mais l'gypte, grave et pieuse, est toujours le pays
des nigmes et des mystres; la beaut s'y entoure, comme autrefois, de
voiles et de bandelettes, et cette morne attitude dcourage aisment
l'Europen frivole. Il abandonne le Caire aprs huit jours, et se hte
d'aller vers les cataractes du Nil chercher d'autres dceptions que lui
rserve la science, et dont il ne conviendra jamais.

La patience tait la plus grande vertu des initis antiques. Pourquoi
passer si vite? Arrtons-nous, et cherchons  soulever un coin du voile
austre de la desse de Sas. D'ailleurs, n'est-il pas encourageant
de voir qu'en des pays o les femmes passent pour tre prisonnires,
les bazars, les rues et les jardins nous les prsentent par milliers,
marchant seules  l'aventure, ou deux ensemble, ou accompagnes d'un
enfant? Rellement, les Europennes n'ont pas autant de libert: les
femmes de distinction sortent, il est vrai, juches sur des nes et
dans une position inaccessible; mais, chez nous, les femmes du mme
rang ne sortent gure qu'en voiture. Reste le voile ... qui, peut-tre,
n'tablit pas une barrire aussi farouche que l'on croit.

Parmi les riches costumes arabes et turcs que la rforme pargne,
l'habit mystrieux des femmes donne  la foule qui remplit les
rues l'aspect joyeux d'un bal masqu; la teinte des dominos varie
seulement du bleu au noir. Les grandes dames voilent leur taille sous
le _habbarah_ de taffetas lger, tandis que les femmes du peuple se
drapent gracieusement dans une simple tunique bleue de laine ou de
coton (_khamiss_), comme des statues antiques. L'imagination trouve
son compte  cet incognito des visages fminins, qui ne s'tend pas 
tous leurs charmes. De belles mains ornes de bagues talismaniques et
de bracelets d'argent, quelquefois des bras de marbre ple s'chappant
tout entiers de leurs larges manches releves au-dessus de l'paule,
des pieds nus chargs d'anneaux que la babouche abandonne  chaque
pas, et dont les chevilles rsonnent d'un bruit argentin, voil ce
qu'il est permis d'admirer, de deviner, de surprendre, sans que la
foule s'en inquite ou que la femme elle-mme semble le remarquer.
Parfois les plis flottants du voile quadrill de blanc et de bleu qui
couvre la tte et les paules se drangent un peu, et l'claircie qui
se manifeste entre ce vtement et le masque allong qu'on appelle
_borghot_ laisse voir une tempe gracieuse o des cheveux bruns se
tortillent en boucles serres, comme dans les bustes de Cloptre,
une oreille petite et ferme secouant sur le col et la joue des
grappes de sequins d'or ou quelque plaque ouvrage de turquoises et
de filigrane d'argent. Alors, on sent le besoin d'interroger les yeux
de l'gyptienne voile, et c'est l le plus dangereux. Le masque est
compos d'une pice de crin noir troite et longue qui descend de la
tte aux pieds, et qui est perce de deux trous comme la cagoule d'un
pnitent; quelques annelets brillants sont enfils dans l'intervalle
qui joint le front  la barbe du masque, et c'est derrire ce rempart
que des yeux ardents vous attendent, arms de toutes les sductions
qu'ils peuvent emprunter  l'art. Le sourcil, l'orbite de l'oeil, la
paupire mme, en dedans des cils, sont avivs par la teinture, et il
est impossible de mieux faire valoir le peu de sa personne qu'une femme
a le droit de faire voir ici.

Je n'avais pas compris tout d'abord ce qu'a d'attrayant ce mystre
dont s'enveloppe la plus intressante moiti du peuple d'Orient; mais
quelques jours ont suffi pour m'apprendre qu'une femme qui se sent
remarque trouve gnralement le moyen de se laisser voir, si elle est
belle. Celles qui ne le sont pas savent mieux maintenir leurs voiles,
et l'on ne peut leur en vouloir. C'est bien l le pays des rves et des
illusions! La laideur est cache comme un crime, et l'on peut toujours
entrevoir quelque chose de ce qui est forme, grce, jeunesse et beaut.

La ville elle-mme, comme ses habitantes, ne dvoile que peu  peu ses
retraites les plus ombrages, ses intrieurs les plus charmants. Le
soir de mon arrive au Caire, j'tais mortellement triste et dcourag.
En quelques heures de promenade sur un ne et avec la compagnie d'un
drogman, j'tais parvenu  me dmontrer que j'allais passer l les
six mois les plus ennuyeux de ma vie, et tout cependant tait arrang
d'avance pour que je n'y pusse rester un jour de moins.

--Quoi! c'est l, me disais-je, la ville des _Mille et une Nuits_, la
capitale des califes fatimites et des soudans?...

Et je me plongeais dans l'inextricable rseau des rues troites et
poudreuses,  travers la foule en haillons, l'encombrement des chiens,
des chameaux et des nes, aux approches du soir dont l'ombre descend
vite, grce  la poussire qui ternit le ciel et  la hauteur des
maisons.

Qu'esprer de ce labyrinthe confus, grand peut-tre comme Paris ou
Rome, de ces palais et de ces mosques que l'on compte par milliers?
Tout cela a t splendide et merveilleux sans doute, mais trente
gnrations y ont pass; partout la pierre croule, et le bois pourrit.
Il semble que l'on voyage en rve dans une cit du pass, habite
seulement par des fantmes, qui la peuplent sans l'animer. Chaque
quartier, entour de murs  crneaux, ferm de lourdes portes comme
au moyen ge, conserve encore la physionomie qu'il avait sans doute
 l'poque de Saladin; de longs passages vots conduisent  et l
d'une rue  l'autre; plus souvent on s'engage dans une voie sans
issue, il faut revenir. Peu  peu tout se ferme; les cafs seuls sont
clairs encore, et les fumeurs assis sur des cages de palmier, aux
vagues lueurs de veilleuses nageant dans l'huile, coutent quelque
longue histoire dbite d'un ton nasillard. Cependant les _moucharabys_
s'clairent: ce sont des grilles de bois, curieusement travailles et
dcoupes, qui s'avancent sur la rue et font office de fentres; la
lumire qui les traverse ne suffit pas  guider la marche du passant;
d'autant plus que bientt arrive l'heure du couvre-feu; chacun se munit
d'une lanterne, et l'on ne rencontre gure dehors que des Europens ou
des soldats faisant la ronde.

Pour moi, je ne voyais plus trop ce que j'aurais fait dans les rues
pass cette heure, c'est--dire dix heures du soir, et je m'tais
couch fort tristement, me disant qu'il en serait sans doute ainsi tous
les jours, et dsesprant des plaisirs de cette capitale dchue....
Mon premier sommeil se croisait d'une manire inexplicable avec les
sons vagues d'une cornemuse et d'une viole enroue, qui agaaient
sensiblement mes nerfs. Cette musique obstine rptait toujours sur
divers tons la mme phrase mlodique, qui rveillait en moi l'ide
d'un vieux nol bourguignon ou provenal. Cela appartenait-il au songe
ou  la vie? Mon esprit hsita quelque temps avant de s'veiller tout
 fait. Il me semblait qu'on me portait en terre d'une manire  la
fois grave et burlesque, avec des chantres de paroisse et des buveurs
couronns de pampre; une sorte de gaiet patriarcale et de tristesse
mythologique mlangeait ses impressions dans cet trange concert, o de
lamentables chants d'glise formaient la base d'un air bouffon propre
 marquer les pas d'une danse de corybantes. Le bruit se rapprochant
et grandissant de plus en plus, je m'tais lev tout engourdi encore,
et une grande lumire, pntrant le treillage extrieur de ma fentre,
m'apprit enfin qu'il s'agissait d'un spectacle tout matriel. Cependant
ce que j'avais cru rver se ralisait en partie: des hommes presque
nus, couronns comme des lutteurs antiques, combattaient au milieu
de la foule avec des pes et des boucliers; mais ils se bornaient 
frapper le cuivre avec l'acier en suivant le rhythme de la musique, et,
se remettant en route, recommenaient plus loin le mme simulacre de
lutte. De nombreuses torches et des pyramides de bougies portes par
des enfants clairaient brillamment la rue et guidaient un long cortge
d'hommes et de femmes, dont je ne pus distinguer tous les dtails.
Quelque chose comme un fantme rouge portant une couronne de pierreries
avanait lentement entre deux matrones au maintien grave, et un groupe
confus de femmes en vtements bleus fermait la marche en poussant 
chaque station un gloussement criard du plus singulier effet.

C'tait un mariage, il n'y avait plus  s'y tromper. J'avais vu 
Paris, dans les planches graves du citoyen Cassas, un tableau complet
de ces crmonies; mais ce que je venais d'apercevoir  travers les
dentelures de la fentre ne suffisait pas  teindre ma curiosit, et
je voulus, quoi qu'il arrivt, poursuivre le cortge et l'observer
plus  loisir. Mon drogman Abdallah,  qui je communiquai cette ide,
fit semblant de frmir de ma hardiesse, se souciant peu de courir les
rues au milieu de la nuit, et me parla du danger d'tre assassin ou
battu. Heureusement, j'avais achet un de ces manteaux de poil de
chameau nomms _machlah_ qui couvrent un homme des paules aux pieds;
avec ma barbe dj longue et un mouchoir tordu autour de la tte, le
dguisement tait complet.




II--UNE NOCE AUX FLAMBEAUX


La difficult fut de rattraper le cortge, qui s'tait perdu dans
le labyrinthe des rues et des impasses. Le drogman avait allum une
lanterne de papier, et nous courions au hasard, guids ou tromps
de temps en temps par quelques sons lointains de cornemuse ou par
des clats de lumire reflts aux angles des carrefours. Enfin nous
atteignons la porte d'un quartier diffrent du ntre; les maisons
s'clairent, les chiens hurlent, et nous voil dans une longue rue
toute flamboyante et retentissante, garnie de monde jusque sur les
maisons.

Le cortge avanait fort lentement, au son mlancolique d'instruments
imitant le bruit obstin d'une porte qui grince ou d'un chariot qui
essaye des roues neuves. Les coupables de ce vacarme marchaient au
nombre d'une vingtaine, entours d'hommes qui portaient des lances 
feu. Ensuite venaient des enfants chargs d'normes candlabres dont
les bougies jetaient partout une vive clart. Les lutteurs continuaient
 s'escrimer pendant les nombreuses haltes du cortge; quelques-uns,
monts sur des chasses et coiffs de plumes, s'attaquaient avec
de longs btons; plus loin, des jeunes gens portaient des drapeaux
et des hampes surmonts d'emblmes et d'attributs dors, comme on
en voit dans les triomphes romains; d'autres promenaient de petits
arbres dcors de guirlandes et de couronnes, resplendissant en outre
de bougies allumes et de lames de clinquant, comme des arbres de
Nol. De larges plaques de cuivre dor, leves sur des perches et
couvertes d'ornements repousss et d'inscriptions, refltaient  et
l l'clat des lumires. Ensuite marchaient les chanteuses (_oualems_)
et les danseuses (_ghawasies_), vtues de robes de soie rayes, avec
leur tarbouch  calotte dore et leurs longues tresses ruisselantes
de sequins. Quelques-unes avaient le nez perc de longs anneaux, et
montraient leur visage fard de rouge et de bleu, tandis que d'autres,
quoique chantant en dansant, restaient soigneusement voiles. Elles
s'accompagnaient en gnral de cymbales, de castagnettes et de tambours
de basque. Deux longues files d'esclaves venaient ensuite, portant
des coffres et des corbeilles o brillaient les prsents faits  la
marie par son poux et par sa famille; puis le cortge des invits,
les femmes au milieu, soigneusement drapes de leurs longues mantilles
noires et voiles de masques blancs, comme des personnes de qualit,
les hommes richement vtus; car, ce jour-l, me disait le drogman,
les simples _fellahs_ eux-mmes savent se procurer des vtements
convenables. Enfin, au milieu d'une blouissante clart de torches, de
candlabres et de pots  feu, s'avanait lentement le fantme rouge que
j'avais entrevu dj, c'est--dire la nouvelle pouse (_el arouss_),
entirement voile d'un long cachemire dont les palmes tombaient  ses
pieds, et dont l'toffe assez lgre permettait sans doute qu'elle pt
voir sans tre vue. Rien n'est trange comme cette longue figure qui
s'avance sous son voile  plis droits, grandie encore par une sorte de
diadme pyramidal clatant de pierreries. Deux matrones vtues de noir
la soutiennent sous les coudes, de faon qu'elle a l'air de glisser
lentement sur le sol; quatre esclaves tendent sur sa tte un dais de
pourpre, et d'autres accompagnent sa marche avec le bruit des cymbales
et des tympanons.

Cependant une halte nouvelle s'est faite au moment o j'admirais cet
appareil, et des enfants ont distribu des siges pour que l'pouse
et ses parents puissent se reposer. Les _oualems_, revenant sur leurs
pas, ont fait entendre des improvisations et des choeurs accompagns
de musique et de danses, et tous les assistants rptaient quelques
passages de leurs chants. Quant  moi, qui dans ce moment-l me
trouvais en vue, j'ouvrais la bouche comme les autres, imitant autant
que possible les _leyson_ ou les _amen_ qui servent de _rpons_ aux
couplets les plus profanes; mais un danger plus grand menaait mon
incognito. Je n'avais pas fait attention que, depuis quelques moments,
des esclaves parcouraient la foule en versant un liquide clair dans de
petites tasses qu'ils distribuaient  mesure. Un grand gyptien vtu
de rouge, et qui probablement faisait partie de la famille, prsidait
 la distribution et recevait les remercments des buveurs. Il n'tait
plus qu' deux pas de moi, et je n'avais nulle ide du salut qu'il
fallait lui faire. Heureusement, j'eus le temps d'observer tous les
mouvements de mes voisins, et, quand ce fut mon tour, je pris la tasse
de la main gauche et m'inclinai en portant ma main droite sur le coeur,
sur le front, et enfin sur la bouche. Ces mouvements sont faciles,
et cependant il faut prendre garde d'en intervertir l'ordre ou de ne
point les reproduire avec aisance. J'avais ds ce moment le droit
d'avaler le contenu de la tasse; mais, l, ma surprise fut grande.
C'tait de l'eau-de-vie, ou plutt une sorte d'anisette. Comment
comprendre que des mahomtans fassent distribuer de telles liqueurs 
leurs noces? Je ne m'tais, dans le fait, attendu qu' une limonade
ou  un sorbet. Il tait cependant facile de voir que les almes, les
musiciens et baladins du cortge avaient plus d'une fois pris part 
ces distributions.

Enfin la marie se leva et reprit sa marche; les femmes fellahs, vtues
de bleu, se remirent en foule  sa suite avec leurs gloussements
sauvages, et le cortge continua sa promenade nocturne jusqu' la
maison des nouveaux poux.

Satisfait d'avoir figur comme un vritable habitant du Caire et de
m'tre assez bien comport  cette crmonie, je lis un signe pour
appeler mon drogman, qui tait all un peu plus loin se remettre sur le
passage des distributeurs d'eau-de-vie; mais il n'tait pas press de
rentrer et prenait got  la fte.

--Suivons-les dans la maison, me dit-il tout bas.

--Mais que rpondrai-je, si l'on me parle?

--Vous direz seulement: _Tayeb!_ c'est une rponse  tout..... Et,
d'ailleurs, je suis l pour dtourner la conversation.

Je savais dj qu'en gypte _tayeb_ tait le fond de la langue. C'est
un mot qui, selon l'intonation qu'on y apporte, signifie toute sorte
de choses; on ne peut toutefois le comparer au _goddam_ des Anglais,
 moins que ce ne soit pour marquer la diffrence qu'il y a entre un
peuple certainement fort poli et une nation tout au plus police. Le
mot _tayeb_ veut dire tour  tour: _Trs-bien_, ou _voil qui va bien_,
ou _cela est parfait_, ou _ votre service_, le ton et surtout le
geste y ajoutant des nuances infinies. Ce moyen me paraissait beaucoup
plus sr, au reste, que celui dont parle un voyageur clbre, Belzoni,
je crois. Il tait entr dans une mosque, dguis admirablement et
rptant tous les gestes qu'il voyait faire  ses voisins; mais, comme
il ne pouvait rpondre  une question qu'on lui adressait, son drogman
dit aux curieux: Il ne comprend pas: c'est un Turc anglais!

Nous tions entrs, par une porte orne de fleurs et de feuillages,
dans une fort belle cour tout illumine de lanternes de couleur. Les
moucharabys dcoupaient leur frle menuiserie sur le fond orange
des appartements clairs et pleins de monde. Il fallut s'arrter
et prendre place sous les galeries intrieures. Les femmes seules
montaient dans la maison, o elles quittaient leurs voiles, et l'on
n'apercevait plus que la forme vague, les couleurs et le rayonnement
de leurs costumes et de leurs bijoux,  travers les treillis de bois
tourn.

Pendant que les dames se voyaient accueillies et ftes  l'intrieur
par la nouvelle pouse et par les femmes des deux familles, le mari
tait descendu de son ne; vtu d'un habit rouge et or, il recevait
les compliments des hommes et les invitait  prendre place aux tables
basses dresses en grand nombre dans les salles du rez-de-chausse et
charges de plats disposs en pyramides. Il suffisait de se croiser
les jambes  terre, de tirer  soi une assiette ou une tasse et de
manger proprement avec ses doigts. Chacun, du reste, tait le bienvenu.
Je n'osai me risquer  prendre part au festin, dans la crainte de
manquer d' _usage_. D'ailleurs, la partie la plus brillante de la
fte se passait dans la cour, o les danses se dmenaient  grand
bruit. Une troupe de danseurs nubiens excutaient des pas tranges au
centre d'un vaste cercle form par les assistants; ils allaient et
venaient, guids par une femme voile et vtue d'un manteau  larges
raies, qui, tenant  la main un sabre recourb, semblait tour  tour
menacer les danseurs et les fuir. Pendant ce temps, les _oualems_ ou
almes accompagnaient la danse de leurs chants en frappant avec les
doigts sur des tambours de terre cuite (_tarabouki_) qu'un de leurs
bras tenait suspendus  la hauteur de l'oreille. L'orchestre, compos
d'une foule d'instruments bizarres, ne manquait pas de faire sa partie
dans cet ensemble, et les assistants s'y joignaient, en outre, en
battant la mesure avec les mains. Dans les intervalles des danses, on
faisait circuler des rafrachissements, parmi lesquels il y en eut
un que je n'avais pas prvu. Des esclaves noires, tenant en main de
petits flacons d'argent, les secouaient  et l sur la foule. C'tait
de l'eau parfume, dont je ne reconnus la suave odeur de rose qu'en
sentant ruisseler sur mes joues et sur ma barbe les gouttes lances au
hasard.

Cependant un des personnages les plus apparents de la noce s'tait
avanc vers moi et me dit quelques mots d'un air fort civil; je
rpondis par le victorieux _tayeb_, qui parut le satisfaire pleinement;
il s'adressa  mes voisins, et je pus demander au drogman ce que cela
voulait dire.

--Il vous invite, me dit ce dernier,  monter dans sa maison pour voir
l'pouse.

Sans nul doute, ma rponse avait t un assentiment; mais, comme, aprs
tout, il ne s'agissait que d'une promenade de femmes hermtiquement
voiles autour des salles remplies d'invits, je ne jugeai pas  propos
de pousser plus loin l'aventure. Il est vrai que la marie et ses amies
se montrent alors avec les brillants costumes que dissimulait le voile
noir qu'elles ont port dans les rues; mais je n'tais pas encore assez
sr de la prononciation du mot _tayeb_ pour me hasarder dans le sein
des familles. Nous parvnmes, le drogman et moi,  regagner la porte
extrieure, qui donnait sur la place de l'Esbekieh.

--C'est dommage, me dit le drogman, vous auriez vu ensuite le spectacle.

--Comment?

--Oui, la comdie.

Je pensai tout de suite  l'illustre _Caragueuz_, mais ce n'tait pas
cela. Caragueuz ne se produit que dans les ftes religieuses; c'est
un mythe, c'est un symbole de la plus haute gravit; le spectacle en
question devait se composer simplement de petites scnes comiques
joues par des hommes, et que l'on peut comparer  nos proverbes de
socit. Ceci est pour faire passer agrablement le reste de la nuit
aux invits, pendant que les poux se retirent avec leurs parents dans
la partie de la maison rserve aux femmes.

Il parait que les ftes de cette noce duraient dj depuis huit jours.
Le drogman m'apprit qu'il y avait eu, le jour du contrat, un sacrifice
de moutons sur le seuil de la porte avant le passage de l'pouse; il
parla aussi d'une autre crmonie dans laquelle on brise une boule de
sucrerie o sont enferms deux pigeons; on tire un augure du vol de ces
oiseaux. Tous ces usages se rattachent probablement aux traditions de
l'antiquit.

Je suis rentr tout mu de cette scne nocturne. Voil, ce me semble,
un peuple pour qui le mariage est une grande chose, et, bien que les
dtails de celui-l indiquassent quelque aisance chez les poux, il est
certain que les pauvres gens eux-mmes se marient avec presque autant
d'clat et de bruit. Ils n'ont pas  payer les musiciens, les bouffons
et les danseurs, qui sont leurs amis, ou qui font des qutes dans la
foule. Les costumes, on les leur prte; chaque assistant tient  la
main sa bougie ou son flambeau, et le diadme de l'pouse n'est pas
moins charg de diamants et de rubis que celui de fille d'un pacha. O
chercher ailleurs une galit plus relle? Cette jeune gyptienne, qui
n'est peut-tre ni belle sous son voile ni riche sous ses diamants,
a son jour de gloire o elle s'avance radieuse  travers la ville
qui l'admire et lui fait cortge, talant la pourpre et les joyaux
d'une reine, mais inconnue  tous, et mystrieuse sous son voile comme
l'antique desse du Nil. Un seul homme aura le secret de cette beaut
ou de cette grce ignore; un seul peut tout le jour poursuivre en
paix son idal et se croire le favori d'une sultane ou d'une fe; le
dsappointement mme laisse  couvert son amour-propre; et, d'ailleurs,
tout homme n'a-t-il pas le droit, dans cet heureux pays, de renouveler
plus d'une fois cette journe de triomphe et d'illusion?




III--LE DROGMAN ABDALLAH


Mon drogman est un homme prcieux; mais j'ai peur qu'il ne soit un
trop noble serviteur pour un aussi petit seigneur que moi. C'est
 Alexandrie, sur le pont du bateau  vapeur _le Lonidas_, qu'il
m'tait apparu dans toute sa gloire. Il avait accost le navire avec
une barque  ses ordres, ayant un petit noir pour porter sa longue
pipe et un drogman plus jeune pour faire cortge. Une longue tunique
blanche couvrait ses habits et faisait ressortir le ton de sa figure,
o le sang nubien colorait un masque emprunt aux ttes de sphinx de
l'gypte: c'tait sans doute le produit de deux races mlanges; de
larges anneaux d'or pesaient  ses oreilles, et sa marche indolente
dans ses longs vtements achevait d'en faire pour moi le portrait idal
d'un affranchi du Bas-Empire.

Il n'y avait pas d'Anglais parmi les passagers; notre homme, un
peu contrari, s'attache  moi faute de mieux. Nous dbarquons; il
loue quatre nes pour lui, pour sa suite et pour moi, et me conduit
tout droit  l'htel d' _Angleterre_, o l'on veut bien me recevoir
moyennant soixante piastres par jour; quant  lui-mme, il bornait ses
prtentions  la moiti de cette somme, sur laquelle il se chargeait
d'entretenir le second drogman et le petit noir.

Aprs avoir promen tout le jour cette escorte imposante, je m'avisai
de l'inutilit du second drogman, et mme du petit garon. Abdallah
(c'est ainsi que s'appelait le personnage) ne vit aucune difficult 
remercier son jeune collgue; quant au petit noir, il le gardait  ses
frais, en rduisant d'ailleurs le total de ses propres honoraires 
vingt piastres par jour, environ cinq francs.

Arrivs au Caire, les nes nous portaient tout droit  l'htel anglais
de la place de l'Esbekieh; j'arrte cette belle ardeur en apprenant que
le sjour en tait aux mmes conditions qu' celui d'Alexandrie.

--Vous prfrez donc aller  l'htel _Waghorn_, dans le quartier franc?
me dit l'honnte Abdallah.

--Je prfrerais un htel qui ne ft pas anglais.

--Eh bien, vous avez l'htel franais de Domergue.

--Allons-y.

--Pardon, je veux bien vous y accompagner; mais je n'y resterai pas.

--Pourquoi?

--Parce que c'est un htel qui ne cote par jour que quarante piastres;
je ne puis aller l.

--Mais j'irai trs-bien, moi.

--Vous tes inconnu; moi, je suis de la ville; je sers ordinairement
MM. les Anglais; j'ai mon rang  garder.

Je trouvais pourtant le prix de cet htel fort honnte encore dans un
pays o tout est environ six fois moins cher qu'en France, et o la
journe d'un homme se paye une piastre, ou cinq sous de notre monnaie.

--Il y a, reprit Abdallah, un moyen d'arranger les choses. Vous logerez
deux ou trois jours  l'htel _Domergue_, o j'irai vous voir comme
ami; pendant ce temps-l, je vous louerai une maison dans la ville, et
je pourrai ensuite y rester  votre service sans difficult.

Il parait qu'en effet beaucoup d'Europens louent des maisons au Caire,
pour peu qu'ils y sjournent, et, inform de cette circonstance, je
donnai tout pouvoir  Abdallah.

L'htel _Domergue_ est situ au fond d'une impasse qui donne dans la
principale rue du quartier franc; c'est, aprs tout, un htel fort
convenable et fort bien tenu. Les btiments entourent  l'intrieur
une cour carre peinte  la chaux, couverte d'un lger treillage o
s'entrelace la vigne; un peintre franais, trs-aimable, quoique un
peu sourd, et plein de talent, quoique trs-fort sur le daguerrotype,
a fait son atelier d'une galerie suprieure. Il y amne de temps en
temps des marchandes d'oranges et de cannes  sucre de la ville qui
veulent bien lui servir de _modles_. Elles se dcident sans difficult
 laisser tudier les formes des principales races de l'gypte; mais la
plupart tiennent  conserver leur figure voile; c'est l le dernier
refuge de la pudeur orientale.

L'htel franais possde, en outre, un jardin assez agrable; sa
table d'hte lutte avec bonheur contre la difficult de varier les
mets europens dans une ville o manquent le boeuf et le veau. C'est
cette circonstance qui explique surtout la chert des htels anglais,
dans lesquels la cuisine se fait avec des conserves de viandes et de
lgumes, comme sur les vaisseaux. L'Anglais, en quelque pays qu'il
soit, ne change jamais son ordinaire de rosbif, de pommes de terre, et
de porter ou d'ale.

Je rencontrai  la table d'hte un colonel, un vque _in partibus_,
des peintres, une matresse de langues et deux Indiens de Bombay, dont
l'un servait de gouverneur  l'autre. Il parat que la cuisine toute
mridionale de l'hte leur semblait fade, car ils tirrent de leur
poche des flacons d'argent contenant un poivre et une moutarde  leur
usage dont ils saupoudraient tous leurs mets. Ils m'en ont offert. La
sensation qu'on doit prouver  mcher de la braise allume donnerait
une ide exacte du haut got de ces condiments.

On peut complter le tableau du sjour de l'htel franais en
se reprsentant un piano au premier tage et un billard au
rez-de-chausse, et se dire qu'autant vaudrait n'tre point parti de
Marseille. J'aime mieux, pour moi, essayer de la vie orientale tout 
fait. On a une fort belle maison de plusieurs tages, avec cours et
jardins, pour trois cents piastres (soixante-quinze francs environ)
par anne, Abdallah m'en a fait voir plusieurs dans le quartier
cophte et dans le quartier grec. C'taient des salles magnifiquement
dcores avec des pavs de marbre et des fontaines, des galeries et
des escaliers comme dans les palais de Gnes ou de Venise, des cours
entoures de colonnes et des jardins ombrags d'arbres prcieux; il
y avait de quoi mener l'existence d'un prince, sous la condition de
peupler de valets et d'esclaves ces superbes intrieurs. Et dans tout
cela, du reste, pas une chambre habitable,  moins de frais normes,
pas une vitre  ces fentres si curieusement dcoupes, ouvertes au
vent du soir et  l'humidit des nuits. Hommes et femmes vivent ainsi
au Caire; mais l'ophthalmie les punit souvent de leur imprudence,
qu'explique le besoin d'air et de fracheur. Aprs tout, j'tais peu
sensible au plaisir de vivre camp, pour ainsi dire, dans un coin d'un
palais immense; il faut dire encore que beaucoup de ces btiments,
ancien sjour d'une aristocratie teinte, remontent au rgne des
sultans mamelouks et menacent srieusement ruine.

Abdallah finit par me trouver une maison beaucoup moins vaste, niais
plus sre et mieux ferme. Un Anglais, qui l'avait rcemment habite,
y avait fait poser des fentres vitres, et cela passait pour une
curiosit. Il fallut aller chercher le cheik du quartier pour traiter
avec une veuve cophte, qui tait la propritaire. Cette femme possdait
plus de vingt maisons, mais par procuration et pour des trangers, ces
derniers ne pouvant tre lgalement propritaires en gypte. Au fond,
la maison appartenait  un chancelier du consulat anglais.

On rdigea l'acte en arabe; il fallut le payer, faire des prsents au
cheik,  l'homme de loi et au chef du corps de garde le plus voisin,
puis donner des _batchis_ (pourboires) aux scribes et aux serviteurs;
aprs quoi, le cheik me remit la clef. Cet instrument ne ressemble
pas aux ntres et se compose d'un simple morceau de bois pareil aux
_tailles_ des boulangers, au bout duquel cinq ou six clous sont plants
comme au hasard; mais il n'y a point de hasard: on introduit cette clef
singulire dans une chancrure de la porte, et les clous se trouvent
rpondre  de petits trous intrieurs et invisibles au del desquels on
accroche un verrou de bois qui se dplace et livre passage.

Il ne suffit pas d'avoir la clef de bois de sa maison ... qu'il serait
impossible de mettre dans sa poche, mais que l'on peut se passer dans
la ceinture: il faut encore un mobilier correspondant au luxe de
l'intrieur; mais ce dtail est, pour toutes les maisons du Caire, de
la plus grande simplicit. Abdallah m'a conduit  un bazar o nous
avons fait peser quelques _ocques_ de coton; avec cela et de la toile
de Perse, des cardeurs tablis chez vous excutent en quelques heures
des coussins de divan, qui deviennent, la nuit, des matelas. Le corps
du meuble se compose d'une cage longue qu'un vannier construit sous vos
veux avec des btons de palmier; c'est lger, lastique et plus solide
qu'on ne croirait. Une petite table ronde, quelques tasses, de longues
pipes ou des narghils,  moins que l'on ne veuille emprunter tout cela
au caf voisin, et l'on peut recevoir la meilleure socit de la ville.
Le pacha seul possde un mobilier complet, des lampes, des pendules;
mais cela ne lui sert en ralit qu' se montrer ami du commerce et des
progrs europens.

Il faut encore des nattes, des tapis, et mme des rideaux pour qui
veut afficher le luxe. J'ai rencontr dans les bazars un juif qui
s'est entremis fort obligeamment entre Abdallah et les marchands
pour me prouver que j'tais vol des deux parts. Le juif a profit
de l'installation du mobilier pour s'tablir en ami sur l'un des
divans; il a fallu lui donner une pipe et lui faire servir du caf.
Il s'appelle Yousef, et se livre  l'lve des vers  soie pendant
trois mois de l'anne. Le reste du temps, me dit-il, il n'a d'autre
occupation que d'aller voir si les feuilles des mriers poussent et si
la rcolte sera bonne. Il semble, du reste, parfaitement dsintress,
et ne recherche la compagnie des trangers que pour se former le got
et se fortifier dans la langue franaise.

Ma maison est situe dans une rue du quartier cophte qui conduit  la
porte de la ville correspondant aux alles de Sehoubrah. Il y a un caf
en face, un peu plus loin une station d'niers, qui louent leurs btes
 raison d'une piastre l'heure; plus loin encore, une petite mosque
accompagne d'un minaret. Le premier soir que j'entendis la voix lente
et sereine du muezzin, au coucher du soleil, je me sentis pris d'une
indicible mlancolie.

--Qu'est-ce qu'il dit? demandai-je au drogman.

--_La Alla ila Allah_!... Il n'y a d'autre Dieu que Dieu!

--Je connais cette formule; mais ensuite?

--O vous qui allez dormir, recommandez vos mes  Celui qui ne dort
jamais!

Il est certain que le sommeil est une autre vie dont il faut tenir
compte. Depuis mon arrive au Caire, toutes les histoires des _Mille et
une Nuits_ me repassent par la tte, et je vois en rve tous les dives
et les gants dchans depuis Salomon. On rit beaucoup en France des
dmons qu'enfante le sommeil, et l'on n'y reconnat que le produit de
l'imagination exalte; mais cela en existe-t-il moins relativement 
nous, et n'prouvons-nous pas dans cet tat toutes les sensations de la
vie relle? Le sommeil est souvent lourd et pnible dans un air aussi
chaud que celui d'gypte, et le pacha, dit-on, a toujours un serviteur
debout  son chevet pour l'veiller chaque fois que ses mouvements ou
son visage trahissent un sommeil agit. Mais ne suffit-il pas de se
recommander simplement, avec ferveur et confiance ...  Celui qui ne
dort jamais!




IV--INCONVNIENTS DU CLIBAT


J'ai racont plus haut l'histoire de ma premire nuit, et l'on comprend
que j'aie ensuite d me rveiller un peu plus tard. Abdallah m'annonce
la visite du cheik de mon quartier, lequel tait venu dj une fois
dans la matine. Ce bon vieillard  barbe blanche attendait mon rveil
au caf d'en face avec son secrtaire et le ngre portant sa pipe. Je
ne m'tonnai pas de sa patience; tout Europen qui n'est ni industriel
ni marchand est un personnage en gypte. Le cheik s'assit sur un des
divans; on bourra sa pipe et on lui servit du caf. Alors, il commena
son discours, qu'Abdallah me traduisit  mesure:

--Il vient vous rapporter l'argent que vous avez donn pour louer la
maison.

--Et pourquoi? Quelle raison donne-t-il?

--Il dit que l'on ne sait pas votre manire de vivre, qu'on ne connat
pas vos moeurs.

--A-t-il observ qu'elles fussent mauvaises?

--Ce n'est pas cela qu'il entend; il ne sait rien l-dessus.

--Mais, alors, il n'en a donc pas une bonne opinion?

--Il dit qu'il avait pens que vous habiteriez la maison avec une femme.

--Mais je ne suis pas mari.

--Cela ne le regarde pas, que vous le soyez ou non; mais il dit que vos
voisins ont des femmes, et qu'ils seront inquiets si vous n'en avez
pas. D'ailleurs, c'est l'usage ici.

--Que veut-il donc que je fasse?

--Que vous quittiez la maison, ou que vous choisissiez une femme pour y
demeurer avec vous.

--Dites-lui que, dans mon pays, il n'est pas convenable de vivre avec
une femme sans tre mari.

La rponse du vieillard  cette observation morale tait accompagne
d'une expression toute paternelle que les paroles traduites ne peuvent
rendre qu'imparfaitement.

--Il vous donne un conseil, me dit Abdallah: il dit qu'un monsieur (un
_effendi_) comme vous ne doit pas vivre seul, et qu'il est toujours
honorable de nourrir une femme et de lui faire quelque bien. Il est
encore mieux, ajoute-t-il, d'en nourrir plusieurs, quand la religion
que l'on suit le permet.

Le raisonnement de ce Turc me toucha; cependant ma conscience
europenne luttait contre ce point de vue, dont je ne compris la
justesse qu'en tudiant davantage la situation des femmes dans ce pays.
Je fis rpondre au cheik pour le prier d'attendre que je me fusse
inform auprs de mes amis de ce qu'il conviendrait de faire.

J'avais lou la maison pour six mois, je l'avais meuble, je m'y
trouvais fort bien, et je voulais seulement m'informer des moyens de
rsister aux prtentions du cheik  rompre notre trait et  me donner
cong pour cause de clibat. Aprs bien des hsitations, je me dcidai
 prendre conseil du peintre de l'htel _Domergue_, qui avait bien
voulu dj m'introduire dans son atelier et m'initier aux merveilles de
son daguerrotype. Ce peintre avait l'oreille dure  ce point qu'une
conversation par interprte et t amusante et facile au prix de la
sienne.

Cependant je me rendais chez lui en traversant la place de l'Esbekieh,
lorsqu' l'angle d'une rue qui tourne vers le quartier franc, j'entends
des exclamations de joie parties d'une vaste cour o l'on promenait
dans ce moment-l de fort beaux chevaux. L'un des promeneurs de chevaux
s'lance  mon cou et me serre dans ses bras; c'tait un gros garon
vtu d'une saye bleue, coiff d'un turban de laine jauntre, et que
je me souvins d'avoir remarqu sur le bateau  vapeur,  cause de sa
figure, qui rappelait beaucoup les grosses ttes peintes qu'on voit sur
les couvercles de momies.

--_Tayeb! tayeb!_ (fort bien! fort bien!) dis-je  ce mortel expansif
en me dbarrassant de ses treintes et en cherchant derrire moi mon
drogman Abdallah.

Mais ce dernier s'tait perdu dans la foule, ne se souciant pas sans
doute d'tre vu faisant cortge  l'ami d'un simple palefrenier. Ce
musulman gt par les touristes d'Angleterre ne se souvenait pas que
Mahomet avait t conducteur de chameaux.

Cependant l'gyptien me tirait par la manche et m'entranait dans
la cour, qui tait celle des haras du pacha d'gypte, et, l, au
fond d'une galerie,  demi couch sur un divan de bois, je reconnais
un autre de mes compagnons de voyage, un peu plus avouable dans la
socit, Soliman-Aga, dont j'ai parl dj, et que j'avais rencontr
sur le bateau autrichien, le _Francisco-Primo_. Soliman-Aga me
reconnat aussi, et, quoique plus sobre en dmonstrations que son
subordonn, il me fait asseoir prs de lui, m'offre une pipe et demande
du caf.... Ajoutons, comme trait de moeurs, que le simple palefrenier,
se jugeant digne momentanment de notre compagnie, s'assit en croisant
les jambes  terre et reut comme moi une longue pipe et une de ces
petites tasses pleines d'un moka brlant que l'on tient dans une sorte
de coquetier dor pour ne pas se brler les doigts. Un cercle ne tarda
pas  se former autour de nous.

Abdallah, voyant la reconnaissance prendre une tournure plus
convenable, s'tait montr enfin, et daignait favoriser notre
conversation. Je savais dj Soliman-Aga un convive fort aimable, et,
bien que nous n'eussions eu, pendant notre commune traverse, que des
relations de pantomime, notre connaissance tait assez avance pour
que je pusse, sans indiscrtion, l'entretenir de mes affaires et lui
demander conseil.

--_Machallah_! s'cria-t-il tout d'abord, le cheik a bien raison; un
jeune homme de votre ge devrait s'tre dj mari plusieurs fois!

--Vous savez, observai-je timidement, que, dans ma religion, l'on ne
peut pouser qu'une femme, et il faut ensuite la garder toujours,
de sorte qu'ordinairement l'on prend le temps de rflchir, on veut
choisir le mieux possible.

--Ah! je ne parle pas, dit-il en se frappant le front, de vos femmes
_roumis_ (europennes); elles sont  tout le monde et non  vous;
ces pauvres folles cratures montrent leur visage entirement nu,
non-seulement  qui veut le voir, mais  qui ne le voudrait pas....
Imaginez-vous, ajouta-t-il en pouffant de rire et se tournant
vers d'autres Turcs qui coutaient, que toutes, dans les rues, me
regardaient avec les yeux de la passion, et quelques-unes mme
poussaient l'impudeur jusqu' vouloir m'embrasser.

Voyant les auditeurs scandaliss au dernier point, je crus devoir leur
dire, pour l'honneur des Europennes, que Soliman-Aga confondait sans
doute l'empressement intress de certaines femmes avec la curiosit
honnte du plus grand nombre.

--Encore, ajoutait Soliman-Aga, sans rpondre  mon observation, qui
parut seulement dicte par l'amour-propre national, si ces belles
mritaient qu'un croyant leur permit de baiser sa main! mais ce sont
des plantes d'hiver, sans couleur et sans got, des figures maladives
que la famine tourmente, car elles mangent  peine, et leur corps
tiendrait entre mes mains. Quant  les pouser, c'est autre chose;
elles ont t leves si mal, que ce seraient la guerre et le malheur
dans la maison. Chez nous, les femmes vivent ensemble et les hommes
ensemble, c'est le moyen d'avoir partout la tranquillit.

--Mais ne vivez-vous pas, dis-je, au milieu de vos femmes dans vos
harems?

--Dieu puissant! s'cria-t-il, qui n'aurait la tte casse de leur
babil? Ne voyez-vous pas qu'ici les hommes qui n'ont rien  faire
passent leur temps  la promenade, au bain, au caf,  la mosque,
ou dans les audiences, ou dans les visites qu'on se fait les uns aux
autres? N'est-il pas plus agrable de causer avec des amis, d'couter
des histoires et des pomes, ou de fumer en rvant, que de parler  des
femmes proccupes d'intrts grossiers, de toilette ou de mdisance?

--Mais vous supportez cela ncessairement aux heures o vous prenez vos
repas avec elles.

--Nullement. Elles mangent ensemble ou sparment  leur choix, et
nous mangeons tout seuls, ou avec nos parents et nos amis. Ce n'est
pas qu'un petit nombre de fidles n'agissent autrement, mais ils sont
mal vus et mnent une vie lche et inutile. La compagnie des femmes
rend l'homme avide, goste et cruel; elle dtruit la fraternit, et
la charit entre nous; elle cause les querelles, les injustices et
la tyrannie. Que chacun vive avec ses semblables! c'est assez que le
matre,  l'heure de la sieste, ou quand il rentre le soir dans son
logis, trouve pour le recevoir des visages souriants, d'aimables formes
richement pares, ... et, si des almes qu'on fait venir dansent et
chantent devant lui, alors il peut rver le paradis d'avance et se
croire au troisime ciel, o sont les vritables beauts pures et sans
tache, celles qui seront seules dignes d'tre les pouses ternelles
des vrais croyants.

Est-ce l l'opinion de tous les musulmans ou d'un certain nombre
d'entre eux? On doit y voir peut-tre moins le mpris de la femme qu'un
certain reste du platonisme antique, qui lve l'amour pur au-dessus
des objets prissables. La femme adore n'est elle-mme que le fantme
abstrait, que l'image incomplte d'une femme divine, fiance au croyant
de toute ternit. Ce sont ces ides qui ont fait penser que les
Orientaux niaient l'me des femmes; mais on sait aujourd'hui que les
musulmanes vraiment pieuses ont l'esprance elles-mmes de voir leur
idal se raliser dans le ciel. L'histoire religieuse des Arabes a ses
saintes et ses prophtesses, et la fille de Mahomet, l'illustre Fatime,
est la reine de ce paradis fminin.

Seyd Aga avait fini par me conseiller d'embrasser le mahomtisme; je
le remerciai en souriant et lui promis d'y rflchir. Me voil, cette
fois, plus embarrass que jamais. Il me restait pourtant encore  aller
consulter le peintre sourd de l'htel _Domergue_, comme j'en avais eu
primitivement l'ide.




V--LE MOUSKY


Lorsqu'on a tourn la rue en laissant  gauche le btiment des haras,
on commence  sentir l'animation de la grande ville. La chausse qui
fait le tour de la place de l'Esbekieh n'a qu'une maigre alle d'arbres
pour vous protger du soleil; mais dj de grandes et hautes maisons
de pierre dcoupent en zigzags les rayons poudreux qu'il projette
sur un seul ct de la rue. Le lieu est d'ordinaire trs-fray,
trs-bruyant, trs-encombr de marchandes d'oranges, de bananes et de
cannes  sucre encore vertes, dont le peuple mche avec dlices la
pulpe sucre. Il y a aussi des chanteurs, des lutteurs et des psylles
qui ont de gros serpents rouls autour du cou; l enfin se produit
un spectacle qui ralise certaines images des songes drolatiques de
Rabelais. Un vieillard jovial fait danser avec le genou de petites
figures dont le corps est travers d'une ficelle comme celles que
montrent nos Savoyards, mais qui se livrent  des pantomimes beaucoup
moins dcentes. Ce n'est pourtant pas l l'illustre Caragueuz, qui
ne se produit d'ordinaire que sous forme d'ombre chinoise. Un cercle
merveill de femmes, d'enfants et de militaires applaudit navement
ces marionnettes hontes. Ailleurs, c'est un montreur de singes qui a
dress un norme cynocphale  rpondre avec un bton aux attaques des
chiens errants de la ville, que les enfants excitent contre lui. Plus
loin, la voie se rtrcit et s'assombrit par l'lvation des difices.
Voici  gauche le couvent des derviches tourneurs, lesquels donnent
publiquement une sance tous les mardis; puis une vaste porte cochre,
au-dessus de laquelle on admire un grand crocodile empaill, signale la
maison d'o partent les voitures qui traversent le dsert du Caire 
Suez. Ce sont des voitures trs-lgres, dont la forme rappelle celle
du prosaque coucou; les ouvertures, largement dcoupes, livrent tout
passage au vent et  la poussire, c'est une ncessit sans doute;
les roues de fer prsentent un double systme de rayons, partant de
chaque extrmit du moyeu pour aller se rejoindre sur le cercle troit
qui remplace les jantes. Ces roues singulires coupent le sol plutt
qu'elles ne s'y posent.

Mais passons. Voici  droite un cabaret chrtien, c'est--dire un
vaste cellier o l'on donne  boire sur des tonneaux. Devant la porte
se tient habituellement un mortel  face enlumine et  longues
moustaches, qui reprsente avec majest le _Franc_ autochthone, la
race, pour mieux dire, qui appartient  l'Orient. Qui sait s'il est
Maltais, Italien, Espagnol ou Marseillais d'origine? Ce qui est sr,
c'est que son ddain pour les costumes du pays et la conscience
qu'il a de la supriorit des modes europennes l'ont induit en des
raffinements qui donnent une certaine originalit  sa garde-robe
dlabre. Sur une redingote bleue dont les anglaises effranges ont
depuis longtemps fait divorce avec leurs boutons, il a eu l'ide
d'attacher des torsades de ficelles qui se croisent comme des
brandebourgs. Son pantalon rouge s'embote dans un reste de bottes
fortes armes d'perons. Un vaste col de chemise et un chapeau blanc
bossu  retroussis verts adoucissent ce que ce costume aurait de trop
martial et lui restituent son caractre civil. Quant au nerf de boeuf
qu'il tient  la main, c'est encore un privilge des Francs et des
Turcs, qui s'exerce trop souvent aux dpens des paules du pauvre et
patient fellah.

Presque en face du cabaret, la vue plonge dans une impasse troite
o rampe un mendiant aux pieds et aux mains coups; ce pauvre diable
implore la charit des Anglais, qui passent  chaque instant, car
l'htel _Waghorn_ est situ dans cette ruelle obscure qui, de plus,
conduit au thtre du Caire et au cabinet de lecture de M. Bonhomme,
annonc par un vaste criteau peint en lettres franaises. Tous les
plaisirs de la civilisation se rsument l, et ce n'est pas de quoi
causer grande envie aux Arabes. En poursuivant notre route, nous
rencontrons  gauche une maison  face architecturale, sculpte et
brode d'arabesques peintes, unique rconfort jusqu'ici de l'artiste
et du pote. Ensuite la rue forme un coude, et il faut lutter pendant
vingt pas contre un encombrement perptuel d'nes, de chiens, de
chameaux, de marchands de concombres, et de femmes vendant du pain.
Les nes galopent, les chameaux mugissent, les chiens se maintiennent
obstinment rangs en espaliers le long des portes de trois bouchers.
Ce petit coin ne manquerait pas de physionomie arabe, si l'on
n'apercevait en face de soi l'criteau d'une _trattoria_ remplie
d'Italiens et de Maltais.

C'est qu'en face de nous voici dans tout son luxe la grande rue
commerante du quartier franc, vulgairement nomme le _Mousky_. La
premire partie,  moiti couverte de toiles et de planches, prsente
deux ranges de boutiques bien garnies, o toutes les nations
europennes exposent leurs produits les plus usuels. L'Angleterre
domine pour les toffes et la vaisselle; l'Allemagne, pour les draps;
la France, pour les modes; Marseille, pour les piceries, les viandes
fumes et les menus objets d'assortiment. Je ne cite point Marseille
avec la France, car, dans le Levant, on ne tarde pas  s'apercevoir que
les Marseillais forment une nation  part; ceci soit dit dans le sens
le plus favorable d'ailleurs.

Parmi les boutiques o l'industrie europenne attire de son mieux les
plus riches habitants du Caire, les Turcs rformistes, ainsi que les
Cophtes et les Grecs, plus facilement accessibles  nos habitudes, il
y a une brasserie anglaise o l'on peut aller contrarier,  l'aide
du madre, du porter ou de l'ale, l'action parfois molliente des
eaux du Nil. Un autre lieu de refuge contre la vie orientale est la
pharmacie Castagnol, o trs-souvent les _beys_, les _muchirs_ et les
_nazirs_ originaires de Paris viennent s'entretenir avec les voyageurs
et retrouver un souvenir de la patrie. On n'est pas tonn de voir
les chaises de l'officine, et mme les bancs extrieurs, se garnir
d'Orientaux douteux,  la poitrine charge d'toiles en brillants,
qui causent en franais et lisent les journaux, tandis que des _sais_
tiennent tout prts  leur disposition des chevaux fringants, aux
selles brodes d'or. Cette affluence s'explique aussi par le voisinage
de la poste franque, situe dans l'impasse qui aboutit  l'htel
_Domergue_. On vient attendre tous les jours la correspondance et les
nouvelles, qui arrivent de loin en loin, selon l'tat des routes ou la
diligence des messagers. Le bateau  vapeur anglais ne remonte le Nil
qu'une fois par mois.

Je touche au bout de mon itinraire, car je rencontre  la pharmacie
Castagnol mon peintre de l'htel franais, qui fait prparer du
chlorure d'or pour son daguerrotype. Il me propose de venir avec lui
prendre un point de vue dans la ville; je donne donc cong au drogman,
qui se hte d'aller s'installer dans la brasserie anglaise, ayant pris,
je le crains bien, du contact de ses prcdents matres, un got
immodr pour la bire forte et le wiskey.

En acceptant la promenade propose, je complotais une ide plus belle
encore: c'tait de me faire conduire au point le plus embrouill de
la ville, d'abandonner le peintre  ses travaux, et puis d'errer 
l'aventure, sans interprte et sans compagnon. Voil ce que je n'avais
pu obtenir jusque-l, le drogman se prtendant indispensable, et tous
les Europens que j'avais recontrs me proposant de me faire voir
les beauts de la ville. Il faut avoir un peu parcouru le Midi pour
connatre toute la porte de cette hypocrite proposition. Vous croyez
que l'aimable rsident se fait guide par bont d'me. Dtrompez-vous;
il n'a rien  faire, il s'ennuie horriblement, il a besoin de vous pour
l'amuser, pour le distraire, pour lui faire la conversation; mais
il ne vous montrera rien que vous n'eussiez trouv du premier coup:
mme il ne connat point la ville, il n'a pas d'ide de ce qui s'y
passe; il cherche un but de promenade et un moyen de vous ennuyer de
ses remarques et de s'amuser des vtres. D'ailleurs, qu'est-ce qu'une
belle perspective, un monument, un dtail curieux, sans le hasard, sans
l'imprvu?

Un prjug des Europens du Caire, c'est de ne pouvoir faire dix pas
sans monter sur un ne escort d'un nier. Les nes sont fort beaux,
j'en conviens, trottent et galopent  merveille; l'nier vous sert
de _cavasse_ et fait carter la foule en criant: _Ha! ha! iniglac!
smalac_! ce qui veut dire: A droite!  gauche! Les femmes ayant
l'oreille ou la tte plus dure que les autres passants, l'nier crie 
tout moment: _Ia bent_! (h! femme!) d'un ton imprieux qui fait bien
sentir la supriorit du sexe masculin.




VI--UNE AVENTURE AU BSESTAIN


Nous chevauchions ainsi, le peintre et moi, suivis d'un ne qui portait
le daguerrotype, machine complique et fragile qu'il s'agissait
d'tablir quelque part de manire  nous faire honneur. Aprs la rue
que j'ai dcrite, on rencontre un passage couvert en planches, o
le commerce europen tale ses produits les plus brillants. C'est
une sorte de bazar o se termine le quartier franc. Nous tournons 
droite, puis  gauche, au milieu d'une foule toujours croissante; nous
suivons une longue rue trs-rgulire, qui offre  la curiosit, de
loin en loin, des mosques, des fontaines, un couvent de derviches, et
tout un bazar de quincaillerie et de porcelaine anglaise. Puis, aprs
mille dtours, la voie devient plus silencieuse, plus poudreuse, plus
dserte; les mosques tombent en ruine, les maisons s'croulent  et
l, le bruit et le tumulte ne se reproduisent plus que sous la forme
d'une bande de chiens criards, acharns aprs nos nes, et poursuivant
surtout nos affreux vtements noirs d'Europe. Heureusement, nous
passons sous une porte, nous changeons de quartier, et ces animaux
s'arrtent en grognant aux limites extrmes de leurs possessions.
Toute la ville est partage en cinquante-trois quartiers entours de
murailles, dont plusieurs appartiennent aux nations cophte, grecque,
turque, juive et franaise. Les chiens eux-mmes, qui pullulent en paix
dans la ville sans appartenir  personne, reconnaissent ces divisions,
et ne se hasarderaient pas au del sans danger. Une nouvelle escorte
canine remplace bientt celle qui nous a quitts, et nous conduit
jusqu'aux _casins_ situs sur le bord d'un canal qui traverse le Caire,
et qu'on appelle le _Calish_.

Nous voici dans une espce de faubourg spar par le canal des
principaux quartiers de la ville; des cafs ou casinos nombreux
bordent la rive intrieure, tandis que l'autre prsente un assez large
boulevard gay de quelques palmiers poudreux. L'eau du canal est verte
et quelque peu stagnante; mais une longue suite de berceaux et de
treillages festonns de vignes et de lianes, servant d'arrire-salle
aux cafs, prsente un coup d'oeil des plus riants, tandis que l'eau
plate qui les cerne reflte avec amour les costumes bigarrs des
fumeurs. Les flacons d'huile des lustres s'allument aux seuls feux
du jour, les narghils de cristal jettent des clairs, et la liqueur
ambre nage dans les tasses lgres que des noirs distribuent avec
leurs coquetiers de filigrane dor.

Aprs une courte station  l'un de ces cafs, nous nous transportons
sur l'autre rive du Calish, et nous installons sur des piquets
l'appareil o le dieu du jour s'exerce si agrablement au mtier de
paysagiste. Une mosque en ruine au minaret curieusement sculpt, un
palmier svelte s'lanant d'une touffe de lentisques, c'est, avec tout
le reste, de quoi composer un tableau digne de Marilhat. Mon compagnon
est dans le ravissement, et, pendant que le soleil travaille sur ses
plaques frachement polies, je crois pouvoir entamer une conversation
instructive en lui faisant au crayon des demandes auxquelles son
infirmit ne l'empche pas de rpondre de vive voix.

--Ne vous mariez pas, s'crie-t-il, et surtout ne prenez point le
turban. Que vous demande-t-on? D'avoir une femme chez vous. La belle
affaire! J'en fais venir tant que je veux. Ces marchandes d'oranges en
tunique bleue, avec leurs bracelets et leurs colliers d'argent, sont
fort belles. Elles ont exactement la forme des statues gyptiennes, la
poitrine dveloppe, les paules et les bras superbes, la hanche peu
saillante, la jambe fine et sche. C'est de l'archologie; il ne leur
manque qu'une coiffure  tte d'pervier, des bandelettes autour du
corps, et une croix anse  la main, pour reprsenter Isis ou Athor.

--Mais vous oubliez, dis-je, que je ne suis point artiste; et,
d'ailleurs, ces femmes ont des maris ou des familles. Elles sont
voiles: comment deviner si elles sont belles?... Je ne sais encore
qu'un seul mot arabe. Comment les persuader?

--La galanterie est svrement dfendue au Caire; mais l'amour n'est
interdit nulle part. Vous rencontrez une femme dont la dmarche, dont
la taille, dont la grce  draper ses vtements, dont quelque chose
qui se drange dans le voile ou dans la coiffure indique la jeunesse
ou l'envie de paratre aimable. Suivez-la seulement, et, si elle
vous regarde en face au moment o elle ne se croira pas remarque
de la foule, prenez le chemin de votre maison; elle vous suivra. En
fait de femmes, il ne faut se fier qu' soi-mme. Les drogmans vous
adresseraient mal. Il faut payer de votre personne, c'est plus sr.

--Mais, au fait, me disais-je en quittant le peintre et le laissant
 son oeuvre, entour d'une foule respectueuse qui le croyait occup
d'oprations magiques, pourquoi donc aurais-je renonc  plaire? Les
femmes sont voiles; mais je ne le suis pas. Mon teint d'Europen
peut avoir quelque charme dans le pays. Je passerais en France pour
un cavalier ordinaire; mais au Caire je deviens un amiable enfant du
Nord. Ce costume franc, qui ameute les chiens, me vaut du moins d'tre
remarqu; c'est beaucoup.

En effet, j'tais rentr dans les rues populeuses, et je fendais la
foule tonne de voir un Franc  pied et sans guide dans la partie
arabe de la ville. Je m'arrtais aux portes des boutiques et des
ateliers, examinant tout d'un air de flnerie inoffensive qui ne
m'attirait que des sourires. On se disait: Il a perdu son drogman,
il manque peut-tre d'argent pour prendre un ne...; on plaignait
l'tranger fourvoy dans l'immense cohue des bazars, dans le labyrinthe
des rues. Moi, je m'tais arrt  regarder trois forgerons au travail
qui semblaient des hommes de cuivre. Ils chantaient une chanson
arabe dont le rhythme les guidait dans les coups successifs qu'ils
donnaient  des pices de mtal qu'un enfant apportait tour  tour sur
l'enclume. Je frmissais en songeant que, si l'un d'eux et manqu
la mesure d'un demi-temps, l'enfant aurait eu la main broye. Deux
femmes s'taient arrtes derrire moi et riaient de ma curiosit.
Je me retourne, et je vois bien,  leur mantille de taffetas noir,
 leur pardessus de levantine verte, qu'elles n'appartenaient pas 
la classe des marchandes d'oranges du Mousky. Je m'lance au-devant
d'elles, mais elles baissent leur voile et s'chappent. Je les suis, et
j'arrive bientt dans une longue rue, entrecoupe de riches bazars, qui
traverse toute la ville. Nous nous engageons sous une vote  l'aspect
grandiose, forme de charpentes sculptes d'un style antique, o le
vernis et la dorure rehaussent mille dtails d'arabesques splendides.
C'est l peut-tre le _besestain_ des Circassiens o s'est passe
l'histoire raconte par le marchand cophte au sultan de Kachgar. Me
voil en pleines _Mille et une Nuits_. Que ne suis-je un des jeunes
marchands auxquels les deux dames font dployer leurs toffes, ainsi
que faisait la fille de l'mir devant la boutique de Bedreddin! Je
leur dirais comme le jeune homme de Bagdad: Laissez-moi voir votre
visage pour prix de cette toffe  fleurs d'or, et je me trouverai
pay avec usure! Mais elles ddaignent les soieries de Beyrouth, les
toffes broches de Damas, les _mandilles_ de Brousse, que chaque
vendeur tale  l'envi.... Il n'y a point l de boutiques: ce sont de
simples talages dont les rayons s'lvent jusqu' la vote, surmonts
d'une enseigne couverte de lettres et d'attributs dors. Le marchand,
les jambes croises, fume sa longue pipe ou son narghil sur une
estrade troite, et les femmes vont ainsi de marchand en marchand,
se contentant, aprs avoir tout fait dployer chez l'un, de passer 
l'autre, en saluant d'un regard ddaigneux.

Mes belles rieuses veulent absolument des toffes de Constantinople.
Constantinople donne la mode au Caire. On leur fait voir d'affreuses
mousselines imprimes, en criant: _Istamboldan_ (c'est de Stamboul)!
Elles poussent des cris d'admiration. Les femmes sont les mmes partout.

Je m'approche d'un air de connaisseur; je soulve le coin d'une toffe
jaune  ramages lie de vin, et je m'crie: _Tayeb_ (cela est beau)! Mon
observation parat plaire; c'est  ce choix qu'on s'arrte. Le marchand
aune avec une sorte de demi-mtre qui s'appelle un _pic_, et l'on
charge un petit garon de porter l'toffe roule.

Pour le coup, il me semble bien que l'une des jeunes dames m'a regard
en face; d'ailleurs, leur marche incertaine, les rires qu'elles
touffent en se retournant et me voyant les suivre, la mantille
noire (_habbarah_) souleve de temps en temps pour laisser voir un
masque blanc, signe d'une classe suprieure, enfin toutes ces allures
indcises que prend au bal de l'Opra un domino qui veut vous sduire,
semblent m'indiquer qu'on n'a pas envers moi des sentiments bien
farouches. Le moment parat donc venu de passer devant et de prendre le
chemin de mon logis; mais le moyen de le retrouver? Au Caire, les rues
n'ont pas d'criteau, les maisons pas de numro, et chaque quartier,
ceint de murs, est en lui-mme un labyrinthe des plus complets. Il y
a dix impasses pour une rue qui aboutit. Dans le doute, je suivais
toujours. Nous quittons les bazars pleins de tumulte et de lumire,
o tout reluit et papillote, o le luxe des talages fait contraste
au grand caractre d'architecture et de splendeur des principales
mosques, peintes de bandes horizontales jaunes et rouges; voici
maintenant des passages vots, des ruelles troites et sombres, o
surplombent les cages de fentres en charpente, comme dans nos rues
du moyen ge. La fracheur de ces voies presque souterraines est un
refuge contre les ardeurs du soleil d'gypte, et donne  la population
beaucoup des avantages d'une latitude tempre. Cela explique la
blancheur mate qu'un grand nombre de femmes conservent sous leur voile,
car beaucoup d'entre elles n'ont jamais quitt la ville que pour aller
se rjouir sous les ombrages de Schoubrah.

Mais que penser de tant de tours et dtours qu'on me fait faire?
Me fuit-on en ralit, ou se guide-t-on, tout en me prcdant, sur
ma marche aventureuse? Nous entrons pourtant dans une rue que j'ai
traverse la veille, et que je reconnais surtout  l'odeur charmante
que rpandent les fleurs jaunes d'un arbousier. Cet arbre aim du
soleil projette au-dessus du mur ses branches revtues de houppes
parfumes. Une fontaine basse forme encoignure, fondation pieuse
destine  dsaltrer les animaux errants. Voici une maison de belle
apparence, dcore d'ornements sculpts dans le pltre; l'une des
dames introduit dans la porte une de ces clefs rustiques dont j'ai
dj l'exprience. Je m'lance  leur suite dans le couloir sombre,
sans balancer, sans rflchir, et me voil dans une cour vaste et
silencieuse, entoure de galeries, domine par les mille dentelures des
moucharabys.




VII--UNE MAISON DANGEREUSE


Les dames ont disparu dans je ne sais quel escalier sombre de l'entre;
je me retourne avec l'intention srieuse de regagner la porte; un
esclave abyssinien, grand et robuste, est en train de la refermer. Je
cherche un mot pour le convaincre que je me suis tromp de maison, que
je croyais rentrer chez moi; mais le mot _tayeb_, si universel qu'il
soit, ne me parat pas suffisant  exprimer tontes ces choses. Pendant
ce temps, un grand bruit se fait entendre dans le fond de la maison,
des sas tonns sortent des curies, des bonnets rouges se montrent
aux terrasses du premier tage, et un Turc des plus majestueux s'avance
du fond de la galerie principale.

Dans ces moments-l, le pis est de rester court. Je songe que beaucoup
de musulmans entendent la langue franque, laquelle, au fond, n'est
qu'un mlange de toute sorte de mots des patois mridionaux, qu'on
emploie au hasard jusqu' ce qu'on se soit fait comprendre; c'est la
langue des Turcs de Molire. Je ramasse donc tout ce que je puis savoir
d'italien, d'espagnol, de provenal et de grec, et je compose avec le
tout un discours fort captieux.

--Au demeurant, me disais-je, mes intentions sont pures; l'une au moins
des femmes peut bien tre sa fille ou sa soeur. J'pouse, je prends le
turban; aussi bien il y a des choses qu'on ne peut viter. Je crois au
destin.

D'ailleurs, ce Turc avait l'air d'un bon diable, et sa figure bien
nourrie n'annonait pas la cruaut. Il cligna de l'oeil avec quelque
malice en me voyant accumuler les substantifs les plus baroques qui
eussent jamais retenti dans les chelles du Levant, et me dit, tendant
vers moi une main potele charge de bagues:

--Mon cher monsieur, donnez-vous la peine d'entrer ici; nous causerons
plus commodment.

O surprise! ce brave Turc tait un Franais comme moi!

Nous entrons dans une fort belle salle dont les fentres se dcoupaient
sur des jardins; nous prenons place sur un riche divan. On apporte
du caf et des pipes. Nous causons. J'explique de mon mieux comment
j'tais entr chez lui, croyant m'engager dans un des nombreux passages
qui traversent au Caire les principaux massifs de maisons; mais je
comprends  son sourire que mes belles inconnues avaient eu le temps de
me trahir. Cela n'empcha pas notre conversation de prendre en peu de
temps un caractre d'intimit. En pays turc, la connaissance se fait
vite entre compatriotes. Mon hte voulut bien m'inviter  sa table, et,
quand l'heure fut arrive, je vis entrer deux fort belles personnes,
dont l'une tait sa femme, et l'autre la soeur de sa femme. C'taient
mes inconnues du bazar des Circassiens, et toutes deux Franaises....
Voil ce qu'il y avait de plus humiliant! On me fit la guerre sur ma
prtention  parcourir la ville sans drogman et sans nier; on s'gaya
touchant ma poursuite assidue de deux dominos douteux, qui videmment
ne rvlaient aucune forme, et pouvaient cacher des vieilles ou des
ngresses. Ces dames ne me savaient pas le moindre gr d'un choix aussi
hasardeux, o aucun de leurs charmes n'tait intress, car il faut
avouer que le _habbarah_ noir, moins attrayant que le voile des simples
filles fellahs, fait de toute femme un paquet sans forme, et, quand le
vent s'y engouffre, lui donne l'aspect d'un ballon  demi gonfl.

Aprs le dner, servi entirement  la franaise, on me fit entrer dans
une salle beaucoup plus riche, aux murs revtus de porcelaines peintes,
aux corniches de cdre sculptes. Une fontaine de marbre lanait dans
le milieu ses minces filets d'eau; des tapis et des glaces de Venise
compltaient l'idal du luxe arabe; mais la surprise qui m'attendait
l concentra bientt toute mon attention. C'taient huit jeunes filles
places autour d'une table ovale, et travaillant  divers ouvrages.
Elles se levrent, me firent un salut, et les deux plus jeunes vinrent
me baiser la main, crmonie  laquelle je savais qu'on ne pouvait
se refuser au Caire. Ce qui m'tonnait le plus dans cette apparition
sduisante, c'est que le teint de ces jeunes personnes, vtues 
l'orientale, variait du bistre  l'olivtre, et arrivait, chez la
dernire, au chocolat le plus fonc. Il et t inconvenant peut-tre
de citer devant la plus blanche le vers de Goethe:

Connais-tu la contre o les citrons mrissent ...

Cependant elles pouvaient passer toutes pour des beauts de race mixte.
La matresse de la maison et sa soeur avaient pris place sur le divan
en riant aux clats de mon admiration. Les deux petites filles nous
apportrent des liqueurs et du caf.

Je savais un gr infini  mon hte de m'avoir introduit dans son
harem; mais je me disais en moi-mme qu'un Franais ne ferait jamais
un bon Turc, et que l'amour-propre de montrer ses matresses ou
ses pouses devait dominer toujours la crainte de les exposer aux
sductions. Je me trompais encore sur ce point. Ces charmantes fleurs
aux couleurs varies taient non pas les femmes, mais les filles de
la maison. Mon hte appartenait  cette gnration militaire qui voua
son existence au service de Napolon. Plutt que de se reconnatre
sujets de la Restauration, beaucoup de ces braves allrent offrir
leurs services aux souverains de l'Orient. L'Inde et l'gypte en
accueillirent un grand nombre; il y avait dans ces deux pays de beaux
souvenirs de la gloire franaise. Quelques-uns adoptrent la religion
et les moeurs des peuples qui leur donnaient asile. Le moyen de les
blmer? La plupart, ns pendant la Rvolution, n'avaient gure connu
de culte que celui des thophilanthropes ou des loges maonniques. Le
mahomtisme, vu dans les pays o il rgne, a des grandeurs qui frappent
l'esprit le plus sceptique. Mon hte s'tait livr jeune encore  ces
sductions d'une patrie nouvelle. Il avait obtenu le grade de bey par
ses talents, par ses services; son srail s'tait recrut en partie
des beauts du Sennaar, de l'Abysinnie, de l'Arabie mme, car il avait
concouru  dlivrer des villes saintes du joug des sectaires musulmans.
Plus tard, plus avanc en ge, les ides de l'Europe lui taient
revenues: il s'tait mari  une aimable fille de consul, et, comme le
grand Soliman pousant Roxelane, il avait congdi tout son srail,
mais les enfants lui taient rests. C'taient les filles que je voyais
l; les garons tudiaient dans les coles militaires.

Au milieu de tant de filles  marier, je sentis que l'hospitalit qu'on
me donnait dans cette maison prsentait certaines chances dangereuses,
et je n'osai trop exposer ma situation relle avant de plus amples
informations.

On me fit reconduire chez moi le soir, et j'ai emport de toute cette
aventure le plus gracieux souvenir.... Mais, en vrit, ce ne serait
pas la peine d'aller au Caire pour me marier dans une famille franaise.

Le lendemain, Abdallah vint me demander la permission d'accompagner
des Anglais jusqu' Suez. C'tait l'affaire d'une semaine, et je ne
voulus pas le priver de cette course lucrative. Je le souponnai de
n'tre pas trs satisfait de ma conduite de la veille. Un voyageur qui
se passe de drogman toute une journe, qui rde  pied dans les rues
du Caire, et dne ensuite on ne sait o, risque de passer pour un tre
bien fallacieux. Abdallah me prsenta, du reste, pour tenir sa place,
un _barbarin_ de ses amis, nomm Ibrahim. Le barbarin (c'est ici le nom
des domestiques ordinaires) ne sait qu'un peu de patois maltais.




VIII--LE WKIL


Le juif Yousef, ma connaissance du bazar aux cotons, venait tous les
jours s'asseoir sur mon divan et se perfectionner dans la conversation.

--J'ai appris, me dit-il, qu'il vous fallait une femme, et je vous ai
trouv un _wkil_.

--Un _wkil_?

--Oui, cela veut dire envoy, ambassadeur; mais, dans le cas prsent,
c'est un honnte homme charg de s'entendre avec les parents des filles
 marier. Il vous en amnera, ou vous conduira chez elles.

--Oh! oh! mais quelles sont donc ces filles-l?

--Ce sont des personnes trs-honntes, et il n'y en a que de celles-l
au Caire, depuis que Son Altesse a relgu les autres  Esn, un peu
au-dessous de la premire cataracte.

--Je veux le croire. Eh bien, nous verrons; amenez-moi ce wkil.

--Je l'ai amen; il est en bas.

Le wkil tait un aveugle, que son fils, homme grand et robuste,
guidait de l'air le plus modeste. Nous montons  ne tous les quatre,
et je riais beaucoup intrieurement en comparant l'aveugle  l'Amour,
et son fils au dieu de l'hymne. Le juif, insoucieux de ces emblmes
mythologiques, m'instruisait chemin faisant.

--Vous pouvez, me disait-il, vous marier ici de quatre manires. La
premire, c'est d'pouser une fille cophte devant le _Turc_.

--Qu'est-ce que le Turc?

--C'est un brave santon  qui vous donnez quelque argent, qui dit une
prire, vous assiste devant le cadi, et remplit les fonctions d'un
prtre: ces hommes-l sont saints dans le pays, et tout ce qu'ils font
est bien fait. Ils ne s'inquitent pas de votre religion, si vous ne
songez pas  la leur; mais ce mariage-l n'est pas celui des filles
trs-honntes.

--Bon! passons  un autre.

--Celui-l est un mariage srieux. Vous tes chrtien, et les Cophtes
le sont aussi; il y a des prtres cophtes qui vous marieront, quoique
schismatique, sous la condition de consigner un douaire  la femme,
pour le cas o vous divorceriez plus tard.

--C'est trs-raisonnable; mais quel est le douaire?...

--Oh! cela dpend des conventions. Il faut toujours donner an moins
deux cents piastres.

--Cinquante francs! ma foi, je me marie, et ce n'est pas cher.

--Il y a encore une autre sorte de mariage pour les personnes
trs-scrupuleuses; ce sont les bonnes familles. Vous tes fianc devant
le prtre cophte, il vous marie selon son rite, et ensuite vous ne
pouvez plus divorcer.

--Oh! mais cela est trs-grave: un instant!

--Pardon; il faut aussi, auparavant, constituer un douaire, pour le cas
o vous quitteriez le pays.

--Alors, la femme devient donc libre?

--Certainement, et vous aussi; mais, tant que vous restez dans le pays,
vous tes li.

--Au fond, c'est encore assez juste; mais quelle est la quatrime sorte
de mariage?

--Celle-l, je ne vous conseille pas d'y penser. On vous marie deux
fois:  l'glise cophte et au couvent des Franciscains.

--C'est un mariage mixte?

--Un mariage trs-solide: si vous partez, il vous faut emmener la
femme; elle peut vous suivre partout et vous mettre les enfants sur les
bras.

--Alors, c'est fini, on est mari sans rmission?

--Il y a bien des moyens encore de glisser des nullits dans l'acte....
Mais surtout gardez-vous d'une chose, c'est de vous laisser conduire
devant le consul!

--Mais, cela, c'est le mariage europen.

--Tout  fait. Vous n'avez qu'une seule ressource alors; si vous
connaissez quelqu'un au consulat, c'est d'obtenir que les bans ne
soient pas publis dans votre pays.

Les connaissances de cet leveur de vers  soie sur la question des
mariages me confondaient, mais il m'apprit qu'on l'avait souvent
employ dans ces sortes d'affaires. Il servait de truchement au wkil,
qui ne savait que l'arabe. Tous ces dtails, du reste, m'intressaient
au dernier point.

Nous tions arrivs presque  l'extrmit de la ville, dans la partie
du quartier cophte qui fait retour sur la place de l'Esbekieh du ct
de Boulaq. Une maison d'assez pauvre apparence au bout d'une rue
encombre de marchands d'herbes et de fritures, voil le lieu on la
prsentation devait se faire. On m'avertit que ce n'tait point la
maison des parents, mais un terrain neutre.

--Vous allez en voir deux, me dit le juif, et, si vous n'tes pas
content, on en fera venir d'autres.

--C'est parfait; mais, si elles restent voiles, je vous prviens que
je n'pouse pas.

--Oh! soyez tranquille, ce n'est pas ici comme chez les Turcs.

--Les Turcs ont l'avantage de pouvoir se rattraper sur le nombre.

--C'est, en effet, tout diffrent.

La salle basse de la maison tait occupe par trois ou quatre hommes
en sarrau bleu, qui semblaient dormir; pourtant, grce au voisinage de
la porte de la ville et d'un corps de garde situ auprs, cela n'avait
rien d'inquitant. Nous montmes par un escalier de pierre sur une
terrasse intrieure. La chambre o l'on entrait ensuite donnait sur
la rue, et la large fentre, avec tout son grillage de menuiserie,
s'avanait, selon l'usage, d'un demi-mtre en dehors de la maison.
Une fois assis dans cette espce de garde-manger, le regard plonge
sur les deux extrmits de la rue; on voit les passants  travers les
dentelures latrales. C'est d'ordinaire la place des femmes, d'o,
comme sous le voile, elles observent tout sans tre vues. On m'y fit
asseoir, tandis que le wkil, son fils et le juif prenaient place sur
les divans. Bientt arriva une femme cophte voile, qui, aprs avoir
salu, releva son _borghot_ noir au-dessus de sa tte, ce qui, avec le
voile rejet en arrire, composait une sorte de coiffure isralite.
C'tait la _khatb_, ou _wkil_, des femmes. Elle me dit que les jeunes
personnes achevaient de s'habiller. Pendant ce temps, on avait apport
des pipes et du caf  tout le monde. Un homme  barbe blanche, en
turban noir, avait aussi augment notre compagnie. C'tait le prtre
cophte. Deux femmes voiles, les mres sans doute, restaient debout 
la porte.

La chose prenait du srieux, et mon attente tait, je l'avoue, mle de
quelque anxit. Enfin, deux jeunes filles entrrent, et successivement
vinrent me baiser la main. Je les engageai par signes  prendre place
prs de moi.

-Laissez-les debout, me dit le juif, ce sont vos servantes.

Mais j'tais encore trop Franais pour ne pas insister. Le juif parla
et fit comprendre sans doute que c'tait une coutume bizarre des
Europens de faire asseoir les femmes devant eux. Elles prirent enfin
place  mes cts.

Elles taient vtues d'habits de taffetas  fleurs et de mousseline
brode. C'tait fort printanier. La coiffure, compose du tarbouch
rouge entortill de gazillons, laissait chapper un fouillis de rubans
et de tresses de soie; des grappes de petites pices d'or et d'argent,
probablement fausses, cachaient entirement les cheveux. Pourtant il
tait ais de reconnatre que l'une tait brune et l'autre blonde; on
avait prvu toute objection. La premire tait svelte comme un palmier
et avait l'oeil noir d'une gazelle, avec un teint lgrement bistr;
l'autre, plus dlicate, plus riche de contours, et d'une blancheur qui
m'tonnait en raison de la latitude, avait la mine et le port d'une
jeune reine close au pays du matin.

Cette dernire me sduisait particulirement, et je lui faisais
dire toute sorte de douceurs, sans cependant ngliger entirement
sa compagne. Toutefois le temps se passait sans que j'abordasse la
question principale; alors, la khatb les fit lever et leur dcouvrit
les paules, qu'elle frappa de la main pour en montrer la fermet. Un
instant, je craignis que l'exhibition n'allt trop loin, et j'tais
moi-mme un peu embarrass devant ces pauvres filles, dont les mains
recouvraient de gaze leurs charmes  demi trahis. Enfin le juif me dit:
--Quelle est votre pense?

--Il y en a une qui me plat beaucoup, mais je voudrais rflchir: on
ne s'enflamme pas tout d'un coup. Nous les reviendrons voir.

Les assistants auraient certainement voulu quelque rponse plus
prcise. La khatb et le prtre cophte me firent presser de prendre
une dcision. Je finis par me lever en promettant de revenir; mais je
sentais qu'on n'avait pas grande confiance.

Les deux jeunes filles taient sorties pendant cette ngociation.
Quand je traversai la terrasse pour gagner l'escalier, celle que
j'avais remarque particulirement semblait occupe  arranger des
arbustes. Elle se releva en souriant, et, faisant tomber son tarbouch,
elle secoua sur ses paules de magnifiques tresses dores, auxquelles
le soleil donnait un vif reflet rougetre. Ce dernier effort d'une
coquetterie, d'ailleurs bien lgitime, triompha presque de ma prudence,
et je fis dire  la famille que j'enverrais certainement des prsents.

--Ma foi, dis-je en sortant au complaisant isralite, j'pouserais bien
celle-l devant le Turc.

--La mre ne voudrait pas, elles tiennent au prtre cophte. C'est une
famille d'crivains: le pre est mort; la jeune fille que vous avez
prfre n'a encore t marie qu'une fois, et pourtant elle a seize
ans.

--Comment! elle est veuve?

--Non, divorce.

--Oh! mais cela change la question!

J'envoyai toujours une petite pice d'toffe comme prsent.

L'aveugle et son fils se remirent en qute et me trouvrent d'autres
fiances. C'taient toujours  peu prs les mmes crmonies, mais
je prenais got  cette revue du beau sexe cophte, et, moyennant
quelques toffes et menus bijoux, on ne se formalisait pas trop de mes
incertitudes. Il y eut une mre qui amena sa fille dans mon logis: je
crois bien que celle-l aurait volontiers clbr l'hymen devant le
Turc; mais, tout bien considr, cette fille tait d'ge  avoir t
dj pouse plus que de raison.




IX--LE JARDIN DE ROSETTE


Le barbarin qu'Abdallah avait mis  sa place, un peu jaloux peut-tre
de l'assiduit du juif et de son wkil, m'amena un jeune homme fort
bien vtu, parlant italien et nomm Mahomet, qui avait  me proposer un
mariage tout  fait relev.

--Pour celui-l, me dit-il, c'est devant le consul. Ce sont des gens
riches, et la fille n'a que douze ans.

--Elle est un peu jeune pour moi; mais il parait qu'ici c'est le seul
ge o l'on ne risque pas de les trouver veuves ou divorces.

--_Signor,  vero!_ ils sont trs-impatients de vous voir, car vous
occupez une maison o il y a eu des Anglais; on a donc une bonne
opinion de votre rang. J'ai dit que vous tiez un gnral.

--Mais je ne suis pas gnral.

--Allons donc! vous n'tes pas un ouvrier, ni un ngociant. Vous ne
faites rien?

--Pas grand'chose.

--Eh bien, cela reprsente ici au moins le grade d'un _myrliva_
(gnral).

Je savais dj qu'en effet au Caire, comme en Russie, on classait
toutes les positions d'aprs les grades militaires. Il est  Paris des
crivains pour qui c'et t une mince distinction que d'tre assimils
 un gnral gyptien; moi, je ne pouvais voir l qu'une amplification
orientale. Nous montons sur des nes et nous nous dirigeons vers le
Mousky. Mahomet frappe  une maison d'assez bonne apparence. Une
ngresse ouvre la porte et pousse des cris de joie; une autre esclave
noire se penche avec curiosit sur la balustrade de l'escalier, frappe
des mains en riant trs-haut, et j'entends retentir des conversations
o je devinais seulement qu'il tait question du _myrliva_ annonc.

Au premier tage, je trouve un personnage proprement vtu, ayant un
turban de cachemire, qui me fait asseoir et me prsente un grand
jeune homme comme son fils. C'tait le pre. Dans le mme instant
entre une femme d'une trentaine d'annes encore jolie; on apporte du
caf et des pipes, et j'apprends par l'interprte qu'ils taient de la
Haute gypte, ce qui donnait au pre le droit d'avoir un turban blanc.
Un instant aprs, la jeune fille arrive suivie des ngresses qui se
tiennent en dehors de la porte; elle leur prend des mains un plateau,
et nous sert des confitures dans un pot de cristal o l'on puise avec
des cuillers de vermeil. Elle tait si petite et si mignonne, que je
ne pouvais concevoir qu'on songet  la marier. Ses traits n'taient
pas encore bien forms; mais elle ressemblait tellement  sa mre,
qu'on pouvait se rendre compte, d'aprs la figure de cette dernire,
du caractre futur de sa beaut. On l'envoyait aux coles du quartier
franc, et elle savait dj quelques mots d'italien. Toute cette famille
me semblait si respectable, que je regrettais de m'y tre prsent sans
intentions tout  fait srieuses. Ils me firent mille honntets, et
je les quittai en promettant une rponse prompte. Il y avait de quoi
mrement rflchir.

Le surlendemain tait le jour de la Pque juive, qui correspond 
notre dimanche des Rameaux. Au lieu de buis, comme en Europe, tous les
chrtiens portaient le rameau biblique, et les rues taient pleines
d'enfants qui se partageaient la dpouille des palmiers. Je traversais,
pour me rendre au quartier franc, le jardin de Rosette, qui est la
plus charmante promenade du Caire. C'est une verte oasis au milieu des
maisons poudreuses, sur la limite du quartier cophte et du Mousky.
Deux maisons de consuls et celle du docteur Clot-Bey ceignent un ct
de cette retraite; les maisons franques qui bordent l'impasse Waghorn
s'tendent  l'autre extrmit; l'intervalle est assez considrable
pour prsenter  l'oeil un horizon touffu de dattiers, d'orangers et de
sycomores.

Il n'est pas facile de trouver le chemin de cet den mystrieux,
qui n'a point de porte publique. On traverse la maison du consul de
Sardaigne en donnant  ses gens quelques paras, et l'on se trouve au
milieu de vergers et de parterres dpendant des maisons voisines. Un
sentier qui les divise aboutit  une sorte de petite ferme entoure de
grillages o se promnent plusieurs girafes que le docteur Clot-Bey
fait lever par des Nubiens. Un bois d'orangers fort pais s'tend
plus loin  gauche de la route;  droite sont plants des mriers
entre lesquels on cultive du mas. Ensuite le chemin tourne, et le
vaste espace qu'on aperoit de ce ct se termine par un rideau de
palmiers entremls de bananiers, avec leurs longues feuilles d'un
vert clatant. Il y a l un pavillon soutenu par de hauts piliers,
qui recouvre un bassin carr autour duquel des compagnies de femmes
viennent souvent se reposer et chercher la fracheur. Le vendredi, ce
sont des musulmanes, toujours voiles le plus possible; le samedi, des
juives; le dimanche, des chrtiennes. Ces deux derniers jours, les
voiles sont un peu moins discrets; beaucoup de femmes font tendre des
tapis prs du bassin par leurs esclaves, et se font servir des fruits
et des ptisseries. Le passant peut s'asseoir dans le pavillon mme
sans qu'une retraite farouche l'avertisse de son indiscrtion, ce qui
arrive quelquefois le vendredi, jour des Turques.

Je passais prs de l, lorsqu'un garon de bonne mine vient  moi d'un
air joyeux; je reconnais le frre de ma dernire prtendue. J'tais
seul. Il me fait quelques signes que je ne comprends pas, et finit par
m'engager, au moyen d'une pantomime plus claire,  l'attendre dans
le pavillon. Dix minutes aprs, la porte de l'un des petits jardins
bordant les maisons s'ouvre et donne passage  deux femmes que le jeune
homme amne, et qui viennent prendre place prs du bassin en levant
leurs voiles. C'taient sa mre et sa soeur. Leur maison donnait sur la
promenade du ct oppos  celui o j'y tais entr l'avant-veille.
Aprs les premiers saluts affectueux, nous voil  nous regarder et 
prononcer des mots au hasard en souriant de notre mutuelle ignorance.
La petite fille ne disait rien, sans doute par rserve; mais, me
souvenant qu'elle apprenait l'italien, j'essaye quelques mots de cette
langue, auxquels elle rpond avec l'accent guttural des Arabes, ce qui
rend l'entretien fort peu clair.

Je tchais d'exprimer ce qu'il y avait de singulier dans la
ressemblance des deux femmes. L'une tait la miniature de l'autre.
Les traits vagues encore de l'enfant se dessinaient mieux chez la
mre; on pouvait prvoir entre ces deux ges une saison charmante
qu'il serait doux de voir fleurir. Il y avait prs de nous un tronc de
palmier renvers depuis peu de jours par le vent, et dont les rameaux
trempaient dans l'extrmit du bassin. Je le montrai du doigt en disant:

--_Oggi  il giornodelle palme._

Or, les ftes cophtes, se rglant sur le calendrier primitif de
l'glise, ne tombent pas en mme temps que les ntres. Toutefois la
petite fille alla cueillir un rameau qu'elle garda  la main, et dit:

--_Io cosi sono Roumi_.(Moi, comme cela, je suis Romaine!)

Au point de vue des gyptiens, tous les Francs sont des _Romains_. Je
pouvais donc prendre cela pour un compliment et pour une allusion au
futur mariage.... O Hymen, Hymne! je t'ai vu ce jour-l de bien prs!
Tu ne dois tre sans doute, selon nos ides europennes, qu'un frre
puin de l'Amour. Pourtant ne serait il pas charmant de voir grandir et
se dvelopper prs de soi l'pouse que l'on s'est choisie, de remplacer
quelque temps le pre avant d'tre l'amant!... Mais pour le mari quel
danger!

En sortant du jardin, je sentais le besoin de consulter mes amis du
Caire. J'allai voir Soliman-Aga.

--Mariez-vous donc de par Dieu! me dit-il, comme Pantagruel  Panurge.

J'allai de l chez le peintre de l'htel _Domergue_, qui me cria de
toute sa voix de sourd:

--Si c'est devant le consul, ... ne vous mariez pas!

Il y a, quoi qu'on fasse, un certain prjug religieux qui domine
l'Europen en Orient, du moins dans les circonstances graves. Faire
un mariage _ la cophte_, comme on dit au Caire, ce n'est rien que
de fort simple; mais le faire avec une toute jeune enfant, qu'on
vous livre pour ainsi dire, et qui contracte un lien illusoire pour
vous-mme, c'est une grave responsabilit morale assurment.

Comme je m'abandonnais  ces sentiments dlicats, je vis arriver
Abdallah revenu de Suez; j'exposai ma situation.

--Je m'tais bien dout, s'cria-t-il, qu'on profiterait de mon absence
pour vous faire faire des sottises. Je connais la famille. Vous
tes-vous inquit de la dot?

--Oh! peu m'importe; je sais qu'ici ce doit tre peu de chose.

--On parle de vingt mille piastres (cinq mille francs).

--Eh bien, c'est toujours cela.

--Comment donc! mais c'est vous qui devez les payer.

--Ah! c'est bien diffrent.... Ainsi, il faut que j'apporte une dot, au
lieu d'en recevoir une?

--Naturellement. Ignorez-vous que c'est l'usage ici?

--Comme on me parlait d'un mariage  l'europenne....

--Le mariage, oui; mais la somme se paye toujours. C'est un petit
ddommagement pour la famille.

Je comprenais ds lors l'empressement des parents dans ce pays 
marier les petites filles. Rien n'est plus juste d'ailleurs,  mon
avis, que de reconnatre, en payant, la peine que de braves gens se
sont donne de mettre au monde et d'lever pour vous une jeune enfant
gracieuse et bien faite. Il parat que la dot, ou pour mieux dire le
douaire, dont j'ai indiqu plus haut le minimum, croit en raison de
la beaut de l'pouse et de la position des parents. Ajoutez  cela
les frais de la noce, et vous verrez qu'un mariage  la cophte devient
encore une formalit assez coteuse. J'ai regrett que le dernier qui
m'tait propos ft en ce moment-l au-dessus de mes moyens. Du reste,
l'opinion d'Abdallah tait que, pour le mme prix, on pouvait acqurir
tout un srail au bazar des esclaves.




II LES ESCLAVES




I--UN LEVER DE SOLEIL


Que notre vie est quelque chose d'trange! Chaque matin, dans ce
demi-sommeil o la raison triomphe peu  peu des folles images du
rve, je sens qu'il est naturel, logique et conforme  mon origine
parisienne de m'veiller aux clarts d'un ciel gris, au bruit des roues
broyant les pavs, dans quelque chambre d'un aspect triste, garnie
de meubles anguleux, o l'imagination se heurte aux vitres comme un
insecte emprisonn, et c'est avec un tonnement toujours vif que je
me retrouve  mille lieues de ma patrie, et que j'ouvre mes sens peu
 peu aux vagues impressions d'un monde qui est la parfaite antithse
du ntre. La voix du Turc qui chante au minaret voisin, la clochette
et le trot lourd du chameau qui passe, et quelquefois son hurlement
bizarre, les bruissements et les sifflements indistincts qui font vivre
l'air, le bois et la muraille, l'aube htive dessinant au plafond les
mille dcoupures des fentres, une brise matinale charge de senteurs
pntrantes, qui soulve le rideau de ma porte et me fait apercevoir
au-dessus des murs de la cour les ttes flottantes des palmiers; tout
cela me surprend, me ravit ... ou m'attriste, selon les jours; car je
ne veux pas dire qu'un ternel t fasse une vie toujours joyeuse. Le
soleil noir de la mlancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front
de l'ange rveur d'Albert Durer, se lve aussi parfois aux plaines
lumineuses du Nil, comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage
d'Allemagne. J'avouerai mme qu' dfaut de brouillard, la poussire
est un triste voile aux clarts d'un jour d'Orient.

Je monte quelquefois sur la terrasse de la maison que j'habite dans
le quartier cophte, pour voir les premiers rayons qui embrasent au
loin la plaine d'Hliopolis et les versants du Mokattam, o s'tend
la Ville des Morts, entre le Caire et Matare. C'est d'ordinaire un
beau spectacle, quand l'aube colore peu  peu les coupoles et les
arceaux grles des tombeaux consacrs aux trois dynasties de califes,
de soudans et de sultans qui, depuis l'an 1000, ont gouvern l'gypte.
L'un des oblisques de l'ancien temple du soleil est rest seul debout,
dans cette plaine, comme une sentinelle oublie; il se dresse au milieu
d'un bouquet touffu de palmiers et de sycomores, et reoit toujours le
premier regard du dieu que l'on adorait jadis  ses pieds.

L'aurore, en gypte, n'a pas ces belles teintes vermeilles qu'on admire
dans les Cyclades ou sur les ctes de Candie; le soleil clate tout
 coup au bord du ciel, prcd seulement d'une vague lueur blanche;
quelquefois il semble avoir peine  soulever les longs plis d'un
linceul gristre, et nous apparat ple et priv de rayons, comme
l'Osiris souterrain; son empreinte dcolore attriste encore le ciel
aride, qui ressemble alors,  s'y mprendre, au ciel couvert de notre
Europe, mais qui, loin d'amener la pluie, absorbe toute humidit.
Cette poudre paisse qui charge l'horizon ne se dcoupe jamais en
frais nuages comme nos brouillards:  peine le soleil, au plus haut
point de sa force, parvient-il  percer l'atmosphre cendreuse sous la
forme d'un disque rouge, qu'on croirait sorti des forges libyques du
dieu Phtha. On comprend alors cette mlancolie profonde de la vieille
gypte, cette proccupation frquente de la souffrance et des tombeaux
que les monuments nous transmettent. C'est Typhon qui triomphe pour
un temps des divinits bienfaisantes; il irrite les yeux, dessche
les poumons, et jette des nues d'insectes sur les champs et sur les
vergers.

Je les ai vus passer comme des messagers de mort et de famine,
l'atmosphre en tait charge, et, regardant au-dessus de ma tte,
faute de point de comparaison, je les prenais d'abord pour des nues
d'oiseaux. Abdallah, qui tait mont en mme temps que moi sur la
terrasse, fit un cercle dans l'air avec le long tuyau de son chibouque,
et il en tomba deux ou trois sur le plancher. Il secoua la tte en
regardant ces normes cigales vertes et roses, et me dit:

--Vous n'en avez jamais mang?

Je ne pus m'empcher de faire un geste d'loignement pour une telle
nourriture, et cependant, si on leur te les ailes et les pattes, elles
doivent ressembler beaucoup aux crevettes de l'Ocan.

--C'est une grande ressource dans le dsert, me dit Abdallah; on les
fume, on les sale, et elles ont,  peu de choses prs, le got du
hareng saur; avec de la pte de dourah, cela forme un mets excellent.

--Mais,  ce propos, dis-je, ne serait-il pas possible de me faire ici
un peu de cuisine gyptienne? Je trouve ennuyeux d'aller deux fois par
jour prendre mes repas  l'htel.

--Vous avez raison, dit Abdallah; il faudra prendre  votre service un
cuisinier.

--Eh bien, est-ce que le barbarin ne sait rien faire?

--Oh! rien. Il est ici pour ouvrir la porte et tenir la maison propre,
voil tout.

--Et vous-mme, ne seriez-vous pas capable de mettre au feu un morceau
de viande, de prparer quelque chose enfin?

--C'est de moi que vous parlez? s'cria Abdallah d'un ton profondment
bless. Non, monsieur, je ne sais rien de semblable.

--C'est fcheux, repris-je en ayant l'air de continuer une
plaisanterie; nous aurions pu, en outre, djeuner avec des sauterelles
ce matin; mais, srieusement, je voudrais prendre mes repas ici. Il y a
des bouchers dans la ville, des marchands de fruits et de poisson....
Je ne vois pas que ma prtention soit si extraordinaire.

--Rien n'est plus simple, en effet: prenez un cuisinier. Seulement,
un cuisinier europen vous cotera un talari par jour. Encore les
beys, les pachas et les hteliers eux-mmes ont-ils de la peine  s'en
procurer.

--J'en veux un qui soit de ce pays-ci, et qui me prpare les mets que
tout le monde mange.

--Fort bien, nous pourrons trouver cela chez M. Jean. C'est un de vos
compatriotes qui tient un cabaret dans le quartier cophte, et chez
lequel se runissent les gens sans place.

II--M. JEAN

M. Jean est un dbris glorieux de notre arme d'gypte. Il a t l'un
des trente-trois Franais qui prirent du service dans les mamelouks
aprs la retraite de l'expdition. Pendant quelques annes, il a eu
comme les autres un palais, des femmes, des chevaux, des esclaves: 
l'poque de la destruction de cette puissante milice, il fut pargn
comme Franais; mais, rentr dans la vie civile, ses richesses se
fondirent en peu de temps. Il imagina de vendre publiquement du vin,
chose alors nouvelle en gypte, o les chrtiens et les juifs ne
s'enivraient que d'eau-de-vie, d'arack, et d'une certaine bire nomme
_bouza_. Depuis lors, les vins de Malte, de Syrie et de l'Archipel
firent concurrence aux spiritueux, et les musulmans du Caire ne
parurent pas s'offenser de cette innovation.

M. Jean admira la rsolution que j'avais prise d'chapper  la vie des
htels.

--Mais, me dit-il, vous aurez de la peine  vous monter une maison.
Il faut, au Caire, prendre autant de serviteurs qu'on a de besoins
diffrents. Chacun d'eux met son amour-propre  ne faire qu'une seule
chose; et, d'ailleurs, ils sont si paresseux, qu'en peut douter que ce
soit un calcul. Tout dtail compliqu les fatigue ou leur chappe, et
ils vous abandonnent mme, pour la plupart, ds qu'ils ont gagn de
quoi passer quelques jours sans rien faire.

--Mais comment font les gens du pays?

--Oh! ils les laissent s'en donner  leur aise, et prennent deux ou
trois personnes pour chaque emploi. Dans tous les cas, un effendi
a toujours avec lui son secrtaire (_khatibessir_), son trsorier
(_khazindar_), son porte-pipe (_tchiboukji_), le _selikdar_ pour porter
ses armes, le _seradjbachi_ pour tenir son cheval, le _kahwedji-bachi_
pour faire son caf partout o il s'arrte, sans compter les _yamaks_
pour aider tout ce monde. A l'intrieur, il en faut bien d'autres; car
le portier ne consentirait pas  prendre soin des appartements, ni le
cuisinier  faire le caf; il faut avoir jusqu' un certain porteur
d'eau  ses gages. Il est vrai qu'en leur distribuant une piastre ou
une piastre et demie, c'est--dire de vingt-cinq  trente centimes
par jour, on est regard par chacun de ces fainants comme un patron
trs-magnifique.

--Eh bien, dis-je, tout ceci est encore loin des soixante piastres
qu'il faut payer journellement dans les htels.

--Mais c'est un tracas auquel nul Europen ne peut rsister.

--J'essayerai, cela m'instruira.

--Ils vous feront une nourriture abominable.

--Je ferai connaissance avec les mets du pays.

--Il faudra tenir un livre de comptes et discuter les prix de tout.

--Cela m'apprendra la langue.

--Vous pouvez essayer, du reste; je vous enverrai les plus honntes,
vous choisirez.

--Est-ce qu'ils sont trs voleurs?

--_Carotteurs_ tout au plus, me dit le vieux soldat, par un
ressouvenir du langage militaire. Voleurs! des gyptiens?... Ils n'ont
pas assez de courage.

Je trouve qu'en gnral ce pauvre peuple d'gypte est trop mpris
par les Europens. Le Franc du Caire, qui partage aujourd'hui les
privilges de la race turque, en prend ainsi les prjugs. Ces gens
sont pauvres, ignorants sans nul doute, et la longue habitude de
l'esclavage les maintient dans une sorte d'abjection. Ils sont plus
rveurs qu'actifs, et plus intelligents qu'industrieux; mais je les
crois bons et d'un caractre analogue  celui des Hindous, ce qui
peut-tre tient aussi  leur nourriture presque exclusivement vgtale.
Nous autres carnassiers, nous respectons fort le Tartare et le Bdouin,
nos pareils, et nous sommes ports  abuser de notre nergie  l'gard
des populations moutonnires.

Aprs avoir quitte M. Jean, je traversai la place de l'Esbekieb, pour
me rendre  l'htel _Domergue_. C'est, comme on sait, un vaste champ
situ entre l'enceinte de la ville et la premire ligne des maisons du
quartier cophte et du quartier franc. Il y a l beaucoup de palais et
d'htels splendides. On distingue surtout la maison o fut assassin
Klber, et celle o se tenaient les sances de l'Institut d'gypte.
Un petit bois de sycomores et de _figuiers de Pharaon_ se rattache au
souvenir de Bonaparte, qui les fit planter. A l'poque de l'inondation,
toute cette place est couverte d'eau et sillonne par des canges et des
djermes peintes et dores appartenant aux propritaires des maisons
voisines. Cette transformation annuelle d'une place publique en lac
d'agrment n'empche pas qu'on n'y trace des jardins et qu'on n'y
creuse des canaux dans les temps ordinaires. Je vis l un grand nombre
de fellahs qui travaillaient  une tranche; les hommes piochaient
la terre, et les femmes en emportaient de lourdes charges dans des
couffes de paille de riz. Parmi ces dernires, il y avait plusieurs
jeunes filles, les unes en chemise bleue, et celles de moins de huit
ans entirement nues, comme on les voit du reste dans les villages aux
bords du Nil. Des inspecteurs arms de btons surveillaient le travail,
et frappaient de temps en temps les moins actifs. Le tout tait sous la
direction d'une sorte de militaire coiff d'un tarbouch rouge, chauss
de bottes fortes  perons, tranant un sabre de cavalerie, et tenant
 la main un fouet en peau d'hippopotame roule. Cela s'adressait
aux nobles paules des inspecteurs, comme le bton de ces derniers 
l'omoplate des fellahs.

Le surveillant, me voyant arrt  regarder les pauvres jeunes filles
qui pliaient sous les sacs de terre, m'adressa la parole en franais.
C'tait encore un compatriote. Je n'eus pas trop l'ide de m'attendrir
sur les coups de bton distribus aux hommes, assez mollement du reste;
l'Afrique a d'autres ides que nous sur ce point.

--Mais pourquoi, dis-je, faire travailler ces femmes et ces enfants?

--Ils ne sont pas forcs  cela, me dit l'inspecteur franais; ce sont
leurs pres ou leurs maris qui aiment mieux les faire travailler sous
leurs yeux que de les laisser dans la ville. On les paye depuis vingt
paras jusqu' une piastre, selon leur force. Une piastre (vingt-cinq
centimes) est gnralement le prix de la journe d'un homme.

--Mais pourquoi y en a-t-il quelques-uns qui sont enchans? Sont-ce
des forats?

--Ce sont des fainants; ils aiment mieux passer leur temps  dormir ou
 couter des histoires dans les cafs que de se rendre utiles.

--Comment vivent-ils dans ce cas-l?

--On vit de si peu de chose ici! Au besoin, ne trouvent-ils pas
toujours des fruits ou des lgumes  voler dans les champs? Le
gouvernement a bien de la peine  faire excuter les travaux les plus
ncessaires; mais, quand il le faut absolument, on fait cerner un
quartier ou barrer une rue par des troupes, on arrte les gens qui
passent, on les attache et on nous les amne; voil tout.

--Quoi! tout le monde sans exception?

--Oh! tout le monde; cependant, une fois arrts, chacun s'explique.
Les Turcs et les Francs se font reconnatre. Parmi les autres, ceux qui
ont de l'argent se rachtent de la corve; plusieurs se recommandent de
leurs matres ou patrons. Le reste est embrigad et travaille pendant
quelques semaines ou quelques mois, selon l'importance des choses 
excuter.

Que dire de tout cela? L'gypte en est encore au moyen ge. Ces
corves se faisaient jadis au profit des beys mamelouks. Le pacha est
aujourd'hui le seul suzerain; la chute des mamelouks a supprim le
servage individuel, voil tout.

III--LES KUOWALS

Aprs avoir djeun  l'htel, je suis all m'asseoir dans le plus
beau caf du Mousky. J'y ai vu pour la premire fois danser des almes
en public. Je voudrais bien mettre un peu la chose en scne; mais
vritablement la dcoration ne comporte ni trfles, ni colonnettes,
ni lambris de porcelaine, ni oeufs d'autruche suspendus. Ce n'est
qu' Paris que l'on rencontre des cafs si orientaux. Il faut plutt
imaginer une humble boutique carre, blanchie  la chaux, o pour toute
arabesque se rpte plusieurs fois l'image peinte d'une pendule pose
au milieu d'une prairie entre deux cyprs. Le reste de l'ornementation
se compose de miroirs galement peints, et qui sont censs se renvoyer
l'clat d'un bton de palmier charg de flacons d'huile o nagent des
veilleuses, ce qui est, le soir, d'un assez bon effet.

Des divans d'un bois trs-dur, qui rgnent autour de la pice, sont
bords de cages en palmier, servant de tabourets pour les pieds des
fumeurs, auxquels on distribue de temps en temps les lgantes petites
tasses (_fines-janes_) dont j'ai dj parl. C'est l que le fellah en
blouse bleue, le Cophte au turban noir, ou le Bdouin au manteau ray,
prennent place le long du mur, et voient sans surprise et sans ombrage
le Franc s'asseoir  leurs cts. Pour ce dernier, le _kahwedji_ sait
bien qu'il faut sucrer la tasse, et la compagnie sourit de cette
bizarre prparation. Le fourneau occupe un des coins de la boutique
et en est d'ordinaire l'ornement le plus prcieux. L'encoignure qui
le surmonte, garnie de faence peinte, se dcoupe en festons et en
rocailles, et a quelque chose de l'aspect des poles allemands. Le
foyer est toujours garni d'une multitude de petites cafetires de
cuivre rouge, car il faut faire bouillir une cafetire pour chacune de
ces _fines-Janes_ grandes comme des coquetiers.

Et maintenant voici les almes qui nous apparaissent dans un nuage de
poussire et de fume de tabac. Elles me frapprent au premier abord
par l'clat des calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tresse.
Leurs talons qui frappaient le sol, pendant que les bras levs en
rptaient la rude secousse, faisaient rsonner des clochettes et des
anneaux; les hanches frmissaient d'un mouvement voluptueux; la taille
apparaissait nue sous la mousseline dans l'intervalle de la veste et
de la riche ceinture relche et tombant trs-bas, comme le ceston de
Vnus. A peine, au milieu du tournoiement rapide, pouvait-on distinguer
les traits de ces sduisantes personnes, dont les doigts agitaient de
petites cymbales, grandes comme des castagnettes, et qui se dmenaient
vaillamment aux sons primitifs de la flte et du tambourin. Il y en
avait deux fort belles,  la mine fire, aux yeux arabes avivs par le
_cohel_, aux joues pleines et dlicates lgrement fardes; mais la
troisime, il faut bien le dire, trahissait un sexe moins tendre avec
une barbe de huit jours: de sorte qu' bien examiner les choses, et
quand, la danse tant finie, il me fut possible de distinguer mieux
les traits des deux autres, je ne tardai pas  me convaincre que nous
n'avions affaire l qu' des aimes ... mles.

O vie orientale, voil de tes surprises! et moi, j'allais m'enflammer
imprudemment pour ces tres douteux, je me disposais  leur coller sur
le front quelques pices d'or, selon les traditions les plus pures du
Levant.... On va me croire prodigue; je me hte de faire remarquer
qu'il y a des pices d'or nommes _ghazis_, depuis cinquante centimes
jusqu' cinq francs. C'est naturellement avec les plus petites que l'on
fait des masques d'or aux danseuses, quand aprs un pas gracieux elles
viennent incliner leur front humide devant chacun des spectateurs;
mais, pour de simples danseurs vtus en femmes, on peut bien se priver
de cette crmonie en leur jetant quelques paras.

Srieusement, la morale gyptienne est quelque chose de bien
particulier. Il y a peu d'annes, les danseuses parcouraient librement
la ville, animaient les ftes publiques et faisaient les dlices des
casinos et des cafs. Aujourd'hui, elles ne peuvent plus se montrer que
dans les maisons et aux ftes particulires, et les gens scrupuleux
trouvent beaucoup plus convenables ces danses d'hommes aux traits
effmins, aux longs cheveux, dont les bras, la taille et le col nu
parodient si dplorablement les attraits demi-voils des danseuses.

J'ai parl de ces dernires sous le nom d'_almes_ en cdant, pour tre
plus clair, au prjug europen. Les danseuses s'appellent _ghawasies_;
les almes sont des chanteuses; le pluriel de ce mot se prononce
_oualems_. Quant aux danseurs autoriss par la morale musulmane, ils
s'appellent _khowals_.

En sortant du caf, je traversai de nouveau l'troite rue qui conduit
au bazar franc pour entrer dans l'impasse Waghorn et gagner le jardin
de Rosette. Des marchands d'habits m'entourrent, talant sous mes yeux
les plus riches costumes brods, des ceintures de drap d'or, des armes
incrustes d'argent, des tarbouchs garnis d'un flot soyeux  la mode de
Constantinople, choses fort sduisantes qui excitent chez l'homme un
sentiment de coquetterie tout fminin. Si j'avais pu me regarder dans
les miroirs du caf, qui n'existaient, hlas! qu'en peinture, j'aurais
pris plaisir  essayer quelques-uns de ces costumes; mais assurment
je ne veux pas tarder  prendre l'habit oriental. Avant tout, il faut
songer encore  constituer mon intrieur.

IV--LE KHANOUN

Je rentrai chez moi plein de ces rflexions, ayant depuis longtemps
renvoy le drogman pour qu'il m'y attendit, car je commence  ne
plus me perdre dans les rues; je trouvai la maison pleine de monde.
Il y avait d'abord des cuisiniers envoys par M. Jean, qui fumaient
tranquillement sous le vestibule, o ils s'taient fait servir du
caf; puis le juif Yousef, au premier tage, se livrant aux dlices du
narghil, et d'autres gens encore menant grand bruit sur la terrasse.
Je rveillai le drogman qui faisait son _kief_ (sa sieste) dans la
chambre du fond. Il s'cria comme un homme au dsespoir:

--Je vous l'avais bien dit, ce matin!

--Mais quoi?

--Que vous aviez tort de rester sur votre terrasse.

--Vous m'avez dit qu'il tait bon de n'y monter que la nuit, pour ne
pas inquiter les voisins.

--Et vous y tes rest jusqu'aprs le soleil lev.

--Eh bien?

--Eh bien, il y a l-haut des ouvriers qui travaillent  vos frais et
que le cheik du quartier a envoys depuis une heure.

Je trouvai, en effet, des treillageurs qui travaillaient  boucher la
vue de tout un ct de la terrasse.

--De ce ct, me dit Abdallah, est le jardin d'une _khanoun_ (dame
principale d'une maison) qui s'est plainte de ce que vous avez regard
chez elle.

--Mais je ne l'ai pas vue ... malheureusement.

--Elle vous a vu, elle, cela suffit.

--Et quel ge a-t-elle, cette dame?

--Oh! c'est une veuve; elle a bien cinquante ans.

Cela me parut si ridicule, que j'enlevai et jetai au dehors les
claies dont on commenait  entourer la terrasse; les ouvriers,
surpris, se retirrent sans rien dire, car personne au Caire,  moins
d'tre de race turque, n'oserait rsister  un Franc. Le drogman et
le juif secourent la tte sans trop se prononcer. Je fis monter
les cuisiniers, et je retins celui d'entre eux qui me parut le plus
intelligent. C'tait un Arabe,  l'oeil noir, qui s'appelait Mustafa; il
parut trs-satisfait d'une piastre et demie par journe que je lui fis
promettre. Un des autres s'offrit  l'aider pour une piastre seulement;
je ne jugeai pas  propos d'augmenter  ce point mon train de maison.

Je commenais  causer avec le juif, qui me dveloppait ses ides sur
la culture des mriers et l'lve des vers  soie, lorsqu'on frappa 
la porte. C'tait le vieux cheik qui ramenait ses ouvriers. Il me fit
dire que je le compromettais dans sa place, que je reconnaissais mal sa
complaisance de m'avoir lou sa maison. Il ajouta que la khanoun tait
furieuse surtout de ce que j'avais jet dans son jardin les claies
poses sur ma terrasse, et qu'elle pourrait bien se plaindre au cadi.

J'entrevis une srie de dsagrments, et je tchai de m'excuser sur mon
ignorance des usages, l'assurant que je n'avais rien vu ni pu voir chez
cette dame, ayant la vue trs-basse....

--Vous comprenez, me dit-il encore, combien l'on craint ici qu'un oeil
indiscret ne pntre dans l'intrieur des jardins et des cours, puisque
l'on choisit toujours des vieillards aveugles pour annoncer la prire
du haut des minarets.

--Je savais cela, lui dis-je.

--Il conviendrait, ajouta-t-il, que votre femme fit une visite  la
khanoun, et lui portt quelque prsent, un mouchoir, une bagatelle.

--Mais vous savez, repris-je embarrass, que, jusqu'ici....

--_Machallah_! s'cria-t-il en se frappant la tte, je n'y songeais
plus! Ah! quelle fatalit d'avoir des _frenguis_ dans ce quartier! Je
vous avais donn huit jours pour suivre la loi. Fussiez-vous musulman,
un homme qui n'a pas de femme ne peut habiter qu' _okel_ (khan ou
caravansrail); vous ne pouvez rester ici.

Je le calmai de mon mieux; je lui reprsentai que j'avais encore deux
jours sur ceux qu'il m'avait accords; au fond, je voulais gagner
du temps et m'assurer s'il n'y avait pas dans tout cela quelque
supercherie tendante  obtenir une somme en sus de mon loyer pay
 l'avance. Aussi pris-je, aprs le dpart du cheik, la rsolution
d'aller trouver le consul de France.




V--VISITE AU CONSUL DE FRANCE


Je me prive, autant que je puis, en voyage, de lettres de
recommandation. Du jour o l'on est connu dans une ville, il n'est
plus possible de rien voir. Nos gens du monde, mme en Orient, ne
consentiraient pas  se montrer hors de certains endroits reconnus
convenables, ni  causer publiquement avec des personnes d'une classe
infrieure, ni  se promener en nglig  certaines heures du jour. Je
plains beaucoup ces gentlemen toujours coiffs, brids, gants, qui
n'osent se mler au peuple pour voir un dtail curieux, une danse, une
crmonie, qui craindraient d'tre vus dans un caf, dans une taverne,
de suivre une femme, de fraterniser mme avec un Arabe expansif qui
vous offre cordialement le bouquin de sa longue pipe, ou vous fait
servir du caf sur sa porte, pour peu qu'il vous voie arrt par la
curiosit ou par la fatigue. Les Anglais surtout sont parfaits, et
je n'en vois jamais passer sans m'amuser de tout mon coeur. Imaginez
un monsieur mont sur un ne, avec ses longues jambes qui tranent
presque  terre. Son chapeau rond est garni d'un pais revtement de
coton blanc piqu. C'est une invention contre l'ardeur des rayons du
soleil, qui s'absorbent, dit-on, dans cette coiffure moiti matelas,
moiti feutre. Le gentleman a sur les yeux deux espces de coques de
noix en treillis d'acier bleu, pour briser la rverbration lumineuse
du sol et des murailles; il porte par-dessus tout cela un voile de
femme vert contre la poussire. Son paletot de caoutchouc est recouvert
encore d'un surtout de toile cire pour le garantir de la peste et du
contact fortuit des passants. Ses mains gantes tiennent un long bton
qui carte de lui tout Arabe suspect, et gnralement il ne sort que
flanqu  droite et  gauche de son groom et de son drogman.

On est rarement expos  faire connaissance avec de pareilles
caricatures, l'Anglais ne parlant jamais  qui ne lui est pas prsent;
mais nous avons bien des compatriotes qui vivent jusqu' un certain
point  la manire anglaise, et, du moment que l'on a rencontr un de
ces aimables voyageurs, on est perdu, la socit vous envahit.

Quoi qu'il en soit, j'ai fini par me dcider  retrouver au fond de
ma malle une lettre de recommandation pour notre consul gnral, qui
habitait momentanment le Caire. Le soir mme, je dnai chez lui sans
accompagnement de gentlemen anglais ou autres. Il y avait l seulement
le docteur Clot-Bey, dont la maison tait voisine, et M. Lubbert,
l'ancien directeur de l'Opra, devenu _historiographe_ du pacha
d'gypte.

Ces deux messieurs, ou, si vous voulez, ces deux effendis, c'est le
titre de tout personnage distingu dans la science, dans les lettres ou
dans les fonctions civiles, portaient avec aisance le costume oriental.
La plaque tincelante du _nichan_ dcorait leur poitrine, et il et
t difficile de les distinguer des musulmans ordinaires. Les cheveux
rass, la barbe et ce hle lger de la peau qu'on acquiert dans les
pays chauds, transforment bien vite l'Europen en un Turc trs-passable.

Je parcourus avec empressement les journaux franais tals sur le
divan du consul. Faiblesse humaine! lire les journaux dans le pays du
papyrus et des hiroglyphes! ne pouvoir oublier, comme madame de Stal
aux bords du Lman, le ruisseau de la rue du Bac!

L'gypte ne possdait encore que deux journaux  elle, une sorte de
_Moniteur_ arabe, qui s'imprime  Boulaq, et _le Phare_ d'Alexandrie.
A l'poque de sa lutte contre la Porte, le pacha fit venir  grands
frais un rdacteur franais, qui lutta pendant quelques mois contre les
journaux de Constantinople et de Smyrne. Le journal tait une machine
de guerre comme une autre; sur ce point-l aussi, l'gypte a dsarm;
ce qui ne l'empche pas de recevoir encore souvent les bordes des
feuilles publiques du Bosphore.

On s'entretint pendant le dner d'une affaire qui tait juge
trs-grave et faisait grand bruit dans la socit franque. Un pauvre
diable de Franais, un domestique, avait rsolu de se faire musulman,
et ce qu'il y avait de plus singulier, c'est que sa femme aussi voulait
embrasser l'islamisme. On s'occupait des moyens d'empcher ce scandale:
le clerg franc avait pris  coeur la chose, mais le clerg musulman
mettait de l'amour-propre  triompher de son ct. Les uns offraient au
couple infidle de l'argent, une bonne place et diffrents avantages;
les autres disaient au mari: Tu auras beau faire, en restant chrtien,
tu seras toujours ce que tu es: ta vie est cloue l; on n'a jamais vu
en Europe un domestique devenir seigneur. Chez nous, le dernier des
valets, un esclave, un marmiton, devient mir, pacha, ministre; il
pouse la fille du sultan: l'ge n'y fait rien; l'esprance du premier
rang ne nous quitte qu' la mort. Le pauvre diable, qui peut-tre
avait de l'ambition, se laissait aller  ces esprances. Pour sa femme
aussi, la perspective n'tait pas moins brillante; elle devenait tout
de suite une cadine, l'gale des grandes dames, avec le droit de
mpriser toute femme chrtienne ou juive, de porter le habbarah noir
et les babouches jaunes; elle pouvait divorcer, chose peut-tre plus
sduisante encore, pouser un grand personnage, hriter, possder la
terre, ce qui est dfendu aux _yavours_; sans compter les chances de
devenir favorite d'une princesse ou d'une sultane mre gouvernant
l'empire du fond d'un srail.

Voil la double perspective qu'on ouvrait  de pauvres gens, et il faut
avouer que cette possibilit des personnages de bas tage d'arriver,
grce au hasard ou  leur intelligence naturelle, aux plus hautes
positions, sans que leur pass, leur ducation ou leur condition
premire y puissent faire obstacle, ralise assez bien ce principe
d'galit qui, chez nous, n'est crit que dans les codes. En Orient,
le criminel lui-mme, s'il a pay sa dette  la loi, ne trouve aucune
carrire ferme: le prjug moral disparat devant lui.

--Eh bien, il faut le dire, malgr toutes ces sductions de la loi
turque, les apostasies sont trs-rares. L'importance qu'on attachait
 l'affaire dont je parle en est une preuve. Le consul avait l'ide
de faire enlever l'homme et la femme pendant la nuit, et de les faire
embarquer sur un vaisseau franais; mais le moyen de les transporter
du Caire  Alexandrie? Il faut cinq jours pour descendre le Nil. En
les mettant dans une barque ferme, on risquait que leurs cris fussent
entendus sur la route. En pays turc, le changement de religion est la
seule circonstance o cesse le pouvoir des consuls sur les nationaux.

--Mais pour quoi faire enlever ces pauvres gens? dis-je au consul; en
auriez-vous le droit au point de vue de la loi franaise?

--Parfaitement; dans un port de mer, je n'y verrais aucune difficult.

--Mais si l'on suppose chez eux une conviction religieuse?

--Allons donc, est-ce qu'on se fait Turc?

--Vous avez quelques Europens qui ont pris le turban.

--Sans doute; de hauts employs du pacha, qui autrement n'auraient pas
pu parvenir aux grades qu'on leur a confrs, ou qui n'auraient pu se
faire obir des musulmans.

--J'aime  croire que, chez la plupart, il y a un changement sincre;
autrement, je ne verrais l que des motifs d'intrt.

--Je pense comme vous; mais voici pourquoi, dans les cas ordinaires,
nous nous opposons de tout notre pouvoir  ce qu'un sujet franais
quitte sa religion. Chez nous, la religion est isole de la loi civile;
chez les musulmans, ces deux principes sont confondus. Celui qui
embrasse le mahomtisme devient sujet turc en tout point, et perd sa
nationalit. Nous ne pouvons plus agir sur lui en aucune manire; il
appartient au bton et au sabre; et, s'il retourne au christianisme, la
loi turque le condamne  mort. En se faisant musulman, on ne perd pas
seulement sa foi, on perd son nom, sa famille, sa patrie; on n'est plus
le mme homme, on est un Turc; c'est fort grave, comme vous voyez.

Cependant le consul nous faisait goter un assez bel assortiment de
vins de Grce et de Chypre dont je n'apprciais que difficilement
les diverses nuances,  cause d'une saveur prononce de goudron,
qui, selon lui, en prouvait l'authenticit. Il faut quelque temps
pour se faire  ce raffinement hellnique, ncessaire sans doute  la
conservation du vritable malvoisie, du vin de commanderie ou du vin de
Tndos.

Je trouvai dans le cours de l'entretien un moment pour exposer ma
situation domestique; je racontai l'histoire de mes mariages manqus,
de mes aventures modestes.

--Je n'ai aucunement l'ide, ajoutai-je, de faire ici le sducteur.
Je viens au Caire pour travailler, pour tudier la ville, pour en
interroger les souvenirs, et voil qu'il est impossible d'y vivre 
moins de soixante piastres par jour; ce qui, je l'avoue, drange mes
prvisions.

--Vous comprenez, me dit le consul, que, dans une ville o les
trangers ne passent qu' de certains mois de l'anne, sur la route
des Indes, o se croisent les lords et les nababs, les trois ou quatre
htels qui existent s'entendent facilement pour lever les prix et
teindre toute concurrence.

-Sans doute; aussi ai-je lou une maison pour quelques mois.

--C'est le plus sage.

--Eh bien, maintenant on veut me mettre dehors, sous prtexte que je
n'ai pas de femme.

--On en a le droit: M. Clot-Bey a enregistr ce dtail dans son livre.
M. William Lane, le consul anglais, raconte dans le sien qu'il a t
soumis lui-mme  cette ncessit. Bien plus, lisez l'ouvrage de
Maillet, le consul gnral de Louis XIV, vous verrez qu'il en tait de
mme de son temps; il faut vous marier.

--J'y ai renonc. La dernire femme qu'on m'a propose m'a gt les
autres, et, malheureusement, je n'avais pas _assez en mariage_ pour
elle.

--C'est diffrent.

--Mais les esclaves sont beaucoup moins coteuses: mon drogman m'a
conseill d'en acheter une, et de l'tablir dans mon domicile.

--C'est une bonne ide.

--Serai-je ainsi dans les termes de la loi?

--Parfaitement.

La conversation se prolongea sur ce sujet. Je m'tonnais un peu de
cette facilit donne aux chrtiens d'acqurir des esclaves en pays
turc: on m'expliqua que cela ne concernait que les femmes plus ou moins
colores; mais on peut avoir des Abyssiniennes presque blanches. La
plupart des ngociants tablis au Caire en possdent. M. Clot-Bey en
lve plusieurs pour l'emploi de sages-femmes. Une preuve encore qu'on
me donna que ce droit n'tait pas contest, c'est qu'une esclave noire,
s'tant chappe rcemment de la maison de M. Lubbert, lui avait t
ramene par la police.

J'tais encore tout rempli des prjugs de l'Europe, et je n'apprenais
pas ces dtails sans quelque surprise. Il faut vivre un peu en Orient
pour s'apercevoir que l'esclavage n'est l en principe qu'une sorte
d'adoption. La conclusion de l'esclave y est certainement meilleure
que celle du fellah et du rayah libres. Je comprenais dj en outre,
d'aprs ce que j'avais appris sur les mariages, qu'il n'y avait
pas grande diffrence entre l'gyptienne vendue par ses parents et
l'Abyssinienne expose au bazar.

Les consuls du Levant diffrent d'opinion touchant le droit des
Europens sur les esclaves. Le code diplomatique ne contient rien
de formel l-dessus. Notre consul m'affirma, du reste, qu'il tenait
beaucoup  ce que la situation actuelle ne changet pas  cet gard,
et voici pourquoi. Les Europens ne peuvent pas tre propritaires
fonciers en gypte; mais,  l'aide de fictions lgales, ils exploitent
cependant des proprits, des fabriques; outre la difficult de faire
travailler les gens du pays, qui, ds qu'ils ont gagn la moindre
somme, s'en vont vivre au soleil jusqu' ce qu'elle soit puise, ils
ont souvent contre eux le mauvais vouloir des cheiks ou de personnages
puissants, leurs rivaux en industrie, qui peuvent tout d'un coup leur
enlever tous leurs travailleurs sous prtexte d'utilit publique. Avec
des esclaves, du moins, ils peuvent obtenir un travail rgulier et
suivi, si toutefois ces derniers y consentent, car l'esclave mcontent
d'un matre peut toujours le contraindre  le faire revendre au
bazar. Ce dtail est un de ceux qui expliquent le mieux la douceur de
l'esclavage en Orient.




VI--LES DERVICHES


Quand je sortis de chez le consul, la nuit tait dj avance; le
barbarin m'attendait  la porte, envoy par Abdallah, qui avait jug
 propos de se coucher; il n'y avait rien  dire: quand on a beaucoup
de valets, ils se partagent la besogne, c'est naturel.... Au reste,
Abdallah ne se ft pas laiss ranger dans cette dernire catgorie! Un
drogman est  ses propres yeux un homme instruit, un philologue, qui
consent  mettre sa science au service du voyageur; il veut bien encore
remplir le rle de cicrone, il ne repousserait pas mme au besoin les
aimables attributions du seigneur Pandarus de Troie; mais l s'arrte
sa spcialit; vous en avez pour vos vingt piastres par jour!

Au moins faudrait-il qu'il ft toujours l pour vous expliquer toute
chose obscure. Ainsi j'aurais voulu savoir le motif d'un certain
mouvement dans les rues, qui m'tonnait  cette heure de la nuit. Les
cafs taient ouverts et remplis de monde; les mosques, illumines,
retentissaient de chants solennels, et leurs minarets lancs portaient
des bagues de lumire; des tentes taient dresses sur la place de
l'Esbekieh, et l'on entendait partout les sons du tambour et de la
flte de roseau. Aprs avoir quitt la place et nous tre engags dans
les rues, nous emes peine  fendre la foule qui se pressait le long
des boutiques, ouvertes comme en plein jour, claires chacune par des
centaines de bougies, et pares de festons et de guirlandes en papier
d'or et de couleur. Devant une petite mosque situe au milieu de la
rue, il y avait un immense candlabre portant une multitude de petites
lampes de verre en pyramide, et,  l'entour, des grappes suspendues
de lanternes. Une trentaine de chanteurs, assis en ovale autour du
candlabre, semblaient former le choeur d'un chant dont quatre autres,
debout au milieu d'eux, entonnaient successivement les strophes; il y
avait de la douceur et une sorte d'expression amoureuse dans cet hymne
nocturne qui s'levait au ciel avec ce sentiment de mlancolie consacr
chez les Orientaux  la joie comme  la tristesse.

Je m'arrtais  l'couter, malgr les instances du barbarin, qui
voulait m'entraner hors de la foule, et, d'ailleurs, je remarquais
que la majorit des auditeurs se composait de Cophtes, reconnaissables
 leur turban noir; il tait donc clair que les Turcs admettaient
volontiers la prsence des chrtiens  cette solennit.

Je songeai fort heureusement que la boutique de M. Jean n'tait pas
loin de cette rue, et je parvins  faire comprendre au barbarin que je
voulais y tre conduit. Nous trouvmes l'ancien mamelouk fort veill
et dans le plein exercice de son commerce de liquides. Une tonnelle,
au fond de l'arrire-cour, runissait des Cophtes et des Grecs, qui
venaient se rafrachir et se reposer de temps en temps des motions de
la fte.

M. Jean m'apprit que je venais d'assister  une crmonie de chant,
ou _zihr_, en l'honneur d'un saint derviche enterr dans la mosque
voisine. Cette mosque tant situe dans le quartier cophte, c'taient
des personnes riches de cette religion qui faisaient chaque anne les
frais de la solennit; ainsi s'expliquait le mlange des turbans noirs
avec ceux des autres couleurs. D'ailleurs, le bas peuple chrtien
fte volontiers certains _derviches_, ou _santons_ religieux dont les
pratiques bizarres n'appartiennent souvent  aucun culte dtermin, et
remontent peut-tre aux superstitions de l'antiquit.

En effet, lorsque je revins au lieu de la crmonie, o M. Jean voulut
bien m'accompagner, je trouvai que la scne avait pris un caractre
plus extraordinaire encore. Les trente derviches se tenaient par la
main avec une sorte de mouvement de tangage, tandis que les quatre
coryphes ou _zikhers_ entraient peu  peu dans une frnsie potique
moiti tendre, moiti sauvage; leur chevelure aux longues boucles,
conserve contre l'usage arabe, flottait au balancement de leur tte,
coiffe non du tarbouch, mais d'un bonnet de forme antique, pareil au
_ptase_ romain; leur psalmodie bourdonnante prenait par instants un
accent dramatique; les vers se rpondaient videmment, et la pantomime
s'adressait avec tendresse et plainte  je ne sais quel objet d'amour
inconnu. Peut-tre tait-ce ainsi que les anciens prtres de l'gypte
clbraient les mystres d'Osiris retrouv ou perdu; telles sans
doute taient les plaintes des corybantes ou des cabires, et ce choeur
trange de derviches hurlant et frappant la terre en cadence obissait
peut-tre encore  cette vieille tradition de ravissements et d'extases
qui jadis rsonnait sur tout ce rivage oriental, depuis les oasis
d'Ammon jusqu' la froide Samothrace. A les entendre seulement, je
sentais mes yeux pleins de larmes, et l'enthousiasme gagnait peu  peu
tous les assistants.

M. Jean, vieux sceptique de l'arme rpublicaine, ne partageait pas
cette motion; il trouvait cela fort ridicule, et m'assura que les
musulmans eux-mmes prenaient ces derviches en piti.

--C'est le bas peuple qui les encourage, me disait-il; autrement, rien
n'est moins conforme au mahomtisme vritable, et mme, dans toute
supposition, ce qu'ils chantent n'a pas de sens.

Je le priai nanmoins de m'en donner l'explication.

--Ce n'est rien, me dit-il; ce sont des chansons amoureuses qu'ils
dbitent on ne sait  quel propos; j'en connais plusieurs en voici une
qu'ils ont chante:

 Mon coeur est troubl par l'amour;--ma paupire ne se ferme plus!--Mes
yeux reverront-ils jamais le bien-aim?

 Dans l'puisement des tristes nuits, l'absence fait mourir l'espoir;
--mes larmes roulent comme des perles,--et mon coeur est embras!

 O colombe, dis-moi--pourquoi tu te lamentes ainsi;--l'absence te
fait-elle aussi gmir--ou tes ailes manquent-elles d'espace?

 Elle rpond: Nos chagrins sont pareils;--je suis consume par
l'amour;--hlas! c'est ce mal aussi,--l'absence de mon bien-aim, qui
me fait gmir.

Et le refrain dont les trente derviches accompagnent ces couplets est
toujours le mme: Il n'y a de Dieu que Dieu!

--Il me semble, dis-je, que cette chanson peut bien s'adresser en effet
 la Divinit; c'est de l'amour divin qu'il est question sans doute.

--Nullement; on les entend, dans d'autres couplets, comparer leur
bien-aime  la gazelle de l'Ymen, lui dire qu'elle a la peau frache
et qu'elle a pass  peine le temps de boire le lait.... C'est,
ajouta-t-il, ce que nous appellerions des chansons grivoises.

Je n'tais pas convaincu; je trouvais bien plutt aux autres vers qu'il
me cita une certaine ressemblance avec le Cantique des cantiques.

--Du reste, ajouta M. Jean, vous les verrez encore faire bien d'autres
folies aprs-demain, pendant la fte de Mahomet; seulement, je vous
conseille alors de prendre un costume arabe, car la fte concide cette
anne avec le retour des plerins de la Mecque, et, parmi ces derniers,
il y a beaucoup de moghrabins (musulmans de l'Ouest) qui n'aiment pas
les habits francs, surtout depuis la conqute d'Alger.

Je me promis de suivre ce conseil, et je repris en compagnie du
barbarin le chemin de mon domicile. La fte devait encore se continuer
toute la nuit.




VII--CONTRARITS DOMESTIQUES


Le lendemain au matin, j'appelai Abdallah pour commander mon djeuner
au cuisinier Mustafa. Ce dernier rpondit qu'il fallait d'abord
acqurir les ustensiles ncessaires. Rien n'tait plus juste, et je
dois dire encore que l'assortiment n'en fut pas compliqu. Quant aux
provisions, les femmes fellahs stationnent partout dans les rues avec
des cages pleines de poules, de pigeons et de canards; on vend mme au
boisseau les poulets clos dans les fours  oeufs si clbres du pays,
des Bdouins apportent le matin des coqs de bruyre et des cailles,
dont ils tiennent les pattes serres entre leurs doigts, ce qui forme
une couronne autour de la main. Tout cela, sans compter les poissons du
Nil, les lgumes et les fruits normes de cette vieille terre d'gypte,
se vend  des prix fabuleusement modrs.

En comptant, par exemple, les poules  vingt centimes et les pigeons
 moiti moins, je pouvais me flatter d'chapper longtemps au rgime
des htels; malheureusement, il tait impossible d'avoir des volailles
grasses: c'taient de petits squelettes emplums. Les fellahs trouvent
plus d'avantage  les vendre ainsi qu' les nourrir longtemps de mas.
Abdallah me conseilla d'en acheter un certain nombre de cages, afin de
pouvoir les engraisser. Cela fait, on mit en libert les poules dans
la cour et les pigeons dans une chambre, et Mustafa, ayant remarqu un
petit coq moins osseux que les autres, se disposa, sur ma demande, 
prparer un couscoussou.

Je n'oublierai jamais le spectacle qu'offrit cet Arabe farouche, tirant
de sa ceinture son yatagan destin au meurtre d'un malheureux coq. Le
pauvre oiseau payait de bonne mine, et il y avait peu de chose sous son
plumage, clatant comme celui d'un faisan dor. En sentant le couteau,
il poussa des cris enrous qui me fendirent l'me. Mustafa lui coupa
entirement la tte, et le laissa ensuite se traner encore en voletant
sur la terrasse, jusqu' ce qu'il s'arrtt, roidt ses pattes, et
tombt dans un coin. Ces dtails sanglants suffirent pour m'ter
l'apptit. J'aime beaucoup la cuisine que je ne vois pas faire ... et
je me regardais comme infiniment plus coupable de la mort du petit
coq que s'il avait pri dans les mains d'un htelier. Vous trouverez
ce raisonnement lche; mais que voulez-vous! je ne pouvais russir
 m'arracher aux souvenirs classiques de l'gypte, et dans certains
moments je me serais fait scrupule de plonger moi-mme le couteau dans
le corps d'un lgume, de crainte d'offenser un ancien dieu.

Je ne voudrais pas plus abuser pourtant de la piti qui peut s'attacher
au meurtre d'un coq maigre que de l'intrt qu'inspire lgitimement
l'homme forc de s'en nourrir: il y a beaucoup d'autres provisions
dans la grande ville du Caire, et les dattes fraches, les bananes
suffiraient toujours pour un djeuner convenable; mais je n'ai pas
t longtemps sans reconnatre la justesse des observations de M.
Jean. Les bouchers de la ville ne vendent que du mouton, et ceux des
faubourgs y ajoutent, comme varit, de la viande de chameau, dont
les immenses quartiers apparaissent suspendus au fond des boutiques.
Pour le chameau, l'on ne doute jamais de son identit; mais, quant
au mouton, la plaisanterie la moins faible de mon drogman tait de
prtendre que c'tait trs-souvent du chien. Je dclare que je ne m'y
serais pas laiss tromper. Seulement, je n'ai jamais pu comprendre
le systme de pesage et de prparation qui faisait que chaque plat
me revenait environ  dix piastres; il faut y joindre, il est vrai,
l'assaisonnement oblig de _meloukia_ ou de _bamie_, lgumes savoureux
dont l'un remplace  peu prs l'pinard, et dont l'autre n'a point
d'analogie avec nos vgtaux d'Europe.

Revenons  des ides gnrales. Il m'a sembl qu'en Orient les
hteliers, les drogmans, les valets et les cuisiniers s'entendaient de
tout point contre le voyageur. Je comprends dj qu' moins de beaucoup
de rsolution et d'imagination mme, il faut une fortune norme pour
pouvoir y faire quelque sjour. M. de Chateaubriand avoue qu'il s'y est
ruin; M. de Lamartine y a fait des dpenses folles; parmi les autres
voyageurs, la plupart n'ont pas quitt les ports de mer, ou n'ont
fait que traverser rapidement le pays. Moi, je veux tenter un projet
que je crois meilleur. J'achterai une esclave, puisque aussi bien il
me faut une femme, et j'arriverai peu  peu  remplacer par elle le
drogman, le barbarin peut-tre, et  faire mes comptes clairement avec
le cuisinier. En calculant les frais d'un long sjour au Caire et de
celui que je puis faire encore dans d'autres villes, il est clair que
j'atteins un but d'conomie. En me mariant, j'eusse fait le contraire.
Dcid par ces rflexions, je dis  Abdallah de me conduire au bazar
des esclaves.




VIII--L'OKEL DES JELLB


Nous traversmes toute la ville jusqu'au quartier des grands bazars,
et, l, aprs avoir suivi une rue obscure qui faisait angle avec la
principale, nous fmes notre entre dans une cour irrgulire sans tre
obligs de descendre de nos nes. Il y avait au milieu un puits ombrag
d'un sycomore. A droite, le long du mur, une douzaine de noirs taient
rangs debout, ayant l'air plutt inquiets que tristes, vtus pour la
plupart du sayon bleu des gens du peuple, et offrant toutes les nuances
possibles de couleur et de forme. Nous nous tournmes vers la gauche,
o rgnait une srie de petites chambres dont le parquet s'avanait sur
la cour comme une estrade,  environ deux pieds de terre. Plusieurs
marchands basans nous entouraient dj en nous disant:

--_Essouad? Abesch?_ (Des noirs ou des Abyssiniennes?)

Nous nous avanmes vers la premire chambre.

L, cinq ou six ngresses, assises en rond sur des nattes, fumaient
pour la plupart, et nous accueillirent en riant aux clats. Elles
n'taient gure vtues que de haillons bleus, et l'on ne pouvait
reprocher aux vendeurs de parer la marchandise. Leurs cheveux, partags
en des centaines de petites tresses serres, taient gnralement
maintenus par un ruban rouge qui les partageait en deux touffes
volumineuses; la raie de chair tait teinte de cinabre; elles portaient
des anneaux d'tain aux bras et aux jambes, des colliers de verroterie,
et, chez quelques-unes, des cercles de cuivre passs au nez ou aux
oreilles compltaient une sorte d'ajustement barbare dont certains
tatouages et coloriages de la peau rehaussaient encore le caractre.
C'taient des ngresses du Sennaar, l'espce la plus loigne,
certes, du type de la beaut convenue parmi nous. La prominence de
la mchoire, le front dprim, la lvre paisse, classent ces pauvres
cratures dans une catgorie presque bestiale, et cependant,  part
ce masque trange dont la nature les a dotes, le corps est d'une
perfection rare, des formes virginales et pures se dessinent sous leurs
tuniques, et leur voix sort douce et vibrante d'une bouche clatante de
fracheur.

Eh bien, je ne m'enflammerai pas pour ces jolis monstres; mais
sans doute les belles dames du Caire doivent aimer  s'entourer de
chambrires pareilles. Il peut y avoir ainsi des oppositions charmantes
de couleur et de forme; ces Nubiennes ne sont point laides dans le sens
absolu du mot, mais forment un contraste parfait avec la beaut telle
que nous la comprenons. Une femme blanche doit ressortir admirablement
au milieu de ces filles de la nuit, que leurs formes lances semblent
destiner  tresser les cheveux, tendre les toffes, porter les flacons
et les vases, comme dans les fresques antiques.

Si j'tais en tat de mener largement la vie orientale, je ne me
priverais pas de ces pittoresques cratures; mais, ne voulant acqurir
qu'une esclave, j'ai demand  en voir d'autres chez lesquelles l'angle
facial ft plus ouvert et la teinte noire moins prononce.

--Cela dpend du prix que vous voulez mettre, me dit Abdallah; celles
que vous voyez l ne cotent gure que deux bourses (deux cent
cinquante francs); on les garantit pour huit jours: vous pouvez les
rendre au bout de ce temps, si elles ont quelque dfaut ou quelque
infirmit.

--Mais, observai-je, je mettrais volontiers quelque chose de plus; une
femme un peu jolie ne cote pas plus  nourrir qu'une autre.

Abdallah ne paraissait pas partager mon opinion.

Nous passmes aux autres chambres; c'taient encore des filles du
Sennaar. Il y en avait de plus jeunes et de plus belles, mais le type
facial dominait avec une singulire uniformit.

Les marchands offraient de les faire dshabiller, ils leur ouvraient
les lvres pour que l'on vit les dents, ils les faisaient marcher, et
faisaient valoir surtout l'lasticit de leur poitrine. Ces pauvres
filles se laissaient faire avec assez d'insouciance; la plupart
clataient de rire presque continuellement, ce qui rendait la scne
moins pnible. On comprenait, d'ailleurs, que toute condition tait
pour elles prfrable au sjour de l'_okel_ et peut-tre mme  leur
existence prcdente dans leur pays.

Ne trouvant l que des ngresses pures, je demandai au drogman si l'on
n'y voyait pas d'Abyssiniennes.

-Oh! me dit-il, on ne les fait pas voir publiquement; il faut monter
dans la maison, et que le marchand soit bien convaincu que vous ne
venez pas ici par curiosit, comme la plupart des voyageurs. Du reste,
elles sont beaucoup plus chres, et vous pourriez peut-tre trouver
quelque femme qui vous conviendrait parmi les esclaves du Dongola. Il y
a d'autres okels que nous pouvons voir encore. Outre celui des Jellab,
o nous sommes, il y a encore l'okel Kouchouk et le khan Ghafar.

Un marchand s'approcha de nous et me fit dire qu'il venait d'arriver
des thiopiennes qu'on avait installes hors de la ville, afin de ne
pas payer les droits d'entre. Elles taient dans la campagne, au del
de la porte Bab-el-Madbah. Je voulus d'abord voir celles-l.

Nous nous engagemes dans un quartier assez dsert, et, aprs beaucoup
de dtours, nous nous trouvmes dans la plaine, c'est--dire au
milieu des tombeaux, car ils entourent tout ce ct de la ville. Les
monuments des califes taient rests  notre gauche; nous passions
entre des collines poudreuses, couvertes de moulins et formes de
dbris d'anciens difices. On arrta les nes  la porte d'une petite
enceinte de murs, restes probablement d'une mosque en ruine. Trois
ou quatre Arabes, vtus d'un costume tranger au Caire, nous firent
entrer, et je me vis au milieu d'une sorte de tribu dont les tentes
taient dresses dans ce clos ferm de toutes parts. Les clats de
rire d'un certain nombre de ngresses m'accueillirent comme  l'okel;
ces natures naves manifestent clairement toutes leurs impressions, et
je ne sais pourquoi l'habit europen leur parait si ridicule. Toutes
ces filles s'occupaient  divers travaux de mnage, et il y en avait
une trs-grande et trs-belle dans le milieu qui surveillait avec
attention le contenu d'un vaste chaudron plac sur le feu. Rien ne
pouvant l'arracher  cette proccupation, je me fis montrer les autres,
qui se htaient de quitter leur besogne et dtaillaient elles-mmes
leurs beauts. Ce n'tait pas la moindre de leurs coquetteries qu'une
chevelure toute en nattes d'un volume extraordinaire, comme j'en ai vu
dj, mais entirement imprgne de beurre, ruisselant de l sur leurs
paules et leur poitrine. Je pensai que c'tait pour rendre moins vive
l'action du soleil sur leur tte; mais Abdallah m'assura que c'tait
une affaire de mode, afin de rendre leurs cheveux lustrs et leur
figure luisante.

--Seulement, me dit-il, une fois qu'on les a achetes, on se hte
de les envoyer au bain et de leur faire dmler cette chevelure en
cordelettes, qui n'est de mise que du cte des montagnes de la Lune.

L'examen ne fut pas long; ces pauvres cratures avaient des airs
sauvages fort curieux sans doute, mais peu sduisants au point de
vue de la cohabitation. La plupart taient dfigures par une foule
de tatouages, d'incisions grotesques, d'toiles et de soleils bleus
qui tranchaient sur le noir un peu gristre de leur piderme. A
voir ces formes malheureuses, qu'il faut bien s'avouer humaines,
on se reproche philanthropiquement d'avoir pu quelquefois manquer
d'gards pour le singe, ce parent mconnu que notre orgueil de race
s'obstine  repousser. Les gestes et les attitudes ajoutaient encore
 ce rapprochement et je remarquai mme que leur pied, allong et
dvelopp sans doute par l'habitude de monter aux arbres, se rattachait
sensiblement  la famille des quadrumanes.

Elles me criaient de tous cts: _Bakchis! bakchis!_ et je tirais de
ma poche quelques piastres avec hsitation, craignant que les matres
n'en profitassent exclusivement; mais ces derniers, pour me rassurer,
s'offrirent  leur distribuer des dattes, des pastques, du tabac, et
mme de l'eau-de-vie; alors, ce furent partout des transports de joie,
et plusieurs se mirent  danser au son du tarabouk et de la zommarah,
ce tambour et ce fifre mlancoliques des peuplades africaines.

La grande et belle fille charge de la cuisine se dtournait  peine,
et remuait toujours dans la chaudire une paisse bouillie de dourah.
Je m'approchai; elle me regarda d'un air ddaigneux, et son attention
ne fut attire que par mes gants noirs. Alors, elle croisa les bras
et poussa des cris d'admiration. Comment pouvais-je avoir des mains
noires et la figure blanche? voil ce qui dpassait sa comprhension.
J'augmentai cette surprise en tant un de mes gants, et, alors, elle se
mit  crier:

--_Bismillah! ent effrit? ent Seythan?_ (Dieu me prserve! es-tu un
esprit? es-tu le diable?)

Les autres ne tmoignaient pas moins d'tonnement, et l'on ne peut
imaginer combien tous les dtails de ma toilette frappaient ces mes
ingnues. Il est clair que, dans leur pays, j'aurais pu gagner ma vie
 me faire voir. Quant  la principale de ces beauts nubiennes, elle
ne tarda pas  reprendre son occupation premire avec cette inconstance
des singes que tout distrait, mais dont rien ne fixe les ides plus
d'un instant.

J'eus la fantaisie de demander ce qu'elle cotait; mais le drogman
m'apprit que c'tait justement la favorite du marchand d'esclaves, et
qu'il ne voulait pas la vendre, esprant qu'elle le rendrait pre ...
ou bien qu'alors ce serait plus cher.

Je n'insistai point sur ce dtail.

--Dcidment, dis-je au drogman, je trouve toutes ces teintes trop
fonces; passons  d'autres nuances. L'Abyssinienne est donc bien rare
sur le march?

--Elle manque un peu pour le moment, me dit Abdallah, mais voici
la grande caravane de la Mecque qui arrive. Elle s'est arrte 
Birket-el-Hadji, pour faire son entre demain au point du jour, et
nous aurons alors de quoi choisir; car beaucoup de plerins, manquant
d'argent pour finir leur voyage, se dfont de quelqu'une de leurs
femmes, et il y a toujours aussi des marchands qui en ramnent de
l'Hedjaz.

Nous sortmes de cet okel sans qu'on s'tonnt le moins du monde de ne
m'avoir vu rien acheter. Un habitant du Caire avait conclu cependant
une affaire pendant ma visite et reprenait le chemin de Bab-el-Madbah
avec deux jeunes ngresses fort bien dcouples. Elles marchaient
devant lui, rvant l'inconnu, se demandant sans doute si elles allaient
devenir favorites ou servantes, et le beurre, plus que les larmes,
ruisselait sur leur sein dcouvert aux rayons d'un soleil ardent.




IX--LE THTRE DU CAIRE


Nous rentrmes en suivant la rue Hazanieh, qui nous conduisit  celle
qui spare le quartier franc du quartier juif, et qui longe le Calish,
travers de loin en loin de ponts vnitiens d'une seule arche. Il
existe l un fort beau caf dont l'arrire-salle donne sur le canal, et
o l'on prend des sorbets et des limonades. Ce ne sont pas, au reste,
les rafrachissements qui manquent au Caire, o des boutiques coquettes
talent a et l des coupes de limonades et de boissons mlanges de
fruits sucrs aux prix les plus accessibles  tous. En dtournant la
rue turque pour traverser le passage qui conduit au Mousky, je vis sur
le mur des affiches lithographies qui annonaient un spectacle pour
le soir mme au thtre du Caire. Je ne fus pas fch de retrouver ce
souvenir de la civilisation: je congdiai Abdallah et j'allai dner
chez Domergue, o l'on m'apprit que c'taient des amateurs de la
ville qui donnaient la reprsentation au profil des aveugles pauvres,
fort nombreux au Caire, malheureusement. Quant  la saison musicale
italienne, elle ne devait pas tarder  s'ouvrir; mais on n'allait
assister pour le moment qu' une simple soire de vaudeville.

Vers sept heures, la rue troite dans laquelle s'ouvre l'impasse
Waghorn tait encombre de monde, et les Arabes s'merveillaient de
voir entrer toute cette foule dans une seule maison. C'tait grande
fte pour les mendiants et pour les niers, qui s'poumonnaient  crier
_bakchis_! de tous cts. L'entre, fort obscure, donne dans un passage
couvert qui s'ouvre au fond sur le jardin de Rosette, et l'intrieur
rappelle nos plus petites salles populaires. Le parterre tait rempli
d'Italiens et de Grecs en tarbouch rouge qui faisaient grand bruit;
quelques officiers du pacha se montraient  l'orchestre, et les loges
taient assez garnies de femmes, la plupart en costume levantin.

On distinguait les Grecques au _tatikos_ de drap rouge festonn d'or
qu'elles portent inclin sur l'oreille; les Armniennes, aux chles et
aux gazillons qu'elles entremlent pour se faire d'normes coiffures.
Les juives maries, ne pouvant, selon les prescriptions rabbiniques,
laisser voir leur chevelure, ont,  la place, des plumes de coq
roules qui garnissent les tempes et figurent des touffes de cheveux.
C'est la coiffure seule qui distingue les races; le costume est  peu
prs le mme pour toutes dans les autres parties. Elles ont la veste
turque chancre sur la poitrine, la robe fendue et collant sur les
reins, la ceinture, le caleon (_cheytian_), qui donne  toute femme
dbarrasse du voile la dmarche d'un jeune garon; les bras sont
toujours couverts, mais laissent pendre,  partir du coude, les manches
varies des gilets, dont les potes arabes comparent les boutons serrs
 des fleurs de camomille. Ajoutez  cela des aigrettes, des fleurs
et des papillons de diamants relevant le costume des plus riches, et
vous comprendrez que l'humble _teatro del Cairo_ doit encore un certain
clat  ces toilettes levantines. Pour moi, j'tais ravi, aprs tant de
figures noires que j'avais vues dans la journe, de reposer mes yeux
sur des beauts simplement jauntres. Avec moins de bienveillance,
j'eusse reproch  leurs paupires d'abuser des ressources de la
teinture,  leurs joues d'en tre encore au fard et aux mouches du
sicle pass,  leurs mains d'emprunter sans trop d'avantage la
teinte orange du henn; mais il fallait, dans tous les cas, admirer
les contrastes charmants de tant de beauts diverses, la varit des
toffes, l'clat des diamants, dont les femmes de ce pays sont si
fires, qu'elles portent volontiers sur elles la fortune de leurs
maris; enfin je me refaisais un peu dans cette soire d'un long jeune
de frais visages qui commenait  me peser. Du reste, pas une femme
n'tait voile; et pas une femme rellement musulmane n'assistait, par
consquent,  la reprsentation. On leva le rideau; je reconnus les
premires scnes de _la Mansarde des artistes_.

O gloire du vaudeville, o t'arrteras-tu? Des jeunes gens marseillais
jouaient les principaux rles, et la jeune premire tait reprsente
par madame Bonhomme, la matresse du cabinet de lecture franais.
J'arrtai mes regards avec surprise et ravissement sur une tte
parfaitement blanche et blonde; il y avait deux jours que je rvais
les nuages de ma patrie et les beauts ples du Nord; je devais cette
proccupation au premier souffle du _khamsin_ et  l'abus des visages
de ngresse, lesquels dcidment prtent fort peu  l'idal.

A la sortie du thtre, toutes ces femmes si richement pares avaient
revtu l'uniforme habbarab de taffetas noir, couvert leurs traits
du borghot blanc, et remontaient sur des nes, connue de bonnes
musulmanes, aux lueurs des flambeaux tenus par les sas.




X--LA BOUTIQUE DU BARBIER


Le lendemain, songeant aux ftes qui se prparaient pour l'arrive des
plerins, je me dcidai, pour les voir  mon aise,  prendre le costume
du pays.

Je possdais dj la pice la plus importante du vtement arabe, le
_machlah_, manteau patriarcal, qui peut indiffremment se porter sur
les paules, ou se draper sur la tte, sans cesser d'envelopper tout
le corps. Dans ce dernier cas seulement, on a les jambes dcouvertes,
et l'on est coiff comme un sphinx, ce qui ne manque pas de caractre.
Je me bornai pour le moment  gagner le quartier franc, o je voulais
oprer ma transformation complte, d'aprs les conseils du peintre de
l'htel _Domergue_.

L'impasse qui aboutit  l'htel se prolonge en croisant la rue
principale du quartier franc, et dcrit plusieurs zigzags jusqu'
ce qu'elle aille se perdre sous les votes de longs passages qui
correspondent au quartier juif. C'est dans cette rue capricieuse,
tantt troite et garnie de boutiques d'Armniens et de Grecs, tantt
plus large, borde de longs murs et de hautes maisons, que rside
l'aristocratie commerciale de la nation franque; l sont les banquiers,
les courtiers, les entrepositaires des produits de l'gypte et des
Indes. A gauche, dans la partie la plus large, un vaste btiment,
dont rien au dehors n'annonce la destination, contient  la fois la
principale glise catholique et le couvent des Dominicains. Le couvent
se compose d'une foule de petites cellules donnant dans une longue
galerie; l'glise est une vaste salle au premier tage, dcore de
colonnes de marbre et d'un got italien assez lgant. Les femmes sont
 part dans des tribunes grilles, et ne quittent pas leurs mantilles
noires, tailles selon les modes turque ou maltaise. Ce ne fut pas 
l'glise que nous nous arrtmes, du reste, puisqu'il s'agissait de
perdre tout au moins l'apparence chrtienne, afin de pouvoir assister
 des ftes mahomtanes. Le peintre me conduisit plus loin encore,
 un point o la rue se resserre et s'obscurcit, dans une boutique
de barbier, qui est une merveille d'ornementation. On peut admirer
en elle l'un des derniers monuments du style arabe ancien, qui cde
partout la place, en dcoration comme en architecture, au got turc
de Constantinople, triste et froid pastiche  demi tartare,  demi
europen.

C'est dans cette charmante boutique, dont les fentres, gracieusement
dcoupes, donnent sur le Calish ou canal du Caire, que je perdis ma
chevelure europenne. Le barbier y promena le rasoir avec beaucoup de
dextrit, et, sur ma demande expresse, me laissa une seule mche au
sommet de la tte comme celle que portent les Chinois et les musulmans.
On est partag sur les motifs de cette coutume: les uns prtendent
que c'est pour offrir de la prise aux mains de l'ange de la mort; les
autres y croient voir une cause matrielle. Le Turc prvoit toujours
le cas o l'on pourrait lui trancher la tte, et, comme alors il est
d'usage de la montrer au peuple, il ne veut pas qu'elle soit souleve
par le nez ou par la bouche, ce qui serait trs-ignominieux. Les
barbiers turcs font aux chrtiens la malice de tout raser; quant  moi,
je suis suffisamment sceptique pour ne repousser aucune superstition.

La chose faite, le barbier me fit tenir sous le menton une cuvette
d'tain, et je sentis bientt une colonne d'eau ruisseler sur mon
cou et sur mes oreilles. Il tait mont sur le banc prs de moi, et
vidait un grand coquemar d'eau froide dans une poche de cuir suspendue
au-dessus de mon front. Quand la surprise fut passe, il fallut encore
soutenir un lessivage  fond d'eau savonneuse; aprs quoi, l'on me
tailla la barbe selon la dernire mode de Stamboul.

Ensuite on s'occupa de me coiffer, ce qui n'tait pas difficile;
la rue tait pleine de marchands de tarbouchs et de femmes fellahs
dont l'industrie est de confectionner les petits bonnets blancs dits
_takis_, que l'on pose immdiatement sur la peau; on en voit de
trs-dlicatement piqus en fil ou en soie; quelques-uns mme sont
bords d'une dentelure faite pour dpasser le bord du bonnet rouge.
Quant  ces derniers, ils sont gnralement de fabrication franaise;
c'est, je crois, notre ville de Tours qui a le privilge de coiffer
tout l'Orient.

Avec les deux bonnets superposs, le cou dcouvert et la barbe taille,
j'eus peine  me reconnatre dans l'lgant miroir incrust d'caille
que me prsentait le barbier. Je compltai la transformation en
achetant aux revendeurs une vaste culotte de coton bleu et un gilet
rouge garni d'une broderie d'argent assez propre: sur quoi, le peintre
voulut bien me dire que je pouvais passer ainsi pour un montagnard
syrien venu de Sade ou de Taraboulous. Les assistants m'accordrent le
titre de _tchlby_, qui est le nom des lgants dans le pays.




XI--LA CARAVANE DE LA MECQUE


Je sortis enfin de chez le barbier, transfigur, ravi, fier de ne plus
souiller une ville pittoresque de l'aspect d'un paletot-sac et d'un
chapeau rond. Ce dernier ajustement parat si ridicule aux Orientaux,
que, dans les coles, on conserve toujours un chapeau de France pour en
coiffer les enfants ignorants on indociles: c'est le bonnet d'ne de
l'colier turc.

Il s'agissait pour le moment d'aller voir l'entre des plerins,
qui s'oprait depuis le commencement du jour, mais qui devait durer
jusqu'au soir. Ce n'est pas peu de chose que trente mille personnes
environ venant tout  coup enfler la population du Caire; aussi les
rues des quartiers musulmans taient-elles encombres. Nous parvnmes
 gagner Bab-el-Fotouh, c'est--dire la porte de la Victoire. Toute
la longue rue qui y mne tait garnie de spectateurs que les troupes
faisaient ranger. Le son des trompettes, des cymbales et des tambours
rglait la marche du cortge, o les diverses nations et sectes se
distinguaient par des trophes et des drapeaux. Pour moi, j'tais en
proie  la proccupation d'un vieil opra bien clbre au temps de
l'Empire; je fredonnais la _Marche des chameaux_, et je m'attendais
toujours  voir paratre le brillant Saint-Phar. Les longues files
de dromadaires attachs les unes derrire les autres, et monts par
des Bdouins aux longs fusils, se suivaient cependant avec, quelque
monotonie, et ce ne fut que dans la campagne que nous pmes saisir
l'ensemble d'un spectacle unique au monde.

C'tait comme une nation en marche qui venait se fondre dans un peuple
immense, garnissant  droite les mamelons voisins du Mokatam,  gauche
les milliers d'difices ordinairement dserts de la Ville des Morts;
le fate crnel des murs et des tours de Saladin, rays de bandes
jaunes et rouges, fourmillait aussi de spectateurs; il n'y avait plus
l de quoi penser  l'Opra ni  la fameuse caravane que Bonaparte vint
recevoir et fter  cette mme porte de la Victoire. Il me semblait
que les sicles remontaient encore en arrire, et que j'assistais
 une scne du temps des croisades. Des escadrons de la garde du
vice-roi espacs dans la foule, avec leurs cuirasses tincelantes et
leurs casques chevaleresques, compltaient cette illusion. Plus loin
encore, dans la plaine o serpente le Calish, on voyait des milliers
de tentes barioles, o les plerins s'arrtaient pour se rafrachir;
les danseurs et les chanteurs ne manquaient pas non plus  la fte, et
tous les musiciens du Caire rivalisaient de bruit avec les sonneurs de
trompe et les timbaliers du cortge, orchestre monstrueux juch sur des
chameaux.

On ne pouvait rien voir de plus barbu, de plus hriss et de plus
farouche que l'immense cohue des Moghrabins, compose des gens de
Tunis, de Tripoli, de Maroc et aussi de nos _compatriotes_ d'Alger.
L'entre des Cosaques  Paris en 1814 n'en donnerait qu'une faible
ide. C'tait aussi parmi eux que se distinguaient les plus nombreuses
confrries de santons et de derviches, qui hurlaient toujours avec
enthousiasme leurs cantiques d'amour entremls du nom d'Allah.
Les drapeaux de mille couleurs, les hampes charges d'attributs et
d'armures, et  et l les mirs et les cheiks en habits somptueux, aux
chevaux caparaonns, ruisselants d'or et de pierreries, ajoutaient 
cette marche un peu dsordonne tout l'clat que l'on peut imaginer.
C'tait aussi une chose fort pittoresque que les nombreux palanquins
des femmes, appareils singuliers, figurant un lit surmont d'une
tente et pos en travers sur le dos d'un chameau. Des mnages entiers
semblaient groups  l'aise avec enfants et mobilier dans ces
pavillons, garnis de tentures brillantes pour la plupart.

Vers les deux tiers de la journe, le bruit des canons de la
citadelle, les acclamations et les trompettes annoncrent que le
_Mahmil_, espce d'arche sainte qui renferme la robe de drap d'or de
Mahomet, tait arriv en vue de la ville. La plus belle partie de la
caravane, les cavaliers les plus magnifiques, les santons les plus
enthousiastes, l'aristocratie du turban, signale par la couleur verte,
entourait ce palladium de l'islam. Sept ou huit dromadaires venaient
 la file, ayant la tte si richement orne et empanache, couverts
de harnais et de tapis si clatants, que, sous ces ajustements qui
dguisaient leurs formes, ils avaient l'air des salamandres ou des
dragons qui servent de monture aux fes. Les premiers portaient de
jeunes timbaliers aux bras nus, qui levaient et laissaient tomber
leurs baguettes d'or du milieu d'une gerbe de drapeaux flottants
disposs autour de la selle. Ensuite venait un vieillard symbolique
 longue barbe blanche, couronn de feuillages, assis sur une espce
de char dor, toujours  dos de chameau, puis le Mahmil, se composant
d'un riche pavillon en forme de tente carre, couvert d'inscriptions
brodes, surmont au sommet et  ses quatre angles d'normes boules
d'argent.

De temps en temps, le Mahmil s'arrtait, et toute la foule se
prosternait dans la poussire, en courbant le front sur les mains. Une
escorte de cavasses avait grand'peine  repousser les ngres, qui, plus
fanatiques que les autres musulmans, aspiraient  se faire craser par
les chameaux; de larges voles de coups de bton leur confraient du
moins une certaine portion de martyre. Quant aux santons, espces de
saints plus enthousiastes encore que les derviches et d'une orthodoxie
moins reconnue, on en voyait plusieurs qui se peraient les joues avec
de longues pointes et marchaient ainsi couverts de sang; d'autres
dvoraient des serpents vivants, et d'autres encore se remplissaient
la bouche de charbons allums. Les femmes ne prenaient que peu de part
 ces pratiques, et l'on distinguait seulement, dans la foule des
plerins, des troupes d'almes attaches  la caravane qui chantaient 
l'unisson leurs longues complaintes gutturales, et ne craignaient pas
de montrer sans voile leur visage tatou de bleu et de rouge et leur
nez perc de lourds anneaux.

Nous nous mlmes, le peintre et moi,  la foule varie qui suivait le
Mahmil, criant: Allah! comme les autres aux diverses stations des
chameaux sacrs, lesquels, balanant majestueusement leur tte pare,
semblaient ainsi bnir la foule avec leur long col recourb et leurs
hennissements tranges. A l'entre de la ville, les salves de canon
recommencrent, et l'on prt le chemin de la citadelle  travers les
rues, pendant que la caravane continuait d'emplir le Caire de ses
trente mille fidles, qui avaient le droit dsormais de prendre le
titre d'_hadjis_.

On ne tarda pas  gagner les grands bazars et cette immense rue
Salahieh, o les mosques d'El-Hazar, d'El-Moyed et du Moristan
talent leurs merveilles d'architecture et lancent au ciel des gerbes
de minarets entremls de coupoles. A mesure que l'on passait devant
chaque mosque, le cortge s'amoindrissait d'une partie des plerins,
et des montagnes de babouches se formaient aux portes, chacun n'entrant
que les pieds nus. Cependant le Mahmil ne s'arrtait pas; il s'engagea
dans les rues troites qui montent  la citadelle, et y entra par la
porte du Nord, au milieu des troupes rassembles et aux acclamations
du peuple runi sur la place de Roumelieh. Ne pouvant pntrer dans
l'enceinte du palais de Mhmet-Ali, palais neuf, bti  la turque et
d'un assez mdiocre effet, je me rendis sur la terrasse, d'o l'on
domine tout le Caire. On ne peut rendre que faiblement l'effet de cette
perspective, l'une des plus belles du monde; ce qui surtout saisit
l'oeil sur le premier plan, c'est l'immense dveloppement de la mosque
du sultan Hassan, raye et bariole de rouge, et qui conserve encore
les traces de la mitraille franaise depuis la fameuse rvolte du
Caire. La ville occupe devant vous tout l'horizon, qui se termine aux
verts ombrages de Choubrah;  droite, c'est toujours la longue cit
des tombeaux musulmans, la campagne d'Hliopolis et la vaste plaine du
dsert arabique, interrompue par la chane du Mokatam;  gauche, le
cours du Nil aux eaux rougetres, avec sa maigre bordure de dattiers
et de sycomores; Boulaq au bord du fleuve, servant de port au Caire,
qui en est loign d'une demi-lieue; l'le de Roddah, verte et fleurie,
cultive en jardin anglais et termine par le btiment du Nilomtre,
en face des riantes maisons de campagne de Gizh; au del, enfin, les
pyramides, poses sur les derniers versants de la chane libyque,
et, vers le sud encore,  Saccarah, d'autres pyramides entremles
d'hypoges; plus loin, la fort de palmiers qui couvre les ruines de
Memphis, et, sur la rive oppose du fleuve, en revenant vers la ville,
le vieux Caire, bti par Amrou  la place de l'ancienne Babylone
d'gypte,  moiti cach par les arches d'un immense aqueduc, au pied
duquel s'ouvre le Calish, qui ctoie la plaine des tombeaux de Karafeh.

Voil l'immense panorama qu'animait l'aspect d'un peuple en fte
fourmillant sur les places et parmi les campagnes voisines. Mais dj
la nuit tait proche, et le soleil avait plong son front dans les
sables de ce long ravin du dsert d'Ammon que les Arabes appellent _mer
sans eau_; on ne distinguait plus au loin que le cours du Nil, o des
milliers de canges traaient des rseaux argents comme aux ftes des
Ptolmes. Il faut redescendre, il faut dtourner ses regards de cette
antiquit muette dont un sphinx,  demi disparu dans les sables, garde
les secrets ternels; voyons si les splendeurs et les croyances de
l'islam repeupleront suffisamment la double solitude du dsert et des
tombes, ou s'il faut pleurer encore sur un potique pass qui s'en va.
Ce moyen ge arabe, en retard de trois sicles, est-il prt  crouler
 son tour, comme a fait l'antiquit grecque, au pied insoucieux des
monuments de Pharaon?

Hlas! en me retournant, j'apercevais au-dessus de ma tte les
dernires colonnes rouges du vieux palais de Saladin. Sur les dbris de
cette architecture blouissante de hardiesse et de grce, mais frle et
passagre, comme celle des gnies, on a bti rcemment une construction
carre, toute de marbre et d'albtre, du reste sans lgance et sans
caractre, qui a l'air d'un march aux grains, et qu'on prtend devoir
tre une mosque. Ce sera une mosque en effet, comme la Madeleine est
une glise: les architectes modernes ont toujours la prcaution de
btir  Dieu des demeures qui puissent servir  autre chose quand on ne
croira plus en lui.

Cependant le gouvernement paraissait avoir clbr l'arrive du Mahmil
 la satisfaction gnrale; le pacha et sa famille avaient reu
respectueusement la robe du prophte rapporte de la Mecque, l'eau
sacre du puits de Zemzem et autres ingrdients du plerinage; on
avait montr la robe au peuple  la porte d'une petite mosque situe
derrire le palais, et dj l'illumination de la ville produisait
un effet magnifique du haut de la plate-forme. Les grands difices
ravivaient au loin, par des illuminations, leurs lignes d'architecture
perdues dans l'ombre; des chapelets de lumires ceignaient les dmes
des mosques, et les minarets revtaient de nouveau ces colliers
lumineux que j'avais remarqus dj; des versets du Coran brillaient
sur le front des difices, tracs partout en verres de couleur. Je
me htai, aprs avoir admir ce spectacle, de gagner la place de
l'Esbekieh, o se passait la plus belle partie de la fte.

Les quartiers voisins resplendissaient de l'clat des boutiques; les
ptissiers, les frituriers et les marchands de fruits avaient envahi
tous les rez-de-chausse; les confiseurs talaient des merveilles de
sucrerie sous forme d'difices, d'animaux et autres fantaisies. Les
pyramides et les girandoles de lumires clairaient tout comme en plein
jour; de plus, on promenait sur des cordes tendues de distance en
distance de petits vaisseaux illumins, souvenir peut-tre des ftes
Isiaques, conserv comme tant d'autres par le bon peuple gyptien. Les
plerins, vtus de blanc pour la plupart et plus hls que les gens du
Caire, recevaient partout une hospitalit fraternelle. C'est au midi
de la place, dans la partie qui touche au quartier franc, qu'avaient
lieu les principales rjouissances; des tentes taient leves partout,
non-seulement pour les cafs, mais aussi pour les _zikr_ ou runions
de chanteurs dvots; de grands mts pavoiss et supportant des lustres
servaient aux exercices des derviches tourneurs, qu'il ne faut pas
confondre avec les hurleurs, chacun ayant sa manire d'arriver  cet
tat d'enthousiasme qui leur procure des visions et des extases: c'est
autour des mts que les premiers tournaient sur eux-mmes en criant
seulement d'un ton touff: _Allah zheyt_! c'est--dire: Dieu vivant!
Ces mts, dresss au nombre de quatre sur la mme ligne, s'appellent
_srys_. Ailleurs, la foule se pressait pour voir des jongleurs,
des danseurs de corde, ou pour couter les rapsodes (_sehayrs_)
qui rcitent des portions du roman d'_Abou-Zeyd_. Ces narrations se
poursuivent chaque soir dans les cafs de la ville, et sont toujours,
comme nos feuilletons de journaux, interrompues  l'endroit le plus
saillant, afin de ramener le lendemain au mme caf des habitus avides
de pripties nouvelles.

Les balanoires, les jeux d'adresse, les _caragheuz_ les plus varis
sous forme de marionnettes on d'ombres chinoises, achevaient d'animer
cette fte foraine, qui devait se renouveler deux jours encore
pour l'anniversaire de la naissance de Mahomet que l'on appelle
_El-Mouled-en-Neby_.

Le lendemain, ds le point du jour, je partais avec Abdallah pour le
bazar d'esclaves situ dans le quartier Soukel-Ezzi. J'avais choisi
un fort bel ne ray comme un zbre, et arrang mon nouveau costume
avec quelque coquetterie. Parce qu'on va acheter des femmes, ce n'est
point une raison de leur faire peur. Les rires ddaigneux des ngresses
m'avaient donn cette leon.




XII--ABD-EL-KRIM


Nous arrivmes  une maison fort belle, ancienne demeure sans doute
d'un _kachef_ ou d'un bey mamelouk, et dont le vestibule se prolongeait
en galerie avec colonnade sur un des cts de la cour. Il y avait au
fond un divan de bois garni de coussins, o sigeait un musulman de
bonne mine, vtu avec quelque recherche, qui grenait nonchalamment
son chapelet de bois d'alos. Un ngrillon tait en train de rallumer
le charbon du narghil, et un crivain cophte, assis  ses pieds,
servait sans doute de secrtaire.

--Voici, me dit Abdallah, le seigneur Ab-el-Krim, le plus illustre des
marchands d'esclaves: il peut vous procurer des femmes fort belles,
s'il le veut; mais il est riche et les garde souvent pour lui.

Ab-el-Krim me fit un gracieux signe de tte en portant la main sur sa
poitrine, et me dit: _Saba-el-kher_. Je rpondis  ce salut par une
formule arabe analogue, mais avec un accent qui lui apprit mon origine.
Il m'invita toutefois  prendre place auprs de lui et fit apporter un
narghil et du caf.

--Il vous voit avec moi, me dit Abdallah, et cela lui donne bonne
opinion de vous. Je vais lui dire que vous venez vous fixer dans le
pays, et que vous tes dispos  monter richement votre maison.

Les paroles d'Abdallah parurent faire une impression favorable sur
Abd-el-Krim, qui m'adressa quelques mots de politesse en mauvais
italien.

La figure fine et distingue, l'oeil pntrant et les manires
gracieuses d'Ab-el-Krim faisaient trouver naturel qu'il fit les
honneurs de son palais, o pourtant il se livrait  un si triste
commerce. Il y avait chez lui un singulier mlange de l'affabilit d'un
prince et de la rsolution impitoyable d'un forban. Il devait dompter
les esclaves par l'expression fixe de son oeil mlancolique, et leur
laisser, mme les ayant fait souffrir, le regret de ne plus l'avoir
pour matre.

--Il est bien vident, me disais-je, que la femme qui me sera vendue
ici aura t prise d'Abd-el-Krim.

N'importe; il y avait une fascination telle dans son regard, que je
compris qu'il n'tait gure possible de ne pas faire affaire avec lui.

La cour carre, o se promenait un grand nombre de Nubiens et
d'Abyssiniens, offrait partout des portiques et des galeries
suprieures d'une architecture lgante; de vastes moucharabys en
menuiserie tourne surplombaient un vestibule d'escalier dcor
d'arcades moresques, par lequel on montait  l'appartement des plus
belles esclaves.

Beaucoup d'acheteurs taient entrs dj et examinaient les noirs plus
ou moins foncs runis dans la cour; on les faisait marcher, on leur
frappait le dos et la poitrine, on leur faisait tirer la langue. Un
seul de ces jeunes gens, vtu d'un machlah ray de jaune et de bleu,
avec les cheveux tresss et tombant  plat comme une coiffure du moyen
ge, portait au bras une lourde chane qu'il faisait rsonner en
marchant d'un pas fier; c'tait un Abyssinien de la nation des Gallas,
pris sans doute  la guerre.

Il y avait autour de la cour plusieurs salles basses, habites par
des ngresses, comme j'en avais vu dj, insoucieuses et folles la
plupart, riant  tout propos; une autre femme cependant, drape dans
une couverture jaune, pleurait en cachant son visage contre une colonne
du vestibule. La morne srnit du ciel et les lumineuses broderies
que traaient les rayons du soleil jetant de longs angles dans la cour
protestaient en vain contre cet loquent dsespoir; je m'en sentais le
coeur navr.

Je passai derrire le pilier, et, bien que sa figure ft cache, je
vis que cette femme tait presque blanche; un petit enfant se pressait
contre elle,  demi envelopp dans le manteau.

Quoi qu'on fasse pour accepter la vie orientale, on se sent Franais
... et sensible dans de pareils moments. J'eus un instant l'ide de la
racheter si je pouvais, et de lui donner la libert.

--Ne faites pas attention  elle, me dit Abdallah; cette femme est
l'esclave favorite d'un effendi qui, pour la punir d'une faute,
l'envoie au march, o l'on fait semblant de vouloir la vendre avec son
enfant. Quand elle aura pass quelques heures, son matre viendra la
reprendre et lui pardonnera sans doute.

Ainsi la seule esclave qui pleurait l pleurait  la pense de perdre
son matre; les autres ne paraissaient s'inquiter que de la crainte
de rester trop longtemps sans en trouver. Voil qui parle, certes, en
faveur du caractre des musulmans. Comparez  cela le sort des esclaves
dans les pays amricains! Il est vrai qu'en gypte, c'est le fellah
seul qui travaille  la terre. On mnage les forces de l'esclave, qui
cote cher, et on ne l'occupe gure qu' des services domestiques.
Voil l'immense diffrence qui existe entre l'esclave des pays turcs et
celui des pays chrtiens. Et, d'ailleurs, qui empcherait les esclaves
trop maltraits de fuir dans le dsert et de gagner la Syrie? Au
contraire, nos possessions  esclaves sont des les ou des pays bien
gards aux frontires. Quel droit avons-nous donc, au nom de nos ides
religieuses on philosophiques, de fltrir l'esclavage musulman!




XIII--LA JAVANAISE


Ab-el-Krim nous avait quitts un instant pour rpondre aux acheteurs
turcs; il revint  moi, et me dit qu'on tait en train de faire
habiller les Abyssiniennes qu'il voulait montrer.

-Elles sont, dit-il, dans mon harem et traites tout  fait comme les
personnes de ma famille; mes femmes les font manger avec elles. En
attendant, si vous voulez en voir de trs-jeunes, on va en amener.

On ouvrit une porte, et une douzaine de petites filles cuivres se
prcipitrent dans la cour comme des enfants en rcration. On les
laissa jouer sous la cage de l'escalier avec les canards et les
pintades, qui se baignaient dans la vasque d'une fontaine sculpte,
reste de la splendeur vanouie de l'okel.

Je contemplais ces jeunes filles aux yeux si grands et si noirs, vtues
comme de petites sultanes, sans doute arraches  leurs mres pour
satisfaire la dbauche des riches habitants de la ville. Abdallah me
dit que plusieurs d'entre elles n'appartenaient pas au marchand, et
taient mises en vente pour le compte de leurs parents, qui faisaient
exprs le voyage du Caire, et croyaient prparer ainsi  leurs enfants
la condition la plus heureuse.

--Sachez, du reste, ajouta t-il, qu'elles sont plus chres que les
femmes nubiles.

--_Queste fanciulle sono cucite[1]_ dit Abd-el-Krim dans son italien
corrompu.

--Oh! l'on peut tre tranquille et acheter avec confiance, observa
Abdallah d'un ton de connaisseur, les parents ont tout prvu.

--Eh bien, me disais-je en moi-mme, je laisserai ces enfants 
d'autres; le musulman, qui vit selon sa loi, peut en toute conscience
rpondre  Dieu du sort de ces pauvres petites mes; mais, moi, si
j'achte une esclave, c'est avec la pense qu'elle sera libre, mme de
me quitter.

Abd-el-Krim vint me rejoindre, et me fit monter dans la maison.
Abdallah resta discrtement an pied de l'escalier.

Dans une grande salle aux lambris sculpts qu'enrichissaient encore
des restes d'arabesques peintes et dores, je vis ranges contre le
mur cinq femmes assez belles, dont le teint rappelait l'clat du
bronze de Florence; leur figure tait rgulire, leur nez droit, leur
bouche petite; l'ovale parfait de leur tte, l'emmanchement gracieux
de leur col, la srnit de leur physionomie leur donnaient l'air de
ces madones peintes d'Italie dont la couleur a jauni par le temps.
C'taient des Abyssiniennes catholiques, des descendantes peut-tre du
prtre Jean ou de la reine Candace.

Le choix tait difficile; elles se ressemblaient toutes, comme il
arrive dans ces races primitives. Abd-el-Krim, me voyant indcis et
croyant qu'elles ne me plaisaient pas, en fit entrer une autre qui,
d'un pas indolent, alla prendre place prs du mur.

Je poussai un cri d'enthousiasme; je venais de reconnatre l'oeil en
amande, la paupire oblique des Javanaises, dont j'ai vu des peintures
en Hollande; comme carnation, cette femme appartenait videmment  la
race jaune. Je ne sais quel got de l'trange et de l'imprvu, dont je
ne pus me dfendre, me dcida en sa faveur. Elle tait fort belle, du
reste, et d'une solidit de formes qu'on ne craignait pas de laisser
admirer; l'clat mtallique de ses yeux, la blancheur de ses dents,
la distinction des mains et la longueur des cheveux d'un ton d'acajou
sombre, qu'on me fit voir en tant son tarbouch, ne laissaient rien 
objecter aux loges qu'Abd-el-Krim exprimait en s'criant:

--_Bono! bono!_

Nous redescendmes et nous causmes, avec l'aide d'Abdallah. Cette
femme tait arrive la veille  la suite de la caravane, et n'tait
chez Abd-el-Krim que depuis ce temps. Elle avait t prise toute jeune
dans l'archipel indien par des corsaires de l'iman de Mascate.

--Mais, dis-je  Abdallah, si Abd-el-Krim l'a mise hier avec ses
femmes....

--Eh bien? rpondit le drogman en ouvrant des yeux tonns.

Je vis que mon observation paraissait mdiocre.

--Croyez-vous, dit Abdallah entrant enfin dans mon ide, que ses
femmes lgitimes le laisseraient faire la cour  d'autres?... Et puis
un marchand, songez-y donc! Si cela se savait, il perdrait toute sa
clientle.

C'tait une bonne raison. Abdallah me jura de plus qu'Abd-el-Krim,
comme bon musulman, avait d passer la nuit en prires  la mosque, vu
la solennit de la fte de Mahomet.

Il ne restait plus qu' parler du prix. On demanda cinq bourses (six
cent vingt-cinq francs); j'eus l'ide d'offrir seulement quatre
bourses; mais, en songeant que c'tait marchander une femme, ce
sentiment me parut bas. De plus, Abdallah me fit observer qu'un
marchand turc n'avait jamais deux prix.

Je demandai son nom.... J'achetais le nom aussi, naturellement.

--_Z'n'b'!_ dit Abd-el-Krim.

--_Z'n'b'!_ rpta Abdallah avec un grand effort de contraction nasale.

Je ne pouvais pas comprendre que l'ternument de trois consonnes
reprsentt un nom. Il me fallut quelque temps pour deviner que cela
pouvait se prononcer Zeynab.

Nous quittmes Abd-el-Krim, aprs avoir donn des arrhes, pour aller
chercher la somme, qui reposait  mon compte chez un banquier du
quartier franc.

En traversant la place de l'Esbekieh, nous assistmes  un spectacle
extraordinaire. Une grande foule tait rassemble pour voir la
crmonie de la _dohza_. Le cheik ou l'mir de la caravane devait
passer  cheval sur le corps des derviches tourneurs et hurleurs qui
s'exeraient depuis la veille autour des mts et sous des tentes. Ces
malheureux s'taient tendus  plat ventre sur le chemin de la maison
du cheik El-Bekry, chef de tous les derviches, situe  l'extrmit sud
de la place, et formaient une chausse humaine d'une soixantaine de
corps.

Cette crmonie est regarde comme un miracle destin  convaincre
les infidles; aussi laisse-t-on volontiers les Francs se mettre aux
premires places. Un miracle public est devenu une chose assez rare,
depuis que l'homme s'est avis, comme dit Henri Heine, de regarder
dans les manches du bon Dieu.... Mais celui-l, si c'en est un, est
incontestable. J'ai vu de mes yeux le vieux cheik des derviches,
couvert d'un benich blanc, avec un turban jaune, passer  cheval sur
les reins de soixante croyants presss sans le moindre intervalle,
ayant les bras croiss sous leur tte. Le cheval tait ferr. Ils se
relevrent tous sur une ligne en chantant Allah!

Les esprits forts du quartier franc prtendent que c'est un phnomne
analogue , celui qui faisait jadis supporter aux convulsionnaires
des coups de chenet dans l'estomac. L'exaltation o se mettent ces
gens dveloppe une puissance nerveuse qui supprime le sentiment
et la douleur, et communique aux organes une force de rsistance
extraordinaire.

Les musulmans n'admettent pas cette explication, et disent qu'on a
fait passer le cheval sur des verres et des bouteilles sans qu'il pt
rien casser.

Voil ce que j'aurais voulu voir.

Il n'avait pas fallu moins qu'un tel spectacle pour me faire perdre
de vue un instant mon acquisition. Le soir mme, je ramenais
triomphalement l'esclave voile  ma maison du quartier cophte. Il
tait temps, car c'tait le dernier jour du dlai que m'avait accord
le cheik du quartier. Un domestique de l'okel la suivait avec un ne
charg d'une grande caisse verte.

Abd-el-Krim avait bien fait les choses. Il y avait dans le coffre deux
costumes complets.

--C'est  elle, me fit-il dire; cela lui vient d'un cheik de la Mecque
auquel elle a appartenu, et maintenant c'est  vous.

On ne peut pas voir certainement de procd plus dlicat.


[1] Il est difficile de rendre ou de traduire le sens de cette
observation.




III

LE HAREM




I--LE PASS ET L'AVENIR


Je ne regrettais pas de m'tre fix pour quelque temps au Caire et
de m'tre fait sous tous les rapports un citoyen de cette ville, ce
qui est le seul moyen sans nul doute de la comprendre et de l'aimer;
les voyageurs ne se donnent pas le temps, d'ordinaire, d'en saisir la
vie intime et d'en pntrer les beauts pittoresques, les contrastes,
les souvenirs. C'est pourtant la seule ville orientale o l'on puisse
retrouver les couches bien distinctes de plusieurs ges historiques. Ni
Bagdad, ni Damas, ni Constantinople n'ont gard de tels sujets d'tudes
et de rflexions. Dans les deux premires, l'tranger ne rencontre que
des constructions fragiles de briques et de terre sche; les intrieurs
offrent seuls une dcoration splendide, mais qui ne fut jamais tablie
dans des conditions d'art srieux et de dure; Constantinople, avec
ses maisons de bois peintes, se renouvelle tous les vingt ans et ne
conserve que la physionomie assez uniforme de ses dmes bleutres et
de ses minarets blancs. Le Caire doit  ses inpuisables carrires du
Mokatam, ainsi qu' la srnit constante de son climat, l'existence
de monuments innombrables; l'poque des califes, celle des soudans et
celle des sultans mamelouks se rapportent naturellement  des systmes
varis d'architecture dont l'Espagne et la Sicile ne possdent qu'en
partie les contre-preuves ou les modles. Les merveilles moresques
de Grenade et de Cordoue se retracent  chaque pas au souvenir, dans
les rues du Caire, par une porte de mosque, une fentre, un minaret,
une arabesque, dont la coupe ou le style prcise la date loigne. Les
mosques,  elles seules, raconteraient l'histoire entire de l'gypte
musulmane, car chaque prince en a fait btir au moins une, voulant
transmetre  jamais le souvenir de son poque et de sa gloire; c'est
Amrou, c'est Hakem, c'est Touloun, Saladn, Bibars ou Barkouk, dont les
noms se conservent ainsi dans la mmoire de ce peuple; cependant les
plus anciens de ces monuments n'offrent plus que des murs croulants et
des enceintes dvastes.

La mosque d'Amrou, construite la premire aprs la conqute de
l'gypte, occupe un emplacement aujourd'hui dsert entre la ville
nouvelle et la ville vieille. Rien ne dfend plus contre la profanation
ce lieu si rvr jadis. J'ai parcouru la fort de colonnes qui
soutient encore la vote antique; j'ai pu monter dans la chaire
sculpte de l'iman, leve l'an 94 de l'hgire, et dont on disait
qu'il n'y en avait pas une plus belle ni une plus noble aprs celle du
prophte; j'ai parcouru les galeries et reconnu, au centre de la cour,
la place o se trouvait dresse la tente du lieutenant d'Omar, alors
qu'il eut l'ide de fonder le vieux Caire.

Une colombe avait fait son nid au-dessus du pavillon; Amrou, vainqueur
de l'gypte grecque, et qui venait de saccager Alexandrie, ne voulut
pas qu'on dranget le pauvre oiseau; cette place lui parut consacre
par la volont du ciel, et il fit construire d'abord une mosque
autour de sa tente, puis autour de la mosque une ville qui prit le
nom de _Fostat_, c'est--dire la _tente_. Aujourd'hui, cet emplacement
n'est plus mme contenu dans la ville, et se trouve de nouveau, comme
les chroniques le peignaient autrefois, au milieu des vignes, des
jardinages et des _palmeraies_.

J'ai retrouv, non moins abandonne, mais  une autre extrmit du
Caire et dans l'enceinte des murs, prs de Bab-el-Nasr, la mosque du
calife Hakem, fonde trois sicles plus tard, mais qui se rattache au
souvenir de l'un des hros les plus tranges du moyen ge musulman.
Hakem, que nos vieux orientalistes appellent le _Chacamberille_, ne
se contenta pas d'tre le troisime des califes africains, l'hritier
par la conqute des trsors d'Haroun-al-Raschid, le matre absolu de
l'gypte et de la Syrie, le vertige des grandeurs et des richesses en
fit une sorte de Nron ou plutt d'Hliogabale. Comme le premier, il
mit le feu  sa capitale dans un jour de caprice; comme le second, il
se proclama dieu et traa les rgles d'une religion qui fut adopte par
une partie de son peuple, et qui est devenue celle des Druses. Hakem
est le dernier rvlateur, ou, si l'on veut, le dernier dieu qui se
soit produit au monde et qui conserve encore des fidles plus ou moins
nombreux. Les chanteurs et les narrateurs des cafs du Caire racontent
sur lui mille aventures, et l'on m'a montr, sur une des cimes du
Mokatam, l'observatoire o il allait consulter les astres; car ceux qui
ne croient pas  sa divinit le peignent du moins comme un puissant
astronome.

Sa mosque est plus ruine encore que celle d'Amrou. Les murs
extrieurs et deux des tours ou minarets situs aux angles offrent
seuls des formes d'architecture qu'on peut reconnatre; c'est de
l'poque qui correspond aux plus anciens monuments d'Espagne.
Aujourd'hui, l'enceinte de la mosque, toute poudreuse et seme de
dbris, est occupe par des cordiers qui tordent leur chanvre dans ce
vaste espace, et dont le rouet monotone a succd au bourdonnement des
prires. Mais l'difice du fidle Amrou est-il moins abandonn que
celui de Hakem l'hrtique, abhorr des vrais musulmans? La vieille
gypte, oublieuse autant que crdule, a enseveli sous sa poussire bien
d'autres prophtes et bien d'autres dieux!

Aussi l'tranger n'a-t-il  redouter dans ce pays ni le fanatisme de
religion, ni l'intolrance de race des autres parties de l'Orient;
la conqute arabe n'a jamais pu transformer  ce point le caractre
des habitants: n'est-ce pas toujours, d'ailleurs, la terre antique
et maternelle o notre Europe,  travers le monde grec et romain,
sent remonter ses origines? Religion, morale, industrie, tout partait
de ce centre  la fois mystrieux et accessible, o les gnies des
premiers temps ont puis pour nous la sagesse. Ils pntraient avec
terreur dans ces sanctuaires tranges o s'laborait l'avenir des
hommes, et ressortaient plus tard, le front ceint de lueurs divines,
pour rvler  leurs peuples des traditions antrieures au dluge et
remontant aux premiers jours du monde. Ainsi Orphe, ainsi Mose,
ainsi ce lgislateur bien connu de nous, que les Indiens appellent
Rama, emportaient un mme fonds d'enseignement et de croyances, qui
devait se modifier selon les lieux et les races, mais qui partout
constituait des civilisations durables. Ce qui fait le caractre de
l'antiquit gyptienne, c'est justement cette pense d'universalit
et mme de proslytisme que Rome n'a imite depuis que dans l'intrt
de sa puissance et de sa gloire. Un peuple qui fondait des monuments
indestructibles pour y graver tous les procds de l'art et de
l'industrie, et qui parlait  la postrit dans une langue que la
postrit commence  comprendre, mrite certainement la reconnaissance
de tous les hommes.

Quand cette grande Alexandrie fut tombe, et sous les Sarrazins
eux-mmes, c'tait encore l'gypte principalement qui conservait et
perfectionnait les sciences o puisa le monde chrtien; la domination
des mamelouks a teint ses dernires clarts, et il faut remarquer
que cette sorte d'obscurantisme o l'Orient est tomb depuis trois
sicles, n'est pas le rsultat du principe mahomtan, mais spcialement
de l'influence turque. Le gnie arabe, qui avait couvert le monde de
merveilles, a t touff sous ces dominateurs stupides; les anges de
l'islam ont perdu leurs ailes, les gnies des _Mille et une Nuits_ ont
vu briser leurs talismans; une sorte de protestantisme aride et sombre
s'est tendu sur tous les peuples du Levant. Le Coran est devenu,
par l'interprtation turque, ce qu'tait la Bible pour les puritains
d'Angleterre, un moyen de tout niveler. Les arts, les lettres et les
sciences ont disparu depuis ce temps; la posie des moeurs et des
croyances primitives n'a laiss  et l que de lgres traces, et
c'est l'gypte encore qui a conserv les plus profondes.

Aujourd'hui, ce peuple, opprim si longtemps, ne vit que des ides
trangres; il a besoin qu'on lui reporte les lumires parses dont
il fut longtemps le foyer; mais avec quelle reconnaissance, avec
quelle application studieuse il s'empreint dj et se fortifie de
tout ce qui vient d'Europe? Les chefs-d'oeuvre de nos sciences et de
nos littratures sont traduits en arabe et multiplis aussitt par
l'impression; des milliers de jeunes gens, levs pour la guerre,
emploient  cette oeuvre les loisirs de la paix. Faut-il dsesprer de
cette race forte avec laquelle Mhmet-Ali avait dans ces derniers
temps renouvel et reconquis l'ancien empire des califes, et qui, sans
l'intervention europenne, aurait en quelques jours renvers le trne
d'Othman? On peut prvoir dj qu' dfaut de cette gloire militaire,
qui n'a laiss  l'gypte que l'puisement d'un grand effort trahi; la
civilisation et l'industrie occuperont les forces et les intelligences,
sollicites  l'action dans un but diffrent. A Constantinople, les
institutions rcentes sont striles; au Caire, elles donneront de
grands rsultats lorsque plusieurs annes de paix auront dvelopp la
prosprit naturelle.




II--LA VIE INTIME A L'POQUE DU KHAMSIN


J'ai mis  profit, en tudiant et en lisant le plus possible, les
longues journes d'inaction que m'imposait l'poque du khamsin. Depuis
le matin, l'air tait brlant et charg de poussire. Pendant cinquante
jours, chaque fois que le vent du midi souffle, il est impossible de
sortir avant trois heures du soir, moment o se lve la brise qui vient
de la mer.

On se tient dans les chambres intrieures, revtues de faence ou de
marbre et rafrachies par des jets d'eau; on peut encore passer sa
journe dans les bains, au milieu de ce brouillard tide qui remplit
de vastes enceintes dont la coupole perce de trous ressemble  un
ciel toil. Ces bains sont la plupart de vritables monuments qui
serviraient trs-bien de mosques ou d'glises; l'architecture en est
byzantine, et les bains grecs en ont probablement fourni les premiers
modles; il y a entre les colonnes sur lesquelles s'appuie la vote
circulaire de petits cabinets de marbre, o des fontaines lgantes
sont consacres aux ablutions froides. Vous pouvez tour  tour vous
isoler ou vous mler  la foule, qui n'a rien de l'aspect maladif de
nos runions de baigneurs, et se compose gnralement d'hommes sains
et de belle race, draps,  la manire antique, d'une longue toffe de
lin. Les formes se dessinent vaguement  travers la brume laiteuse que
traversent les blancs rayons de la vote, et l'on peut se croire dans
un paradis peupl d'ombres heureuses. Seulement, le purgatoire vous
attend dans les salles voisines. L sont les bassins d'eau bouillante
o le baigneur subit diverses sortes de cuisson; l se prcipitent sur
vous ces terribles estafiers aux mains armes de gants de crin, qui
dtachent de votre peau de longs rouleaux molculaires dont l'paisseur
vous effraye et vous fait craindre d'tre us graduellement comme
une vaisselle trop cure. On peut, d'ailleurs, se soustraire  ces
crmonies et se contenter du bien-tre que procure l'atmosphre humide
de la grande salle du bain. Par un effet singulier, cette chaleur
artificielle dlasse de l'autre; le feu terrestre de Phtha combat les
ardeurs trop vives du cleste Horus. Faut-il parler encore des dlices
du massage et du repos charmant que l'on gote sur ces lits disposs
autour d'une haute galerie  balustre qui domine la salle d'entre des
bains? Le caf, les sorbets, le narghil, interrompent l ou prparent
ce lger sommeil de la mridienne si cher aux peuples du Levant.

Du reste, le vent du midi ne souffle pas continuellement pendant
l'poque du khamsin; il s'interrompt souvent des semaines entires,
et vous laisse littralement respirer. Alors, la ville reprend son
aspect anim, la foule se rpand sur les places et dans les jardins;
l'alle de Choubrah se remplit de promeneurs; les musulmanes voiles
vont s'asseoir dans les kiosques, au bord des fontaines et sur les
tombes entremles d'ombrages, o elles rvent tout le jour entoures
d'enfants joyeux, et se font mme apporter leurs repas. Les femmes
d'Orient ont deux grands moyens d'chapper  la solitude des harems:
c'est le cimetire, o elles ont toujours quelque tre chri  pleurer,
et le bain public, o la coutume oblige leurs maris de les laisser
aller une fois par semaine au moins.

Ce dtail, que j'ignorais, a t pour moi la source de quelques
chagrins domestiques contre lesquels il faut bien que je prvienne
l'Europen qui serait tent de suivre mon exemple. Je n'eus pas plus
tt ramen du bazar l'esclave javanaise, que je me vis assailli d'une
foule de rflexions qui ne s'taient pas encore prsentes  mon
esprit. La crainte de la laisser un jour de plus parmi les femmes
d'Abd-el-Krim avait prcipit ma rsolution, et, le dirai-je? le
premier regard jet sur elle avait t tout-puissant.

Il y a quelque chose de trs-sduisant dans une femme d'un pays
lointain et singulier, qui parle une langue inconnue, dont le costume
et les habitudes frappent dj par l'tranget seule, et qui enfin
n'a rien de ces vulgarits de dtail que l'habitude nous rvle chez
les femmes de notre patrie. Je subis quelque temps cette fascination
de couleur locale, je l'coutais babiller, je la voyais taler la
bigarrure de ses vtements: c'tait comme un oiseau splendide que je
possdais en cage; mais cette impression pouvait-elle toujours durer?

On m'avait prvenu que, si le marchand m'avait tromp sur les mrites
de l'esclave, s'il existait un vice rdhibitoire quelconque, j'avais
huit jours pour rsilier le march. Je ne songeais gure qu'il ft
possible  un Europen d'avoir recours  cette indigne clause, et-il
mme t tromp. Seulement, je vis avec peine que cette pauvre fille
avait sous le bandeau rouge qui ceignait son front une place brle
grande comme un cu de six livres  partir des premiers cheveux. On
voyait sur sa poitrine une autre brlure de mme forme, et, sur ces
deux marques, un tatouage qui reprsentait une sorte de soleil. Le
menton tait aussi tatou en fer de lance, et la narine gauche perce
de manire  recevoir un anneau. Quant aux cheveux, ils taient rongs
par devant  partir des tempes et autour du front, et, sauf la partie
brle, ils tombaient ainsi jusqu'aux sourcils, qu'une ligne noire
prolongeait et runissait selon la coutume. Quant aux bras et aux
pieds teints de couleur orange, je savais que c'tait l'effet d'une
prparation de henn qui ne laissait aucune marque au bout de quelques
jours.

Que faire maintenant? Habiller une femme jaune  l'europenne, c'et
t la chose la plus ridicule du monde. Je me bornai  lui faire signe
qu'il fallait laisser repousser les cheveux coups en rond sur le
devant, ce qui parut l'tonner beaucoup; quant  la brlure du front et
 celle de la poitrine, qui rsultait probablement d'un usage de son
pays, car on ne voit rien de pareil en gypte, cela pouvait se cacher
au moyen d'un bijou ou d'un ornement quelconque; il n'y avait donc pas
trop de quoi se plaindre, tout examen fait.




III--SOINS DU MNAGE


La pauvre enfant s'tait endormie pendant que j'examinais sa chevelure
avec cette sollicitude de propritaire qui s'inquite de ce qu'on a
fait de coupes dans le bien qu'il vient d'acqurir. J'entendis Ibrahim
crier au dehors: _Ya, sidy!_ (eh! monsieur!) puis d'autres mots o je
compris que quelqu'un me rendait visite. Je sortis de la chambre et
je trouvai dans la galerie le juif Yousef qui voulait me parler. Il
s'aperut que je ne tenais pas  ce qu'il entrt dans la chambre, et
nous nous promenmes en fumant.

--J'ai appris, me dit-il, qu'on vous avait fait acheter une esclave;
j'en suis bien contrari.

--Et pourquoi?

--Parce qu'on vous aura tromp ou vol de beaucoup: les drogmans
s'entendent toujours avec le marchand d'esclaves.

--Cela me parat probable.

--Abdallah aura reu au moins une bourse pour lui.

--Qu'y faire?

--Vous n'tes pas au bout. Vous serez trs-embarrass de cette femme
quand vous voudrez partir, et il vous offrira de vous la racheter pour
peu de chose. Voil ce qu'il est habitu  faire, et c'est pour cela
qu'il vous a dtourn de conclure un mariage  la cophte; ce qui tait
beaucoup plus simple et moins coteux.

--Mais vous savez bien qu'aprs tout, j'avais quelque scrupule  faire
un de ces mariages qui veulent toujours une sorte de conscration
religieuse.

--Eh bien, que ne m'avez-vous dit cela? je vous aurais trouv un
domestique arabe qui se serait mari pour vous autant de fois que vous
auriez voulu!

La singularit de cette proposition me fit partir d'un clat de rire;
mais, quand on est au Caire, on apprend vite  ne s'tonner de rien.
Les dtails que me donna Yousef m'apprirent qu'il se rencontrait
des gens assez misrables pour faire ce march. La facilit qu'ont
les Orientaux de prendre femme et de divorcer  leur gr rend cet
arrangement possible, et la plainte de la femme pourrait seule le
rvler; mais, videmment, ce n'est qu'un moyen d'luder la svrit du
pacha  l'gard des moeurs publiques. Toute femme qui ne vit pas seule
ou dans sa famille doit avoir un mari lgalement reconnu, dt-elle
divorcer au bout de huit jours,  moins que, comme esclave, elle n'ait
un matre.

Je tmoignai au juif Yousef combien une telle convention m'aurait
rvolt.

--Bon! me dit-il, qu'importe?... avec des Arabes!

--Vous pourriez dire aussi avec des chrtiens.

--C'est un usage, ajouta-t-il, qu'ont introduit les Anglais, ils ont
tant d'argent!

--Alors, cela cote cher?

--C'tait cher autrefois; niais, maintenant, la concurrence s'y est
mise, et c'est  la porte de tous.

Voil pourtant o aboutissent les rformes morales tentes ici. On
dprave toute une population pour viter un mal certainement beaucoup
moindre. Il y a dix ans, le Caire avait des bayadres publiques
comme l'Inde, et des courtisanes comme l'antiquit. Les ulmas se
plaignirent, et ce fut longtemps sans succs, parce que le gouvernement
tirait un impt assez considrable de ces femmes, organises en
corporation, et dont le plus grand nombre rsidaient hors de la ville,
 Matare. Enfin les dvots du Caire offrirent de payer l'impt en
question; ce fut alors que l'on exila toutes ces femmes  Esn, dans la
haute gypte. Aujourd'hui, cette ville de l'ancienne Thbade est pour
les trangers qui remontent le Nil une sorte de Capoue. Il y a l des
Las et des Aspasies qui mnent une grande existence, et qui se sont
enrichies particulirement aux dpens de l'Angleterre. Elles ont des
palais, des esclaves, et pourraient se faire construire des pyramides
comme la fameuse Rhodope, si c'tait encore la mode aujourd'hui
d'entasser des pierres sur son corps pour prouver sa gloire; elles
aiment mieux les diamants.

Je comprenais bien que le juif Yousef ne cultivait pas ma connaissance
sans quelque motif; l'incertitude que j'avais l-dessus m'avait empch
dj de l'avertir de mes visites aux bazars d'esclaves. L'tranger se
trouve toujours en Orient dans la position de l'amoureux naf ou du
fils de famille des comdies de Molire. Il faut louvoyer entre le
Mascarille et le Sbrigani. Pour mettre fin  tout calcul possible, je
me plaignis de ce que le prix de l'esclave avait presque puis ma
bourse.

--Quel malheur! s'cria le juif; je voulais vous mettre de moiti
dans une affaire magnifique qui, en quelques jours, vous aurait rendu
dix fois votre argent. Nous sommes plusieurs amis qui achetons toute
la rcolte des feuilles de mrier aux environs du Caire, et nous la
revendrons en dtail, le prix que nous voudrons, aux leveurs de vers 
soie; mais il faut un peu d'argent comptant; c'est ce qu'il y a de plus
rare dans ce pays: le taux lgal est de 24 pour 100. Pourtant, avec
des spculations raisonnables, l'argent se multiplie.... Enfin n'en
parlons plus. Je vous donnerai seulement un conseil: vous ne savez pas
l'arabe; n'employez pas le drogman pour parler avec votre esclave; il
lui communiquerait de mauvaises ides sans que vous vous en doutiez, et
elle s'enfuirait quelque jour; cela s'est vu.

Ces paroles me donnrent  rflchir.

Si la garde d'une femme est difficile pour un mari, que ne sera-ce pas
pour un matre! C'est la position d'Arnolphe ou de Georges Dandin.
Que faire? L'eunuque et la dugne n'ont rien de sr pour un tranger;
accorder tout de suite  une esclave l'indpendance des femmes
franaises, ce serait absurde dans un pays o les femmes, comme on
sait, n'ont aucun principe contre la plus vulgaire sduction. Comment
sortir de chez moi seul? et comment sortir avec elle dans un pays o
jamais femme ne s'est montre au bras d'un homme? Comprend-on que je
n'eusse pas prvu tout cela?

Je fis dire par le juif  Mustafa de me prparer  dner; je ne pouvais
pas videmment mener l'esclave  la table d'hte de l'htel _Domergue_.
Quant au drogman, il tait all attendre l'arrive de la voiture de
Suez; car je ne l'occupais pas assez pour qu'il ne chercht point 
promener de temps en temps quelque Anglais dans la ville. Je lui dis 
son retour que je ne voulais plus l'employer que pour certains jours,
que je ne garderais pas tout ce monde qui m'entourait, et qu'ayant une
esclave, j'apprendrais trs-vite  changer quelques mots avec elle, ce
qui me suffisait. Comme il s'tait cru plus indispensable que jamais,
cette dclaration l'tonna un peu. Cependant il finit par bien prendre
la chose, et me dit que je le trouverais  l'htel _Waghorn_ chaque
fois que j'aurais besoin de lui.

Il s'attendait sans doute  me servir de truchement pour faire du moins
connaissance avec l'esclave; mais la jalousie est une chose si bien
comprise en Orient, la rserve est si naturelle dans tout ce qui a
rapport aux femmes, qu'il ne m'en parla mme pas.

J'tais rentr dans la chambre o j'avais laiss l'esclave endormie.
Elle tait rveille et assise sur l'appui de la fentre, regardant
 droite et  gauche dans la rue, par les grilles latrales du
moucharaby. Il y avait, deux maisons plus loin, des jeunes gens en
costume turc de la rforme, officiers sans doute de quelque personnage,
et qui fumaient nonchalamment devant la porte. Je compris qu'il
existait un danger de ce ct. Je cherchais en vain dans ma tte un mot
qui pt lui faire comprendre qu'il n'tait pas bien de regarder les
militaires dans la rue, mais je ne trouvais que cet universel _tayeb_
(trs-bien), interjection optimiste bien digne de caractriser l'esprit
du peuple le plus doux de la terre, mais tout  fait insuffisante dans
la situation.

O femmes! avec vous tout change. J'tais heureux, content de tout. Je
disais _tayeb_  tout propos, et l'gypte me souriait. Aujourd'hui,
il me faut chercher des mots qui ne sont peut-tre pas dans la langue
de ces nations bienveillantes. Il est vrai que j'avais surpris chez
quelques naturels un mot et un geste ngatifs. Si une chose ne leur
plat pas, ce qui est rare, ils vous disent: _Lah!_ en levant la main
ngligemment  la hauteur du front. Mais comment dire d'un ton rude,
et toutefois avec un mouvement de main languissant: _Lah!_ Ce fut
cependant  quoi je m'arrtai faute de mieux; aprs cela, je ramenai
l'esclave vers le divan, et je fis un geste qui indiquait qu'il tait
plus convenable de se tenir l qu' la fentre. Du reste, je lui fis
comprendre que nous ne tarderions pas  dner.

La question maintenant tait de savoir si je la laisserais dcouvrir
sa figure devant le cuisinier; cela me parut contraire aux usages.
Personne, jusque-l, n'avait cherch  la voir. Le drogman lui-mme
n'tait pas mont avec moi lorsque Abd-el-Krim m'avait fait voir ses
femmes; il tait donc clair que je me ferais mpriser en agissant
autrement que les gens du pays.

Quand le dner fut prt, Mustapha cria du dehors:

--_Sidi!_

Je sortis de la chambre; il me montra la casserole de terre contenant
une poule dcoupe dans du riz.

--_Bono! bono!_ lui dis-je.

Et je rentrai pour engager l'esclave  remettre son masque, ce quelle
fit.

Mustapha plaa la table, posa dessus une nappe de drap vert; puis,
ayant arrang sur un plat sa pyramide de pilau, il apporta encore
plusieurs verdures sur de petites assiettes, et notamment des koulkas
dcoups dans du vinaigre, ainsi que des tranches de gros oignons
nageant dans une sauce  la moutarde: cet ambigu n'avait pas mauvaise
mine. Ensuite il se retira discrtement.




IV--PREMIRES LEONS D'ARABE


Je fis signe  l'esclave de prendre une chaise (j'avais eu la faiblesse
d'acheter des chaises); elle secoua la tte, et je compris que mon ide
tait ridicule  cause du peu de hauteur de la table. Je mis donc des
coussins  terre, et je pris place en l'invitant  s'asseoir de l'autre
ct; mais rien ne put la dcider. Elle dtournait la tte et mettait
la main sur sa bouche.

--Mon enfant, lui dis-je, est-ce que vous voulez vous laisser mourir de
faim?

Je sentais qu'il valait mieux parler, mme avec la certitude de ne pas
tre compris, que de se livrer  une pantomime ridicule. Elle rpondit
quelques mots qui signifiaient probablement qu'elle ne comprenait pas,
et auxquels je rpliquai: _Tayeb_. C'tait toujours un commencement de
dialogue.

Lord Byron disait par exprience que le meilleur moyen d'apprendre une
langue tait de vivre seul pendant quelque temps avec une femme; mais
encore faudrait-il y joindre quelques livres lmentaires; autrement,
on n'apprend que des substantifs, le verbe manque; ensuite il est bien
difficile de retenir des mots sans les crire, et l'arabe ne s'crit
pas avec nos lettres, ou du moins ces dernires ne donnent qu'une
ide imparfaite de la prononciation. Quant  apprendre l'criture
arabe, c'est une affaire si complique  cause des lisions, que le
savant Volney avait trouv plus simple d'inventer un alphabet mixte,
dont malheureusement les autres savants n'encouragrent pas l'emploi.
La science aime les difficults, et ne tient jamais  vulgariser
beaucoup l'tude: si l'on apprenait par soi-mme, que deviendraient les
professeurs?

-Aprs tout, me dis-je, cette jeune fille, ne  Java, suit peut-tre
la religion hindoue; elle ne se nourrit sans doute que de fruits et
d'herbages.

Je fis un signe d'adoration, en prononant d'un air interrogatif le
nom de Brahma; elle ne parut pas comprendre. Dans tous les cas, ma
prononciation et t mauvaise sans doute. J'numrai encore tout ce
que je savais de noms se rattachant  cette mme cosmogonie; c'tait
comme si j'eusse parl franais. Je commenais  regretter d'avoir
remerci le drogman; j'en voulais surtout au marchand d'esclaves de
m'avoir vendu ce bel oiseau dor sans me dire ce qu'il fallait lui
donner pour nourriture.

Je lui prsentai simplement du pain, et du meilleur qu'on ft au
quartier franc; elle dit d'un ton mlancolique: _Mafisch!_ mot inconnu
dont l'expression m'attrista beaucoup. Je songeai alors  de pauvres
bayadres amenes  Paris il y a quelques annes, et qu'on m'avait fait
voir dans une maison des Champs-Elyses. Ces Indiennes ne prenaient
que des aliments qu'elles avaient prpars elles-mmes dans des vases
neufs. Ce souvenir me rassura un peu, et je rsolus de sortir, aprs
mon repas, avec l'esclave pour claircir ce point.

La dfiance que m'avait inspire le juif pour mon drogman avait eu
pour second effet de me mettre en garde contre lui-mme; voil ce
qui m'avait conduit  cette position fcheuse. Il s'agissait donc
de prendre pour interprte quelqu'un de sr, afin du moins de faire
connaissance avec mon acquisition. Je songeai un instant  M. Jean,
le mamelouk, homme d'un ge respectable; mais le moyen de conduire
cette femme dans un cabaret? D'un autre ct, je ne pouvais pas la
faire rester dans la maison avec le cuisinier et le barbarin pour
aller chercher M. Jean. Et, euss-je envoy dehors ces deux serviteurs
hasardeux, tait-il prudent de laisser une esclave seule dans un logis
ferm d'une serrure de bois?

Un son de petites clochettes retentit dans la rue; je vis  travers le
treillis un chevrier en sarrau bleu qui menait quelques chvres du ct
du quartier franc. Je le montrai  l'esclave, qui me dit en souriant:
_Aioua!_ ce que je traduisis par _oui_.

J'appelai le chevrier, garon de quinze ans, au teint hl, aux yeux
normes, ayant, du reste, le gros nez et la lvre paisse des ttes de
sphinx, un type gyptien des plus purs. Il entra dans la cour avec ses
btes, et se mit  en traire une dans un vase de faence neuve que je
fis voir  l'esclave avant qu'il s'en servt. Celle-ci rpta _aioua_,
et, du haut de la galerie, elle regarda, bien que voile, le mange du
chevrier.

Tout cela tait simple comme l'idylle, et je trouvai trs-naturel
qu'elle lui adresst ces deux mots: _Tal bouckra_; je compris qu'elle
l'engageait sans doute  revenir le lendemain. Quand la tasse fut
pleine, le chevrier me regarda d'un air sauvage en criant:

_-At foulouz!_

J'avais assez cultiv les niers pour savoir que cela voulait dire:
Donne de l'argent. Quand je l'eus pay, il cria encore: _Bakchis!_
autre expression favorite de l'gyptien, qui rclame  tout propos le
pourboire. Je lui rpondis: _Tal bouckra!_ comme avait dit l'esclave.
Il s'loigna satisfait. Voil comme on apprend les langues peu  peu.

Elle se contenta de boire son lait sans y vouloir mettre de pain;
toutefois, ce lger repas me rassura un peu; je craignais qu'elle ne
ft de cette race javanaise qui se nourrit d'une sorte de terre grasse
qu'on n'aurait peut-tre pas pu se procurer au Caire. Ensuite j'envoyai
chercher des nes et je fis signe  l'esclave de prendre son vtement
de dessus (_milayeh_). Elle regarda avec un certain ddain ce tissu de
coton quadrill, qui est pourtant fort bien port au Caire, et me dit:

--_An' aouss habbarah!_

Comme on s'instruit! Je compris qu'elle esprait porter de la soie
au lieu de coton, le vtement des grandes dames au lieu de celui des
simples bourgeoises, et je lui dis: _Lah! lah!_ en secouant la tte 
la manire des gyptiens.




V---L'AIMABLE INTERPRTE


Je n'avais envie ni d'aller acheter un habbarah, ni de faire une simple
promenade; il m'tait venu  l'ide qu'en prenant un abonnement au
cabinet de lecture franais, la gracieuse madame Bonhomme voudrait
bien me servir de truchement pour une premire explication avec ma
jeune captive. Je n'avais vu encore madame Bonhomme que dans la fameuse
reprsentation d'amateurs qui avait inaugur la saison au _teatro del
Cairo_; mais le vaudeville qu'elle avait jou lui prtait  mes yeux
les qualits d'une excellente et obligeante personne. Le thtre a cela
de particulier, qu'il vous donne l'illusion de connatre parfaitement
une inconnue. De l les grandes passions qu'inspirent les actrices,
tandis qu'on ne s'prend gure, en gnral, des femmes qu'on n'a fait
que voir de loin.

Si l'actrice a ce privilge d'exposer  tous un idal que l'imagination
de chacun interprte et ralise  son gr, pourquoi ne pas reconnatre
chez une jolie et, si vous voulez mme, une vertueuse marchande, cette
fonction gnralement bienveillante, et pour ainsi dire initiatrice,
qui ouvre  l'tranger des relations utiles et charmantes.

On sait  quel point le bon Yorick, inconnu, inquiet, perdu dans le
grand tumulte de la vie parisienne, fut ravi de trouver accueil chez
une aimable et complaisante gantire; mais combien une telle rencontre
n'est-elle pas plus utile encore dans une ville d'Orient!

Madame Bonhomme accepta avec toute la grce et toute la patience
possibles le rle d'interprte entre l'esclave et moi. Il y avait du
monde dans la salle de lecture, de sorte qu'elle nous fit entrer dans
un magasin d'articles de toilette et d'assortiment, qui tait joint 
la librairie. Au quartier franc, tout commerant vend de tout. Pendant
que l'esclave, tonne, examinait avec ravissement les merveilles du
luxe europen, j'expliquais ma position  madame Bonhomme, qui, du
reste, avait elle-mme une esclave noire  laquelle, de temps en temps,
je l'entendais donner des ordres en arabe.

Mon rcit l'intressa; je la priai de demander  l'esclave si elle
tait contente de m'appartenir.

--_Aioua!_ rpondit celle-ci.

A cette rponse affirmative, elle ajouta qu'elle serait bien contente
d'tre vtue comme une Europenne. Cette prtention fit sourire
madame Bonhomme, qui alla chercher un bonnet de tulle  rubans et le
lui ajusta sur la tte. Je dois avouer que cela ne lui allait pas
trs-bien; la blancheur du bonnet lui donnait l'air malade.

-Mon enfant, lui dit madame Bonhomme, il faut rester comme tu es; le
tarbouch te sied beaucoup mieux.

Et, comme l'esclave renonait au bonnet avec peine, elle lui alla
chercher un tatikos de femme grecque festonn d'or, qui, cette fois,
tait du meilleur effet. Je vis bien qu'il y avait l une lgre
intention de pousser  la vente; mais le prix tait modr, malgr
l'exquise dlicatesse du travail.

Certain dsormais d'une double bienveillance, je me fis raconter en
dtail les aventures de cette pauvre fille. Cela ressemblait  toutes
les histoires d'esclaves possibles,  l'Andrienne de Trence, 
mademoiselle Ass.... Il est bien entendu que je ne me flattais pas
d'obtenir la vrit complte. Issue de nobles parents, enleve toute
petite au bord de la mer, chose qui serait invraisemblable aujourd'hui
dans la Mditerrane, mais qui reste probable au point de vue des
mers du Sud. Et, d'ailleurs, d'o serait-elle venue? Il n'y avait pas
 douter de son origine malaise. Les sujets de l'empire ottoman ne
peuvent tre vendus sous aucun prtexte. Tout ce qui n'est pas blanc ou
noir, en fait d'esclaves, ne peut donc appartenir qu' l'Abyssinie ou 
l'archipel indien.

Elle avait t vendue  un cheik trs-vieux du territoire de la Mecque.
Ce cheik tant mort, des marchands de la caravane l'avaient emmene et
expose en vente au Caire.

Tout cela tait fort naturel, et je fus heureux de croire, en effet,
qu'elle n'avait pas eu d'autre possesseur avant moi que ce vnrable
cheik glac par l'ge.

--Elle a bien dix-huit ans, me dit madame Bonhomme; mais elle est
trs-forte, et vous l'auriez paye plus cher, si elle n'tait pas d'une
race qu'on voit rarement ici. Les Turcs sont gens d'habitude, il leur
faut des Abyssiniennes ou des noires; soyez sr qu'on l'a promene de
ville en ville sans pouvoir s'en dfaire.

--Eh bien, dis-je, c'est donc que le sort voulait que je passasse par
l. Il m'tait rserv d'influer sur sa bonne ou sa mauvaise fortune.

Cette manire de voir, en rapport avec la fatalit orientale, fut
transmise  l'esclave, et me valut son assentiment.

Je lui fis demander pourquoi elle n'avait pas voulu manger le matin et
si elle tait de la religion hindoue.

--Non, elle est musulmane, me dit madame Bonhomme aprs lui avoir
parl; elle n'a pas mang aujourd'hui, parce que c'est jour de jene
jusqu'au coucher du soleil.

Je regrettai qu'elle n'appartnt pas au culte brahmanique, pour lequel
j'ai toujours eu un faible; quant au langage, elle s'exprimait dans
l'arabe le plus pur, et n'avait conserv de sa langue primitive que le
souvenir de quelques chansons ou _pantouns_, que je me promis de lui
faire rpter.

--Maintenant, me dit madame Bonhomme, comment ferez-vous pour vous
entretenir avec elle?

--Madame, lui dis-je, je sais dj un mot avec lequel on se montre
content de tout; indiquez-m'en seulement un autre qui exprime le
contraire. Mon intelligence supplera au reste, en attendant que je
m'instruise mieux.

--Est-ce que vous en tes dj au chapitre des refus? me dit-elle.

--J'ai de l'exprience, rpondis-je, il faut tout prvoir.

--Hlas! me dit tout bas madame Bonhomme, ce terrible mot, le voil:
_Mafisch_! Cela comprend toutes les ngations possibles.

Alors, je me souvins que l'esclave l'avait dj prononc avec moi.




VI--L'LE DE RODDAH


Le consul gnral m'avait invit  faire une excursion dans les
environs du Caire. Ce n'tait pas une offre  ngliger, les consuls
jouissant de privilges et de facilits sans nombre pour tout visiter
commodment. J'avais, en outre, l'avantage, dans cette promenade,
de pouvoir disposer d'une voiture europenne, chose rare dans le
Levant. Une voiture au Caire est un luxe d'autant plus beau, qu'il est
impossible de s'en servir pour circuler dans la ville; les souverains
et leurs reprsentants auraient seuls le droit d'craser les hommes
et les chiens dans les rues, si l'troitesse et la forme tortueuse de
ces dernires leur permettaient d'en profiter. Mais le pacha lui-mme
est oblig de tenir ses remises prs des portes, et ne peut se faire
voiturer qu' ses diverses maisons de campagne; alors, rien n'est plus
curieux que de voir un coup ou une calche du dernier got de Paris
ou de Londres portant sur le sige un cocher  turban, qui tient d'une
main son fouet et de l'autre sa longue pipe de cerisier.

Je reus donc un jour la visite d'un janissaire du consulat, qui
frappa de grands coups  la porte avec sa grosse canne  pomme
d'argent, pour me faire honneur dans le quartier. Il me dit que j'tais
attendu au consulat pour l'excursion convenue. Nous devions partir le
lendemain au point du jour; mais le consul ne savait pas que, depuis
sa premire invitation, mon logis de garon tait devenu un mnage,
et je me demandais ce que je ferais de mon aimable compagne pendant
une absence d'un jour entier. La mener avec moi et t indiscret;
la laisser seule avec le cuisinier et le portier tait manquer  la
prudence la plus vulgaire. Cela m'embarrassa beaucoup. Enfin je songeai
qu'il fallait ou se rsoudre  acheter des eunuques, ou se confier 
quelqu'un. Je la fis monter sur un ne, et nous nous arrtmes bientt
devant la boutique de M. Jean. Je demandai  l'ancien mamelouk s'il ne
connaissait pas quelque famille honnte  laquelle je pusse confier
l'esclave pour un jour. M. Jean, homme de ressources, m'indiqua un
vieux Cophte, nomm Mansour, qui, ayant servi plusieurs annes dans
l'arme franaise, tait digne de confiance sous tous les rapports.

Mansour avait t mamelouk comme M. Jean, mais des mamelouks de
l'arme franaise. Ces derniers, comme il me l'apprit, se composaient
principalement de Cophtes qui, lors de la retraite de l'expdition
d'gypte, avaient suivi nos soldats. Le pauvre Mansour, avec plusieurs
de ses camarades, fut jet  l'eau  Marseille par la populace pour
avoir soutenu le parti de l'empereur au retour des Bourbons; mais, en
vritable enfant du Nil, il parvint  se sauver  la nage et  gagner
un autre point de la cte.

Nous nous rendmes chez ce brave homme, qui vivait avec sa femme dans
une vaste maison  moiti croule: les plafonds faisaient ventre et
menaaient la tte des habitants; la menuiserie dcoupe des fentres
s'ouvrait par places comme une guipure dchire. Des restes de meubles
et des haillons paraient seuls l'antique demeure, o la poussire et
le soleil causaient une impression aussi morne que peuvent le faire
la pluie et la boue pntrant dans les plus pauvres rduits de nos
villes. J'eus le coeur serr en songeant que la plus grande partie de
la population du Caire habitait ainsi des maisons que les rats avaient
abandonnes dj, comme peu sres. Je n'eus pas un instant l'ide d'y
laisser l'esclave, mais je priai le vieux Cophte et sa femme de venir
chez moi. Je leur promettais de les prendre  mon service, quitte 
renvoyer l'un ou l'autre de mes serviteurs actuels. Du reste,  une
piastre et demie, ou quarante centimes par tte et par jour, il n'y
avait pas encore de prodigalit.

Ayant ainsi assur la tranquillit de mon intrieur et oppos, comme
les tyrans habiles, une nation fidle  deux peuples douteux qui
auraient pu s'entendre contre moi, je ne vis aucune difficult  me
rendre chez le consul. Sa voiture attendait  la porte, bourre de
comestibles, avec deux janissaires  cheval pour nous accompagner. Il y
avait avec nous, outre le secrtaire de lgation, un grave personnage
en costume oriental, nomm le cheik Abou-Khaled, que le consul avait
invit pour nous donner des explications; il parlait facilement
l'italien, et passait pour un pote des plus lgants et des plus
instruits dans la littrature arabe.

--C'est tout  fait, me dit le consul, un homme du temps pass. La
_rforme_ lui est odieuse, et pourtant il est difficile de voir un
esprit plus tolrant. Il appartient  cette gnration d'Arabes
philosophes, _voltairiens_ mme pour ainsi dire, toute particulire 
l'gypte, et qui ne fut pas hostile  la domination franaise.

Je demandai au cheik s'il y avait, outre lui, beaucoup de potes au
Caire.

--Hlas! dit-il, nous ne vivons plus au temps o, pour une belle pice
de vers, le souverain ordonnait qu'on remplt de sequins la bouche
du pote, tant qu'elle en pouvait tenir. Aujourd'hui, nous sommes
seulement des bouches inutiles. A quoi servirait la posie, sinon pour
amuser le bas peuple dans les carrefours?

--Et pourquoi, dis-je, le peuple ne serait-il pas lui-mme un souverain
gnreux?

--Il est trop pauvre, rpondit le cheik, et, d'ailleurs, son ignorance
est devenue telle, qu'il n'apprcie plus que les romans dlays sans
art et sans souci de la puret du style. Il suffit d'amuser les
habitus d'un caf par des aventures sanglantes ou graveleuses. Puis, 
l'endroit le plus intressant, le narrateur s'arrte, et dit qu'il ne
continuera pas l'histoire qu'on ne lui ait donn telle somme; mais il
rejette toujours le dnoment au lendemain, et cela dure des semaines
entires.

--Eh! mais, lui dis-je, tout cela est comme chez nous!

--Quant aux illustres pomes d'Antar ou d'Abou-Zeyd, continua le
cheik, on ne veut plus les couter que dans les ftes religieuses et
par habitude. Est-il mme sr que beaucoup en comprennent les beauts?
Les gens de notre temps savent  peine lire. Qui croirait que les
plus savants, entre ceux qui connaissent l'arabe littraire, sont
aujourd'hui deux Franais?

--Il veut parler, me dit le consul, du docteur Perron et de M. Fresnel,
consul de Djeddah. Vous avez pourtant, ajouta-t-il en se tournant vers
le cheik, beaucoup de saints ulmas  barbe blanche qui passent tout
leur temps dans les bibliothques des mosques?

--Est-ce apprendre, dit le cheik, que de rester toute sa vie, en fumant
son narghil,  relire un petit nombre des mmes livres, sous prtexte
que rien n'est plus beau et que la doctrine en est suprieure  toutes
choses? Autant vaut renoncer  notre pass glorieux et ouvrir nos
esprits  la science des Francs ..., qui cependant ont tout appris de
nous!

Nous avions quitt l'enceinte de la ville, laiss  droite Boulaq et
les riantes villas qui l'entourent, et nous roulions dans une avenue
large et ombrage, trace au milieu des cultures, qui traverse un
vaste terrain cultiv, appartenant  Ibrahim. C'est lui qui a fait
planter de dattiers, de mriers et de figuiers de pharaon toute cette
plaine autrefois strile, qui aujourd'hui semble un jardin. De grands
btiments servant de fabriques occupent le centre de ces cultures 
peu de distance du Nil. En les dpassant et tournant  droite, nous
nous trouvmes devant une arcade par o l'on descend au fleuve pour se
rendre  l'le de Roddah.

Le bras du Nil semble en cet endroit une petite rivire qui coule parmi
les kiosques et les jardins. Des roseaux touffus bordent la rive, et
la tradition indique ce point comme tant celui o la fille du pharaon
trouva le berceau de Mose. En se tournant vers le sud, on aperoit
 droite le port du vieux Caire,  gauche les btiments du _Mekkias_
ou _Nilomtre_, entremls de minarets et de coupoles, qui forment la
pointe de l'le.

Cette dernire n'est pas seulement une dlicieuse rsidence princire,
elle est devenue aussi, grce aux soins d'Ibrahim, le Jardin des
plantes du Caire. On peut penser que c'est justement l'inverse du
ntre; au lieu de concentrer la chaleur par des serres, il faudrait
crer l des pluies, des froids et des brouillards artificiels pour
conserver les plantes de notre Europe. Le fait est que, de tous nos
arbres, on n'a pu lever encore qu'un pauvre petit chne, qui ne
donne pas mme de glands. Ibrahim a t plus heureux dans la culture
des plantes de l'Inde. C'est une tout autre vgtation que celle de
l'gypte, et qui se montre frileuse dj dans cette latitude. Nous nous
promenmes avec ravissement sous l'ombrage des tamarins et des baobabs;
des cocotiers  la tige lance secouaient  et l leur feuillage
dcoup comme la fougre; mais,  travers mille vgtations tranges,
j'ai distingu, comme infiniment gracieuses, des alles de bambous
formant rideau comme nos peupliers; une petite rivire serpentait parmi
les gazons, o des paons et des flamants roses brillaient au milieu
d'une foule d'oiseaux privs. De temps en temps, nous nous reposions
 l'ombre d'une espce de saule pleureur, dont le tronc lev, droit
comme un mt, rpand autour de lui des nappes de feuillage fort
paisses; on croit tre ainsi dans une tente de soie verte, inonde
d'une douce lumire.

Nous nous arrachmes avec peine  cet horizon magique,  cette
fracheur,  ces senteurs pntrantes d'une autre partie du monde,
o il semblait que nous fussions transports par miracle; mais, en
marchant au nord de l'le, nous ne tardmes pas  rencontrer toute
une nature diffrente, destine sans doute  complter la gamme des
vgtations tropicales. Au milieu d'un bois compos de ces arbres 
fleurs qui semblent des bouquets gigantesques, par des chemins troits,
cachs sous des votes de lianes, on arrive  une sorte de labyrinthe
qui gravit des rochers factices, surmonts d'un belvdre. Entre les
pierres, au bord des sentiers, sur votre tte,  vos pieds, se tordent,
s'enlacent, se hrissent et grimacent les plus tranges reptiles du
monde vgtal. On n'est pas sans inquitude en mettant le pied dans
ces repaires de serpents et d'hydres endormis, parmi ces vgtations
presque vivantes, dont quelques-uns parodient les membres humains et
rappellent la monstrueuse conformation des dieux polypes de l'Inde.

Arriv au sommet, je fus frapp d'admiration eu apercevant dans tout
leur dveloppement, au-dessus de Gizh, qui borde l'autre ct du
fleuve, les trois pyramides nettement dcoupes dans l'azur du ciel.
Je ne les avais jamais si bien vues, et la transparence de l'air
permettait, quoiqu' une distance de trois lieues, d'en distinguer tous
les dtails.

Je ne suis pas de l'avis de Voltaire, qui prtend que les pyramides de
l'gypte sont loin de valoir ses fours  poulets; il ne m'tait pas
indiffrent non plus d'tre contempl par quarante sicles; mais c'est
au point de vue des souvenirs du Caire et des ides arabes qu'un tel
spectacle m'intressait dans ce moment-l, et je me htai de demander
au cheik, notre compagnon, ce qu'il pensait des quatre mille ans
attribus  ces monuments par la science europenne.

Le vieillard prit place sur le divan de bois du kiosque, et nous dit:

-Quelques auteurs pensent que les pyramides ont t bties par le
roi _pradamite_ Gian-ben-Gian; mais,  en croire une tradition plus
rpandue chez nous, il existait, trois cents ans avant le dluge, un
roi nomm Saurid, fils de Salahoc, qui songea une nuit que tout se
renversait sur la terre, les hommes tombant sur leur visage et les
maisons sur les hommes; les astres s'entre-choquaient dans le ciel, et
leurs dbris couvraient le sol  une grande hauteur. Le roi s'veilla
tout pouvant, entra dans le temple du Soleil, et resta longtemps 
baigner ses joues et  pleurer, ensuite il convoqua les prtres et les
devins. Le prtre Akliman, le plus savant d'entre eux, lui dclara
qu'il avait fait lui-mme un rve semblable, J'ai song, dit il, que
j'tais avec vous sur une montagne, et que je voyais le ciel abaiss
au point qu'il approchait du sommet de nos ttes, et que le peuple
courait  vous en foule comme  son refuge; qu'alors vous leviez les
mains au-dessus de vous et tchiez de repousser le ciel pour l'empcher
de s'abaisser davantage, et que, moi, vous voyant agir, je faisais
aussi de mme. En ce moment, une voix sortit du soleil qui nous dit:
Le ciel retournera en sa place ordinaire lorsque j'aurai fait trois
cents tours. Le prtre ayant parl ainsi, le roi Saurid fit _prendre
les hauteurs_ des astres et rechercher quel accident ils promettaient.
On calcula qu'il devait y avoir d'abord un dluge d'eau et plus tard
un dluge de feu. Ce fut alors que le roi fit construire les pyramides
dans cette forme angulaire propre  soutenir mme le choc des astres,
et poser ces pierres normes, relies par des pivots de fer et tailles
avec une prcision telle, que ni le feu du ciel ni le dluge ne
pouvaient certes les pntrer. L devaient se rfugier, au besoin, le
roi et les grands du royaume, avec les livres et images des sciences,
les talismans et tout ce qu'il importait de conserver pour l'avenir de
la race humaine.

J'coutais cette lgende avec grande attention, et je dis au consul
qu'elle me semblait beaucoup plus satisfaisante que la supposition
accepte en Europe, que ces monstrueuses constructions auraient t
seulement des tombeaux.

--Mais, dis-je, comment les gens rfugis dans les salles des pyramides
auraient-ils pu respirer?

--On y voit encore, reprit le cheik, des puits et des canaux qui se
perdent sous la terre. Certains d'entre eux communiquaient avec les
eaux du Nil, d'autres correspondaient  de vastes grottes souterraines;
les eaux entraient par des conduits troits, puis ressortaient plus
loin, formant d'immenses cataractes, et remuant l'air continuellement
avec un bruit effroyable.

Le consul, homme positif, n'accueillait ces traditions qu'avec un
sourire; il avait profit de notre halte dans le kiosque pour faire
disposer sur une table les provisions apportes dans sa voiture, et les
_bostangis_ d'Ibrahim-Pacha venaient nous offrir, en outre, des fleurs
et des fruits rares, propres  complter nos sensations asiatiques.

En Afrique, on rve l'Inde comme en Europe on rve l'Afrique; l'idal
rayonne toujours au del de notre horizon actuel. Pour moi, je
questionnais encore avec avidit notre bon cheik, et je lui faisais
raconter tous les rcits fabuleux de ses pres. Je croyais avec lui au
roi Sanrid plus fermement qu'au Chops des Grecs,  leur Chphren et 
leur Mycrinus.

--Et qu'a-t-on trouv, lui disais-je, dans les pyramides lorsqu'on les
ouvrit la premire fois sous les sultans arabes?

--On trouva, dit-il, les statues et les talismans que le roi Saurid
avait tablis pour la garde de chacune. Le garde de la pyramide
orientale tait une idole d'caill noire et blanche, assise sur un
trne d'or, et tenant une lance qu'on ne pouvait regarder sans mourir.
L'esprit attach  cette idole tait une femme belle et rieuse, qui
apparat encore de notre temps et fait perdre l'esprit  ceux qui la
rencontrent. Le garde de la pyramide occidentale tait une idole de
pierre rouge, arme aussi d'une lance, ayant sur la tte un serpent
entortill; l'esprit qui le servait avait la forme d'un vieillard
nubien, portant un panier sur sa tte et dans ses mains un encensoir.
Quant  la troisime pyramide, elle avait pour garde une petite idole
de basalte, avec le socle de mme, qui attirait  elle tous ceux qui
la regardaient sans qu'ils pussent s'en dtacher. L'esprit apparat
encore sous la forme d'un jeune homme sans barbe et nu. Quant aux
autres pyramides de Saccarah, chacune aussi a son spectre: l'un est un
vieillard basan et noirtre, avec la barbe courte; l'autre est une
jeune femme noire, avec un enfant noir, qui, lorsqu'on la regarde,
montre de longues dents blanches et des yeux blancs; un autre a la tte
d'un lion avec des cornes; un autre a l'air d'un berger vtu de noir,
tenant un bton; un autre enfin apparat sons la forme d'un religieux
qui sort de la mer et qui se mire dans ses eaux. Il est dangereux de
rencontrer ces fantmes  l'heure de midi.

--Ainsi, dis-je, l'Orient a les spectres du jour, comme nous avons ceux
de la nuit?

--C'est qu'en effet, observa le consul, tout le monde doit dormir 
midi dans ces contres, et ce bon cheik nous fait des contes propres 
appeler le sommeil.

--Mais, m'criai-je, tout cela est-il plus extraordinaire que tant
de choses naturelles qu'il nous est impossible d'expliquer? Puisque
nous croyons bien  la cration, aux anges, au dluge, et que nous ne
pouvons douter de la marche des astres, pourquoi n'admettrions-nous pas
qu' ces astres sont attachs des esprits, et que les premiers hommes
ont pu se mettre en rapport avec eux par le culte et par les monuments?

--Tel tait, en effet, le but de la magie primitive, dit le cheik; ces
talismans et ces figures ne prenaient force que de leur conscration
 chacune des plantes et des signes combins avec leur lever et leur
dclin. Le prince des prtres s'appelait _Kater_, c'est--dire matre
des influences. Au-dessous de lui, chaque prtre avait un astre 
servir seul, comme _Pharous_ (Saturne), _Rhaous_ (Jupiter) et les
autres. Aussi, chaque matin, le Kater disait-il  un prtre: O est 
prsent l'astre que tu sers? Celui-ci rpondait:Il est en tel signe,
tel degr, telle minute; et, d'aprs un calcul prpar, on crivait
ce qu'il tait  propos de faire ce jour-l. La premire pyramide
avait donc t rserve aux princes et  leur famille; la seconde dut
renfermer les idoles des astres et les tabernacles des corps clestes,
ainsi que les livres d'astrologie, d'histoire et de science; l aussi,
les prtres devaient trouver refuge. Quant  la troisime, elle n'tait
destine qu' la conservation des cercueils de rois et de prtres,
et, comme elle se trouva bientt insuffisante, on fit construire les
pyramides de Saccarah et de Daschour. Le but de la solidit employe
dans les constructions tait d'empcher la destruction des corps
embaums qui, selon les ides du temps, devaient renatre au bout d'une
certaine rvolution des astres dont on ne prcise pas au juste l'poque.

--En admettant cette donne, dit le consul, il y a des momies qui
seront bien tonnes, un jour, de se rveiller sous un vitrage de muse
ou dans le cabinet de curiosits d'un anglais.

--Au fond, observai-je, ce sont de vraies chrysalides humaines dont
le papillon n'est pas encore sorti. Qui nous dit qu'il n'clora pas
quelque jour? J'ai toujours regard comme impies la mise  nu et la
dissection des momies de ces pauvres gyptiens. Comment cette foi
consolante et invincible de tant de gnrations accumules n'a-t-elle
pas dsarm la sotte curiosit europenne? Nous respectons les morts
d'hier; mais les morts ont-ils un ge?

--C'taient des infidles, dit le cheik.

--Hlas! dis-je,  cette poque, ni Mahomet ni Jsus n'taient ns.

Nous discutmes quelque temps sur ce point, o je m'tonnais de voir
un musulman imiter l'intolrance catholique. Pourquoi les enfants
d'Ismal maudiraient-ils l'antique gypte, qui n'a rduit en esclavage
que la race d'Isaac? A vrai dire, pourtant, les musulmans respectent
en gnral les tombeaux et les monuments sacrs des divers peuples, et
l'espoir seul de trouver d'immenses trsors engagea un calife  faire
ouvrir les pyramides. Leurs chroniques rapportent qu'on trouva, dans la
salle dite du Roi, une statue d'homme de pierre noire et une statue de
femme de pierre blanche debout sur une table, l'un tenant une lance
et l'autre un arc. Au milieu de la table tait un vase hermtiquement
ferm, qui, lorsqu'on l'ouvrit, se trouva plein de sang encore frais.
Il y avait aussi un coq d'or rouge maill d'hyacinthes qui fit un
cri et battit des ailes lorsqu'on entra. Tout cela rentre un peu dans
_les Mille et une Nuits_; mais qui empche de croire que ces chambres
aient contenu des talismans et des figures cabalistiques! Ce qui est
certain, c'est que les modernes n'y ont pas trouv d'autres ossements
que ceux d'un boeuf. Le prtendu sarcophage de la chambre du Roi tait
sans doute une cuve pour l'eau lustrale. D'ailleurs, n'est-il pas plus
absurde, comme l'a remarqu Volney, de supposer qu'on ait entass tant
de pierres pour y loger un cadavre de cinq pieds?




VII--LE HAREM DU VICE-ROI


Nous reprmes bientt notre promenade, et nous allmes visiter un
charmant palais orn de rocailles o les femmes du vice-roi viennent
habiter quelquefois l't. Des parterres  la turque, reprsentant les
dessins d'un tapis, entourent cette rsidence, o l'on nous laissa
pntrer sans difficult. Les oiseaux manquaient  la cage, et il
n'y avait de vivant dans les salles que des pendules  musique, qui
annonaient chaque quart d'heure par un petit air de serinette tir
des opras franais. La distribution d'un harem est la mme dans tous
les palais turcs, et j'en avais dj vu plusieurs. Ce sont toujours de
petits cabinets entourant de grandes salles de runion, avec des divans
partout, et, pour tous meubles, de petites tables incrustes d'caille;
des enfoncements dcoups en ogives  et l dans la boiserie servent 
serrer les narghils, vases de fleurs et tasses  caf. Trois ou quatre
chambres seulement, dcores  l'europenne, contiennent quelques
meubles de pacotille qui feraient l'orgueil d'une loge de portier; mais
ce sont des sacrifices au progrs, des caprices de favorite peut-tre,
et aucune de ces choses n'est pour elles d'un usage srieux.

Mais ce qui manque en gnral aux harems les plus princiers, ce sont
des lits.

--O couchent donc, disais-je au cheik, ces femmes et leurs esclaves?

--Sur les divans.

--Et n'ont-elles pas de couvertures?

--Elles donnent tout habilles. Cependant il y a des couvertures de
laine ou de soie pour l'hiver.

--Je ne vois pas dans tout cela quelle est la place du mari?

--Eh bien, mais le mari couche dans sa chambre, les femmes dans les
leurs, et les esclaves (_odaleuk_) sur les divans des grandes salles.
Si les divans et les coussins ne semblent pas commodes pour dormir, on
fait disposer des matelas dans le milieu de la chambre, et l'on dort
ainsi.

--Tout habill?

--Toujours, mais en ne conservant que les vtements les plus simples,
le pantalon, une veste, une robe. La loi dfend aux hommes, ainsi
qu'aux femmes, de se dcouvrir les uns devant les autres  partir de
la gorge. Le privilge du mari est de voir librement la figure de ses
pouses; si sa curiosit l'entrane plus loin, ses yeux sont maudits:
c'est un texte formel.

--Je comprends alors, dis-je, que le mari ne tienne pas absolument 
passer la nuit dans une chambre remplie de femmes habilles, et qu'il
aime autant dormir dans la sienne; mais, s'il emmne avec lui deux ou
trois de ces dames....

--Deux ou trois! s'cria le cheik avec indignation; quels chiens
croyez-vous que seraient ceux qui agiraient ainsi? Dieu vivant! est-il
une seule femme, mme infidle, qui consentirait  partager avec une
autre l'honneur de dormir prs de son mari? Est-ce ainsi que l'on fait
en Europe?

--En Europe? rpondis-je. Non, certainement; mais les chrtiens n'ont
qu'une femme, et ils supposent que les Turcs, en ayant plusieurs,
vivent avec elles comme avec une seule.

--S'il y avait, me dit le cheik, des musulmans assez dpravs pour
agir comme le supposent les chrtiens, leurs pouses lgitimes
demanderaient aussitt le divorce, et les esclaves elles-mmes auraient
le droit de les quitter.

--Voyez, dis-je au consul quelle est encore l'erreur de l'Europe
touchant les coutumes de ces peuples. La vie des Turcs est pour nous
l'idal de la puissance et du plaisir, et je vois qu'ils ne sont pas
seulement matres chez eux.

--Presque tous, me rpondit le consul, ne vivent, en ralit, qu'avec
une seule femme. Les filles de bonne maison en font presque toujours
une condition de leur alliance. L'homme assez riche pour nourrir et
entretenir convenablement plusieurs femmes, c'est--dire donner 
chacune un logement  part, une servante et deux vtements complets
par anne, ainsi que tous les mois une somme fixe pour son entretien,
peut, il est vrai, prendre jusqu' quatre pouses; mais la loi l'oblige
 consacrer  chacune un jour de la semaine, ce qui n'est pas toujours
fort agrable. Songez aussi que les intrigues de quatre femmes,  peu
prs gales en droits, lui feraient l'existence la plus malheureuse, si
ce n'tait un homme trs-riche et trs-haut plac. Chez ces derniers,
le nombre des femmes est un luxe comme celui des chevaux; mais ils
aiment mieux, en gnral, se borner  une pouse lgitime et avoir de
belles esclaves, avec lesquelles encore ils n'ont pas toujours les
relations les plus faciles, surtout si leurs femmes sont d'une grande
famille.

--Pauvres Turcs! m'criai-je, comme on les calomnie! Mais, s'il s'agit
simplement d'avoir  et l des matresses, tout homme riche en Europe
a les mmes facilits.

--Ils en ont de plus grandes, me dit le consul. En Europe, les
institutions sont farouches sur ces points-l; mais les moeurs prennent
bien leur revanche. Ici, la religion, qui rgle tout, domine  la
fois l'ordre social et l'ordre moral, et, comme elle ne commande
rien d'impossible, on se fait un point d'honneur de l'observer. Ce
n'est pas qu'il n'y ait des exceptions; cependant elles sont rares,
et n'ont gure pu se produire que depuis la rforme. Les dvots de
Constantinople furent indigns contre Mahmoud, parce qu'on apprit
qu'il avait fait construire une salle de bain magnifique o il pouvait
assister  la toilette de ses femmes; mais la chose est trs-peu
probable, et ce n'est sans doute qu'une invention des Europens.

Nous parcourions, causant ainsi, les sentiers pavs de cailloux ovales
formant des dessins blancs et noirs et ceints d'une haute bordure
de buis taill; je voyais en ide les blanches cadines se disperser
dans les alles, traner leurs babouches sur le pav de mosaque,
et s'assembler dans les cabinets de verdure o de grands ifs se
dcoupaient en balustres et en arcades; des colombes s'y posaient
parfois comme les mes plaintives de cette solitude, et je songeais
qu'un Turc, au milieu de tout cela, ne pouvait poursuivre que le
fantme du plaisir. L'Orient n'a plus de grands amoureux ni de grands
voluptueux mme; l'amour idal de Medjnoun ou d'Antar est oubli des
musulmans modernes, et l'inconstante ardeur de don Juan leur est
inconnue. Ils ont de beaux palais sans aimer l'art; de beaux jardins
sans aimer la nature; de belles femmes sans comprendre l'amour. Je ne
dis pas cela pour Mhmet-Ali, Macdonien d'origine, et qui, en mainte
occasion, a montr l'me d'Alexandre; mais je regrette que son fils et
lui n'aient pu rtablir en Orient la prminence de la race arabe, si
intelligente, si chevaleresque autrefois. L'esprit turc les gagne d'un
ct, l'esprit europen de l'autre; c'est un mdiocre rsultat de tant
d'efforts!

Nous retournmes au Caire aprs avoir visit le btiment du Nilomtre,
o un pilier gradu, anciennement consacr  Srapis, plonge dans
un bassin profond et sert  constater la hauteur des inondations de
chaque anne. Le consul voulut nous mener encore au cimetire de la
famille du pacha. Voir le cimetire aprs le harem, c'tait une triste
comparaison  faire; mais, en effet, la critique de la polygamie est
l. Ce cimetire, consacr aux seuls enfants de cette famille, a l'air
d'tre celui d'une ville. Il y a l plus de soixante tombes, grandes
et petites, neuves pour la plupart, et composes de cippes de marbre
blanc. Chacun de ces cippes est surmont soit d'un turban, soit
d'une coiffure de femme, ce qui donne  toutes les tombes turques un
caractre de ralit funbre; il semble que l'on marche  travers une
foule ptrifie. Les plus importants de ces tombeaux sont draps de
riches toffes et portent des turbans de soie et de cachemire: l,
l'illusion est plus poignante encore.

Il est consolant de penser que, malgr toutes ces pertes, la famille
du pacha est encore assez nombreuse. Du reste, la mortalit des
enfants turcs en gypte parat un fait aussi ancien qu'incontestable.
Ces fameux mamelouks, qui dominrent le pays si longtemps, et qui y
faisaient venir les plus belles femmes du monde, n'ont pas laiss un
seul rejeton.




VIII--LES MYSTRES DU HAREM


Je mditais sur ce que j'avais entendu.

Voil donc une illusion qu'il faut perdre encore: les dlices du
harem, la toute-puissance du mari ou du matre, des femmes charmantes
s'unissant pour faire le bonheur d'un seul! la religion ou les coutumes
temprent singulirement cet idal, qui a sduit tant d'Europens. Tous
ceux qui, sur la foi de nos prjugs, avaient compris ainsi la vie
orientale, se sont vus dcourags en bien peu de temps. La plupart des
Francs entrs jadis au service du pacha, qui, par une raison d'intrt
ou de plaisir, ont embrass l'islamisme, sont rentrs aujourd'hui sinon
dans le giron de l'Eglise, au moins dans les douceurs de la monogamie
chrtienne.

Pntrons-nous bien de cette ide, que la femme marie, dans tout
l'empire turc, a les mmes privilges que chez nous, et qu'elle peut
mme empcher son mari de prendre une seconde femme, en faisant de
ce point une clause de son contrat de mariage. Et, si elle consent 
habiter la mme maison qu'une autre femme, elle a le droit de vivre
 part, et ne concourt nullement, comme on le croit,  former des
tableaux gracieux avec les esclaves sous l'oeil d'un matre et d'un
poux. Gardons-nous de penser que ces belles dames consentent mme 
chanter ou  danser pour divertir leur seigneur. Ce sont des talents
qui leur paraissent indignes d'une femme honnte; mais chacun a le
droit de fore venir dans son harem des almes et des ghawasies, et d'en
donner le divertissement  ses femmes. Il faut aussi que le matre d'un
srail se garde bien de se proccuper des esclaves qu'il a donnes 
ses pouses, car elles sont devenues leur proprit personnelle; et,
s'il lui plaisait d'en acqurir pour son usage, il ferait sagement de
les tablir dans une autre maison, bien que rien ne l'empche d'user de
ce moyen d'augmenter sa postrit.

Maintenant, il faut qu'on sache aussi que, chaque maison tant divise
en deux parties tout  fait spares, l'une consacre aux hommes et
l'autre aux femmes, il y a bien un matre d'un ct, mais de l'autre
une matresse. Cette dernire est la mre ou la belle-mre, ou l'pouse
la plus ancienne ou celle qui a donn le jour  l'an des enfants. La
premire femme s'appelle _la grande dame_, et la seconde _le perroquet
(durrah)_. Dans le cas o les femmes sont nombreuses, ce qui n'existe
que pour les grands, le harem est une sorte de couvent o domine une
rgle austre. On s'y occupe principalement d'lever les enfants, de
faire quelques broderies et de diriger les esclaves dans les travaux
du mnage. La visite du mari se fait en crmonie, ainsi que celle
des proches parents, et, comme il ne mange pas avec ses femmes, tout
ce qu'il peut faire pour passer le temps est de fumer gravement son
narghil et de prendre du caf ou des sorbets. Il est d'usage qu'il
se fasse annoncer quelque temps  l'avance. De plus, s'il trouve des
pantoufles  la porte du harem, il se garde bien d'entrer, car c'est
signe que sa femme ou ses femmes reoivent la visite de leurs amies, et
leurs amies restent souvent un ou deux jours.

Pour ce qui est de la libert de sortir et de faire des visites, on
ne peut gure la contester  une femme de naissance libre. Le droit
du mari se borne  la faire accompagner par des esclaves; mais cela
est insignifiant comme prcaution,  cause de la facilit qu'elles
auraient de les gagner ou de sortir sous un dguisement, soit du bain,
soit de la maison d'une de leurs amies, tandis que les surveillants
attendraient  la porte. Le masque et l'uniformit des vtements leur
donneraient, en ralit, plus de libert qu'aux Europennes, si elles
taient disposes aux intrigues. Les contes joyeux narrs le soir dans
les cafs roulent souvent sur des aventures d'amants qui se dguisent
en femmes pour pntrer dans un harem. Rien n'est plus ais, en effet;
seulement, il faut dire que ceci appartient plus  l'imagination
arabe qu'aux moeurs turques, qui dominent dans tout l'Orient depuis
deux sicles. Ajoutons encore que le musulman n'est point port 
l'adultre, et trouverait rvoltant de possder une femme qui ne serait
pas entirement  lui.

Quant aux bonnes fortunes des chrtiens, elles sont rares. Autrefois,
il y avait un double danger de mort; aujourd'hui, la femme seule peut
risquer sa vie, mais seulement au cas de flagrant dlit dans la maison
conjugale. Autrement, le cas d'adultre n'est qu'une cause de divorce
et de punition quelconque.

La loi musulmane n'a donc rien qui rduise, comme on l'a cru, les
femmes  un tat d'esclavage et d'abjection. Elles hritent, elles
possdent personnellement, comme partout, et en dehors mme de
l'autorit du mari. Elles ont le droit de provoquer le divorce pour
des motifs rgls par la loi. Le privilge du mari est, sur ce point,
de pouvoir divorcer sans donner de raisons. Il lui suffit de dire  sa
femme devant trois tmoins: Tu es divorce; et elle ne peut ds lors
rclamer que le douaire stipul dans son contrat de mariage. Tout le
monde sait que, s'il voulait la reprendre ensuite, il ne le pourrait
que si elle s'tait remarie dans l'intervalle et ft devenue libre
depuis. L'histoire du _hulta_, qu'on appelle en gypte _musthilla_, et
qui joue le rle d'pouseur intermdiaire, se renouvelle quelquefois
pour les gens riches seulement. Les pauvres, se mariant sans contrat
crit, se quittent et se reprennent sans difficult. Enfin, quoique
ce soient surtout les grands personnages qui, par ostentation ou par
got, usent de la polygamie, il y a au Caire de pauvres diables qui
pousent plusieurs femmes afin de vivre du produit de leur travail.
Ils ont ainsi trois ou quatre mnages dans la ville, qui s'ignorent
parfaitement l'un l'autre. La dcouverte de ces mystres amne
ordinairement des disputes comiques et l'expulsion du paresseux fellah
des divers foyers de ses pouses; car, si la loi lui permet plusieurs
femmes, elle lui impose, d'un autre ct, l'obligation de les nourrir.




IX--LA LEON DE FRANAIS


J'ai retrouv mon logis dans l'tat o je l'avais laiss: le vieux
Cophte et sa femme s'occupant  tout mettre en ordre, l'esclave dormant
sur un divan, les coqs et les poules, dans la cour, becquetant du
mas, et le barbarin, qui fumait au caf d'en face, m'attendant fort
exactement. Par exemple, il fut impossible de retrouver le cuisinier;
l'arrive du Cophte lui avait fait croire sans doute qu'il allait
tre remplac, et il tait parti tout  coup sans rien dire; c'est un
procd trs-frquent des gens de service ou des ouvriers du Caire.
Aussi ont-ils soin de se faire payer tous les soirs pour pouvoir agir 
leur fantaisie.

Je ne vis pas d'inconvnient  remplacer Mustapha par Mansour; et sa
femme, qui venait l'aider dans la journe, me paraissait une excellente
gardienne pour la moralit de mon intrieur. Seulement, ce couple
respectable ignorait parfaitement les lments de la cuisine, mme
gyptienne. Leur nourriture  eux se composait de mas bouilli et de
lgumes dcoups dans du vinaigre, et cela ne les avait conduits ni 
l'art du saucier ni  celui du rtisseur. Ce qu'ils essayrent dans ce
sens fit jeter les hauts cris  l'esclave, qui se mit  les accabler
d'injures. Ce trait de caractre me dplut fort.

Je chargeai Mansour de lui dire que c'tait maintenant  son tour de
faire la cuisine, et que, voulant l'emmener dans mes voyages, il
tait bon qu'elle s'y prpart. Je ne puis rendre toute l'expression
d'orgueil bless, ou plutt de dignit offense, dont elle nous
foudroya tous.

--Dites au _sidi_, rpondit elle  Mansour, que je suis une _cadine_
(dame) et non une _odaleuk_ (servante), et que j'crirai au pacha, s'il
ne me donne pas la position qui convient.

--Au pacha? m'criai-je. Mais que fera le pacha dans cette affaire? Je
prends une esclave, moi, pour me faire servir, et, si je n'ai pas les
moyens de payer des domestiques, ce qui peut trs-bien m'arriver, je ne
vois pas pourquoi elle ne ferait pas le mnage, comme font les femmes
dans tous les pays.

--Elle rpond, dit Mansour, qu'en s'adressant au pacha, toute esclave
a le droit de se faire revendre et de changer ainsi de matre; qu'elle
est de religion musulmane, et ne se rsignera jamais  des fonctions
viles.

J'estime la fiert dans les caractres, et, puisqu'elle avait ce droit,
chose dont Mansour me confirma la vrit, je me bornai  dire que
j'avais plaisant; que, seulement, il fallait qu'elle s'excust envers
ce vieillard de l'emportement qu'elle avait montr; mais Mansour lui
traduisit cela de telle manire, que l'excuse, je crois bien, vint de
son ct.

Il tait clair dsormais que j'avais fait une folie en achetant cette
femme. Si elle persistait dans son ide, ne pouvant m'tre pour le
reste de ma route qu'un sujet de dpense, au moins fallait-il qu'elle
pt me servir d'interprte. Je lui dclarai que, puisqu'elle tait une
personne si distingue, il tait bon qu'elle apprt le franais pendant
que j'apprendrais l'arabe. Elle ne repoussa pas cette ide.

Je lui donnai donc une leon de langage et d'criture; je lui fis faire
des btons sur le papier comme  un enfant, et je lui appris quelques
mots. Cela l'amusait assez, et la prononciation du franais lui faisait
perdre l'intonation gutturale, si peu gracieuse dans la bouche des
femmes arabes. Je m'amusais beaucoup  lui faire prononcer des phrases
tout entires qu'elle ne comprenait pas, par exemple celle-ci: Je
suis une petite sauvage, qu'elle prononait: _Ze souis one btit
sovaze_. Me voyant rire, elle crut que je lui faisais dire quelque
chose d'inconvenant, et appela Mansour pour lui traduire la phrase. N'y
trouvant pas grand mal, elle rpta avec beaucoup de grce:

--_Ana_ (moi), _btit sovaze?... Mafisch_ (pas du tout)!

Son sourire tait charmant.

Ennuye de tracer des btons, des pleins et des dlis, l'esclave
me fit comprendre qu'elle voulait crire (_k'tab_) selon son ide.
Je pensai qu'elle savait crire en arabe et je lui donnai une page
blanche. Bientt je vis natre sous ses doigts une srie bizarre
d'hiroglyphes, qui n'appartenaient videmment  la calligraphie
d'aucun peuple. Quand la page fut pleine, je lui fis demander par
Mansour ce qu'elle avait voulu faire.

--Je vous ai crit; lisez! dit-elle.

--Mais, ma chre enfant, cela ne reprsente rien. C'est seulement ce
que pourrait tracer la griffe d'un chat trempe dans l'encre.

Cela l'tonna beaucoup. Elle avait cru que, toutes les fois qu'on
pensait  une chose en promenant au hasard la plume sur le papier,
l'ide devait ainsi se traduire clairement pour l'oeil du lecteur. Je la
dtrompai, et je lui fis dire d'noncer ce qu'elle avait voulu crire,
attendu qu'il fallait pour s'instruire beaucoup plus de temps qu'elle
ne supposait.

Sa supplique nave se composait de plusieurs articles. Le premier
renouvelait la prtention dj indique de porter un habbarah de
taffetas noir, comme les dames du Caire, afin de n'tre plus confondue
avec les simples femmes fellahs; le second indiquait le dsir d'une
robe (_yalek_) en soie verte, et le troisime concluait  l'achat de
bottines jaunes, qu'on ne pouvait, en qualit de musulmane, lui refuser
le droit de porter.

Il faut dire ici que ces bottines sont affreuses et donnent aux femmes
un certain air de palmipdes fort peu sduisant, et le reste les
fait ressembler  d'normes ballots; mais, dans les bottines jaunes
particulirement, il y a une grave question de prminence sociale. Je
promis de rflchir sur tout cela.

Ma rponse lui paraissant favorable, l'esclave se leva en frappant les
mains et rptant  plusieurs reprises:

--_El fil! el fil!_

--Qu'est-ce que cela? dis-je  Mansour.

--La _siti_ (dame), me dit-il aprs l'avoir interroge, voudrait aller
voir un lphant dont elle a entendu parler, et qui se trouve au palais
de Mhmet-Ali,  Choubrah.

Il tait juste de rcompenser son application  l'tude, et je fis
appeler les niers. La porte de la ville, du ct de Choubrah,
n'tait qu' cent pas de notre maison. C'est encore une porte arme
de grosses tours qui datent du temps des croisades. On passe ensuite
sur le pont d'un canal qui se rpand  gauche, en formant un petit lac
entour d'une frache vgtation. Des casins, cafs et jardins publics
profitent de cette fracheur et de cette ombre. Le dimanche, on y
rencontre beaucoup de Grecques, d'Armniennes et de dames du quartier
franc. Elles ne quittent leurs voiles qu' l'intrieur des jardins,
et l, encore, on peut tudier les races si curieusement contrastes
du Levant. Plus loin, les cavalcades se perdent sous l'ombrage de
l'alle de Choubrah, la plus belle qu'il y ait au monde assurment. Les
sycomores et les bniers, qui l'ombragent sur une tendue d'une lieue,
sont tous d'une grosseur norme, et la vote que forment leurs branches
est tellement touffue, qu'il rgne sur tout le chemin une sorte
d'obscurit, releve au loin par la lisire ardente du dsert, qui
brille  droite, au del des terres cultives. A gauche, c'est le Nil,
qui ctoie de vastes jardins pendant une demi-lieue, jusqu' ce qu'il
vienne border l'alle elle-mme et l'claircir du reflet pourpr de ses
eaux. Il y a un caf orn de fontaines et de treillages, situ  moiti
chemin de Choubrah, et trs-frquent des promeneurs. Des champs de
mas et de cannes  sucre, et  et l quelques maisons de plaisance,
continuent  droite, jusqu' ce qu'on arrive  de grands btiments qui
appartiennent au pacha.

C'tait l qu'on faisait voir un lphant blanc donn  Son Altesse
par le gouvernement anglais. Ma compagne, transporte de joie, ne
pouvait se lasser d'admirer cet animal, qui lui rappelait son pays, et
qui, mme en gypte, est une curiosit. Ses dfenses taient ornes
d'anneaux d'argent, et le cornac lui fit faire plusieurs exercices
devant nous. Il arriva mme  lui donner des attitudes qui me parurent
d'une dcence contestable, et, comme je faisais signe  l'esclave,
voile, mais non pas aveugle, que nous en avions assez vu, un officier
du pacha me dit avec gravit:

--_Aspettate!...  per ricreare le donne_.(Attendez!... C'est pour
divertir les femmes.)

Il y en avait l plusieurs qui n'taient, en effet, nullement
scandalises, et qui riaient aux clats.

C'est une dlicieuse rsidence que Choubrah. Le palais du pacha
d'gypte, assez simple et de construction ancienne, donne sur le
Nil, en face de la plaine d'Embabeh, si fameuse par la droute des
mamelouks. Du ct des jardins, on a construit un kiosque dont les
galeries, peintes et dores, sont de l'aspect le plus brillant. L,
vritablement, est le triomphe du got oriental.

On peut visiter l'intrieur, o se trouvent des volires d'oiseaux
rares, des salles de rception, des bains, des billards, et, en
pntrant plus loin, dans le palais mme, on retrouve ces salles
uniformes dcores  la turque, meubles  l'europenne, qui
constituent partout le luxe des demeures princires. Des paysages sans
perspective peints  l'oeuf, sur les panneaux et au-dessus des portes,
tableaux orthodoxes, o ne parat aucune crature anime, donnent une
mdiocre ide de l'art gyptien. Toutefois les artistes se permettent
quelques animaux fabuleux, comme dauphins, hippogriffes et sphinx.
En fait de batailles, ils ne peuvent reprsenter que les siges et
combats maritimes; des vaisseaux dont on ne voit pas les marins luttent
contre des forteresses o la garnison se dfend sans se montrer; les
feux croiss et les bombes semblent partir d'eux-mmes, le bois veut
conqurir les pierres, l'homme est absent. C'est pourtant le seul moyen
qu'on ait eu de reprsenter les principales scnes de la campagne de
Grce d'Ibrahim.

Au-dessus de la salle o le pacha rend la justice, on lit cette belle
maxime: Un quart d'heure de clmence vaut mieux que soixante et dix
heures de prire.

Nous sommes redescendus dans les jardins. Que de roses, grand Dieu!
Les roses de Choubrah, c'est tout dire en gypte; celles du Fayoum ne
servent que pour l'huile et les confitures. Les bostangis venaient
nous en offrir de tous cts. Il y a encore un autre luxe chez le
pacha: c'est qu'on ne cueille ni les citrons ni les oranges, pour
que ces pommes d'or rjouissent le plus longtemps possible les yeux
du promeneur. Chacun peut, du reste, les ramasser aprs leur chute.
Mais je n'ai rien dit encore du jardin. On peut critiquer le got
des Orientaux dans les intrieurs, leurs jardins sont inattaquables.
Partout des vergers, des berceaux et des cabinets d'ifs taills qui
rappellent le style de la renaissance; c'est le paysage du Dcamron.
Il est probable que les premiers modles ont t crs par des
jardiniers italiens. On n'y voit point de statues, mais les fontaines
sont d'un got ravissant.

Un pavillon vitr qui couronne une suite de terrasses tages en
pyramide, se dcoupe sur l'horizon avec un aspect tout ferique. Le
calife Haroun n'en eut jamais sans doute de plus beau; mais ce n'est
rien encore. On redescend aprs avoir admir le luxe de la salle
intrieure et les draperies de soie qui voltigent en plein air parmi
les guirlandes et les festons de verdure; on suit de longues alles
bordes de citronniers taills en quenouille, on traverse des bois
de bananiers dont la feuille transparente rayonne comme l'meraude,
et l'on arrive  l'autre bout du jardin  une salle de bains trop
merveilleuse et trop connue pour tre ici longuement dcrite. C'est un
immense bassin de marbre blanc, entour de galeries soutenues par des
colonnes d'un got byzantin, avec une haute fontaine dans le milieu,
d'o l'eau s'chappe par des gueules de crocodile. Toute l'enceinte est
claire au gaz, et, dans les nuits d't, le pacha se fait promener
sur le bassin dans une cange dore dont les femmes de son harem agitent
les rames. Ces belles dames s'y baignent aussi sous les yeux de leur
matre, mais avec des peignoirs en crpe de soie ..., le Coran, comme
nous savons, ne permettant pas les nudits.




XI--LES AFRITES


Il ne m'a pas sembl indiffrent d'tudier dans une seule femme
d'Orient le caractre probable de beaucoup d'autres, mais je craindrais
d'attacher trop d'importance  des minuties. Cependant qu'on imagine
ma surprise, lorsqu'en entrant un matin dans la chambre de l'esclave,
je trouvai une guirlande d'oignons suspendue entravers de la porte,
et d'autres oignons disposs avec symtrie au-dessus de la place o
elle dormait. Croyant que c'tait un simple enfantillage, je dtachai
ces ornements peu propres  parer la chambre, et je les envoyai
ngligemment dans la cour; mais voil l'esclave qui se lve furieuse et
dsole, s'en va ramasser les oignons en pleurant et les remet  leur
place avec de grands signes d'adoration. Il fallut, pour s'expliquer,
attendre l'arrive de Mansour. Provisoirement je recevais un dluge
d'imprcations dont la plus claire tait le mot _pharan_! je ne savais
trop si je devais me fcher ou la plaindre. Enfin Mansour arriva, et
j'appris que j'avais renvers _un sort_, que j'tais cause des malheurs
les plus terribles qui fondraient sur elle et sur moi.

--Aprs tout, dis-je  Mansour, nous sommes dans un pays o les oignons
ont t des dieux; si je les ai offenss, je ne demande pas mieux
que de le reconnatre. Il doit y avoir quelque moyen d'apaiser le
ressentiment d'un oignon d'gypte!

Mais l'esclave ne voulait rien entendre et rptait en se tournant
vers moi: _Pharan_! Mansour m'apprit que cela voulait dire un tre
impie et tyrannique; je fus affect de ce reproche, mais bien aise
d'apprendre que le nom des anciens rois de ce pays tait devenu une
injure. Il n'y avait pas de quoi s'en fcher pourtant; on m'apprit
que cette crmonie des oignons tait gnrale dans les maisons du
Caire  un certain jour de l'anne; cela sert  conjurer les maladies
pidmiques.

Les craintes de la pauvre fille se vrifirent, en raison probablement
de son imagination frappe. Elle tomba malade assez gravement, et,
quoi que je pusse faire, elle ne voulut suivre aucune prescription
de mdecin. Pendant mon absence, elle avait appel deux femmes de
la maison voisine en leur parlant d'une terrasse  l'autre, et je
les trouvai installes prs d'elle, qui rcitaient des prires, et
faisaient, comme me l'apprit Mansour, des conjurations contre les
_afrites_ ou mauvais esprits. Il parat que la profanation des oignons
avait rvolt ces derniers, et qu'il y en avait deux spcialement
hostiles  chacun de nous, dont l'un s'appelait le Vert, et l'autre le
Dor.

Voyant que le mal tait surtout dans l'imagination, je laissai faire
les deux femmes, qui en amenrent enfin une autre trs-vieille. C'tait
une _santone_ renomme. Elle apportait un rchaud qu'elle posa au
milieu de la chambre, et o elle fit brler une pierre qui me sembla
tre de l'alun. Cette cuisine avait pour objet de contrarier beaucoup
les afrites, que les femmes voyaient clairement dans la fume, et qui
demandaient grce. Mais il fallait extirper tout  fait le mal; on fit
lever l'esclave, et elle se pencha sur la fume, ce qui provoqua une
toux trs-forte; pendant ce temps, la vieille lui frappait le dos, et
toutes chantaient d'une voix tranante des prires et des imprcations
arabes.

Mansour, en qualit de chrtien cophte, tait choqu de toutes ces
pratiques; mais, si la maladie provenait d'une cause morale, quel mal y
avait-il  laisser agir un traitement analogue? Le fait est que, ds le
lendemain, il y eut un mieux vident, et la gurison s'ensuivit.

L'esclave ne voulut plus se sparer des deux voisines qu'elle avait
appeles, et continuait  se faire servir par elles. L'une s'appelait
Cartoum, et l'autre Zabetta. Je ne voyais pas la ncessit d'avoir
tant de monde dans la maison, et je me gardais bien de leur offrir des
gages; mais elle leur faisait des prsents de ses propres effets; et,
comme c'taient ceux qu'Abd-el-Krim lui avait laisss, il n'y avait
rien  dire; toutefois, il fallut bien les remplacer par d'autres, et
en venir  l'acquisition tant souhaite du habbarah et du yalek.

La vie orientale nous joue de ces tours; tout semble d'abord simple,
peu coteux, facile. Bientt cela se complique de ncessits, d'usages,
de fantaisies, et l'on se voit entran  une existence _pachalesque_,
qui, jointe au dsordre et  l'infidlit des comptes, puise les
bourses les mieux garnies. J'avais voulu m'initier quelque temps  la
vie intime de l'gypte; mais peu  peu je voyais tarir les ressources
futures de mon voyage.

--Ma pauvre enfant, dis-je  l'esclave en lui faisant expliquer la
situation, si tu veux rester au Caire, tu es _libre_.

Je m'attendais  une explosion de reconnaissance.

--Libre! dit-elle; et que voulez-vous que je fasse? Libre! mais o
irai-je? Revendez-moi plutt  Abd-el-Krim!

--Mais, ma chre, un Europen ne vend pas une femme; recevoir un tel
argent, ce serait honteux.

--Eh bien, dit-elle en pleurant, est-ce que je puis gagner ma vie, moi?
est-ce que je sais faire quelque chose?

--Ne peux-tu pas te mettre au service d'une dame de ta religion?

--Moi, servante? Jamais. Revendez-moi: je serai achete par un
_muslim_, par un cheik, par un pacha peut-tre. Je puis devenir une
grande dame! Vous voulez me quitter?... Menez-moi au bazar.

Voil un singulier pays o les esclaves ne veulent pas de la libert!

Je sentais bien, du reste, qu'elle avait raison, et j'en savais assez
dj sur le vritable tat de la socit musulmane, pour ne pas douter
que sa condition d'esclave ne ft trs-suprieure  celle des pauvres
gyptiennes employes aux travaux les plus rudes, et malheureuses
avec des maris misrables. Lui donner la libert, c'tait la vouer
 la condition la plus triste, peut-tre  l'opprobre, et je me
reconnaissais moralement responsable de sa destine.

--Puisque tu ne veux pas rester au Caire, lui dis-je enfin, il faut me
suivre dans d'autres pays.

--_Ana ent sava-sava_ (moi et toi, nous irons ensemble)! me dit-elle.

Je fus heureux de cette rsolution, et j'allai au port de Boulaq
retenir une cange qui devait nous porter sur la branche du Nil qui
conduit du Caire  Damiette.




IV

LES PYRAMIDES




I--L'ASCENSION


Avant de partir, j'avais rsolu de visiter les pyramides, et j'allai
revoir le consul gnral pour lui demander des avis sur cette
excursion. Il voulut absolument faire encore cette promenade avec
moi, et nous nous dirigemes vers le vieux Caire. Il me parut triste
pendant le chemin, et toussait beaucoup d'une toux sche, lorsque nous
traversmes la plaine de Karafeh.

Je le savais malade depuis longtemps, et il m'avait dit lui-mme qu'il
voulait du moins voir les pyramides avant de mourir. Je croyais qu'il
s'exagrait sa position; mais, lorsque nous fmes arrivs au bord du
Nil, il me dit:

--Je me sens dj fatigu ...; je prfre rester ici. Prenez la cange
que j'ai fait prparer; je vous suivrai des yeux, et je croirai
tre avec vous. Je vous prie seulement de compter le nombre exact
des marches de la grande pyramide, sur lequel les savants sont en
dsaccord, et, si vous allez jusqu'aux autres pyramides de Saccarah,
je vous serai oblig de me rapporter une momie d'ibis.... Je voudrais
comparer l'ancien ibis gyptien avec cette race dgnre des courlis
que l'on rencontre encore sur les rives du Nil.

Je dus alors m'embarquer seul  la pointe de l'le de Roddah, pensant
avec tristesse  cette confiance des malades qui peuvent rver  des
collections de momies, sur le bord de leur propre tombe.

La branche du Nil entre Roddah et Gizh a une telle largeur, qu'il faut
une demi-heure environ pour la passer.

Quand on a travers Gizh, sans trop s'occuper de son cole de
cavalerie et de ses fours  poulets, sans analyser ses dcombres, dont
les gros murs sont construits par un art particulier avec des vases de
terre superposs et pris dans la maonnerie, btisse plus lgre et
plus are que solide, on a encore devant soi deux lieues de plaines
cultives  parcourir avant d'atteindre les plateaux striles o sont
poses les grandes pyramides, sur la lisire du dsert de Libye.

Plus on approche, plus ces colosses diminuent. C'est un effet de
perspective qui tient sans doute  ce que leur largeur gale leur
lvation. Pourtant, lorsqu'on arrive au pied, dans l'ombre mme de
ces montagnes faites de main d'homme, on admire et l'on s'pouvante.
Ce qu'il faut gravir pour atteindre au fate de la premire pyramide,
c'est un escalier dont chaque marche a environ un mtre de haut. En
s'levant, ces marches diminuent un peu,--d'un tiers tout au plus pour
les dernires.

Une tribu d'Arabes s'est charge de protger les voyageurs et de les
guider dans leur ascension sur la principale pyramide. Ds que ces gens
aperoivent un curieux qui s'achemine vers leur domaine, ils accourent
 sa rencontre au grand galop de leurs chevaux, faisant une fantasia
toute pacifique et tirant en l'air des coups de pistolet pour indiquer
qu'ils sont  son service, tout prts  le dfendre contre les attaques
de certains Bdouins pillards qui pourraient par hasard se prsenter.

Aujourd'hui, cette supposition fait sourire les voyageurs, rassurs
d'avance  cet gard; mais, au sicle dernier, ils se trouvaient
rellement mis  contribution par une bande de faux brigands, qui,
aprs les avoir effrays et dpouills, rendaient les armes  la tribu
protectrice, laquelle touchait ensuite une forte rcompense pour les
prils et les blessures d'un simulacre de combat.

La police du roi d'gypte a surveill ces fourberies. Aujourd'hui, l'on
peut se fier compltement aux Arabes gardiens de la seule merveille du
monde que le temps nous ait conserve.

On m'a donn quatre hommes, pour me guider et me soutenir pendant mon
ascension. Je ne comprenais pas trop d'abord comment il tait possible
de gravir des marches dont la premire seule m'arrivait  la hauteur de
la poitrine. Mais, en un clin d'oeil, deux des Arabes s'taient lancs
sur cette assise gigantesque, et m'avaient saisi chacun un bras. Les
deux autres me poussaient sous les paules, et tous les quatre, 
chaque mouvement de cette manoeuvre chantaient,  l'unisson le verset
arabe termin par ce refrain antique: _leyson!_

Je comptai ainsi deux cent sept marches, et il ne fallut gure plus
d'un quart d'heure pour atteindre la plate-forme. Si l'on s'arrte un
instant pour reprendre haleine, on voit venir devant soi des petites
filles,  peine couvertes d'une chemise de toile bleue, qui, de la
marche suprieure  celle que vous gravissez, tendent,  la hauteur de
votre bouche, des gargoulettes de terre de Thbes, dont l'eau glace
vous rafrachit pour un instant.

Rien n'est plus fantasque que ces jeunes Bdouines grimpant comme
des singes avec leurs petits pieds nus, qui connaissent toutes
les anfractuosits des normes pierres superposes. Arriv  la
plate-forme, on leur donne un bakchis, on les embrasse, puis l'on se
sent soulev par les bras de quatre Arabes qui vous portent en triomphe
aux quatre points de l'horizon. La surface de cette pyramide est de
cent mtres carrs environ. Des blocs irrguliers indiquent qu'elle ne
ne s'est forme que par la destruction d'une pointe, semblable sans
doute  celle de la seconde pyramide, qui s'est conserve intacte
et que l'on admire  peu de distance avec son revtement de granit.
Les trois pyramides de Chops, de Chphren et de Mycrinus, taient
galement pares de cette enveloppe rougetre, qu'on voyait encore au
temps d'Hrodote. Elles ont t dgarnies peu  peu, lorsqu'on a eu
besoin au Caire de construire les palais des califes et des soudans.

La vue est fort belle, comme on peut le penser, du haut de cette plate
forme. Le Nil s'tend  l'orient depuis la pointe du Delta jusqu'au
del de Saccarah, o l'on distingue onze pyramides plus petites que
celles de Gizh. A l'occident, la chane des montagnes libyques se
dveloppe en marquant les ondulations d'un horizon poudreux. La fort
de palmiers qui occupe la place de l'ancienne Memphis, s'tend du ct
du midi comme une ombre verdtre. Le Caire, adoss  la chane aride
du Mokatam, lve ses dmes et ses minarets  l'entre du dsert de
Syrie. Tout cela est trop connu pour prter longtemps  la description.
Mais, en faisant trve  l'admiration et en parcourant des yeux les
pierres de la plate-forme, on y trouve de quoi compenser les excs de
l'enthousiasme. Tous les Anglais qui ont risqu cette ascension ont
naturellement inscrit leurs noms sur les pierres. Des spculateurs ont
eu l'ide de donner leur adresse au public, et un marchand de cirage de
Piccadilly a mme fait graver avec soin sur un bloc entier les mrites
de sa dcouverte garantie par l'_improved patent_ de London. Il est
inutile de dire qu'on rencontre l le _Crdeville voleur_, si pass
de mode aujourd'hui, la charge de Bouginier, et autres excentricits
transplantes par nos artistes voyageurs comme un contraste  la
monotonie des grands souvenirs.




II--LA PLATE-FORME


Je demande pardon au lecteur de l'entretenir d'une chose aussi connue
que les pyramides. Du reste, le peu que je lui en apprends a chapp 
l'observation de la plupart des savants illustres qui, depuis Maillet,
consul de Louis XIV, ont gravi cette chelle hroque, dont le sommet
m'a servi un instant de pidestal.

J'ai peur de devoir admettre que Napolon lui-mme n'a vu les pyramides
que de la plaine. Il n'aurait pas, certes, compromis sa dignit jusqu'
se laisser enlever dans les bras de quatre Arabes, comme un simple
ballot qui passe de mains en mains, et il se sera born  rpondre d'en
bas, par un salut, aux _quarante sicles_ qui, d'aprs son calcul, le
contemplaient  la tte de notre glorieuse anne.

Aprs avoir parcouru des yeux tout le panorama environnant, et lu
attentivement ces inscriptions modernes qui prpareront des tortures
aux savants de l'avenir, je me prparais  redescendre, lorsqu'un
_monsieur_ blond, d'une belle taille, haut en couleur et parfaitement
gant, franchit, comme je l'avais fait peu de temps avant lui, la
dernire marche du quadruple escalier, et m'adressa un salut fort
compass, que je mritais en qualit de premier occupant. Je le pris
pour un gentleman anglais. Quant  lui, il me reconnut pour Franais
tout de suite.

Je me repentis aussitt de l'avoir jug lgrement. Un Anglais ne
m'aurait pas salu, attendu qu'il ne se trouvait sur la plate forme de
la pyramide de Chops personne qui pt nous prsenter l'un  l'autre.

--Monsieur, me dit l'inconnu avec un accent lgrement germanique, je
suis heureux de trouver ici quelqu'un de civilis. Je suis simplement
un officier aux gardes de Sa Majest le roi de Prusse. J'ai obtenu un
cong pour aller rejoindre l'expdition de M. Lepsius, et, comme elle
a pass ici depuis quelques semaines, je suis oblig de me mettre au
courant ... en visitant ce qu'elle a d voir.

Ayant termin ce discours, il me remit sa carte, en m'invitant 
l'aller voir, si jamais je passais  Postdam.

--Mais, ajouta-t-il voyant que je me prparais  redescendre, vous
savez que l'usage est de faire ici une collation. Ces braves gens qui
nous entourent s'attendent  partager nos modestes provisions ... et,
si vous avez apptit, je vous offrirai votre part d'un pt dont un de
mes Arabes s'est charg.

En voyage, on fait vite connaissance, et, en gypte surtout, au sommet
de la grande pyramide, tout Europen devient, pour un autre, un
_Frank_, c'est--dire un compatriote; la carte gographique de notre
petite Europe perd, de si loin, ses nuances tranches.... Je fais
toujours une exception pour les Anglais, qui sjournent dans une le 
part.

La conversation du Prussien me plut beaucoup pendant le repas. Il
avait sur lui des lettres donnant les nouvelles les plus fraches de
l'expdition de M. Lepsius, qui, dans ce moment-l, explorait les
environs du lac Moeris et les cits souterraines de l'ancien labyrinthe.
Les savants berlinois avaient dcouvert des villes entires caches
sous les sables et bties de briques; des Pompi et des Herculanum
souterraines qui n'avaient jamais vu la lumire, et qui remontaient
peut-tre  l'poque des Troglodytes. Je ne pus m'empcher de
reconnatre que c'tait pour les rudits prussiens une noble ambition
que d'avoir voulu marcher sur les traces de notre Institut d'gypte,
dont ils ne pourront, du reste, que complter les admirables travaux.

Le repas sur la pyramide de Chops est, en effet, forc pour les
touristes, comme celui qui se fait d'ordinaire sur le chapiteau de
la colonne de Pompe  Alexandrie. J'tais heureux de rencontrer
un compagnon instruit et aimable qui me l'et rappel. Les petites
Bdouines avaient conserv assez d'eau, dans leurs cruches de terre
poreuse, pour nous permettre de nous rafrachir, et ensuite de faire
des grogs au moyen d'un flacon d'eau-de-vie qu'un des Arabes portait 
la suite du Prussien.

Cependant, le soleil tait devenu trop ardent pour que nous pussions
rester longtemps sur la plate-forme. L'air pur et vivifiant que l'on
respire  cette hauteur, nous avait permis quelque temps de ne point
trop nous en apercevoir.

Il s'agissait de quitter la plate-forme et de pntrer dans la
pyramide, dont l'entre se trouve  un tiers environ de sa hauteur.
On nous fit descendre cent trente marches par un procd inverse 
celui qui nous les avait fait gravir. Deux des quatre Arabes nous
suspendaient par les paules du haut de chaque assise, et nous
livraient aux bras tendus de leurs compagnons. Il y a quelque chose
d'assez dangereux dans cette descente, et plus d'un voyageur s'y est
rompu le crne ou les membres. Cependant, nous arrivmes sans accident
 l'entre de la pyramide.

C'est une sorte de grotte aux parois de marbre,  la vote
triangulaire, surmonte d'une large pierre qui constate, au moyen
d'une inscription franaise, l'ancienne arrive de nos soldats dans ce
monument: c'est la carte de visite de l'arme d'gypte, sculpte sur un
bloc de marbre de seize pieds de largeur. Pendant que je lisais avec
respect, l'officier prussien me fit observer une autre lgende marque
plus bas en hiroglyphes, et, chose trange, tout frachement grave.

--On a eu tort, lui dis-je de nettoyer et de rafrachir cette
inscription....

--Mais vous ne comprenez donc pas? rpondit-il.

--J'ai fait voeu de ne pas comprendre les hiroglyphes.... J'en ai trop
lu d'explications. J'ai commenc par Sanchoniathon; j'ai continu par
l'_Oedipus gyptiacus_ du pre Kircher, et j'ai fini par la grammaire de
Champollion, aprs avoir lu les observations de Warlurtau et du baron
de Pauw. Ce qui m'a dsenchant de ces opinions, c'est une brochure de
l'abb Affre--lequel n'tait pas encore archevque de Paris,--et qui
a prtendu, aprs avoir discut le sens de l'inscription de Rosette,
que les savants de l'Europe s'taient entendus pour une explication
fictive des hiroglyphes, afin de pouvoir tablir dans toute l'Europe
des chaires de langue hiroglyphique rtribuables d'ordinaire par un
traitement de six mille francs.

--Ou de quinze cents thalers, ajouta judicieusement l'officier prussien
...; c'est  peu prs la somme correspondante chez nous. Mais ne
plaisantons pas l-dessus: vous avez la grammaire; nous avons, nous,
l'alphabet, et je vais vous lire cette inscription aussi facilement
qu'un colier lit le grec quand il en connat les lettres, sauf 
hsiter davantage devant le sens des mots.

L'officier savait vraiment le sens de ces hiroglyphes modernes
inscrits d'aprs le systme de la grammaire de Champollion; il se mit 
lire, en suivit  mesure les syllabes sur son carnet et me dit:

--Cela signifie que l'expdition scientifique envoye par le roi de
Prusse et dirige par Lepsius, a visit les pyramides de Gizh, et
espre rsoudre avec le mme bonheur les autres difficults de sa
mission.

Je me repentis aussitt de mon scepticisme hiroglyphique, en pensant
aux fatigues et aux dangers que bravaient ces savants qui exploraient,
 ce moment-l mme, les ruines du Labyrinthe.

Nous avions franchi l'entre de la grotte: une vingtaine d'Arabes
barbus, aux ceintures hrisses de pistolets et de poignards, se
dressrent du sol o ils venaient de faire leur sieste. Un de nos
conducteurs, qui semblait diriger les autres, nous dit:

--Voyez comme ils sont terribles!... Regardez leurs pistolets et leurs
fusils!

--Est-ce qu'ils veulent nous voler?

--Au contraire! Ils sont ici pour vous dfendre, dans le cas o vous
seriez attaqus par les hordes du dsert.

--On disait qu'il n'en existait plus depuis l'administration de
Mohamed-Ali!

--Oh! il y a encore bien des mchantes gens, l-bas, derrire les
montagnes.... Cependant, au moyen d'une _colonnate_, vous obtiendrez
des braves que vous voyez l d'tre dfendus contre toute attaque
extrieure.

L'officier prussien fit l'inspection des armes, et ne parut pas difi
touchant leur puissance destructive. Il ne s'agissait au fond, pour
moi, que de cinq francs cinquante centimes, ou d'un thaler et demi pour
le Prussien. Nous acceptmes le march, en partageant les frais et en
faisant observer que nous n'tions pas dupes de la supposition.

--Il arrive souvent, dit le guide, que des tribus ennemies font
invasion sur ce point, surtout quand elles y souponnent la prsence de
riches trangers.

--Allons, lui dis-je, ceci est proverbial et accept de tous! Je
me rappelai alors que Napolon lui-mme, visitant l'intrieur des
pyramides, en compagnie de la femme d'un de ses colonels, s'tait
expos au pril que supposait le guide. Les Bdouins, survenus 
l'improviste, avaient, dit-on, dissip son escorte et bouch avec de
grosses pierres l'entre de la pyramide, qui n'a gure qu'un mtre et
demi en hauteur et en largeur. Un escadron de chasseurs survenu par
hasard le tira du danger.

Il est certain que la chose n'est pas impossible et que ce serait une
triste situation que de se voir pris et enferm dans l'intrieur de la
grande pyramide. La _colonnate_ (piastre d'Espagne) donne aux gardiens
nous assurait du moins qu'en conscience ils ne pourraient nous faire
cette trop facile plaisanterie.

Mais quelle apparence que ces braves gens y eussent song mme un
instant? L'activit de leurs prparatifs, huit torches allumes en un
clin d'oeil, l'attention charmante de nous faire prcder de nouveau
par les petites filles _hydrophores_ dont j'ai parl, tout cela, sans
doute, tait bien rassurant.

Il s'agissait de courber la tte et le dos, et de poser les pieds
adroitement sur deux rainures de marbre qui rgnent des deux cts
de cette descente. Entre les deux rainures, il y a une sorte d'abme
aussi large que l'cartement des jambes, et o il s'agit de ne point se
laisser tomber. On avance donc pas  pas, jetant les pieds de son mieux
 droite et  gauche, soutenu un peu, il est vrai, par les mains des
porteurs de torches, et l'on descend ainsi, toujours courb en deux,
pendant environ cent cinquante pas.

A partir de l, le danger de tomber dans l'norme fissure qu'on se
voyait entre les pieds cesse tout  coup et se trouve remplac par
l'inconvnient de passer  plat ventre sous une vote obstrue en
partie par les sables et les cendres. Les Arabes ne nettoient ce
passage que moyennant une autre _colonnate_, accorde d'ordinaire par
les gens riches et corpulents.

Quand on a ramp quelque temps sous cette vote basse, en s'aidant des
mains et des genoux, on se relve,  l'entre d'une nouvelle galerie,
qui n'est gure plus haute que la prcdente. Au bout de deux cents
pas que l'on fait encore en montant, on trouve une sorte de carrefour
dont le centre est un vaste puits profond et sombre, autour duquel il
faut tourner pour gagner l'escalier qui conduit  la chambre du Roi.

En arrivant l, les Arabes tirent des coups de pistolet et allument
des feux de branchages pour effrayer,  ce qu'ils disent, les
chauves-souris et les serpents.--Les serpents se garderaient bien
d'habiter des demeures si recules. Quant aux chauves-souris, elles
existent, et se font reconnatre en poussant des cris et en voltigeant
autour des feux. La salle o l'on est, vote en dos d'ne, a dix-sept
pieds de longueur et seize de largeur. Il est difficile de comprendre
que ce peu d'espace, destin, soit  des tombeaux, soit  quelque
chapelle ou temple, se trouve tre la principale retraite mnage dans
l'immense ruine de pierre qui l'entoure.

Deux ou trois autres chambres pareilles ont t dcouvertes depuis.
Leurs murs de granit sont noircis par la fume des torches. On ne voit
dans tout cela aucune trace de tombeaux,--sauf une cuve de porphyre
de huit pieds de longueur qui pourrait bien avoir servi  enfermer
les restes d'un pharaon. Cependant, la tradition des fouilles les
plus anciennes ne signale, dans les pyramides, que la dcouverte des
ossements d'un boeuf.

Ce qui tonne le voyageur, au milieu de ces demeures funbres, c'est
que l'on n'y respire qu'un air chaud et imprgn d'odeurs bitumineuses.
Du reste, on ne voit rien que des galeries et des murs;--pas
d'hiroglyphes ni de sculptures;--des parois enfumes, des votes et
des dcombres.

Nous tions revenus  l'entre, fort dsenchants de ce voyage pnible,
et nous nous demandions ce que pouvait reprsenter cet immense btiment.

--Il est vident, me dit l'officier prussien, que ce ne sont point
l des tombeaux. O tait la ncessit de btir d'aussi normes
constructions pour prserver peut-tre un cercueil de roi. Il est
vident qu'une telle masse de pierres, apportes de la haute gypte,
n'a pu tre runie et mise en oeuvre pendant la vie d'un seul homme.
Que signifierait, ensuite, pour un souverain, ce dsir d'tre mis 
part dans un tombeau de sept cents pieds de hauteur,--quand nous voyons
presque toutes les dynasties des rois gyptiens classes modestement
dans des hypoges et dans des temples souterrains?

Il vaut mieux nous en rapporter  l'opinion des anciens Grecs, qui,
plus rapprochs que nous des prtres et des institutions de l'gypte,
n'ont vu dans les pyramides que des monuments religieux consacrs aux
initiations.

En revenant de notre exploration, assez peu satisfaisante, nous
dmes nous reposer  l'entre de la grotte de marbre;--et nous nous
demandions ce que pouvait signifier cette galerie bizarre que nous
venions de remonter, avec ces deux rails de marbre spars par un
abme, aboutissant plus loin  un carrefour au milieu duquel se trouve
le puits mystrieux, dont nous n'avions pu voir le fond.

L'officier prussien, en consultant ses souvenirs, me soumit une
explication assez logique de la destination d'un tel monument. Nul
n'est plus fort qu'un Allemand sur les mystres de l'antiquit. Voici,
selon sa version,  quoi servait la galerie basse orne de rails
que nous avions descendue et remonte si pniblement: on asseyait
dans un chariot l'homme qui se prsentait pour subir les preuves de
l'initiation; le chariot descendait par la forte inclinaison du chemin.
Arriv au centre de la pyramide, l'initi tait reu par des prtres
infrieurs qui lui montraient le puits en l'engageant  s'y prcipiter.

Le nophyte hsitait naturellement, ce qui tait regard comme une
marque de prudence. Alors, on lui apportait une sorte de casque
surmont d'une lampe allume; et, muni de cet appareil, il devait
descendre avec prcaution dans le puits, o il rencontrait  et l des
branches de fer sur lesquelles il pouvait poser les pieds.

L'initi descendait longtemps, clair quelque peu par la lampe qu'il
portait sur la tte; puis,  cent pieds environ de profondeur, il
rencontrait l'entre d'une galerie ferme par une grille, qui s'ouvrait
aussitt devant lui. Trois hommes paraissaient aussitt, portant des
masques de bronze  l'imitation de la face d'Anubis, le dieu chien. Il
fallait ne point s'effrayer de leurs menaces et marcher en avant en les
jetant  terre. On faisait ensuite une lieue environ, et l'on arrivait
dans un espace considrable qui produisait l'effet d'une fort sombre
et touffue.

Ds que l'on mettait le pied dans l'alle principale, tout s'illuminait
 l'instant, et produisait l'effet d'un vaste incendie. Mais ce
n'tait rien que des pices d'artifice et des substances bitumineuses
entrelaces dans des rameaux de fer. Le nophyte devait traverser la
fort, au prix de quelques brlures, et y parvenait gnralement.

Au del se trouvait une rivire qu'il fallait traverser  la nage. A
peine en avait-il atteint le milieu, qu'une immense agitation des eaux,
dtermine par le mouvement de deux roues gigantesques, l'arrtait et
le repoussait. Au moment o ses forces allaient s'puiser, il voyait
paratre devant lui une chelle de fer qui semblait devoir le tirer du
danger de prir dans l'eau. Ceci tait la troisime preuve. A mesure
que l'initi posait un pied sur chaque chelon, celui qu'il venait de
quitter se dtachait et tombait dans le fleuve. Cette situation pnible
se compliquait d'un vent pouvantable qui faisait trembler l'chelle et
le patient  la fois. Au moment o il allait perdre toutes ses forces,
il devait avoir la prsence d'esprit de saisir deux anneaux d'acier
qui descendaient vers lui et auxquels il lui fallait rester suspendu
par les bras jusqu' ce qu'il vt s'ouvrir une porte,  laquelle il
arrivait par un effort violent.

C'tait la fin des quatre preuves lmentaires. L'initi arrivait
alors dans le temple, tournait autour de la statue d'Isis, et se voyait
reu et flicit par les prtres.




III--LES PREUVES


Voil avec quels souvenirs nous cherchions  repeupler cette solitude
imposante. Entours des Arabes qui s'taient remis  dormir, en
attendant, pour quitter la grotte de marbre, que la brise du soir et
rafrachi l'air, nous ajoutions les hypothses les plus diverses aux
faits rellement constats par la tradition antique. Ces bizarres
crmonies des initiations tant de fois dcrites par les auteurs
grecs, qui ont pu encore les voir s'accomplir, prenaient pour nous un
grand intrt, les rcits se trouvant parfaitement en rapport avec la
disposition des lieux.

--Qu'il serait beau, dis-je  l'Allemand, d'excuter et de reprsenter
ici _la Flte enchante_, de Mozart! Comment un homme riche n'a-t-il
pas eu la fantaisie de se donner un tel spectacle? Avec fort peu
d'argent, on arriverait  dblayer tous ces conduits, et il suffirait
ensuite d'amener en costumes exacts toute la troupe italienne du
thtre du Caire. Imaginez-vous la voix tonnante de Zarastro rsonnant
du fond de la salle des pharaons, ou la _Reine de la nuit_ apparaissant
sur le seuil de la chambre dite de la Reine et lanant  la vote
sombre ses trilles blouissants. Figurez-vous les sons de la flte
magique  travers ces longs corridors, et les grimaces et l'effroi de
_Papayeno_, forc, sur les pas de l'initi son matre, d'affronter le
triple Anubis, puis la fort incendie, puis ce sombre canal agit par
des roues de fer, puis encore cette chelle trange dont chaque marche
se dtache  mesure qu'on monte et fait retentir l'eau d'un clapotement
sinistre....

--Il serait difficile, dit l'officier, d'excuter tout cela dans
l'intrieur mme des pyramides.... Nous avons dit que l'initi
suivait,  partir du puits, une galerie d'environ une lieue. Cette
voie souterraine le conduisait jusqu' un temple situ aux portes de
Memphis, dont vous avez vu l'emplacement du haut de la plate-forme.
Lorsque, ses preuves termines, il revoyait la lumire du jour, la
statue d'Isis restait encore voile pour lui: c'est qu'il lui fallait
subir une dernire preuve toute morale, dont rien ne l'avertissait et
dont le but lui restait cach. Les prtres l'avaient port en triomphe,
comme devenu l'un d'entre eux; les choeurs et les instruments avaient
clbr sa victoire. Il lui fallait encore se purifier par un jene de
quarante et un jours, avant de pouvoir contempler la grande desse,
veuve d'Osiris[1]. Ce jene cessait chaque jour au coucher du soleil,
o on lui permettait de rparer ses forces avec quelques onces de pain
et une coupe d'eau du Nil. Pendant cette longue pnitence, l'initi
pouvait converser,  de certaines heures, avec les prtres et les
prtresses, dont toute la vie s'coulait dans les cits souterraines.
Il avait le droit de questionner chacun et d'observer les moeurs de
ce peuple mystique qui avait renonc an monde extrieur, et dont le
nombre immense pouvanta Smiramis la Victorieuse, lorsqu'en faisant
jeter les fondations de la Babylone d'gypte (le vieux Caire), elle vit
s'effondrer les votes d'une de ces ncropoles habites par des vivants.

--Et aprs les quarante et un jours, que devenait l'initi?

--Il avait encore  subir dix-huit jours de retraite o il devait
garder un silence complet. Il lui tait permis seulement de lire et
d'crire. Ensuite on lui faisait subir un examen o toutes les actions
de sa vie taient analyses et critiques. Cela durait encore douze
jours; puis on le faisait coucher neuf jours encore derrire la statue
d'Isis, aprs avoir suppli la desse de lui apparatre dans ses songes
et de lui inspirer la sagesse. Enfin, au bout de trois mois environ,
les preuves taient termines. L'aspiration du nophyte vers la
Divinit, aide des lectures, des instructions et du jene, l'amenait
 un tel degr d'enthousiasme, qu'il tait digne enfin de voir tomber
devant lui les voiles sacrs de la desse. L, son tonnement tait au
comble en voyant s'animer cette froide statue dont les traits avaient
pris tout  coup la ressemblance de la femme qu'il aimait le plus ou
de l'idal qu'il s'tait form de la beaut la plus parfaite.

Au moment o il tendait les bras pour la saisir, elle s'vanouissait
dans un nuage de parfums. Les prtres entraient en grande pompe et
l'initi tait proclam pareil aux dieux. Prenant place ensuite au
banquet des Sages, il lui tait permis de goter aux mets les plus
dlicats et de s'enivrer de l'ambroisie terrestre, qui ne manquait pas
 ces ftes. Un seul regret lui tait rest, c'tait de n'avoir admir
qu'un instant la divine apparition qui avait daign lui sourire.... Ses
rves allaient la lui rendre. Un long sommeil, d sans doute au suc du
lotus exprim dans sa coupe pendant le festin, permettait aux prtres
de le transporter  quelques lieues de Memphis, au bord du lac clbre
qui porte encore le nom de Karoun (Caron). Une cange le recevait,
toujours endormi, et le transportait dans cette province du Fayoum,
oasis dlicieuse, qui, aujourd'hui encore, est le pays des roses. Il
existait l une valle profonde, entoure de montagnes en partie, en
partie aussi spare du reste du pays par des abmes creuss de main
d'homme, o les prtres avaient su runir les richesses disperses de
la nature entire. Les arbres de l'Inde et de l'Ymen y mariaient leurs
feuillages touffus et leurs fleurs tranges aux plus riches vgtations
de la terre d'gypte.

Des animaux apprivoiss donnaient de la vie  cette merveilleuse
dcoration, et l'initi, dpos l tout endormi sur le gazon, se
trouvait  son rveil dans un monde qui semblait la perfection mme de
la nature cre. Il se levait, respirant l'air pur du matin, renaissant
aux feux du soleil qu'il n'avait pas vus depuis longtemps; il coutait
le chant cadenc des oiseaux, admirait les fleurs embaumes, la surface
calme des eaux bordes de papyrus et constelles de lotus rouges, o
le flamant rose et l'ibis traaient leurs courbes gracieuses. Mais
quelque chose manquait encore pour animer la solitude. Une femme, une
vierge innocente, si jeune, qu'elle semblait elle-mme sortir d'un rve
matinal et pur, si belle, qu'en la regardant de plus prs on pouvait
reconnatre en elle les traits admirables d'Isis entrevus  travers un
nuage: telle tait la crature divine qui devenait la compagne et la
rcompense de l'initi triomphant.

Ici, je crus devoir interrompre le rcit imag du savant Berlinois:

--Il me semble, lui dis-je, que vous me racontez l l'histoire d'Adam
et d've.

--A peu prs, rpondit-il.

En effet, la dernire preuve, si charmante, mais si imprvue, de
l'initiation gyptienne tait la mme que Mose a raconte au chapitre
de la Gense. Dans ce jardin merveilleux existait un certain arbre dont
les fruits taient dfendus au nophyte admis dans le paradis. Il est
tellement certain que cette dernire victoire sur soi-mme tait la
clause de l'initiation, qu'on a trouv dans la haute gypte des bas
reliefs de quatre mille ans, reprsentant un homme et une femme, sous
un arbre[2], dont cette dernire offre le fruit  son compagnon de
solitude. Autour de l'arbre est enlac un serpent, reprsentation de
Typhon, le dieu du mal. En effet, il arrivait gnralement que l'initi
qui avait vaincu tous les prils matriels se laissait prendre  cette
sduction, dont le dnoment tait son exclusion du paradis terrestre.
Sa punition devait tre alors d'errer dans le monde, et de rpandre
chez les nations trangres les instructions qu'il avait reues des
prtres.

S'il rsistait, au contraire, ce qui tait bien rare,  la dernire
tentation, il devenait l'gal d'un roi. On le promenait en triomphe
dans les rues de Memphis, et sa personne tait sacre.

C'est pour avoir manqu cette preuve que Mose fut priv des honneurs
qu'il attendait. Bless de ce rsultat, il se mit en guerre ouverte
avec les prtres gyptiens, lutta contre eux de science et de prodiges,
et finit par dlivrer son peuple au moyen d'un complot dont on sait le
rsultat. Le Prussien qui me racontait tout cela tait videmment un
fils de Voltaire.... Cet homme en tait encore au scepticisme religieux
de Frdric II. Je ne pus m'empcher de lui en faire l'observation.

--Vous vous trompez, me dit-il: nous autres protestants, nous analysons
tout; mais nous n'en sommes pas moins religieux. S'il parat dmontr
que l'ide du paradis terrestre, de la pomme et du serpent, a t
connue des anciens gyptiens, cela ne prouve nullement que la tradition
n'en soit pas divine. Je suis mme dispos  croire que cette dernire
preuve des mystres n'tait qu'une reprsentation mystique de la scne
qui a d se passer aux premiers jours du monde. Que Mose ait appris
cela des gyptiens dpositaires de la sagesse primitive, ou qu'il
se soit servi, en crivant la _Gense_, des impressions qu'il avait
lui-mme connues, cela n'infirme pas la vrit premire. Triptolme,
Orphe et Pythagore subirent aussi les mmes preuves. L'un a fond
les mystres d'leusis, l'autre ceux des Cabires de Samothrace, le
troisime les associations mystiques du Liban.

Orphe eut encore moins de succs que Mose; il manqua la quatrime
preuve, dans laquelle il fallait avoir la prsence d'esprit de saisir
les anneaux suspendus au-dessus de soi, quand les chelons de fer
commenaient  manquer sous les pieds.... Il retomba dans le canal,
d'o on le tira avec peine, et, au lieu de parvenir au temple, il
lui fallut retourner en arrire et remonter jusqu' la sortie des
pyramides. Pendant l'preuve, sa femme lui avait t enleve par un de
ces accidents naturels dont les prtres craient aisment l'apparence.
Il obtint, grce  son talent et  sa renomme, de recommencer les
preuves, et les manqua une seconde fois. C'est ainsi qu'Eurydice fut
perdue  jamais pour lui, et qu'il se vit rduit  la pleurer dans
l'exil.

--Avec ce systme, dis-je, il est possible d'expliquer matriellement
toutes les religions. Mais qu'y gagnerons-nous?

--Rien. Nous venons seulement de passer deux heures en causant
d'origines et d'histoire. Maintenant, le soir vient; regagnons la
plaine et allons visiter le sphinx de Gizh.

Le sphinx a t trop souvent dcrit pour que je parle ici d'autre chose
que de l'admirable conservation de sa figure--haute de dix-huit pieds.
Il est vident que ce rocher de granit fut sculpt dans une poque
o l'art tait trs-avanc. Son nez bris lui donne de loin un air
d'thiopien; mais le reste du visage appartient  quelqu'une des races
les plus belles de l'Asie.--Nous nous contentmes d'admirer ensuite les
deux autres pyramides, qui ont conserv une partie de leur revtement.
La seconde a t ouverte; mais on y a trouv seulement deux on trois
tables pareilles  celles que nous avions visites dans la premire;
la troisime, la plus petite, que les Arabes appellent la pyramide
_la Fille_,--en souvenir sans doute de la courtisane Rhodope, qu'on
suppose l'avoir fait btir,--est vierge de toute exploration. Autour du
plateau sablonneux des trois pyramides, sont des restes de temples et
d'hypoges. Quelques sarcophages briss gisent  et l, ainsi qu'une
multitude de figurines en pte verte, parmi lesquelles on en rencontre
rarement d'entires. Les Arabes voulaient nous en vendre quelques-unes;
mais il nous parut probable qu'ils ne les avaient pas ramasses sur le
lieu mme. Il doit en exister des fabriques au Caire, comme pour les
vases trusques que l'on vend  Naples.

Nous passmes la nuit dans une _locanda_ italienne, situe prs
de l, et, le lendemain, ou nous conduisit sur l'emplacement de
Memphis, situ  prs de deux lieues vers le midi. Les ruines y sont
mconnaissables; et, d'ailleurs, le tout est recouvert par une fort
de palmiers, au milieu de laquelle on rencontre l'immense statue de
Ssostris, haute de soixante pieds, mais couche  plat ventre dans
le sable. Parlerai-je encore de Saccarah, o l'on arrive ensuite; de
ses pyramides, plus petites que celles de Gizh, parmi lesquelles on
distingue la grande pyramide de briques construite par les Hbreux?
Un spectacle plus curieux est l'intrieur des tombeaux d'animaux
qui se rencontrent dans la plaine on grand nombre. Il y en a pour
les chats, pour les crocodiles et pour les ibis. On y pntre fort
difficilement, en respirant la cendre et la poussire, ou se tranant
parfois dans des conduits o l'on ne peut passer qu' genoux. Puis on
se trouve au milieu de vastes souterrains o sont entasss par millions
et symtriquement rangs tous ces animaux que les bons gyptiens se
donnaient la peine d'embaumer et d'ensevelir ainsi que des hommes.
Chaque momie de chat est entortille de plusieurs aunes de bandelettes,
sur lesquelles, d'un bout  l'autre, sont inscrites, en hiroglyphes,
probablement la vie et les vertus de l'animal[3]. Il en est de mme
des crocodiles.... Quant aux ibis, leurs restes sont enferms dans
des vases en terre de Thbes, rangs galement sur une tendue
incalculable, comme des pots de confitures dans une office de campagne.

Je pus remplir facilement la commission que m'avait donne le consul;
puis je me sparai de l'officier prussien, qui continuait sa route vers
la haute gypte, et je revins au Caire, en descendant le Nil dans une
cange.

Je me htai d'aller porter au consulat l'ibis obtenu au prix de tant
de fatigues; mais on m'apprit que, pendant les trois jours consacrs 
mon exploration, notre pauvre consul avait senti s'aggraver son mal et
s'tait embarqu pour Alexandrie.

J'ai appris depuis qu'il tait mort en Espagne.


[1] Lactance, Meursius, le pre Laffitteau, l'abb Terrasson, etc.

[2] Voir l'_Histoire des Religions de_ l'abb Banier, et les _Dieux de
Mose_ de M. Lacour.

[3] Lorsque l'arme d'gypte visita les spulcres de Saccarah, elle
s'tonna surtout de la quantit de chats que plusieurs d'entre eux
contenaient. Quelques soldats eurent l'ide de mettre le feu dans
un de ces souterrains pour en connatre la profondeur. Les momies
des chats, imprgnes de bitume, brlrent pendant huit jours, puis
le feu s'touffa de lui-mme. Lorsque l'on crut la fume dissipe,
on redescendit dans le souterrain. Au del de l'espace immense que
le feu avait dcouvert, au del des matires charbonnes qu'il
fallait extraire, on trouva encore de nouvelles ranges de chats, qui
semblaient dfier la destruction d'arriver au bout de son oeuvre.




IV--DPART


Je quitte avec regret cette vieille cit du Caire, o j'ai retrouv les
dernires traces du gnie arabe, et qui n'a pas menti aux ides que je
m'en tais formes d'aprs les rcits et les traditions de l'Orient.
Je l'avais vue tant de fois dans les rves de la jeunesse, qu'il me
semblait y avoir sjourn dans je ne sais quel temps; je reconstruisais
mon Caire d'autrefois au milieu des quartiers dserts ou des mosques
croulantes! Il me semblait que j'imprimais les pieds dans la trace de
mes pas anciens; j'allais, je me disais: En dtournant ce mur, en
passant cette porte, je verrai telle chose!... et la chose tait l,
ruine mais relle.

N'y pensons plus. Ce Caire-l gt sous la cendre et la poussire;
l'esprit et les progrs modernes en ont triomph comme la mort. Encore
quelques mois, des rues europennes auront coup  angles droits la
vieille ville poudreuse et muette qui croule en paix sur les pauvres
fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accrot, c'est le
quartier des Francs, la ville des Italiens, des Provenaux et des
Maltais, l'entrept futur de l'Inde anglaise. L'Orient d'autrefois
achve d'user ses vieux costumes, ses vieux palais, ses vieilles
moeurs, mais il est dans son dernier jour; il peut dire comme un de
ses sultans: Le sort a dcoch sa flche: c'est fait de moi, je suis
pass! Ce que le dsert protge encore, en l'enfouissant peu  peu
dans ses sables, c'est, hors des murs du Caire, la ville des tombeaux,
la valle des califes, qui semble, comme Herculanum, avoir abrit des
gnrations disparues, et dont les palais, les arcades et les colonnes,
les marbres prcieux, les intrieurs peints et dors, les enceintes,
les dmes et les minarets, multiplis avec folie, n'ont jamais servi
qu' recouvrir des cercueils. Ce culte de la mort est un trait ternel
du caractre de l'gypte; il sert du moins  protger et  transmettre
au monde l'blouissante histoire de son pass.




V LA CANGE




I--PRPARATIFS DE NAVIGATION


La cange qui m'emportait vers Damiette contenait tout le mnage que
j'avais amass au Caire pendant huit mois de sjour, savoir: l'esclave
au teint dor vendue par Abd-el-Krim; le coffre vert qui renfermait
les effets que ce dernier lui avait laisss; un autre coffre garni
de ceux que j'y avais ajouts moi-mme; un autre encore contenant
mes habits de Franc, dernier _en cas_ de mauvaise fortune, comme ce
vtement de ptre qu'un empereur avait conserv pour se rappeler sa
condition premire; puis tous les ustensiles et objets mobiliers
dont il avait fallu garnir mon domicile du quartier cophte, lesquels
consistaient en gargoulettes et bardaques propres  rafrachir l'eau,
pipes et narghils, matelas de coton et cages (_cafas_) en btons
de palmier servant tour  tour de divan, de lit et de table, et qui
avaient de plus pour le voyage l'avantage de pouvoir contenir les
volatiles divers de la basse-cour et du colombier.

Avant de partir, j'tais all prendre cong de madame Bonhomme, cette
blonde et charmante providence du voyageur.

--Hlas! disais-je, je ne verrai plus de longtemps que des visages de
couleur; je vais braver la peste qui rgne dans le delta d'gypte, les
orages du golfe de Syrie qu'il faudra traverser sur de frles barques;
sa vue sera pour moi le dernier sourire de la patrie!

Madame Bonhomme appartient  ce type de beaut blonde du Midi que Gozzi
clbrait dans les Vnitiennes, que Ptrarque a chant  l'honneur
des femmes de notre Provence. Il semble que ces gracieuses anomalies
doivent au voisinage des pays alpins _l'or crespel_ de leurs cheveux,
et que leur oeil noir se soit embras seul aux ardeurs des grves de
la Mditerrane. La carnation, fine et claire comme le satin ros des
Flamandes, se colore, aux places que le soleil a touches, d'une vague
teinte ambre qui fait penser aux treilles d'automne, o le raisin
blanc se voile  demi sous les pampres vermeils. O figures aimes
de Titien et de Giorgione, est-ce aux bords du Nil que vous deviez
me laisser un regret et un souvenir? Cependant j'avais prs de moi
une autre femme aux cheveux noirs comme l'bne, au masque ferme qui
semblait taill dans le marbre portor, beaut svre et grave comme
les idoles de l'antique Asie, et dont la grce mme,  la fois servile
et sauvage, rappelait parfois, si l'on peut unir ces deux mots, la
srieuse gaiet de l'animal captif.

Madame Bonhomme m'avait conduit dans son magasin, encombr d'articles
de voyage, et je l'coutais, en l'admirant, dtailler les mrites de
tous ces charmants ustensiles qui, pour les Anglais, reproduisent
au besoin, dans le dsert, tout le confort de la vie fashionable.
Elle m'expliquait avec son lger accent provenal comment on pouvait
tablir, au pied d'un palmier ou d'un oblisque, des appartements
complets de matres et de domestiques, avec mobilier et cuisine, le
tout transport  dos de chameau; donner des dners europens o
rien ne manque, ni les ragots, ni les primeurs, grce aux boites de
conserves qui, il faut l'avouer, sont souvent de grande ressource.

--Hlas! lui dis-je, je suis devenu tout  fait un Bdaou (Arabe
nomade); je mange trs-bien du dourah cuit sur une plaque de tle, des
dattes fricasses dans le beurre, de la pte d'abricot, des sauterelles
fumes ...; et je sais un moyen d'obtenir une poule bouillie dans le
dsert, sans mme se donner le soin de la plumer.

--J'ignorais ce raffinement, dit madame Bonhomme.

--Voici, rpondis-je, la recette qui m'a t donne par un rengat
trs-industrieux, lequel l'a vu pratiquer dans l'Hedjaz. On prend une
poule....

--Il faut une poule? dit madame Bonhomme.

--Absolument comme un livre pour le civet.

--Et ensuite?

--Ensuite on allume du feu entre deux pierres; on se procure de
l'eau....

--Voil dj bien des choses!

--La nature les fournit. On n'aurait mme que de l'eau de mer, ce
serait la mme chose, et cela pargnerait le sel.

--Et dans quoi mettrez-vous la poule?

--Ah! voil le plus ingnieux. Nous versons de l'eau dans le sable fin
du dsert ..., autre ingrdient donn par la nature. Cela produit une
argile fine et propre, extrmement utile  la prparation.

--Vous mangeriez une poule bouillie dans du sable?

--Je rclame une dernire minute d'attention. Nous formons une boule
paisse de cette argile en ayant soin d'y insrer cette mme volaille
ou toute autre.

--Ceci devient intressant.

--Nous mettons la boule de terre sur le feu, et nous la retournons de
temps en temps. Quand la crote s'est suffisamment durcie et a pris
partout une bonne couleur, il faut la retirer du feu: la volaille est
cuite.

--Et c'est tout?

--Pas encore: on casse la boule passe  l'tat de terre cuite, et les
plumes de l'oiseau, prises dans l'argile, se dtachent  mesure qu'on
le dbarrasse des fragments de cette marmite improvise.

--Mais c'est un rgal de sauvage!

--Non, c'est de la poule  l'tuve simplement.

Madame Bonhomme vit bien qu'il n'y avait rien  faire avec un voyageur
si consomm; elle remit en place toutes les cuisines de fer-blanc et
les tentes, coussins ou lits de caoutchouc estampills de l'_improved
patent_ anglaise.

--Cependant, lui dis-je, je voudrais bien trouver chez vous quelque
chose qui me soit utile.

--Tenez, dit madame Bonhomme, je suis sre que vous avez oubli
d'acheter un drapeau. Il vous faut un drapeau.

--Mais je ne pars pas pour la guerre!

--Vous allez descendre le Nil.... Vous avez besoin d'un pavillon
tricolore  l'arrire de votre barque, pour vous faire respecter des
fellahs.

Et elle me montrait, le long des murs du magasin, une srie de
pavillons de toutes les marines.

Je tirais dj vers moi la hampe  pointe dore d'o se droulaient nos
couleurs, lorsque madame Bonhomme m'arrta le bras.

--Vous pouvez choisir; on n'est pas oblig d'indiquer sa nation. Tous
_ces messieurs_ prennent ordinairement un pavillon anglais; de cette
manire, on a plus de scurit.

--Oh! madame, lui dis-je, je ne suis pas de ces messieurs-l.

--Je l'avais bien pens, me dit-elle avec un sourire.

J'aime  croire que ce ne seraient pas des gens du monde de Paris qui
promneraient les couleurs anglaises sur ce vieux Nil, o s'est reflt
le drapeau de la Rpublique. Les lgitimistes en plerinage vers
Jrusalem choisissent, il est vrai, le pavillon de Sardaigne. Cela, par
exemple, n'a pas d'inconvnient.




II--UNE FTE DE FAMILLE


Nous partons du port de Boulaq; le palais d'un bey mamelouk, devenu
aujourd'hui l'cole polytechnique, la mosque blanche qui l'avoisine,
les talages des potiers qui exposent sur la grve ces bardaques de
terre poreuse fabriques  Thbes qu'apporte la navigation du haut Nil,
les chantiers de construction qui bordent encore assez loin la rive
droite du fleuve, tout cela disparat en quelques minutes. Nous courons
une borde vers une le d'alluvion situe entre oulaq et Embabeh, dont
la rive sablonneuse reoit bientt le choc de notre proue; les deux
voiles latines de la cange frissonnent sans prendre le vent.

--_Battal! Battal!_ s'crie le res.

C'est--dire: Mauvais! mauvais!

Il s'agissait probablement du vent. En effet, la vague rougetre,
frise par un souffle contraire, nous jetait au visage son cume, et le
remous prenait des teintes ardoises en peignant les reflets du ciel.

Les hommes descendent  terre pour dgager la cange et la retourner.
Alors commence un de ces chants dont les matelots gyptiens
accompagnent toutes leurs manoeuvres et qui ont invariablement pour
refrain _leyson_! Pendant que cinq ou six gaillards, dpouills en un
instant de leur tunique bleue et qui semblent des statues de bronze
florentin, s'vertuent  ce travail, les jambes plonges dans la vase,
le res, assis comme un pacha sur l'avant, fume son narghil d'un air
indiffrent. Un quart d'heure aprs, nous revenons vers Boulaq,  demi
penchs sur la lame avec la pointe des vergues trempant dans l'eau.

Nous avions gagn  peine deux cents pas sur le cours du fleuve: il
fallut retourner la barque, prise cette fois dans les roseaux, pour
aller toucher de nouveau  l'le de sable.

--_Battal! Battal!_ disait toujours le res de temps en temps.

Je reconnaissais  ma droite les jardins des villas riantes qui
bordent l'alle de Choubrah; les sycomores monstrueux qui la forment
retentissaient de l'aigre caquetage des corneilles, qu'entrecoupaient
parfois le cri sinistre des milans.

Du reste, aucun lotus, aucun ibis, pas un trait de la couleur locale
d'autrefois; seulement,  et l, de grands buffles plongs dans l'eau
et des coqs de pharaon, sorte de petits faisans aux plumes dores,
voltigeant au-dessus des bois d'orangers et de bananiers des jardins.

J'oubliais l'oblisque d'Hliopolis, qui marque de son doigt de pierre
la limite voisine du dsert de Syrie et que je regrettais de n'avoir
encore vu que de loin. Ce monument ne devait pas quitter notre horizon
de la journe, car la navigation de la cange continuait  s'oprer en
zigzag.

Le soir tait venu, le disque du soleil descendait derrire la ligne
peu mouvemente des montagnes libyques, et tout  coup la nature
passait de l'ombre violette du crpuscule  l'obscurit bleutre de
la nuit. J'aperus de loin les lumires d'un caf, nageant dans leurs
flaques d'huile transparente; l'accord strident du _naz_ et du _rebab_
accompagnait cette mlodie gyptienne si connue: _Ya tejly! (O nuits!)_

D'autres voix formaient les _rpons_ du premier vers: O nuits de
joie! On chantait le bonheur des amis qui se ressemblent, l'amour et
le dsir, flammes divines, manations radieuses de la _clart pure_ qui
n'est qu'au ciel; on invoquait _Ahmad_, l'lu, chef des aptres, et des
voix d'enfants reprenaient en choeur l'antistrophe de cette dlicieuse
et sensuelle effusion qui appelle la bndiction du Seigneur sur les
joies nocturnes de la terre.

Je vis bien qu'il s'agissait d'une solennit de famille. L'trange
gloussement des femmes fellahs succdait au choeur des enfants, et cela
pouvait clbrer une mort aussi bien qu'un mariage; car, dans toutes
les crmonies des gyptiens, on reconnat ce mlange d'une joie
plaintive ou d'une plainte entrecoupe de transports joyeux qui dj,
dans le monde ancien, prsidaient  tous les actes de leur vie.

Le res avait fait amarrer notre barque  un pieu plant dans le sable,
et se prparait  descendre. Je lui demandai si nous ne faisions que
nous arrter dans le village qui tait devant nous; il rpondit que
nous devions y passer la nuit et y rester mme le lendemain jusqu'
trois heures, moment o se lve le vent du sud-ouest (nous tions 
l'poque des moussons).

--J'avais cru, lui dis-je, qu'on ferait marcher la barque  la corde
quand le vent ne serait pas bon.

--Ceci n'est pas, rpondit-il, sur notre trait.

En effet, avant de partir, nous avions fait un crit devant le cadi;
mais ces gens y avaient mis videmment tout ce qu'ils avaient voulu.
Du reste, je ne suis jamais press d'arriver, et cette circonstance,
qui aurait fait bondir d'indignation un voyageur anglais, me
fournissait seulement l'occasion de mieux tudier l'antique branche, si
peu fraye, par o le Nil descend du Caire  Damiette.

Le res, qui s'attendait  des rclamations violentes, admira ma
srnit. Le halage des barques est relativement assez coteux;
car, outre un nombre plus grand de matelots sur la barque, il exige
l'assistance de quelques hommes de relais chelonns de village en
village.

Une cange contient deux chambres, lgamment peintes et dores 
l'intrieur, avec des fentres grilles donnant sur le fleuve, et
encadrant agrablement le double paysage des rives; des corbeilles de
fleurs, des arabesques compliques dcorent les panneaux; deux coffres
de bois bordent chaque chambre, et permettent, le jour, de s'asseoir
les jambes croises, la nuit, de s'tendre sur des nattes ou sur des
coussins. Ordinairement, la premire chambre sert de divan, la seconde
de harem. Le tout se ferme et se cadenasse hermtiquement, sauf le
privilge des rats du Nil, dont il faut, quoi qu'on fasse, accepter la
socit. Les moustiques et autres insectes sont des compagnons moins
agrables encore; mais on vite la nuit leurs baisers perfides au moyen
de vastes chemises dont on noue l'ouverture aprs y tre entr comme
dans un sac, et qui entourent la tte d'un double voile de gaze sous
lequel on respire parfaitement.

Il semblait que nous dussions passer la nuit sur la barque, et je m'y
prparais dj, lorsque le res, qui tait descendu  terre, vint me
trouver avec crmonie et m'invita  l'accompagner. J'avais quelque
scrupule  laisser l'esclave dans la cabine; mais il me dit lui-mme
qu'il valait mieux l'emmener avec nous.




III--LE MUTAHIR


En descendant sur la berge, je m'aperus que nous venions de dbarquer
simplement  Choubrah. Les jardins du pacha, avec les berceaux de
myrte qui en dcorent l'entre, taient devant nous; un amas de pauvres
maisons bties en briques de terre crue s'tendait  notre gauche des
deux cts de l'avenue; le caf que j'avais remarqu bordait le fleuve,
et la maison voisine tait celle du res, qui nous pria d'y entrer.

--C'tait bien la peine, me disais-je, de passer toute la journe sur
le Nil; nous voil seulement  une lieue du Caire!

J'avais envie de retourner passer la soire et lire les journaux chez
madame Bonhomme; mais le res nous avait dj conduits devant sa
maison, et il tait clair qu'on y clbrait une fte o il convenait
d'assister.

En effet, les chants que nous avions entendus partaient de l; une
foule de gens basans, mlangs de ngres purs, paraissaient se livrer
 la joie. Le res, dont je n'entendais qu'imparfaitement le dialecte
franc assaisonn d'arabe, finit par me faire comprendre que c'tait une
fte de famille en l'honneur de la circoncision de son fils. Je compris
surtout alors pourquoi nous avions fait si peu de chemin.

La crmonie avait eu lieu la veille  la mosque, et nous tions
seulement au second jour des rjouissances. Les ftes de famille des
plus pauvres gyptiens sont des ftes publiques, et l'avenue tait
pleine de monde: une trentaine d'enfants, camarades d'cole du jeune
circoncis (_mutahir_), remplissaient une salle basse; les femmes,
parentes ou amies de l'pouse du res, faisaient cercle dans la pice
du fond, et nous nous arrtmes prs de cette porte. Le res indiqua de
loin une place prs de sa femme  l'esclave qui me suivait, et celle ci
alla sans hsiter s'asseoir sur le tapis de la _khanoun_ (dame), aprs
avoir fait les salutations d'usage.

On se mit  distribuer du caf et des pipes, et les Nubiennes
commencrent  danser au son des _tarabouks_ (tambours de terre cuite),
que plusieurs femmes soutenaient d'une main et frappaient de l'autre.
La famille du res tait trop pauvre sans doute pour avoir des almes
blanches; mais les Nubiens dansent pour leur plaisir. Le _loti_ ou
coryphe faisait les bouffonneries habituelles en guidant les pas de
quatre femmes qui se livraient  cette saltarelle perdue que j'ai dj
dcrite, et qui ne varie gure qu'en raison du plus on moins de feu des
excutants.

Pendant un des intervalles de la musique et de la danse, le res
m'avait fait prendre place prs d'un vieillard qu'il me dit tre son
pre. Ce bonhomme, en apprenant quel tait mon pays, m'accueillit avec
un juron essentiellement franais, que sa prononciation transformait
d'une faon comique. C'tait tout ce qu'il avait retenu de la langue
des vainqueurs de 98. Je lui rpondis en criant:

--Napolon!

Il ne parut pas comprendre. Cela m'tonna; mais je songeai bientt que
ce nom datait seulement de l'Empire.

--Avez-vous connu Bonaparte? lui dis-je en arabe.

Il pencha la tte en arrire avec une sorte de rverie solennelle, et
se mit  chanter  pleine gorge:

    _Y a salam, Bounabarteh!_
    (Salut  toi,  Bonaparte!)

Je ne pus m'empcher de fondre en larmes en coutant ce vieillard
rpter le vieux chant des gyptiens en l'honneur de celui qu'ils
appelaient le sultan Kbir. Je le pressai de le chanter tout entier;
mais sa mmoire n'en avait retenu que peu de vers.

Tu nous as fait soupirer par ton absence,  gnral qui prends le caf
avec du sucre!  gnral charmant dont les joues sont si agrables, toi
dont le glaive a frapp les Turcs! salut  toi!

 O toi dont la chevelure est si belle! depuis le jour o tu entras au
Caire, cette ville a brill d'une lueur semblable  celle d'une lampe
de cristal; salut  toi!

Cependant le res, indiffrent  ces souvenirs, tait all du ct des
enfants, et l'on semblait prparer tout pour une crmonie nouvelle.

En effet, les enfants ne tardrent pas  se ranger sur deux lignes,
et les autres personnes runies dans la maison se levrent; car il
s'agissait de promener dans le village l'enfant qui, la veille dj,
avait t promen au Caire. On amena un cheval richement harnach, et
le petit bonhomme, qui pouvait avoir sept ans, couvert d'habits et
d'ornements de femmes (le tout emprunt probablement), fut hiss sur
la selle, o deux de ses parents le maintenaient de chaque ct. Il
tait fier comme un empereur, et tenait, selon l'usage, un mouchoir
sur sa bouche. Je n'osais le regarder trop attentivement, sachant
que les Orientaux craignent en ce cas le _mauvais oeil_; mais je pris
garde  tous les dtails du cortge, que je n'avais jamais pu si bien
distinguer au Caire, o ces processions des mutahirs diffrent  peine
de celles des mariages.

Il n'y avait pas  celle-l de bouffons nus, simulant des combats
avec des lances et des boucliers; mais quelques Nubiens, monts sur
des chasses, se poursuivaient avec de longs btons: ceci tait pour
attirer la foule; ensuite les musiciens ouvraient la marche; puis les
enfants, vtus de leurs plus beaux costumes et guids par cinq ou six
faquirs ou santons, qui chantaient des _moals_ religieux; puis l'enfant
 cheval, entour de ses parents, et enfin les femmes de la famille, au
milieu desquelles marchaient les danseuses non voiles, qui,  chaque
halte, recommenaient leurs trpignements voluptueux. On n'avait oubli
ni les porteurs de cassolettes parfumes, ni les enfants qui secouent
les _kumkum_, flacons d'eau de rose dont on asperge les spectateurs;
mais le personnage le plus important du cortge tait sans nul doute
le barbier, tenant en main l'instrument mystrieux (dont le pauvre
enfant devait plus tard faire l'preuve), tandis que son aide agitait
au bout d'une lance une sorte d'enseigne charge des attributs de son
mtier. Devant le mutahir tait un de ses camarades, portant, attache
 son col, la _tablette  crire_, dcore par le matre d'cole de
chefs-d'oeuvre calligraphiques. Derrire le cheval, une femme jetait
continuellement du sel pour conjurer les mauvais esprits. La marche
tait ferme par les femmes gages, qui servent de pleureuses aux
enterrements et qui accompagnent les crmonies de mariage et de
circoncision avec le mme _olouloulou:_ dont la tradition se perd dans
la plus haute antiquit.

Pendant que le cortge parcourait les rues peu nombreuses du petit
village de Choubrah, j'tais rest avec le grand-pre du mutahir,
ayant eu toutes les peines du monde  empcher l'esclave de suivre les
autres femmes. Il avait fallu employer le _mafisch_, tout-puissant
chez les gyptiens, pour lui interdire ce qu'elle regardait comme un
devoir de politesse et de religion. Les ngres prparaient des tables
et dcoraient la salle de feuillages. Pendant ce temps, je cherchais 
tirer du vieillard quelques clairs de souvenirs en faisant rsonner
 ses oreilles, avec le peu que je savais d'arabe, les noms glorieux
de Klber et de Menou. Il ne se souvenait que du colonel Barthlmy,
l'ancien chef de la police du Caire, qui a laiss de grands souvenirs
dans le peuple,  cause de sa grande taille et du magnifique costume
qu'il portait. Barthlmy a inspir des chants d'amour dont les femmes
n'ont pas seules gard la mmoire:

Mon _bien-aim_ est coiff d'un chapeau brod;--des noeuds et des
rosettes ornent sa ceinture.

 J'ai voulu l'embrasser, il m'a dit: _Aspetta_ (attends)! Oh! qu'il
est doux, son langage italien!--Dieu garde celui dont les yeux sont des
yeux de gazelle!

 Que tu es donc beau, Fart-el-Roumy (Barthlmy), quand tu proclames
la paix publique avec un firman  la main!




IV--LE SIRAFEH


A l'entre du mutahir, tous les enfants vinrent s'asseoir quatre par
quatre autour des tables rondes o le matre d'cole, le barbier et les
santons occuprent les places d'honneur. Les autres grandes personnes
attendirent la fin du repas pour y prendre part  leur tour. Les
Nubiens s'assirent devant la porte et reurent le reste des plats, dont
ils distriburent encore les derniers reliefs  de pauvres gens attirs
par le bruit de la fte. Ce n'est qu'aprs avoir pass par deux ou
trois sries d'invits infrieurs que les os parvenaient  un dernier
cercle compos de chiens errants attirs par l'odeur des viandes. Rien
ne se perd dans ces festins de patriarche, o, si pauvre que soit
l'amphitryon, toute crature vivante peut rclamer sa part de fte.
Il est vrai que les gens aiss ont l'usage de payer leur cot par de
petits prsents, ce qui adoucit un peu la charge que s'imposent, dans
ces occasions, les familles du peuple.

Cependant arrivait, pour le mutahir, l'instant douloureux qui devait
clore la fte. On fit lever de nouveau les enfants, et ils entrrent
seuls dans la salle o se tenaient les femmes. On chantait: O toi,
sa tante paternelle!  toi, sa tante maternelle! viens prparer son
_sirafeh!_ A partir de ce moment, les dtails m'ont t donns par
l'esclave prsente  la crmonie du sirafeh.

Les femmes remirent aux enfants un chle dont quatre d'entre eux
tinrent les coins. La tablette  crire fut place au milieu, et le
principal lve de l'cole (_arif_) se mit  psalmodier un chant
dont chaque verset tait ensuite rpt en choeur par les enfants et
par les femmes. On priait le Dieu qui sait tout, qui connat le pas
de la fourmi noire et son travail dans les tnbres, d'accorder sa
bndiction  cet enfant, qui dj savait lire et pouvait comprendre le
Coran. On remerciait en son nom le pre, qui avait pay les leons du
matre, et la mre, qui, ds le berceau, lui avait enseign la parole.

Dieu m'accorde, disait l'enfant  sa mre, de te voir assise au
paradis et salue par Moryam (Marie), par Zeynab, fille d'Ali, et par
Fatime, fille du prophte!

Le reste des versets tait  la louange des faquirs et du matre
d'cole, comme ayant expliqu et fait apprendre  l'enfant les divers
chapitres du Coran.

D'autres chants moins graves succdaient  ces litanies.

O vous, jeunes filles qui nous entourez, disait l'arif, je vous
recommande aux soins de Dieu lorsque vous peignez vos yeux et que vous
vous regardez au miroir!

 Et vous femmes maries ici rassembles, par la vertu du chapitre 37:
_la Fcondit_, soyez bnies!--Mais, s'il est ici des femmes qui aient
vieilli dans le clibat, qu'elles soient,  coups de savate, chasses
dehors!

Pendant cette crmonie, les garons promenaient autour de la salle le
sirafeh, et chaque femme dposait sur la tablette des cadeaux de petite
monnaie; aprs quoi, on versait les pices dans un mouchoir dont les
enfants devaient faire don aux faquirs.

En revenant dans la chambre des hommes, le mutahir fut plac sur un
sige lev. Le barbier et son aide se tinrent debout des deux cts
avec leurs instruments. On plaa devant l'enfant un bassin de cuivre
o chacun dut venir dposer son offrande; aprs quoi, il fut amen par
le barbier dans une pice spare o l'opration s'accomplit sous les
yeux de deux de ses parents, pendant que les cymbales rsonnaient pour
couvrir ses plaintes.

L'assemble, sans se proccuper davantage de cet incident, passa
encore la plus grande partie de la nuit  boire des sorbets, du caf
et une sorte de bire paisse (_bouza_), boisson enivrante, dont les
noirs principalement faisaient usage, et qui est sans doute la mme
qu'Hrodote dsigne sous le nom de vin d'orge.




V--LA FORT DE PIERRE


Je ne savais trop que faire le lendemain matin pour attendre l'heure
o le vent devait se lever. Le res et tout son monde se livraient au
sommeil avec cette insouciance profonde du grand jour qu'ont peine 
concevoir les gens du Nord. J'eus l'ide de laisser l'esclave pour
toute la journe dans la cange, et d'aller me promener vers Hliopolis,
loign d' peine une lieue.

Tout  coup je me souvins d'une promesse que j'avais faite  un
brave commissaire de marine qui m'avait prt sa carabine pendant la
traverse de Syra  Alexandrie.

--Je ne vous demande qu'une chose, m'avait-il dit, lorsqu' l'arrive
je lui fis mes remercments, c'est de ramasser pour moi quelques
fragments de la fort ptrifie qui se trouve dans le dsert,  peu de
distance du Caire. Vous les remettrez, en passant  Smyrne, chez madame
Carton, rue des Roses.

Ces sortes de commissions sont sacres entre voyageurs; la honte
d'avoir oubli celle-l me fit rsoudre immdiatement cette expdition
facile. Du reste, je tenais aussi  voir cette fort dont je ne
m'expliquais pas la structure. Je rveillai l'esclave, qui tait de
trs-mauvaise humeur, et qui demanda  rester avec la femme du res.
J'avais l'ide ds lors d'emmener le res; une simple rflexion et
l'exprience acquise des moeurs du pays me prouvrent que, dans cette
famille honorable, l'innocence de la pauvre Zeynab ne courait aucun
danger.

Ayant pris les dispositions ncessaires et averti le res, qui me fit
venir un nier intelligent, je me dirigeai vers Hliopolis, laissant 
gauche le canal d'Adrien, creus jadis du Nil  la mer Rouge, et dont
le lit dessch devait plus tard tracer notre route au milieu des dunes
de sable.

Tous les environs de Choubrah sont admirablement cultivs. Aprs un
bois de sycomores qui s'tend autour des haras, on laisse  gauche
une foule de jardins o l'oranger est cultiv dans l'intervalle des
dattiers placs en quinconces; puis, en traversant une branche du
Kalisch ou canal du Caire, on gagne en peu de temps la lisire du
dsert, qui commence sur la limite des inondations du Nil. L s'arrte
le damier fertile des plaines, si soigneusement arroses par les
rigoles qui coulent des _saquis_ ou puits  roue; l commence, avec
l'impression de la tristesse et de la mort qui ont vaincu la nature
elle-mme, cet trange faubourg de constructions spulcrales qui ne
s'arrte qu'au Mokatam, et qu'on appelle de ce ct la _valle des
Califes_. C'est l que Touloun et Bibars, Saladin et Malek-Adel, et
mille autres hros de l'islam, reposent non dans de simples tombes,
mais dans de vastes palais brillants encore d'arabesques et de dorures,
entremls de vastes mosques. Il semble que les spectres, habitants
de ces vastes demeures, aient voulu encore des lieux de prire et
d'assemble, qui, si l'on en croit la tradition, se peuplent  certains
jours d'une sorte de fantasmagorie historique.

En nous loignant de cette triste cit dont l'aspect extrieur produit
l'effet d'un brillant quartier du Caire, nous avions gagn la leve
d'Hliopolis, construite jadis pour mettre cette ville  l'abri des
plus hautes inondations. Toute la plaine qu'on aperoit au del est
bossele de petites collines formes d'amas de dcombres. Ce sont
principalement les ruines d'un village qui recouvrent l les restes
perdus des constructions primitives. Rien n'est rest debout; pas une
pierre antique ne s'lve au-dessus du sol, except l'oblisque, autour
duquel on a plant un vaste jardin.

L'oblisque forme le centre de quatre alles d'bniers qui divisent
l'enclos; des abeilles sauvages ont tabli leurs alvoles dans les
anfractuosits de l'une des faces qui, comme on sait, est dgrade.
Le jardinier, habitu aux visites des voyageurs, m'offrit des fleurs
et des fruits. Je pus m'asseoir et songer un instant aux splendeurs
dcrites par Strabon, aux trois autres oblisques du temple du Soleil,
dont deux sont  Rome et dont l'autre a t dtruit;  ces avenues de
sphinx en marbre jaune du nombre desquels un seul se voyait encore au
sicle dernier;  cette ville enfin, berceau des sciences, o Hrodote
et Platon vinrent se faire initier aux mystres. Hliopolis a d'autres
souvenirs encore au point de vue biblique. Ce fut l que Joseph donna
ce bel exemple de chastet que notre poque n'apprcie plus qu'avec
un sourire ironique. Aux yeux des Arabes, cette lgende a un tout
autre caractre: _Joseph_ et _Zuleka_ sont les types consacrs de
l'amour pur, des sens vaincus par le devoir, et triomphant d'une double
tentation; car le matre de Joseph tait un des eunuques du pharaon.
Dans la lgende originale souvent traite par les potes de l'Orient,
la tendre Zuleka n'est point sacrifie comme dans celle que nous
connaissons. Mal juge d'abord par les femmes de Memphis, elle fut de
toutes parts excuse ds que Joseph, sorti de sa prison, eut fait
admirer  la cour du pharaon tout le charme de sa beaut.

Le sentiment d'amour platonique dont les potes arabes supposent
que Joseph fut anim pour Zuleka, et qui rend certes son sacrifice
d'autant plus beau, n'empcha pas ce patriarche de s'unir plus tard 
la fille d'un prtre d'Hliopolis, nomme Azima. Ce fut un peu plus
loin, vers le nord, qu'il tablit sa famille  un endroit nomm Gessen,
o l'on a cru de nos jours retrouver les restes d'un temple juif bti
par Onias.

Je n'ai pas eu le temps de visiter ce berceau de la postrit de Jacob;
mais je ne laisserai pas chapper l'occasion de laver tout un peuple,
dont nous avons accept les traditions patriarcales, d'un acte peu
loyal que les philosophes lui ont durement reproch. Je discutais, sur
la fuite d'gypte du peuple de Dieu, avec cet _humoriste_ de Berlin qui
faisait partie comme savant de l'expdition de M. Lepsius:

--Croyez-vous donc, me dit-il, que tant d'honntes Hbreux auraient eu
l'indlicatesse d'_emprunter_ ainsi la vaisselle de gens qui, quoique
gyptiens, avaient t videmment leurs voisins ou leurs amis?

--Cependant, observai-je, il faut croire cela, ou nier l'criture.

--Il peut y avoir erreur dans la version ou interpolation dans le
texte; mais faites attention  ce que je vais vous dire: les Hbreux
ont eu, de tout temps, le gnie de la banque et de l'escompte. Dans
cette poque encore nave, on ne devait gure prter que sur gages ...
et persuadez-vous bien que telle tait dj leur industrie principale.

--Mais les historiens les peignent occups  mouler des briques
pour les pyramides (lesquelles, il est vrai, sont en pierre), et la
rtribution de ces travaux se faisait en oignons et autres lgumes.

--Eh bien, s'ils ont pu amasser quelques oignons, croyez fermement
qu'ils ont su les faire valoir et que cela leur en a rapport beaucoup
d'autres.

--Que faudrait-il en conclure?

--Rien autre chose, sinon que l'argenterie qu'ils ont emporte
formait probablement le gage exact des prts qu'ils avaient pu faire
dans Memphis. L'gyptien est ngligent; il avait sans doute laiss
s'accumuler les intrts et les frais, et la rente au taux lgal....

--De sorte qu'il n'y avait pas mme  rclamer un boni?

--J'en suis sr. Les Hbreux n'ont emport que ce qui leur tait acquis
selon toutes les lois de l'quit naturelle et commerciale. Par cet
acte, assurment lgitime, ils ont fond ds lors les vrais principes
du crdit. Du reste, le Talmud dit en termes prcis: Ils ont pris
seulement ce qui tait  eux.

Je donne pour ce qu'il vaut ce paradoxe berlinois. Il me tarde de
retrouver  quelques pas d'Hliopolis des souvenirs plus grands
de l'histoire biblique. Le jardinier qui veille  la conservation
du dernier monument de cette cit illustre, appele primitivement
_Ainschems_ ou l'oeil-du-Soleil, m'a donn un de ses fellahs pour me
conduire  Matare. Aprs quelques minutes de marche dans la poussire,
j'ai retrouv une oasis nouvelle, c'est--dire un bois tout entier
de sycomores et d'orangers; une source coule  l'entre de l'enclos,
et c'est, dit-on, la seule source d'eau douce que laisse filtrer le
terrain nitreux de l'gypte. Les habitants attribuent cette qualit 
une bndiction divine. Pendant le sjour que la sainte famille fit 
Matare, c'est l, dit-on, que la Vierge venait blanchir le linge de
l'Enfant Dieu. On suppose, en outre, que cette eau gurit la lpre. De
pauvres femmes qui se tiennent prs de la source vous en offrent une
tasse moyennant un lger bakchis.

Il reste  voir encore, dans le bois, le sycomore touffu sous lequel
se rfugia la sainte famille, poursuivie par la bande d'un brigand
nomm Disma. Celui ci qui, plus tard, devint le bon larron, finit par
dcouvrir les fugitifs; mais tout  coup la foi toucha son coeur, au
point qu'il offrit l'hospitalit  Joseph et  Marie, dans une de
ses maisons situe sur l'emplacement du vieux Caire, qu'on appelait
alors Babylone d'gypte. Ce Disma, dont les occupations paraissaient
lucratives, avait des proprits partout. On m'avait fait voir dj, au
vieux Caire, dans un couvent cophte, un vieux caveau, vot en brique,
qui passe pour tre un reste de l'hospitalire maison de Disma et
l'endroit mme o couchait la sainte famille.

Ceci appartient  la tradition cophte; mais l'arbre merveilleux de
Matare reoit les hommages de toutes les communions chrtiennes. Sans
penser que ce sycomore remonte  la haute antiquit qu'on suppose, on
peut admettre qu'il est le produit des rejetons de l'arbre ancien, et
personne ne le visite depuis des sicles sans emporter un fragment du
bois ou de l'corce. Cependant il a toujours des dimensions normes et
semble un baobab de l'Inde; l'immense dveloppement de ses branches
et de ses surgeons disparat sous les _ex-voto_, les chapelets, les
lgendes, les images saintes, qu'on y vient suspendre ou clouer de
toutes parts.

En quittant Matare, nous ne tardmes pas  retrouver la trace du
canal d'Adrien, qui sert de chemin quelque temps, et o les roues de
fer des voitures de Suez laissent des ornires profondes. Le dsert
est beaucoup moins aride que l'on ne croit; des touffes de plantes
balsamiques, des mousses, des lichens et des cactus revtent presque
partout le sol, et de grands rochers garais de broussailles se
dessinent  l'horizon.

La chane du Mokatam fuyait  droite vers le sud; le dfil, en se
resserrant, ne tarda pas  en masquer la vue, et mon guide m'indiqua
du doigt la composition singulire des roches qui dominaient notre
chemin: c'taient des blocs d'hutres et de coquillages de toute sorte.
La mer du dluge, ou peut-tre seulement la Mditerrane qui, selon
les savants, couvrait autrefois tonte cette valle du Nil, a laiss
ces marques incontestables. Que faut-il supposer de plus trange
maintenant? La valle s'ouvre; un immense horizon s'tend  perte
de vue. Plus de traces, plus de chemins; le sol est ray partout de
longues colonnes rugueuses et gristres. O prodige! ceci est la fort
ptrifie.

Quel est le souffle effrayant qui a couch  terre au mme instant ces
troncs de palmier gigantesques? Pourquoi tous du mme ct, avec leurs
branches et leurs racines, et pourquoi la vgtation s'est-elle glace
et durcie en laissant distincts les fibres du bois et les conduits de
la sve? Chaque vertbre s'est brise par une sorte de dcollement;
mais toutes sont restes bout  bout comme les anneaux d'un reptile.
Rien n'est plus tonnant au monde. Ce n'est pas une ptrification
produite par l'action chimique de la terre; tout est couch  fleur de
sol. C'est ainsi que tomba la vengeance des dieux sur les compagnons
de Phine. Serait-ce un terrain quitt par la mer? Mais rien de pareil
ne signale l'action ordinaire des eaux. Est-ce un cataclysme subit,
un courant des eaux du dluge? Mais comment, dans ce cas, les arbres
n'auraient-ils pas surnag? L'esprit s'y perd; il vaut mieux n'y plus
songer!

J'ai quitt enfin cette valle trange, et j'ai regagn rapidement
Choubrah. Je remarquais  peine les creux de rocher qu'habitent les
hynes, et les ossements blanchis de dromadaires qu'a sems abondamment
le passage des caravanes; j'emportais dans ma pense une impression
plus grande encore que celle dont on est frapp au premier aspect des
pyramides: leurs quarante sicles sont bien petits devant les tmoins
irrcusables d'un monde primitif soudainement dtruit!




VI--UN DJEUNER EN QUARANTAINE


Nous voil de nouveau sur le Nil. Jusqu' Batn-el-Bakarah, le _ventre
de la vache_, o commence l'angle infrieur du Delta, je ne faisais que
retrouver des rives connues. Les pointes des trois pyramides, teintes
de rose le matin et le soir, et que l'on admire si longtemps avant
d'arriver au Caire, si longtemps encore aprs avoir quitt Boulaq,
disparurent enfin tout  fait de l'horizon. Nous voguions dsormais
sur la branche orientale du Nil, c'est--dire sur le vritable lit
du fleuve; car la branche de Rosette, plus frquente des voyageurs
d'Europe, n'est qu'une large saigne qui se perd  l'occident.

C'est de la branche de Damiette que partent les principaux canaux
deltaques; c'est elle aussi qui prsente le paysage le plus riche et
le plus vari. Ce n'est plus cette rive monotone des antres branches,
borde de quelques palmiers grles, avec des villages btis en briques
crues, et,  et l, des tombeaux de santons gays de minarets,
des colombiers orns de renflements bizarres, minces silhouettes
panoramiques toujours dcoupes sur un horizon qui n'a pas de second
plan; la branche, ou, si vous voulez, la _brame_ de Damiette, baigne
des villes considrables, et traverse partout des campagnes fcondes;
les palmiers sont plus beaux et plus touffus; les figuiers, les
grenadiers et les tamarins prsentent partout des nuances infinies
de verdure. Les bords du fleuve, aux affluents des nombreux canaux
d'irrigation, sont revtus d'une vgtation toute primitive; du sein
des roseaux qui jadis fournissaient le papyrus et des nnufars varis,
parmi lesquels peut-tre on retrouverait le lotus pourpr des anciens,
on voit s'lancer des milliers d'oiseaux et d'insectes. Tout papillote,
tincelle et bruit, sans tenir compte de l'homme, car il ne passe pas
l dix Europens par anne; ce qui veut dire que les coups de fusil
viennent rarement troubler ces solitudes populeuses. Le cygne sauvage,
le plican, le flamant rose, le hron blanc et la sarcelle se jouent
autour des djermes et des canges; mais des vols de colombes, plus
facilement effrayes, s'grnent  et l en longs chapelets dans
l'azur du ciel.

Nous avions laiss  droite Charakhanieh, situ sur l'emplacement de
l'antique _Cercasorum_; Dagoueh, vieille retraite des brigands du Nil
qui suivaient, la nuit, les barques  la nage en cachant leur tte dans
la cavit d'une courge creuse; Atrib, qui couvre les ruines d'Atribis,
et Methram, ville moderne fort peuple, dont la mosque, surmonte
d'une tour carre, fut dit-on, une glise chrtienne avant la conqute
arabe.

Sur la rive gauche, on retrouve l'emplacement de Busiris sous le nom de
Bouzir, mais aucune ruine ne sort de terre; de l'autre ct du fleuve,
Semenhoud, autrefois Sebennitus, fait jaillir du sein de la verdure ses
dmes et ses minarets. Les dbris d'un temple immense, qui parait tre
celui d'Isis, se rencontrent  deux lieues de l. Des ttes de femmes
servaient de chapiteau  chaque colonne; la plupart de ces dernires
ont servi aux Arabes  fabriquer des meules de moulin.

Nous passmes la nuit devant Mansourah, et je ne pus visiter les fours
 poulets clbres de cette ville, ni la maison de Ben-Lockman, o
vcut saint Louis prisonnier. Une mauvaise nouvelle m'attendait  mon
rveil: le drapeau jaune de la peste tait arbor sur Mansourah, et
nous attendait encore  Damiette, de sorte qu'il tait impossible de
songer  faire des provisions autres que d'animaux vivants. C'tait de
quoi gter assurment le plus beau paysage du monde; malheureusement
aussi, les rives devenaient moins fertiles; l'aspect des rizires
inondes, l'odeur malsaine des marcages, dominaient dcidment, au
del de Pharescour, l'impression des dernires beauts de la nature
gyptienne. Il fallut attendre jusqu'au soir pour rencontrer enfin le
magique spectacle du Nil largi comme un golfe, des bois de palmiers
plus touffus que jamais, de Damiette, enfin, bordant les deux rives de
ses maisons italiennes et de ses terrasses de verdure; spectacle qu'on
ne peut comparer qu' celui qu'offre l'entre du grand canal de Venise,
et o, de plus, les mille aiguilles des mosques se dcoupaient dans la
brume colore du soir.

On amarra la cange au quai principal, devant un vaste btiment dcor
du pavillon de France; mais il fallait attendre le lendemain pour
nous faire reconnatre et obtenir le droit de pntrer avec notre
belle sant dans le sein d'une ville malade. Le drapeau jaune flottait
sinistrement sur le btiment de la marine, et la consigne tait toute
dans notre intrt. Cependant nos provisions taient puises, et cela
ne nous annonait qu'un triste djeuner pour le lendemain.

Au point du jour toutefois, notre pavillon avait t signal, ce qui
prouvait l'utilit du conseil de madame Bonhomme, et le janissaire
du consulat franais venait nous offrir ses services. J'avais une
lettre pour le consul, et je demandai  le voir lui-mme. Aprs tre
all l'avertir, le janissaire vint me prendre et me dit de faire
grande attention, afin de ne toucher personne et de ne point tre
touch pendant la route. Il marchait devant moi avec sa canne  pomme
d'argent, et faisait carter les curieux. Nous montons enfin dans un
vaste btiment de pierre, ferm de portes normes, et qui avait la
physionomie d'un okel ou caravansrail. C'tait pourtant la demeure du
consul ou plutt de l'agent consulaire de France, qui est en mme temps
l'un des plus riches ngociants en riz de Damiette.

J'entre dans la chancellerie; le janissaire m'indique son matre, et
j'allais bonnement lui remettre ma lettre dans la main.

_--Aspetta_! me dit-il d'un air moins gracieux que celui du colonel
Barthlmy quand on voulait l'embrasser.

Et il m'carte avec un bton blanc qu'il tenait  la main. Je comprends
l'intention, et je prsente simplement la lettre. Le consul sort un
instant sans rien dire, et revient tenant une paire de pincettes;
il saisit ainsi la lettre, en met un coin sous son pied, dchire
trs-adroitement l'enveloppe avec le bout des pinces, et dploie
ensuite la feuille, qu'il tient  distance devant ses yeux en s'aidant
du mme instrument.

Alors, sa physionomie se dride un peu, il appelle son chancelier,
qui seul parle franais, et me fait inviter  djeuner, mais en me
prvenant que ce sera _en quarantaine_. Je ne savais trop ce que
pouvait valoir une telle invitation; mais je pensai d'abord  mes
compagnons de la cange, et je demandai ce que la ville pouvait leur
fournir.

Le consul donna des ordres au janissaire, et je pus obtenir pour eux
du pain, du vin et des poules, seuls objets de consommation qui soient
supposs ne pouvoir transmettre la peste. La pauvre esclave se dsolait
dans la cabine; je l'en fis sortir pour la prsenter au consul.

En me voyant revenir avec elle, ce dernier frona le sourcil.

--Est-ce que vous voulez emmener cette femme en France? me dit le
chancelier.

--Peut-tre, si elle y consent et si je le puis; en attendant, nous
partons pour Beyrouth.

--Vous savez qu'une fois en France, elle est libre?

--Je la regarde comme libre ds  prsent.

--Savez-vous aussi que, si elle s'ennuie en France, vous serez oblig
de la faire revenir en gypte  vos frais?

--Mais j'ignorais cela!

--Vous ferez bien d'y songer. Il vaudrait mieux la revendre ici.

--Dans une ville o est la peste? Ce serait peu gnreux!

--Enfin, c'est votre affaire, dit le chancelier.

Il expliqua le tout au consul, qui finit par sourire et qui voulut
prsenter l'esclave  sa femme. En attendant, on nous fit passer dans
la salle  manger, dont le centre tait occup par une grande table
ronde. Ici commena une crmonie nouvelle.

Le consul m'indiqua un bout de la table o je devais m'asseoir; il
prit place  l'autre bout avec son chancelier et un petit garon, son
fils sans doute, qu'il alla chercher dans la chambre des femmes. Le
janissaire se tenait debout  droite de la table pour bien marquer la
sparation.

Je pensais qu'on inviterait aussi la pauvre Zeynab; mais elle s'tait
assise, les jambes croises, sur une natte, avec la plus parfaite
indiffrence, comme si elle se trouvait encore au bazar. Elle croyait
peut-tre au fond que je l'avais amene l pour la revendre.

Le chancelier prit la parole et me dit que notre consul tait un
ngociant catholique natif de Syrie, et que l'usage n'tant pas, mme
chez les chrtiens, d'admettre les femmes  table, on allait faire
paratre la khanoun seulement pour me faire honneur.

En effet, la porte s'ouvrit; une femme d'une trentaine d'annes et
d'un embonpoint marqu s'avana majestueusement dans la salle, et prit
place en face du janissaire sur une chaise haute, avec escabeau adoss
au mur. Elle portait sur la tte une immense coiffure conique, drape
d'un cachemire jaune avec des ornements d'or. Ses cheveux natts et sa
poitrine tincelaient de diamants. Elle avait l'air d'une madone, et
son teint de lis ple faisait ressortir l'clat sombre de ses yeux,
dont les paupires et les sourcils taient peints selon la coutume.

Des domestiques, placs de chaque cte de la salle, nous servaient des
mets pareils dans des plats diffrents, et l'on m'expliqua que ceux
de mon ct n'taient pas en quarantaine, et qu'il n'y avait rien 
craindre, si par hasard ils touchaient mes vtements. Je comprenais
difficilement comment, dans une ville pestifre, il y avait des gens
tout  fait isols de la contagion. J'tais cependant moi-mme un
exemple de cette singularit.

Le djeuner fini, la khanoun, qui nous avait regards silencieusement
sans prendre place  notre table, avertie par son mari de la prsence
de l'esclave amene par moi, lui adressa la parole, lui fit des
questions et ordonna qu'on lui servit  manger. On apporta une petite
table ronde pareille  celles du pays, et le service en quarantaine
s'effectua pour elle comme pour moi.

Le chancelier voulut bien ensuite m'accompagner pour me faire voir la
ville. La magnifique range des maisons qui bordent le Nil n'est pour
ainsi dire qu'une dcoration de thtre; tout le reste est poudreux et
triste; la fivre et la peste semblent transpirer des murailles. Le
janissaire marchait devant nous en faisant carter une foule livide
vtue de haillons bleus. Je ne vis de remarquable que le tombeau d'un
santon clbre, honor par les marins turcs, une vieille glise btie
par les croiss dans le style byzantin, et une colline aux portes de
la ville entirement forme, dit-on, des ossements de l'arme de saint
Louis.

Je craignais d'tre oblig de passer plusieurs jours dans cette ville
dsole. Heureusement, le janissaire m'apprit le soir mme que la
bombarde _la Santa-Barbara_ allait appareiller au point du jour pour
les ctes de Syrie. Le consul voulut bien y retenir mon passage et
celui de l'esclave; le soir mme, nous quittions Damiette pour aller
rejoindre en mer ce btiment, command par un capitaine grec.




VI


LA SANTA-BARBARA




I--UN COMPAGNON


    Islamboldan! ah! ylir firman!
    Ylir, ylir, Istamboldan!

C'tait une voix grave et douce, une voix de jeune homme blond ou de
jeune fille brune, d'un timbre frais et pntrant, rsonnant comme un
chant de cigale altre  travers la brume poudreuse d'une matine
d'gypte. J'avais entr'ouvert, pour l'entendre mieux, une des fentres
de la cange, dont le grillage dor se dcoupait, hlas! sur une cte
aride; nous tions loin dj des plaines cultives et des riches
palmeraies qui entourent Damiette. Partis de cette ville  l'entre de
la nuit, nous avions atteint en peu de temps le rivage d'Esbeh, qui est
l'chelle maritime et l'emplacement primitif de la ville des croisades.
Je m'veillais  peine, tonn de ne plus tre berc par les vagues,
et ce chant continuait  rsonner par intervalles comme venant d'une
personne assise sur la grve, mais cache par l'lvation des berges.
Et la voix reprenait encore avec une douceur mlancolique:

    Kaklir! Istamboldan!...
    Ylir, ylir, Istamboldan!

Je comprenais bien que ce chant clbrait Stamboul dans un langage
nouveau pour moi, qui n'avait plus les rauques consonnances de l'arabe
ou du grec, dont mon oreille tait fatigue. Cette voix, c'tait
l'annonce lointaine de nouvelles populations, de nouveaux rivages;
j'entrevoyais dj, comme en un mirage, la reine du Bosphore parmi ses
eaux bleues et sa sombre verdure, et, l'avouerai-je? ce contraste avec
la nature monotone et brle de l'gypte m'attirait invinciblement.
Quitte  pleurer les bords du Nil, plus tard, sous les verts cyprs
de Pra, j'appelais, au secours de mes sens amollis par l't, l'air
vivifiant de l'Asie. Heureusement, la prsence, sur le bateau, du
janissaire que notre consul avait charg de m'accompagner m'assurait
d'un dpart prochain.

On attendait l'heure favorable pour passer le _boghaz_, c'est--dire la
barre forme par les eaux de la mer luttant contre le cours du fleuve,
et une djerme charge de riz, qui appartenait an consul, devait nous
transporter  bord de _la Santa-Barbara_, arrte  une lieue en mer.

Cependant la voix reprenait:

    Ah! ah! ah! drommatina!
    Drommatina dieljdlim!...

--Qu'est-ce que cela peut signifier? me disais-je. Cela doit tre du
turc.

Et je demandai au janissaire s'il comprenait.

--C'est un dialecte des provinces, rpondit-il; je ne comprends que le
turc de Constantinople; quant  la personne qui chante, ce n'est pas
grand'chose de bon: un pauvre diable sans asile, un _banian!_

J'ai toujours remarqu avec peine le mpris constant de l'homme qui
remplit des fonctions serviles  l'gard du pauvre qui cherche fortune
ou qui vit dans l'indpendance. Nous tions sortis du bateau, et, du
haut de la leve, j'apercevais un jeune homme nonchalamment couch au
milieu d'une touffe de roseaux secs. Tourn vers le soleil naissant
qui perait peu  peu la brume tendue sur les rizires, il continuait
sa chanson, dont je recueillais aisment les paroles, ramenes par de
nombreux refrains:

    Dyouldoumou! bourouldoumou!
    Ali-Osman yadjnamdah!

Il y a dans certaines langues mridionales un charme syllabique, une
grce d'intonation qui convient aux voix des femmes et des jeunes gens,
et qu'on couterait volontiers des heures entires sans comprendre. Et
puis ce chant langoureux, ces modulations chevrotantes qui rappelaient
nos vieilles chansons de campagne, tout cela me charmait avec la
puissance du contraste et de l'inattendu; quelque chose de pastoral
et d'amoureusement rveur jaillissait pour moi de ces mots riches en
voyelles et cadencs comme des chants d'oiseau.

--C'est peut-tre, me disais-je, quelque chant d'un pasteur de
Trbizonde ou de la Marmarique. Il me semble entendre des colombes qui
roucoulent sur la pointe des ifs; cela doit se chanter dans des vallons
bleutres o les eaux douces clairent de reflets d'argent les sombres
rameaux du mlze, o les roses fleurissent sur de hautes charmilles,
o les chvres se suspendent aux rochers verdoyants comme dans une
idylle de Thocrite.

Cependant je m'tais rapproch du jeune homme, qui m'aperut enfin, et,
se levant, me salua en disant;

--Bonjour, monsieur.

C'tait un beau garon aux traits circassiens,  l'oeil noir, avec
un teint blanc et des cheveux blonds coups de prs, mais non pas
rass selon l'usage des Arabes. Une longue robe de soie raye, puis
un pardessus de drap gris, composaient son ajustement, et un simple
tarbouch de feutre rouge lui servait de coiffure; seulement, la forme
plus ample et la houppe mieux fournie de soie bleue que celle des
bonnets gyptiens, indiquaient le sujet immdiat d'Abdul-Medjid. Sa
ceinture, faite d'un aunage de cachemire  bas prix, portait, au lieu
des collections de pistolets et de poignards dont tout homme libre ou
tout serviteur gag se hrisse en gnral la poitrine, une critoire
de cuivre d'un demi-pied de longueur. Le manche de cet instrument
oriental contient l'encre, et le fourreau contient les roseaux qui
servent de plumes (_calam_). De loin, cela peut passer pour un
poignard; mais c'est l'insigne pacifique du simple lettr.

Je me sentis tout d'un coup plein de bienveillance pour ce confrre,
et j'avais quelque honte de l'attirail guerrier qui, au contraire,
dissimulait ma profession.

--Est-ce que vous habitez dans ce pays? dis-je  l'inconnu.

--Non, monsieur; je suis venu avec vous de Damiette.

--Comment, avec moi?

--Oui, les bateliers m'ont reu dans la cange et m'ont amen jusqu'ici.
J'aurais voulu me prsenter  vous; mais vous tiez couch.

--C'est trs-bien, dis-je; et o allez-vous comme cela?

--Je vais vous demander la permission de passer aussi sur la djerme,
pour gagner le vaisseau o vous allez vous embarquer.

--Je n'y vois pas d'inconvnient, dis-je en me tournant du ct du
janissaire.

Mais ce dernier me prit  part.

--Je ne vous conseille pas, me dit-il, d'emmener ce garon. Vous serez
oblig de payer son passage, car il n'a rien que son critoire; c'est
un de ces vagabonds qui crivent des vers et autres sottises. Il s'est
prsent au consul, qui n'en a pas pu tirer autre chose.

--Mon cher, dis-je  l'inconnu, je serais charm de vous rendre
service, mais j'ai  peine ce qu'il me faut pour arriver  Beyrouth et
y attendre de l'argent.

--C'est bien, me dit-il, je puis vivre ici quelques jours chez les
fellahs. J'attendrai qu'il passe un Anglais.

Ce mot me laissa un remords. Je m'tais loign avec le janissaire, qui
me guidait  travers les terres inondes en me faisant suivre un chemin
trac  et l sur les dunes de sable pour gagner les bords du lac
Menzaleh. Le temps qu'il fallait pour charger la djerme des sacs de riz
apports par diverses barques nous laissait tout le loisir ncessaire
pour cette expdition.




II--LE LAC MENZALEH


Nous avions dpass  droite le village d'Esbeh, bti en briques
crues, et o l'on distingue les restes d'une antique mosque et aussi
quelques dbris d'arches et de tours appartenant  l'ancienne Damiette,
dtruite par les Arabes  l'poque de saint Louis, comme trop expose
aux surprises. La mer baignait jadis les murs de cette ville, et en
est maintenant loigne d'une lieue. C'est  peu prs l'espace que
gagne la terre d'gypte tous les six cents ans. Les caravanes qui
traversent le dsert pour passer en Syrie rencontrent sur divers
points des lignes rgulires o se voient, de distance en distance,
des ruines antiques ensevelies dans le sable, mais dont le vent du
dsert se plat quelquefois  faire revivre les contours. Ces spectres
de villes dpouilles pour un temps de leur linceul poudreux effrayent
l'imagination des Arabes, qui attribuent leur construction aux gnies.
Les savants de l'Europe retrouvent, en suivant ces traces, une srie
de cits bties au bord de la mer sous telle ou telle dynastie de rois
pasteurs ou de conqurants thbains. C'est par le calcul de cette
retraite des eaux de la mer aussi bien que par celui des diverses
couches du Nil empreintes dans le limon, et dont on peut compter les
marques en formant des excavations, qu'on est parvenu  faire remonter
 quarante mille ans l'antiquit du sol de l'gypte. Ceci s'arrange
mal peut-tre avec la _Gense_; cependant ces longs sicles consacrs
 l'action mutuelle de la terre et des eaux ont pu constituer ce que
le livre saint appelle matire sans forme, l'organisation des tres
tant le seul principe vritable de la cration.

Nous avions atteint le bord oriental de la langue de terre o est btie
Damiette; le sable o nous marchions luisait par places, et il me
semblait voir des flaques d'eau congeles dont nos pieds crasaient
la surface vitreuse; c'taient des couches de sel marin. Un rideau
de joncs lancs, de ceux peut-tre qui fournissaient autrefois le
papyrus, nous cachait encore les bords du lac; nous arrivmes enfin 
un port tabli pour les barques des pcheurs, et, de l, je crus voir
la mer elle-mme dans un jour de calme. Seulement, des les lointaines,
teintes de rose par le soleil levant, couronnes  et l de dmes et
de minarets, indiquaient un lieu plus paisible, et des barques  voiles
latines circulaient par centaines sur la surface unie des eaux.

C'tait le lac Menzaleh, l'ancien _Marotis_, o Tanis ruine occupe
encore l'le principale, et dont Pluse bornait l'extrmit voisine de
la Syrie, Pluse, l'ancienne porte de l'gypte, o passrent tour 
tour Cambyse, Alexandre et Pompe, ce dernier, comme on sait, pour y
trouver la mort.

Je regrettais de ne pouvoir parcourir le riant archipel sem dans les
eaux du lac et assister  quelqu'une de ces pches magnifiques qui
fournissent des poissons  l'gypte entire. Des oiseaux d'espces
varies planent sur cette mer intrieure, nagent prs des bords ou
se rfugient dans le feuillage des sycomores, des cassiers et des
tamarins; les ruisseaux et les canaux d'irrigation qui traversent
partout les rizires offrent des varits de vgtation marcageuse,
o les roseaux, les joncs, le nnufar et sans doute aussi le lotus des
anciens maillent l'eau verdtre et bruissent du vol d'une quantit
d'insectes que poursuivent les oiseaux. Ainsi s'accomplit cet ternel
mouvement de la nature primitive o luttent des esprits fconds et
meurtriers.

Quand, aprs avoir travers la plaine, nous remontmes sur la jete,
j'entendis de nouveau la voix du jeune homme qui m'avait parl; il
continuait  rpter:

    Ylir, ylir, Istamboldan!

Je craignais d'avoir eu tort de refuser sa demande, et je voulus
rentrer en conversation avec lui en l'interrogeant sur le sens de ce
qu'il chantait.

--C'est, me dit il, une chanson qu'on a faite  l'poque du massacre
des janissaires. J'ai t berc avec cette chanson.

--Comment! disais-je en moi-mme, ces douces paroles, cet air
langoureux renferment des ides de mort et de carnage! Ceci nous
loigne un peu de l'glogue.

La chanson voulait dire,  peu prs:

    Il vient de Stamboul, le firman (celui qui annonait
    la destruction des janissaires)!--Un vaisseau
    l'apporte,--Ali-Osman l'attend;--un vaisseau arrive,--mais
    le firman ne vient pas;--tout le peuple est dans
    l'incertitude.--Un second vaisseau arrive; voil enfin
    celui qu'attendait Ali-Osman.--Tous les musulmans rvlent
    leurs habits brods--et s'en vont se divertir dans la
    campagne,--car il est certainement arriv cette fois, le
    firman!

A quoi bon vouloir tout approfondir? J'aurais mieux aim ignorer
dsormais le sens de ces paroles. Au lieu d'un chant de ptre, ou
du rve d'un voyageur qui pense  Stamboul, je n'avais plus dans la
mmoire qu'une sotte chanson politique.

--Je ne demande pas mieux, dis-je tout bas au jeune homme, que de
vous laisser entrer dans la djerme; mais votre chanson aura peut-tre
contrari le janissaire, quoiqu'il ait eu l'air de ne pas la
comprendre....

--Lui, un janissaire? me dit-il. Il n'y en a plus dans tout l'empire;
les consuls donnent encore ce nom, par habitude,  leurs _cavas_;--
mais lui n'est qu'un Albanais, comme, moi, je suis un Armnien. Il m'en
veut, parce que, tant  Damiette, je me suis offert  conduire des
trangers pour visiter la ville;  prsent, je vais  Beyrouth.

Je fis comprendre au janissaire que son ressentiment devenait sans
motif.

--Demandez-lui, me dit-il, s'il a de quoi payer son passage sur le
vaisseau.

--Le capitaine Nicolas est mon ami, rpondit l'Armnien.

Le janissaire secoua la tte, mais il ne fit plus aucune observation.
Le jeune homme se leva lestement, ramassa un petit paquet qui
paraissait  peine sous son bras et nous suivit. Tout mon bagage
avait t dj transport sur la djerme, lourdement charge. L'esclave
javanaise, que le plaisir de changer de lieu rendait indiffrente au
souvenir de l'gypte, frappait ses mains brunes avec joie en voyant que
nous allions partir et veillait  l'emmnagement des cages de poules et
de pigeons. La crainte de manquer de nourriture agit fortement sur ces
mes naves. L'tat sanitaire de Damiette ne nous avait pas permis de
runir des provisions plus varies. Le riz ne manquant pas, du reste,
nous tions vous pour toute la traverse au rgime du pilau.




III--LA BOMBARDE


Nous descendmes le cours du Nil pendant une lieue encore; les rives
plates et sablonneuses s'largissaient  perte de vue, et le boghaz qui
empche les vaisseaux d'arriver jusqu' Damiette ne prsentait plus 
cette heure-l qu'une barre presque insensible. Deux forts protgent
cette entre, souvent franchie au moyen ge, mais presque toujours
fatale aux vaisseaux.

Ces voyages sur mer sont aujourd'hui, grce  la vapeur, tellement
dpourvus de danger, que ce n'est pas sans quelque inquitude qu'on se
hasarde sur un bateau  voiles. L renat la chance fatale qui donne
aux poissons leur revanche de la voracit humaine, ou tout au moins
la perspective d'errer dix ans sur des ctes inhospitalires, comme
les hros de l'_Odysse_ et de l'_nide_. Or, si jamais vaisseau
primitif et suspect de ces fantaisies sillonna les eaux bleues du
golfe syrien, c'est la bombarde baptise du nom de _Santa-Barbara_
qui en ralise l'idal le plus pur. Du plus loin que j'aperus cette
sombre carcasse, pareille  un bateau de charbon, levant sur un mt
unique la longue vergue dispose pour une seule voile triangulaire, je
compris que j'tais mal tomb, et j'eus l'ide un instant de refuser
ce moyen de transport. Cependant comment faire? Retourner dans une
ville en proie  la peste pour attendre le passage d'un brick europen
(car les bateaux  vapeur ne desservent pas cette ligne), ce n'tait
gure moins chanceux. Je regardai mes compagnons, qui n'avaient l'air
ni mcontents ni surpris; le janissaire paraissait convaincu d'avoir
arrang les choses pour le mieux; nulle ide railleuse ne perait sous
le masque bronz des rameurs de la djerme; il semblait donc que ce
navire n'avait rien de ridicule et d'impossible dans les habitudes du
pays. Toutefois, cet aspect de galasse difforme, de sabot gigantesque
enfonc, dans l'eau jusqu'au bord par le poids des sacs de riz, ne
promettait pas une traverse rapide. Pour peu que les vents nous
fussent contraires, nous risquions d'aller faire connaissance avec
la patrie inhospitalire des Lestrigons ou les rochers _porphyreux_
des antiques Phaciens. O Ulysse! Tlmaque! ne! tais-je destin 
vrifier par moi-mme votre itinraire fallacieux?

Cependant la djerme accoste le navire, on nous jette une chelle de
corde traverse de btons, et nous voil hisss sur le bordage et
initis aux joies de l'intrieur.

--_Kalimra_ (bonjour), dit le capitaine, vtu comme ses matelots,
mais se faisant reconnatre par ce salut grec.

Et il se hte de s'occuper de l'embarquement des marchandises, bien
autrement important que le ntre. Les sacs de riz formaient une
montagne sur l'arrire, au del de laquelle une petite portion de la
dunette tait rserve an timonier et au capitaine; il tait donc
impossible de se promener autrement que sur les sacs, le milieu du
vaisseau tant occup par la chaloupe et les deux cts encombrs
de cages de poules; un seul espace assez troit existait devant la
cuisine, confie aux soins d'un jeune mousse fort veill.

Aussitt que ce dernier vit l'esclave, il s'cria:

--_Kokona! kali! kali_ (Une femme! belle! belle!)

Ceci s'cartait de la rserve arabe, qui ne permet pas que l'on
paraisse remarquer soit une femme, soit un enfant. Le janissaire tait
mont avec nous et surveillait le chargement des marchandises qui
appartenaient au consul.

--Ah ! lui dis-je, o va-t-on nous loger? Vous m'aviez dit qu'on nous
donnerait la chambre du capitaine.

--Soyez tranquille, rpondit-il, on rangera tous ces sacs, et ensuite
vous serez trs-bien.

Sur quoi, il nous fit ses adieux et descendit dans la djerme, qui ne
tarda pas  s'loigner.

Nous voil donc, Dieu sait pour combien de temps, sur un de ces
vaisseaux syriens que la moindre tempte brise  la cte comme des
coques de noix. Il fallut attendre le vent d'ouest de trois heures pour
mettre  la voile. Dans l'intervalle, on s'tait occup du djeuner.
Le capitaine Nicolas avait donn ses ordres, et son pilau cuisait sur
l'unique fourneau de la cuisine; notre tour ne devait arriver que plus
tard.

Je cherchais cependant o pouvait tre cette fameuse chambre du
capitaine qui nous avait t promise, et je chargeai l'Armnien de
s'en informer auprs de _son ami_, lequel ne paraissait nullement
l'avoir reconnu jusque-l. Le capitaine se leva froidement et nous
conduisit vers une espce de soute situe sous le tillac de l'avant,
o l'on ne pouvait entrer que pli en deux, et dont les parois taient
littralement couvertes de ces grillons rouges, longs comme le doigt,
que l'on appelle _cancrelats_, et qu'avait attirs sans doute un
chargement prcdent de sucre ou de cassonade. Je reculai avec effroi
et fis mine de me fcher.

--C'est l ma chambre, me fit dire le capitaine; je ne vous conseille
pas de l'habiter,  moins qu'il ne vienne  pleuvoir; mais je vais vous
faire voir un endroit beaucoup plus frais et beaucoup plus convenable.

Alors, il me conduisit prs de la grande chaloupe, maintenue par des
cordes entre le mt et l'avant, et me fit regarder dans l'intrieur.

--Voil, dit-il, o vous serez trs-bien couch; vous avez des matelas
de coton que vous tendrez d'un bout  l'autre, et je vais faire
disposer l-dessus des toiles qui formeront une tente; maintenant, vous
voil log commodment et grandement, n'est-ce pas?

J'aurais eu mauvaise grce  n'en pas convenir; le btiment tant
donn, c'tait assurment le local le plus agrable, par une
temprature d'Afrique, et le plus isol qu'on y pt choisir.




IV--ANDARE SUL MARE


Nous partons: nous voyons s'amincir, descendre et disparatre enfin
sous le bleu niveau de la mer cette frange de sable qui encadre si
tristement les splendeurs de la vieille gypte; le flamboiement
poudreux du dsert reste seul  l'horizon; les oiseaux du Nil
nous accompagnent quelque temps, puis nous quittent les uns aprs
les autres, comme pour aller rejoindre le soleil qui descend vers
Alexandrie. Cependant un astre clatant gravit peu  peu l'arc du
ciel et jette sur les eaux des reflets enflamms. C'est l'toile du
soir, c'est Astart, l'antique desse de Syrie; elle brille d'un clat
incomparable sur ces mers sacres qui la reconnaissent toujours.

Sois-nous propice,  divinit! qui n'as pas la teinte blafarde de la
lune, mais qui scintilles dans ton loignement et verses des rayons
dors sur le monde comme un soleil de la nuit!

Aprs tout, une fois la premire impression surmonte, l'aspect
intrieur de _la Santa-Barbara_ ne manquait pas de pittoresque. Ds
le lendemain, nous nous tions acclimats parfaitement, et les heures
coulaient pour nous comme pour l'quipage dans la plus parfaite
indiffrence de l'avenir. Je crois bien que le btiment marchait  la
manire de ceux des anciens, toute la journe d'aprs le soleil, et
la nuit d'aprs les toiles. Le capitaine me fit voir une boussole,
mais elle tait toute dtraque. Ce brave homme avait une physionomie
 la fois douce et rsolue, empreinte, en outre, d'une navet
singulire qui me donnait plus de confiance en lui-mme qu'en son
navire. Toutefois, il m'avoua qu'il avait t quelque peu forban,
mais seulement  l'poque de l'indpendance hellnique; c'tait aprs
m'avoir invit  prendre part  son dner, qui se composait d'un pilau
en pyramide o chacun plongeait  son tour une petite cuiller de bois.
Ceci tait dj un progrs sur la faon de manger des Arabes, qui ne
se servent que de leurs doigts.

Une bouteille de terre, remplie de vin de Chypre, de celui qu'on
appelle vin de Commanderie, dfraya notre aprs-dne, et le capitaine,
devenu plus expansif, voulut bien, toujours par l'intermdiaire du
jeune Armnien, me mettre au courant de ses affaires. M'ayant demand
si je savais lire le latin, il tira d'un tui une grande pancarte de
parchemin qui contenait les titres les plus vidents de la moralit de
sa bombarde. Il voulait savoir en quels termes tait conu ce document.

Je me mis  lire, et j'appris que les Pres secrtaires de la terre
sainte appelaient la bndiction de la Vierge et des saints sur le
navire, et certifiaient que le capitaine _Alexis,_ Grec catholique,
natif de Taraboulous (Tripoli de Syrie), avait toujours rempli ses
devoirs religieux.

--On a mis Alexis, me fit observer le capitaine, mais c'est Nicolas
qu'on aurait d mettre; ils se sont tromps en crivant.

Je donnai mon assentiment, songeant en moi-mme que, s'il n'avait
pas de patente plus officielle, il ferait bien d'viter les parages
europens. Les Turcs se contentent de peu: le cachet rouge et la croix
de Jrusalem apposs  ce billet de confession devaient suffire,
moyennant bakchis,  satisfaire aux besoins de la lgalit musulmane.

Rien n'est plus gai qu'une aprs-dne en mer par un beau temps: la
brise est tide, le soleil tourne autour de la voile dont l'ombre
fugitive nous oblige  changer de place de temps en temps; cette
ombre nous quitte enfin, et projette sur la mer sa fracheur inutile.
Peut-tre serait-il bon de tendre une simple toile pour protger la
dunette, mais personne n'y songe: le soleil dore nos fronts comme des
fruits mrs. C'est l que triomphait surtout la beaut de l'esclave
javanaise. Je n'avais pas song un instant  lui faire garder son
voile, par ce sentiment tout naturel qu'un Franc possdant une femme
n'avait pas droit de la cacher. L'Armnien s'tait assis prs d'elle
sur les sacs de riz, pendant que je regardais le capitaine jouer aux
checs avec le pilote, et il lui dit plusieurs fois avec un fausset
enfantin:_--Ked ya, siti!_

Ce qui, je pense, signifiait: Eh bien donc, madame!

Elle resta quelque temps sans rpondre, avec cette fiert qui respirait
dans son maintien habituel; puis elle finit par se tourner vers le
jeune homme, et la conversation s'engagea.

De ce moment, je compris combien j'avais perdu  ne pas prononcer
couramment l'arabe. Son front s'claircit, ses lvres sourirent, et
elle s'abandonna bientt  ce caquetage ineffable qui, dans tous les
pays, est,  ce qu'il semble, un besoin pour la plus belle portion de
l'humanit. J'tais heureux, du reste, de lui avoir procur ce plaisir.
L'Armnien paraissait trs-respectueux, et, se tournant de temps en
temps vers moi, lui racontait sans doute comment je l'avais rencontr
et accueilli. Il ne faut pas appliquer nos ides  ce qui se passe en
Orient, et croire qu'entre homme et femme une conversation devienne
tout de suite ... criminelle. Il y a dans les caractres beaucoup plus
de simplicit que chez nous; j'tais persuad qu'il ne s'agissait l
que d'un bavardage dnu de sens. L'expression des physionomies et
l'intelligence de quelques mots  et l m'indiquaient suffisamment
l'innocence de ce dialogue, aussi restai-je comme absorb dans
l'observation du jeu d'checs (et quels checs!) du capitaine et de son
pilote. Je me comparais mentalement  ces poux aimables qui, dans une
soire, s'asseyent aux tables de jeu, laissant causer ou danser sans
inquitude les femmes et les jeunes gens.

Et, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un pauvre diable d'Armnien qu'on a
ramass dans les roseaux aux bords du Nil, auprs d'un Franc qui vient
du Caire et qui y a men l'existence d'un _mirliva_ (gnral), d'aprs
l'estime des drogmans et de tout un quartier? Si, pour une nonne, un
jardinier est un homme, comme on disait en France au sicle dernier,
il ne faut pas croire que le premier venu soit quelque chose pour une
cadine musulmane. Il y a dans les femmes leves naturellement, comme
dans les oiseaux magnifiques, un certain orgueil qui les dfend tout
d'abord contre la sduction vulgaire. Il me semblait, du reste, qu'en
l'abandonnant  sa propre dignit, je m'assurais la confiance et le
dvouement de cette pauvre esclave, qu'au fond, ainsi que je l'ai dj
dit, je considrais comme libre du moment qu'elle avait quitt la terre
d'gypte et mis le pied sur un btiment chrtien.

Chrtien! est-ce le terme juste? _La Santa-Barbara_ n'avait pour
quipage que des matelots turcs; le capitaine et son mousse
reprsentaient l'glise romaine, l'Armnien une hrsie quelconque,
et moi-mme.... Mais qui sait ce que peut reprsenter en Orient un
Parisien nourri d'ides philosophiques, un fils de Voltaire, un impie,
selon l'opinion de ces braves gens? Chaque matin, au moment o le
soleil sortait de la mer, chaque soir,  l'instant o son disque,
envahi par la ligne sombre des eaux, s'clipsait en une minute,
laissant  l'horizon cette teinte rose qui se fond dlicieusement dans
l'azur, les matelots se runissaient sur un seul rang, tourns vers
la Mecque lointaine, et l'un d'eux entonnait l'hymne de la prire,
comme aurait pu faire le grave muezzin du haut des minarets. Je ne
pouvais empcher l'esclave de se joindre  cette religieuse effusion
si touchante et si solennelle; ds le premier jour, nous nous vmes
ainsi partags en communions diverses. Le capitaine, de son ct,
faisait des oraisons de temps en temps  une certaine image cloue au
mt, qui pouvait bien tre la patronne du navire, _santa Barbara_;
l'Armnien, en se levant, aprs s'tre lav la tte et les pieds avec
son savon, mchonnait des litanies  voix basse; moi seul, incapable
de feinte, je n'excutais aucune gnuflexion rgulire, et j'avais
pourtant quelque honte  paratre moins religieux que ces gens. Il y a
chez les Orientaux une tolrance mutuelle pour les religions diverses,
chacun se classant simplement  un degr suprieur dans la hirarchie
spirituelle, mais admettant que les autres peuvent bien,  la rigueur,
tre dignes de lui servir d'escabeau; le simple philosophe drange
cette combinaison: o le placer? Le Coran lui-mme, qui maudit les
idoltres et les adorateurs du feu et des toiles, n'a pas prvu le
scepticisme de notre temps.




V--IDYLLE


Vers le troisime jour de notre traverse, nous eussions d apercevoir
la cte de Syrie; mais, pendant la matine, nous changions  peine de
place, et le vent, qui se levait  trois heures, enflait la voile par
bouffes, puis la laissait peu aprs retomber le long du mt. Cela
paraissait inquiter peu le capitaine, qui partageait ses loisirs entre
son jeu d'checs et une sorte de guitare avec laquelle il accompagnait
toujours le mme chant. En Orient, chacun a son air favori, et le
rpte sans se lasser du matin au soir, jusqu' ce qu'il en sache un
autre plus nouveau. L'esclave aussi avait appris au Caire je ne sais
quelle chanson de harem dont le refrain revenait toujours sur une
mlope tranante et soporifique. C'taient, je m'en souviens, les deux
vers suivants:

    Ya kabib! sakel n!...
    Ya makmouby! ya sidi!

J'en comprenais bien quelques mots, mais celui de _kabib_ manquait 
mon vocabulaire. J'en demandai le sens  l'Armnien, qui me rpondit:

--Cela veut dire _un petit drle_.

Je couchai ce substantif sur mes tablettes avec l'explication, ainsi
qu'il convient quand on veut s'instruire.

Le soir, l'Armnien me dit qu'il tait fcheux que le vent ne ft pas
meilleur, et que cela l'inquitait un peu.

--Pourquoi? lui dis-je. Nous risquons de rester ici deux jours de plus,
voil tout, et dcidment nous sommes trs-bien sur ce vaisseau.

--Ce n'est pas cela, me dit-il, mais c'est que nous pourrions bien
manquer d'eau.

--Manquer d'eau?

--Sans doute, vous n'avez pas d'ide de l'insouciance de ces gens-l.
Pour avoir de l'eau, il aurait fallu envoyer une barque jusqu'
Damiette, car l'eau de l'embouchure du Nil est sale; et, comme la
ville tait en quarantaine, ils ont craint les formalits!... du moins,
c'est l ce qu'ils disent; mais, au fond, ils n'y auront pas pens.

--C'est tonnant, dis-je, le capitaine chante comme si notre situation
tait des plus simples.

Et j'allai avec l'Armnien l'interroger sur ce sujet.

Il se leva, et me fit voir sur le pont les tonnes  eau entirement
vides, sauf l'une d'elles qui pouvait encore contenir cinq ou six
bouteilles d'eau; puis il s'en alla se rasseoir sur la dunette, et,
reprenant sa guitare, il recommena son ternelle chanson en berant sa
tte en arrire contre le bordage.

Le lendemain matin, je me rveillai de bonne heure, et je montai sur le
gaillard d'avant avec la pense qu'il tait possible d'apercevoir les
ctes de la Palestine; mais j'eus beau nettoyer mon binocle, la ligne
extrme de la mer tait aussi nette que la lame courbe d'un damas. Il
est mme probable que nous n'avions gure chang de place depuis la
veille. Je redescendis, et me dirigeai vers l'arrire. Tout le monde
dormait avec srnit; le jeune mousse tait seul debout et faisait sa
toilette en se lavant abondamment le visage et les mains avec de l'eau
qu'il puisait dans notre dernire tonne de liquide potable.

Je ne pus m'empcher de manifester mon indignation. Je lui dis ou je
crus lui faire comprendre que l'eau de la mer tait assez bonne pour la
toilette d'un _petit drle_ de son espce, et, voulant formuler cette
dernire expression, je me servis du terme de _ya kabib_, que j'avais
not. Le petit garon me regarda en souriant, et parut peu touch de la
rprimande. Je crus avoir mal prononc, et je n'y pensai plus.

Quelques heures aprs, dans ce moment de l'aprs-dne o le capitaine
Nicolas faisait d'ordinaire apporter par le mousse une norme cruche
de vin de Chypre,  laquelle seuls nous tions invits  prendre
part, l'Armnien et moi, en qualit de chrtiens, les matelots,
par un respect mal compris pour la loi de Mahomet, ne buvant que de
l'eau-de-vie d'anis, le capitaine, dis je, se mit  parler bas 
l'oreille de l'Armnien.

--Il veut, me dit ce dernier, vous faire une proposition.

--Qu'il parle.

--Il dit que c'est dlicat, et espre que vous ne lui en voudrez pas si
cela vous dplat.

--Pas du tout.

--Eh bien, il vous demande si vous voulez faire l'change de votre
esclave contre le _ya ouled_ (le petit garon) qui lui appartient aussi.

Je fus au moment de partir d'un clat de rire; mais le srieux parfait
des deux Levantins me dconcerta. Je crus voir l au fond une de ces
mauvaises plaisanteries que les Orientaux ne se permettent gure que
dans les situations o un Franc pourrait difficilement les en faire
repentir. Je le dis  l'Armnien, qui me rpondit avec tonnement:

--Mais non, c'est bien srieusement qu'il parle; le petit garon
est trs-blanc et la femme basane, et, ajouta-t-il avec un air
d'apprciation consciencieuse, je vous conseille d'y rflchir, le
petit garon vaut bien la femme.

Je ne suis pas habitu  m'tonner facilement: du reste, ce serait
peine perdue dans de tels pays. Je me bornai  rpondre que ce march
ne me convenait pas. Ensuite, comme je montrais quelque humeur, le
capitaine dit  l'Armnien qu'il tait fch de son indiscrtion, mais
qu'il avait cru me faire plaisir. Je ne savais trop quelle tait son
ide, et je crus voir une sorte d'ironie percer dans sa conversation;
je le fis donc presser par l'Armnien de s'expliquer nettement sur ce
point.

--Eh bien, me dit ce dernier, il prtend que vous avez, ce matin, fait
des compliments au _ya ouled_; c'est, du moins, ce que celui-ci a
rapport.

--Moi? m'criai-je. Je l'ai appel _petit drle_ parce qu'il se lavait
les mains avec notre eau  boire; j'tais furieux contre lui, au
contraire.

L'tonnement de l'Armnien me fit apercevoir qu'il y avait dans cette
affaire un de ces absurdes quiproquos philologiques si communs entre
les personnes qui savent mdiocrement les langues. Le mot _kabib_, si
singulirement traduit la veille par l'Armnien, avait, au contraire,
la signification la plus charmante et la plus amoureuse du monde.
Je ne sais pourquoi le mot de _petit drle_ lui avait paru rendre
parfaitement cette ide en franais.

Nous nous livrmes  une traduction nouvelle et corrige du refrain
chant par l'esclave, et qui, dcidment, signifiait  peu prs:

O mon petit chri, mon bien-aim, mon frre, mon matre!

C'est ainsi que commencent presque toutes les chansons d'amour arabes,
susceptibles des interprtations les plus diverses, et qui rappellent
aux commenants l'quivoque classique de l'glogue de Corydon.




VI--JOURNAL DE BORD


L'humble vrit n'a pas les ressources immenses des combinaisons
dramatiques ou romanesques. Je recueille un  un des vnements qui
n'ont de mrite que par leur simplicit mme, et je sais qu'il serait
ais pourtant, ft-ce dans la relation d'une traverse aussi vulgaire
que celle du golfe de Syrie, de faire natre des pripties vraiment
dignes d'attention; mais la ralit grimace  ct du mensonge,
et il vaut mieux, ce me semble, dire navement, comme les anciens
navigateurs: Tel jour, nous n'avons rien vu en mer qu'un morceau de
bois qui flottait  l'aventure; tel autre, qu'un goland aux ailes
grises; ... jusqu'au moment trop rare o l'action se rchauffe et se
complique d'un canot de sauvages qui viennent apporter des ignames et
des cochons de lait rtis.

Cependant,  dfaut de la tempte oblige, un calme plat tout  fait
digne de l'ocan Pacifique, et le manque d'eau douce sur un navire
compos comme l'tait le ntre, pouvaient amener des scnes dignes
d'une Odysse moderne. Le destin m'a t cette chance d'intrt en
envoyant, ce soir-l, un lger zphyr de l'ouest qui nous fit marcher
assez vite.

J'tais, aprs tout, joyeux de cet incident, et je me faisais rpter
par le capitaine l'assurance que, le lendemain matin, nous pourrions
apercevoir  l'horizon les cimes bleutres du Carmel. Tout  coup des
cris d'pouvante partent de la dunette.

--_Farqha el bahr! farqha el bahr!_

--Qu'est-ce donc?

--Une poule  la mer!

La circonstance me paraissait peu grave; cependant l'un des matelots
turcs auquel appartenait la poule se dsolait de la manire la plus
touchante, et ses compagnons le plaignaient trs-srieusement. On
le retenait pour l'empcher de se jeter  l'eau, et la poule, dj
loigne, faisait des signes de dtresse dont on suivait les phases
avec motion. Enfin, le capitaine, aprs un moment de doute, donna
l'ordre qu'on arrtt le vaisseau.

Pour le coup, je trouvai un peu fort qu'aprs avoir perdu deux jours,
on s'arrtt par un bon vent pour une poule noye. Je donnai deux
piastres au matelot, pensant que c'tait l tout le joint de l'affaire,
car un Arabe se ferait tuer pour beaucoup moins. Sa figure s'adoucit,
mais il calcula sans doute immdiatement qu'il aurait un double
avantage  ravoir la poule, et en un clin d'oeil il se dbarrassa de ses
vtements et se jeta  la mer.

La distance jusqu'o il nagea tait prodigieuse. Il fallut attendre une
demi-heure avec l'inquitude de sa situation et de la nuit qui venait;
notre homme nous rejoignit enfin extnu, et on dut le retirer de
l'eau, car il n'avait plus la force de grimper le long du bordage.

Une fois en sret, cet homme s'occupait plus de sa poule que de
lui-mme; il la rchauffait, l'pongeait, et ne fut content qu'en la
voyant respirer  l'aise et sautiller sur le pont.

Le btiment s'tait remis en route.

--Le diable soit de la poule! dis-je  l'Armnien; nous avons perdu une
heure.

--Eh quoi! vouliez-vous donc qu'il la laisst se noyer?

--Mais j'en ai aussi, des poules, et je lui en aurais donn plusieurs
pour celle-l!

--Ce n'est pas la mme chose.

--Comment donc! mais je sacrifierais toutes les poules de la terre pour
qu'on ne perdit pas une heure de bon vent, dans un btiment o nous
risquons demain de mourir de soif.

--Voyez-vous, dit l'Armnien, la poule s'est envole  sa gauche, au
moment o il s'apprtait  lui couper le cou.

--J'admettrais volontiers, rpondis-je, qu'il se ft dvou comme
musulman pour sauver une crature vivante; mais je sais que le respect
des vrais croyants pour les animaux ne va point jusque-l, puisqu'ils
les tuent pour leur nourriture.

--Sans doute ils les tuent, mais avec des crmonies, en prononant
des prires, et encore ne peuvent-ils leur couper la gorge qu'avec un
couteau dont le manche soit perc de trois clous et dont la lame soit
sans brche. Si tout  l'heure la poule s'tait noye, le pauvre homme
tait certain de mourir d ici  trois jours.

--C'est bien diffrent, dis-je  l'Armnien.

Ainsi, pour les Orientaux, c'est toujours une chose grave que de
tuer un animal. Il n'est permis de le faire que pour sa nourriture
expressment, et dans des formes qui rappellent l'antique institution
des sacrifices. On sait qu'il y a quelque chose de pareil chez les
isralites: les bouchers sont obligs d'employer des sacrificateurs
(_schocket_) qui appartiennent  l'ordre religieux, et ne tuent chaque
bte qu'en employant des formules consacres. Ce prjuge se trouve
avec des nuances diverses dans la plupart des religions du Levant. La
chasse mme n'est tolre que contre les btes froces et en punition
des dgts causs par elles. La chasse au faucon tait pourtant, 
l'poque des califes, le divertissement des grands, mais par une sorte
d'interprtation qui rejetait sur l'oiseau de proie la responsabilit
du sang vers. Au fond, sans adopter les ides de l'Inde, on peut
convenir qu'il y a quelque chose de grand dans cette pense de ne tuer
aucun animal sans ncessit. Les formules recommandes pour le cas o
on leur te la vie, par le besoin de s'en faire une nourriture, ont
pour but sans doute d'empcher que la souffrance ne se prolonge plus
d'un instant, ce que les habitudes de la chasse rendent malheureusement
impossible.

L'Armnien me raconta  ce sujet que, du temps de Mahmoud,
Constantinople tait tellement remplie de chiens, que les voitures
avaient peine  circuler dans les rues: ne pouvant les dtruire, ni
comme animaux froces, ni comme propres  la nourriture, on imagina
de les exposer dans des lots dserts de l'entre du Bosphore. Il
fallut les embarquer par milliers dans des caques; et, au moment
o, ignorants de leur sort, ils prirent possession de leurs nouveaux
domaines, un iman leur fit un discours, exposant que l'on avait cd
 une ncessit absolue, et que leurs mes,  l'heure de la mort,
ne devaient pas en vouloir aux fidles croyants; que, du reste, si
la volont du ciel tait qu'ils fussent sauvs, cela arriverait
assurment. Il y avait beaucoup de lapins dans ces les, et les chiens
ne rclamrent pas tout d'abord contre ce raisonnement jsuitique;
mais, quelques jours plus tard, tourments par la faim, ils poussrent
de tels gmissements, qu'on les entendait de Constantinople. Les
dvots, mus de cette lamentable protestation, adressrent de graves
remontrances au sultan, dj trop suspect de tendances europennes,
de sorte qu'il fallut donner l'ordre de faire revenir les chiens, qui
furent, en triomphe, rintgrs dans tous leurs droits civils.




VII--LE MATELOT HADJI.


L'Armnien m'tait de quelque ressource dans les ennuis d'une telle
traverse; mais je voyais avec plaisir aussi que sa gaiet, son
intarissable bavardage, ses narrations, ses remarques, donnaient  la
pauvre Zeynab l'occasion, si chre aux femmes de ces pays, d'exprimer
ses ides avec cette volubilit de consonnes nasales et gutturales o
il m'tait si difficile de saisir non pas seulement le sens, mais le
son mme des paroles.

Avec la magnanimit d'un Europen, je souffrais mme sans difficult
que l'un ou l'autre des matelots qui pouvait se trouver assis prs de
nous, sur les sacs de riz, lui adresst quelques mots de conversation.
En Orient, les gens du peuple sont gnralement familiers, d'abord
parce que le sentiment de l'galit y est tabli plus sincrement que
parmi nous, et puis parce qu'une sorte de politesse inne existe dans
toutes les classes. Quant  l'ducation, elle est partout la mme,
trs-sommaire, mais universelle. C'est ce qui fait que l'homme d'un
humble tat devient sans transition le favori d'un grand, et monte aux
premiers rangs sans y paratre jamais dplac.

Il y avait parmi nos matelots un certain Turc d'Anatolie, trs-basan,
 la barbe grisonnante, et qui causait avec l'esclave plus souvent et
plus longuement que les autres; je l'avais remarqu, et je demandai 
l'Armnien ce qu'il pouvait dire; il fit attention  quelques paroles,
et me dit:

--Ils parlent ensemble de religion.

Cela me parut fort respectable, d'autant que c'tait cet homme qui
faisait pour les autres, en qualit de _hadji_ ou plerin revenu de la
Mecque, la prire du matin et du soir. Je n'avais pas song un instant
 gner dans ses pratiques habituelles cette pauvre femme, dont une
fantaisie, hlas! bien peu coteuse, avait mis le sort dans mes mains.
Seulement, au Caire, dans un moment o elle tait un peu malade,
j'avais essay de la faire renoncer  l'habitude de tremper dans l'eau
froide ses mains et ses pieds, tous les matins et tons les soirs, en
faisant ses prires; mais elle faisait peu de cas de mes prceptes
d'hygine, et n'avait consenti qu' s'abstenir de la teinture de
henn, qui, ne durant que cinq ou six jours environ, oblige les femmes
d'Orient  renouveler souvent une prparation fort disgracieuse pour
qui la voit de prs. Je ne suis pas ennemi de la teinture des sourcils
et des paupires; j'admets encore le carmin appliqu aux joues et aux
lvres; mais  quoi bon colorer en jaune des mains dj cuivres, qui,
ds lors, passent au safran? Je m'tais montr inflexible sur ce point.

Ses cheveux avaient repouss sur le front; ils allaient rejoindre
des deux cts les longues tresses mles de cordonnets de soie et
frmissantes de sequins percs (de faux sequins, hlas!) qui flottent
du col aux talons, selon la mode levantine. Le tatikos festonn d'or
s'inclinait avec grce sur son oreille gauche, et ses bras portaient
enfils de lourds anneaux de cuivre argent, grossirement maills de
rouge et de bleu, parure tout gyptienne. D'autres encore rsonnaient 
ses chevilles, malgr la dfense du Coran, qui ne veut pas qu'une femme
fasse retentir les bijoux qui ornent ses pieds.

Je l'admirais ainsi, gracieuse dans sa robe  rayures de soie et drape
du _milayeh_ bleu, avec ces airs de statue antique que les femmes
d'Orient possdent, sans le moins du monde s'en douter. L'animation de
son geste, une expression inaccoutume de ses traits, me frappaient par
moments, sans m'inspirer d'inquitude; le matelot qui causait avec elle
aurait pu tre son grand-pre, et il ne semblait pas craindre que ses
paroles fussent entendues.

--Savez-vous ce qu'il y a? me dit l'Armnien, qui, un peu plus tard,
s'tait approch des matelots causant entre eux. Ces gens-l disent que
la femme qui est avec vous ne vous appartient pas.

--Ils se trompent, lui dis-je; vous pouvez leur apprendre qu'elle m'a
t vendue au Caire par Abd-el-Krim, moyennant cinq bourses. J'ai le
reu dans mon portefeuille. Et, d'ailleurs, cela ne les regarde pas.

--Ils disent que le marchand n'avait pas le droit de vendre une femme
musulmane  un chrtien.

--Leur opinion m'est indiffrente, et, au Caire, on en sait plus qu'eux
l-dessus. Tous les Francs y ont des esclaves, soit chrtiens, soit
musulmans.

--Mais ce ne sont que des ngres ou des Abyssiniens; ils ne peuvent
avoir d'esclaves de la race blanche.

--Trouvez-vous que cette femme soit blanche?

L'Armnien secoua la tte d'un air de doute.

--coutez, lui dis je; quant  mon droit, je ne puis en douter, ayant
pris d'avance les informations ncessaires. Dites maintenant au
capitaine qu'il ne convient pas que ses matelots causent avec elle.

--Le capitaine, me dit-il aprs avoir parl  ce dernier, rpond que
vous auriez pu le lui dfendre  elle-mme tout d'abord.

--Je ne voulais pas, rpliquai-je, la priver du plaisir de parler
sa langue, ni l'empcher de se joindre aux prires; d'ailleurs, la
conformation du btiment obligeant tout le monde d'tre ensemble, il
tait difficile d'empcher l'change de quelques paroles.

Le capitaine Nicolas n'avait pas l'air trs-bien dispos, ce que
j'attribuais quelque peu au ressentiment d'avoir vu sa proposition
d'change repousse. Cependant il fit venir le matelot hadji, que
j'avais dsign surtout comme malveillant, et lui parla. Quant  moi,
je ne voulais rien dire  l'esclave, pour ne pas me donner le rle
odieux d'un matre exigeant.

Le matelot parut rpondre d'un air trs-fier au capitaine, qui me fit
dire par l'Armnien de ne plus me proccuper de cela; que c'tait
un homme exalt, une espce de saint que ses camarades respectaient
 cause de sa pit; que ce qu'il disait n'avait nulle importance
d'ailleurs.

Cet homme, en effet, ne parla plus  l'esclave; mais il causait
trs-haut devant elle avec ses camarades, et je comprenais bien qu'il
s'agissait de la _muslim_ (musulmane) et du _Roumi_ (Romain). Il
fallait en finir, et je ne voyais aucun moyen d'viter ce systme
d'insinuation. Je me dcidai  faire venir l'esclave prs de nous,
et, avec l'aide de l'Armnien, nous emes  peu prs la conversation
suivante:

--Qu'est-ce que t'ont dit ces hommes tout  l'heure?

--Que j'avais tort, tant _croyante_, de rester avec un infidle.

--Mais ne savent-ils pas que je t'ai achete?

--Ils disent qu'on n'avait pas le droit de me vendre  toi.

--Et penses-tu que cela soit vrai?

--Dieu le sait!

--Ces hommes se trompent, et tu ne dois plus leur parler.

--Ce sera ainsi.

Je priai l'Armnien de la distraire un peu et de lui conter des
histoires. Ce garon m'tait, aprs tout, devenu fort utile; il lui
parlait toujours de ce ton flt et gracieux qu'on emploie pour gayer
les enfants, et recommenait invariablement par _Ked ya, siti?..._

--Eh bien, donc, madame!... qu'est-ce donc? nous ne rions pas?
Voulez-vous savoir les aventures de la Tte cuite au four?

Il lui racontait alors une vieille lgende de Constantinople, o un
tailleur, croyant recevoir un habit de sultan  rparer, emporte chez
lui la tte d'un aga qui lui a t remise par erreur, si bien que, ne
sachant comment se dbarrasser ensuite de ce triste dpt, il l'envoie
au four, dans un vase de terre, chez un ptissier grec. Ce dernier en
gratifie un barbier franc, en la substituant furtivement  sa tte 
perruque; le Franc la coiffe; puis, s'apercevant de sa mprise, la
porte ailleurs; enfin il en rsulte une foule de mprises plus ou moins
comiques. Ceci est de la bouffonnerie turque du plus haut got.

La prire du soir ramenait les crmonies habituelles. Pour ne
scandaliser personne, j'allai me promener sur le tillac de l'avant,
piant le lever des toiles, et faisant aussi, moi, ma prire, qui est
celle des rveurs et des potes, c'est--dire l'admiration de la nature
et l'enthousiasme des souvenirs. Oui, je les admirais dans cet air
d'Orient si pur qu'il rapproche les cieux de l'homme, ces astres dieux,
formes diverses et sacres que la Divinit a rejetes tour  tour
comme les masques de l'ternelle Isis ... Uranie, Astart, Saturne,
Jupiter, vous me reprsentez encore les transformations des humbles
croyances de nos aeux. Ceux qui, par millions, ont sillonn ces mers,
prenaient sans doute le rayonnement pour la flamme et le trne pour le
dieu; mais qui n'adorerait dans les astres du ciel les preuves mmes de
l'ternelle puissance, et dans leur marche rgulire l'action vigilante
d'un esprit cach?




VIII--LA MENACE


En retournant vers le capitaine, je vis, dans une encoignure au pied
de la chaloupe, l'esclave et le vieux matelot hadji qui avaient repris
leur entretien religieux malgr ma dfense.

Pour cette fois, il n'y avait plus rien  mnager; je tirai violemment
l'esclave par le bras, et elle alla tomber, fort mollement il est vrai,
sur un sac de riz.

--_Giaour_! s'cria-t-elle.

J'entendis parfaitement le mot. Il n'y avait pas  faiblir.

--_Ent giaour!_ rpliquai-je sans trop savoir si ce dernier mot
se disait ainsi au fminin. C'est toi qui es une infidle; et lui,
ajoutai-je en montrant le hadji, est un chien (_kelb_).

Je ne sais si la colre qui m'agitait tait plutt de me voir mpriser
comme chrtien, ou de songer  l'ingratitude de cette femme, que
j'avais toujours traite comme une gale. Le hadji, s'entendant traiter
de chien, avait fait un signe de menace, mais s'tait retourn vers ses
compagnons avec la lchet habituelle des Arabes de basse classe, qui,
aprs tout, n'oseraient seuls attaquer un Franc. Deux ou trois d'entre
eux s'avancrent en profrant des injures, et, machinalement, j'avais
saisi un des pistolets de ma ceinture sans songer que ces armes  la
crosse tincelante, achetes au Caire pour complter mon costume, ne
sont fatales d'ordinaire qu' la main qui veut s'en servir. J'avouerai,
de plus, qu'elles n'taient point charges.

--Y songez-vous? me dit l'Armnien en m'arrtant le bras. C'est un fou,
et, pour ces gens-l, c'est un saint; laissez-les crier, le capitaine
va leur parler.

L'esclave faisait mine de pleurer, comme si je lui avais fait beaucoup
de mal, et ne voulait pas bouger de la place o elle tait. Le
capitaine arriva, et dit avec son air indiffrent:

--Que voulez-vous! ce sont des sauvages!

Et il leur adressa quelques paroles assez mollement.

--Ajoutez, dis-je  l'Armnien, qu'arriv  terre, j'irai trouver le
pacha, et je leur ferai donner des coups de bton.

Je crois bien que l'Armnien leur traduisit cela par quelque compliment
empreint de modration. Ils ne dirent plus rien, mais je sentais bien
que ce silence me laissait une position trop douteuse. Je me souvins
fort  propos d'une lettre de recommandation que j'avais dans mon
portefeuille pour le pacha d'Acre, et qui m'avait t donne par
mon ami Alphonse Royer, qui a t quelque temps membre du divan 
Constantinople. Je tirai mon portefeuille de ma veste, ce qui excita
une inquitude gnrale. Le pistolet n'aurait servi qu' me faire
assommer ... surtout tant de fabrique arabe; mais les gens du peuple
en Orient croient toujours les Europens quelque peu magiciens et
capables de tirer de leur poche,  un moment donn, de quoi dtruire
toute une arme. On se rassura en voyant que je n'avais extrait du
portefeuille qu'une lettre, du reste fort proprement crite en arabe et
adresse  Son Excellence Mhmed-R***, pacha d'Acre, qui, prcdemment,
avait longtemps sjourn en France.

Ce qu'il y avait de plus heureux dans mon ide et dans ma
situation, c'est que nous nous trouvions justement  la hauteur de
Saint-Jean-d'Acre, o il fallait relcher pour prendre de l'eau. La
ville n'tait pas encore en vue, mais nous ne pouvions manquer, si le
vent continuait, d'y arriver le lendemain. Quant  Mhmed-Pacha, par un
autre hasard digne de s'appeler providence pour moi et fatalit pour
mes adversaires, je l'avais rencontr  Paris dans plusieurs soires.
Il m'avait donn du tabac turc et fait beaucoup d'honntets. La lettre
dont je m'tais charg lui rappelait ce souvenir, de peur que le temps
et ses nouvelles grandeurs ne m'eussent effac de sa mmoire; mais il
devenait clair nanmoins, par la lettre, que j'tais un personnage
trs-puissamment recommand.

La lecture de ce document produisit l'effet du _quos ego_ de
Neptune. L'Armnien, aprs avoir mis la lettre sur sa tte en signe
de respect, avait t l'enveloppe, qui, comme il est d'usage pour
les recommandations, n'tait point ferme, et montrait le texte au
capitaine  mesure qu'il le lisait. Ds lors les coups de bton promis
n'taient plus une illusion pour le hadji et ses camarades. Ces
garnements baissrent la tte, et le capitaine m'expliqua sa propre
conduite par la crainte de heurter leurs ides religieuses, n'tant
lui-mme qu'un pauvre sujet grec du sultan (_raya_), qui n'avait
d'autorit qu'en raison du service.

--Quant  la femme, dit-il, si vous tes l'ami de Mhmed-Pacha, elle
est bien  vous: qui oserait lutter contre la faveur des grands?

L'esclave n'avait pas boug; cependant elle avait fort bien entendu
ce qui s'tait dit. Elle ne pouvait avoir de doute sur sa position
momentane; car, en pays turc, une protection vaut mieux qu'un droit;
pourtant, dsormais je tenais  constater le mien aux yeux de tous.

--N'es-tu pas ne, lui fis-je dire, dans un pays qui n'appartient pas
au sultan des Turcs?

--Cela est vrai, rpondit-elle; je suis _Hindi_ (Indienne).

--Ds lors, tu peux tre au service d'un Franc comme les Abyssiniennes
(_Habesch_), qui sont, ainsi que toi, couleur de cuivre, et qui te
valent bien.

--_Aioua_ (oui)! dit-elle comme convaincue, _ana memlouk ent_ (je
suis ton esclave).

--Mais, ajoutai-je, te souviens-tu qu'avant de quitter le Caire, je
t'ai offert d'y rester libre? Tu m'as dit que tu ne saurais o aller.

--C'est vrai, il valait mieux me revendre.

--Tu m'as donc suivi seulement pour changer de pays, et me quitter
ensuite? Eh bien, puisque tu es si ingrate, tu demeureras esclave
toujours, et tu ne seras pas une cadine, tu seras une servante. Ds
 prsent, tu garderas ton voile et tu resteras dans la chambre du
capitaine ... avec les grillons. Tu ne parleras plus  personne ici.

Elle prit son voile sans rpondre, et s'en alla s'asseoir dans la
petite chambre de l'avant.

J'avais peut-tre un peu cd au dsir de faire de l'effet sur ces gens
tour  tour insolents ou serviles, toujours  la merci d'impressions
vives et passagres, et qu'il faut connatre pour comprendre  quel
point le despotisme est le gouvernement normal de l'Orient. Le
voyageur le plus modeste se voit amen trs-vite, si une manire de
vivre somptueuse ne lui concilie pas tout d'abord le respect,  poser
thtralement et  dployer, dans une foule de cas, des rsolutions
nergiques, qui, ds lors, se manifestent sans danger. L'Arabe, c'est
le chien qui mord si l'on recule, et qui vient lcher la main leve sur
lui. En recevant un coup de bton, il ignore si, au fond, vous n'avez
pas le droit de le lui donner. Votre position lui a paru tout d'abord
mdiocre; mais faites le lier, et vous devenez tout de suite un grand
personnage qui affecte la simplicit. L'Orient ne doute jamais de rien;
tout y est possible: le simple calender peut fort bien tre un fils de
roi, comme dans _les Mille et une Nuits_. D'ailleurs, n'y voit-on pas
les princes d'Europe voyager en frac noir et en chapeau rond?




IX--COTES DE PALESTINE


J'ai salu avec enivrement l'apparition tant souhaite de la cte
d'Asie. Il y avait si longtemps que je n'avais vu des montagnes! La
fracheur brumeuse du paysage, l'clat si vif des maisons peintes et
des kiosques turcs se mirant dans l'eau bleue, les zones diverses
des plateaux qui s'tagent si hardiment entre la mer et le ciel, le
pic cras du Carmel, l'enceinte carre et la haute coupole de son
couvent clbre illumines au loin de cette radieuse teinte cerise, qui
rappelle toujours la frache Aurore des chants d'Homre; au pied de ces
monts, Kaffa, dj dpasse, faisant face  Saint-Jean-d'Acre, situe
 l'autre extrmit de la baie, et devant laquelle notre navire s'tait
arrt: c'tait un spectacle  la fois plein de grandeur et de grce.
La mer,  peine onduleuse, s'talant comme l'huile vers la grve o
moussait la mince frange de la vague, et luttant de teinte azure avec
l'ther qui vibrait dj des feux du soleil encore invisible ..., voil
ce que l'gypte n'offre jamais avec ses ctes basses et ses horizons
souills de poussire. Le soleil parut enfin; il dcoupa nettement
devant nous la ville d'Acre s'avanant dans la mer sur son promontoire
de sable, avec ses blanches coupoles, ses murs, ses maisons  terrasse,
et la tour carre aux crneaux festonns, qui fut nagure la demeure du
terrible Djezzar-Pacha, contre lequel buta Napolon.

Nous avions jet l'ancre  peu de distance du rivage. Il fallait
attendre la visite de la Sant avant que les barques pussent venir nous
approvisionner d'eau frache et de fruits. Quant  dbarquer, cela nous
tait interdit,  moins de vouloir nous arrter dans la ville et y
faire quarantaine.

Aussitt que le bateau de la Sant fut venu constater que nous tions
malades, comme arrivant de la cte d'gypte, il fut permis aux
barquettes du port de nous apporter les rafrachissements attendus, et
de recevoir notre argent avec les prcautions usites. Aussi, contre
les tonnes d'eau, les melons, les pastques et les grenades qu'on nous
faisait passer, il fallait verser nos ghazis, nos piastres et nos paras
dans des bassins d'eau vinaigre qu'on plaait  notre porte.

Ainsi ravitaills, nous avions oubli nos querelles intrieures. Ne
pouvant dbarquer pour quelques heures, et renonant  m'arrter dans
la ville, je ne jugeai pas  propos d'envoyer au pacha ma lettre, qui,
du reste, pouvait encore m'tre une recommandation sur tout autre point
de l'antique cte de Phnicie soumise au pachalick d'Acre. Cette ville,
que les anciens appelaient Ako, ou l'_troite_, que les Arabes nomment
Akka, s'est appele Ptolmas jusqu' l'poque des croisades.

Nous remettons  la voile, et dsormais notre voyage est une fte; nous
rasons  un quart de lieue de distance les ctes de la Cl syrie, et
la mer, toujours claire et bleue, rflchit comme un lac la gracieuse
chane de montagnes qui va du Carmel au Liban. Six lieues plus haut
que Saint-Jean-d'Acre apparat Sour, autrefois Tyr, avec la jete
d'Alexandre, unissant  la rive l'lot o fut btie la ville antique
qu'il lui fallut assiger si longtemps.

Six lieues plus loin, c'est Sada, l'ancienne Sidon, qui presse comme
un troupeau son amas de blanches maisons au pied des montagnes habites
par les Druses. Ces bords clbres n'ont que peu de ruines  montrer
comme souvenirs de la riche Phnicie; mais que peuvent laisser des
villes o a fleuri exclusivement le commerce? Leur splendeur a pass
comme l'ombre et comme la poussire, et la maldiction des livres
bibliques s'est entirement ralise, comme tout ce que rvent les
potes, comme tout ce que nie la sagesse des nations!

Cependant, au moment d'atteindre le but, on se lasse de tout, mme de
ces beaux rivages et de ces flots azurs. Voici enfin le promontoire
dit Raz-Beyrouth et ses roches grises, domines au loin par la cime
neigeuse du Sannin. La cte est aride; les moindres dtails des rochers
tapisss de mousses rougetres apparaissent sous les rayons d'un soleil
ardent. Nous rasons la cte, nous tournons vers le golfe; aussitt tout
change. Un paysage plein de fracheur, d'ombre et de silence, une vue
des Alpes prise du sein d'un lac de Suisse, voil Beyrouth par un temps
calme. C'est l'Europe et l'Asie se fondant en molles caresses; c'est,
pour tout plerin un peu lass du soleil et de la poussire, une oasis
maritime o l'on retrouve avec transport, au front des montagnes, cette
chose si triste au Nord, si gracieuse et si dsire au Midi, des nuages!

O nuages bnis! nuages de ma patrie! j'avais oubli vos bienfaits!
Et le soleil d'Orient vous ajoute encore tant de charmes! Le matin,
vous vous colorez si doucement,  demi roses,  demi bleutres, comme
des nuages mythologiques, du sein desquels on s'attend toujours 
voir surgir de riantes divinits; le soir, ce sont des embrasements
merveilleux, des votes pourpres qui s'croulent et se dgradent
bientt en flocons violets, tandis que le ciel passe des teintes du
saphir  celles de l'meraude, phnomne si rare dans les pays du Nord.

A mesure que nous avancions, la verdure clatait de plus de nuances,
et la teinte fonce du sol et des constructions ajoutait encore  la
fracheur du paysage. La ville, au fond du golfe, semblait noye dans
les feuillages, et, au lieu de cet amas fatigant de maisons peintes 
la chaux qui constitue la plupart des cits arabes, je croyais voir une
runion de villas charmantes semes sur un espace de deux lieues. Les
constructions s'agglomraient, il est vrai, sur un point marqu d'o
s'lanaient des tours rondes et carres; mais cela ne paraissait tre
qu'un quartier du centre signal par de nombreux pavillons de toutes
couleurs.

Toutefois, au lieu de nous rapprocher, comme je le pensais, de
l'troite rade encombre de petits navires, nous coupmes en biais le
golfe et nous allmes dbarquer sur un lot entour de rochers, o
quelques btisses lgres et un drapeau jaune reprsentaient le sjour
de la quarantaine, qui, pour le moment, nous tait seul permis.




X--LA QUARANTAINE


Le capitaine Nicolas et son quipage taient devenus trs aimables
et pleins de procds  mon gard. Ils faisaient leur quarantaine 
bord; mais une barque, envoye par la Sant, vint pour transporter
les passagers dans l'lot, qui,  le voir de prs, tait plutt une
presqu'le. Une anse troite parmi les rochers, ombrage d'arbres
sculaires, aboutissait  l'escalier d'une sorte de clotre dont les
votes en ogive reposaient sur des piliers de pierre et supportaient
un toit de cdre comme dans les couvents romains. La mer se brisait
tout alentour sur les grs tapisss de fucus, et il ne manquait l
qu'un choeur de moines et la tempte pour rappeler le premier acte du
_Bertram_ de Maturin.

Il fallut attendre l quelque temps la visite du _nazir_, ou directeur
turc, qui voulut bien nous admettre enfin aux jouissances de son
domaine. Des btiments de forme claustrale succdaient encore au
premier, qui, seul ouvert de tous cts, servait  l'assainissement
des marchandises suspectes. Au bout du promontoire, un pavillon
isol, dominant la mer, nous fut indiqu pour demeure; c'tait le
local affect d'ordinaire aux Europens. Les galeries que nous avions
laisses  notre droite, contenaient les familles arabes campes pour
ainsi dire dans de vastes salles qui servaient indiffremment d'tables
et de logements. L, frmissaient les chevaux captifs, les dromadaires
passant entre les barreaux leur cou tors et leur tte velue; plus loin,
des tribus, accroupies autour du feu de leur cuisine, se retournaient
d'un air farouche en nous voyant passer prs des portes. Du reste, nous
avions le droit de nous promener sur environ deux arpents de terrain
sem d'orge et plant de mriers, et de nous baigner mme dans la mer
sous la surveillance d'un gardien.

Une fois familiaris avec ce lieu sauvage et maritime, j'en trouvai le
sjour charmant. Il y avait l du repos, de l'ombre et une varit
d'aspects  dfrayer la plus sublime rverie. D'un ct, les montagnes
sombres du Liban, avec leurs croupes de teintes diverses, mailles 
et l de blanc par les nombreux villages maronites et druses et les
couvents tags sur un horizon de huit lieues; de l'autre, en retour
de cette chane au front neigeux qui se termine au cap Boutroun, tout
l'amphithtre de Beyrouth, couronn d'un bois de sapins plant par
l'mir Fakardin pour arrter l'invasion des sables du dsert. Des tours
crneles, des chteaux, des manoirs percs d'ogives, construits en
pierre rougetre, donnent  ce pays un aspect fodal et en mme temps
europen qui rappelle les miniatures des manuscrits chevaleresques du
moyen ge. Les vaisseaux francs  l'ancre dans la rade, et que ne peut
contenir le port troit de Beyrouth, animent encore le tableau.

Cette quarantaine de Beyrouth tait donc fort supportable, et nos jours
se passaient soit  rver sous les pais ombrages des sycomores et des
figuiers, soit  grimper sur un rocher fort pittoresque qui entourait
un bassin naturel o la mer venait briser ses flots adoucis. Ce lieu
me faisait penser aux grottes rocailleuses des filles de Nre. Nous
y restions tout le milieu du jour, isols des autres habitants de la
quarantaine, couchs sur les algues vertes ou luttant mollement contre
la vague cumeuse. La nuit, on nous enfermait dans le pavillon, o les
moustiques et autres insectes nous faisaient des loisirs moins doux.
Les tuniques fermes  masque de gaz dont j'ai dj parl taient alors
d'un grand secours. Quant  la cuisine, elle consistait simplement en
pain et fromage sal, fournis par la cantine; il faut y ajouter des
oeufs et des poules apports par les paysans de la montagne; en outre,
tous les matins, on venait tuer devant la porte des moutons dont la
viande nous tait vendue  une piastre (25 centimes) la livre. De plus,
le vin de Chypre,  une demi-piastre environ la bouteille, nous faisait
un rgal digne des grandes tables europennes; j'avouerai pourtant
qu'on se lasse de ce vin liquoreux  le boire comme ordinaire, et je
prfrais le _vin d'or_ du Liban, qui a quelque rapport avec le madre
par son got sec et par sa force.

Un jour, le capitaine Nicolas vint nous rendre visite avec deux de ses
matelots et son mousse. Nous tions redevenus trs-bons amis, et il
avait amen le hadji, qui me serra la main avec une grande effusion,
craignant peut-tre que je ne me plaignisse de lui une fois libre
et rendu  Beyrouth. Je fus, de mon ct, plein de cordialit. Nous
dnmes ensemble, et le capitaine m'invita  venir demeurer chez lui,
si j'allais  Taraboulous. Aprs le dner, nous nous promenmes sur le
rivage; il me prit  part, et me fit tourner les yeux vers l'esclave et
l'Armnien, qui causaient ensemble, assis plus bas que nous au bord de
la mer. Quelques mots mls de franc et de grec me firent comprendre
son ide, et je la repoussai avec une incrdulit marque. Il secoua
la tte, et, peu de temps aprs, remonta dans sa chaloupe, prenant
affectueusement cong de moi.

--Le capitaine Nicolas, me disais-je, a toujours sur le coeur mon refus
d'changer l'esclave contre son mousse.

Cependant le soupon me resta dans l'esprit, attaquant tout au moins ma
vanit.

On comprend bien qu'il tait rsult de la scne violente qui s'tait
passe sur le btiment une sorte de froideur entre l'esclave et
moi. Il s'tait dit entre nous un de ces mots _irrparables_ dont a
parl l'auteur d'_Adolphe_; l'pithte de _giaour_ m'avait bless
profondment.

--Ainsi, me disais-je, on n'a pas eu de peine  lui persuader que je
n'avais pas de droit sur elle; de plus, soit conseil, soit rflexion,
elle se sent humilie d'appartenir  un homme d'une race infrieure
selon les ides des musulmans.

La situation dgrade des populations chrtiennes en Orient rejaillit
au fond sur l'Europen lui-mme; on le redoute sur les ctes  cause de
cet appareil de puissance que constate le passage des vaisseaux; mais,
dans les pays du centre o cette femme a vcu toujours, le prjug vit
tout entier.

Pourtant j'avais peine  admettre la dissimulation dans cette me
nave; le sentiment religieux si prononc en elle la devait mme
dfendre de cette bassesse. Je ne pouvais, d'un autre ct, me
dissimuler les avantages de l'Armnien. Tout jeune encore, et beau de
cette beaut asiatique, aux traits fermes et purs, des races nes au
berceau du monde, il donnait l'ide d'une fille charmante qui aurait eu
la fantaisie d'un dguisement d'homme; son costume mme,  l'exception
de la coiffure, n'tait qu' demi cette illusion.

Me voil comme Arnolphe, piant de vaines apparences avec la conscience
d'tre doublement ridicule; car je suis, de plus, _un matre_. J'ai
la chance d'tre  la fois tromp et vol, et je me rpte, comme un
jaloux de comdie:

--Que la garde d'une femme est un pesant fardeau!...--Du reste, me
disais-je presque aussitt, cela n'a rien d'tonnant; il la distrait
et l'amuse par ses contes, il lui dit mille gentillesses, tandis que,
moi, lorsque j'essaye de parler dans sa langue, je dois produire un
effet risible, comme un Anglais, un homme du Nord, froid et lourd,
relativement  une femme de mon pays. Il y a chez les Levantins une
expansion chaleureuse qui doit tre sduisante en effet!

De ce moment, l'avouerai-je? il me sembla remarquer des serrements
de mains, des paroles tendres, que ne gnait mme pas ma prsence.
J'y rflchis quelque temps; puis je crus devoir prendre une forte
rsolution.

--Mon cher, dis-je  l'Armnien, qu'est-ce que vous faisiez en gypte?

--J'tais secrtaire de Toussoun-Bey; je traduisais pour lui
des journaux et des livres franais; j'crivais ses lettres aux
fonctionnaires turcs. Il est mort tout d'un coup, et l'on m'a congdi,
voil ma position.

--Et maintenant, que comptez-vous faire?

--J'espre entrer au service du pacha de Beyrouth. Je connais son
trsorier, qui est de ma nation.

--Et ne songez-vous pas  vous marier?

--Je n'ai pas d'argent  donner en douaire, et aucune famille ne
m'accordera de femme autrement.

--Allons, dis-je en moi-mme aprs un silence, montrons-nous magnanime,
faisons deux heureux.

Je me sentais grandi par cette pense. Ainsi, j'aurais dlivr une
esclave et cr un mariage honnte. J'tais donc  la fois bienfaiteur
et pre!

Je pris les mains de l'Armnien, et je lui dis:

--Elle vous plat: pousez-la, elle est  vous!

J'aurais voulu avoir le monde entier pour tmoin de cette scne
mouvante, de ce tableau patriarcal: l'Armnien tonn, confus de cette
magnanimit; l'esclave assise prs de nous, encore ignorante du sujet
de notre entretien, mais,  ce qu'il me semblait, dj inquite et
rveuse....

L'Armnien leva les bras au ciel, comme tourdi de ma proposition.

--Comment! lui dis-je, malheureux, tu hsites!... Tu sduis une femme
qui est  un autre, tu la dtournes de ses devoirs, et ensuite tu ne
veux pas t'en charger quand on te la donne?

Mais l'Armnien ne comprenait rien  ces reproches. Son tonnement
s'exprima par une srie de protestations nergiques. Jamais il n'avait
eu la moindre ide des choses que je pensais. Il tait si malheureux
mme d'une telle supposition, qu'il se hta d'en instruire l'esclave et
de lui faire donner tmoignage de sa sincrit. Apprenant en mme temps
ce que j'avais dit, elle en parut blesse, et surtout de la supposition
qu'elle et pu faire attention  un simple _raya_, serviteur tantt des
Turcs, tantt des Francs, une sorte de _yaoudi_.

Ainsi le capitaine Nicolas m'avait induit en toute sorte de
suppositions ridicules.... On reconnat bien l l'esprit astucieux des
Grecs!




VI


LA MONTAGNE




I--LE PRE PLANCHET


Quand nous sortmes de la quarantaine, je louai pour un mois un
logement dans une maison de chrtiens maronites,  une demi-lieue de
la ville. La plupart de ces demeures, situes au milieu des jardins,
tages sur toute la cte le long des terrasses plantes de mriers,
ont l'air de petits manoirs fodaux btis solidement en pierre brune,
avec des ogives et des arceaux. Des escaliers extrieurs conduisent
aux diffrents tages dont chacun a sa terrasse jusqu' celle qui
domine tout l'difice, et o les familles se runissent le soir pour
jouir de la vue du golfe. Nos yeux rencontraient partout une verdure
paisse et lustre, o les haies rgulires des nopals marquent seules
les divisions. Je m'abandonnai, les premiers jours, aux dlices de
cette fracheur et de cette ombre. Partout la vie et l'aisance autour
de nous; les femmes bien vtues, belles et sans voiles, allant et
venant, presque toujours avec de lourdes cruches qu'elles vont remplir
aux citernes et portent gracieusement sur l'paule. Notre htesse,
coiffe d'une sorte de cne drap en cachemire, qui, avec les tresses
garnies de sequins de ses longs cheveux, lui donnait l'air d'une reine
d'Assyrie, tait tout simplement la femme d'un tailleur qui avait sa
boutique au bazar de Beyrouth. Ses deux filles et les petits enfants se
tenaient au premier tage; nous occupions le second.

L'esclave s'tait vite familiarise avec cette famille, et,
nonchalamment assise sur les nattes, elle se regardait comme entoure
d'infrieurs et se faisait servir, quoi que je pusse faire pour en
empcher ces pauvres gens. Toutefois, je trouvais commode de pouvoir
la laisser en sret dans cette maison lorsque j'allais  la ville.
J'attendais des lettres qui n'arrivaient pas, le service de la poste
franaise se faisant si mal dans ces parages, que les journaux et
les paquets sont toujours en arrire de deux mois. Ces circonstances
m'attristaient beaucoup et me faisaient faire des rves sombres. Un
matin, je m'veillai assez tard, encore  moiti plong dans les
illusions du songe. Je vis  mon chevet un prtre assis, qui me
regardait avec une sorte de compassion.

--Comment vous sentez-vous, monsieur? me dit-il d'un ton mlancolique.

--Mais assez bien.... Pardon, je m'veille, et ....

--Ne bougez pas! soyez calme. Recueillez-vous; songez que le moment est
proche.

--Quel moment?

--Cette heure suprme, si terrible pour qui n'est pas en paix avec Dieu!

--Oh! oh! qu'est-ce qu'il y a donc?

--Vous me voyez prt  recueillir vos volonts dernires.

--Ah! pour le coup, m'criai-je, cela est trop fort! Et qui tes-vous?

--Je m'appelle le pre Planchet.

--Le pre Planchet?

--De la Compagnie de Jsus.

--Je ne connais pas ces gens-l!

--On est venu me dire au couvent qu'un jeune Amricain en pril de mort
m'attendait pour faire quelques legs  la communaut.

--Mais je ne suis pas Amricain! il y a erreur! Et, de plus, je ne suis
pas au lit de mort; vous le voyez bien!

Et je me levai brusquement ... un peu avec le besoin de me convaincre
moi-mme de ma parfaite sant. Le pre Planchet comprit enfin qu'on
l'avait mal renseign. Il s'informa dans la maison, et apprit que
l'Amricain demeurait un peu plus loin. Il me salua en riant de sa
mprise, et me promit de venir me voir en repassant, enchant qu'il
tait d'avoir fait ma connaissance, grce  ce hasard singulier.

Quand il revint, l'esclave tait dans la chambre, et je lui appris son
histoire.

--Comment, me dit-il, vous tes-vous mis ce poids sur la conscience!...
Vous avez drang la vie de cette femme, et dsormais vous tes
responsable de tout ce qui peut lui arriver. Puisque vous ne pouvez
l'emmener en France et que vous ne voulez pas sans doute l'pouser, que
deviendra-t-elle?

--Je lui donnerai la libert; c'est le bien le plus grand que puisse
rclamer une crature raisonnable.

--Il valait mieux la laisser o elle tait: elle aurait peut-tre
trouv un bon matre, un mari.... Maintenant, savez-vous dans quel
abme d'inconduite elle peut tomber, une fois laisse  elle-mme? Elle
ne sait rien faire, elle ne veut pas servir.... Pensez donc  tout cela.

Je n'y avais jamais, en effet, song srieusement. Je demandai conseil
au pre Planchet, qui me dit:

--Il n'est pas impossible que je lui trouve une condition et un avenir.
Il y a, ajouta-t-il, des dames trs-pieuses dans la ville qui se
chargeraient de son sort.

Je le prvins de l'extrme dvotion qu'elle avait pour la foi
musulmane. Il secoua la tte et se mit  lui parler trs-longtemps.

Au fond, cette femme avait le sentiment religieux dvelopp plutt
par nature et d'une manire gnrale que dans le sens d'une croyance
spciale. De plus, l'aspect des populations maronites parmi lesquelles
nous vivions, et des couvents dont on entendait sonner les cloches
dans la montagne, le passage frquent des mirs chrtiens et druses,
qui venaient  Beyrouth, magnifiquement monts et pourvus d'armes
brillantes, avec des suites nombreuses de cavaliers et des noirs
portant derrire eux leurs tendards rouls autour des lances: tout
cet appareil fodal, qui m'tonnait moi mme comme un tableau des
croisades, apprenait  la pauvre esclave qu'il y avait, mme en pays
turc, de la pompe et de la puissance en dehors du principe musulman.

L'effet extrieur sduit partout les femmes, surtout les femmes
ignorantes et simples, et devient souvent la principale raison de
leurs sympathies ou de leurs convictions. Lorsque nous nous rendions
 Beyrouth, et qu'elle traversait la foule compose de femmes sans
voiles, qui portaient sur la tte le _tantour_, corne d'argent cisele
et dore qui balance un voile de gaze derrire leur tte, autre mode
conserve du moyen ge, d'hommes fiers et richement arms, dont
pourtant le turban rouge ou bariol indiquait des croyances en dehors
de l'islamisme, elle s'criait:

--Que de _giaours!..._

Et cela adoucissait un peu mon ressentiment d'avoir t injuri avec ce
mot.

Il s'agissait pourtant de prendre un parti. Les Maronites, nos htes,
qui aimaient peu ses manires, et qui la jugeaient, du reste, au point
de vue de l'intolrance catholique, me disaient:

--Vendez-la.

Ils me proposaient mme d'amener un Turc qui ferait l'affaire. On
comprend quel cas je faisais de ce conseil peu vanglique.

J'allai voir le pre Planchet  son couvent, situ presque aux portes
de Beyrouth. Il y avait l des classes d'enfants chrtiens dont il
dirigeait l'ducation. Nous causmes longtemps de M. de Lamartine,
qu'il avait connu et dont il admirait beaucoup les posies. Il se
plaignit de la peine qu'il avait  obtenir du gouvernement turc
l'autorisation d'agrandir le couvent. Cependant les constructions
interrompues rvlaient un plan grandiose, et un escalier magnifique en
marbre de Chypre conduisait  des tages encore inachevs. Les couvents
catholiques sont trs-libres dans la montagne; mais, aux portes de
Beyrouth, on ne leur permet pas des constructions trop importantes, et
il tait mme dfendu aux jsuites d'avoir une cloche. Ils y avaient
suppl par un norme grelot, qui, modifi de temps en temps, prenait
des airs de cloche peu  peu. Les btiments aussi s'agrandissaient
presque insensiblement sous l'oeil peu vigilant des Turcs.

--Il faut un peu louvoyer, me disait le pre Planchet; avec de la
patience, nous arriverons.

Il me reparla de l'esclave avec une sincre bienveillance. Pourtant
je luttais avec mes propres incertitudes. Les lettres que j'attendais
pouvaient arriver d'un jour  l'autre et changer mes rsolutions. Je
craignais que le pre Planchet, se faisant illusion par piti, n'et
en vue principalement l'honneur pour son couvent d'une conversion
musulmane, et qu'aprs tout le sort de la pauvre fille ne devint fort
triste plus tard.

Un matin, elle entra dans ma chambre en frappant des mains, et
s'criant tout effraye:

--_Durzi! Durzi! bandouguillah!_ (Les Druses! les Druses! des coups de
fusil!)

En effet, la fusillade retentissait au loin; mais c'tait seulement
une _fantasia_ d'Albanais qui allaient partir pour la montagne. Je
m'informai, et j'appris que les Druses avaient brl un village appel
Bethmrie, situ  quatre lieues environ. On envoyait des troupes
turques, non pas contre eux, mais pour surveiller les mouvements des
deux partis luttant encore sur ce point.

J'tais all  Beyrouth, o j'avais appris ces nouvelles. Je revins
trs-tard, et l'on me dit qu'un mir ou prince chrtien d'un district
du Liban tait venu loger dans la maison. Apprenant qu'il s'y trouvait
aussi un Franc d'Europe, il avait dsir me voir et m'avait attendu
longtemps dans ma chambre, o il avait laiss ses armes comme signe de
confiance et de fraternit. Le lendemain, le bruit que faisait sa suite
m'veilla de bonne heure; il y avait avec lui six hommes bien arms et
de magnifiques chevaux. Nous ne tardmes pas  faire connaissance,
et le prince me proposa d'aller habiter quelques jours chez lui dans
la montagne. J'acceptai bien vite une occasion si belle d'tudier les
scnes qui s'y passaient et les moeurs de ces populations singulires.

Il fallait, pendant ce temps, placer convenablement l'esclave, que je
ne pouvais songer  emmener. On m'indiqua dans Beyrouth une cole de
jeunes filles dirige par une dame de Marseille, nomme madame Carls.
C'tait la seule o l'on enseignt le franais. Madame Carls tait
une trs-bonne femme, qui ne me demanda que trois piastres turques par
jour pour l'entretien, la nourriture et l'instruction de l'esclave.
Je devais partir pour la montagne trois jours aprs l'avoir place
dans cette maison; dj elle s'y tait fort bien habitue et tait
charme de causer avec les petites filles, que ses ides et ses rcits
amusaient beaucoup.

Madame Carls me prit  part et me dit qu'elle ne dsesprait pas
d'amener sa conversion.

--Tenez, ajoutait-elle avec son accent provenal, voil, moi, comment
je m'y prends. Je lui dis: Vois-tu, ma fille, tous les bons dieux de
chaque pays, c'est toujours le bon Dieu. Mahomet est un homme qui avait
bien du mrite ... mais Jsus-Christ est bien bon aussi!

Cette faon tolrante et douce d'oprer une conversion me parut fort
acceptable.

--Il ne faut la forcer en rien, lui dis-je.

--Soyez tranquille, reprit madame Carls; elle m'a dj promis
d'elle-mme de venir  la messe avec moi dimanche prochain.

On comprend que je ne pouvais la laisser en de meilleures mains pour
apprendre les principes de la religion chrtienne et le franais ... de
Marseille.




II--LE KIEF


Beyrouth,  ne considrer que l'espace compris dans ses remparts et sa
population intrieure, rpondrait mal  l'ide que s'en fait l'Europe,
qui reconnat en elle la capitale du Liban. Il faut tenir compte aussi
des quelques centaines de maisons entoures de jardins qui occupent
le vaste amphithtre dont ce port est le centre, troupeau dispers
que surveille une haute construction carre, garnie de sentinelles
turques, et qu'on appelle la tour de Fakardin. Je demeurais dans une
de ces maisons, parses sur la cte comme les bastides qui entourent
Marseille, et, prt  partir pour visiter la montagne, je n'avais que
le temps de me rendre  Beyrouth pour trouver un cheval, un mulet, ou
mme un chameau. J'aurais encore accept un de ces beaux nes  la
haute encolure, au pelage zbr, qu'on prfre aux chevaux en gypte,
et qui galopent dans la poussire avec une ardeur infatigable; mais,
en Syrie, cet animal n'est pas assez robuste pour gravir les chemins
pierreux du Liban, et pourtant sa race ne devrait-elle pas tre bnie
entre toutes pour avoir servi de monture au prophte Balaam et au
Messie?

Je rflchissais l-dessus en me rendant pdestrement  Beyrouth vers
ce moment de la journe o, selon l'expression des Italiens, on ne
voit gure vaguer en plein soleil que _glicani e gli Francesi_. Or, ce
dicton m'a toujours paru faux  l'gard des chiens, qui, aux heures de
la sieste, savent trs-bien s'tendre lchement  l'ombre et ne sont
gure presss de gagner des coups de soleil. Quant au Franais, tchez
donc de le retenir sur un divan ou sur une natte, pour peu surtout
qu'il ait en tte une affaire, un dsir, ou mme une simple curiosit!
Le dmon de midi lui pse rarement sur la poitrine, et ce n'est pas
pour lui que l'informe Smarra roule ses prunelles jauntres dans sa
grosse tte de nain.

Je traversais donc la plaine  cette heure du jour que les Mridionaux
consacrent  la sieste, et les Turcs au _kief_. Un homme qui erre
ainsi, quand tout le monde dort, court grand risque, en Orient,
d'exciter les soupons qu'on aurait chez nous d'un vagabond nocturne;
pourtant les sentinelles de la tour de Fakardin n'eurent pour moi que
cette attention compatissante que le soldat qui veille accorde au
passant attard. A partir de cette tour, une plaine assez vaste permet
d'embrasser d'un coup d'oeil tout le profil oriental de la ville, dont
l'enceinte et les tours crneles se dveloppent jusqu' la mer. C'est
encore la physionomie d'une ville arabe de l'poque des croisades;
seulement, l'influence europenne se trahit par les mts nombreux
des maisons consulaires, qui, le dimanche et les jours de fte, se
pavoisent de drapeaux.

Quant  la domination turque, elle a, comme partout, appliqu l son
cachet personnel et bizarre. Le pacha a eu l'ide de faire dmolir
une portion des murs de la ville o s'adosse le palais de Fakardin,
pour y construire un de ces kiosques en bois peint  la mode de
Constantinople, que les Turcs prfrent aux plus somptueux palais de
pierre ou de marbre. Veut-on savoir, d'ailleurs, pourquoi les Turcs
n'habitent que des maisons de bois? pourquoi les palais mmes du
sultan, bien qu'orns de colonnes de marbre, n'ont que des murailles de
sapin? C'est que, d'aprs un prjug particulier  la race d'Othman, la
maison qu'un Turc se fait btir ne doit pas durer plus que lui-mme;
c'est une tente dresse sur un lieu de passage, un abri momentan, o
l'homme ne doit pas tenter de lutter contre le destin en ternisant sa
race, en essayant ce difficile hymen de la terre et de la famille on
tendent les peuples chrtiens.

Le palais forme un angle en retour duquel s'ouvre la porte de la ville,
avec son passage obscur et frais o l'on se refait un peu de l'ardeur
du soleil rverbr par le sable de la plaine qu'on vient de traverser.
Une belle fontaine de pierre ombrage par un sycomore magnifique,
les dmes gris d'une mosque et ses minarets gracieux, une maison de
bains toute neuve et de construction moresque, voil ce qui s'offre
aux regards en entrant dans Beyrouth, comme la promesse d'un sjour
paisible et riant. Plus loin, cependant, les murailles s'lvent et
prennent une physionomie sombre et claustrale.

Mais pourquoi ne pas entrer au bain pendant ces heures de chaleur
intense et morne que je passerais tristement  parcourir les rues
dsertes? J'y pensais, quand l'aspect d'un rideau bleu tendu devant la
porte m'apprit que c'tait l'heure o l'on ne recevait dans le bain
que des femmes. Les hommes n'ont pour eux que le matin et le soir ...
et malheur sans doute  qui _s'oublierait_ sous une estrade ou sous un
matelas  l'heure o un sexe succde  l'autre! Franchement un Europen
seul serait capable d'une telle ide, qui confondrait l'esprit d'un
musulman.

Je n'tais jamais entr dans Beyrouth  cette heure indue, et je m'y
trouvais comme cet homme des _Mille et une Nuits_ pntrant dans une
ville des mages dont le peuple est chang en pierre. Tout dormait
encore profondment; les sentinelles sous la porte, sur la place les
niers qui attendaient les dames, endormies aussi probablement dans
les hautes galeries du bain; les marchands de dattes et de pastques
tablis prs de la fontaine, le _kafedji_ dans sa boutique avec tous
ses consommateurs, le _hamal_ ou portefaix la tte appuye sur son
fardeau, le chamelier prs de sa bte accroupie, et de grands diables
d'Albanais formant corps de garde devant le srail du pacha: tout cela
dormait du sommeil de l'innocence, laissant la ville  l'abandon.

C'est  une heure pareille et pendant un sommeil semblable que trois
cents Druses s'emparrent un jour de Damas. Il leur avait suffi
d'entrer sparment, de se mler  la foule des campagnards qui, le
matin, remplit les bazars et les places; puis ils avaient feint de
s'endormir comme les autres; mais leurs groupes, habilement distribus,
s'emparrent dans le mme instant des principaux postes, pendant que la
troupe principale pillait les riches bazars et y mettait le feu. Les
habitants, rveills en sursaut, croyaient avoir affaire  une arme et
se barricadaient dans leurs maisons; les soldats en faisaient autant
dans leurs casernes, si bien qu'au bout d'une heure, les trois cents
cavaliers regagnaient, chargs de butin, leurs retraites inattaquables
du Liban.

Voil ce qu'une ville risque  dormir en plein jour. Cependant, 
Beyrouth, la colonie europenne ne se livre pas tout entire aux
douceurs de la sieste. En marchant vers la droite, je distinguai
bientt un certain mouvement dans une rue ouverte sur la place; une
odeur pntrante de friture rvlait le voisinage d'une _trattoria_,
et l'enseigne du clbre Battista ne tarda pas  attirer mes yeux. Je
connaissais trop les htels destins, en Orient, aux voyageurs d'Europe
pour avoir song un instant  profiter de l'hospitalit du seigneur
Battista, l'unique aubergiste franc de Beyrouth. Les Anglais ont gt
partout ces tablissements, plus modestes d'ordinaire dans leur tenue
que dans leurs prix. Je pensai dans ce moment-l qu'il n'y aurait pas
d'inconvnient  profiter de la table d'hte, si l'on m'y voulait bien
admettre. A tout hasard, je montai.




III--LA TABLE D'HTE


Au premier tage, je me vis sur une terrasse encaisse dans des
btiments et domine par les fentres intrieures. Un vaste _tendido_
blanc et rouge protgeait une longue table servie  l'europenne, et
dont presque toutes les chaises taient renverses, pour marquer des
places encore inoccupes. Sur la porte d'un cabinet situ au fond et
de plain-pied avec la terrasse, je lus ces mots: _Qui si paga sessenta
piastre per giorno_. (Ici l'on paye soixante piastres par jour.)

Quelques Anglais fumaient des cigares dans cette salle en attendant
le coup de cloche. Bientt deux femmes descendirent, et l'on se mit 
table. Auprs de moi se trouvait un Anglais d'apparence grave, qui se
faisait servir par un jeune homme  figure cuivre portant un costume
de basin blanc et des boucles d'oreilles d'argent. Je pensai que
c'tait quelque nabab qui avait  son service un Indien. Ce personnage
ne tarda pas  m'adresser la parole, ce qui me surprit un peu, les
Anglais ne parlant jamais qu'aux gens qui leur ont t prsents; mais
celui-ci tait dans une position particulire: c'tait un missionnaire
de la Socit vanglique de Londres, charg de faire en tout pays
des conversions anglaises, et forc de dpouiller le _cant_ en mainte
occasion pour attirer les mes dans ses filets. Il arrivait justement
de la montagne, et je fus charm de pouvoir tirer de lui quelques
renseignements avant d'y pntrer moi-mme. Je lui demandai des
nouvelles de l'alerte qui venait d'mouvoir les environs de Beyrouth.

--Ce n'est rien, me dit-il, l'affaire est manque.

--Quelle affaire?

--Cette lutte des Maronites et des Druses dans les villages mixtes.

--Vous venez donc, lui dis-je, du pays o l'on se battait ces jours-ci?

--Oh! oui. Je suis all pacifier ... pacifier tout dans le canton de
Bekfaya, parce que l'Angleterre a beaucoup d'amis dans la montagne.

--Ce sont les Druses qui sont les amis de l'Angleterre?

--Oh! oui. Ces pauvres gens sont bien malheureux; on les tue, on les
brle, on ventre leurs femmes, on dtruit leurs arbres, leurs moissons.

--Pardon; mais nous nous figurons, en France, que ce sont eux, au
contraire, qui oppriment les chrtiens!

--Oh! Dieu! non, les pauvres gens! Ce sont de malheureux cultivateurs
qui ne pensent  rien de mal; mais vous avez vos capucins, vos
jsuites, vos lazaristes qui allument la guerre, qui excitent contre
eux les Maronites, beaucoup plus nombreux; les Druses se dfendent
comme ils peuvent, et, sans l'Angleterre, ils seraient dj crass.
L'Angleterre est toujours pour le plus faible, pour celui qui
souffre....

--Oui, dis-je, c'est une grande nation.... Ainsi, vous tes parvenu 
_pacifier_ les troubles qui ont eu lieu ces jours-ci?

--Oh! certainement. Nous tions l plusieurs Anglais; nous avons dit
aux Druses que l'Angleterre ne les abandonnerait pas, qu'on leur ferait
rendre justice. Ils ont mis le feu au village, et puis ils sont revenus
chez eux tranquillement. Ils ont accept plus de trois cents Bibles, et
nous avons converti beaucoup de ces braves gens!

--Je ne comprends pas, fis-je observer au rvrend, comment on peut se
convertir  la foi anglicane; car enfin, pour cela, il faudrait devenir
Anglais.

--Oh! non.... Vous appartenez  la Socit vanglique, vous tes
protg par l'Angleterre; quant  devenir Anglais, vous ne pouvez pas.

--Et quel est le chef de la religion?

--Oh! c'est Sa gracieuse Majest, c'est notre reine d'Angleterre.

--Mais c'est une charmante papesse, et je vous jure qu'il y aurait de
quoi me dcider moi-mme.

--Oh! vous autres Franais, vous plaisantez toujours.... Vous n'tes
pas de bons amis de l'Angleterre.

--Cependant, dis-je en me rappelant tout  coup un pisode de ma
premire jeunesse, il y a eu un de vos missionnaires qui,  Paris,
avait entrepris de me convertir;... j'ai conserv mme la Bible qu'il
m'a donne; mais j'en suis encore  comprendre comment on peut faire
d'un Franais un anglican.

--Pourtant il y en a beaucoup parmi vous ... et, si vous avez reu,
tant enfant, la parole de vrit, alors elle pourra bien mrir en vous
plus tard.

Je n'essayai pas de dtromper le rvrend, car on devient fort tolrant
en voyage, surtout lorsqu'on n'est guid que par la curiosit et le
dsir d'observer les moeurs; mais je compris que la circonstance d'avoir
connu autrefois un missionnaire anglais me donnait quelque titre  la
confiance de mon voisin de table.

Les deux dames anglaises que j'avais remarques se trouvaient places
 gauche de mon rvrend, et j'appris bientt que l'une tait sa femme,
et l'autre sa belle-soeur. Un missionnaire anglais ne voyage jamais
sans sa famille. Celui-ci paraissait mener grand train et occupait
l'appartement principal de l'htel. Quand nous nous fmes levs de
table, il entra chez lui un instant, et revint bientt, tenant une
sorte d'album qu'il me ft voir avec triomphe.

--Tenez, me dit-il, voici le dtail des abjurations que j'ai obtenues
dans ma dernire tourne en faveur de notre sainte religion.

Une foule de dclarations, de signatures et de cachets arabes
couvraient, en effet, les pages du livre. Je remarquai que ce registre
tait tenu en partie double; chaque verso donnait la liste des prsents
et sommes reus par les nophytes anglicans. Quelques-uns n'avaient
reu qu'un fusil, un cachemire, ou des parures pour leurs femmes. Je
demandai au rvrend si la Socit vanglique lui donnait une prime
par chaque conversion. Il ne fit aucune difficult de me l'avouer; il
lui semblait naturel, ainsi qu' moi du reste, que des voyages coteux
et pleins de dangers fussent largement rtribus. Je compris encore,
dans les dtails qu'il ajouta, quelle supriorit la richesse des
agents anglais leur donne en Orient sur ceux des autres nations.

Nous avions pris place sur un divan dans le cabinet de conversation,
et le domestique bronz du rvrend s'tait agenouill devant lui pour
allumer son narghil. Je demandai si ce jeune homme n'tait pas un
Indien; mais c'tait un parsis des environs de Bagdad, une des plus
clatantes conversions du rvrend, qu'il ramenait en Angleterre comme
chantillon de ses travaux.

En attendant, le parsis lui servait de domestique autant que de
disciple; il brossait sans doute ses habits avec ferveur et vernissait
ses bottes avec componction. Je le plaignais un peu en moi-mme
d'avoir abandonn le culte d'Oromaze pour le modeste emploi de jockey
vanglique.

J'esprais tre prsent aux dames, qui s'taient retires dans
l'appartement; mais le rvrend garda sur ce point seul toute la
rserve anglaise. Pendant que nous causions encore, un bruit de musique
militaire retentit fortement  nos oreilles.

--Il y a, me dit l'Anglais, une rception chez le pacha. C'est une
dputation des cheiks maronites qui viennent lui faire leurs dolances.
Ce sont des gens qui se plaignent toujours; mais le pacha a l'oreille
dure.

--On peut bien reconnatre cela  sa musique, dis-je; je n'ai jamais
entendu un pareil vacarme.

--C'est pourtant votre chant national qu'on excute; c'est _la
Marseillaise_.

--Je ne m'en serais gure dout.

--Je le sais, moi, parce que j'entends cela tous les matins et tous les
soirs, et que l'on m'a appris qu'ils croyaient excuter cet air.

Avec plus d'attention, je parvins, en effet,  distinguer quelques
notes perdues dans une foule d'agrments particuliers  la musique
turque.

La ville paraissait dcidment s'tre rveille, la brise maritime de
trois heures agitait doucement les toiles tendues sur la terrasse de
l'htel. Je saluai le rvrend en le remerciant des faons polies qu'il
avait montres  mon gard, et qui ne sont rares chez les Anglais qu'
cause du prjug social qui les met en garde contre tout inconnu. Il me
semble qu'il y a l sinon une preuve d'gosme, au moins un manque de
gnrosit.

Je fus tonn de n'avoir  payer en sortant de l'htel que dix piastres
(deux francs cinquante centimes) pour la table d'hte. Le signor
Battista me prit  part et me fit un reproche amical de n'tre pas venu
demeurer dans son htel. Je lui montrai la pancarte annonant qu'on n'y
tait admis que moyennant soixante piastres par jour, ce qui portait la
dpense  dix-huit cents piastres par mois.

--_Ah! corpo di me!_ s'cria-t-il. _Questo  per gli Inglesi, che
hanno molto moneta, e che sono tutti cretici!... ma, per gli Francesi,
e altri Romani,  soltanto cinque franchi!_ (Ceci est pour les Anglais,
qui ont beaucoup d'argent et qui sont tous hrtiques; mais, pour les
Franais et les autres Romains, c'est seulement cinq francs.)

--C'est bien diffrent! pensai-je.

Et je m'applaudis d'autant plus de ne pas appartenir  la religion
anglicane, puisqu'on rencontrait chez les hteliers de Syrie des
sentiments si catholiques et si romains.




IV--LE PALAIS DU PACHA


Le seigneur Battista mit le comble  ses bons procds en me promettant
de me trouver un cheval pour le lendemain matin. Tranquillis de ce
ct, je n'avais plus qu' me promener dans la ville, et je commenai
par traverser la place pour aller voir ce qui se passait au chteau du
pacha. Il y avait l une grande foule au milieu de laquelle les cheiks
maronites s'avanaient deux par deux comme un cortge suppliant, dont
la tte avait pntr dj dans la cour du palais. Leurs amples turbans
rouges ou bigarrs, leurs machlahs et leurs cafetans trams d'or ou
d'argent, leurs armes brillantes, tout ce luxe d'extrieur qui, dans
les autres pays d'Orient, est le partage de la seule race turque,
donnait  cette procession un aspect fort imposant du reste. Je parvins
 m'introduire  leur suite dans le palais, o la musique continuait 
transfigurer _la Marseillaise_  grand renfort de fifres, de triangles
et de cymbales.

La cour est forme par l'enceinte mme du vieux palais de Fakardin.
On y distingue encore les traces du style de la renaissance, que ce
prince druse affectionnait depuis son voyage en Europe. Il ne faut pas
s'tonner d'entendre citer partout dans ce pays le nom de Fakardin, qui
se prononce en arabe Fakr-el-Din: c'est le hros du Liban; c'est aussi
le premier souverain d'Asie qui ait daign visiter nos climats du Nord.
Il fut accueilli  la cour des Mdicis connue la rvlation d'une
chose inoue alors, c'est--dire qu'il existt au pays des Sarrasins un
peuple dvou  l'Europe, soit par religion, soit par sympathie.

Fakardin passa  Florence pour un philosophe, hritier des sciences
grecques du Bas-Empire, conserves  travers les traductions arabes,
qui ont sauv tant de livres prcieux et nous ont transmis leurs
bienfaits; en France, on voulut voir en lui un descendant de quelques
vieux croiss rfugis dans le Liban  l'poque de saint Louis; on
chercha dans le nom mme du peuple druse un rapport d'allitration qui
conduist  le faire descendre d'un certain comte de Dreux. Fakardin
accepta toutes ces suppositions avec le laisser aller prudent et rus
des Levantins; il avait besoin de l'Europe pour lutter contre le sultan.

Il passa  Florence pour chrtien; il le devint peut-tre, comme
nous avons vu faire de notre temps  l'mir Bchir, dont la famille
a succd  celle de Fakardin dans la souverainet du Liban; mais
c'tait un Druse toujours, c'est--dire le reprsentant d'une religion
singulire, qui, forme des dbris de toutes les croyances antrieures,
permet  ses fidles d'accepter momentanment toutes les formes
possibles de culte, comme faisaient jadis les initis gyptiens. Au
fond, la religion druse n'est qu'une sorte de franc-maonnerie, pour
parler selon les ides modernes.

Fakardin reprsenta quelque temps l'idal que nous nous formons
d'Hiram, l'antique roi du Liban, l'ami de Salomon, le hros des
associations mystiques. Matre, de toutes les ctes de l'ancienne
Phnicie et de la Palestine, il tenta de constituer la Syrie entire en
un royaume indpendant; l'appui qu'il attendait des rois de l'Europe
lui manqua pour raliser ce dessein. Maintenant, son souvenir est rest
pour le Liban un idal de gloire et de puissance; les dbris de ses
constructions, ruines par la guerre plus que par le temps, rivalisent
avec les antiques travaux des Romains. L'art italien, qu'il avait
appel  la dcoration de ses palais et de ses villes, a sem  et
l des ornements, des statues et des colonnades, que les musulmans,
rentrs en vainqueurs, se sont hts de dtruire, tonns d'avoir vu
renatre tout  coup ces arts paens dont leurs conqutes avaient fait
litire depuis longtemps.

C'est donc  la place mme o ces frles merveilles ont exist trop
peu d'annes, o le souffle de la renaissance avait de loin ressem
quelques germes de l'antiquit grecque et romaine, que s'lve le
kiosque de charpente qu'a fait construire le pacha. Le cortge des
Maronites s'tait rang sous les fentres en attendant le bon plaisir
de ce gouverneur. Du reste, on ne tarda pas  les introduire.

Lorsqu'on ouvrit le vestibule, j'aperus, parmi les secrtaires et
officiers qui stationnaient dans la salle, l'Armnien qui avait t mon
compagnon de traverse sur _la Santa-Barbara._ Il tait vtu de neuf,
portait  sa ceinture une critoire d'argent, et tenait  la main des
parchemins et des brochures. Il ne faut pas s'tonner, dans le pays des
contes arabes, de retrouver un pauvre diable, qu'on avait perdu de vue,
en bonne position  la cour. Mon Armnien me reconnut tout d'abord, et
parut charm de me voir. Il portait le costume de la rforme en qualit
d'employ turc, et s'exprimait dj avec une certaine dignit.

--Je suis heureux, lui dis-je, de vous voir dans une situation
convenable; vous me faites l'effet d'un homme en place, et je regrette
de n'avoir rien  solliciter.

--Mon Dieu, me dit-il, je n'ai pas encore beaucoup de crdit, mais je
suis entirement  votre service.

Nous causions ainsi derrire une colonne du vestibule pendant que le
cortge des cheiks se rendait  la salle d'audience du pacha.

--Et que faites-vous l? dis-je  l'Armnien.

--On m'emploie comme traducteur. Le pacha m'a demand hier une version
turque de la brochure que voici.

Je jetai un coup d'oeil sur cette brochure, imprime  Paris; c'tait
un rapport de M. Crmieux touchant l'affaire des juifs de Damas.
L'Europe a oubli ce triste pisode, qui a rapport au meurtre du pre
Thomas, dont on avait accus les juifs. Le pacha sentait le besoin de
s'clairer sur cette affaire, termine depuis cinq ans. C'est l de la
conscience, assurment.

L'Armnien tait charg, en outre, de traduire l'_Esprit des Lois_
de Montesquieu et un Manuel de la garde nationale parisienne. Il
trouvait ce dernier ouvrage trs-difficile, et me pria de l'aider pour
certaines expressions qu'il n'entendait pas. L'ide du pacha tait de
crer une garde nationale  Beyrouth, comme, du reste, il en existe
une maintenant au Caire et dans bien d'autres villes de l'Orient.
Quant  l'_Esprit des Lois_, je pense qu'on avait choisi cet ouvrage
sur le titre, pensant peut-tre qu'il contenait des rglements de
police applicables  tous les pays. L'Armnien en avait dj traduit
une partie, et trouvait l'ouvrage agrable et d'un style ais, qui ne
perdait que bien peu sans doute  la traduction.

Je lui demandai s'il pouvait me faire voir la rception, chez le pacha,
des cheiks maronites; mais personne n'y tait admis sans montrer un
sauf-conduit qui avait t donn  chacun d'eux, seulement  l'effet
de se prsenter au pacha, car on sait que les cheiks maronites ou
druses n'ont pas le droit de pntrer dans Beyrouth. Leurs vassaux
y entrent sans difficults; mais il y a pour eux-mmes des peines
svres, si, par hasard, on les rencontre dans l'intrieur de la ville.
Les Turcs craignent leur influence sur la population ou les rixes que
pourrait amener dans les rues la rencontre de ces chefs toujours arms,
accompagns d'une suite nombreuse et prts  lutter sans cesse pour des
questions de prsance. Il faut dire aussi que cette loi n'est observe
rigoureusement que dans les moments de troubles.

Du reste, l'Armnien m'apprit que l'audience du pacha se bornait
 recevoir les cheiks, qu'il invitait  s'asseoir sur des divans
autour de la salle; que, l, des esclaves leur apportaient  chacun
un chibouck et leur servaient ensuite du caf; aprs quoi, le pacha
coutait leurs dolances, et leur rpondait invariablement que leurs
adversaires taient venus dj lui faire des plaintes identiques;
qu'il rflchirait mrement pour voir de quel ct tait la justice,
et qu'on pouvait tout esprer du gouvernement paternel de Sa Hautesse,
devant qui toutes les religions et toutes les races de l'empire auront
toujours des droits gaux. En fait de procds diplomatiques, les Turcs
sont au niveau de l'Europe pour le moins.

Il faut reconnatre, d'ailleurs, que le rle des pachas n'est pas
facile dans ce pays. On sait quelle est la diversit des races qui
habitent la longue chane du Liban et du Carmel, et qui dominent de l
comme d'un fort tout le reste de la Syrie. Les Maronites reconnaissent
l'autorit spirituelle du pape, ce qui les met sous la protection
de la France et de l'Autriche; les Grecs unis, plus nombreux, mais
moins influents, parce qu'ils se trouvent en gnral rpandus dans
le plat pays, sont soutenus par la Russie; les Druses, les Ansaris
et les Mtualis, qui appartiennent  des croyances ou  des sectes
que repousse l'orthodoxie musulmane, offrent  l'Angleterre un moyen
d'action que les autres puissances lui abandonnent trop gnreusement.

Ce sont les Anglais qui, en 1840, parvinrent  enlever au gouvernement
gyptien l'appui de ces populations nergiques. Depuis, leur systme
a toujours tendu  diviser les races qu'un sentiment gnral de
nationalit pouvait, comme autrefois, runir sous les mmes chefs.
C'est dans cette pense qu'ils ont livr  la Turquie l'mir Bechir, le
dernier des princes du Liban, l'hritier de cette puissance multiple
et mystrieuse dans sa source, qui, depuis trois sicles, runissait
toutes les sympathies, toutes les religions dans un mme faisceau.




V--LES BAZARS--LE PORT


Je sortis de la cour du palais, traversant une foule compacte, qui
toutefois ne semblait attire que par la curiosit. En pntrant dans
les rues sombres que forment les hautes maisons de Beyrouth, bties
toutes comme des forteresses, et que relient  et l des passages
vots, je retrouvai le mouvement, suspendu pendant les heures de
la sieste; les montagnards encombraient l'immense bazar qui occupe
les quartiers du centre, et qui se divise par ordre de denres et de
marchandises. La prsence des femmes dans quelques boutiques est une
particularit remarquable pour l'Orient, et qu'explique la raret, dans
cette population, de la race musulmane.

Rien n'est plus amusant  parcourir que ces longues alles d'talages
protges par des tentures de diverses couleurs, qui n'empchent pas
quelques rayons de soleil de se jouer sur les fruits et sur la verdure
aux teintes clatantes, ou d'aller plus loin faire scintiller les
broderies des riches vtements suspendus aux portes des fripiers.
J'avais grande envie d'ajouter  mon costume un dtail de parure
spcialement syrienne, et qui consiste  se draper le front et les
tempes d'un mouchoir de soie ray d'or, qu'on appelle _caffih_, et
qu'on fait tenir sur la tte en l'entourant d'une corde de crin tordu;
l'utilit de cet ajustement est de prserver les oreilles et le col des
courants d'air, si dangereux dans un pays de montagnes. On m'en vendit
un fort brillant pour quarante piastres, et, l'ayant essay chez un
barbier, je me trouvai la mine d'un roi d'Orient.

Ces mouchoirs se font  Damas; quelques-uns viennent de Brousse,
quelques-uns aussi de Lyon. De longs cordons de soie avec des noeuds et
des houppes se rpandent avec grce sur le dos et sur les paules, et
satisfont cette coquetterie de l'homme, si naturelle dans les pays o
l'on peut encore revtir de beaux costumes. Ceci peut sembler puril;
pourtant il me semble que la dignit de l'extrieur rejaillit sur les
penses et sur les actes de la vie; il s'y joint encore, en Orient,
une certaine assurance mle, qui tient  l'usage de porter des armes 
la ceinture: on sent qu'on doit tre en toute occasion respectable et
respect; aussi la brusquerie et les querelles sont-elles rares, parce
que chacun sait bien qu' la moindre insulte il peut y avoir du sang de
vers.

Jamais je n'ai vu d'aussi beaux enfants que ceux qui couraient et
jouaient dans la plus belle alle du bazar. Des jeunes filles sveltes
et rieuses se pressaient autour des lgantes fontaines de marbre
ornes  la moresque, et s'en loignaient tour  tour en portant sur
leur tte de grands vases de forme antique. On distingue dans ce pays
beaucoup de chevelures rousses, dont la teinte, plus fonce que chez
nous, a quelque chose de la pourpre ou du cramoisi. Cette couleur est
tellement une beaut en Syrie, que beaucoup de femmes teignent leurs
cheveux blonds ou noirs avec le henn, qui, partout ailleurs, ne sert
qu' rougir la plante des pieds, les ongles et la paume des mains.

Il y avait encore, aux diverses places o se croisent les alles, des
vendeurs de glaces et de sorbets, composant  mesure ces breuvages avec
la neige recueillie an sommet du Sannin. Un brillant caf, frquent
principalement par les militaires, fournit aussi, au point central du
bazar, des boissons glaces et parfumes. Je m'y arrtai quelque temps,
ne pouvant me lasser du mouvement de cette foule active, qui runissait
sur un seul point tous les costumes si varis de la montagne. Il y a,
du reste, quelque chose de comique  voir s'agiter dans les discussions
d'achat et de vente les cornes d'orfvrerie (_tantour_), hautes de
plus d'un pied, que les femmes druses et maronites portent sur la tte
et qui balancent sur leur figure un long voile qu'elles y ramnent 
volont. La position de cet ornement leur donne l'air de ces fabuleuses
licornes qui servent de support  l'cusson d'Angleterre. Leur costume
extrieur est uniformment blanc ou noir.

La principale mosque de la ville, qui donne sur l'une des rues du
bazar, est une ancienne glise des croisades o l'on voit encore le
tombeau d'un chevalier breton. En sortant de ce quartier pour se
rendre vers le port, on descend une large rue, consacre au commerce
franc. L, Marseille lutte assez heureusement avec le commerce de
Londres. A droite est le quartier des Grecs, rempli de cafs et de
cabarets, o le got de cette nation pour les arts se manifeste par une
multitude de gravures en bois colories, qui gayent les murs avec les
principales scnes de la vie de Napolon et de la rvolution de 1830.
Pour contempler  loisir ce muse, je demandai une bouteille de vin
de Chypre, qu'on m'apporta bientt  l'endroit o j'tais assis, en
me recommandant de la tenir cache  l'ombre de la table. Il ne faut
pas donner aux musulmans qui passent le scandale de voir que l'on boit
du vin. Toutefois, l'_aqua vit,_ qui est de l'anisette, se consomme
ostensiblement.

Le quartier grec communique avec le port par une rue qu'habitent les
banquiers et les changeurs. De hautes murailles de pierre,  peine
perces de quelques fentres ou baies grilles, entourent et cachent
des cours et des intrieurs construits dans le style vnitien; c'est
un reste de la splendeur que Beyrouth a due pendant longtemps au
gouvernement des mirs druses et  ses relations de commerce avec
l'Europe. Les consulats sont pour la plupart tablis dans ce quartier,
que je traversai rapidement. J'avais hte d'arriver au port et de
m'abandonner entirement  l'impression du splendide spectacle qui m'y
attendait.

O nature! beaut, grce ineffable des cits d'Orient bties aux bords
des mers, tableaux chatoyants de la vie, spectacle des plus belles
races humaines, des costumes, des barques, des vaisseaux se croisant
sur des flots d'azur, comment peindre l'impression que vous causez 
tout rveur, et qui n'est pourtant que la ralit d'un sentiment prvu?
On a dj lu cela dans les livres, on l'a admir dans les tableaux,
surtout dans ces vieilles peintures italiennes qui se rapportent 
l'poque de la puissance maritime des Vnitiens et des Gnois; mais ce
qui surprend aujourd'hui, c'est de le trouver encore si pareil  l'ide
qu'on s'en tait forme. On coudoie avec surprise cette foule bigarre,
qui semble dater de deux sicles, comme si l'esprit remontait les ges,
comme si le pass splendide des temps couls s'tait reform pour un
instant. Suis-je bien le fils d'un pays grave, d'un sicle en habit
noir et qui semble porter le deuil de ceux qui l'ont prcd? Me voil
transform moi-mme, observant et posant  la fois, figure dcoupe
d'une marine de Joseph Vernet.

J'ai pris place dans un caf tabli sur une estrade que soutiennent
comme des pilotis des tronons de colonnes enfonces dans la grve.
A travers les fentes des planches, on voit le flot verdtre qui bat
la rive sous nos pieds. Des matelots de tous pays, des montagnards,
des Bdouins au vtement blanc, des Maltais et quelques Grecs  mine
de forban fument et causent autour de moi; deux ou trois jeunes
cafedjis servent et renouvellent  et l les finejanes pleines d'un
moka cumant, dans leurs enveloppes de filigrane dor; le soleil,
qui descend vers les monts de Chypre,  peine cachs par la ligne
extrme des lots, allume  et l ces pittoresques broderies qui
brillent encore sur les pauvres haillons; il dcoupe,  droite du quai,
l'ombre immense du chteau maritime qui protge le port, amas de tours
groupes sur des rocs, dont le bombardement anglais de 1840 a trou et
dchiquet les murailles. Ce n'est plus qu'un dbris qui se soutient
par sa masse et qui atteste l'iniquit d'un ravage inutile. A gauche,
une jete s'avance dans la mer, soutenant les btiments blancs de la
douane; comme le quai mme, elle est forme presque entirement des
dbris de colonnes de l'ancienne Bryte ou de la cit romaine de Julia
Flix.

Beyrouth retrouvera-t-elle les splendeurs qui trois fois l'ont faite
reine du Liban? Aujourd'hui, c'est sa situation au pied de monts
verdoyants, au milieu de jardins et de plaines fertiles, au fond d'un
golfe gracieux que l'Europe emplit continuellement de ses vaisseaux,
c'est le commerce de Damas et le rendez-vous central des populations
industrieuses de la montagne, qui font encore la puissance et l'avenir
de Beyrouth. Je ne connais rien de plus anim, de plus vivant que ce
port, ni qui ralise mieux l'ancienne ide que se fait l'Europe de ces
_chelles du Levant_, o se passaient des romans ou des comdies. Ne
rve-t-on pas des aventures et des mystres  la vue de ces hautes
maisons, de ces fentres grilles o l'on voit s'allumer souvent l'oeil
curieux des jeunes filles. Qui oserait pntrer dans ces forteresses
du pouvoir marital et paternel, ou plutt qui n'aurait la tentation de
l'oser? Mais, hlas! les aventures, ici, sont plus rares qu'au Caire;
la population est srieuse autant qu'affaire; la tenue des femmes
annonce le travail et l'aisance. Quelque chose de biblique et d'austre
rsulte de l'impression gnrale du tableau: cette mer encaisse
dans les hauts promontoires, ces grandes lignes de paysage qui se
dveloppent sur les divers plans des montagnes, ces tours  crneaux,
ces constructions ogivales, portent l'esprit  la mditation,  la
rverie.

Pour voir s'agrandir encore ce beau spectacle, j'avais quitt le
caf et je me dirigeais vers la promenade du Raz-Beyrouth, situe 
gauche de la ville. Les feux rougetres du couchant teignaient de
reflets charmants la chane de montagnes qui descend vers Sidon; tout
le bord de la mer forme  droite des dcoupures de rochers, et  et
l des bassins naturels qu'a remplis le flot dans les jours d'orage;
des femmes et des jeunes filles y plongeaient leurs pieds en faisant
baigner de petits enfants. Il y a beaucoup de ces bassins qui semblent
des restes de bains antiques dont le fond est pav de marbre. A gauche,
prs d'une petite mosque qui domine un cimetire turc, on voit
quelques normes colonnes de granit rouge couches  terre; est-ce l,
comme on le dit, que fut le cirque d'Hrode Agrippa?




VI--LE TOMBEAU DU SANTON


Je cherchais en moi-mme  rsoudre cette question, quand j'entendis
des chants et des bruits d'instruments dans un ravin qui borde les
murailles de la ville. Il me sembla que c'tait peut-tre un mariage,
car le caractre des chants tait joyeux; mais je vis bientt paratre
un groupe de musulmans agitant les drapeaux, puis d'autres qui
portaient sur leurs paules un corps couch sur une sorte de litire;
quelques femmes suivaient en poussant des cris, puis une foule d'hommes
encore avec des drapeaux et des branches d'arbre.

Ils s'arrtrent tous dans le cimetire et dposrent  terre le corps
entirement couvert de fleurs; le voisinage de la mer donnait de la
grandeur  cette scne et mme  l'impression des chants bizarres
qu'ils entonnaient d'une voix tranante. La foule des promeneurs
s'tait runie sur ce point et contemplait avec respect cette
crmonie. Un ngociant italien prs duquel je me trouvais me dit que
ce n'tait pas l un enterrement ordinaire, et que le dfunt tait
un santon qui vivait depuis longtemps  Beyrouth, o les Francs le
regardaient comme un fou, et les musulmans comme un saint. Sa rsidence
avait t, dans les derniers temps, une grotte situe sous une terrasse
dans un des jardins de la ville; c'tait l qu'il vivait tout nu, avec
des airs de bte fauve, et qu'on venait le consulter de toutes parts.

De temps en temps, il faisait une tourne dans la ville et prenait
tout ce qui tait  sa convenance dans les boutiques des marchands
arabes. Dans ce cas, ces derniers sont pleins de reconnaissance, et
pensent que cela leur portera bonheur; mais, les Europens n'tant pas
de cet avis, aprs quelques visites de cette pratique singulire, ils
s'taient plaints au pacha et avaient obtenu qu'on ne laisst plus
sortir le santon de son jardin. Les Turcs, peu nombreux  Beyrouth, ne
s'taient pas opposs  cette mesure et se bornaient  entretenir le
santon de provisions et de prsents. Maintenant, le personnage tant
mort, le peuple se livrait  la joie, attendu qu'on ne pleure pas un
saint turc comme les mortels ordinaires. La certitude qu'aprs bien
des macrations, il a enfin conquis la batitude ternelle, fait qu'on
regarde cet vnement comme heureux, et qu'on le clbre au bruit des
instruments; autrefois, il y avait mme, en pareil cas, des danses, des
chants d'almes et des banquets publics.

Cependant l'on avait ouvert la porte d'une petite construction carre
avec dme destine  tre le tombeau du santon, et les derviches,
placs au milieu de la foule, avaient repris le corps sur leurs
paules. Au moment d'entrer, ils semblrent repousss par une force
inconnue, et tombrent presque  la renverse. Il y eut un cri de
stupfaction dans l'assemble. Ils se retournrent vers la foule avec
colre et prtendirent que les _pleureuses_ qui suivaient le corps
et les chanteurs d'hymnes avaient interrompu un instant leurs chants
et leurs cris. On recommena avec plus d'ensemble; mais, au moment
de franchir la porte, le mme obstacle se renouvela. Des vieillards
levrent alors la voix.

--C'est, dirent-ils, un caprice du vnrable santon, il ne veut pas
entrer les pieds en avant dans le tombeau.

On retourna le corps, les chants reprirent de nouveau; autre caprice,
autre chute des derviches qui portaient le cercueil.

On se consulta.

--C'est peut-tre, dirent quelques croyants, que le saint ne trouve pas
cette tombe digne de lui; il faudra lui en construire une plus belle.

--Non, non, dirent quelques Turcs, il ne faut pas non plus obir 
toutes ses ides; le saint homme a toujours t d'une humeur ingale.
Tchons de le faire entrer; une fois qu'il sera dedans, peut-tre s'y
plaira-t-il; autrement, il sera toujours temps de le mettre ailleurs.

--Comment faire? dirent les derviches.

--Eh bien, il faut tourner rapidement pour l'tourdir un peu, et puis,
sans lui donner le temps de se reconnatre, vous le pousserez dans
l'ouverture.

Ce conseil runit tous les suffrages; les chants retentirent avec
une nouvelle ardeur, et les derviches, prenant le cercueil par les
deux bouts, le firent tourner pendant quelques minutes; puis, par un
mouvement subit, ils se prcipitrent vers la porte, et cette fois avec
un plein succs. Le peuple attendait avec anxit le rsultat de cette
manoeuvre hardie; on craignit un instant que les derviches ne fussent
victimes de leur audace et que les murs ne s'croulassent sur eux; mais
ils ne tardrent pas  sortir en triomphe, annonant qu'aprs quelques
difficults, le saint s'tait tenu tranquille: sur quoi, la foule
poussa des cris de joie et se dispersa, soit dans la campagne, soit
dans les deux cafs qui dominent la cte du Raz-Beyrouth.

C'tait le second miracle turc que j'eusse t admis  voir (on se
souvient de celui de la Dhossa, o le chrif de la Mecque passe  cheval
sur un chemin pav par les corps des croyants); mais ici le spectacle
de ce mort capricieux, qui s'agitait dans les bras des porteurs et
refusait d'entrer dans son tombeau, me remit en mmoire un passage de
Lucien, qui attribue les mmes fantaisies  une statue de bronze de
l'Apollon Syrien. C'tait dans un temple situ  l'est du Liban, et
dont les prtres, une fois par anne, allaient, selon l'usage, laver
leurs idoles dans un lac sacr. Apollon se refusait toujours longtemps
 cette crmonie.... Il n'aimait pas l'eau, sans doute en qualit de
prince des feux clestes, et s'agitait visiblement sur les paules des
porteurs, qu'il renversait  plusieurs reprises.

Selon Lucien, cette manoeuvre tenait  une certaine habilet gymnastique
des prtres; mais faut-il avoir pleine confiance en cette assertion
du Voltaire de l'antiquit? Pour moi, j'ai toujours t plus dispos
 tout croire qu' tout nier, et, la Bible admettant les prodiges
attribus  l'Apollon Syrien, lequel n'est autre que Baal, je ne vois
pas pourquoi cette puissance accorde aux gnies rebelles et aux
esprits de Python n'aurait pas produit de tels effets; je ne vois pas
non plus pourquoi l'me immortelle d'un pauvre santon n'exercerait pas
une action magntique sur les croyants convaincus de sa saintet.

Et, d'ailleurs, qui oserait faire du scepticisme au pied du Liban? Ce
rivage n'est-il pas le berceau mme de toutes les croyances du monde?
Interrogez le premier montagnard qui passe: il vous dira que c'est sur
ce point de la terre qu'eurent lieu les scnes primitives de la Bible;
il vous conduira  l'endroit o fumrent les premiers sacrifices; il
vous montrera le rocher tach du sang d'Abel; plus loin existait la
ville d'nochia, btie par les gants, et dont on distingue encore
les traces; ailleurs, c'est le tombeau de Chanaan, fils de Cham.
Placez-vous au point de vue de l'antiquit grecque, et vous verrez
aussi descendre de ces monts tout le riant cortge des divinits dont
la Grce accepta et transforma le culte, propag par les migrations
phniciennes. Ces bois et ces montagnes ont retenti des cris de Vnus
pleurant Adonis, et c'tait dans ces grottes mystrieuses, o quelques
sectes idoltres clbrent encore des orgies nocturnes, qu'on allait
prier et pleurer sur l'image de la victime, ple idole de marbre ou
d'ivoire aux blessures saignantes, autour de laquelle les femmes
plores imitaient les cris plaintifs de la desse. Les chrtiens de
Syrie ont des solennits pareilles dans la nuit du vendredi saint: une
mre en pleurs lient la place de l'amante, mais l'imitation plastique
n'est pas moins saisissante; on a conserv les formes de la fte
dcrite si potiquement dans l'idylle de Thocrite.

Croyez aussi que bien des traditions primitives n'ont fait que se
transformer ou se renouveler dans les cultes nouveaux. Je ne sais
trop si notre glise tient beaucoup  la lgende de Simon Stylite,
et je pense bien que l'on peut, sans irrvrence, trouver exagr le
systme de mortification de ce saint; mais Lucien nous apprend encore
que certains dvots de l'antiquit se tenaient debout plusieurs jours
sur de hautes colonnes de pierre que Bacchus avait leves,  peu de
distance de Beyrouth, en l'honneur de Priape et de Junon.

Mais dbarrassons-nous de ce bagage de souvenirs antiques et de
rveries religieuses o conduisent si invinciblement l'aspect des lieux
et le mlange de ces populations, qui rsument peut-tre en elles
tontes les croyances et toutes les superstitions de la terre. Mose,
Orphe, Zoroastre, Jsus, Mahomet, et jusqu'au Bouddha indien, ont
ici des disciples plus ou moins nombreux.... Ne croirait-on pas que
tout cela doit animer la ville, l'emplir de crmonies et de ftes, et
en faire une sorte d'Alexandrie de l'poque romaine? Mais non, tout
est calme et morne aujourd'hui sous l'influence des ides modernes.
C'est dans la montagne, o leur pouvoir se fait moins sentir, que
nous retrouverons sans doute ces moeurs pittoresques, ces tranges
contrastes que tant d'auteurs ont indiqus, et que si peu ont t 
mme d'observer.




DRUSES ET MARONITES


I

UN PRINCE DU LIBAN




I--LA MONTAGNE


J'avais accept avec empressement l'invitation, faite par le prince ou
mir du Liban qui m'tait venu visiter, d'aller passer quelques jours
dans sa demeure, situe  peu de distance d'Antoura, dans le Kesrouan.
Comme on devait partir le lendemain matin, je n'avais plus que le temps
de retourner  l'htel de Battista, o il s'agissait de s'entendre sur
le prix de la location du cheval qu'on m'avait promis.

On me conduisit dans l'curie, ou il n'y avait que de grands
chevaux osseux, aux jambes fortes,  l'chine aigu comme celle des
poissons...; ceux-l n'appartenaient pas assurment  la race des
chevaux _nedjis_, mais on me dit que c'taient les meilleurs et les
plus srs pour grimper les pres ctes des montagnes. Les lgants
coursiers arabes ne brillent gure que sur le _turf_ sablonneux du
dsert. J'en indiquai un au hasard, et l'on me promit qu'il serait  ma
porte le lendemain, au point du jour. On me proposa pour m'accompagner
un jeune garon nomm Moussa (Mose), qui parlait fort bien l'italien.
Je remerciai de tout mon coeur le signor Battista, qui s'tait charg
de cette ngociation, et chez lequel je promis de venir demeurer  mon
retour.

La nuit tait tombe, mais les nuits de Syrie ne sont qu'un jour
bleutre; tout le monde prenait le frais sur les terrasses, et
cette ville,  mesure que je la regardais en remontant les collines
extrieures, affectait des airs babyloniens. La lune dcoupait de
blanches silhouettes sur les escaliers que forment de loin ces maisons
qu'on a vues dans le jour si hautes et si sombres et dont les ttes des
cyprs et des palmiers rompent  et l l'uniformit.

Au sortir de la ville, ce ne sont d'abord que vgtaux difformes,
alos, cactus et raquettes, talant, comme les dieux de l'Inde, des
milliers de ttes couronnes de fleurs ronges, et dressant sur vos
pas des pes et des dards assez redoutables; mais, en dehors de ces
cltures, on retrouve l'ombrage clairci des mriers blancs, des
lauriers et des limoniers aux feuilles luisantes et mtalliques. Des
mouches lumineuses volent  et l, gayant l'obscurit des massifs.
Les hautes demeures claires dessinent au loin leurs ogives et leurs
arceaux, et, du fond de ces manoirs d'un aspect svre, on entend
parfois le son des guitares accompagnant des voix mlodieuses.

Au coin du sentier qui tourne en remontant  la maison que j'habite,
il y a un cabaret tabli dans le creux d'un arbre norme. L se
runissent les jeunes gens des environs, qui restent  boire et 
chanter d'ordinaire jusqu' deux heures du matin. L'accent guttural de
leurs voix, la mlope tranante d'un rcitatif nasillard, se succdent
chaque nuit, au mpris des oreilles europennes qui peuvent s'ouvrir
aux environs; j'avouerai pourtant que cette musique primitive et
biblique ne manque pas de charme quelquefois pour qui sait se mettre
au-dessus des prjugs du solfge.

En rentrant, je trouvai mon hte maronite et toute sa famille qui
m'attendaient sur la terrasse attenante  mon logement. Ces braves
gens croient vous faire honneur en amenant tous leurs parents et leurs
amis chez vous. Il fallut leur faire servir du caf et distribuer des
pipes, ce dont, au reste, se chargeaient la matresse et les filles
de la maison, aux frais naturellement du locataire. Quelques phrases
mlanges d italien, de grec et d'arabe, dfrayaient assez pniblement
la conversation. Je n'osais pas dire que, n'ayant point dormi dans
la journe et devant partir  l'aube du jour suivant, j'aurais aim
 regagner mon lit; mais, aprs tout, la douceur de la nuit, le ciel
toile, la mer talant  nos pieds ses nuances de bleu nocturne
blanchies  et l par le reflet des astres, me faisaient supporter
assez bien l'ennui de cette rception. Ces bonnes gens me firent enfin
leurs adieux, car je devais partir avant leur rveil, et, en effet,
j'eus  peine le temps de dormir trois heures d'un sommeil interrompu
par le chant des coqs.

En m'veillant, je trouvai le jeune Moussa assis devant ma porte, sur
le rebord de la terrasse. Le cheval qu'il avait amen stationnait au
bas du perron, ayant un pied repli sous le ventre au moyen d'une
corde, ce qui est la manire arabe de faire tenir en place les chevaux.
Il ne me restait plus qu' m'emboter dans une de ces selles hautes 
la mode turque, qui vous pressent comme un tau et rendent la chute
presque impossible. De larges triers de cuivre, en forme de pelle 
feu, sont attachs si haut, qu'on a les jambes plies en deux; les
coins tranchants servent  piquer le cheval. Le prince sourit un peu
de mon embarras  prendre les allures d'un cavalier arabe, et me donna
quelques conseils. C'tait un jeune homme d'une physionomie franche
et ouverte, dont l'accueil m'avait sduit tout d'abord; il s'appelait
Abou-Miran, et appartenait  une branche de la famille des Hobesch, la
plus illustre du Kesrouan. Sans tre des plus riches, il avait autorit
sur une dizaine de villages composant un district, et en rendait les
redevances au pacha de Tripoli.

Tout le monde tant prt, nous descendmes jusqu' la route qui ctoie
le rivage, et qui, ailleurs qu'en Orient, passerait pour un simple
ravin. Au bout d'une lieue environ, on me montra la grotte d'o sortit
le fameux dragon qui tait prt  dvorer la fille du roi de Beyrouth,
lorsque saint Georges le pera de sa lance. Ce lieu est trs-rvr
par les Grecs et par les Turcs eux-mmes, qui ont construit une petite
mosque  l'endroit mme o eut lieu le combat.

Tous les chevaux syriens sont dresss  marcher  l'amble, ce qui rend
leur trot fort doux. J'admirais la sret de leur pas  travers les
pierres roulantes, les granits tranchants et les roches polies que
l'on rencontre  tous moments.... Il fait dj grand jour, nous avons
dpass le promontoire fertile de Beyrouth, qui s'avance dans la mer
d'environ deux lieues, avec ses hauteurs couronnes de pins parasols
et son escalier de terrasses cultives en jardins; l'immense valle
qui spare deux chanes de montagnes tend  perte de vue son double
amphithtre, dont la teinte violette et constelle  et l de points
crayeux, qui signalent un grand nombre de villages, de couvents et de
chteaux. C'est un des plus vastes panoramas du monde, un de ces lieux
o l'me s'largit, comme pour atteindre aux proportions d'un tel
spectacle. Au fond de la valle coule le Nahr-Beyrouth, rivire l't,
torrent l'hiver, qui va se jeter dans le golfe, et que nous traversmes
 l'ombre des arches d'un pont romain.

Les chevaux avaient de l'eau seulement jusqu' mi-jambe: des tertres
couverts d'pais buissons de lauriers-roses divisent le courant et
couvrent de leur ombre le lit ordinaire de la rivire; deux zones de
sable, indiquant la ligne extrme des inondations, dtachent et font
ressortir sur tout le fond de la valle ce long ruban de fleurs et de
verdure. Au del commencent les premires pentes de la montagne; des
grs verdis par les lichens et les mousses, des caroubiers tortus, des
chnes rabougris  la feuille teinte d'un vert sombre, des alos et
des nopals, embusqus dans les pierres, comme des nains arms menaant
l'homme  son passage, mais offrant un refuge  d'normes lzards verts
qui fuient par centaines sous les pieds des chevaux: voil ce qu'on
rencontre en gravissant les premires hauteurs. Cependant de longues
places de sable aride dchirent  et l ce manteau de vgtation
sauvage. Un peu plus loin, ces landes jauntres se prtent  la culture
et prsentent des lignes rgulires d'oliviers.

Nous emes atteint bientt le sommet de la premire zone des hauteurs,
qui, d'en bas, semble se confondre avec le massif du Sannin. Au del
s'ouvre une valle qui forme un pli parallle  celle du Nahr-Beyrouth,
et qu'il faut traverser pour atteindre la seconde crte, d'o l'on
en dcouvre une autre encore. On s'aperoit dj que ces villages
nombreux, qui de loin semblaient s'abriter dans les flancs noirs d'une
mme montagne, dominent au contraire et couronnent des chanes de
hauteurs que sparent des valles et des abmes; on comprend aussi
que ces lignes, garnies de chteaux et de tours, prsenteraient 
toute arme une srie de remparts inaccessibles, si les habitants
voulaient, comme autrefois, combattre runis pour les mmes principes
d'indpendance. Malheureusement, trop de peuples ont intrt  profiter
de leurs divisions.

Nous nous arrtmes sur le second plateau, o s'lve une glise
maronite, btie dans le style byzantin. On disait la messe, et nous
mimes pied  terre devant la porte, afin d'en entendre quelque chose.
L'glise tait pleine de inonde, car c'tait un dimanche, et nous ne
pmes trouver place qu'aux derniers rangs.

Le clerg me sembla vtu  peu prs comme celui des Grecs; les costumes
sont assez beaux, et la langue employe est l'ancien syriaque, que
les prtres dclamaient ou chantaient d'un ton nasillard qui leur est
particulier. Les femmes taient toutes dans une tribune leve et
protges par un grillage. En examinant les ornements de l'glise,
simples, mais frachement rpars, je vis avec peine que l'aigle noire
 double tte de l'Autriche dcorait chaque pilier, comme symbole
d'une protection qui jadis appartenait  la France seule. C'est depuis
notre dernire rvolution seulement que l'Autriche et la Sardaigne
luttent avec nous d'influence dans l'esprit et dans les affaires des
catholiques syriens.

Une messe, le matin, ne peut point faire de mal,  moins que l'on
n'entre en sueur dans l'glise et que l'on ne s'expose  l'ombre humide
qui descend des votes et des piliers; mais cette maison de Dieu tait
si propre et si riante, les cloches nous avaient appels d'un si joli
son de leur timbre argentin, et puis nous nous tions tenus si prs de
l'entre, que nous sortmes de l gaiement, bien disposs pour le reste
du voyage. Nos cavaliers repartirent au galop en s'interpellant avec
des cris joyeux; faisant mine de se poursuivre, ils jetaient devant
eux, comme des javelots, leurs lances ornes de cordons et de houppes
de soie, et les retiraient ensuite, sans s'arrter, de la terre ou des
troncs d'arbre o elles taient alles se piquer au loin.

Ce jeu d'adresse dura peu, car la descente devenait difficile, et
le pied des chevaux se posait plus timidement sur les grs polis ou
briss en clats tranchants. Jusque-l, le jeune Moussa m'avait suivi
 pied, selon l'usage des _moukres_, bien que je lui eusse offert de
le prendre en croupe; mais je commenais  envier son sort. Saisissant
ma pense, il m'offrit de guider le cheval, et je pus traverser le
fond de la valle en coupant au court dans les taillis et dans les
pierres. J'eus le temps de me reposer sur l'autre versant et d'admirer
l'adresse de nos compagnons  chevaucher dans des ravins qu'on jugerait
impraticables en Europe.

Cependant nous montions  l'ombre d'une fort de pins, et le prince mit
pied  terre comme moi. Un quart d'heure aprs, nous nous trouvmes
au bord d'une valle moins profonde que l'autre, et formant comme un
amphithtre de verdure. Des troupeaux paissaient l'herbe autour d'un
petit lac, et je remarquai l quelques-uns de ces moutons syriens dont
la queue, alourdie par la graisse, pse jusqu' vingt livres. Nous
descendmes, pour faire rafrachir les chevaux, jusqu' une fontaine
couverte d'un vaste arceau de pierre et de construction antique,  ce
qu'il me sembla. Plusieurs femmes, gracieusement drapes, venaient
remplir de grands vases, qu'elles posaient ensuite sur leur tte;
celles-l naturellement ne portaient pas la haute coiffure des femmes
maries; c'taient des jeunes filles ou des servantes.




II--UN VILLAGE MIXTE


En avanant de quelques pas encore au del de la fontaine, et toujours
sous l'ombrage des pins, nous nous trouvmes  l'entre du village
de Bethmrie, situ sur un plateau, d'o la vue s'tend, d'un ct,
vers le golfe, et, de l'autre, sur une valle profonde, au del de
laquelle de nouvelles crtes de monts s'estompent dans un brouillard
bleutre. Le contraste de cette fracheur et de cette ombre silencieuse
avec l'ardeur des plaines et des grves qu'on a quittes il y a peu
d'heures, est une sensation qu'on n'apprcie bien que sous de tels
climats. Une vingtaine de maisons taient rpandues sous les arbres et
prsentaient  peu prs le tableau d'un de nos villages du Midi. Nous
nous rendmes  la demeure du cheik, qui tait absent, mais dont la
femme nous fit servir du lait caill et des fruits.

Nous avions laiss sur notre gauche une grande maison, dont le toit
croul et les solives charbonnes indiquaient un incendie rcent.
Le prince m'apprit que c'taient les Druses qui avaient mis le feu 
ce btiment, pendant que plusieurs familles maronites s'y trouvaient
rassembles pour une noce. Heureusement, les convis, avaient pu fuir
 temps; mais le plus singulier, c'est que les coupables taient des
habitants de la mme localit. Bethmrie, comme village mixte, contient
environ cent cinquante chrtiens et une soixantaine de Druses. Les
maisons de ces derniers sont spares des autres par deux cents pas 
peine. Par suite de cette hostilit, une lutte sanglante avait eu lieu,
et le pacha s'tait ht d'intervenir en tablissant entre les deux
parties du village un petit camp d'Albanais, qui vivait aux dpens des
populations rivales.

Nous venions de finir notre repas, lorsque le cheik rentra dans
sa maison. Aprs les premires civilits, il entama une longue
conversation avec le prince, et se plaignit vivement de la prsence des
Albanais et du dsarmement gnral qui avait eu lieu dans son district.
Il lui semblait que cette mesure n'aurait d s'exercer qu' l'gard
des Druses, seuls coupables d'attaque nocturne et d'incendie. De temps
en temps, les deux chefs baissaient la voix, et, bien que je ne pusse
saisir compltement le sens de leur discussion, je pensai qu'il tait
convenable de m'loigner un peu sous prtexte de promenade.

Mon guide m'apprit en marchant que les chrtiens maronites de la
province d'El Garb, o nous tions, avaient tent prcdemment
d'expulser les Druses dissmins dans plusieurs villages, et que ces
derniers avaient appel  leur secours leurs coreligionnaires de
l'Antiliban. De l une de ces luttes qui se renouvellent si souvent.
La grande force des Maronites est dans la province du Kesrouan,
situe derrire Djbal et Tripoli, comme aussi la plus forte
population des Druses habite les provinces situes de Beyrouth jusqu'
Saint-Jean-d'Acre. Le cheik de Bethmrie se plaignait sans doute au
prince de ce que, dans la circonstance rcente dont j'ai parl, les
gens du Kesrouan n'avaient pas boug; mais ils n'en avaient pas eu le
temps, les Turcs ayant mis le hol avec un empressement peu ordinaire
de leur part. C'est que la querelle tait survenue au moment de payer
le _miri_. Payez d'abord, disaient les Turcs, ensuite vous vous
battiez tant qu'il vous plaira. Le moyen, en effet, de toucher des
impts chez des gens qui se ruinent et s'gorgent au moment mme de la
rcolte?

Au bout de la ligne des maisons chrtiennes, je m'arrtai sous un
bouquet d'arbres, d'o l'on voyait la mer, qui brisait au loin ses
flots argents sur le sable. L'oeil domine de l les croupes tages
des monts que nous avions franchis, le cours des petites rivires qui
sillonnent les valles, et le ruban jauntre que trace le long de la
mer cette belle route d'Antonin, o l'on voit sur les rochers des
inscriptions romaines et des bas-reliefs persans. Je m'tais assis 
l'ombre, lorsqu'on vint m'inviter  prendre du caf chez un _moudhir_
ou commandant turc, qui, je suppose, exerait une autorit momentane
par suite de l'occupation du village par les Albanais.

Je fus conduit dans une maison nouvellement dcore, en l'honneur sans
doute de ce fonctionnaire, avec une belle natte des Indes couvrant le
sol, un divan de tapisserie et des rideaux de soie. J'eus l'irrvrence
d'entrer sans ter ma chaussure, malgr les observations des valets
turcs, que je ne comprenais pas. Le moudhir leur fit signe de se taire,
et m'indiqua une place sur le divan sans se lever lui-mme. Il fit
apporter du caf et des pipes, et m'adressa quelques mots de politesse
en s'interrompant de temps en temps pour appliquer son cachet sur des
carrs de papier que lui passait son secrtaire, assis, prs de lui,
sur un tabouret.

Ce moudhir tait jeune et d'une mine assez fire. Il commena par me
questionner, en mauvais italien, avec toutes les banalits d'usage, sur
la vapeur, sur Napolon et sur la dcouverte prochaine d'un moyen pour
traverser les airs. Aprs l'avoir satisfait l-dessus, je crus pouvoir
lui demander quelques dtails sur les populations qui nous entouraient.
Il paraissait trs rserv  cet gard; toutefois, il m'apprit que
la querelle tait venue, l comme sur plusieurs autres points, de ce
que les Druses ne voulaient pas verser le tribut dans les mains des
cheiks maronites, responsables envers le pacha. La mme position existe
d'une manire inverse dans les villages mixtes du pays des Druses. Je
demandai au moudhir s'il y avait quelque difficult  visiter l'autre
partie du village.

--Allez o vous voudrez, dit-il; tous ces gens l sont fort paisibles
depuis que nous sommes chez eux. Autrement, il aurait fallu vous battre
pour les uns ou pour les autres, pour la croix blanche ou pour la main
blanche.

Ce sont les signes qui distinguent les drapeaux des Maronites et ceux
des Druses, dont le fond est galement rouge d'ailleurs.

Je pris cong de ce Turc, et, comme je savais que mes compagnons
resteraient encore  Bethmrie pendant la plus grande chaleur du
jour, je me dirigeai vers le quartier des Druses, accompagn du seul
Moussa. Le soleil tait dans toute sa force, et, aprs avoir march
dix minutes, nous rencontrmes les deux premires maisons. Il y avait
devant celle de droite un jardin en terrasse o jouaient quelques
enfants. Ils accoururent pour nous voir passer et poussrent de grands
cris qui firent sortir deux femmes de la maison. L'une d'elles portait
le tantour, ce qui indiquait sa condition d'pouse ou de veuve; l'autre
paraissait plus jeune, et avait la tte couverte d'un simple voile,
qu'elle ramenait sur une partie de son visage. Toutefois, on pouvait
distinguer leur physionomie, qui dans leurs mouvements apparaissait et
se couvrait tour  tour comme la lune dans les nuages.

L'examen rapide que je pouvais en faire se compltait par les figures
des enfants, toutes dcouvertes, et dont les traits, parfaitement
forms, se rapprochaient de ceux des deux femmes. La plus jeune, me
voyant arrt, rentra dans la maison et revint avec une gargoulette de
terre poreuse dont elle fit pencher le bec de mon ct  travers les
grosses feuilles de cactier qui bordaient la terrasse. Je m'approchai
pour boire, bien que je n'eusse pas soif, puisque je venais de prendre
des rafrachissements chez le moudhir. L'autre femme, voyant que je
n'avais bu qu'une gorge, me dit:

--_Tourid leben?_ (Est-ce du lait que tu veux?)

Je faisais un signe de refus, mais elle tait dj rentre. En
entendant ce mot _leben_, je me rappelai qu'il veut dire en allemand
_la vie_. Le Liban tire aussi son nom de ce mot _leben_, et le doit 
la blancheur des neiges qui couvrent ses montagnes, et que les Arabes,
au travers des sables enflamms du dsert, rvent de loin comme le
lait,--comme la vie! La bonne femme tait accourue de nouveau avec une
tasse de lait cumant. Je ne pus refuser d'en boire, et j'allais tirer
quelques pices de ma ceinture, lorsque, sur le mouvement seul de ma
main, ces deux personnes firent des signes de refus trs-nergiques.
Je savais dj que l'hospitalit a dans le Liban des habitudes plus
qu'cossaises: je n'insistai pas.

Autant que j'en ai pu juger par l'aspect compare de ces femmes et de
ces enfants, les traits de la population druse ont quelque rapport
avec ceux de la race persane. Ce hle, qui rpandait sa teinte ambre
sur les visages des petites filles, n'altrait pas la blancheur mate
des deux femmes  demi voiles, de telle sorte qu'on pourrait croire
que l'habitude de se couvrir le visage est, avant tout, chez les
Levantines, une question de coquetterie. L'air vivifiant de la montagne
et l'habitude du travail colorent fortement les lvres et les joues.
Le fard des Turques leur est donc inutile: cependant, comme chez ces
dernires, la teinture ombre leurs paupires et prolonge l'arc de leurs
sourcils.

J'allai plus loin: c'taient toujours des maisons d'un tage au plus
bties en pis, les plus grandes en pierre rougetre, avec des toits
plats soutenus par des arceaux intrieurs, des escaliers en dehors
montant jusqu'au toit, et dont tout le mobilier, comme on pouvait le
voir par les fentres grilles ou les portes entr'ouvertes, consistait
en lambris de cdre sculpts, en nattes et en divans, les enfants
et les femmes animant tout cela sans trop s'tonner du passage d'un
tranger, ou m'adressant avec bienveillance le _sal-kher_ (bonjour)
accoutum.

Arriv au bout du village o finit le plateau de Bethmrie, j'aperus
de l'autre ct de la valle un couvent o Moussa voulait me conduire;
mais la fatigue commenait  me gagner et le soleil tait devenu
insupportable: je m'assis  l'ombre d'un mur auquel je m'appuyai
avec une sorte de somnolence due au peu de tranquillit de ma nuit.
Un vieillard sortit de la maison, et m'engagea  venir me reposer
chez lui. Je le remerciai, craignant qu'il ne ft dj tard et que
mes compagnons ne s'inquitassent de mon absence. Voyant aussi que
je refusais tout rafrachissement, il me dit que je ne devais pas
le quitter sans accepter quelque chose. Alors, il alla chercher de
petits abricots (_mech-mech_), et me les donna; puis il voulut encore
m'accompagner jusqu'au bout de la rue. Il parut contrari en apprenant
par Moussa que j'avais djeun chez le cheik chrtien.

--C'est moi qui suis le cheik vritable, dit-il, et _j'ai le droit_ de
donner l'hospitalit aux trangers.

Moussa me dit alors que ce vieillard avait t, en effet, le cheik ou
seigneur du village du temps de l'mir Bchir; mais, comme il avait
pris parti pour les gyptiens, l'autorit turque ne voulait plus le
reconnatre, et l'lection s'tait porte sur un Maronite.




III--LE MANOIR


Nous remontmes  cheval vers trois heures, et nous redescendmes dans
la valle au fond de laquelle coule une petite rivire. En suivant son
cours, qui se dirige vers la mer, et remontant ensuite au milieu des
rochers et des pins, traversant  et l des valles fertiles plantes
toujours de mriers, d'oliviers et de cotonniers, entre lesquels on a
sem le bl et l'orge, nous nous trouvmes enfin sur le bord du Nahr-el
Kelb, c'est--dire le fleuve du Chien, l'ancien Lycus, qui rpand une
eau rare entre les rochers rougetres et les buissons de lauriers.
Ce fleuve, qui, dans l't, est  peine une rivire, prend sa source
aux cimes neigeuses du haut Liban, ainsi que tous les autres cours
d'eau qui sillonnent paralllement cette cte jusqu' Antakieh, et qui
vont se jeter dans la mer de Syrie. Les hautes terrasses du couvent
d'Antoura s'levaient  notre gauche, et les btiments semblaient
tout prs, quoique nous en fussions spars par de profondes valles.
D'autres couvents grecs, maronites, ou appartenant aux lazaristes
europens, apparaissaient, dominant de nombreux villages, et tout cela,
qui, comme description, peut se rapporter simplement  la physionomie
des Apennins ou des basses Alpes, est d'un effet de contraste
prodigieux, quand on songe qu'on est en pays musulman,  quelques
lieues du dsert de Damas et des ruines poudreuses de Balbek. Ce qui
fait aussi du Liban une petite Europe industrieuse, libre, intelligente
surtout, c'est que l cesse l'impression de ces grandes chaleurs qui
nervent les populations de l'Asie. Les cheiks et les habitants aiss
ont, suivant les saisons, des rsidences qui, plus haut ou plus bas
dans des valles tages entre les monts, leur permettent de vivre au
milieu d'un ternel printemps.

La zone o nous entrmes au coucher du soleil, dj trs-leve, mais
protge par deux chanes de sommets boiss, me parut d'une temprature
dlicieuse. L commenaient les proprits du prince, ainsi que Moussa
me l'apprit. Nous touchions donc au but de notre course; cependant
ce ne fut qu' la nuit ferme et aprs avoir travers un bois de
sycomores, o il tait trs-difficile de guider les chevaux, que nous
apermes un groupe de btiments dominant un mamelon autour duquel
tournait un chemin escarp. C'tait entirement l'apparence d'un
chteau gothique; quelques fentres claires dcoupaient leurs ogives
troites, qui formaient, du reste, l'unique dcoration extrieure d'une
cour carre et d'une enceinte de grands murs. Toutefois, aprs qu'on
nous eut ouvert une porte basse  cintre surbaiss, nous nous trouvmes
dans une vaste cour entoure de galeries soutenues par des colonnes.
Des valets nombreux et des ngres s'empressaient autour des chevaux, et
je fus introduit dans la salle basse ou _serdar_, vaste et dcore de
divans, o nous prmes place en attendant le souper. Le prince, aprs
avoir fait servir des rafrachissements pour ses compagnons et pour
moi, s'excusa sur l'heure avance qui ne permettait pas de me prsenter
 sa famille, et entra dans cette partie de la maison qui, chez les
chrtiens comme chez les Turcs, est spcialement consacre aux femmes;
il avait bu seulement avec nous un verre de _vin d'or_ au moment o
l'on apportait le souper.

Le lendemain, je m'veillai au bruit que faisaient dans la cour les
sas et les esclaves noirs occups du soin des chevaux. Il y avait
aussi beaucoup de montagnards qui apportaient des provisions, et
quelques moines maronites en capuchon noir et en robe bleue, regardant
tout avec un sourire bienveillant. Le prince descendit bientt et
me conduisit  un jardin en terrasse abrit de deux cts par les
murailles du chteau, mais ayant vue au dehors sur la valle o le
Nahr-el-Kelb coule profondment encaiss. On cultivait dans ce petit
espace des bananiers, des palmiers nains, des limoniers et autres
arbres de la plaine, qui, sur ce plateau lev, devenaient une raret
et une recherche de luxe. Je songeais un peu aux chtelaines dont les
fentres grilles donnaient probablement sur ce petit den; mais il
n'en fut pas question. Le prince me parla longtemps de sa famille, des
voyages que son grand-pre avait faits en Europe et des honneurs qu'il
y avait obtenus. Il s'exprimait fort bien en italien, comme la plupart
des mirs et des cheiks du Liban, et paraissait dispos  faire quelque
jour un voyage en France.

A l'heure du dner, c'est--dire vers midi, on me fit monter  une
galerie haute, ouverte sur la cour, et dont le fond formait une sorte
d'alcve garnie de divans avec un plancher en estrade; deux femmes
trs-pares taient assises sur le divan, les jambes croises  la
manire turque, et une petite fille qui tait prs d'elles vint ds
l'entre me baiser la main, selon la coutume. J'aurais volontiers rendu
 mon tour cet hommage aux deux dames, si je n'avais pens que cela
tait contraire aux usages. Je saluai seulement, et je pris place avec
le prince  une table de marqueterie qui supportait un large plateau
charg de mets. Au moment o j'allais m'asseoir, la petite fille
m'apporta une serviette de soie longue et trame d'argent  ses deux
bouts. Les dames continurent, pendant le repas,  poser sur l'estrade
comme des idoles. Seulement, quand la table fut te, nous allmes nous
asseoir en face d'elles, et ce fut sur l'ordre de la plus ge qu'on
apporta des narghils.

Ces personnes taient vtues, par-dessus les gilets qui pressent la
poitrine et le _cheytian_ (pantalon)  longs plis, de longues robes de
soie raye; une lourde ceinture d'orfvrerie, des parures de diamants
et de rubis tmoignaient d'un luxe trs-gnral d'ailleurs en Syrie,
mme chez les femmes d'un moindre rang; quant  la corne que la
matresse de la maison balanait sur son front et qui lui faisait
faire les mouvements d'un cygne, elle tait de vermeil cisel avec
des incrustations de turquoises; les tresses de cheveux, entremls
de grappes de sequins, ruisselaient sur les paules, selon la mode
gnrale du Levant. Les pieds de ces dames, replis sur le divan,
ignoraient l'usage du bas; ce qui, dans ces pays, est gnral, et
ajoute  la beaut un moyen de sduction bien loign de nos ides.
Des femmes qui marchent  peine, qui se livrent plusieurs fois le
jour  des ablutions parfumes, dont les chaussures ne compriment
point les doigts, arrivent, on le conoit bien,  rendre leurs pieds
aussi charmants que leurs mains; la teinture de henn, qui en rougit
les ongles, ou les anneaux des chevilles, riches comme des bracelets,
compltent la grce et le charme de cette portion de la femme, un peu
trop sacrifie chez nous  la gloire des cordonniers.

Les princesses me firent beaucoup de questions sur l'Europe et me
parlrent de plusieurs voyageurs qu'elles avaient vus dj. C'taient
en gnral des lgitimistes en plerinage vers Jrusalem, et l'on
conoit combien d'ides contradictoires se trouvent ainsi rpandues,
sur l'tat de la France, parmi les chrtiens du Liban. On peut dire
seulement que nos dissentiments politiques n'ont que peu d'influence
sur des peuples dont la constitution sociale diffre beaucoup de la
ntre. Des catholiques obligs de reconnatre comme suzerain l'empereur
des Turcs n'ont pas d'opinion bien nette touchant notre tat politique.
Cependant ils ne se considrent  l'gard du sultan que comme
tributaires. Le vritable souverain est encore pour eux l'mir Bchir,
livr au sultan par les Anglais aprs l'expdition de 1840.

En trs-peu de temps, je me trouvai fort  mon aise dans cette famille,
et je vis avec plaisir disparatre la crmonie et l'tiquette du
premier jour. Les princesses, vtues simplement et comme les femmes
ordinaires du pays, se mlaient aux travaux de leurs gens, et la plus
jeune descendait aux fontaines avec les filles du village, ainsi
que la Rbecca de la Bible et la Nausicaa d'Homre. On s'occupait
beaucoup dans ce moment-l de la rcolte de la soie, et l'on me fit
voir les _cabanes_, btiments d'une construction lgre qui servent
de magnanerie. Dans certaines salles, on nourrissait encore les
vers sur des cadres superposs; dans d'autres, le sol tait jonch
d'pines coupes sur lesquelles les larves des vers avaient opr leur
transformation. Les cocons toilaient comme des olives d'or les rameaux
entasss et figurant d'pais buissons; il fallait ensuite les dtacher
et les exposer  des vapeurs soufres pour dtruire la chrysalide, puis
dvider ces fils presque imperceptibles. Des centaines de femmes et
d'enfants taient employes  ce travail, dont les princesses avaient
aussi la surveillance.




IV--UNE CHASSE


Le lendemain de mon arrive, qui tait un jour de fte, on vint me
rveiller ds le point du jour pour une chasse qui devait se faire avec
clat. J'allais m'excuser sur mon peu d'habilet dans cet exercice,
craignant de compromettre, vis--vis de ces montagnards, la dignit
europenne; mais il s'agissait simplement d'une chasse au faucon. Le
prjug qui ne permet aux Orientaux que la chasse des animaux nuisibles
les a conduits, depuis des sicles,  se servir d'oiseaux de proie
sur lesquels retombe la faute du sang rpandu. La nature a toute la
responsabilit de l'acte cruel commis par l'oiseau de proie. C'est ce
qui explique comment cette sorte de chasse a toujours t particulire
 l'Orient. A la suite des croisades, la mode s'en rpandit chez nous.

Je pensais que les princesses daigneraient nous accompagner, ce qui
aurait donn  ce divertissement un caractre tout chevaleresque; mais
on ne les vit point paratre. Des valets, chargs du soin des oiseaux,
allrent chercher les faucons dans des logettes situes  l'intrieur
de la cour, et les remirent au prince et  deux de ses cousins, qui
taient les personnages les plus apparents de la troupe. Je prparais
mon poing pour en recevoir un, lorsqu'on m'apprit que les faucons ne
pouvaient tre tenus que par des personnes connues d'eux. Il y en
avait trois tout blancs, chaperonns fort lgamment, et, comme on me
l'expliqua, de cette race particulire  la Syrie, dont les yeux ont
l'clat de l'or.

Nous descendmes dans la valle, en suivant le cours du Nahr-el-Kelb,
jusqu' un point o l'horizon s'largissait, et o de vastes prairies
s'tendaient  l'ombre des noyers et des peupliers. La rivire, en
faisant un coude, laissait chapper dans la plaine de vastes flaques
d'eau  demi caches par les joncs et les roseaux. On s'arrta, et
l'on attendit que les oiseaux, effrays d'abord par le bruit des pas
de chevaux, eussent repris leurs habitudes de mouvement ou de repos.
Quand tout fut rendu au silence, on distingua, parmi les oiseaux
qui poursuivaient les insectes du marcage, deux hrons occups
probablement de pche, et dont le vol traait de temps en temps des
cercles au-dessus des herbes. Le moment tait venu: on tira quelques
coups de fusil pour faire _monter_ les hrons, puis on dcoiffa les
faucons, et chacun des cavaliers qui les tenaient les lana en les
encourageant par des cris.

Ces oiseaux commencent par voler au hasard, cherchant une proie
quelconque; ils eurent bientt aperu les hrons, qui, attaqus
isolment, se dfendirent  coups de bec. Un instant, on craignit que
l'un des faucons ne ft perc par le bec de celui qu'il attaquait seul;
mais, averti probablement du danger de la lutte, il alla se runir
 ses deux compagnons de perchoir. L'un des hrons, dbarrass de
son ennemi, disparut dans l'paisseur des arbres, tandis que l'autre
s'levait en droite ligne vers le ciel. Alors commena l'intrt
rel de la chasse. En vain le hron poursuivi s'tait-il perdu dans
l'espace, o nos yeux ne pouvaient plus le voir, les faucons le
voyaient pour nous, et, ne pouvant le suivre si haut, attendaient qu'il
redescendit. C'tait un spectacle plein d'motions que de voir planer
ces trois combattants  peine visibles eux-mmes, et dont la blancheur
se fondait dans l'azur du ciel.

Au bout de dix minutes, le hron, fatigu ou peut-tre ne pouvant plus
respirer l'air trop rarfi de la zone qu'il parcourait, reparut 
peu de distance des faucons, qui fondirent sur lui. Ce fut une lutte
d'un instant, qui, se rapprochant de la terre, nous permit d'entendre
les cris et de voir un mlange furieux d'ailes, de cols et de pattes
enlacs. Tout  coup les quatre oiseaux tombrent comme une masse
dans l'herbe, et les piqueurs furent obligs de les chercher quelques
moments. Enfin ils ramassrent le hron, qui vivait encore, et dont
ils couprent la gorge, afin qu'il ne souffrt pas plus longtemps. Ils
jetrent alors aux faucons un morceau de chair coup dans l'estomac
de la proie, et rapportrent en triomphe les dpouilles sanglantes du
vaincu. Le prince me parla de chasses qu'il faisait quelquefois dans
la valle de Becqu, o l'on employait le faucon pour prendre des
gazelles. Malheureusement, il y a quelque chose de plus cruel dans
cette chasse que l'emploi mme des armes; car les faucons sont dresss
 s'aller poser sur la tte des pauvres gazelles, dont ils crvent
les yeux. Je n'tais nullement curieux d'assister  d'aussi tristes
amusements.

Il y eut ce soir-l un banquet splendide auquel beaucoup de voisins
avaient t convis. On avait plac dans la cour beaucoup de petites
tables  la turque, multiplies et disposes d'aprs le rang des
invits. Le hron, victime triomphale de l'expdition, dcorait avec
son col dress au moyen de fils de fer et ses ailes en ventail le
point central de la table princire, place sur une estrade, et o je
fus invit  m'asseoir auprs d'un des pres lazaristes du couvent
d'Antoura, qui se trouvait l  l'occasion de la fte. Des chanteurs et
des musiciens taient placs sur le perron de la cour, et la galerie
infrieure tait pleine de gens assis  d'autres petites tables de cinq
 six personnes. Les plats,  peine entams, passaient des premires
tables aux autres, et finissaient par circuler dans la cour, o les
montagnards, assis  terre, les recevaient  leur tour. On nous avait
donn de vieux verres de Bohme; mais la plupart des convives buvaient
dans des tasses qui faisaient la ronde. De longs cierges de cire
clairaient les tables principales. Le fond de la cuisine se composait
de mouton grill, de pilau en pyramide, jauni de poudre de cannelle et
de safran, puis de fricasses, de poissons bouillis, de lgumes farcis
de viandes haches, de melon d'eau, de bananes et autres fruits du
pays. A la fin du repas, on porta des sants au bruit des instruments
et aux cris joyeux de l'assemble; la moiti des gens assis  table se
levait et buvait  l'autre. Cela dura longtemps ainsi. Il va sans dire
que les dames, aprs avoir assist au commencement du repas, mais sans
y prendre part, se retirrent dans l'intrieur de la maison.

La fte se prolongea fort avant dans la nuit. En gnral, on ne peut
rien distinguer dans la vie des mirs et cheiks maronites, qui diffre
beaucoup de celle des autres Orientaux, si ce n'est ce mlange des
coutumes arabes et de certains usages de nos poques fodales. C'est
la transition de la vie de tribu, comme on la voit tablie encore au
pied de ces montagnes,  cette re de civilisation moderne qui gagne
et transforme dj les cits industrieuses de la cte. Il semble que
l'on vive au milieu du XIIIe sicle franais; mais, en mme temps, on
ne peut s'empcher de penser  Saladin et  son frre Malek-Adel, que
les Maronites se vantent d'avoir vaincu entre Beyrouth et Sada. Le
lazariste auprs duquel j'tais plac pendant le repas (il se nommait
le pre Adam) me donna beaucoup de dtails sur le clerg maronite.
J'avais cru jusque-l que ce n'taient que des catholiques mdiocres,
attendu la facult qu'ils avaient de se marier. Ce n'est l toutefois
qu'une tolrance accorde spcialement  l'glise syrienne. Les femmes
des curs sont appeles prtresses par honneur, mais n'exercent aucune
fonction sacerdotale. Le pape admet aussi l'existence d'un patriarche
maronite, nomm par un conclave, et qui, au point de vue canonique,
porte le titre d'vque d'Antioche; mais ni le patriarche ni ses douze
vques suffragants ne peuvent tre maris.




V--LE KESROUAN


Nous allmes le lendemain reconduire le pre Adam  Antoura. C'est un
difice assez vaste au-dessus d'une terrasse qui domine tout le pays,
et au bas de laquelle est un vaste jardin plant d'orangers normes.
L'enclos est travers d'un ruisseau qui sort des montagnes et que
reoit un grand bassin. L'glise est btie hors du couvent, qui se
compose  l'intrieur d'un difice assez vaste divis en un double
rang de cellules; les pres s'occupent, comme les autres moines de la
montagne, de la culture de l'olivier et des vignes. Ils ont des classes
pour les enfants du pays; leur bibliothque contient beaucoup de livres
imprims dans la montagne, car il y a aussi l des moines imprimeurs,
et j'y ai trouv mme la collection d'un journal-revue intitul
_l'Ermite de la Montagne_, dont la publication a cess depuis quelques
annes. Le pre Adam m'apprit que la premire imprimerie avait t
tablie, il y a cent ans,  Mar-Hama, par un religieux d'Alep, nomm
Abdallah Zeker, qui grava lui-mme et fondit les caractres. Beaucoup
de livres de religion, d'histoire et mme des recueils de contes sont
sortis de ces presses bnies. Il est assez curieux de voir en passant
au bas des murs d'un couvent des feuilles imprimes qui schent au
soleil. Du reste, les moines du Liban exercent toute sorte d'tats, et
ce n'est pas  eux qu'on reprochera la paresse.

Outre les couvents assez nombreux des lazaristes et des jsuites
europens, qui aujourd'hui luttent d'influence et ne sont pas toujours
amis, il y a dans le Kesrouan environ deux cents couvents de moines
rguliers, sans compter un grand nombre d'ermitages dans le pays de
Mar-licha. On rencontre aussi de nombreux couvents de femmes consacrs
la plupart  l'ducation. Tout cela ne forme-t-il pas un personnel
religieux bien considrable pour un pays de cent dix lieues carres,
qui ne compte pas deux cent mille habitants? Il est vrai que cette
portion de l'ancienne Phnicie a toujours t clbre par l'ardeur
de ses croyances. A quelques lieues du point o nous tions coule
le Nahr-Ibrahim, l'ancien Adonis, qui se teint de rouge encore au
printemps  l'poque o l'on pleurait jadis la mort du symbolique
favori de Vnus. C'est prs de l'endroit o cette rivire se jette dans
la mer qu'est situe Djbal, l'ancienne Byblos, o naquit Adonis,
fils, comme on sait, de Cynire--et de Myrrha, la propre fille de ce
roi phnicien. Ces souvenirs de la Fable, ces adorations, ces honneurs
divins rendus jadis  l'inceste et  l'adultre indignent encore les
bons religieux lazaristes. Quant aux moines maronites, ils ont le
bonheur de les ignorer profondment.

Le prince voulut bien m'accompagner et me guider dans plusieurs
excursions  travers cette province du Kesrouan, que je n'aurais crue
ni si vaste ni si peuple. Gazir, la ville principale, qui a cinq
glises et une population de six mille mes, est la rsidence de la
famille Hobesch, l'une des trois plus nobles de la nation maronite;
les deux autres sont les Avaki et les Khazen. Les descendants de ces
trois maisons se comptent par centaines, et la coutume du Liban, qui
veut le partage gal des biens entre les frres, a rduit beaucoup
ncessairement l'apanage de chacun. Cela explique la plaisanterie
locale qui appelle certains de ces mirs _princes d'olive et de
fromage_, en faisant allusion  leurs maigres moyens d'existence.

Les plus vastes proprits appartiennent  la famille Khazen, qui
rside  Zouk-Mikel, ville plus peuple encore que Gazir. Louis XIV
contribua beaucoup  l'clat de cette famille, en confiant  plusieurs
de ses membres des fonctions consulaires. Il y a en tout cinq districts
dans la partie de la province dite le Kesrouan Gazir, et trois dans
le Kesrouan Bekfaya, situ du ct de Balbek et de Damas. Chacun
de ces districts comprend un chef-lieu gouvern d'ordinaire par un
mir, et une douzaine de villages ou paroisses placs sous l'autorit
des cheiks. L'difice fodal ainsi constitu aboutit  l'mir de la
province, qui, lui-mme, tient ses pouvoirs du grand mir rsidant
 Der-Khamar. Ce dernier tant aujourd'hui captif des Turcs, son
autorit a t dlgue  deux kamakams ou gouverneurs, l'un Maronite,
l'autre Druse, forcs de soumettre aux pachas toutes les questions
d'ordre politique.

Cette disposition a l'inconvnient d'entretenir entre les deux peuples
un antagonisme d'intrts et d'influences qui n'existait pas lorsqu'ils
vivaient runis sous un mme prince. La grande pense de l'mir
Fakardin, qui avait t de mlanger les populations et d'effacer les
prjugs de race et de religion, se trouve prise  contre-pied, et
l'on tend  former deux nations ennemies l o il n'en existait qu'une
seule, unie par des liens de solidarit et de tolrance mutuelle.

On se demande quelquefois comment les souverains du Liban parvenaient 
s'assurer la sympathie et la fidlit de tant de peuples de religions
diverses. A ce propos, le pre Adam me disait que l'mir Bchir tait
chrtien par son baptme, Turc par sa vie et Druse par sa mort, ce
dernier peuple ayant le droit immmorial d'ensevelir les souverains de
la montagne. Il me racontait encore une anecdote locale analogue. Un
Druse et un Maronite qui faisaient route ensemble s'taient demand:

--Mais quelle est donc la religion de notre souverain?

--Il est Druse, disait l'un.

--Il est chrtien, disait l'autre.

Un mtuali (sectaire musulman) qui passait est choisi pour arbitre, et
n'hsite pas  rpondre:

--Il est Turc.

Ces braves gens, plus irrsolus que jamais, conviennent d'aller chez
l'mir lui demander de les mettre d'accord. L'mir Bchir les reut
fort bien, et, une fois au courant de leur querelle, dit en se tournant
vers son vizir:

--Voil des gens bien curieux! Qu'on leur tranche la tte  tous les
trois!

Sans ajouter une croyance exagre  la sanglante affabulation de
cette histoire, on peut y reconnatre la politique ternelle des
grands mirs du Liban. Il est trs-vrai que leur palais contient une
glise, une mosque et un _khalou_ (temple druse). Ce fut longtemps le
triomphe de leur politique, et c'en est peut-tre devenu l'cueil.




VI--UN COMBAT


J'acceptais avec bonheur cette vie des montagnes, dans une atmosphre
tempre, au milieu de moeurs  peine diffrentes de celles que nous
voyons dans nos provinces du Midi. C'tait un repos pour les longs
mois passs sous les ardeurs du soleil d'gypte; et, quant aux
personnes, c'tait, ce dont l'me a besoin, cette sympathie qui n'est
jamais entire de la part des musulmans, ou qui, chez la plupart, est
contrarie par les prjugs de race. Je retrouvais dans la lecture,
dans la conversation, dans les ides, ces choses de l'Europe que nous
fuyons par ennui, par fatigue, mais que nous rvons de nouveau aprs
un certain temps, comme nous avions rv l'inattendu, l'trange, pour
ne pas dire l'inconnu. Ce n'est pas avouer que notre monde vaille
mieux que celui-l, c'est seulement retomber insensiblement dans les
impressions d'enfance, c'est accepter le joug commun. On lit dans une
pice de vers de Henri Heine l'apologue d'un sapin du Nord couvert de
neige, qui demande le sable aride et le ciel de feu du dsert, tandis
qu' la mme heure un palmier brl par l'atmosphre aride des plaines
d'gypte demande  respirer dans les brumes du Nord,  se baigner dans
la neige fondue,  plonger ses racines dans le sol glac.

Par un tel esprit de contraste et d'inquitude, je songeais dj 
retourner dans la plaine, me disant, aprs tout, que je n'tais pas
venu en Orient pour passer mon temps dans un paysage des Alpes; mais,
un soir, j'entends tout le monde causer avec inquitude; des moines
descendent des couvents voisins, tout effars; on parle des Druses qui
sont venus en nombre de leurs provinces et qui se sont jets sur les
cantons mixtes, dsarms par ordre du pacha de Beyrouth. Le Kesrouan,
qui fait partie du pachalik de Tripoli, a conserv ses armes; il
faut donc aller soutenir des frres sans dfense, il faut passer le
Nahr-el-Kelb, qui est la limite des deux pays, vritable Rubicon, qui
n'est franchi que dans des circonstances graves. Les montagnards arms
se pressaient impatiemment autour du village et dans les prairies. Des
cavaliers parcouraient les localits voisines en jetant le vieux cri de
guerre: Zle de Dieu! zle des combats!

Le prince me prit  part et me dit:

--Je ne sais ce que c'est; les rapports qu'on nous fait sont exagrs
peut-tre, mais nous allons toujours nous tenir prts  secourir
nos voisins. Le secours des pachas arrive toujours quand le mal est
fait.... Vous feriez bien, quant  vous, de vous rendre au couvent
d'Antoura, ou de regagner Beyrouth par la mer.

--Non, lui dis-je; laissez-moi vous accompagner. Ayant eu le malheur de
natre dans une poque peu guerrire, je n'ai encore vu de combats que
dans l'intrieur de nos villes d'Europe, et de tristes combats, je vous
jure! Nos montagnes,  nous, taient des groupes de maisons, et nos
valles des places et des rues! Que je puisse assister, dans ma vie, 
une lutte un peu grandiose,  une guerre religieuse. Il serait si beau
de mourir pour la cause que vous dfendez!

Je disais, je pensais ces choses; l'enthousiasme environnant
m'avait gagn; je passai la nuit suivante  rver des exploits qui
ncessairement m'ouvraient les plus hautes destines.

Au point du jour, quand le prince monta  cheval, dans la cour, avec
ses hommes, je me disposais  en faire autant; mais le jeune Moussa
s'opposa rsolument  ce que je me servisse du cheval qui m'avait t
lou  Beyrouth: il tait charg de le ramener vivant, et craignait
avec raison les chances d'une expdition guerrire.

Je compris la justesse de sa rclamation, et j'acceptai un des chevaux
du prince. Nous passmes enfin la rivire, tant tout au plus une
douzaine de cavaliers sur peut-tre trois cents hommes.

Aprs quatre heures de marche, on s'arrta prs du couvent de Mar
Hama, o beaucoup de montagnards vinrent encore nous rejoindre. Les
moines basiliens nous donnrent  djeuner; mais, selon eux, il fallait
attendre: rien n'annonait que les Druses eussent envahi le district.
Cependant les nouveaux arrivs exprimaient un avis contraire, et l'on
rsolut d'avancer encore. Nous avions laiss les chevaux pour couper
au court  travers les bois, et, vers le soir, aprs quelques alertes,
nous entendmes des coups de fusil rpercuts par les rochers.

Je m'tais spar du prince en gravissant une cte pour arriver  un
village qu'on apercevait au-dessus des arbres, et je me trouvai avec
quelques hommes au bas d'un escalier de terrasses cultives; plusieurs
d'entre eux semblrent se concerter, puis ils se mirent  attaquer la
haie de cactus qui formait clture, et, pensant qu'il s'agissait de
pntrer jusqu' des ennemis cachs, j'en fis autant avec mon yatagan;
les spatules pineuses roulaient  terre comme des ttes coupes, et
la brche ne tarda pas  nous donner passage. L, mes compagnons se
rpandirent dans l'enclos, et, ne trouvant personne, se mirent  hacher
les pieds de mriers et d'oliviers avec une rage extraordinaire. L'un
d'eux, voyant que je ne faisais rien, voulut me donner une cogne, je
le repoussai; ce spectacle de destruction me rvoltait. Je venais de
reconnatre que le lieu o nous nous trouvions n'tait autre que la
partie druse du village de Bethmrie o j'avais t si bien accueilli
quelques jours auparavant.

Heureusement, je vis de loin le gros de nos gens qui arrivait sur le
plateau, et je rejoignis le prince, qui paraissait dans une grande
irritation. Je m'approchai de lui pour lui demander si nous n'avions
d'ennemis  combattre que des cactus et des mriers; mais il dplorait
dj tout ce qui venait d'arriver, et s'occupait  empcher que
l'on ne mit le feu aux maisons. Voyant quelques Maronites qui s'en
approchaient avec des branches de sapin allumes, il leur ordonna de
revenir. Les Maronites l'entourrent en criant:

--Les Druses ont fait cela chez les chrtiens; aujourd'hui, nous sommes
forts, il faut leur rendre la pareille!

Le prince hsitait  ces mots, parce que la loi du talion est sacre
parmi les montagnards. Pour un meurtre, il en faut un autre, et de mme
pour les dgts et les incendies. Je tentai de lui faire remarquer
qu'on avait dj coup beaucoup d'arbres, et que cela pouvait passer
pour une compensation. Il trouva une raison plus concluante  donner.

--Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que l'incendie serait aperu de
Beyrouth? Les Albanais seraient envoys de nouveau ici!

Cette considration finit par calmer les esprits. Cependant on n'avait
trouv dans les maisons qu'un vieillard coiff d'un turban blanc, qu'on
amena, et dans lequel je reconnus aussitt le bonhomme qui, lors de
mon passage  Bethmrie, m'avait offert de me reposer chez lui. On le
conduisit chez le cheik chrtien, qui paraissait un peu embarrass de
tout ce tumulte, et qui cherchait, ainsi que le prince,  rprimer
l'agitation. Le vieillard druse gardait un maintien fort tranquille, et
dit en regardant le prince:

--La paix soit avec toi, Miran; que viens-tu faire dans notre pays?

--O sont tes frres? dit le prince. Ils ont fui sans doute en nous
apercevant de loin.

--Tu sais que ce n'est pas leur habitude, dit le vieillard; mais ils
se trouvaient quelques uns seulement contre tout ton peuple; ils ont
emmen loin d'ici les femmes et les enfants. Moi, j'ai voulu rester.

--On nous a dit pourtant que vous aviez appel les Druses de l'autre
montagne et qu'ils taient en grand nombre.

--On vous a tromps. Vous avez cout de mauvaises gens, des trangers
qui eussent t contents de nous faire gorger, afin qu'ensuite nos
frres vinssent ici nous venger sur vous!

Le vieillard tait rest debout pendant cette explication. Le cheik,
chez lequel nous tions, parut frapp de ses paroles, et lui dit:

--Te crois-tu prisonnier ici? Nous fmes amis autrefois; pourquoi ne
t'assieds-tu pas avec nous?

--Parce que tu es dans ma maison, dit le vieillard.

--Allons, dit le cheik chrtien, oublions tout cela. Prends place sur
ce divan; on va t'apporter du caf et une pipe.

--Ne sais-tu pas, dit le vieillard, qu'un Druse n'accepte jamais rien
chez les Turcs ni chez leurs amis, de peur que ce ne soit le produit
des exactions et des impts injustes?

--Un ami des Turcs? Je ne le suis pas!

--N'ont-ils pas fait de toi un cheik, tandis que c'est moi qui l'tais
dans le village du temps d'Ibrahim, et alors ta race et la mienne
vivaient en paix? N'est-ce pas toi aussi qui es all te plaindre au
pacha pour une affaire de tapageurs, une maison brle, une querelle de
bons voisins, que nous aurions vide facilement entre nous?

Le cheik secoua la tte sans rpondre; mais le prince coupa court 
l'explication, et sortit de la maison en tenant le Druse par la main.

--Tu prendras bien le caf avec moi, qui n'ai rien accept des Turcs?
lui dit-il.

Et il ordonna  son cafedji de lui en servir sous les arbres.

--J'tais un ami de ton pre, dit le vieillard, et, dans ce temps-l,
Druses et Maronites vivaient en paix.

Et ils se mirent  causer longtemps de l'poque o les deux peuples
taient runis sous le gouvernement de la famille Schehab, et n'taient
pas abandonns  l'arbitraire des vainqueurs.

Il fut convenu que le prince remmnerait tout son monde, que les Druses
reviendraient dans le village sans appeler des secours loigns, et que
l'on considrerait le dgt qui venait d'tre fait chez eux comme une
compensation de l'incendie prcdent d'une maison chrtienne.

Ainsi se termina cette terrible expdition, o je m'tais promis de
recueillir tant de gloire; mais toutes les querelles des villages
mixtes ne trouvent pas des arbitres aussi conciliants que l'avait
t le prince Abou-Miran. Cependant il faut dire que, si l'on peut
citer des assassinats isols, les querelles gnrales sont rarement
sanglantes. C'est un peu alors comme les combats des Espagnols, o
l'on se poursuit dans les monts sans se rencontrer, parce que l'un des
partis se cache toujours quand l'autre est en force. On crie beaucoup,
on brle des maisons, on coupe des arbres, et les bulletins, rdigs
par des intresss, donnent seuls le compte des morts.

Au fond, ces peuples s'estiment entre eux plus qu'on ne croit, et
ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis. Tourments
et excits soit par les missionnaires, soit par les moines, dans
l'intrt des influences europennes, ils se mnagent  la manire
des condottieri d'autrefois, qui livraient de grands combats sans
effusion de sang. Les moines prchent, il faut bien courir aux armes;
les missionnaires anglais dclament et payent, il faut bien se montrer
vaillants; mais il y a au fond de tout cela doute et dcouragement.
Chacun comprend dj ce que veulent quelques puissances de l'Europe,
divises de but et d'intrt et secondes par l'imprvoyance des Turcs.
En suscitant des querelles dans les villages mixtes, on croit avoir
prouv la ncessit d'une entire sparation entre les deux races
autrefois unies et solidaires. Le travail qui se fait en ce moment dans
le Liban sous couleur de pacification consiste  oprer l'change des
proprits qu'ont les Druses dans les cantons chrtiens contre celles
qu'ont les chrtiens dans les cantons druses. Alors, plus de ces luttes
intestines tant de fois exagres; seulement, on aura deux peuples
bien distincts, dont l'un sera plac peut-tre sous la protection de
l'Autriche, et l'autre sous celle de l'Angleterre. Il serait alors
difficile que la France recouvrt l'influence qui, du temps de Louis
XIV, s'tendait galement sur la race druse et la race maronite.

Il ne m'appartient pas de me prononcer sur d'aussi graves intrts. Je
regretterai seulement de n'avoir point pris part dans le Liban  des
luttes plus homriques.

Je dus bientt quitter le prince pour me rendre sur un autre point
de la montagne. Cependant la renomme de l'affaire de Bethmrie
grandissait sur mon passage; grce  l'imagination bouillante des
moines italiens, ce combat contre des mriers avait pris peu  peu les
proportions d'une croisade.




II

LE PRISONNIER



I--LE MATIN ET LE SOIR


Que dirons-nous de la jeunesse,  mon ami! Nous en avons pass les plus
vives ardeurs, il ne nous convient plus d'en parler qu'avec modestie,
et cependant  peine l'avons-nous connue!  peine avons-nous compris
qu'il fallait en arriver bientt  chanter pour nous-mmes l'ode
d'Horace: _Eheu! fugaces, Posthume_ ... si peu de temps aprs l'avoir
explique.... Ah! l'tude nous a pris nos plus beaux instants! Le grand
rsultat de tant d'efforts perdus, que de pouvoir, par exemple, comme
je l'ai fait ce matin, comprendre le sens d'un chant grec qui rsonnait
 mes oreilles sortant de la bouche avine d'un matelot levantin:

    _N kalimra! n or kali!_

Tel tait le refrain que cet homme jetait avec insouciance au vent des
mers, aux flots retentissants qui battaient la grve: Ce n'est pas
bonjour, ce n'est pas bonsoir! Voil le sens que je trouvais  ces
paroles, et, dans ce que je pus saisir des autres vers de ce chant
populaire, il y avait, je crois, celle pense:

    Le matin n'est plus, le soir pas encore!
    Pourtant de nos yeux l'clair a pli;

et le refrain revenait toujours:

    _N kalimra! n or kali!_

mais, ajoutait la chanson,

    Mais le soir vermeil ressemble  l'aurore!
    Et la nuit, plus tard, amne l'oubli!

Triste consolation, que de songer  ces soirs vermeils de la vie et 
la nuit qui les suivra! Nous arrivons bientt  cette heure solennelle
qui n'est plus le matin, qui n'est pas le soir, et rien au monde ne
peut faire qu'il en soit autrement. Quel remde y trouverais-tu?

J'en vois un pour moi: c'est de continuer  vivre sur ce rivage d'Asie
o le sort m'a jet; il me semble, depuis peu de mois, que j'ai remont
le cercle de mes jours; je me sens plus jeune, en effet je le suis, je
n'ai que vingt ans!

J'ignore pourquoi en Europe on vieillit si vite; nos plus belles annes
se passent au collge, loin des femmes, et  peine avons-nous eu le
temps d'endosser la robe virile, que dj nous ne sommes plus des
jeunes gens. La vierge des premires amours nous accueille d'un ris
moqueur, les belles dames plus usages rvent auprs de nous peut-tre
les vagues soupirs de Chrubin!

C'est un prjug, n'en doutons pas, et surtout en Europe, o les
Chrubins sont si rares. Je ne connais rien de plus gauche, de plus mal
fait, de moins gracieux, en un mot, qu'un Europen de seize ans. Nous
reprochons aux trs-jeunes filles leurs mains rouges, leurs paules
maigres, leurs gestes anguleux, leur voix criarde; mais que dira-t-on
de l'phbe aux contours chtifs qui fait chez nous le dsespoir des
conseils de rvision? Plus tard seulement, les membres se modlent, le
galbe se prononce, les muscles et les chairs se jouent avec puissance
sur l'appareil osseux de la jeunesse; l'homme est form.

En Orient, les enfants sont moins jolis peut-tre que chez nous; ceux
des riches sont bouffis, ceux des pauvres sont maigres avec un ventre
norme, en gypte surtout; mais gnralement le second ge est beau
dans les deux sexes. Les jeunes hommes ont l'air de femmes, et ceux
qu'on voit vtus de longs habits se distinguent  peine de leurs mres
et de leurs soeurs; mais, par cela mme, l'homme n'est sduisant en
ralit que quand les annes lui ont donn une apparence plus mle, un
caractre de physionomie plus marqu. Un amoureux imberbe n'est point
le fait des belles dames de l'Orient, de sorte qu'il y a une foule de
chances, pour celui  qui les ans font une barbe majestueuse et bien
fournie, d'tre le point de mire de tous les yeux ardents qui luisent 
travers les trous du _yamack_, ou dont le voile de gaze blanche estompe
 peine la noirceur.

Et, songes-y bien, aprs cette poque o les joues se revtent d'une
paisse toison, il en arrive une autre o l'embonpoint, faisant le
corps plus beau sans doute, le rend souverainement inlgant sous les
vtements triqus de l'Europe, avec lesquels l'Antinous lui-mme
aurait l'air d'un pais campagnard. C'est le moment o les robes
flottantes, les vestes brodes, les caleons  vastes plis et les
larges ceintures hrisses d'armes des Levantins leur donnent justement
l'aspect le plus majestueux. Avanons d'un lustre encore: voici des
fils d'argent qui se mlent  la barbe et qui envahissent la chevelure;
cette dernire mme s'claircit, et ds lors l'homme le plus actif,
le plus fort, le plus capable encore d'motions et de tendresse, doit
renoncer chez nous  tout espoir de devenir jamais un hros de roman.
En Orient, c'est le bel instant de la vie; sous le tarbouch ou le
turban, peu importe que la chevelure devienne rare ou grisonnante, le
jeune homme lui-mme n'a jamais pu prendre avantage de cette parure
naturelle; elle est rase; il ignore ds le berceau si la nature lui
a fait les cheveux plats ou boucls. Avec la barbe teinte au moyen
d'une mixture persane, l'oeil anim d'une lgre teinte de bitume, un
homme est, jusqu' soixante ans, sr de plaire, pour peu qu'il se sente
capable d'aimer.

Oui, soyons jeunes en Europe tant que nous le pouvons; mais allons
vieillir en Orient, le pays des hommes dignes de ce nom, la terre
des patriarches! En Europe, o les institutions ont supprim la force
matrielle, la femme est devenue trop forte. Avec toute la puissance de
sduction, de ruse, de persvrance et de persuasion que le ciel lui
a dpartie, la femme de nos pays est socialement l'gale de l'homme,
c'est plus qu'il n'en faut pour que ce dernier soit toujours  coup
sr vaincu. J'espre que tu ne m'opposeras pas le tableau du bonheur
des mnages parisiens pour me dtourner d'un dessein o je fonde
mon avenir; j'ai eu trop de regret dj d'avoir laiss chapper une
occasion pareille au Caire. Il faut que je m'unisse  quelque fille
ingnue de ce sol sacr qui est notre premire patrie  tous, que je me
retrempe  ces sources vivifiantes de l'humanit, d'o ont dcoul la
posie et les croyances de nos pres!

Tu ris de cet enthousiasme, qui, je l'avoue, depuis le commencement
de mon voyage, a dj eu plusieurs objets; mais songe bien aussi
qu'il s'agit d'une rsolution grave et que jamais hsitation ne fut
plus naturelle. Tu le sais, et c'est ce qui a peut-tre donn quelque
intrt jusqu'ici  mes confidences, j'aime  conduire ma vie comme un
roman, et je me place volontiers dans la situation d'un de ces hros
actifs et rsolus qui veulent  tout prix crer autour d'eux le drame,
le noeud, l'intrt, l'action en un mot. Le hasard, si puissant qu'il
soit, n'a jamais runi les lments d'un sujet passable, et tout au
plus en a-t-il dispos la mise en scne; aussi, laissons-le faire, et
tout avorte malgr les plus belles dispositions. Puisqu'il est convenu
qu'il n'y a que deux sortes de dnoments, le mariage ou la mort,
visons du moins  l'un des deux ... car, jusqu'ici, mes aventures
se sont presque toujours arrtes  l'exposition:  peine ai-je pu
accomplir une pauvre priptie, en accolant  ma fortune l'aimable
esclave que m'a vendue Abd-el-Krim. Cela n'tait pas bien malais
sans doute, mais encore fallait-il en avoir l'ide et surtout en avoir
l'argent. J'y ai sacrifi tout l'espoir d'une tourne dans la Palestine
qui tait marque sur mon itinraire, et  laquelle il faut renoncer.
Pour les cinq bourses que m'a cotes cette fille dore de la Malaisie,
j'aurais pu visiter Jrusalem, Bethlem, Nazareth, et la mer Morte et
le Jourdain! Comme le prophte puni de Dieu, je m'arrte aux confins de
la terre promise, et  peine puis-je, du haut de la montagne, y jeter
un regard dsol. Les gens graves diraient ici qu'on a toujours tort
d'agir autrement que tout le monde, et de vouloir faire le Turc quand
on n'est qu'un simple Nazaren d'Europe. Auraient-ils raison? qui le
sait?

Sans doute je suis imprudent, sans doute je me suis attach une grosse
pierre au cou, sans doute encore j'ai encouru une grave responsabilit
morale; mais ne faut-il pas aussi croire  la fatalit qui rgle tout
dans cette partie du monde? C'est elle qui a voulu que l'toile de
la pauvre Zeynab se rencontrt avec la mienne, que je changeasse,
peut-tre favorablement, les conditions de sa destine! Une imprudence!
vous voil bien avec vos prjuges d'Europe! et qui sait si, prenant la
route du dsert, seul et plus riche de cinq bourses, je n'aurais pas
t attaqu, pill, massacr par une horde de Bdouins flairant de loin
ma richesse! Va, toute chose est bien qui pourrait tre pire, ainsi que
l'a reconnu depuis longtemps la sagesse des nations.

Peut-tre penses-tu, d'aprs ces prparations, que j'ai pris la
rsolution d'pouser l'esclave indienne et de me dbarrasser, par un
moyen si vulgaire, de mes scrupules de conscience. Tu me sais assez
dlicat pour ne pas avoir song un seul instant  la revendre; je lui
ai offert la libert, elle n'en a pas voulu, et cela, par une raison
assez simple, c'est qu'elle ne saurait qu'en faire; de plus, je n'y
joignais pas l'assaisonnement oblig d'un si beau sacrifice,  savoir
une dotation propre  placer pour toujours la personne affranchie
au-dessus du besoin, car on m'a expliqu que c'tait l'usage en pareil
cas. Pour te mettre au courant des autres difficults de ma position,
il faut que je te dise ce qui m'est arriv depuis mon retour de
l'expdition dans la montagne dont je t'ai envoy le rcit.

Je suis revenu pour quelques jours m'tablir  l'htel de Baptiste en
attendant une occasion pour passer par mer  Sada, l'ancienne Sidon.
Le temps tait devenu si mauvais, qu'aucune barque n'osait sortir.
Pourtant  terre le soleil brille, l'azur implacable du ciel n'est pas
terni d'un seul nuage: on ne se plaint gure que du vent qui soulve
 et l des colonnes de poussire; mais, sur la mer, tout remue et
se balance, les navires ivres entre-croisent leurs mts et leurs
chemines. Rien n'est plus tonnant  voir que ce dsordre au milieu
du calme,--cette tempte  sec, cette mer perfide qui ouvre ses noirs
abmes sous de gais rayons de soleil. Il doit tre doublement triste de
se voir noy par un si beau temps.

J'ai retrouv  la table d'hte le missionnaire anglais dont j'avais
fait la connaissance quelque temps auparavant; la tempte ne le
contrariait pas moins que moi et l'arrtait dans le projet du mme
voyage. La prvision d'tre bientt compagnons de route vint donner 
nos relations quelque chose de plus intime, et nous sortmes ensemble
aprs le djeuner pour aller voir le beau spectacle de la mer agite.

En descendant au port, nous rencontrmes le pre Planchet, qui s'arrta
et voulut bien causer quelque temps avec nous. Ce n'est pas un des
moindres sujets d'tonnement dans ce pays de contrastes que de voir un
jsuite et un missionnaire vanglique s'entretenir avec affabilit.
En effet, quelles que soient leurs luttes intimes et dtournes,
ces pieux adversaires se rencontrent continuellement  la table des
consuls et se font bon visage  dfaut de mieux. Du reste,  part
l'influence occulte qu'ils peuvent conqurir dans les luttes des
montagnards, ils ne risquent plus gure, en fait de conversion, de se
rencontrer sur le mme terrain. Les agents catholiques ont renonc
depuis longtemps  convertir les Druses, et ne s'attaquent gure qu'aux
Grecs schismatiques, dont les ides ont plus de rapport avec les leurs.
Les missionnaires anglais ont, au contraire,  leur service toutes
les nuances varies des diverses sectes protestantes, et finissent
par trouver des points de rapport extraordinaires entre leur foi et
celle des Druses. La question en fin de compte tant d'inscrire le
plus de noms possible au livre qui contient l'tat de leurs travaux,
ils parviennent  prouver aux nophytes qu'au fond les Anglais sont
un peu Druses. Cela explique le proverbe de ces derniers: _Ingliz,
Dursi, sava-sava_ (les Anglais, les Druses, c'est la mme chose). Et
peut-tre, de celle faon, sont-ce les missionnaires eux-mmes qui ont
l'air de se convertir?




II--UNE VISITE A L'COLE FRANAISE


Je m'tais empress, au retour de mon excursion dans la montagne,
d'aller  la pension de madame Carls, o j'avais plac la pauvre
Zeynab, ne voulant pas l'emmener dans des courses si dangereuses.

C'tait dans une de ces hautes maisons d'architecture italienne, dont
les btiments  galerie intrieure encadrent un vaste espace, moiti
terrasse, moiti cour, sur lequel flotte l'ombre d'un _tendido_ ray.
L'difice avait servi autrefois de consulat franais, et l'on voyait
encore, sur les frontons, des cussons  fleurs de lis, anciennement
dors. Des orangers et des grenadiers, plants dans des trous ronds
pratiqus entre les dalles de la cour, gayaient un peu ce lieu ferm
de toutes parts  la nature extrieure. Un pan de ciel bleu dentel
par les frises, que traversaient de temps  autre les colombes de la
mosque voisine, tel tait le seul horizon des pauvres colires.
J'entendis ds l'entre le bourdonnement des leons rcites, et,
montant l'escalier du premier tage, je me trouvai dans l'une des
galeries qui prcdaient les appartements. L, sur une natte des Indes,
les petites filles formaient cercle, accroupies  la manire turque
autour d'un divan o sigeait madame Carls. Les deux plus grandes
taient auprs d'elle, et dans l'une des deux je reconnus l'esclave,
qui vint  moi avec de grands clats de joie.

Madame Carls se hta de nous faire passer dans sa chambre, laissant sa
place  l'autre _grande_, qui, par un premier mouvement naturel aux
femmes du pays, s'tait hte,  ma vue, de cacher sa figure avec son
livre.

--Ce n'est donc pas, me disais-je, une chrtienne, car ces dernires se
laissent voir sans difficult dans l'intrieur des maisons.

De longues tresses de cheveux blonds entremles de cordonnets de
soie, des mains blanches aux doigts effils, avec ces ongles longs
qui indiquent la race, taient tout ce que je pouvais saisir de
cette gracieuse apparition. J'y pris  peine garde, au reste; il me
tardait d'apprendre comment l'esclave s'tait trouve dans sa position
nouvelle. Pauvre fille! elle pleurait  chaudes larmes en me serrant
la main contre son front. J'tais trs-mu, sans savoir encore si elle
avait quelque plainte  me faire, ou si ma longue absence tait cause
de cette effusion.

Je lui demandai si elle se trouvait bien dans cette maison. Elle se
jeta au cou de sa matresse en disant que c'tait sa mre.

--Elle est bien bonne, me dit madame Carls avec son accent provenal,
mais elle ne veut rien faire; elle apprend bien quelques mots avec les
petites, c'est tout. Si l'on veut la faire crire ou lui apprendre 
coudre, elle ne veut pas. Moi, je lui ai dit: Je ne peux pas te punir;
quand ton matre reviendra, il verra ce qu'il voudra faire.

Ce que m'apprenait l madame Carls me contrariait vivement; j'avais
cru rsoudre la question de l'avenir de cette fille en lui faisant
apprendre ce qu'il fallait pour qu'elle trouvt plus tard  se placer
et  vivre par elle-mme; j'tais dans la position d'un pre de famille
qui voit ses projets renverss par le mauvais vouloir ou la paresse de
son enfant. D'un autre ct, peut-tre mes droits n'taient-ils pas
aussi bien fonds que ceux d'un pre. Je pris l'air le plus svre
que je pus, et j'eus avec l'esclave l'entretien suivant, favoris par
l'intermdiaire de la matresse:

--Et pourquoi ne veux tu pas apprendre  coudre?

--Parce que, ds qu'on me verrait travailler comme une servante, on
ferait de moi une servante.

--Les femmes des chrtiens, qui sont libres, travaillent sans tre des
servantes.

--Eh bien, je n'pouserai pas un chrtien, dit l'esclave; chez nous, le
mari doit donner une servante  sa femme.

J'allais lui rpondre qu'tant esclave, elle tait moins qu'une
servante; mais je me rappelai la distinction qu'elle avait tablie dj
entre sa position de cadine et celle des odaleuk, destines aux travaux.

--Pourquoi, repris-je, ne veux-tu pas non plus apprendre  crire?
On te montrerait ensuite  chanter et  danser; ce n'est plus l le
travail d'une servante.

--Non; mais c'est toute la science d'une alme, d'une baladine, et
j'aime mieux rester ce que je suis.

On sait quelle est la force des prjugs sur l'esprit des femmes de
l'Europe; mais il faut dire que l'ignorance et l'habitude de moeurs,
appuye sur une antique tradition les rendent indestructibles chez les
femmes de l'Orient. Elles consentent encore plus facilement  quitter
leurs croyances qu' abandonner des ides o leur amour-propre est
intress. Aussi madame Carls me dit-elle:

--Soyez tranquille; une fois qu'elle sera devenue chrtienne, elle
verra bien que les femmes de notre religion peuvent travailler sans
manquer  leur dignit, et, alors, elle apprendra ce que nous voudrons.
Elle est venue plusieurs fois  la messe au couvent des Capucins, et le
suprieur a t trs-difi de sa dvotion.

--Mais cela ne prouve rien, dis-je; j'ai vu au Caire des santons et
des derviches entrer dans les glises, soit par curiosit, soit pour
entendre la musique, et marquer beaucoup de respect et de recueillement.

Il y avait sur la table, auprs de nous, un Nouveau Testament en
franais; j'ouvris machinalement ce livre et je trouvai en tte un
portrait de Jsus-Christ, et, plus loin, un portrait de Marie. Pendant
que j'examinais ces gravures, l'esclave vint prs de moi et me dit, en
mettant le doigt sur la premire:

--_Aiss!_ (Jsus!)

Et sur la seconde:

--_Myriam!_ (Marie!)

Je rapprochai, en souriant, le livre ouvert de ses lvres; mais elle
recula avec effroi en s'criant:

--_Mafisch! _

--Pourquoi recules-tu? lui dis-je; n'honorez-vous pas, dans votre
religion, _Ass_ comme un prophte, et _Myriam_ comme l'une des trois
femmes saintes?

--Oui, dit-elle; mais il a t crit: Tu n'adoreras pas les images.

--Vous voyez, dis-je  madame Carls, que la conversion n'est pas bien
avance.

--Attendez, attendez, me dit madame Carls.


III--L'ARKAL


Je me levai en proie  une grande irrsolution. Je me comparais tout 
l'heure  un pre, et il est vrai que j'prouvais un sentiment d'une
nature pour ainsi dire _familiale_  l'gard de cette pauvre fille, qui
n'avait que moi pour appui. Voil certainement le seul beau ct de
l'esclavage tel qu'il est compris en Orient. L'ide de la possession,
qui attache si fort aux objets matriels et aussi aux animaux,
aurait-elle sur l'esprit une influence moins noble et moins vive en
se portant sur des cratures pareilles  nous? Je ne voudrais pas
appliquer cette ide aux malheureux esclaves noirs des pays chrtiens,
et je parle ici seulement des esclaves que possdent les musulmans, et
de qui la position est rgle par la religion et par les moeurs.

Je pris la main de la pauvre Zeynab, et je la regardai avec tant
d'attendrissement, que madame Carls se trompa sans doute  ce
tmoignage.

--Voil, dit-elle, ce que je lui fais comprendre: vois-tu bien, ma
fille, si tu veux devenir chrtienne, ton matre t'pousera peut-tre
et il t'emmnera dans son pays.

--Oh! madame Carls! m'criai-je, n'allez pas si vite dans votre
systme de conversion.... Quelle ide vous avez l!

Je n'avais pas encore song  cette solution.... Oui, sans doute, il
est triste, au moment de quitter l'Orient pour l'Europe, de ne savoir
trop que faire d'une esclave qu'on a achete; mais l'pouser! ce serait
beaucoup trop chrtien. Madame Carls, vous n'y songez pas! cette
femme a dix-huit ans dj, ce qui, pour l'Orient, est assez avanc,
elle n'a plus que dix ans  tre belle; aprs quoi, je serai, moi,
jeune encore, l'poux d'une femme jaune, qui a des soleils tatous sur
le front et sur la poitrine, et dans la narine gauche la boutonnire
d'un anneau qu'elle y a port. Songez un peu qu'elle est fort bien en
costume levantin, mais qu'elle est affreuse avec les modes de l'Europe.
Me voyez-vous entrer dans un salon avec une beaut qu'on pourrait
suspecter de gots anthropophages! Cela serait fort ridicule et pour
elle et pour moi.

Non, la conscience n'exige pas cela de moi, et l'affection ne m'en
donne pas non plus le conseil. Cette esclave m'est chre sans doute,
mais enfin elle a appartenu  d'autres matres. L'ducation lui manque,
et elle n'a pas la volont d'apprendre. Comment faire son gale d'une
femme, non pas grossire ou sotte, mais certainement illettre?
Comprendra-t-elle plus tard la ncessit de l'tude et du travail? De
plus, le dirai-je? j'ai peur qu'il ne soit impossible qu'une sympathie
trs-grande s'tablisse entre deux tres de races si diffrentes que
les ntres.

Et pourtant je quitterai cette femme avec peine....

Explique qui pourra ces sentiments irrsolus, ces ides contraires qui
se mlaient en ce moment-l dans mon cerveau. Je m'tais lev, comme
press par l'heure, pour viter de donner une rponse prcise  madame
Carls, et nous passions de sa chambre dans la galerie, o les jeunes
filles continuaient  tudier sous la surveillance de la plus grande.
L'esclave alla se jeter au cou de cette dernire, et l'empcha ainsi de
se cacher la figure, comme elle l'avait fait  mon arrive.

--_Ya makbouba_ (c'est mon amie)! s'cria-t-elle.

Et la jeune fille, se laissant voir enfin, me permit d'admirer des
traits o la blancheur europenne s'alliait au dessin pur de ce type
aquilin qui, en Asie comme chez nous, a quelque chose de royal. Un
air de fiert, tempr par la grce, rpandait sur son visage quelque
chose d'intelligent, et son srieux habituel donnait du prix au sourire
qu'elle m'adressa lorsque je l'eus salue. Madame Carls me dit:

--C'est une pauvre fille bien intressante, et dont le pre est l'un
des cheiks de la montagne. Malheureusement, il s'est laiss prendre
dernirement par les Turcs. Il a t assez imprudent pour se hasarder
dans Beyrouth  l'poque des troubles, et on l'a mis en prison
parce qu'il n'avait pas pay l'impt depuis 1840. Il ne voulait pas
reconnatre les pouvoirs actuels; c'est pourquoi le squestre a t mis
sur ses biens. Se voyant ainsi captif et abandonn de tous, il a fait
venir sa fille, qui ne peut l'aller voir qu'une fois par jour; le reste
du temps, elle demeure ici. Je lui apprends l'italien, et elle enseigne
aux petites filles l'arabe littral ... car c'est une savante. Dans sa
nation, les femmes d'une certaine naissance peuvent s'instruire et mme
s'occuper des arts; ce qui, chez les musulmanes, est regard comme la
marque d'une condition infrieure.

--Mais quelle est donc sa nation? dis-je.

--Elle appartient  la race des Druses, rpondit madame Carls.

Je la regardai ds lors avec plus d'attention. Elle vit bien que nous
parlions d'elle, et cela parut l'embarrasser un peu. L'esclave s'tait
 demi couche  ses cts sur le divan et jouait avec les longues
tresses de sa chevelure. Madame Carls me dit:

--Elles sont bien ensemble; c'est comme le jour et la nuit. Cela les
amuse de causer toutes deux, parce que les autres sont trop petites.
Je dis quelquefois  la vtre: Si au moins tu prenais modle sur
ton amie, tu apprendrais quelque chose..... Mais elle n'est bonne
que pour jouer et pour chanter des chansons toute la journe. Que
voulez-vous! quand on les prend si tard, on ne peut plus rien en faire.

Je donnais peu d'attention  ces plaintes de la bonne madame Carls,
accentues toujours par sa prononciation provenale. Toute au soin
de me montrer qu'elle ne devait pas tre accuse du peu de progrs
de l'esclave, elle ne voyait pas que j'eusse tenu surtout, dans ce
moment-l,  tre inform de ce qui concernait son autre pensionnaire.
Nanmoins, je n'osais marquer trop clairement ma curiosit; je sentais
qu'il ne fallait pas abuser de la simplicit d'une bonne femme habitue
 recevoir des pres de famille, des ecclsiastiques et autres
personnes graves ... et qui ne voyait en moi qu'un client galement
srieux.

Appuy sur la rampe de la galerie, l'air pensif et le front baiss,
je profitais du temps que me donnait la faconde mridionale de
l'excellente institutrice pour admirer le tableau charmant qui tait
devant mes yeux. L'esclave avait pris la main de l'autre jeune fille et
en faisait la comparaison avec la sienne; dans sa gaiet imprvoyante,
elle continuait cette pantomime en rapprochant ses tresses fonces
des cheveux blonds de sa voisine, qui souriait d'un tel enfantillage.
Il est clair qu'elle ne croyait pas se nuire par ce parallle, et ne
cherchait qu'une occasion de jouer et de rire avec l'entranement naf
des Orientaux; pourtant ce spectacle avait un charme dangereux pour
moi; je ne tardai pas  l'prouver.

--Mais, dis-je  madame Carls avec l'air d'une simple curiosit,
comment se fait-il que cette pauvre fille druse se trouve dans une
cole chrtienne?

--Il n'existe pas  Beyrouth d'institutions selon son culte; on n'y a
jamais tabli d'asiles publics pour les femmes; elle ne pouvait donc
sjourner honorablement que dans une maison comme la mienne. Vous
savez, du reste, que les Druses ont beaucoup de croyances semblables
aux ntres: ils admettent la Bible et les vangiles, et prient sur les
tombeaux de nos saints.

Je ne voulus pas, pour cette fois, questionner plus longuement madame
Carls. Je sentais que les leons taient suspendues par ma visite, et
les petites filles paraissaient causer entre elles avec surprise. Il
fallait rendre cet asile  sa tranquillit habituelle; il fallait aussi
prendre le temps de rflchir sur tout un monde d'ides nouvelles qui
venait de surgir en moi.

Je pris cong de madame Caris et lui promis de revenir la voir le
lendemain.

En lisant les pages de ce journal, tu souris, n'est-ce pas? de mon
enthousiasme pour une petite fille arabe rencontre par hasard sur les
bancs d'une classe; tu ne crois pas aux passions subites, tu me sais
mme assez prouv sur ce point pour n'en concevoir pas si lgrement
de nouvelles; tu fais la part sans doute de l'entranement, du climat,
de la posie des lieux, du costume, de toute cette mise en scne des
montagnes et de la mer, de ces grandes impressions de souvenir et de
localit qui chauffent d'avance l'esprit pour une illusion passagre.
Il te semble, non pas que je suis pris, mais que je crois l'tre ...
comme si ce n'tait pas la mme chose en rsultat!

J'ai entendu des gens graves plaisanter sur l'amour que l'on conoit
pour des actrices, pour des reines, pour des femmes potes, pour tout
ce qui, selon eux, agite l'imagination plus que le coeur, et pourtant,
avec de si folles amours, on aboutit au dlire,  la mort, ou  des
sacrifices inous de temps, de fortune ou d'intelligence. Ah! je crois
tre amoureux, ah! je crois tre malade, n'est-ce pas? Mais, si je
crois l'tre, je le suis!

Je te fais grce de mes motions, lis toutes les histoires d'amoureux
possibles, depuis le recueil qu'en a fait Plutarque jusqu' _Werther_,
et si, dans notre sicle, il se rencontre encore de ceux-l, songe bien
qu'ils n'en ont que plus de mrite pour avoir triomph de tous les
moyens d'analyse que nous prsentent l'exprience et l'observation. Et,
maintenant, chappons aux gnralits.

En quittant la maison de madame Carls, j'ai emport mon amour comme
une proie dans la solitude. Oh! que j'tais heureux de me voir une
ide, un but, une volont, quelque chose  rver,  tcher d'atteindre!
Ce pays qui a ranim toutes les forces et les inspirations de ma
jeunesse ne me devait pas moins sans doute; j'avais bien senti dj
qu'en mettant le pied sur cette terre maternelle, en me replongeant
aux sources vnres de notre histoire et de nos croyances, j'allais
arrter le cours de mes ans, que je me refaisais enfant  ce berceau du
monde, jeune encore au sein de cette jeunesse ternelle.

Proccup de ces penses, j'ai travers la ville sans prendre garde au
mouvement habituel de la foule. Je cherchais la montagne et l'ombrage,
je sentais que l'aiguille de ma destine avait chang de place tout
 coup; il fallait longuement rflchir et chercher des moyens de la
fixer. Au sortir des portes fortifies, par le cot oppos  la mer,
on trouve des chemins profonds, ombrags de halliers et bords par les
jardins touffus des maisons de campagne; plus haut, c'est le bois de
pins-parasols plants, il y a deux sicles, pour empcher l'invasion
des sables qui menacent le promontoire de Beyrouth. Les troncs
rougetres de cette plantation rgulire, qui s'tend en quinconce sur
un espace de plusieurs lieues, semblent les colonnes d'un temple lev
 l'universelle nature, et qui domine d'un ct la mer, et de l'autre
le dsert, ces deux faces mornes du monde. J'tais dj venu rver dans
ce lieu sans but dfini, sans autre pense que ces vagues problmes
philosophiques qui s'agitent toujours dans les cerveaux inoccups en
prsence de tels spectacles. Dsormais j'y apportais une ide fconde;
je n'tais plus seul; mon avenir se dessinait sur le fond lumineux de
ce tableau: la femme idale que chacun poursuit dans ses songes s'tait
ralise pour moi; tout le reste tait oubli.

Je n'ose te dire quel vulgaire incident vint me tirer de ces hautes
rflexions pendant que je foulais d'un pied superbe le sable rouge du
sentier. Un norme insecte le traversait, en poussant devant lui une
boule plus grosse que lui-mme: c'tait une sorte d'escarbot qui me
rappela les scarabes gyptiens, qui portent le monde au-dessus de leur
tte. Tu me connais pour superstitieux, et tu penses bien que je tirai
un augure quelconque de cette intervention symbolique trace  travers
mon chemin. Je revins sur mes pas avec la pense d'un obstacle contre
lequel il me faudrait lutter.

Je me suis ht, ds le lendemain, de retourner chez madame Carls.
Pour donner un prtexte  cette visite rapproche, j'tais all acheter
au bazar des ajustements de femme, une _mandille_ de Brousse, quelques
pics de soie ouvrage en torsades et en festons pour garnir une robe
et des guirlandes de petites fleurs artificielles que les Levantines
mlent  leur coiffure.

Lorsque j'apportai tout cela  l'esclave, que madame Carls, en me
voyant arriver, avait fait entrer chez elle, celle-ci se leva en
poussant des cris de joie et s'en alla dans la galerie faire voir ces
richesses  son amie. Je l'avais suivie pour la ramener, en m'excusant
prs de madame Carls d'tre cause de cette folie; mais toute la classe
s'unissait dj dans le mme sentiment d'admiration, et la jeune fille
druse avait jet sur moi un regard attentif et souriant qui m'allait
jusqu' l'me.

--Que pense-t-elle? me disais-je; elle croira sans doute que je
suis pris de mon esclave, et que ces ajustements sont des marques
d'affection. Peut-tre aussi tout cela est-il un peu brillant pour tre
port dans une cole; j'aurais d choisir des choses plus utiles, par
exemple des babouches; celle de la pauvre Zeynab ne sont plus d'une
entire fracheur.

Je remarquai mme qu'il et mieux valu lui acheter une robe neuve que
des broderies  coudre aux siennes. Ce fut aussi l'observation que fit
madame Carls, qui s'tait unie avec bonhomie au mouvement que cet
pisode avait produit dans sa classe.

--Il faudrait une bien belle robe pour des garnitures si brillantes!

--Vois-tu, dit-elle  l'esclave, si tu voulais apprendre  coudre, le
_sidi_ (seigneur) irait acheter au bazar sept  huit pics de taffetas,
et tu pourrais te faire une robe de grande dame.

Mais certainement l'esclave et prfr la robe toute faite.

Il me sembla que la jeune fille druse jetait un regard assez triste
sur ces ornements, qui n'taient plus faits pour sa fortune, et qui
ne l'taient gure davantage pour celle que l'esclave pouvait tenir
de moi; je les avais achets au hasard, sans trop m'inquiter des
convenances et des possibilits. Il est clair qu'une garniture de
dentelle appelle une robe de velours ou de satin; tel tait  peu prs
l'embarras o je m'tais jet imprudemment. De plus, je semblais jouer
le rle difficile d'un riche particulier, tout prt  dployer ce que
nous appelons un luxe asiatique, et qui, en Asie, donne l'ide plutt
d'un luxe europen.

Je crus m'apercevoir que cette supposition ne m'tait pas, en gnral,
dfavorable. Les femmes sont, hlas! un peu les mmes dans tous les
pays. Madame Carls eut peut-tre aussi plus de considration pour moi
ds lors, et voulut bien ne voir qu'une simple curiosit de voyageur
dans les questions que je lui fis sur la jeune fille druse. Je n'eus
pas de peine non plus  lui faire comprendre que le peu qu'elle m'en
avait dit le premier jour avait excit mon intrt pour l'infortune du
pre.

--Il ne serait pas impossible, dis-je  l'institutrice, que je fusse de
quelque utilit  ces personnes; je connais un des employs du pacha;
de plus, vous savez qu'un Europen un peu connu a de l'influence sur
les consuls.

--Oh! oui, faites cela si vous pouvez! me dit madame Carls avec sa
vivacit provenale; elle le mrite bien, et son pre aussi sans doute.
C'est ce qu'ils appellent un _akkal_, un homme saint, un savant; et sa
fille, qu'il a instruite, a dj le mme titre parmi les siens: _akkal
siti_ (dame spirituelle).

--Mais ce n'est que son surnom, dis-je; elle a un autre nom encore?

--Elle s'appelle Salma; l'autre nom lui est commun avec toutes les
autres femmes qui appartiennent  l'ordre religieux. La pauvre enfant,
ajouta madame Carls, j'ai fait ce que j'ai pu pour l'amener  devenir
chrtienne, mais elle dit que sa religion, c'est la mme chose; elle
croit tout ce que nous croyons, et elle vient  l'glise comme les
autres.... Eh bien, que voulez-vous que je vous dise? ces gens-l
sont de mme avec les Turcs; votre esclave, qui est musulmane, me dit
qu'elle respecte aussi leurs croyances, de sorte que je finis par ne
plus lui en parler. Et pourtant quand on croit  tout, on ne croit 
rien! Voil ce que je dis.


IV--LE CHEIK DRUSE


Je me htai, en quittant la maison, d'aller au palais du pacha, press
que j'tais de me rendre utile  la jeune akkal siti. Je trouvai mon
ami l'Armnien  sa place ordinaire, dans la salle d'attente, et je lui
demandai ce qu'il savait sur la dtention d'un chef druse emprisonn
pour n'avoir pas pay l'impt.

--Oh! s'il n'y avait que cela, me dit-il, je doute que l'affaire ft
grave, car aucun des cheiks druses n'a pay le miri depuis trois ans.
Il faut qu'il s'y joigne quelque mfait particulier.

Il alla prendre quelques informations prs des autres employs, et
revint bientt m'apprendre qu'on accusait le cheik Sed-Eschrazy
d'avoir fait parmi les siens des prdications sditieuses. C'est un
homme dangereux dans les temps de troubles, ajouta l'Armnien. Du
reste, le pacha de Beyrouth ne peut pas le mettre en libert; cela
dpend du pacha d'Acre.

--Du pacha d'Acre! m'criai-je; mais c'est le mme pour lequel j'ai une
lettre, et que j'ai connu personnellement  Paris!

Et je montrai une telle joie de cette circonstance, que l'Armnien me
crut fou. Il tait loin, certes, d'en souponner le motif.

Rien n'ajoute de force  un amour commenant comme ces circonstances
inattendues qui, si peu importantes qu'elles soient, semblent indiquer
l'action de la destine. Fatalit ou providence, il semble que l'on
voie paratre sous la trame uniforme de la vie certaine ligne trace
sur un patron invisible, et qui indique une route  suivre sous peine
de s'garer. Aussitt je m'imagine qu'il tait crit de tout temps que
je devais me marier en Syrie; que le sort avait tellement prvu ce fait
immense, que, pour l'accomplir, il n'avait pas fallu moins de mille
circonstances enchanes bizarrement dans mon existence, et dont, sans
doute, je m'exagrais les rapports.

Par les soins de l'Armnien, j'obtins facilement une permission pour
aller visiter la prison d'tat, situe dans un groupe de tours qui fait
partie de l'enceinte orientale de la ville. Je m'y rendis avec lui,
et, moyennant le bakchis donn aux gens de la maison, je pus faire
demander au cheik druse s'il lui convenait de me recevoir. La curiosit
des Europens est tellement connue et accepte des gens de ce pays,
que cela ne fit aucune difficult. Je m'attendais  trouver un rduit
lugubre, des murailles suintantes, des cachots; mais il n'y avait
rien de semblable dans la partie des prisons qu'on me fit voir. Cette
demeure ressemblait parfaitement aux autres maisons de Beyrouth, ce qui
n'est pas faire absolument leur loge; il n'y avait de plus que des
surveillants et des soldats.

Le cheik, matre d'un appartement complet, avait la facult de se
promener sur les terrasses. Il nous reut dans une salle servant de
parloir, et fit apporter du caf et des pipes par un esclave qui lui
appartenait. Quant  lui-mme, il s'abstenait de fumer, selon l'usage
des akkals. Lorsque nous emes pris place et que je pus le considrer
avec attention, je m'tonnai de le trouver si jeune; il me paraissait 
peine plus g que moi. Des traits nobles et mles traduisaient dans un
autre sexe la physionomie de sa fille; le timbre pntrant de sa voix
me frappa fortement par la mme raison.

J'avais, sans trop de rflexion, dsir cette entrevue, et dj je
me sentais mu et embarrass plus qu'il ne convenait  un visiteur
simplement curieux; l'accueil simple et confiant du cheik me rassura.
J'tais au moment de lui dire  fond ma pense; mais les expressions
que je cherchais pour cela ne faisaient que m'avertir de la singularit
de ma dmarche. Je me bornai donc, pour cette fois,  une conversation
de touriste. Il avait vu dj dans sa prison plusieurs Anglais, et
tait fait aux interrogations sur sa race et sur lui-mme.

Sa position, du reste, le rendait fort patient et assez dsireux de
conversation et de compagnie. La connaissance de l'histoire de son
pays me servait surtout  lui prouver que je n'tais guid que par un
motif de science. Sachant combien on avait de peine  faire donner aux
Druses des dtails sur leur religion, j'employais simplement la formule
semi-interrogative: Est-il vrai que ...? et je dveloppais toutes
les assertions de Niebuhr, de Volney et de Sacy. Le Druse secouait la
tte avec la rserve prudente des Orientaux, et me disait simplement:
Comment! cela est-il ainsi? Les chrtiens sont-ils aussi savants?...
De quelle manire a-t-on pu apprendre cela? et autres phrases vasives.

Je vis bien qu'il n'y avait pas grand'chose de plus  en tirer pour
cette fois. Notre conversation s'tait faite en italien, qu'il parlait
assez purement. Je lui demandai la permission de le revenir voir pour
lui soumettre quelques fragments d'une histoire du grand mir Fakardin,
dont je lui dis que je m'occupais. Je supposais que l'amour-propre
national le conduirait  rectifier les faits peu favorables  son
peuple. Je ne me trompais pas. Il comprit peut-tre que, dans une
poque o l'Europe a tant d'influence sur la situation des peuples
orientaux, il convenait d'abandonner un peu cette prtention  une
doctrine secrte qui n'a pu rsister  la pntration de nos savants.

--Songez donc, lui dis-je, que nous possdons dans nos bibliothques
une centaine de vos livres religieux, qui tous ont t lus, traduits,
comments.

--Notre Seigneur est grand! dit-il en soupirant.

Je crois bien qu'il me prit cette fois pour un missionnaire; mais il
n'en marqua rien extrieurement, et m'engagea vivement  le revenir
voir, puisque j'y trouvais quelque plaisir.

Je ne puis te donner qu'un rsum des entretiens que j'eus avec le
cheik druse, et dans lesquels il voulut bien rectifier les ides que je
m'tais formes de sa religion d'aprs des fragments de livres arabes,
traduits au hasard et comments par les savants de l'Europe. Autrefois,
ces choses taient secrtes pour les trangers, et les Druses cachaient
leurs livres avec soin dans les lieux les plus retirs de leurs maisons
et de leurs temples.

C'est pendant les guerres qu'ils eurent  soutenir, soit contre les
Turcs, soit contre les Maronites, qu'on parvint  runir un grand
nombre de ces manuscrits et  se faire une ide de l'ensemble du dogme;
mais il tait impossible qu'une religion tablie depuis huit sicles
n'et pas produit un fatras de dissertations contradictoires, oeuvre
des sectes diverses et des phases successives amenes par le temps.
Certains crivains y ont donc vu un monument des plus compliqus de
l'extravagance humaine; d'autres ont exalt le rapport qui existe entre
la religion druse et la doctrine des initiations antiques. Les Druses
ont t compars successivement aux pythagoriciens, aux essniens, aux
gnostiques, et il semble aussi que les templiers, les rose-croix et
les francs-maons modernes leur aient emprunt beaucoup d'ides. On
ne peut douter que les crivains des croisades ne les aient confondus
souvent avec les ismaliens, dont une secte a t cette fameuse
association des assassins qui fut un instant la terreur de tous les
souverains du monde; mais ces derniers occupaient le Kurdistan, et leur
_cheik-el-djebel_, ou Vieux de la Montagne, n'a aucun rapport avec le
_prince de la montagne_ du Liban.

La religion des Druses a cela de particulier, qu'elle prtend tre la
dernire rvle au monde. En effet, son Messie apparut vers l'an 1000,
prs de quatre cents ans aprs Mahomet. Comme le ntre, il s'incarna
dans le corps d'un homme; mais il ne choisit pas mal son enveloppe et
pouvait bien mener l'existence d'un dieu, mme sur la terre, puisqu'il
n'tait pas moins que le commandeur des croyants, le calife d'gypte et
de Syrie, prs duquel tous les autres princes de la terre faisaient une
bien pauvre figure en ce glorieux an 1000. A l'poque de sa naissance,
toutes les plantes se trouvaient runies dans le signe du Cancer, et
l'tincelant _Pharois_ (Saturne) prsidait  l'heure o il entra dans
le monde. En outre, la nature lui avait tout donn pour soutenir un
tel rle: il avait la face d'un lion, la voix vibrante et pareille au
tonnerre, et l'on ne pouvait supporter l'clat de son oeil d'un bleu
sombre.

Il semblerait difficile qu'un souverain dou de tous ces avantages
ne pt se faire croire sur parole en annonant qu'il tait dieu.
Cependant Hakem ne trouva dans son propre peuple qu'un petit nombre
de sectateurs. En vain fit-il fermer les mosques, les glises et
les synagogues; en vain tablit-il des maisons de confrences o des
docteurs  ses gages dmontraient sa divinit: la conscience populaire
repoussait le dieu, tout en respectant le prince. L'hritier puissant
des Fatimites obtint moins de pouvoir sur les mes que n'en eut 
Jrusalem le fils du charpentier, et  Mdine le chamelier Mahomet.
L'avenir seulement lui gardait un peuple de croyants fidles, qui,
si peu nombreux qu'il soit, se regarde, ainsi qu'autrefois le peuple
hbreu, comme dpositaire de la vraie loi, de la rgle ternelle, des
arcanes de l'avenir. Dans un temps rapproch, Hakem doit reparatre
sous une forme nouvelle et tablir partout la supriorit de son
peuple, qui succdera en gloire et en puissance aux musulmans et aux
chrtiens. L'poque fixe par les livres druses est celle o les
chrtiens auront triomph des musulmans dans tout l'Orient.

Lady Stanhope, qui vivait dans le pays des Druses, et qui s'tait
infatue de leurs ides, avait, comme l'on sait, dans sa cour un cheval
tout prpar pour le _Mahdi_, qui est ce mme personnage apocalyptique,
et qu'elle esprait accompagner dans son triomphe. On sait que ce voeu
a t du. Cependant le cheval futur du Mahdi, qui porte sur le dos
une selle naturelle forme par des replis de la peau, existe encore et
a t rachet par un des cheiks druses.

Avons-nous le droit de voir dans tout cela des folies? Au fond, il n'y
a pas une religion moderne qui ne prsente des conceptions semblables.
Disons plus, la croyance des Druses n'est qu'un syncrtisme de toutes
les religions et de toutes les philosophies antrieures.

Les Druses ne reconnaissent qu'un seul dieu, qui est Hakem; seulement,
ce dieu, comme le Bouddha des Indous, s'est manifest au monde sous
plusieurs formes diffrentes. Il s'est incarn dix fois en diffrents
lieux de la terre; dans l'Inde d'abord, en Perse plus tard, dans
l'Ymen,  Tunis et ailleurs encore. C'est ce qu'on appelle les
_stations_.

Hakem se nomme au ciel _Albar_.

Aprs lui viennent cinq ministres, manations directes de la Divinit,
dont les noms d'anges sont Gabriel, Michel, Israfil, Azarid et
Mtatron; on les appelle symboliquement l'Intelligence, l'Ame, la
Parole, le Prcdant et le Suivant. Trois autres ministres d'un degr
infrieur s'appellent, au figur, l'Application, l'Ouverture et le
Fantme; ils ont, en outre, des noms d'homme qui s'appliquent  leurs
incarnations diverses, car eux aussi interviennent de temps en temps
dans le grand drame de la vie humaine.

Ainsi, dans le catchisme druse, le principal ministre, nomm Hamza,
qui est le mme que Gabriel, est regard comme ayant paru sept fois;
il se nommait Schatnil  l'poque d'Adam, plus tard Pythagore, David,
Schoab; du temps de Jsus, il tait le vrai Messie et se nommait
Elazar; du temps de Mahomet, on l'appelait Salman-el-Farsi, et enfin,
sous le nom d'Hamza, il fut le prophte de Hakem, calife et dieu, et
fondateur rel de la religion druse.

Voil, certes, une croyance o le ciel se proccupe constamment de
l'humanit. Les poques o ces puissances interviennent s'appellent
_rvolutions_. Chaque fois que la race humaine se fourvoie et tombe
trop profondment dans l'oubli de ses devoirs, l'tre suprme et ses
anges se font hommes, et, par les seuls moyens humains, rtablissent
l'ordre dans les choses.

C'est toujours, au fond, l'ide chrtienne avec une intervention plus
frquente de la Divinit, mais l'ide chrtienne sans Jsus, car les
Druses supposent que les aptres ont livr aux Juifs un faux Messie,
qui s'est dvou pour cacher l'autre; le vritable (Hamza) se trouvait
au nombre des disciples, sous le nom d'lazar, et ne faisait que
souffler sa pense  Jsus, fils de Joseph. Quant aux vanglistes, ils
les appellent _les pieds de la sagesse_, et ne font  leurs rcits que
cette seule variante. Il est vrai qu'elle supprime l'adoration de la
croix et la pense d'un Dieu immol par les hommes.

Maintenant, par ce systme de rvlations religieuses qui se succdent
d'poque en poque, les Druses admettent aussi l'ide musulmane, mais
sans Mahomet. C'est encore Hamza qui, sous le nom de Salman-el-Farsi,
a sem cette parole nouvelle. Plus tard, la dernire incarnation de
Hakem et d'Hamza est venue coordonner les dogmes divers rvls au
monde sept fois depuis Adam, et qui se rapportent aux poques d'Hnoch,
de No, d'Abraham, de Mose, de Pythagore, du Christ et de Mahomet.

On voit que toute cette doctrine repose au fond sur une interprtation
particulire de la Bible, car il n'est question dans cette chronologie
d'aucune divinit des idoltres, et Pythagore en est le seul personnage
qui s'loigne de la tradition mosaque. On peut s'expliquer aussi
comment cette srie de croyances a pu faire passer les Druses tantt
pour Turcs, tantt pour chrtiens.

Nous avons compt huit personnages clestes qui interviennent dans la
foule des hommes, les uns luttant comme le Christ par la parole, les
autres par l'pe comme les dieux d'Homre. Il existe ncessairement
aussi des anges de tnbres qui remplissent un rle tout oppos. Aussi,
dans l'histoire du monde qu'crivent les Druses, voit-on chacune des
sept priodes offrir l'intrt d'une action grandiose, o ces ternels
ennemis se cherchent sous ce masque humain, et se reconnaissent  leur
supriorit ou  leur haine.

Ainsi l'esprit du mal sera tour  tour blis ou le serpent; Mthouzel,
le roi de la ville des gants,  l'poque du dluge; Nemrod, du temps
d'Abraham; Pharaon, du temps de Mose; plus tard, Antiochus, Hrode et
autres monstrueux tyrans, seconds d'acolytes sinistres, qui renaissent
aux mmes poques pour contrarier le rgne du Seigneur. Selon quelques
sectes, ce retour est soumis  un cycle millnaire que ramne
l'influence de certains astres; dans ce cas, on ne compte pas l'poque
de Mahomet comme grande rvolution priodique; le drame mystique qui
renouvelle  chaque fois la face du monde est tantt le paradis perdu,
tantt le dluge, tantt la fuite d'gypte, tantt le rgne de Salomon;
la mission du Christ et le rgne de Hakem en forment les deux derniers
tableaux. A ce point de vue, le Mahdi ne pourrait maintenant reparatre
qu'en l'an 2000.

Dans toute cette doctrine, on ne trouve point trace du pch originel;
il n'y a non plus ni paradis pour les justes, ni enfer pour les
mchants. La rcompense et l'expiation ont lieu sur la terre par
le retour des mes dans d'autres corps. La beaut, la richesse, la
puissance sont donnes aux lus; les infidles sont les esclaves, les
malades, les souffrants. Une vie pure peut cependant les replacer
encore au rang dont ils sont dchus, et faire tomber  leur place l'lu
trop fier de sa prosprit.

Quant  la transmigration, elle s'opre d'une manire fort simple.
Le nombre des hommes est constamment le mme sur la terre. A chaque
seconde, il en meurt un et il en nat un autre; l'me qui fuit
est appele magntiquement dans le rayon du corps qui se forme,
et l'influence des astres rgle providentiellement cet change de
destines; mais les hommes n'ont pas, comme les esprits clestes, la
conscience de leurs migrations. Les fidles peuvent cependant, en
s'levant par les neuf degrs de l'initiation, arriver peu  peu 
la connaissance de toutes choses et d'eux-mmes. C'est l le bonheur
rserv aux akkals (spirituels), et tous les Druses peuvent s'lever 
ce rang par l'tude et par la vertu. Ceux, au contraire, qui ne font
que suivre la loi sans prtendre  la sagesse s'appellent _djahels_,
c'est--dire ignorants. Ils conservent toujours la chance de s'lever
dans une autre vie et d'purer leurs mes trop attaches  la matire.

Quant aux chrtiens, juifs, mahomtans et idoltres, on comprend
bien que leur position est fort infrieure. Cependant il faut dire,
 la louange de la religion druse, que c'est la seule peut-tre qui
ne dvoue pas ses ennemis aux peines ternelles. Lorsque le Messie
aura reparu, les Druses seront tablis dans toutes les royauts,
gouvernements et proprits de la terre en raison de leurs mrites,
et les autres peuples passeront  l'tat de valets, d'esclaves et
d'ouvriers; enfin ce sera la plbe vulgaire. Le cheik m'assurait  ce
propos que les chrtiens ne seraient pas les plus maltraits. Esprons
donc que les Druses seront bons matres.

Ces dtails m'intressaient tellement, que je voulus connatre enfin la
vie de cet illustre Hakem, que les historiens ont peint comme un fou
furieux, mi-parti de Nron et d'Hliogabale. Je comprenais bien qu'au
point de vue des Druses, sa conduite devait s'expliquer d'une tout
autre manire.

Le bon cheik ne se plaignait pas trop de mes visites frquentes; de
plus, il savait que je pouvais lui tre utile auprs du pacha d'Acre.
Il a donc bien voulu me raconter, avec toute la pompe romanesque du
gnie arabe, cette histoire de Hakem, que je transcris telle  peu
prs qu'il me l'a dite. En Orient, tout devient conte. Il ne faut pas
croire cependant que ceci fasse suite aux _Mille et une Nuits_. Les
faits principaux de cette histoire sont fonds sur des traditions
authentiques; et je n'ai pas t fch, aprs avoir observ et tudi
le Caire moderne, de retrouver les souvenirs du Caire ancien, conservs
en Syrie dans les familles exiles d'gypte depuis huit cents ans.




III

HISTOIRE DU CALIFE HAKEM



I--LE HACHICH


Sur la rive droite du Nil,  quelque distance du port de Fostat, o
se trouvent les ruines du vieux Caire, non loin de la montagne du
Mokattam, qui domine la ville nouvelle, il y avait, quelque temps aprs
l'an 1000 des chrtiens, qui se rapporte au IVe sicle de l'hgire
musulmane, un petit village habit en grande partie par des gens de la
secte des sabens.

Des dernires maisons qui bordent le fleuve, on jouit d'une vue
charmante; le Nil enveloppe de ses flots caressants l'le de Roddah,
qu'il a l'air de soutenir comme une corbeille de fleurs qu'un esclave
porterait dans ses bras. Sur l'autre rive, on aperoit Gizh, et, le
soir, lorsque le soleil vient de disparatre, les pyramides dchirent
de leurs triangles gigantesques la bande de brume violette du couchant.
Les ttes des palmiers-doums, des sycomores et des figuiers de pharaon
se dtachent en noir sur ce fond clair. Des troupeaux de buffles que
semble garder de loin le sphinx, allong dans la plaine comme un chien
en arrt, descendent par longues files  l'abreuvoir, et les lumires
des pcheurs piquent d'toiles d'or l'ombre opaque des berges.

Au village des sabens, l'endroit o l'on jouissait le mieux de
cette perspective tait un okel aux blanches murailles, entour de
caroubiers, dont la terrasse avait le pied dans l'eau, et o, toutes
les nuits, les bateliers qui descendaient ou remontaient le Nil
pouvaient voir trembloter les veilleuses nageant dans des flaques
d'huile.

A travers les baies des arcades, un curieux plac dans une cange au
milieu du fleuve aurait aisment discern dans l'intrieur de l'okel
les voyageurs et les habitus assis devant de petites tables sur
des cages de bois de palmier ou des divans recouverts de nattes,
et se ft assurment tonn de leur aspect trange. Leurs gestes
extravagants suivis d'une immobilit stupide, les rires insenss, les
cris inarticuls qui s'chappaient par instants de leur poitrine, lui
eussent fait deviner une de ces maisons o, bravant les dfenses, les
infidles vont s'enivrer de vin, de _bouza_ (bire) ou de hachich.

Un soir, une barque dirige avec la certitude que donne la connaissance
des lieux, vint aborder dans l'ombre de la terrasse, au pied d'un
escalier dont l'eau baisait les premires marches, et il s'en lana un
jeune homme de bonne mine, qui semblait un pcheur, et qui, montant les
degrs d'un pas ferme et rapide, s'assit dans l'angle de la salle  une
place qui paraissait la sienne. Personne ne fit attention  sa venue;
c'tait videmment un habitu.

Au mme moment, par la porte oppose, c'est--dire du ct de terre,
entrait un homme vtu d'une tunique de laine noire, portant, contre la
coutume, de longs cheveux sous un _takieh_ (bonnet blanc).

Son apparition inopine causa quelque surprise. Il s'assit dans un coin
 l'ombre, et, l'ivresse gnrale reprenant le dessus, personne bientt
ne fit attention  lui. Quoique ses vtements fussent misrables, le
nouveau venu ne portait pas sur sa figure l'humilit inquite de la
misre. Ses traits, fermement dessins, rappelaient les lignes svres
du masque lonin. Ses yeux, d'un bleu sombre comme celui du saphir,
avaient une puissance indfinissable; ils effrayaient et charmaient 
la fois.

Yousouf--c'tait le nom du jeune homme amen par la cange--se sentit
tout de suite au coeur une sympathie secrte pour l'inconnu dont il
avait remarqu la prsence inaccoutume. N'ayant pas encore pris
part  l'orgie, il se rapprocha du divan sur lequel s'tait accroupi
l'tranger.

--Frre, dit Yousouf, tu parais fatigu; sans doute tu viens de loin.
Veux-tu prendre quelque rafrachissement?

--En effet, ma route a t longue, rpondit l'tranger. Je suis entr
dans cet okel pour me reposer; mais que pourrais-je boire ici, o l'on
ne sert que des breuvages dfendus?

--Vous autres musulmans, vous n'osez mouiller vos lvres que d'eau
pure; mais, nous qui sommes de la secte des sabens, nous pouvons, sans
offenser notre loi, nous dsaltrer du gnreux sang de la vigne ou de
la blonde liqueur de l'orge.

--Je ne vois pourtant devant toi aucune boisson fermente?

--Oh! il y a longtemps que j'ai ddaign leur ivresse grossire, dit
Yousouf en faisant signe  un noir, qui posa sur la table deux petites
tasses de verre entoures de filigrane d'argent et une boite remplie
d'une pte verdtre o trempait une spatule d'ivoire. Cette bote
contient le paradis promis par ton prophte  ses croyants, et, si tu
n'tais pas si scrupuleux, je te mettrais dans une heure aux bras des
houris sans te faire passer sur le pont d'Alsirat, continua en riant
Yousouf.

--Mais cette pte est du hachich, si je ne me trompe, rpondit
l'tranger en repoussant la tasse dans laquelle Yousouf avait dpos
une portion de la fantastique mixture, et le hachich est prohib.

--Tout ce qui est agrable est dfendu, dit Yousouf en avalant une
premire cuillere.

L'tranger fixa sur lui ses prunelles d'un azur sombre; la peau de
son front se contracta avec des plis si violents, que sa chevelure en
suivait les ondulations; un moment on et dit qu'il voulait s'lancer
sur l'insouciant jeune homme et le mettre en pices; mais il se
contint, ses traits se dtentirent, et, changeant subitement d'avis, il
allongea la main, prit la tasse, et se mit  dguster lentement la pte
verte.

Au bout de quelques minutes, les effets du hachich commenaient 
se faire sentir sur Yousouf et sur l'tranger; une douce langueur se
rpandait dans tous leurs membres, un vague sourire voltigeait sur
leurs lvres. Quoiqu'ils eussent  peine pass une demi-heure l'un
prs de l'autre, il leur semblait se connatre depuis mille ans.
La drogue agissant avec plus de force sur eux, ils commencrent 
rire,  s'agiter et  parler avec une volubilit extrme, l'tranger
surtout, qui, strict observateur des dfenses, n'avait jamais got de
cette prparation et en ressentait vivement les effets. Il paraissait
en proie  une exaltation extraordinaire; des essaims de penses
nouvelles, inoues, inconcevables, traversaient son me en tourbillons
de feu; ses yeux tincelaient comme clairs intrieurement par
le reflet d'un monde inconnu, une dignit surhumaine relevait son
maintien; puis la vision s'teignait, et il se laissait aller mollement
sur les carreaux  toutes les batitudes du kief.

--Eh bien, compagnon, dit Yousouf saisissant cette intermittence dans
l'ivresse de l'inconnu, que te semble de cette honnte confiture
aux pistaches? Anathmatiseras-tu toujours les braves gens qui se
runissent tranquillement dans une salle basse pour tre heureux  leur
manire?

--Le hachich rend pareil  Dieu, rpondit l'tranger d'une voix lente
et profonde.

--Oui, rpliqua Yousouf avec enthousiasme; les buveurs d'eau ne
connaissent que l'apparence grossire et matrielle des choses.
L'ivresse, en troublant les yeux du corps, claircit ceux de l'me;
l'esprit, dgag du corps, son pesant gelier, s'enfuit comme un
prisonnier dont le gardien s'est endormi, laissant la clef  la porte
du cachot. Il erre joyeux et libre dans l'espace et la lumire, causant
familirement avec les gnies qu'il rencontre et qui l'blouissent
de rvlations soudaines et charmantes. Il traverse d'un coup d'aile
facile des atmosphres de bonheur indicible, et cela, dans l'espace
d'une minute qui semble ternelle, tant ces sensations s'y succdent
avec rapidit. Moi, j'ai un rve qui reparat sans cesse, toujours
le mme et toujours vari: lorsque je me retire dans ma cange,
chancelant sous la splendeur de mes visions, fermant la paupire  ce
ruissellement perptuel d'hyacinthes, d'escarboucles, d'meraudes, de
rubis, qui forment le fond sur lequel le hachich dessine des fantaisies
merveilleuses..., comme au sein de l'infini, j'aperois une figure
cleste, plus belle que toutes les crations des potes, qui me sourit
avec une pntrante douceur, et qui descend des cieux pour venir
jusqu' moi. Est-ce un ange, une pri? Je ne sais. Elle s'assied  mes
cts dans la barque, dont le bois grossier se change aussitt en nacre
de perle et flotte sur une rivire d'argent, pousse par une brise
charge de parfums.

--Heureuse et singulire vision! murmura l'tranger en balanant la
tte.

--Ce n'est pas l tout, continua Yousouf. Une nuit, j'avais pris une
dose moins forte; je me rveillai de mon ivresse, lorsque ma cange
passait  la pointe de l'le de Roddah. Une femme semblable  celle de
mon rve penchait sur moi des yeux qui, pour tre humains, n'en avaient
pas moins un clat cleste; son voile entr'ouvert laissait flamboyer,
aux rayons de la lune une veste roide de pierreries. Ma main rencontra
la sienne; sa peau douce, onctueuse et frache comme un ptale de
fleur, ses bagues, dont les ciselures m'effleurrent, me convainquirent
de la ralit.

--Prs de l'le de Roddah? se dit l'tranger d'un air mditatif.

--Je n'avais pas rv, poursuivit Yousouf sans prendre garde  la
remarque de son confident improvis; le hachich n'avait fait que
dvelopper un souvenir enfoui au plus profond de mon me, car ce
visage divin m'tait connu. Par exemple, o l'avais-je vu dj, dans
quel monde nous tions nous rencontrs, quelle existence antrieure
nous avait mis en rapport, c'est ce que je ne saurais dire; mais ce
rapprochement si trange, cette aventure si bizarre ne me causaient
aucune surprise: il me paraissait tout naturel que cette femme, qui
ralisait si compltement mon idal, se trouvt l dans ma cange, au
milieu du Nil, comme si elle se ft lance du calice d'une de ces
larges fleurs qui montent  la surface des eaux. Sans lui demander
aucune explication, je me jetai  ses pieds, et, comme  la pri de
mon rve, je lui adressai tout ce que l'amour dans son exaltation peut
imaginer de plus brlant et de plus sublime; il me venait des paroles
d'une signification immense, des expressions qui renfermaient des
univers de penses, des phrases mystrieuses o vibrait l'cho des
mondes disparus. Mon me se grandissait dans le pass et dans l'avenir;
l'amour que j'exprimais, j'avais la conviction de l'avoir ressenti de
toute ternit. A mesure que je parlais, je voyais ses grands yeux
s'allumer et lancer des effluves; ses mains transparentes s'tendaient
vers moi, s'effilant en rayons de lumire. Je me sentais envelopp d'un
rseau de flamme et je retombais malgr moi de la veille dans le rve.
Quand je pus secouer l'invincible et dlicieuse torpeur qui liait mes
membres, j'tais sur la rive oppose  Gizh, adoss  un palmier, et
mon noir dormait tranquillement  ct de la cange qu'il avait tire
sur le sable. Une lueur rose frangeait l'horizon; le jour allait
paratre.

--Voil un amour qui ne ressemble gure aux amours terrestres, dit
l'tranger sans faire la moindre objection aux impossibilits du rcit
d'Yousouf, car le hachich rend facilement crdule aux prodiges.

--Cette histoire incroyable, je ne l'ai jamais dite  personne;
pourquoi te l'ai-je confie,  toi que je n'ai jamais vu? Il me parat
difficile de l'expliquer. Un attrait mystrieux m'entrane vers toi.
Quand tu as pntr dans cette salle, une voix a cri dans mon me: Le
voil donc enfin! Ta venue a calm une inquitude secrte qui ne me
laissait aucun repos. Tu es celui que j'attendais sans le savoir. Mes
penses s'lancent au-devant de toi, et j'ai d te raconter tous les
mystres de mon coeur.

--Ce que tu prouves, rpondit l'tranger, je le sens aussi, et je
vais te dire ce que je n'ai pas mme os m'avouer jusqu'ici. Tu as une
passion impossible; moi, j'ai une passion monstrueuse! Tu aimes une
pri; moi, j'aime ... tu vas frmir ... ma soeur! et cependant, chose
trange, je ne puis prouver aucun remords de ce penchant illgitime;
j'ai beau me condamner, je suis absous par un pouvoir mystrieux
que je sens en moi. Mon amour n'a rien des impurets terrestres. Ce
n'est pas la volupt qui me pousse vers ma soeur, bien qu'elle gale
en beaut le fantme de mes visions; c'est un attrait indfinissable,
une affection profonde comme la mer, vaste comme le ciel, et telle que
pourrait l'prouver un dieu. L'ide que ma soeur pourrait s'unir  un
homme m'inspire le dgot et l'horreur comme un sacrilge; il y a chez
elle quelque chose de cleste que je devine  travers les voiles de
la chair. Malgr le nom dont la terre la nomme, c'est l'pouse de mon
me divine, la vierge qui me fut destine ds les premiers jours de la
cration; par instants, je crois ressaisir,  travers les ges et les
tnbres, des apparences de notre filiation secrte. Des scnes qui se
passaient avant l'apparition des hommes sur la terre me reviennent en
mmoire, et je me vois sous les rameaux d'or de l'den, assis auprs
d'elle et servi par les esprits obissants. En m'unissant  une autre
femme, je craindrais de prostituer et de dissiper l'me du monde qui
palpite en moi. Par la concentration de nos sangs divins, je voudrais
obtenir une race immortelle, un dieu dfinitif, plus puissant que tous
ceux qui se sont manifests jusqu' prsent sous divers noms et sous
diverses apparences!

Pendant que Yousouf et l'tranger changaient ces longues confidences,
les habitus de l'okel, agits par l'ivresse, se livraient  des
contorsions extravagantes,  des rires insenss,  des pmoisons
extatiques,  des danses convulsives; mais peu  peu, la force du
chanvre s'tant dissipe, le calme leur tait revenu, et ils gisaient
le long des divans dans l'tat de prostration qui suit ordinairement
ces excs.

Un homme  mine patriarcale, dont la barbe inondait la robe tranante,
entra dans l'okel et s'avana jusqu'au milieu de la salle.

--Mes frres, levez-vous, dit-il d'une voix sonore; je viens d'observer
le ciel; l'heure est favorable pour sacrifier devant le sphinx un coq
blanc en l'honneur d'Herms et d'Agathodmon.

Les sabens se dressrent sur leurs pieds et parurent se disposer 
suivre leur prtre; mais l'tranger, en entendant cette proposition,
changea deux ou trois fois de couleur: le bleu de ses yeux devint noir,
des plis terribles sillonnrent sa face, et il s'chappa de sa poitrine
un rugissement sourd qui fit tressaillir l'assemble d'effroi, comme si
un lion vritable ft tomb au milieu de l'okel.

--Impies! blasphmateurs! brutes immondes! adorateurs d'idoles!
s'cria-t-il d'une voix retentissante comme un tonnerre.

A cette explosion de colre succda dans la foule un mouvement de
stupeur. L'inconnu avait un tel air d'autorit et soulevait les plis de
son sayon par des gestes si fiers, que nul n'osa rpondre  ses injures.

Le vieillard s'approcha de lui et lui dit:

--Quel mal trouves-tu, frre,  sacrifier un coq, suivant les rites,
aux bons gnies Herms et Agathodmon?

L'tranger grina des dents rien qu' entendre ces deux noms.

--Si tu ne partages pas la croyance des sabens, qu'es-tu venu faire
ici? es-tu sectateur de Jsus ou de Mahomet?

--Mahomet et Jsus sont des imposteurs, s'cria l'inconnu avec une
puissance de blasphme incroyable.

--Sans doute tu suis la religion des Parsis, tu vnres le feu....

--Fantmes, drisions, mensonges que tout cela! interrompit l'homme au
sayon noir avec un redoublement d'indignation.

--Alors, qui adores-tu?

--Il me demande qui j'adore!... Je n'adore personne, puisque je suis
Dieu moi-mme! le seul, le vrai, l'unique Dieu, dont les autres ne sont
que les ombres.

A cette assertion inconcevable, inoue, folle, les sabens se jetrent
sur le blasphmateur,  qui ils eussent fait un mauvais parti, si
Yousouf, le couvrant de son corps, ne l'et entran  reculons jusqu'
la terrasse que baignait le Nil, quoiqu'il se dbattit et crit comme
un forcen. Ensuite, d'un coup de pied vigoureux donn au rivage,
Yousouf lana la barque au milieu du fleuve.

Quand ils eurent pris le courant:

--O faudra-t-il que je te conduise? dit Yousouf  son ami.

--L-bas, dans l'le de Roddah, o tu vois briller ces lumires,
rpondit l'tranger, dont l'air de la nuit avait calm l'exaltation.

En quelques coups de rames, ils atteignirent la rive, et l'homme au
sayon noir, avant de sauter  terre, dit  son sauveur en lui offrant
un anneau d'un travail ancien qu'il tira de son doigt:

--En quelque lieu que tu me rencontres, tu n'as qu' me prsenter cette
bague, et je ferai ce que tu voudras.

Puis il s'loigna et disparut sous les arbres qui bordent le fleuve.
Pour rattraper le temps perdu, Yousouf, qui voulait assister au
sacrifice du coq, se mit  couper l'eau du Nil avec un redoublement
d'nergie.


II--LA DISETTE


Quelques jours aprs, le calife sortit comme  l'ordinaire de son
palais pour se rendre  l'observatoire du Mokattam. Tout le monde
tait accoutum  le voir sortir ainsi, de temps en temps, mont sur
un ne et accompagn d'un seul esclave qui tait muet. On supposait
qu'il passait la nuit  contempler les astres, car on le voyait revenir
au point du jour dans le mme quipage, et cela tonnait d'autant
moins ses serviteurs, que son pre, Aziz-Billah, et son grand-pre,
Mozzeldin, le fondateur du Caire, avaient fait ainsi, tant fort
verss tous deux dans les sciences cabalistiques; mais le calife Hakem,
aprs avoir observ la disposition des astres et compris qu'aucun
danger ne le menaait immdiatement, quittait ses habits ordinaires,
prenait ceux de l'esclave, qui restait  l'attendre dans la tour, et,
s'tant un peu noirci la figure de manire  dguiser ses traits, il
descendait dans la ville pour se mler au peuple et apprendre des
secrets dont plus tard il faisait son profit comme souverain. C'est
sous un pareil dguisement qu'il s'tait introduit nagure dans l'okel
des sabens.

Cette fois-l, Hakem descendit vers la place de Roumelieh, le lieu
du Caire o la population forme les groupes les plus anims: on se
rassemblait dans les boutiques et sous les arbres pour couter ou
rciter des contes et des pomes, en consommant des boissons sucres,
des limonades et des fruits confits. Les jongleurs, les almes et les
montreurs d'animaux attiraient ordinairement autour d'eux une foule
empresse de se distraire aprs les travaux de la journe; mais, ce
soir-l, tout tait chang, le peuple prsentait l'aspect d'une mer
orageuse avec ses houles et ses brisants. Des voix sinistres couvraient
 et l le tumulte, et des discours pleins d'amertume retentissaient
de toutes parts. Le calife couta, et entendit partout cette
exclamation:

--Les greniers publics sont vides!

En effet, depuis quelque temps, une disette trs-forte inquitait la
population; l'esprance de voir arriver bientt les bls de la haute
gypte avait calm momentanment les craintes: chacun mnageait ses
ressources de son mieux; pourtant, ce jour-l, la caravane de Syrie
tant arrive trs-nombreuse, il tait devenu presque impossible de se
nourrir, et une grande foule excite par les trangers s'tait porte
aux greniers publics du vieux Caire, ressource suprme des plus grandes
famines. Le dixime de chaque rcolte est entass l dans d'immenses
enclos forms de hauts murs et construits jadis par Amrou. Sur l'ordre
du conqurant de l'gypte, ces greniers furent laisss sans toitures,
afin que les oiseaux pussent y prlever leur part. On avait respect
depuis cette disposition pieuse, qui ne laissait perdre d'ordinaire
qu'une faible partie de la rserve, et semblait porter bonheur  la
ville; mais, ce jour-l, quand le peuple en fureur demanda qu'il lui
ft livr des grains, les employs rpondirent qu'il tait venu des
bandes d'oiseaux qui avaient tout dvor. A cette rponse, le peuple
s'tait cru menac des plus grands maux, et, depuis ce moment, la
consternation rgnait partout.

--Comment, se disait Hakem, n'ai-je rien su de ces choses? Est-il
possible qu'un prodige pareil se soit accompli? J'en aurais vu
l'annonce dans les astres; rien n'est drang non plus dans le
_pentacle_ que j'ai trac.

Il se livrait  cette mditation, quand un vieillard, qui portait le
costume des Syriens, s'approcha de lui et dit:

--Pourquoi ne leur donnes-tu pas du pain, seigneur?

Hakem leva la tte avec tonnement, fixa son oeil de lion sur l'tranger
et crut que cet homme l'avait reconnu sous son dguisement.

Cet homme tait aveugle.

--Es-tu fou, dit Hakem, de t'adresser avec ces paroles  quelqu'un que
tu ne vois pas et dont tu n'as entendu que les pas dans la poussire!

--Tous les hommes, dit le vieillard, sont aveugles vis--vis de Dieu.

--C'est donc  Dieu que tu t'adresses?

--C'est a toi, seigneur.

Hakem rflchit un instant, et sa pense tourbillonna de nouveau comme
dans l'ivresse du hachich.

--Sauve-les, dit le vieillard; car toi seul es la puissance, toi seul
es la vie, toi seul es la volont!

--Crois-tu donc que je puisse crer du bl ici, sur l'heure? rpondit
Hakem en proie  une pense indfinie.

--Le soleil ne peut luire  travers le nuage, il le dissipe lentement.
Le nuage qui te voile en ce moment, c'est le corps o tu as daign
descendre, et qui ne peut agir qu'avec les forces de l'homme. Chaque
tre subit la loi des choses ordonnes par Dieu, Dieu seul n'obit qu'
la loi qu'il s'est faite lui-mme. Le monde, qu'il a form par un art
cabalistique, se dissoudrait  l'instant, s'il manquait  sa propre
volont.

--Je vois bien, dit le calife avec un effort de raison, que tu n'es
qu'un mendiant; tu as reconnu qui je suis sous ce dguisement, mais ta
flatterie est grossire. Voici une bourse de sequins; laisse-moi.

--J'ignore quelle est ta condition, seigneur, car je ne vois qu'avec
les yeux de l'me. Quant  de l'or, je suis vers dans l'alchimie et je
sais en faire quand j'en ai besoin; je donne cette bourse  ton peuple.
Le pain est cher; mais, dans cette bonne ville du Caire, avec de l'or,
on a de tout.

--C'est quelque ncromant, se dit Hakem.

Cependant la foule ramassait les pices semes  terre par le vieillard
syrien et se prcipitait au four du boulanger le plus voisin. On ne
donnait, ce jour-l, qu'une ocque (deux livres) de pain pour chaque
sequin d'or.

--Ah! c'est comme cela? dit Hakem. Je comprends! Ce vieillard, qui
vient du pays de la sagesse, m'a reconnu et m'a parl par allgories.
Le calife est l'image de Dieu; ainsi que Dieu, je dois punir.

Il se dirigea vers la citadelle, o il trouva le chef du guet,
Abou-Arous, qui tait dans la confidence de ses dguisements. Il se fit
suivre de cet officier et de son bourreau, comme il avait dj fait en
plusieurs circonstances, aimant assez, comme la plupart des princes
orientaux, cette sorte de justice expditive; puis il les ramena vers
la maison du boulanger qui avait vendu le pain au poids de l'or.

--Voici un voleur, dit-il au chef du guet.

--Il faut donc, dit celui-ci, lui clouer l'oreille au volet de sa
boutique?

--Oui, dit le calife, aprs avoir coup la tte toutefois.

Le peuple, qui ne s'attendait pas  pareille fte, fit cercle avec
joie dans la rue, tandis que le boulanger protestait en vain de son
innocence. Le calife, envelopp dans un _abbah_ noir qu'il avait pris
 la citadelle, semblait remplir les fonctions d'un simple cadi.

Le boulanger tait  genoux et tendait le cou en recommandant son
me aux anges Monkir et Nekir. A cet instant, un jeune homme fendit
la foule et s'lana vers Hakem en lui montrant un anneau d'argent
constell. C'tait Yousouf le saben.

--Accordez-moi, s'cria-t-il, la grce de cet homme. Hakem se rappela
sa promesse et reconnut son ami des bords du Nil. Il fit un signe; le
bourreau s'loigna du boulanger, qui se releva joyeusement. Hakem,
entendant les murmures du peuple dsappoint, dit quelques mots 
l'oreille du chef du guet, qui s'cria  haute voix:

--Le glaive est suspendu jusqu' demain  pareille heure. Alors, il
faudra que chaque boulanger fournisse le pain  raison de dix ocques
pour un sequin.

--Je comprenais bien l'autre jour, dit le saben  Hakem, que vous
tiez un homme de justice, en voyant votre colre contre les boissons
dfendues; aussi cette bague me donne un droit dont j'userai de temps
en temps.

--Mon frre, vous avez dit vrai, rpondit le calife en l'embrassant.
Maintenant, ma soire est termine; allons faire une petite dbauche de
hachich  l'okel des sabens.


III--LA DAME DU ROYAUME


A son entre dans la maison, Yousouf prit  part le chef de l'okel et
le pria d'excuser son ami de la conduite qu'il avait tenue quelques
jours auparavant.

--Chacun, dit-il, a son ide fixe dans l'ivresse; la sienne alors est
d'tre dieu!

Cette explication fut transmise aux habitus, qui s'en montrrent
satisfaits.

Les deux amis s'assirent an mme endroit que la veille; le ngrillon
leur apporta la bote qui contenait la pte enivrante, et ils en
prirent chacun une dose qui ne tarda pas  produire son effet; mais le
calife, au lieu de s'abandonner aux fantaisies de l'hallucination et de
se rpandre en conversations extravagantes, se leva, comme pouss par
le bras de fer d'une ide fixe; une rsolution immuable tait sur ses
grands traits fermement sculpts, et, d'un ton de voix d'une autorit
irrsistible, il dit  Yousouf:

--Frre, il faut prendre la cange et me conduire  l'endroit o tu m'as
dpos hier  l'le de Roddah, prs des terrasses du jardin.

A cet ordre inopin, Yousouf sentit errer sur ses lvres quelques
reprsentations qu'il lui fut impossible de formuler, bien qu'il lui
part bizarre de quitter l'okel prcisment lorsque les batitudes du
hachich rclamaient le repos et les divans pour se dvelopper  leur
aise; mais une telle puissance de volont clatait dans les yeux du
calife, que le jeune homme descendit silencieusement  sa cange. Hakem
s'assit  l'extrmit, prs de la proue, et Yousouf se courba sur les
rames. Le calife, qui, pendant ce court trajet, avait donn des signes
de la plus violente exaltation, sauta  terre sans attendre que la
barque se ft range au bord, et congdia son ami d'un geste royal et
majestueux. Yousouf retourna  l'okel, et le prince prit le chemin du
palais.

Il rentra par une poterne dont il toucha le ressort secret, et se
trouva bientt, aprs avoir franchi quelques corridors obscurs, au
milieu de ses appartements, o son apparition surprit ses gens,
habitus  ne le voir revenir qu'aux premires lueurs du jour. Sa
physionomie illumine de rayons, sa dmarche  la fois incertaine
et roide, ses gestes tranges, inspirrent une vague terreur aux
eunuques; ils imaginaient qu'il allait se passer au palais quelque
chose d'extraordinaire, et, se tenant debout contre les murailles,
la tte basse et les bras croiss, ils attendirent l'vnement dans
une respectueuse anxit. On savait les justices d'Hakem promptes,
terribles et sans motif apparent. Chacun tremblait, car nul ne se
sentait pur.

Hakem cependant ne fit tomber aucune tte. Une pense plus grave
l'occupait tout entier; ngligeant ces petits dtails de police, il se
dirigea vers l'appartement de sa soeur, la princesse Stalmulc, action
contraire  toutes les ides musulmanes, et, soulevant la portire, il
pntra dans la premire salle, au grand effroi des eunuques et des
femmes de la princesse, qui se voilrent prcipitamment le visage.

Stalmulc (ce nom veut dire la dame du royaume, _sitt' al mulk_) tait
assise au fond d'une pice retire, sur une pile de carreaux qui
garnissaient une alcve pratique dans l'paisseur de la muraille;
l'intrieur de cette salle blouissait par sa magnificence. La
vote, travaille en petits dmes, offrait l'apparence d'un gteau
de miel ou d'une grotte  stalactites par la complication ingnieuse
et savante de ses ornements, o le rouge, le vert, l'azur et l'or
mlaient leurs teintes clatantes. Des mosaques de verre revtaient
les murs  hauteur d'homme de leurs plaques splendides; des arcades
vides en coeur retombaient avec grce sur les chapiteaux vass
en forme de turban que supportaient des colonnettes de marbre. Le
long des corniches, sur les jambages des portes, sur les cadres des
fentres couraient des inscriptions en criture karmatique dont les
caractres lgants se mlaient  des fleurs,  des feuillages et 
des enroulements d'arabesques. Au milieu de la salle, une fontaine
d'albtre recevait dans sa vasque sculpte un jet d'eau dont la fuse
de cristal montait jusqu' la vote et retombait, en pluie fine avec un
grsillement argentin.

A la rumeur cause par l'entre de Hakem, Stalmulc, inquite, se leva
et fit quelques pas vers la porte. Sa taille majestueuse parut ainsi
avec tous ses avantages, car la soeur du calife tait la plus belle
princesse du monde: des sourcils d'un noir velout surmontaient, de
leurs arcs d'une rgularit parfaite, des yeux qui faisaient baisser
le regard comme si l'on et contempl le soleil; son nez fin et d'une
courbe lgrement aquiline indiquait la royaut de sa race, et, dans
sa pleur dore, releve aux joues de deux petits nuages de fard, sa
bouche d'une pourpre blouissante clatait comme une grenade pleine de
perles.

Le costume de Stalmulc tait d'une richesse inoue: une corne de
mtal, recouverte de diamants, soutenait son voile de gaze mouchete de
paillons; sa robe, mi-partie de velours vert et de velours incarnadin,
disparaissait presque sous les inextricables ramages des broderies.
Il se formait aux manches, aux coudes,  la poitrine, des foyers de
lumire d'un clat prodigieux, o l'or et l'argent croisaient leurs
tincelles; la ceinture, forme de plaques d'or travaill  jour et
constelle d'normes boutons de rubis, glissait par son poids autour
d'une taille souple et majestueuse, et s'arrtait retenue par l'opulent
contour des hanches. Ainsi vtue, Stalmulc faisait l'effet d'une de
ces reines des empires disparus, qui avaient des dieux pour anctres.

La portire s'ouvrit violemment, et Hakem parut sur le seuil. A la
vue de son frre, Stalmulc ne put retenir un cri de surprise qui ne
s'adressait pas tant  l'action insolite qu' l'aspect trange du
calife. En effet, Hakem semblait n'tre pas anim par la vie terrestre.
Son teint ple refltait la lumire d'un autre monde. C'tait bien la
forme du calife, mais claire d'un autre esprit et d'une autre me.
Ses gestes taient des gestes de fantme, et il avait l'air de son
propre spectre. Il s'lana vers Stalmulc plutt port par la volont
que par des mouvements humains, et, quand il fut prs d'elle, il
l'enveloppa d'un regard si profond, si pntrant, si intense, si charg
de penses, que la princesse frissonna et croisa ses bras sur son sein,
comme si une main invisible et dchir ses vtements.

--Stalmulc, dit Hakem, j'ai pens longtemps  te donner un mari; mais
aucun homme n'est digne de toi. Ton sang divin ne doit pas souffrir de
mlange. Il faut transmettre intact  l'avenir le trsor que nous avons
reu du pass. C'est moi, Hakem, le calife, le seigneur du ciel et de
la terre, qui serai ton poux: les noces se feront dans trois jours.
Telle est ma volont sacre.

La princesse prouva,  cette dclaration imprvue, un tel
saisissement, que sa rponse s'arrta  ses lvres; Hakem avait parl
avec une telle autorit, une domination si fascinatrice, que Stalmulc
sentit que toute objection tait impossible. Sans attendre la rponse
de sa soeur, Hakem rtrograda jusqu' la porte; puis il regagna sa
chambre, et, vaincu par le hachich, dont l'effet tait arriv  son
plus haut degr, il se laissa tomber sur les coussins comme une masse
et s'endormit.

Aussitt aprs le dpart de son frre, Stalmulc manda prs d'elle le
grand vizir Argvan, et lui raconta tout ce qui venait de se passer.
Argvan avait t le rgent de l'empire pendant la premire jeunesse
de Hakem, proclam calife  onze ans; un pouvoir sans contrle tait
rest dans ses mains, et la puissance de l'habitude le maintenait dans
les attributions du vritable souverain, dont Hakem avait seulement les
honneurs.

Ce qui se passa dans l'esprit d'Argvan, aprs le rcit que lui fit
Stalmulc de la visite nocturne du calife, ne peut humainement se
dcrire; mais qui aurait pu sonder les secrets de cette me profonde?
Est-ce l'tude et la mditation qui avaient amaigri ses joues et
assombri son regard austre? Est-ce la rsolution et la volont qui
avaient trac sur les lignes de son front la forme sinistre du _tau_,
signe des destines fatales? La pleur d'un masque immobile, qui ne
se plissait par moments qu'entre les deux sourcils, annonait-elle
seulement qu'il tait issu des plaines brles du Maghreb? Le respect
qu'il inspirait  la population du Caire, l'influence qu'il avait prise
sur les riches et les puissants, taient-ils la reconnaissance de la
sagesse et de la justice apportes  l'administration de l'tat?

Toujours est-il que Stalmulc, leve par lui, le respectait  l'gal
de son pre, le prcdent calife. Argvan partagea l'indignation de la
sultane et dit seulement:

--Hlas! quel malheur pour l'empire! Le prince des croyants a vu sa
raison obscurcie.... Aprs la famine, c'est un autre flau dont le ciel
nous frappe. Il faut ordonner des prires publiques; notre seigneur est
devenu fou!

--Dieu nous en prserve! s'cria Stalmulc.

--Au rveil du prince des croyants, ajouta le vizir, j'espre que
cet garement se sera dissip, et qu'il pourra, comme  l'ordinaire,
prsider le grand conseil.

Argvan attendait au point du jour le rveil du calife. Celui-ci
n'appela ses esclaves que trs-tard, et on lui annona que dj la
salle du divan tait remplie de docteurs, de gens de loi et de cadis.
Lorsque Hakem entra dans la salle, tout le monde se prosterna selon la
coutume, et le vizir, en se relevant, interrogea d'un regard curieux le
visage pensif du matre.

Ce mouvement n'chappa point au calife. Une sorte d'ironie glaciale
lui sembla empreinte dans les traits de son ministre. Depuis quelque
temps dj, le prince regrettait l'autorit trop grande qu'il avait
laiss prendre  des infrieurs, et, en voulant agir par lui-mme, il
s'tonnait de rencontrer toujours des rsistances parmi les ulmas,
cachefs et moudhirs, tous dvous  Argvan. C'tait pour chapper 
cette tutelle, et afin de juger les choses par lui-mme, qu'il s'tait
prcdemment rsolu  des dguisements et  des promenades nocturnes.

Le calife, voyant qu'on ne s'occupait que des affaires courantes,
arrta la discussion, et dit d'une voix clatante:

--Parlons un peu de la famine; je me suis promis aujourd'hui de faire
trancher la tte  tous les boulangers.

Un vieillard se leva du banc des ulmas, et dit:

--Prince des croyants, n'as-tu pas fait grce  l'un d'eux hier dans la
nuit?

Le son de cette voix n'tait pas inconnu au calife, qui rpondit:

--Cela est vrai; mais j'ai fait grce  condition que le pain serait
vendu  raison de dix ocques pour un sequin.

--Songe, dit le vieillard, que ces malheureux payent la farine dix
sequins l'ardeb. Punis plutt ceux qui la leur vendent  ce prix.

--Quels sont ceux-l?

--Les moultezims, les cachefs, les moudhirs et les ulmas eux-mmes,
qui en possdent des amas dans leurs maisons.

Un frmissement courut parmi les membres du conseil et les assistants,
qui taient les principaux habitants du Caire.

Le calife pencha la tte dans ses mains et rflchit quelques instants.
Argvan, irrit, voulut rpondre  ce que venait de dire le vieil
ulma, mais la voix tonnante de Hakem retentit dans l'assemble.

--Ce soir, dit-il, au moment de la prire, je sortirai de mon palais de
Roddah, je traverserai le bras du Nil dans ma cange, et, sur le rivage,
le chef du guet m'attendra avec son bourreau; je suivrai la rive gauche
du _calisch_ (canal), j'entrerai au Caire par la porte Bab-el-Tahla,
pour me rendre  la mosque de Raschida. A chaque maison de moultezim,
de cachef ou d'ulma que je rencontrerai, je demanderai s'il y a du
bl, et, dans toute maison o il n'y en aura pas, je ferai pendre ou
dcapiter le propritaire.

Le vizir Argvan n'osa pas lever la voix dans le conseil aprs ces
paroles du calife; mais, le voyant rentrer dans ses appartements, il se
prcipita sur ses pas, et lui dit:

--Vous ne ferez pas cela, seigneur!

--Retire-toi, lui dit Hakem avec colre. Te souviens-tu que, lorsque
j'tais enfant, tu m'appelais par plaisanterie _le Lzard_?... Eh bien,
maintenant le lzard est devenu le dragon.


IV--LE MORISTAN


Le soir mme de ce jour, quand vint l'heure de la prire, Hakem entra
dans la ville par le quartier des soldats, suivi seulement du chef du
guet et de son excuteur: il s'aperut que toutes les rues taient
illumines sur son passage. Les gens du peuple tenaient des bougies
 la main pour clairer la marche du prince, et s'taient groups
principalement devant chaque maison de docteur, de cachef, de notaire
ou autres personnages minents qu'indiquait l'ordonnance. Partout le
calife entrait et trouvait un grand amas de bl; aussitt il ordonnait
qu'il ft distribu  la foule et prenait le nom du propritaire.

--Par ma promesse, leur disait-il, votre tte est sauve; mais apprenez
dsormais  ne pas faire chez vous d'amas de bl, soit pour vivre dans
l'abondance au milieu de la misre gnrale, soit pour le revendre au
poids de l'or et tirer  vous en peu de jours toute la fortune publique.

Aprs avoir visit ainsi quelques maisons, il envoya des officiers dans
les autres et se rendit  la mosque de Raschida pour faire lui-mme la
prire, car c'tait un vendredi; mais, en entrant, son tonnement fut
grand de trouver la tribune occupe et d'tre salu de ces paroles:

--Que le nom de Hakem soit glorifi sur la terre comme dans les cieux!
Louange ternelle au Dieu vivant!

Si enthousiasm que ft le peuple de ce que venait de faire le calife,
cette prire inattendue devait indigner les fidles croyants; aussi
plusieurs montrent-ils  la chaire pour jeter en bas le blasphmateur;
mais ce dernier se leva et descendit avec majest, faisant reculer
 chaque pas les assaillants et traversant la foule tonne, qui
s'criait en le voyant de plus prs:

--C'est un aveugle! la main de Dieu est sur lui.

Hakem avait reconnu le vieillard de la place Roumelieh, et, comme,
dans l'tat de veille, un rapport inattendu unit parfois quelque fait
matriel aux circonstances d'un rve oubli jusque-l, il vit, comme
par un coup de foudre, se mler la double existence de sa vie et de ses
extases. Cependant son esprit luttait encore contre cette impression
nouvelle, de sorte que, sans s'arrter plus longtemps dans la mosque,
il remonta  cheval et prit le chemin de son palais.

Il fit mander le visir Argvan, mais ce dernier ne put tre trouv.
Comme l'heure tait venue d'aller au Mokattam consulter les astres, le
calife se dirigea vers la tour de l'observatoire et monta  l'tage
suprieur, dont la coupole, perce  jour, indiquait les douze maisons
des astres. Saturne, la plante de Hakem, tait ple et plomb, et
Mars, qui a donn son nom  la ville du Caire, flambloyait de cet clat
sanglant qui annonce guerre et danger. Hakem descendit au premier
tage de la tour, o se trouvait une table cabalistique tablie par
son grand-pre Mozzeldin. Au milieu d'un cercle autour duquel taient
crits en chalden les noms de tous les pays de la terre, se trouvait
la statue de bronze d'un cavalier arm d'une lance qu'il tenait droite
ordinairement; mais, quand un peuple ennemi marchait contre l'gypte,
le cavalier baissait sa lance en arrt, et se tournait vers le pays
d'o venait l'attaque. Hakem vit le cavalier tourn vers l'Arabie.

--Encore cette race des Abassides! s'cria-t-il, ces fils dgnrs
d'Omar, que nous avions crass dans leur capitale de Bagdad! Mais que
m'importent ces infidles maintenant, j'ai en main la foudre!

En y songeant davantage, pourtant, il sentait bien qu'il tait homme
comme par le pass; l'hallucination n'ajoutait plus  sa certitude
d'tre un dieu la confiance d'une force surhumaine.

--Allons, se dit-il, prendre les conseils de l'extase.

Et il alla s'enivrer de nouveau de cette pte merveilleuse, qui
peut-tre est la mme que l'ambroisie, nourriture des immortels.

Le fidle Yousouf tait arriv dj, regardant d'un oeil rveur l'eau
du Nil, morne et plate, diminue  un point qui annonait toujours la
scheresse et la famine.

--Frre, lui dit Hakem, est-ce  tes amours que tu rves? Dis-moi alors
quelle est ta matresse, et, sur mon serment, tu l'auras.

--Le sais-je, hlas! dit Yousouf. Depuis que le souffle du khamsin rend
les nuits touffantes, je ne rencontre plus sa cange dore sur le Nil.
Lui demander ce qu'elle est, l'oserais-je, mme si je la revoyais?
J'arrive  croire parfois que tout cela n'tait qu'une illusion de
cette herbe perfide, qui attaque ma raison peut tre, ... si bien que
je ne sais plus dj mme distinguer ce qui est rve de ce qui est
ralit.

--Le crois-tu? dit Hakem avec inquitude.

Puis, aprs un instant d'hsitation, il dit  son compagnon:

--Qu'importe? Oublions la vie encore aujourd'hui.

Une fois plong dans l'ivresse du hachich, il arrivait, chose trange,
que les deux amis entraient dans une certaine communaut d'ides
et d'impressions. Yousouf s'imaginait souvent que son compagnon,
s'lanant vers les cieux et frappant du pied le sol indigne de sa
gloire, lui tendait la main et l'entranait dans les espaces  travers
les astres tourbillonnants et les atmosphres blanchies d'une semence
d'toiles; bientt Saturne, ple, mais couronn d'un anneau lumineux,
grandissait et se rapprochait, entour des sept lunes qu'emporte son
mouvement rapide, et ds lors qui pourrait dire ce qui se passait
 leur arrive dans cette divine patrie de leurs songes? La langue
humaine ne peut exprimer que des sensations conformes  notre nature;
seulement, quand les deux amis conversaient dans ce rve divin, les
noms qu'ils se donnaient n'taient plus des noms de la terre.

Au milieu de cette extase, arrive au point de donner  leurs corps
l'apparence de masses inertes, Hakem se tordit tout  coup en s'criant:

--blis! blis!

Au mme instant, des _zebecks_ enfonaient la porte de l'okel, et, 
leur tte, Argvan, le vizir, faisait cerner la salle et ordonnait
qu'on s'empart de tous ces infidles, violateurs de l'ordonnance du
calife, qui dfendait l'usage du hachich et des boissons fermentes.

--Dmon! s'cria le calife reprenant ses sens et rendu  lui-mme, je
te faisais chercher pour avoir ta tte! Je sais que c'est toi qui as
organis la famine et distribu  tes cratures la rserve des greniers
de l'tat! A genoux devant le prince des croyants! Commence par
rpondre, et tu finiras par mourir.

Argvan frona le sourcil, et son oeil sombre s'claira d'un froid
sourire.

--Au Moristan, ce fou qui se croit le calife! dit-il ddaigneusement
aux gardes.

Quant  Yousouf, il avait dj saut dans sa cange, prvoyant bien
qu'il ne pourrait dfendre son ami.

Le Moristan, qui aujourd'hui est attenant  la mosque de Kalaoum,
tait alors une vaste prison dont une partie seulement tait consacre
aux fous furieux. Le respect des Orientaux pour les fous ne va pas
jusqu' laisser en libert ceux qui pourraient tre nuisibles. Hakem,
en s'veillant le lendemain dans une obscure cellule, comprit bien
vite qu'il n'avait rien  gagner  se mettre en fureur ni  se dire le
calife sous des vtements de fellah. D'ailleurs, il y avait dj cinq
califes dans l'tablissement et un certain nombre de dieux. Ce dernier
titre n'tait donc pas plus avantageux  prendre que l'autre. Hakem
tait trop convaincu, du reste, par mille efforts faits dans la nuit
pour briser sa chane, que sa divinit, emprisonne dans un faible
corps, le laissait, comme la plupart des Bouddhas de l'Inde et autres
incarnations de l'tre suprme, abandonn  toute la malice humaine et
aux lois matrielles de la force. Il se souvint mme que la situation
o il s'tait mis ne lui tait pas nouvelle.

--Tchons surtout, dit-il, d'viter la flagellation.

Cela n'tait pas facile, car c'tait le moyen employ gnralement
alors contre l'incontinence de l'imagination. Quand arriva la visite
du _kekim_ (mdecin), celui-ci tait accompagn d'un autre docteur qui
paraissait tranger. La prudence de Hakem tait telle, qu'il ne marqua
aucune surprise de cette visite, et se borna  rpondre qu'une dbauche
de hachich avait t chez lui la cause d'un garement passager, que
maintenant il se sentait comme  l'ordinaire. Le mdecin consultait son
compagnon et lui parlait avec une grande dfrence. Ce dernier secoua
la tte et dit que souvent les insenss avaient des moments lucides et
se faisaient mettre en libert avec d'adroites suppositions. Cependant
il ne voyait pas de difficult  ce qu'on donnt  celui-ci la libert
de se promener dans les cours.

--Est-ce que vous tes aussi mdecin? dit le calife au docteur tranger.

--C'est le prince de la science, s'cria le mdecin des fous; c'est le
grand Ebn-Sina (Avicenne), qui, arriv nouvellement de Syrie, daigne
visiter le Moristan.

Cet illustre nom d'Avicenne, le savant docteur, le matre vnr de la
sant et de la vie des hommes,--et qui passait aussi prs du vulgaire
pour un magicien capable des plus grands prodiges,--fit une vive
impression sur l'esprit du calife. Sa prudence l'abandonna; il s'cria:

--O toi qui me vois ici, tel qu'autrefois Ass (Jsus), abandonn sous
cette forme et dans mon impuissance humaine aux entreprises de l'enfer,
doublement mconnu comme calife et comme dieu, songe qu'il convient que
je sorte au plus tt de cette indigne situation. Si tu es pour moi,
fais-le connatre; si tu ne crois pas  mes paroles, sois maudit!

Avicenne ne rpondit pas; mais il se tourna vers le mdecin en secouant
la tte, et lui dit:

--Vous voyez! ... dj sa raison l'abandonne.

Et il ajouta:

--Heureusement, ce sont l des visions qui ne font de mal  qui que ce
soit. J'ai toujours dit que le chanvre avec lequel on fait la pte de
hachich tait cette herbe mme qui, au dire d'Hippocrate, communiquait
aux animaux une sorte de rage et les portait  se prcipiter dans la
mer. Le hachich tait connu dj du temps de Salomon: vous pouvez lire
le mot _hachichot_ dans le _Cantique des Cantiques_, o les qualits
enivrantes de cette prparation....

La suite de ces paroles se perdit pour Hakem en raison de l'loignement
des deux mdecins, qui passaient dans une autre cour. Il resta seul,
abandonn aux impressions les plus contraires, doutant qu'il ft dieu,
doutant mme parfois qu'il ft calife, ayant peine  runir les
fragments pars de ses penses. Profitant de la libert relative qui
lui tait laisse, il s'approcha des malheureux rpandus  et l dans
de bizarres attitudes, et, prtant l'oreille  leurs chants et  leurs
discours, il y surprit quelques ides qui attirrent son attention.

Un de ces insenss tait parvenu, en ramassant divers dbris,  se
composer une sorte de tiare toile de morceaux de verre, et drapait
sur ses paules des haillons couverts de broderies clatantes qu'il
avait figures avec des bribes de clinquant.

--Je suis, disait-il, le _kamalzeman_ (le chef du sicle), et je vous
dis que les temps sont arrivs.

--Tu mens, lui disait un autre. Ce n'est pas toi qui es le vritable;
mais tu appartiens  la race des _dives_ et tu cherches  nous tromper.

--Qui suis-je donc,  ton avis? disait le premier.

--Tu n'es autre que Thamurath, le dernier roi des gnies rebelles! Ne
te souviens-tu pas de celui qui te vainquit dans l'le de Srendib,
et qui n'tait autre qu'Adam, c'est--dire moi-mme? Ta lance et ton
bouclier sont encore suspendus comme trophes sur mon tombeau[1].

--Son tombeau! dit l'autre en clatant de rire, jamais on n'a pu en
trouver la place. Je lui conseille d'en parler.

--J'ai le droit de parler de tombeau, ayant vcu dj six fois parmi
les hommes et tant mort six fois aussi comme je le devais; on m'en a
construit de magnifiques; mais c'est le tien qu'il serait difficile de
dcouvrir, attendu que, vous autres dives, vous ne vivez que dans des
corps morts!

La hue gnrale qui succda  ces paroles s'adressait au malheureux
empereur des dives, qui se leva furieux, et dont le prtendu Adam
fit tomber la couronne d'un revers de main, l'autre fou s'lana sur
lui, et la lutte des deux ennemis allait se renouveler aprs cinq
milliers d'annes (d'aprs leur compte), si l'un des surveillants ne
les et spars  coups de nerf de boeuf, distribus d'ailleurs avec
impartialit.

On se demandera quel tait l'intrt que prenait Hakem  ces
conversations d'insenss qu'il coutait avec une attention marque, ou
qu'il provoquait mme par quelques mots. Seul matre de sa raison au
milieu de ces intelligences gales, il se replongeait silencieusement
dans tout un monde de souvenirs. Par un effet singulier qui rsultait
peut-tre de son attitude austre, les fous semblaient le respecter, et
nul d'entre eux n'osait lever les yeux sur sa figure; cependant quelque
chose les portait  se grouper autour de lui, comme ces plantes qui,
dans les dernires heures de la nuit, se tournent dj vers la lumire
encore absente.

Si les mortels ne peuvent concevoir par eux-mmes ce qui se passe dans
l'me d'un homme qui tout  coup se sent prophte, ou d'un mortel
qui se sent dieu, la Fable et l'histoire du moins leur ont permis de
supposer quels doutes, quelles angoisses doivent se produire dans ces
divines natures  l'poque indcise o leur intelligence se dgage des
liens passagers de l'incarnation. Hakem arrivait par instants  douter
de lui-mme, comme le Fils de l'homme au mont des Oliviers, et ce qui
surtout frappait sa pense d'tourdissement, c'tait l'ide que sa
divinit lui avait t d'abord rvle dans les extases du hachich.

--Il existe donc, se disait-il, quelque chose de plus fort que celui
qui est tout, et ce serait une herbe des champs qui pourrait crer de
tels prestiges? Il est vrai qu'un simple ver prouva qu'il tait plus
fort que Salomon, lorsqu'il pera et fit se rompre par le milieu le
bton sur lequel s'tait appuy ce prince des gnies; mais qu'tait-ce
que Salomon auprs de moi, si je suis vritablement Albar (l'ternel)?


[1] Les traditions des Arabes et des Persans supposent que, pendant
de longues sries d'annes, la terre fut peuple par des races dites
_preadamites_, dont le dernier empereur fut vaincu par Adam.




V--L'INCENDIE DU CAIRE


Par une trange raillerie dont l'esprit du mal pouvait seul concevoir
l'ide, il arriva qu'un jour le Moristan reut la visite de la sultane
Stalmulc, qui venait, selon l'usage des personnes royales, apporter
des secours et des consolations aux prisonniers. Aprs avoir visit
la partie de la maison consacre aux criminels, elle voulut aussi
voir l'asile de la dmence. La sultane tait voile; mais Hakem la
reconnut  sa voix, et ne put retenir sa fureur en voyant prs d'elle
le ministre Argvan, qui, souriant et calme, lui faisait les honneurs
du lieu.

--Voici, disait-il, des malheureux abandonns  mille extravagances.
L'un se dit prince des gnies, un autre prtend qu'il est le mme
qu'Adam; mais le plus ambitieux, c'est celui que vous voyez l, dont la
ressemblance avec le calife votre frre est frappante.

--Cela est extraordinaire en effet, dit Stalmulc.

--Eh bien, reprit Argvan, cette ressemblance seule a t cause de
son malheur. A force de s'entendre dire qu'il tait l'image mme du
calife, il s'est figur tre le calife, et, non content de cette ide,
il a prtendu qu'il tait dieu. C'est simplement un misrable fellah
qui s'est gt l'esprit comme tant d'autres par l'abus des substances
enivrantes.... Mais il serait curieux de voir ce qu'il dirait en
prsence du calife lui-mme....

--Misrable! s'cria Hakem, tu as donc cr un fantme qui me ressemble
et qui tient ma place?

Il s'arrta, songeant tout  coup que sa prudence l'abandonnait et que
peut-tre il allait livrer sa vie  de nouveaux dangers; heureusement,
le bruit que faisaient les fous empcha que l'on n'entendit ses
paroles. Tous ces malheureux accablaient Argvan d'imprcations, et le
roi des dives surtout lui portait des dfis terribles.

--Sois tranquille! lui criait-il. Attends que je sois mort seulement;
nous nous retrouverons ailleurs.

Argvan haussa les paules et sortit avec la sultane.

Hakem n'avait pas mme essay d'invoquer les souvenirs de cette
dernire. En y rflchissant, il voyait la trame trop bien tisse pour
esprer de la rompre d'un seul effort. Ou il tait rellement mconnu
au profit de quelque imposteur, ou sa soeur et son ministre s'taient
entendus pour lui donner une leon de sagesse en lui faisant passer
quelques jours au Moristan. Peut-tre voulaient profiter plus tard
de la notorit qui rsulterait de cette situation pour s'emparer du
pouvoir et le maintenir lui-mme en tutelle. Il y avait bien sans doute
quelque chose de cela: ce qui pouvait encore le donner  penser, c'est
que la sultane, en quittant le Moristan, promit  l'iman de la mosque
de consacrer une somme considrable  faire agrandir et magnifiquement
rdifier le local destin aux fous,--au point, disait-elle, que leur
habitation paratra digne d'un calife[1].

Hakem, aprs le dpart de sa soeur et de son ministre, dit seulement:

--Il fallait qu'il en ft ainsi!

Et il reprit sa manire de vivre, ne dmentant pas la douceur et
la patience dont il avait fait preuve jusque-l. Seulement, il
s'entretenait longuement avec ceux de ses compagnons d'infortune qui
avaient des instants lucides, et aussi avec des habitants de l'autre
partie du Moristan qui venaient souvent aux grilles formant la
sparation des cours, pour s'amuser des extravagances de leurs voisins.
Hakem les accueillait alors avec des paroles telles, que ces malheureux
se pressaient l des heures entires, le regardant comme un inspir
(_melbous_). N'est-ce pas une chose trange que la parole divine trouve
toujours ses premiers fidles parmi les misrables? Ainsi, mille ans
auparavant, le Messie voyait son auditoire compos surtout de gens de
mauvaise vie, de pagers et de publicains.

Le calife, une fois tabli dans leur confiance, les appelait les uns
aprs les autres, leur faisait raconter leur vie, les circonstances
de leurs fautes ou de leurs crimes, et recherchait profondment les
premiers motifs de ces dsordres: ignorance et misre, voil ce qu'il
trouvait au fond de tout. Ces hommes lui racontaient aussi les mystres
de la vie sociale, les manoeuvres des usuriers, des monopoleurs, des
gens de loi, des chefs de corporation, des collecteurs et des plus
hauts ngociants du Caire, se soutenant tous, se tolrant les uns les
autres, multipliant leur pouvoir et leur influence par des alliances
de famille, corrupteurs, corrompus, augmentant ou baissant  volont
les tarifs du commerce, matres de la famine ou de l'abondance, de
l'meute ou de la guerre, opprimant sans contrle un peuple en proie
aux premires ncessits de la vie. Tel avait t le rsultat de
l'administration d'Argvan le vizir, pendant la longue minorit de
Hakem.

De plus, des bruits sinistres couraient dans la prison; les gardiens
eux-mmes ne craignaient pas de les rpandre: on disait qu'une arme
trangre s'approchait de la ville et campait dj dans la plaine de
Gizh, que la trahison lui soumettrait le Caire sans rsistance, et
que les seigneurs, les ulmas et les marchands, craignant pour leurs
richesses le rsultat d'un sige, se prparaient  livrer les portes et
avaient sduit les chefs militaires de la citadelle. On s'attendait 
voir le lendemain mme le gnral ennemi faire son entre dans la ville
par la porte de Bab-el-Hadyd. De ce moment, la race des Fatimites tait
dpossde du trne; les califes Abassides rgnaient dsormais au Caire
comme  Bagdad, et les prires publiques allaient se faire en leur nom.

--Voil ce qu'Argvan m'avait prpar! se dit le calife; voil ce que
m'annonait le talisman dispos par mon pre, et ce qui faisait plir
dans le ciel l'tincelant Pharois (Saturne)! Mais le moment est venu
de voir ce que peut ma parole, et si je me laisserai vaincre comme
autrefois le Nazaren.

Le soir approchait; les prisonniers taient runis dans les cours
pour la prire accoutume. Hakem prit la parole, s'adressant  la fois
 cette double population d'insenss et de malfaiteurs que sparait
une porte grille; il leur dit ce qu'il tait et ce qu'il voulait
d'eux avec une telle autorit et de telles preuves, que personne n'osa
douter. En un instant, l'effort de cent bras avait rompu les barrires
intrieures, et les gardiens, frapps de crainte, livraient les portes
donnant sur la mosque. Le calife y entra bientt, port dans les bras
de ce peuple de malheureux que sa voix enivrait d'enthousiasme et de
confiance.

--C'est le calife! le vritable prince des croyants! s'criaient les
condamns judiciaires.

--C'est Allah qui vient juger le monde! hurlait la troupe des insenss.

Deux d'entre ces derniers avaient pris place  la droite et  la gauche
de Hakem, criant:

--Venez tous aux assises que tient notre seigneur Hakem.

Les croyants runis dans la mosque ne pouvaient comprendre que la
prire fut ainsi trouble; mais l'inquitude rpandue par l'approche
des ennemis disposait tout le monde aux vnements extraordinaires.
Quelques-uns fuyaient, semant l'alarme dans les rues; d'autres criaient:

--C'est aujourd'hui le jour du dernier jugement!

Et cette pense rjouissait les plus pauvres et les plus souffrants,
qui disaient:

--Enfin, Seigneur! enfin voici ton jour!

Quand Hakem se montra sur les marches de la mosque, un clat surhumain
environnait sa face, et sa chevelure, qu'il portait toujours longue et
flottante contre l'usage des musulmans, rpandait ses longs anneaux
sur un manteau de pourpre dont ses compagnons lui avaient couvert les
paules. Les juifs et les chrtiens, toujours nombreux dans cette rue
Soukarieh qui traverse les bazars, se prosternaient eux-mmes, disant:

--C'est le vritable Messie, ou bien c'est l'Antchrist annonc par les
critures pour paratre mille ans aprs Jsus!

Quelques personnes aussi avaient reconnu le souverain; mais on ne
pouvait s'expliquer comment il se trouvait au milieu de la ville,
tandis que le bruit gnral tait qu' cette heure-l mme, il marchait
 la tte des troupes contre les ennemis camps dans la plaine qui
entoure les pyramides.

--O vous, mon peuple! dit Hakem aux malheureux qui l'entouraient,
vous, mes fils vritables, ce n'est pas mon jour, c'est le vtre qui
est venu. Nous sommes arrivs  cette poque qui se renouvelle chaque
fois que la parole du ciel perd de son pouvoir sur les mes, moment
o la vertu devient crime, o la sagesse devient folie, o la gloire
devient honte, tout ainsi marchant au rebours de la justice et de la
vrit. Jamais alors la voix d'en haut n'a manqu d'illuminer les
esprits, ainsi que l'clair avant la foudre; c'est pourquoi il a t
dit tour  tour: Malheur  nochia, ville des enfants de Can, ville
d'impurets et de tyrannie! malheur  toi, Gomorrhe! malheur  vous,
Ninive et Babylone! et malheur  toi, Jrusalem! Cette voix, qui ne se
lasse pas, retentit ainsi d'ge en ge, et toujours, entre la menace
et la peine, il y a eu du temps pour le repentir. Cependant le dlai
se raccourcit de jour en jour; quand l'orage se rapproche, le feu suit
dplus prs l'clair! Montrons que dsormais la parole est arme, et
que sur la terre va s'tablir enfin le rgne annonc par les prophtes!
A vous, enfants, cette ville enrichie par la fraude, par l'usure, par
les injustices et la rapine;  vous ces trsors pills, ces richesses
voles. Faites justice de ce luxe qui trompe, de ces vertus fausses,
de ces mrites acquis  prix d'or, de ces trahisons pares qui, sous
prtexte de paix, vous ont vendus  l'ennemi. Le feu, le feu partout 
cette ville que mon aeul Mozzeldin avait fonde sous les auspices de
la victoire (_kahira_), et qui deviendrait le monument de votre lchet!

tait-ce comme souverain, tait-ce comme dieu que le calife s'adressait
ainsi  la foule? Certainement il avait en lui cette raison suprme
qui est au-dessus de la justice ordinaire; autrement, sa colre et
frapp au hasard comme celle des bandits qu'il avait dchans. En peu
d'instants, la flamme avait dvor les bazars au toit de cdre et les
palais aux terrasses sculptes, aux colonnettes frles; les plus riches
habitations du Caire livraient au peuple leurs intrieurs dvasts.
Nuit terrible, o la puissance souveraine prenait les allures de la
rvolte, o la vengeance du ciel usait des armes de l'enfer!

L'incendie et le sac de la ville durrent trois jours; les habitants
des plus riches quartiers avaient pris les armes pour se dfendre, et
une partie des soldats grecs et des _ktamis_, troupes barbaresques
diriges par Argvan, luttaient contre les prisonniers et la populace
qui excutaient les ordres de Hakem. Argvan rpandait le bruit que
Hakem tait un imposteur, que le vritable calife tait avec l'arme
dans les plaines de Gizh, de sorte qu'un combat terrible aux lueurs
des incendies avait lieu sur les grandes places et dans les jardins.
Hakem s'tait retir sur les hauteurs de Karafah, et tenait en plein
air ce tribunal sanglant o, selon les traditions, il apparut comme
assist des anges, ayant prs de lui Adam et Salomon, l'un tmoin
pour les hommes, l'autre pour les gnies. On amenait l tous les
gens signals par la haine publique, et leur jugement avait lieu en
peu de mots; les ttes tombaient aux acclamations de la foule; il en
prit plusieurs milliers dans ces trois jours. La mle au centre de
la ville n'tait pas moins meurtrire; Argvan fut enfin frapp d'un
coup de lance entre les paules par un nomm Redan, qui apporta sa
tte aux pieds du calife; de ce moment, la rsistance cessa. On dit
qu' l'instant mme o ce vizir tomba en poussant un cri pouvantable,
les htes du Moristan, dous de cette seconde vue particulire aux
insenss, s'crirent qu'ils voyaient dans l'air blis (Satan), qui,
sorti de la dpouille mortelle d'Argvan, appelait  lui et ralliait
dans l'air les dmons incarns jusque-l dans les corps de ses
partisans. Le combat commenc sur terre se continuait dans l'espace;
les phalanges de ces ternels ennemis se reformaient et luttaient
encore avec les forces des lments. C'est  ce propos qu'un pote
arabe a dit:

gypte! gypte! tu les connais, ces luttes sombres des bons et des
mauvais gnies, quand Typhon  l'haleine touffante absorbe l'air et la
lumire; quand la peste dcime tes populations laborieuses; quand le
Nil diminue ses inondations annuelles; quand les sauterelles en pais
nuages dvorent dans un jour toute la verdure des champs.

 Ce n'est donc pas assez que l'enfer agisse par ces redoutables
flaux, il peut aussi peupler la terre d'mes cruelles et cupides, qui,
sous la forme humaine, cachent la nature perverse des chacals et des
serpents!

Cependant, quand arriva le quatrime jour, la ville tant  moiti
brle, les chrifs se rassemblrent dans les mosques, levant en l'air
les Alcorans et s'criant:

--O Hakem!  Allah!

Mais leur coeur ne s'unissait pas  leur prire. Le vieillard qui avait
dj salu dans Hakem la divinit, se prsenta devant ce prince et lui
dit:

--Seigneur, c'est assez; arrte la destruction au nom de ton aeul
Mozzeldin.

Hakem voulut questionner cet trange personnage qui n'apparaissait qu'
des heures sinistres; mais le vieillard avait disparu dj dans la
mle des assistants.

Hakem prit sa monture ordinaire, un ne gris, et se mit  parcourir
la ville, semant des paroles de rconciliation et de clmence. C'est
 dater de ce moment qu'il rforma les dits svres prononcs contre
les chrtiens et les juifs, et dispensa les premiers de porter sur
les paules une lourde croix de bois, les autres de porter au col un
billot. Par une tolrance gale envers tous les cultes, il voulait
amener les esprits  accepter peu  peu une doctrine nouvelle. Des
lieux de confrences furent tablis, notamment dans un difice qu'on
appela _maison de sagesse_, et plusieurs docteurs commencrent 
soutenir publiquement la divinit de Hakem. Toutefois, l'esprit humain
est tellement rebelle aux croyances que le temps n'a pas consacres,
qu'on ne put inscrire au nombre des fidles qu'environ trente mille
habitants du Caire. Il y eut un nomm Almoschadiar qui dit aux
sectateurs de Hakem:

--Celui que vous invoquez  la place de Dieu ne pourrait crer une
mouche, ni empcher une mouche de l'inquiter.

Le calife, instruit de ces paroles, lui fit donner cent pices d'or,
pour preuve qu'il ne voulait pas forcer les consciences. D'autres
disaient:

--Ils ont t plusieurs dans la famille des Fatimites atteints de
cette illusion. C'est ainsi que le grand-pre de Hakem, Mozzeldin, se
cachait pendant plusieurs jours et disait avoir t enlev au ciel;
plus tard, il s'est retir dans un souterrain, et on a dit qu'il avait
disparu de la terre sans mourir comme les autres hommes.

Hakem recueillait ces paroles, qui le jetaient dans de longues
mditations.


[1] C'est depuis, en effet, qu'a t construit le btiment actuel, l'un
des plus magnifiques du Caire.




VI--LES DEUX CALIFES


La calife tait rentr dans son palais des bords du Nil et avait
repris sa vie habituelle, reconnu dsormais de tous et dbarrass
d'ennemis. Depuis quelque temps dj, les choses avaient repris leur
cours accoutum. Un jour, il entra chez sa soeur Stalmulc et lui dit
de prparer tout pour leur mariage, qu'il dsirait faire secrtement,
de peur de soulever l'indignation publique, le peuple n'tant pas
encore assez convaincu de la divinit de Hakem pour ne pas se choquer
d'une telle violation des lois tablies. Les crmonies devaient avoir
pour tmoins seulement les eunuques et les esclaves, et s'accomplir
dans la mosque du palais; quant aux ftes, suite obligatoire de cette
union, les habitants du Caire, accoutums  voir les ombrages du srail
s'toiler de lanternes et  entendre des bruits de musique emports
par la brise nocturne de l'autre ct du fleuve, ne les remarqueraient
pas ou ne s'en tonneraient en aucune faon. Plus tard, Hakem, lorsque
les temps seraient venus et les esprits favorablement disposs, se
rservait de proclamer hautement ce mariage mystique et religieux.

Quand le soir vint, le calife, s'tant dguis suivant sa coutume,
sortit et se dirigea vers son observatoire du Mokattam, afin de
consulter les astres. Le ciel n'avait rien de rassurant pour Hakem: des
conjonctions sinistres de plantes, des noeuds d'toiles embrouills lui
prsageaient un pril de mort prochaine. Ayant comme Dieu la conscience
de son ternit, il s'alarmait peu de ces menaces clestes, qui ne
regardaient que son enveloppe prissable. Cependant il se sentit le
coeur serr par une tristesse poignante, et, renonant  sa tourne
habituelle, il revint au palais dans les premires heures de la nuit.

En traversant le fleuve dans sa cange, il vit avec surprise les jardins
du palais illumins comme pour une fte: il entra. Des lanternes
pendaient  tous les arbres comme des fruits de rubis, de saphir et
d'meraude; des jets de senteur lanaient sous les feuillages leurs
fuses d'argent; l'eau courait dans les rigoles de marbre, et du pav
d'albtre dcoup  jour des kiosques s'exhalait, en lgres spirales,
la fume bleutre des parfums les plus prcieux, qui mlaient leurs
armes  celui des fleurs. Des murmures harmonieux de musiques caches
alternaient avec les chants des oiseaux, qui, tromps par ces lueurs,
croyaient saluer l'aube nouvelle, et, dans le fond flamboyant, au
milieu d'un embrasement de lumire, la faade du palais, dont les
lignes architecturales se dessinaient en cordons de feu.

L'tonnement de Hakem tait extrme; il se demandait:

--Qui donc ose donner une fte chez moi lorsque je suis absent? De
quel hte inconnu clbre-t-on l'arrive  cette heure? Ces jardins
devraient tre dserts et silencieux. Je n'ai cependant point pris de
hachich cette fois, et je ne suis pas le jouet d'une hallucination.

Il pntra plus loin. Des danseuses, revtues de costumes blouissants,
ondulaient comme des serpents, au milieu de tapis de Perse entours
de lampes, pour qu'on ne perdit rien de leurs mouvements et de leurs
poses. Elles ne parurent pas apercevoir le calife. Sous la porte du
palais, il rencontra tout un monde d'esclaves et de pages portant des
fruits glacs et des confitures dans des bassins d'or, des aiguires
d'argent pleines de sorbets. Quoiqu'il marcht  ct deux, les
coudoyt et en ft coudoy, personne ne fit  lui la moindre attention.
Cette singularit commena  le pntrer d'une inquitude secrte. Il
se sentait passer  l'tat d'ombre, d'esprit invisible, et il continua
d'avancer de chambre en chambre, traversant les groupes comme s'il et
eu au doigt l'anneau magique possd par Gygs.

Lorsqu'il fut arriv au seuil de la dernire salle, il fut bloui
par un torrent de lumire: des milliers de cierges, poss sur des
candlabres d'argent, scintillaient comme des bouquets de feu, croisant
leurs auroles ardentes. Les instruments des musiciens cachs dans les
tribunes tonnaient avec une nergie triomphale. Le calife s'approcha
chancelant et s'abrita derrire les plis toffs d'une norme portire
de brocart. Il vit alors au fond de la salle, assis sur le divan  ct
de Stalmulc, un homme ruisselant de pierreries, constell de diamants
qui tincelaient au milieu d'un fourmillement de bluettes et de rayons
prismatiques. On et dit que, pour revtir ce nouveau calife, les
trsors d'Haroun-al-Rashid avaient t puiss.

On conoit la stupeur de Hakem  ce spectacle inou: il chercha
son poignard  sa ceinture pour s'lancer sur cet usurpateur; mais
une force irrsistible le paralysait. Cette vision lui semblait un
avertissement cleste, et son trouble augmenta encore lorsqu'il
reconnut ou crut reconnatre ses propres traits dans ceux de l'homme
assis prs de sa soeur. Il crut que c'tait son _ferouer_ ou son double,
et, pour les Orientaux, voir son propre spectre est un signe du plus
mauvais augure. L'ombre force le corps  la suivre dans le dlai d'un
jour.

Ici l'apparition tait d'autant plus menaante, que le _ferouer_
accomplissait d'avance un dessein conu par Hakem. L'action de ce
calife fantastique, pousant Stalmulc, que le vrai calife avait
rsolu d'pouser lui-mme, ne cachait elle pas un sens nigmatique,
un symbole mystrieux et terrible? N'tait-ce pas quelque divinit
jalouse, cherchant  usurper le ciel en enlevant Stalmulc  son
frre, en sparant le couple cosmogonique et providentiel? La race
des dives tchait-elle, par ce moyen, d'interrompre la filiation des
esprits suprieurs et d'y substituer son engeance impie? Ces penses
traversrent  la fois la tte de Hakem: dans son courroux, il et
voulu produire un tremblement de terre, un dluge, une pluie de feu ou
un cataclysme quelconque; mais il se ressouvint que, li  une statue
d'argile terrestre, il ne pouvait employer que des mesures humaines.

Ne pouvant se manifester d'une manire si victorieuse, Hakem se retira
lentement et regagna la porte qui donnait sur le Nil; un banc de pierre
se trouvait l, il s'y assit et resta quelque temps abm dans ses
rflexions  chercher un sens aux scnes bizarres qui venaient de se
passer devant lui. Au bout de quelques minutes, la poterne se rouvrt,
et,  travers l'obscurit, Hakem vit sortir vaguement deux ombres
dont l'une faisait sur la nuit une tache plus sombre que l'autre. A
l'aide de ces vagues reflets de la terre, du ciel et des eaux qui, en
Orient, ne permettent jamais aux tnbres d'tre compltement opaques,
il discerna que le premier tait un jeune homme de race arabe, et le
second un thiopien gigantesque.

Arriv sur un point de la berge qui s'avanait dans le fleuve, le jeune
homme se mit  genoux, le noir se plaa prs de lui, et l'clair d'un
damas tincela dans l'ombre comme un filon de foudre. Cependant,  la
grande surprise du calife, la tte ne tomba pas, et le noir, s'tant
inclin vers l'oreille du patient, parut murmurer quelques mots aprs
lesquels celui-ci se releva, calme, tranquille, sans empressement
joyeux, comme s'il se ft agi de tout autre que lui-mme. L'thiopien
remit son damas dans le fourreau, et le jeune homme se dirigea vers le
bord du fleuve, prcisment du cot de Hakem, sans doute pour aller
reprendre la barque qui l'avait amen. L, il se trouva face  face
avec le calife, qui fit mine de se rveiller, et lui dit:

--La paix soit avec toi, Yousouf! Que fais-tu par ici?

--A toi aussi la paix! rpondit Yousouf, qui ne voyait toujours dans
son ami qu'un compagnon d'aventures et ne s'tonnait pas de l'avoir
rencontr endormi sur la berge, comme font les enfants du Nil dans les
nuits brlantes de l't.

Yousouf le fit monter dans la cange, et ils se laissrent aller au
courant du fleuve, le long du bord oriental. L'aube teignait dj d'une
bande rougetre la plaine voisine, et dessinait le profil des ruines
encore existantes d'Hliopolis, au bord du dsert. Hakem paraissait
rveur, et, examinant avec attention les traits de son compagnon que
le jour accusait davantage, il lui trouvait avec lui-mme une certaine
ressemblance qu'il n'avait jamais remarque jusque-l, car il l'avait
toujours rencontr dans la nuit ou vu  travers les enivrements de
l'orgie. Il ne pouvait plus douter que ce ne ft l le _ferouer_, le
double, l'apparition de la veille, celui peut-tre  qui l'on avait
fait jouer le rle de calife pendant son sjour au Moristan. Cette
explication naturelle lui laissait encore un sujet d'tonnement.

--Nous nous ressemblons comme des frres, dit-il  Yousouf;
quelquefois, il suffit, pour justifier un semblable hasard, d'tre issu
des mmes contres. Quel est le lieu de ta naissance, ami?

--Je suis n au pied de l'Atlas,  Ktama, dans le Maghreb, parmi les
Berbres et les Kabyles. Je n'ai pas connu mon pre, qui s'appelait
Dawas, et qui fut tu dans un combat peu de temps aprs ma naissance;
mon aeul, trs-avanc en ge, tait l'un des cheiks de ce pays perdu
dans les sables.

--Mes aeux sont aussi de ce pays, dit Hakem; peut-tre sommes-nous
issus de la mme tribu.... Mais qu'importe? notre amiti n'a pas besoin
des liens du sang pour tre durable et sincre. Raconte-moi pourquoi je
ne t'ai pas vu depuis plusieurs jours.

--Que me demandes-tu! dit Yousouf; ces jours, ou plutt ces nuits,
car, les jours, je les consacrais au sommeil, ont pass comme des
rves dlicieux et pleins de merveilles. Depuis que la justice nous
a surpris dans l'okel et spars, j'ai de nouveau rencontr sur le
Nil la vision charmante dont je ne puis plus rvoquer en doute la
ralit. Souvent, me mettant la main sur les yeux, pour m'empcher
de reconnatre la porte, elle m'a fait pntrer dans des jardins
magnifiques, dans des salles d'une splendeur blouissante, o le gnie
de l'architecte avait dpass les constructions fantastiques qu'lve
dans les nuages la fantaisie du hachich. trange destine que la
mienne! ma veille est encore plus remplie de rves que mon sommeil.
Dans ce palais, personne ne semblait s'tonner de ma prsence, et,
quand je passais, tous les fronts s'inclinaient respectueusement
devant moi. Puis cette femme trange, me faisant asseoir  ses
pieds, m'enivrait de sa parole et de son regard. Chaque fois qu'elle
soulevait sa paupire frange de longs cils, il me semblait voir
s'ouvrir un nouveau paradis. Les inflexions de sa voix harmonieuse me
plongeaient dans d'ineffables extases. Mon me, caresse par cette
mlodie enchanteresse, se fondait en dlices. Des esclaves apportaient
des collations exquises, des conserves de roses, des sorbets  la
neige qu'elle touchait  peine du bout des lvres; car une crature
si cleste et si parfaite ne doit vivre que de parfums, de rose, de
rayons. Une fois, dplaant par des paroles magiques une dalle du pav
couverte de sceaux mystrieux, elle m'a fait descendre dans les caveaux
o sont renferms ses trsors et m'en a dtaill les richesses en me
disant qu'ils seraient  moi si j'avais de l'amour et du courage. J'ai
vu l plus de merveilles que n'en renferme la montagne de Kaf, o sont
cachs les trsors des gnies: des lphants de cristal de roche, des
arbres d'or sur lesquels chantaient, en battant des ailes, des oiseaux
de pierreries, des paons ouvrant en forme de roue leur queue toile
de soleils en diamants, des masses de camphre tailles en melon et
entoures d'une rsille de filigrane, des tentes de velours et de
brocart avec leurs mts d'argent massif; puis, dans des citernes, jets
comme du grain dans un silo, des monceaux de pices d'or et d'argent,
des tas de perles et d'escarboucles.

Hakem, qui avait cout attentivement cette description, dit  son ami
Yousouf:

--Sais-tu, frre, que ce que tu as vu l, ce sont les trsors
d'Haroun-al-Raschid enlevs par les Fatimites, et qui ne peuvent se
trouver que dans le palais du calife?

--Je l'ignorais; mais dj,  la beaut et  la richesse de mon
inconnue, j'avais devin qu'elle devait tre du plus haut rang: que
sais-je? peut-tre une parente du grand vizir, la femme ou la fille
d'un puissant seigneur. Mais qu'avais-je besoin d'apprendre son nom?
Elle m'aimait; n'tait-ce pas assez? Hier, lorsque j'arrivai au lieu
ordinaire du rendez vous, je trouvai des esclaves qui me baignrent,
me parfumrent et me revtirent d'habits magnifiques et tels que le
calife Hakem lui-mme ne pourrait en porter de plus splendides. Le
jardin tait illumin, et tout avait un air de fte comme si une noce
s'apprtait. Celle que j'aime me permit de prendre place  ses cts
sur le divan, et laissa tomber sa main dans la mienne en me lanant
un regard charg de langueur et de volupt. Tout  coup elle plit
comme si une apparition funeste, une vision sombre, perceptible pour
elle seule, ft venue faire tache dans la fte. Elle congdia les
esclaves d'un geste, et me dit d'une voix haletante: Je suis perdue!
Derrire le rideau de la porte, j'ai vu briller les prunelles d'azur
qui ne pardonnent pas. M'aimes-tu assez pour mourir? Je l'assurai de
mon dvouement sans bornes. Il faut, continua-t-elle, que tu n'aies
jamais exist, que ton passage sur la terre ne laisse aucune trace, que
tu sois ananti, que ton corps soit divis en parcelles impalpables,
et qu'on ne puisse retrouver un atome de toi; autrement, celui dont
je dpends saurait inventer pour moi des supplices  pouvanter la
mchancet des dives,  faire frissonner d'pouvante les damns au fond
de l'enfer. Suis ce ngre; il disposera de ta vie comme il convient.
En dehors de la poterne, le ngre me fit mettre  genoux comme pour
trancher la tte; il balana deux ou trois fois sa lame; puis, voyant
ma fermet, il me dit que tout cela n'tait qu'un jeu, une preuve, et
que la princesse avait voulu savoir si j'tais rellement aussi brave
et aussi dvou que je le prtendais. Aie soin de te trouver demain au
Caire vers le soir,  la fontaine des Amants, et un nouveau rendez-vous
te sera assign, ajouta-t-il avant de rentrer dans le jardin.

Aprs tous ces claircissements, Hakem ne pouvait plus douter des
circonstances qui avaient renvers ses projets. Il s'tonnait seulement
de n'prouver aucune colre soit de la trahison de sa soeur, soit de
l'amour inspir par un jeune homme de basse extraction  la soeur du
calife. tait-ce qu'aprs tant d'excutions sanglantes, il se trouvait
las de punir, ou bien la conscience de sa divinit lui inspirait-elle
cette immense affection paternelle qu'un dieu doit ressentir  l'gard
des cratures? Impitoyable pour le mal, il se sentait vaincu par les
grces toutes puissantes de la jeunesse et de l'amour. Stalmulc
tait-elle coupable d'avoir repouss une alliance o ses prjugs
voyaient un crime? Yousouf l'tait-il davantage d'avoir aim une
femme dont il ignorait la condition? Aussi le calife se promettait
d'apparatre, le soir mme, au nouveau rendez-vous qui tait donn 
Yousouf, mais pour pardonner et pour bnir ce mariage. Il ne provoquait
plus que dans cette pense les confidences de Yousouf. Quelque chose de
sombre traversait encore son esprit; mais c'tait sa propre destine
qui l'inquitait dsormais.

--Les vnements tournent contre moi, se dit-il, et ma volont
elle-mme ne me dfend plus.

Il dit  Yousouf en le quittant:

--Je regrette nos bonnes soires de l'okel. Nous y retournerons, car
le calife vient de retirer les ordonnances contre le hachich et les
liqueurs fermentes. Nous nous reverrons bientt, ami.

Hakem, rentr dans son palais, fit venir le chef de sa garde,
Abou-Arous, qui faisait le service de nuit avec un corps de mille
hommes, et rtablit la consigne interrompue pendant les jours de
trouble, voulant que toutes les portes du Caire fussent fermes
 l'heure o il se rendait  son observatoire, et qu'une seule se
rouvrit  un signal convenu quand il lui plairait de rentrer lui-mme.
Il se fit accompagner, ce soir-l, jusqu'au bout de la rue nomme
Derb-al-Siba, monta sur l'ne que ses gens tenaient prt chez l'eunuque
Nsim, huissier de la porte, et sortit dans la campagne, suivi
seulement d'un valet de pied et du jeune esclave qui l'accompagnait
d'ordinaire. Quand il eut gravi la montagne, sans mme tre encore
mont dans la tour de l'observatoire, il regarda les astres, frappa ses
mains l'une contre l'autre, et s'cria:

--Tu as donc paru, funeste signe!

Ensuite il rencontra des cavaliers arabes qui le reconnurent et lui
demandrent quelques secours; il envoya son valet avec eux chez
l'eunuque Nsim pour qu'on leur donnt une gratification; puis, au
lieu de se rendre  la tour, il prit le chemin de la ncropole situe
 gauche du Mokattam, et s'avana jusqu'au tombeau de Fokka, prs
de l'endroit nomm _Maksaba_  cause des joncs qui y croissaient.
L, trois hommes tombrent sur lui  coups de poignard; mais  peine
tait-il frapp, que l'un d'eux, reconnaissant ses traits  la clart
de la lune, se retourna contre les deux autres et les combattit jusqu'
ce qu'il ft tomb lui-mme auprs du calife en s'criant:

--O mon frre!

Tel fut du moins le rcit de l'esclave chapp  cette boucherie, qui
s'enfuit vers le Caire et alla avertir Abou-Arous; mais, quand les
gardes arrivrent au lieu du meurtre, ils ne trouvrent plus que des
vtements ensanglants et l'ne gris du calife, nomm _Kamar_, qui
avait les jarrets coups.


VII--LE DPART


L'histoire du calife Hakem tait termine.

Le cheik s'arrta et se mit  rflchir profondment. J'tais mu
moi-mme au rcit de cette _passion_, moins douloureuse sans doute
que celle du Golgotha, mais dont j'avais vu rcemment le thtre,
ayant gravi souvent, pendant mon sjour au Caire, ce Mokattam, qui a
conserv les ruines de l'observatoire de Hakem. Je me disais que, dieu
ou homme, ce calife Hakem, tant calomni par les historiens cophtes et
musulmans, avait voulu sans doute amener le rgne de la raison et de la
justice; je voyais sous un nouveau jour tous les vnements rapports
par El-Macin, par Makrisi, par Novari et autres auteurs que j'avais
lus au Caire, et je dplorais ce destin qui condamne les prophtes, les
rformateurs, les messies, quels qu'ils soient,  la mort violente, et,
plus tard,  l'ingratitude humaine.

--Mais vous ne m'avez pas dit, fis-je observer au cheik, par quels
ennemis le meurtre de Hakem avait t ordonn?

--Vous avez lu les historiens, me dit-il; ne savez-vous pas que
Yousouf, fils de Dawas, se trouvant au rendez-vous fix  la fontaine
des Amants, y rencontra des esclaves qui le conduisirent dans une
maison o l'attendait la sultane Stalmulc, qui s'y tait rendue
dguise; qu'elle le fit consentir  tuer Hakem, lui disant que ce
dernier voulait la faire mourir, et lui promit de l'pouser ensuite?
Elle pronona en finissant ces paroles conserves par l'histoire:
Rendez-vous sur la montagne, il y viendra sans faute et y restera
seul, ne gardant avec lui que l'homme qui lui sert de valet. Il entrera
dans la valle; courez alors sur lui et tuez-le; tuez aussi le valet
et le jeune esclave, s'il est avec lui. Elle lui donna un de ces
poignards dont la pointe a forme de lance, et que l'on nomme _yafours_,
et arma aussi les deux esclaves, qui avaient ordre de le seconder,
et de le tuer s'il manquait  son serment. Ce fut seulement aprs
avoir port le premier coup au calife, que Yousouf le reconnut pour
le compagnon de ses courses nocturnes, et se tourna contre les deux
esclaves, ayant ds lors horreur de son action; mais il tomba  son
tour frapp par eux.

--Et que devinrent les deux cadavres, qui, selon l'histoire, ont
disparu, puisqu'on ne retrouva que l'ne et les sept tuniques de Hakem,
dont les boutons n'avaient point t dfaits?

--Vous ai-je dit qu'il y et des cadavres? Telle n'est pas notre
tradition. Les astres promettaient au calife quatre-vingts ans de vie,
s'il chappait au danger de cette nuit du 27 schawal 411 de l'hgire.
Ne savez-vous pas que, pendant seize ans aprs sa disparition, le
peuple du Caire ne cessa de dire qu'il tait vivant[1]?

--On m'a racont, en effet, bien des choses semblables, dis-je; mais
on attribuait les frquentes apparitions de Hakem  des imposteurs,
tels que Schrout, Sikkin et d'autres, qui avaient avec lui quelque
ressemblance et jouaient ce rle. C'est ce qui arrive pour tous ces
souverains merveilleux dont la vie devient le sujet des lgendes
populaires. Les Cophtes prtendent que Jsus-Christ apparut  Hakem,
qui demanda pardon de ses impits et fit pnitence pendant de longues
annes dans le dsert.

--Voici la vrit selon nos livres, dit le cheik. Aprs la scne
sanglante qui eut lieu prs des tombeaux, les deux esclaves chargs des
ordres de Stalmulc s'enfuirent et gagnrent la ville. Un vieillard
passa suivi d'une troupe arme, fit examiner par l'un des siens les
blessures du calife et de Yousouf, fils de Dawas, et y fit verser une
liqueur prcieuse. Ensuite on transporta ces corps dans le tombeau des
Fatimites, ncropole immense construite par Mozzeldin, le fondateur
du Caire. Les deux amis, l'un calife, l'autre pcheur, furent placs
dans des tombeaux pareils; ils taient tous deux princes, tous deux
petits-fils de Mozzeldin. Ce dernier vivait encore.

--Pardon, dis-je au cheik, j'ai eu dj peine  distinguer dans votre
rcit ce qui est merveilleux de ce qui est rel, c'est le dfaut pour
nous de toutes vos histoires arabes...

--Rien de ce que je vous ai racont, dit le cheik, ne s'loigne des
probabilits humaines. Je n'ai pas dit que Hakem et fait des prodiges;
je n'ai analys que les sensations de son me, dont son prophte Hamza
nous a transmis les mystres. Pour nous, Hakem est dieu; vous avez le
droit, vous autres chrtiens, de ne voir en lui qu'un insens.

--Et son grand-pre, tait-il aussi un dieu?

--Non; mais il tait, comme vous savez, grand cabaliste, et sa pit
singulire le mettait en communication d'esprit avec Albar (nom cleste
de Hakem). Albar lui dit un jour: Le temps approche o je descendrai
sur la terre; alors, je paratrai sous forme d'homme et je participerai
 toutes les misres de l'existence. Je natrai comme ton petit-fils
et comme toi-mme; tu ne me connatras pas. Or, Mozzeldin eut deux
petits-fils dont le premier naquit hritier du trne; l'autre fut lev
comme un simple fellah dans le pays de Ktama (prs de la province de
Constantine). Mozzeldin, fatigu du trne, parvint, grce aux soins
d'Avicenne, son mdecin,  se faire passer pour mort. Il ignorait
dans lequel de ses deux petits-fils tait la divinit, et voulut
les prouver dans ces conditions diverses. Retir dans un monastre
de derviches, il assistait inconnu  toutes les actions du rgne de
Hakem, et, n'en comprenant pas les motifs ( aveuglement des hommes!),
il prparait en secret l'autre  le remplacer sur le trne. Ce fut,
dit-on, lui-mme qui arrangea le guet-apens du Mokattam. Les deux
frres n'avaient t qu'tourdis par des coups de masse; ils reprirent
leurs sens dans le tombeau de leur famille, o l'aeul apparut comme un
fantme et leur demanda compte de leur vie passe. Dans ce spulcre,
voisin des hypoges et des pyramides, Hakem semblait un pharaon jug
par des rois ses anctres. Il parla, il expliqua ses actions et
ses doctrines. Son aeul et son frre tombrent  ses pieds et le
reconnurent pour dieu. Mais Hakem ne voulut plus retourner au Caire.
Il se rendit avec Mozzeldin dans le dsert d'Ammon et constitua sa
doctrine, que son frre rpandit plus tard sous le nom d'Hamza. Depuis,
il se montra sur divers points de la terre et se retira en dernier
lieu sur le Liban, o le peuple crut en lui.

Une autre version moins dt taille dit seulement que Hakem n'tait
pas mort des coups qui lui avaient t ports. Recueilli par un
vieillard inconnu, il survcut  la nuit fatale o sa soeur l'avait
fait assassiner; mais, fatigu du trne, il se retira dans le dsert
d'Ammon, et formula sa doctrine, qui fut publie depuis par son
disciple Hamza. Ses sectateurs, chasss du Caire aprs sa mort, se
retirrent sur le Liban, o ils ont form la nation des Druses.

Toute cette lgende me tourbillonnait dans la tte, et je me promettais
bien de venir demander au chef druse de nouveaux dtails sur la
religion de Hakem; mais la tempte qui me retenait  Beyrouth s'tait
apaise, et je dus partir pour Saint-Jean-d'Acre, o j'esprais
intresser le pacha en faveur du prisonnier. Je ne revis donc le cheik
que pour lui faire mes adieux sans oser lui parler de sa fille, et sans
lui apprendre que je l'avais vue dj chez madame Carls.


[1] Tous ces dtails, ainsi que les donnes gnrales de la lgende,
sont raconts par les historiens cits plus haut, et reproduits la
plupart dans l'ouvrage de Silvestre de Sacy sur la religion des Druses.
Il est probable que, dans ce rcit, fait au point de vue particulier
des Druses, on assiste  une de ces luttes millnaires entre les bons
et les mauvais esprits incarns dans une forme humaine, dont nous avons
donn un aperu pages 370-372.




IV

LES AKKALS--L'ANTILIBAN




I--LE PAQUEBOT


Il faut s'attendre, sur les navires arabes et grecs,  ces traverses
capricieuses qui renouvellent les destins errants d'Ulysse et de
Tlmaque; le moindre coup de veut les emporte  tous les coins de la
Mditerrane; aussi l'Europen qui veut aller d'un point  l'autre
des ctes de Syrie est-il forc d'attendre le passage du paquebot
anglais qui fait seul le service des chelles de la Palestine. Tous
les mois, un simple brick, qui n'est pas mme un vapeur, remonte et
descend ces chelons de cits illustres qui s'appelaient Bryte, Sidon,
Tyr, Ptolmas et Csare, et qui n'ont conserv ni leurs noms ni
mme leurs ruines. A ces reines des mers et du commerce dont elle est
l'unique hritire, l'Angleterre ne fait pas seulement l'honneur d'un
_steamboat_. Cependant les divisions sociales si chres  cette nation
libre sont strictement observes sur le pont, comme s'il s'agissait
d'un vaisseau de premier ordre. Les _first places_ sont interdites
aux passagers infrieurs, c'est--dire  ceux dont la bourse est
la moins garnie, et cette disposition tonne parfois les Orientaux
quand ils voient des marchands aux places d'honneur, tandis que des
cheiks, des chrifs ou mme des mirs se trouvent confondus avec les
soldats et les valets. En gnral, la chaleur est trop grande pour que
l'on couche dans les cabines, et chaque voyageur, apportant son lit
sur son dos comme le paralytique de l'Evangile, choisit une place
sur le pont pour le sommeil et pour la sieste; le reste du temps,
il se tient accroupi sur son matelas ou sur sa natte, le dos appuy
contre le bordage et fumant sa pipe ou son narghil. Les Francs seuls
passent la journe  se promener sur le pont,  la grande surprise des
Levantins, qui ne comprennent rien  cette agitation d'cureuil. Il
est difficile d'arpenter ainsi le plancher sans accrocher les jambes
de quelque Turc ou Bdouin, qui fait un soubresaut farouche, porte la
main  son poignard et lche des imprcations, se promettant de vous
retrouver ailleurs. Les musulmans qui voyagent avec leur srail, et qui
n'ont pas assez pay pour obtenir un cabinet spar, sont obligs de
laisser leurs femmes dans une sorte de parc form  l'arrire par des
balustrades, et o elles se pressent comme des agneaux. Quelquefois,
le mal de mer les gagne, et il faut alors que chaque poux s'occupe
d'aller chercher ses femmes, de les faire descendre et de les ramener
ensuite au bercail. Rien n'gale la patience d'un Turc pour ces
mille soins de famille qu'il faut accomplir sous l'oeil railleur des
infidles. C'est lui-mme qui, matin et soir, s'en va remplir  la
tonne commune les vases de cuivre destins aux ablutions religieuses,
qui renouvelle l'eau des narghils, soigne les enfants incommods du
roulis, toujours pour soustraire le plus possible ses femmes ou ses
esclaves au contact dangereux des Francs. Ces prcautions n'ont pas
lieu sur les vaisseaux o il ne se trouve que des passagers levantins.
Ces derniers, bien qu'ils soient de religions diverses, observent entre
eux une sorte d'tiquette, surtout en ce qui se rapporte aux femmes.

L'heure du djeuner sonna pendant que le missionnaire anglais, embarqu
avec moi pour Acre, me faisait remarquer un point de la cte qu'on
suppose tre le lieu mme o Jonas s'lana du ventre de la baleine.
Une petite mosque indique la pit des musulmans pour cette tradition
biblique, et,  ce propos, j'avais entam avec le rvrend une de ces
discussions religieuses qui ne sont plus de mode en Europe, mais qui
naissent si naturellement entre voyageurs dans ces pays o l'on sent
que la religion est tout.

--Au fond, lui disais-je, le Coran n'est qu'un rsum de l'Ancien et
du Nouveau Testament rdig en d'autres termes et augment de quelques
prescriptions particulires au climat. Les musulmans honorent le Christ
comme prophte, sinon comme dieu; ils levrent la _Kadra Myriam_ (la
Vierge Marie), et aussi nos anges, nos prophtes et nos saints; d'o
vient donc l'immense prjug qui les spare encore des chrtiens et qui
rend toujours entre eux les relations mal assures?

--Je n'accepte pas cela pour ma croyance, disait le rvrend, et je
pense que les protestants et les Turcs finiront un jour par s'entendre.
Il se formera quelque secte intermdiaire, une sorte de christianisme
oriental....

--Ou d'islamisme anglican, lui dis-je. Mais pourquoi le catholicisme
n'oprerait-il pas cette fusion?

--C'est qu'aux yeux des Orientaux, les catholiques sont idoltres. Vous
avez beau leur expliquer que vous ne rendez pas un culte  la figure
peinte ou sculpte, niais  la personne divine qu'elle reprsente; que
vous _honorez_, mais que vous n'adorez pas les anges et les saints:
ils ne comprennent pas cette distinction. Et, d'ailleurs, quel peuple
idoltre a jamais ador le bois ou le mtal lui-mme? Vous tes donc
pour eux  la fois des idoltres et des polythistes, tandis que les
diverses communions protestantes....

Notre discussion, que je rsume ici, continuait encore aprs le
djeuner, et ces dernires paroles avaient frapp l'oreille d'un petit
homme  l'oeil vif,  la barbe noire, vtu d'un caban grec dont le
capuchon, relev sur sa tte, dissimulait la coiffure, seul indice en
Orient des conditions et des nationalits.

Nous ne restmes pas longtemps dans l'indcision.

--Eh! sainte Vierge! s'cria-t-il, les protestants n'y feront pas plus
que les autres. Les _Turcs_ seront toujours les _Turcs!_

Il prononait _Turs_.

L'interruption indiscrte et l'accent provenal de ce personnage ne
me rendirent pas insensible au plaisir de rencontrer un compatriote.
Je me tournai donc de son ct, et je lui rpondis quelques paroles
auxquelles il rpliqua avec volubilit.

--Non, monsieur, il n'y a rien  faire avec le _Tur_ (Turc); c'est
un peuple qui s'en va!... Monsieur, je fus ces temps derniers 
Constantinople; je me disais: O sont les _Turs?..._ Il n'y en a plus!

Le paradoxe se runissait  la prononciation pour signaler de plus en
plus un enfant de la Cannebire. Seulement, ce mot _Tur_, qui revenait
 tout moment, m'agaait un peu.

--Vous allez loin! lui rpliquai-je; j'ai moi-mme vu dj un assez bon
nombre de Turcs....

J'affectais de dire ce mot en appuyant sur la dsinence; le Provenal
n'acceptait pas cette leon.

--Vous croyez que ce sont des _Turs_ que vous avez vus? disait-il en
prononant la syllabe d'une voix encore plus flte; ce ne sont pas de
vrais _Turs_: j'entends le _Tur_ Osmanli ... tous les musulmans ne sont
pas des _Turs!_

Aprs tout, un Mridional trouve sa prononciation excellente et celle
d'un Parisien fort ridicule; je m'habituais  celle de mon voisin mieux
qu' son paradoxe.

--tes-vous bien sr, lui dis-je, que cela soit ainsi?

--Eh! monsieur, j'arrive de Constantinople; ce sont tous l des Grecs,
des Armniens, des Italiens, des gens de Marseille. Tous les _Turs_ que
l'on peut trouver, on en fait des cadis, des ulmas, des pachas; ou
bien on les envoie en Europe pour les faire voir. Que voulez-vous! tous
leurs enfants meurent; c'est une race qui s'en va!

--Mais, lui dis-je, ils savent encore assez bien garder leurs
provinces, cependant.

--Eh! monsieur, qu'est-ce qui les maintient? C'est l'Europe, ce sont
les gouvernements qui ne veulent rien changer  ce qui existe, qui
craignent les rvolutions, les guerres, et dont chacun veut empcher
que l'autre prenne la part la plus forte; c'est pourquoi ils restent en
chec  se regarder le blanc des yeux, et, pendant ce temps, ce sont
les populations qui en souffrent! On vous parle des armes du sultan;
qu'y voyez-vous? Des Albanais, des Bosniaques, des Circassiens, des
Kurdes; les marins, ce sont des Grecs; les officiers seuls sont de la
race turque. On les met en campagne; tout cela se sauve au premier coup
de canon, ainsi que nous avons vu maintes fois ...,  moins que les
Anglais ne soient l pour leur tenir la baonnette au dos, comme dans
les affaires de Syrie.

Je me tournai du ct du missionnaire anglais; mais il s'tait loign
de nous et se promenait sur l'arrire.

--Monsieur, me dit le Marseillais en me prenant le bras, qu'est-ce que
vous croyez que les diplomates feront quand les rayas viendront leur
dire: Voil le malheur qui nous arrive; il n'y a plus un seul _Tur_
dans tout l'empire.... Nous ne savons que faire, nous vous apportons
les clefs de tout!

L'audace de cette supposition me fit rire de tout mon coeur. Le
Marseillais continua imperturbablement:

--L'Europe dira: Il doit y en avoir encore quelque part, cherchons
bien!... Est-ce possible? Plus de pachas, plus de vizirs, plus de
muchirs, plus de nazirs?... Cela va dranger toutes les relations
diplomatiques. A qui s'adresser? Comment ferons-nous pour continuer 
payer les drogmans?

--Ce sera embarrassant en effet.

--Le pape, de son ct, dira: Eh! mon Dieu! comment faire? Qu'est-ce
qui va donc garder le saint spulcre  prsent? Voil qu'il n'y a plus
de _Turs[1]!..._

Un Marseillais dveloppant un paradoxe ne vous en tient pas quitte
facilement. Celui-l semblait heureux d'avoir pris le contre-pied du
mot naf d'un de ses concitoyens:  Vous allez  Constantinople?...
Vous y verrez bien des _Turs!_

Ce tableau, plein d'exagration sans doute, me frappait par quelques
traits de vrit. Que le nombre des Turcs ait diminu beaucoup, cela
n'est pas douteux; les races d'hommes s'altrent et se perdent sous
certaines influences, comme celles des animaux. Dj depuis longtemps,
la principale force de l'empire turc reposait dans l'nergie de milices
trangres d'origine  la race d'Othman, telles que les mamelouks
et les janissaires. Aujourd'hui, c'est  l'aide de quelques lgions
d'Albanais que la Porte maintient sous la loi du croissant vingt
millions de Grecs, de catholiques et d'Armniens. Le pourrait-elle
encore sans l'appui moral de la diplomatie europenne et sans les
secours arms de l'Angleterre? Quand on songe que cette Syrie, dont
les canons anglais ont bombard tous les ports en 1840, et cela, au
profit des Turcs, est la mme terre o toute l'Europe fodale s'est
rue pendant six sicles, et que nos religions d'tat tiennent pour
sacre, on peut croire que le sentiment religieux est tomb bien bas en
Europe. Les Anglais n'ont pas mme eu l'ide de rserver aux chrtiens
l'hritage envahi de Richard Coeur-de-lion.

Je voulais communiquer ces rflexions au rvrend; mais, quand je
revins prs de lui, il m'accueillit d'un air trs-froid. Je compris
qu'tant aux premires places, il trouvait inconvenant que je me fusse
entretenu avec quelqu'un des secondes. Dsormais je n'avais plus droit
 faire partie de sa socit; il regrettait sans doute amrement
d'avoir entam quelques relations avec un homme qui ne se conduisait
pas en _gentleman_. Peut-tre m'avait-il pardonn,  cause de mon
costume levantin, de ne point porter de gants jaunes et de bottes
vernies; mais se prter  la conversation du premier venu, c'tait
dcidment _improper_! Il ne me reparla plus.


[1] On ne doit certainement pas prendre au srieux cette plaisanterie
mridionale, qui se rapporte aux circonstances d'une autre poque.
Si jadis la force de l'empire turc reposait sur l'nergie de milices
trangres d'origine  la race d'Othiman, la Porte a su se dbarrasser
enfin de cet lment dangereux, et reconqurir une puissance dont
l'excution sincre des ides de la Rforme lui assurera dure.




II--LE POPE ET SA FEMME


N'ayant dsormais rien  mnager, je voulus jouir entirement de la
compagnie du Marseillais, qui, vu les occasions rares d'amusement
qu'on peut rencontrer sur un paquebot anglais, devenait un compagnon
prcieux. Cet homme avait beaucoup voyag, beaucoup vu; son commerce
le forait  s'arrter d'chelle en chelle, et le conduisait
naturellement  entamer des relations avec tout le monde.

--L'Anglais ne veut plus causer? me dit-il. C'est peut-tre qu'il a
le mal de mer (il prononait _merre_). Ah! oui, le voil qui fait un
plongeon dans la cajute. Il aura trop djeun sans doute....

Il s'arrta et reprit aprs un clat de rire:

--C'est comme un dput de chez nous, qui aimait fort les grosses
pices. Un jour, dans un plat de grives, on te lui campe une chouette
(il prononait _souette_). Ah! dit-il, en voil une qu'elle est
grosse! Quand il eut fini; nous lui apprmes ce que c'tait qu'il
avait mang.... Monsieur, cela lui fit un effet comme le roulis!...
C'est trs-indigeste, la chouette!

Dcidment, mon Provenal n'appartenait pas  la meilleure compagnie,
mais j'avais franchi le Rubicon La limite qui spare les _first places_
des _second places_ tait dpasse, je n'appartenais plus au monde
_comme il faut_; il fallait se rsigner  ce destin. Peut-tre, hlas!
le rvrend qui m'avait si imprudemment admis dans son intimit me
comparait-il en lui-mme aux anges dchus de Milton. J'avouerai que je
n'en conus pas de longs regrets; l'avant du paquebot tait infiniment
plus amusant que l'arrire. Les haillons les plus pittoresques, les
types de races les plus varis se pressaient sur des nattes, sur des
matelas, sur des tapis trous, rayonnants de l'clat de ce soleil
splendide qui les couvrait d'un manteau d'or. L'oeil tincelant,
les dents blanches, le rire insouciant des montagnards, l'attitude
patriarcale des pauvres familles kurdes,  et l groupes  l'ombre
des voiles, comme sous les tentes du dsert, l'imposante gravit de
certains mirs ou chrifs plus riches d'anctres que de piastres, et
qui, comme don Quichotte, semblaient se dire: Partout o je m'assieds,
je suis  la place d'honneur, tout cela sans doute valait bien la
compagnie de quelques touristes taciturnes et d'un certain nombre
d'Orientaux crmonieux.

Le Marseillais m'avait conduit en causant jusqu' une place o il
avait tendu son matelas auprs d'un autre occup par un prtre grec
et sa femme qui faisaient le plerinage de Jrusalem. C'taient deux
vieillards de fort bonne humeur, qui avaient li dj une troite
amiti avec le Marseillais. Ces gens possdaient un corbeau qui
sautelait sur leurs genoux et sur leurs pieds et partageait leur maigre
djeuner. Le Marseillais me fit asseoir prs de lui et tira d'une
caisse un norme saucisson et une bouteille de forme europenne.

--Si vous n'aviez pas djeun tout  l'heure, me dit-il, je vous
offrirais de ceci; mais vous pouvez bien en goter: c'est du saucisson
d'Arles, monsieur! cela rendrait l'apptit  un mort!... Voyez ce
qu'ils vous ont donn  manger aux premires, toutes leurs conserves
de rosbif et de lgumes qu'ils tiennent dans des botes de fer-blanc
... si cela vaut une bonne rondelle de saucisson, que la larme en coule
sur le couteau!... Vous pouvez traverser le dsert avec cela dans votre
poche, et vous ferez encore bien des politesses aux Arabes, qui vous
diront qu'ils n'ont jamais rien mang de meilleur!

Le Marseillais, pour prouver son assertion, dcoupa deux tranches et
les offrit au pope grec et  sa femme, qui ne manqurent pas de faire
honneur  ce rgal.

--Par exemple, cela pousse toujours  boire, reprit-il. Voil du vin
de la Camargue qui vaut mieux que le vin de Chypre, s'entend comme
ordinaire.... Mais il faudrait une tasse; moi, quand je suis seul, je
bois  mme la bouteille.

Le pope tira de dessous ses habits une sorte de coupe en argent
couverte d'ornements repousss d'un travail ancien, et qui portait
 l'intrieur des traces de dorure; peut tre tait-ce un calice
d'glise. Le sang de la grappe perlait joyeusement dans le vermeil. Il
y avait si longtemps que je n'avais bu de vin rouge, et j'ajouterai
mme de vin franais, que je vidai la tasse sans faire de faons. Le
pope et sa femme n'en taient pas  faire connaissance avec le vin du
Marseillais.

--Voyez-vous ces braves gens-l, me dit celui-ci, ils ont peut-tre
 eux deux un sicle et demi, et ils ont voulu voir la terre sainte
avant de mourir. Ils vont clbrer la cinquantaine de leur mariage 
Jrusalem; ils avaient des enfants, qui sont morts, ils n'ont plus 
prsent que ce corbeau! eh bien, c'est gal, ils s'en vont remercier le
bon Dieu!

Le pope, qui comprenait que nous parlions de lui, souriait d'un air
bienveillant sous son toquet noir; la bonne vieille, dans ses longues
draperies bleues de laine, me faisait songer au type austre de Rbecca.

La marche du paquebot s'tait ralentie, et quelques passagers debout
se montraient un point blanchtre sur le rivage; nous tions arrivs
devant le port de Sada, l'ancienne Sidon. La montagne d'lie
(_Mar-Elias_), sainte pour les Turcs comme pour les chrtiens et les
Druses, se dessinait  gauche de la ville, et la masse imposante du
khan franais ne tarda pas  attirer nos yeux. Les murs et les tours
portent les traces du bombardement anglais de 1840, qui a dmantel
toutes les villes maritimes du Liban. De plus, tous leurs ports,
depuis Tripoli jusqu' Saint-Jean-d'Acre, avaient t, comme on sait,
combls jadis d'aprs les ordres de Fakardin, prince des Druses, afin
d'empcher la descente des troupes turques, de sorte que ces villes
illustres ne sont que ruine et dsolation. La nature pourtant ne
s'associe pas  ces effets si longtemps renouvels des maldictions
bibliques. Elle se plat toujours  encadrer ces dbris d'une verdure
dlicieuse. Les jardins de Sidon fleurissent encore comme au temps du
culte d'Astart. La ville moderne est btie  un mille de l'ancienne,
dont les ruines entourent un mamelon surmont d'une tour carre du
moyen ge, autre ruine elle-mme.

Beaucoup de passagers descendaient  Sada, et, comme le paquebot s'y
arrtait pour quelques heures, je me fis mettre  terre en mme temps
que le Marseillais. Le pope et sa femme dbarqurent aussi, ne pouvant
plus supporter la mer et ayant rsolu de continuer par terre leur
plerinage.

Nous longeons dans un caque les arches du pont maritime qui joint 
la ville le fort bti sur un lot; nous passons au milieu des frles
tartanes qui seules trouvent assez de fond pour s'abriter dans le
port, et nous abordons  une ancienne jete dont les pierres normes
sont en partie semes dans les flots. La vague cume sur ces dbris,
et l'on ne peut dbarquer  pied sec qu'en se faisant porter par
des _hamals_ presque nus. Nous rions un peu de l'embarras des deux
Anglaises, compagnes du missionnaire, qui se tordent dans les bras de
ces tritons cuivrs, aussi blondes, mais plus vtues que les nrides
du _Triomphe de Galate_. Le corbeau commensal du pauvre mnage grec,
bat des ailes et pousse des cris; une tourbe de jeunes drles, qui
se sont fait des machlahs rays avec des sacs en poil de chameau, se
prcipitent sur les bagages; quelques-uns se proposent comme cicrones
en hurlant deux ou trois mots franais. L'oeil se repose avec plaisir
sur des bateaux chargs d'oranges, de figues et d'normes raisins de
la terre promise; plus loin, une odeur pntrante d'piceries, de
salaisons et de fritures signale le voisinage des boutiques. En effet,
on passe entre les btiments de la marine et ceux de la douane, et l'on
se trouve dans une rue borde d'talages qui aboutit  la porte du khan
franais. Nous voil sur nos terres. Le drapeau tricolore flotte sur
l'difice, qui est le plus considrable de Sada. La vaste cour carre,
ombrage d'acacias avec un bassin au centre, est entoure de deux
ranges de galeries qui correspondent en bas  des magasins, en haut
 des chambres occupes par des ngociants. On m'indique le logement
consulaire situ dans l'angle gauche, et, pendant que j'y monte, le
Marseillais se rend avec le pope au couvent des franciscains, qui
occupe le btiment du fond. C'est une ville que ce khan franais, nous
n'en avons pas de plus important dans toute la Syrie. Malheureusement,
notre commerce n'est plus en rapport avec les proportions de son
comptoir.

Je causais tranquillement avec M. Conti, notre vice-consul, lorsque le
Marseillais nous arriva tout anim, se plaignant des franciscains et
les accablant d'pithtes voltairiennes. Ils avaient refus de recevoir
le pope et sa femme.

--C'est, dit M. Conti, qu'ils ne logent personne qui ne leur ait t
adress avec une lettre de recommandation.

--Eh bien, c'est fort commode, dit le Marseillais; mais je les connais
tous, les moines, ce sont l leurs manires; quand ils voient de
pauvres diables, ils ont toujours la mme chose  dire. Les gens  leur
aise donnent huit piastres (deux francs) par jour dans chaque couvent;
on ne les taxe pas, mais c'est le prix, et avec cela ils sont srs
d'tre bien accueillis partout.

--Mais on recommande aussi de pauvres plerins, dit M. Conti, et les
pres les accueillent gratuitement.

--Sans doute, et puis, au bout de trois jours, on les met  la porte,
dit le Marseillais. Et combien en reoivent-ils, de ces pauvres-l,
par anne? Vous savez bien qu'en France on n'accorde de passeport pour
l'Orient qu'aux gens qui prouvent qu'ils ont de quoi faire le voyage.

--Ceci est trs-exact, dis-je  M. Conti, et rentre dans les maximes
d'galit applicables  tous les Franais ... quand ils ont de l'argent
dans leur poche.

--Vous savez sans doute, rpondit-il, que, d'aprs les capitulations
avec la Porte, les consuls sont forcs de rapatrier ceux de leurs
nationaux qui manqueraient de ressources pour retourner en Europe.
C'est une grosse dpense pour l'tat.

--Ainsi, dis-je, plus de croisades volontaires, plus de plerinages
possibles, et nous avons une religion d'tat!

--Tout cela, s'cria le Marseillais, ne nous donne pas un logement pour
ces braves gens.

--Je les recommanderais bien, dit M. Conti; mais vous comprenez que,
dans tous les cas, un couvent catholique ne peut pas recevoir un prtre
grec avec sa femme. Il y a ici un couvent grec o ils peinent aller.

-Eh! que voulez-vous! dit le Marseillais, c'est encore une affaire
pire. Ces pauvres diables sont des Grecs schismatiques; dans toutes
les religions, plus les croyances se rapprochent, plus les croyants se
dtestent; arrangez cela.... Ma foi, je vais frapper  la porte d'un
Turc. Ils ont cela de bon, au moins, qu'ils donnent l'hospitalit 
tout le monde.

M. Conti eut beaucoup de peine  retenir le Marseillais; il voulut
bien se charger lui-mme d'hberger le pope, sa femme et le corbeau,
qui s'unissait  l'inquitude de ses matres en poussant des croacs
plaintifs.

C'est un homme excellent que notre consul, et aussi un savant
orientaliste; il m'a fait voir deux ouvrages traduits de manuscrits
qui lui avaient t prts par un Druse. On comprend ainsi que la
doctrine n'est plus tenue aussi secrte qu'autrefois. Sachant que ce
sujet m'intressait, M. Conti voulut bien en causer longuement avec
moi pendant le dner. Nous allmes ensuite voir les ruines, auxquelles
on arrive  travers des jardins dlicieux, qui sont les plus beaux de
toute la cte de Syrie. Quant aux ruines situes au nord, elles ne sont
plus que fragments et poussire: les seuls fondements d'une muraille
paraissent remonter  l'poque phnicienne; le reste est du moyen ge:
on sait que saint Louis fit reconstruire la ville et rparer un chteau
carr, anciennement construit par les Ptolmes. La citerne d'lie, le
spulcre de Zabulon et quelques grottes spulcrales avec des restes de
pilastres et de peintures compltent le tableau de tout ce que Sada
doit au pass.

M. Conti nous a fait voir, en revenant, une maison situe au bord de
la mer, qui fut habite par Bonaparte  l'poque de la campagne de
Syrie. La tenture en papier peint, orne d'attributs guerriers, a t
pose  son intention, et deux bibliothques, surmontes de vases
chinois, renfermaient les livres et les plans que consultait assidment
le hros. On sait qu'il s'tait avanc jusqu' Sada pour tablir des
relations avec des mirs du Liban. Un trait secret mettait  sa solde
six mille Maronites et six mille Druses destins  arrter l'arme du
pacha de Damas, marchant sur Acre. Malheureusement, les intrigues
des souverains de l'Europe et d'une partie des couvents, hostiles aux
ides de la Rvolution, arrtrent l'lan des populations; les princes
du Liban, toujours politiques, subordonnaient leur concours officiel
au rsultat du sige de Saint-Jean-d'Acre. Au reste, des milliers
de combattants indignes s'taient runis dj  l'arme franaise
en haine des Turcs; mais le nombre ne pouvait rien faire en cette
circonstance. Les quipages de sige que l'on attendait furent saisis
par la flotte anglaise, qui parvint  jeter dans Acre ses ingnieurs
et ses canonniers. Ce fut un Franais, nomm Phlippeaux, ancien
condisciple de Napolon, qui, comme on sait, dirigea la dfense. Une
vieille haine d'colier a peut-tre dcid du sort d'un monde!




III--UN DJEUNER A SAINT-JEAN-D'ACRE


Le paquebot avait remis  la voile; la chane du Liban s'abaissait et
reculait de plus en plus,  mesure que nous approchions d'Acre; la
plage devenait sablonneuse et se dpouillait de verdure. Cependant nous
ne tardmes pas  apercevoir le port de Sour, l'ancienne Tyr, o l'on
ne s'arrta que pour prendre quelques passagers. La ville est beaucoup
moins importante encore que Sada. Elle est btie sur le rivage,
et l'lot o s'levait Tyr  l'poque du sige qu'en fit Alexandre
n'est plus couvert que de jardins et de pturages. La jete que fit
construire le conqurant, tout empte par les sables, ne montre plus
les traces du travail humain; c'est un isthme d'un quart de lieue
simplement. Mais, si l'antiquit ne se rvle plus sur ces bords que
par des dbris de colonnes rouges et grises, l'ge chrtien a laiss
des vestiges plus imposants. On distingue encore les fondations de
l'ancienne cathdrale, btie dans le got syrien, qui se divisait en
trois nefs semi-circulaires, spares par des pilastres, et o fut le
tombeau de Frdric Barberousse, noy prs de Tyr, dans le Kasamy. Les
fameux puits d'eau vive de Ras-el-An, clbrs dans la Bible, et qui
sont de vritables _puits artsiens_, dont on attribue la cration
 Salomon, existent encore  une lieue de la ville, et l'aqueduc qui
en amenait les eaux  Tyr dcoupe toujours sur le ciel plusieurs de
ses arches immenses. Voil tout ce que Tyr a conserv: ses vases
transparents, sa pourpre clatante, ses bois prcieux taient jadis
renomms par toute la terre. Ces riches exportations ont fait place 
un petit commerce de grains rcolts par les Mtualis, et vendus par
les Grecs, trs-nombreux dans la ville.

La nuit tombait lorsque nous entrmes dans le port de
Saint-Jean-d'Acre. Il tait trop tard pour dbarquer; mais,  la clart
si nette des toiles, tous les dtails du golfe, gracieusement arrondi
entre Acre et Kaffa, se dessinait  l'aide du contraste de la terre
et des eaux. Au del d'un horizon de quelques lieues se dcoupent les
cimes de l'Antiliban qui s'abaissent  gauche, tandis qu' droite
s'lve et s'tage en croupes hardies la chane du Carmel, qui s'tend
vers la Galile. La ville endormie ne se rvlait encore que par ses
murs  crneaux, ses tours carres et les dmes d'tain de sa mosque,
indique de de loin par un seul minaret. A part ce dtail musulman, on
peut rver encore la cit fodale des templiers, le dernier rempart des
croisades.

Le jour vint dissiper cette illusion en trahissant l'amas de ruines
informes qui rsultent de tant de siges et de bombardements accomplis
jusqu' ces dernires annes. Au point du jour, le Marseillais m'avait
rveill pour me montrer l'toile du matin leve sur le village de
Nazareth, distant seulement de huit lieues. On ne peut chapper 
l'motion d'un tel souvenir. Je proposai au Marseillais de faire ce
petit voyage.

--C'est dommage, dit-il, qu'il ne s'y trouve plus la maison de la
Vierge; mais vous savez que les anges l'ont transporte en une nuit 
Lorette, prs de Venise. Ici, on en montre la place, voil tout. Ce
n'est pas la peine d'y aller pour voir qu'il n'y a plus rien!

Au reste, je songeais surtout pour le moment  faire ma visite au
pacha. Le Marseillais, par son exprience des moeurs turques, pouvait
me donner des conseils quant  la manire de me prsenter, et je lui
appris comment j'avais fait  Paris la connaissance de ce personnage.

--Pensez-vous qu'il me reconnatra? lui dis-je.

--Eh! sans doute, rpondit-il; seulement, il faut reprendre le
costume europen; sans cela, vous seriez oblig d'attendre votre tour
d'audience, et il ne serait peut-tre pas pour aujourd'hui.

Je suivis ce conseil, gardant toutefois le tarbouch,  cause de mes
cheveux rass  l'orientale.

--Je connais bien votre pacha, disait le Marseillais pendant que je
changeais de costume. On l'appelle  Constantinople _Guezluk_, ce qui
veut dire l'homme aux lunettes.

--C'est juste, lui dis-je, il portait des lunettes quand je l'ai connu.

--Eh bien, voyez ce que c'est chez les _Turs_: ce sobriquet est devenu
son nom, et cela restera dans sa famille; on appellera son fils
_Guezluh-Oglou_, ainsi de tous ses descendants. La plupart des noms
propres ont des origines semblables.... Cela indique, d'ordinaire, que,
l'homme s'tant lev par son mrite, ses enfants acceptent l'hritage
d'un surnom souvent ironique, car il rappelle ou un ridicule, ou un
dfaut corporel, ou l'ide d'un mtier que le personnage exerait avant
son lvation.

--C'est encore, dis-je, un des principes de l'galit musulmane. On
s'honore par l'humilit. N'est-ce pas aussi un principe chrtien?

--coutez, dit le Marseillais, puisque le pacha est votre ami, il faut
que vous fassiez quelque chose pour moi. Dites-lui que j'ai  lui
vendre une pendule  musique qui excute tous les opras italiens. Il y
a dessus des oiseaux qui battent des ailes et qui chantent. C'est une
petite merveille.... Ils aiment cela, les _Turs!_

Nous ne tardmes pas  tre mis  terre, et j'en eus bientt assez
de parcourir des rues troites et poudreuses en attendant l'heure
convenable pour me prsenter au pacha. A part le bazar vot en ogive
et la mosque de Djezzar-Pacha, frachement restaure, il reste peu
de chose  voir dans la ville; il faudrait une vocation d'architecte
pour relever les plans des glises et des couvents de l'poque des
croisades. L'emplacement est encore marqu par les fondations; une
galerie qui longe le port est seule reste debout, comme dbris du
palais des grands matres de Saint-Jean-de-Jrusalem.

Le pacha demeurait hors de la ville, dans un kiosque d't situ prs
des jardins d'Abdallah, au bout d'un aqueduc qui traverse la plaine.
En voyant dans la cour les chevaux et les esclaves des visiteurs, je
reconnus que le Marseillais avait eu raison de me faire changer de
costume. Avec l'habit levantin, je devais paratre un mince personnage;
avec l'habit noir, tous les regards se fixaient sur moi.

Sous le pristyle, au bas de l'escalier, tait un amas immense de
babouches, laisses  mesure par les entrants. Le _serdarbachi_ qui
me reut voulut me faire ter mes bottes; mais je m'y refusai, ce qui
donna une haute opinion de mon importance. Aussi ne restai-je qu'un
instant dans la salle d'attente. On avait, du reste, remis au pacha la
lettre dont j'tais charg, et il donna ordre de me faire entrer, bien
que ce ne ft pas mon tour.

Ici l'accueil devint plus crmonieux. Je m'attendais dj  une
rception europenne; mais le pacha se borna  me faire asseoir prs
de lui sur un divan qui entourait une partie de la salle. Il affecta
de ne parler qu'italien, bien que je l'eusse entendu parler franais 
Paris, et, m'ayant adress la phrase oblige: Ton _kief_ est-il bon?
c'est--dire: Te trouves-tu bien? il me fit apporter la chibouk et le
caf. Notre conversation s'alimenta encore de lieux communs. Puis le
pacha me rpta: Ton kief est-il bon? et fit servir une autre tasse
de caf. J'avais couru les rues d'Acre toute la matine et travers la
plaine sans rencontrer la moindre _trattoria_; j'avais refus mme un
morceau de pain et de saucisson d'Arles offerts par le Marseillais,
comptant un peu sur l'hospitalit musulmane; mais le moyen de faire
fond sur l'amiti des grands! La conversation se prolongeait sans que
le pacha m'offrt autre chose que du caf sans sucre et de la fume de
tabac. Il rpta une troisime fois: Ton kief est-il bon? Je me levai
pour prendre cong. En ce moment l, midi sonna  une pendule place
au-dessus de ma tte, elle commena un air; une seconde sonna presque
aussitt et commena un air diffrent; une troisime et une quatrime
dbutrent  leur tour, et il en rsulta le charivari que l'on peut
penser. Si habitu que je fusse aux singularits des Turcs, je ne
pouvais comprendre que l'on runt tant de pendules dans la mme salle.
Le pacha paraissait enchant de cette harmonie et fier sans doute de
montrer  un Europen son amour du progrs. Je songeais en moi-mme 
la commission dont le Marseillais m'avait charg. La ngociation me
paraissait d'autant plus difficile, que les quatre pendules occupaient
chacune symtriquement une des faces de la salle. O placer la
cinquime? Je n'en parlai pas.

Ce n'tait pas le moment non plus de parler de l'affaire du cheik
druse prisonnier  Beyrouth. Je gardai ce point dlicat pour une autre
visite, o le pacha m'accueillerait peut-tre moins froidement. Je me
retirai en prtextant des affaires  la ville. Lorsque je fus dans la
cour, un officier vint me prvenir que le pacha avait ordonn  deux
cavas de m'accompagner partout o je voudrais aller. Je ne m'exagrai
pas la porte de cette attention, qui se rsout d'ordinaire en un fort
bakchis  donner aux dits estafiers.

Lorsque nous fmes entrs dans la ville, je demandai  l'un d'eux
o l'on pouvait aller djeuner. Ils se regardrent avec des yeux
trs-tonns en se disant que ce n'tait pas l'heure. Comme
j'insistais, ils me demandrent une _colonnate_ (piastre d'Espagne)
pour acheter des poules et du riz.... O auraient-ils fait cuire cela?
Dans un corps de garde. Cela me parut une oeuvre chre et complique.
Enfin ils eurent l'ide de me mener au consulat franais; mais
j'appris l que notre agent rsidait de l'autre ct du golfe, sur
le revers du mont Carmel. A Saint-Jean-d'Acre, comme dans les villes
du Liban, les Europens ont des habitations dans les montagnes, 
des hauteurs o cessent l'impression des grandes chaleurs et l'effet
des vents brlants de la plaine. Je ne me sentis pas le courage
d'aller demander  djeuner si au-dessus du niveau de la mer. Quant
 me prsenter an couvent, je savais qu'on ne m'y aurait pas reu
sans lettres de recommandation. Je ne comptais donc plus que sur la
rencontre du Marseillais, lequel probablement devait se trouver au
bazar.

En effet, il tait en train de vendre  un marchand grec un assortiment
de ces anciennes montres de nos pres, en forme d'oignons, que les
Turcs prfrent aux montres plates. Les plus grosses sont les plus
chres; les _oeufs_ de Nuremberg sont hors de prix. Nos vieux fusils
d'Europe trouvent aussi leur placement dans tout l'Orient, car on n'y
veut que des fusils  pierre.

--Voil mon commerce, me dit le Marseillais; j'achte en France
toutes ces anciennes choses  bon march, et je les revends ici le
plus cher possible. Les vieilles parures de pierres fines, les vieux
cachemires, voil ce qui se vend aussi fort bien. Cela est venu de
l'Orient, et cela y retourne. En France, on ne sait pas le prix des
belles choses; tout dpend de la mode. Tenez, la meilleure spculation,
c'est d'acheter en France les armes turques, les chibouks, les bouquins
d'ambre et toutes les curiosits orientales rapportes en divers temps
par les voyageurs, et puis de venir les revendre dans ces pays-ci.
Quand je vois des Europens acheter ici des toffes, des costumes, des
armes, je dis en moi-mme: Pauvre dupe! cela te coterait moins cher 
Paris, chez un marchand de bric--brac.

--Mon cher, lui dis-je, il ne s'agit pas de tout cela; avez-vous encore
un morceau de votre saucisson d'Arles?

--Eh! je crois bien! cela dure longtemps. Je comprends votre affaire:
vous n'avez pas djeun.... C'est bon. Nous allons entrer chez un
cafedji; on ira vous chercher du pain.

Le plus triste, c'est qu'il n'y avait dans la ville que de ce pain sans
levain, cuit sur des plaques de tle, qui ressemble  de la galette
ou  des crpes de carnaval. Je n'ai jamais support cette indigeste
nourriture qu' condition d'en manger fort peu et de me rattraper sur
les autres comestibles. Avec le saucisson, cela tait plus difficile;
je fis donc un pauvre djeuner.

Nous offrmes du saucisson aux cavas; mais ces derniers le refusrent
par un scrupule de religion.

--Les malheureux! dit le Marseillais, ils s'imaginent que c'est du
porc!... ils ne savent pas que le saucisson d'Arles se fait avec de la
viande de mulet....


IV--AVENTURE D'UN MARSEILLAIS


L'heure de la sieste tait arrive depuis longtemps; tout le monde
dormait, et les deux cavas, pensant que nous allions en faire autant,
s'taient tendus sur les bancs du caf. J'avais bien envie de laisser
l ce cortge incommode et d'aller faire mon kief hors de la ville
sous des ombrages; mais le Marseillais me dit que ce ne serait pas
convenable, et que nous ne rencontrerions pas plus d'ombre et de
fracheur au dehors qu'entre les gros murs du bazar o nous nous
trouvions. Nous nous mmes donc  causer pour passer le temps. Je
lui racontai ma position, mes projets; l'ide que j'avais conue de
me fixer en Syrie, d'y pouser une femme du pays, et, ne pouvant pas
choisir une musulmane,  moins de changer de religion, comment j'avais
t conduit  me proccuper d'une jeune fille druse qui me convenait
sous tous les rapports. Il y a des moments o l'on sent le besoin,
comme le barbier du roi Midas, de dposer ses secrets n'importe o. Le
Marseillais, homme lger, ne mritait peut-tre pas tant de confiance;
mais, au fond, c'tait un bon diable, et il m'en donna la preuve par
l'intrt que ma situation lui inspira.

--Je vous avouerai, lui dis-je, qu'ayant connu le pacha  l'poque
de son sjour  Paris, j'avais espr de sa part une rception moins
crmonieuse; je fondais mme quelque esprance sur des services que
cette circonstance m'aurait permis de rendre au cheik druse, pre de la
jolie fille dont je vous ai parl.... Et maintenant, je ne sais trop ce
que j'en puis attendre.

--Plaisantez-vous? me dit le Marseillais; vous allez vous donner tant
de peine pour une petite fille des montagnes? Eh! quelle ide vous
faites-vous de ces Druses? Un cheik druse, eh bien, qu'est-ce que
c'est prs d'un Europen, d'un Franais qui est du beau monde? Voil
dernirement le fils d'un consul anglais, M. Parker, qui a pous une
de ces femmes-l, une _Ansarienne_ du pays de Tripoli; personne de
sa famille ne veut plus le voir! C'tait aussi la fille d'un cheik
pourtant.

--Oh! les Ansariens ne sont pas les Druses.

--Voyez-vous, ce sont l des caprices de jeune homme. Moi, je suis
rest longtemps  Tripoli; je faisais des affaires avec un de mes
compatriotes qui avait tabli une filature de soie dans la montagne; il
connaissait bien tous ces gens-l; ce sont des peuples o les hommes,
les femmes mnent une vie bien singulire.

Je me mis  rire, sachant bien qu'il ne s'agissait l que de sectes
qui n'ont qu'un rapport d'origine avec les Druses, et je priai le
Marseillais de me conter ce qu'il savait.

--Ce sont _des drles!..._ me dit-il  l'oreille avec cette expression
comique des Mridionaux, qui entendent par ce terme quelque chose de
particulirement grillard.

--C'est possible, dis-je; mais la jeune fille dont je vous parle
n'appartient pas  des sectes pareilles, o peuvent exister quelques
pratiques dgnres du culte primitif des Druses. C'est ce qu'on
appelle une savante, une akkal.

--Eh! oui, c'est bien cela; ceux que j'ai vus nomment leurs prtresses
_akkals_; c'est le mme mot vari par la prononciation locale. Eh bien,
ces prtresses, savez-vous  quoi elles s'emploient? On les fait monter
sur la sainte table pour reprsenter la _Kadra_ (la Vierge). Bien
entendu qu'elles sont l dans la tenue la plus simple, sans robe ni
rien sur elles, et le prtre fait la prire en disant qu'il faut adorer
l'image de la maternit. C'est comme une messe; seulement, il y a sur
l'autel un grand vase de vin dont il boit, et qu'il fait passer ensuite
 tous les assistants.

--Croyez-vous, dis-je,  ces bourdes inventes par les gens des autres
cultes?

--Si j'y crois? J'y crois si bien, que j'ai vu, moi, dans le district
de Kadmous, le jour de la fte de la Nativit, tous les hommes qui
rencontraient des femmes sur les chemins se prosterner devant elles et
embrasser leurs genoux.

--Eh bien, ce sont des restes de l'ancienne idoltrie d'Astart, qui se
sont mlangs avec les ides chrtiennes.

--Et que dites-vous de leur manire de clbrer l'piphanie?

--La fte des Rois?

--Oui.... Mais, pour eux, cette fte est aussi le commencement de
l'anne. Ce jour-l, les _akkals_ (initis), hommes et femmes, se
runissent dans leurs _khalous_, ce qu'ils appellent leurs temples:
il y a un moment de l'office o l'on teint toutes les lumires, et je
vous laisse  penser ce qu'il peut arriver de beau.

--Je ne crois  rien de tout cela; on en a dit autant d'ailleurs des
agapes des premiers chrtiens. Et quel est l'Europen qui a pu voir de
pareilles crmonies, puisque les initis seuls peuvent entrer dans ces
temples?

--Qui? Eh! tenez, simplement mon compatriote de Tripoli, le filateur
de soie, qui faisait des affaires avec un de ces akkals. Celui-ci lui
devait de l'argent, mon ami lui dit: Je te tiens quitte, si tu veux
t'arranger pour me conduire  une de vos assembles. L'autre fit
bien des difficults, disant que, s'ils taient dcouverts, on les
poignarderait tous les deux. N'importe, quand un Marseillais a mis une
chose dans sa tte, il faut qu'elle aboutisse. Ils prennent rendez-vous
le jour de la fte; l'akkal avait expliqu d'avance  mon ami toutes
les momeries qu'il fallait faire, et, avec le costume, sachant bien la
langue, il ne risquait pas grand'chose. Les voil qui arrivent devant
un de ces khalous; c'est comme un tombeau de santon, une chapelle
carre avec un petit dme, entoure d'arbres et adosse aux rochers.
Vous en avez pu voir dans la montagne.

--J'en ai vu.

--Mais il y a toujours aux environs des gens arms pour empcher les
curieux d'approcher aux heures des prires.

--Et ensuite?

--Ensuite, ils ont attendu le lever d'une toile qu'ils appellent
_Sockra_; c'est l'toile de Vnus. Ils lui font une prire.

--C'est encore un reste, sans doute, de l'adoration d'Astart.

--Attendez. Ils se sont mis ensuite  compter les toiles filantes.
Quand cela est arriv  un certain nombre, ils en ont tir des augures,
et puis, les trouvant favorables, ils sont entrs tous dans le temple
et ont commenc la crmonie. Pendant les prires, les femmes entraient
une  une, et, au moment du sacrifice, les lumires se sont teintes.

--Et qu'est devenu le Marseillais?

--On lui avait dit ce qu'il fallait faire, parce qu'il n'y a pas l 
choisir; c'est comme un mariage qui se ferait les yeux ferms....

--Eh bien, c'est leur manire de se marier, voil tout; et, du moment
qu'il y a conscration, l'normit du fait me semble beaucoup diminue;
c'est mme une coutume trs-favorable aux femmes laides.

--Vous ne comprenez pas! Ils sont maris en outre, et chacun est tenu
d'emmener sa femme. Le grand cheik lui-mme, qu'ils appellent le
_mekkadam_, ne peut se refuser  cette pratique galitaire.

--Je commence  tre inquiet du sort de votre ami.

--Mon ami se trouvait dans le ravissement du lot qui lui tait chu. Il
se dit: Quel dommage de ne pas savoir qui l'on a aim un instant! Les
ides de ces gens-l sont absurdes....

--Ils veulent sans doute que personne ne sache au juste quel est son
pre; c'est pousser un peu loin la doctrine de l'galit. L'Orient est
plus avanc que nous dans le communisme.

--Mon ami, reprit le Marseillais, eut une ide bien ingnieuse; il
coupa un morceau de la robe de la femme qui tait prs de lui, se
disant: Demain matin, au grand jour, je saurai  qui j'ai eu affaire.

--Oh! oh!

--Monsieur, continua le Marseillais, quand ce fut au point du jour,
chacun sortit sans rien dire, aprs que les officiants eurent appel
la bndiction du bon Dieu ... ou, qui sait? peut-tre du diable, sur
la postrit de tous ces mariages. Voil mon ami qui se met  guetter
les femmes, dont chacune avait repris son voile. Il reconnat bientt
celle  qui il manquait un morceau de sa robe. Il la suit jusqu' sa
maison sans avoir l'air de rien, et puis il entre un peu plus tard chez
elle comme quelqu'un qui passe. Il demande  boire: cela ne se refuse
jamais dans la montagne, et voil qu'il se trouve entour d'enfants et
de petits-enfants.... Cette femme tait une vieille!

--Une vieille?

--Oui, monsieur! et vous jugez si mon ami fut content de son expdition.

--Pourquoi vouloir tout approfondir? Ne valait-il pas mieux conserver
l'illusion? Les mystres antiques ont eu une lgende plus gracieuse,
celle de Psych.

--Vous croyez que c'est une fable que je vous conte; mais tout le
monde sait cette histoire  Tripoli. Maintenant, que dites-vous de ces
paroissiens-l et de leurs crmonies?

--Votre imagination va trop loin, dis-je au Marseillais; la coutume
dont vous parlez n'a lieu que dans une secte repousse de toutes les
autres. Il serait aussi injuste d'attribuer de pareilles moeurs aux
Ansariens et aux Druses que de faire rentrer dans le christianisme
certaines folies analogues attribues aux anabaptistes on aux
vaudois[1].

Notre discussion continua quelque temps ainsi. L'erreur de mon
compagnon me contrariait dans les sympathies que je m'tais formes
 l'gard des populations du Liban, et je ne ngligeai rien pour
le dtromper, tout en accueillant les renseignements prcieux que
m'apportaient ses propres observations.

La plupart des voyageurs ne saisissent que les dtails bizarres de la
vie et des coutumes de certains peuples. Le sens gnral leur chappe
et ne peut s'acqurir en effet que par des tudes profondes. Combien
je m'applaudissais d'avoir pris d'avance une connaissance exacte
de l'histoire et des doctrines religieuses de tant de populations
du Liban, dont le caractre m'inspirait de l'estime! Dans le dsir
que j'avais de me fixer au milieu d'elles, de pareilles donnes ne
m'taient pas indiffrentes, et j'en avais besoin pour rsister  la
plupart des prjugs europens.

En gnral, nous ne nous intressons en Syrie qu'aux Maronites,
catholiques comme nous, et tout au plus encore aux Grecs, aux Armniens
et aux juifs, dont les ides s'loignent moins des ntres que celles
des musulmans; nous ne songeons pas qu'il existe une srie de croyances
intermdiaires capables de se rattacher aux principes de civilisation
du Nord, et d'y amener peu  peu les Arabes.

La Syrie est certainement le seul point de l'Orient o l'Europe puisse
poser solidement le pied pour tablir des relations commerciales, ainsi
que le fit l'ancienne Grce. Partout ailleurs, il faudrait refouler les
populations arabes ou craindre constamment leur rbellion, comme il
arrive en Algrie. Une moiti au moins des populations syriennes se
compose soit de chrtiens, soit de races disposes aux ides de rforme
que font aujourd'hui prvaloir les musulmans clairs. Il faudrait mme
ajouter  ce nombre une grande partie des Arabes du dsert, qui, comme
les Persans, appartiennent  la secte d'Ali.


[1] On sait que rcemment des pratiques semblables ont t attribues,
en France,  la secte des bguins; mais il est probable que les
sectaires d'Orient sont les seuls qui poussent si loin la frnsie
religieuse.




V--LE DNER DU PACHA


La journe tait avance, et la fracheur amene par la brise maritime
mettait fin au sommeil des gens de la ville. Nous sortmes du caf
et je commenais  m'inquiter du dner; mais les cavas, dont je ne
comprenais qu'imparfaitement le baragouin plus turc qu'arabe, me
rptaient toujours: _Ti sabir?_ comme des Levantins de Molire.

--Demandez-leur donc ce que je dois savoir, dis-je enfin au Marseillais.

--Ils disent qu'il est temps de retourner chez le pacha.

--Pour quoi faire?

--Pour dner avec lui.

--Ma foi, dis-je, je n'y comptais plus; le pacha ne m'avait pas invit.

--Du moment qu'il vous faisait accompagner, cela allait de soi-mme.

--Mais, dans ces pays-ci, le dner a lieu ordinairement vers midi.

--Non pas chez les Turcs, dont le repas principal se fait au coucher du
soleil, aprs la prire.

Je pris cong du Marseillais et je retournai au kiosque du pacha. En
traversant la plaine couverte d'herbes sauvages brles par le soleil,
j'admirais l'emplacement de l'ancienne ville, si puissante et si
magnifique, aujourd'hui rduite  cette langue de terre informe qui
s'avance dans les flots et o se sont accumuls les dbris de trois
bombardements terribles depuis cinquante ans. On heurte  tout moment
du pied dans la plaine des dbris de bombes et des boulets dont le sol
est cribl.

En rentrant au pavillon o j'avais t reu le matin, je ne vis plus
d'amas de chaussures au bas de l'escalier, plus de visiteurs encombrant
le _mabahim_ (pice d'entre); on me fit seulement traverser la salle
aux pendules, et je trouvai dans la pice suivante le pacha, qui fumait
assis sur l'appui de la fentre, et qui, se levant sans faon, me donna
une poigne de main  la franaise.

--Comment cela va-t-il? Vous tes-vous bien promen dans notre belle
ville? me dit-il en franais; avez-vous tout vu?

Son accueil tait si diffrent de celui du matin, que je ne pus
m'empcher d'en faire paratre quelque surprise.

--Ah! pardon, me dit-il, si je vous ai reu ce matin _en pacha._ Ces
braves gens qui se trouvaient dans la salle d'audience ne m'auraient
point pardonn de manquer  l'tiquette en faveur d'un _Frangui_. A
Constantinople, tout le monde comprendrait cela; mais, ici, nous sommes
en _province_.

Aprs avoir appuy sur ce dernier mot, le pacha voulut bien m'apprendre
qu'il avait habit longtemps Metz en Lorraine, comme lve de l'cole
prparatoire d'artillerie. Ce dtail me mit tout  fait  mon aise en
me fournissant l'occasion de lui parler de quelques-uns de mes amis qui
avaient t ses camarades. Pendant cet entretien, le coup de canon du
port, saluant le coucher du soleil, retentit du ct de la ville. Un
grand bruit de tambours et de fifres annona l'heure de la prire aux
Albanais rpandus dans les cours. Le pacha me quitta un instant, sans
doute pour aller remplir ses devoirs religieux; ensuite il revint et me
dit:

--Nous allons dner  l'europenne.

En effet, on apporta des chaises et une table haute, au lieu de
retourner un tabouret et de poser dessus un plateau de mtal et des
coussins  l'entour, comme cela se fait d'ordinaire. Je sentis tout ce
qu'il y avait d'obligeant dans le procd du pacha, et toutefois, je
l'avouerai, je n'aime pas ces coutumes de l'Europe envahissant peu 
peu l'Orient; je me plaignis au pacha d'tre trait par lui en touriste
vulgaire.

--Vous venez bien me voir en habit noir!... me dit-il.

La rplique tait juste; pourtant je sentais bien que j'avais eu
raison. Quoi que l'on fasse, et si loin que l'on puisse aller dans la
bienveillance d'un Turc, il ne faut pas croire qu'il puisse y avoir
tout de suite fusion entre notre faon de vivre et la sienne. Les
coutumes europennes qu'il adopte dans certains cas deviennent une
sorte de terrain neutre o il nous accueille sans se livrer lui-mme;
il consent  imiter nos moeurs comme il use de notre langue, mais 
l'gard de nous seulement. Il ressemble  ce personnage de ballet qui
est moiti paysan et moiti seigneur; il montre  l'Europe le ct
_gentleman_, il est toujours un pur _Osmanli_ pour l'Asie.

Les prjugs des populations font, d'ailleurs, de cette politique une
ncessit.

Au demeurant, je retrouvai dans le pacha d'Acre un trs-excellent
homme, plein de politesse et d'affabilit, attrist vivement de la
situation que les puissances font  la Turquie. Il me racontait
qu'il venait de quitter la haute position de pacha de Tophana 
Constantinople, par ennui des tracasseries consulaires.

--Imaginez, me disait-il, une grande ville o cent mille individus
chappent  l'action de la justice locale: il n'y a pas l un
voleur, un assassin, un dbauch qui ne parvienne  se mettre sous
la protection d'un consulat quelconque. Ce sont vingt polices qui
s'annulent les unes par les autres, et c'est le pacha qui est
responsable pourtant!... Ici, nous ne sommes gure plus heureux, au
milieu de sept ou huit peuples diffrents, qui ont leurs cheiks, leurs
cadis et leurs mirs. Nous consentons  les laisser tranquilles dans
leurs montagnes, pourvu qu'ils payent le tribut.... Eh bien, il y a
trois ans que nous n'en avons reu un para.

Je vis que ce n'tait pas encore l'instant de parler en faveur du
cheik druse prisonnier  Beyrouth, et je portai la conversation sur
un autre sujet. Aprs le dner, j'esprais que le pacha suivrait au
moins l'ancienne coutume en me rgalant d'une danse d'almes, car je
savais bien qu'il ne pousserait pas la courtoisie franaise jusqu'
me prsenter  ses femmes; mais je devais subir l'Europe jusqu'au
bout. Nous descendmes  une salle de billard o il fallut faire des
carambolages jusqu' une heure du matin. Je me laissai gagner tant que
je pus, aux grands clats de rire du pacha, qui se rappelait avec joie
ses amusements de l'cole de Metz.

--Un Franais, un Franais qui se laisse battre! s'criait-il.

--Je conviens, disais-je, que Saint-Jean-d'Acre n'est pas favorable 
nos armes; mais, ici, vous combattez seul, et l'ancien pacha d'Acre
avait les canons de l'Angleterre.

Nous nous sparmes enfin. On me conduisit dans une salle trs-grande,
claire par un cierge, plac  terre au milieu, dans un chandelier
norme. Ceci rentrait dans les coutumes locales. Les esclaves me firent
un lit avec des coussins disposs  terre, sur lesquels on tendit des
draps cousus d'un seul ct avec les couvertures; je fus, en outre,
gratifi d'un grand bonnet de nuit en soie jaune matelasse, qui avait
des ctes comme un melon.




VI--CORRESPONDANCE (FRAGMENTS)


J'interromps ici mon itinraire, je veux dire ce relev, jour par
jour, heure par heure, d'impressions locales, qui n'ont de mrite
qu'une minutieuse ralit. Il y a des moments o la vie multiplie
ses pulsations en dpit des lois du temps, comme une horloge folle
dont la chane est brise; d'autres o tout se trane en sensations
inapprciables ou peu dignes d'tre notes. Te parlerai-je de mes
prgrinations dans la montagne, parmi des lieux qui n'offriraient
qu'une topographie aride, au milieu d'hommes dont la physionomie ne
peut tre saisie qu' la longue, et dont l'attitude grave, la vie
uniforme, prtent beaucoup moins au pittoresque que les populations
bruyantes et contrastes des villes? Il me semble, depuis quelque
temps, que je vis dans un sicle d'autrefois ressuscit par magie;
l'ge fodal m'entoure avec ses institutions immobiles comme la pierre
du donjon qui les a gardes.

Aprs montagnes, noirs abmes, o les feux de midi dcoupent des
cercles de brume, fleuves et torrents, illustres comme des ruines, qui
roulez encore les colonnes des temples et les idoles brises des dieux;
neiges ternelles qui couronnez des monts dont le pied s'allonge dans
les champs de braise du dsert; horizons lointains des valles que la
mer emplit  moiti de ses flots bleus; forts odorantes de cdre et
de cinnamome; rochers sublimes o retentit la cloche des ermitages;
fontaines clbres par la muse biblique, o les jeunes filles se
pressent le soir, portant sur le front leurs urnes lances; oui, vous
tes pour l'Europen la terre paternelle et sainte, vous tes encore la
patrie! Laissons Damas, la ville arabe, s'panouir au bord du dsert
et saluer le soleil levant du haut de ses minarets; mais le Liban et
le Carmel sont l'hritage des croisades: il faut qu'ils appartiennent,
sinon  la croix seule, du moins  ce que la croix symbolise,  la
libert.

       *       *       *       *       *

Je rsume pour toi les changements qui se sont accumuls depuis
quelques mois dans mes destines errantes. Tu sais avec quelle bont le
pacha d'Acre m'avait accueilli  mon passage. Je lui ai fait enfin la
confidence entire du projet que j'avais form d'pouser la fille du
cheik Eschrazy, et de l'aide que j'attendais de lui en cette occasion.
Il se mit  rire d'abord avec l'entranement naf des Orientaux en me
disant:

--Ah ! vous y tenez dcidment?

--Absolument, rpondis-je. Voyez-vous, on peut bien dire cela  un
musulman; il y a dans cette affaire un enchanement de fatalits.
C'est en gypte qu'on m'a donn l'ide du mariage: la chose y parat
si simple, si douce, si facile, si dgage de toutes les entraves qui
nuisent en Europe  cette institution, que j'en ai accept et couv
amoureusement l'ide; mais je suis difficile, je l'avoue, et puis,
sans doute, beaucoup d'Europens ne se font l-dessus aucun scrupule;
... cependant cet achat de filles  leurs parents m'a toujours sembl
quelque chose de rvoltant. Les Cophtes, les Grecs qui font de tels
marchs avec les Europens, savent bien que ces mariages n'ont rien de
srieux, malgr une prtendue conscration religieuse.... J'ai hsit,
j'ai rflchi, j'ai fini par acheter une esclave avec le prix que
j'aurais mis  une pouse. Mais on ne touche gure impunment aux moeurs
d'un monde dont on n'est pas; cette femme, je ne puis ni la renvoyer,
ni la vendre, ni l'abandonner sans scrupule, ni mme l'pouser sans
folie. Pourtant c'est une chane  mon pied, c'est moi qui suis
l'esclave; c'est la fatalit qui me retient ici, vous le voyez bien!

--N'est-ce que cela? dit le pacha, donnez-la-moi ... pour un cheval,
pour ce que vous voudrez, sinon pour de l'argent; nous n'avons pas les
mmes ides que vous, nous autres.

--Pour la libert du cheik Eschrazy, lui dis-je: au moins, ce serait
un noble prix.

--Non, dit il, une grce ne se vend pas.

--Eh bien, vous voyez, je retombe dans mes incertitudes. Je ne suis
pas le premier Franc qui ait achet une esclave; ordinairement, on
laisse la pauvre fille dans un couvent; elle fait une conversion
clatante dont l'honneur rejaillit sur son matre et sur les pres qui
l'ont instruite; puis elle se fait religieuse ou devient ce quelle
peut, c'est--dire souvent malheureuse. Ce serait pour moi un remords
pouvantable.

--Et que voulez-vous faire?

--pouser la jeune fille dont je vous ai parl, et  qui je donnerai
l'esclave comme prsent de noces, comme douaire; elles sont amies,
elles vivront ensemble. Je vous dirai de plus que c'est elle-mme qui
m'a donn cette ide. La ralisation dpend de vous.

       *       *       *       *       *

Je t'expose sans ordre les raisonnements que je fis pour exciter et
mettre  profit la bienveillance du pacha.

--Je ne puis presque rien, me dit-il enfin; le pachalik d'Acre n'est
plus ce qu'il tait jadis; on l'a partag en trois gouvernements, et je
n'ai sur celui de Beyrouth qu'une autorit nominale. Supposons de plus
que je parvienne  faire mettre en libert le cheik, il acceptera ce
bienfait sans reconnaissance.... Vous ne connaissez pas ces gens-l!
J'avouerai que ce cheik mrite quelques gards. A l'poque des derniers
troubles, sa femme a t tue par les Albanais. Le ressentiment l'a
conduit  des imprudences et le rend dangereux encore. S'il veut
promettre de rester tranquille  l'avenir, on verra.

J'appuyai de tout mon pouvoir sur cette bonne disposition, et j'obtins
une lettre pour le gouverneur de Beyrouth, Essad-Pacha. Ce dernier,
auprs duquel l'Armnien, mon ancien compagnon de route, m'a t de
quelque utilit, a consenti  envoyer son prisonnier au kamakam druse,
en rduisant son affaire, complique prcdemment de rbellion,  un
simple refus d'impts pour lequel il deviendra facile de prendre des
arrangements.

Tu vois que les pachas eux-mmes ne peuvent pas tout dans ce pays;
sans quoi, l'extrme bont de Mhmet pour moi et aplani tous les
obstacles. Peut-tre aussi a-t-il voulu m'obliger plus dlicatement en
dguisant son intervention auprs des fonctionnaires infrieurs. Le
fait est que je n'ai eu qu' me prsenter de sa part au kamakam pour
en tre admirablement accueilli; le cheik avait t dj transfr 
Der-Khamar, rsidence actuelle de ce personnage, hritier pour une
part de l'ancienne autorit de l'mir Bchir. Il y a, comme tu sais,
aujourd'hui un kamakam (gouverneur) pour les Druses et un autre pour
les Maronites; c'est un pouvoir mixte qui dpend au fond de l'autorit
turque, mais dont l'institution mnage l'amour-propre national de ces
peuples et leur prtention  se gouverner par eux-mmes.

       *       *       *       *       *

Tout le monde a dcrit Der-Khamar et son amas de maisons  toits plats
sur un mont abrupt comme l'escalier d'une Babel ruine. Beit-Eddin,
l'antique rsidence des mirs de la montagne, occupe un autre pic qui
semble toucher celui-l, mais qu'une valle profonde en spare. Si, de
Der-Khamar, vous regardez Beit-Eddin, vous croyez voir un chteau de
fe; ses arcades ogivales, ses terrasses hardies, ses colonnades, ses
pavillons et ses tourelles offrent un mlange de tous les styles plus
blouissant comme masse que satisfaisant dans les dtails. Ce palais
est bien le symbole de la politique des mirs qui l'habitaient. Il est
paen par ses colonnes et ses peintures, chrtien par ses tours et ses
ogives, musulman par ses dmes et ses kiosques; il contient le temple,
l'glise et la mosque, enchevtrs dans ses constructions. A la fois
palais, donjon et srail, il ne lui reste plus aujourd'hui qu'une
portion habite: la prison.

C'est l qu'on avait provisoirement log le cheik Eschrazy, heureux du
moins de n'tre plus sous la main d'une justice trangre. Dormir sous
les votes du vieux palais de ses princes, c'tait un adoucissement
sans doute; on lui avait permis de garder prs de lui sa fille, autre
faveur qu'il n'avait pu obtenir  Beyrouth. Toutefois le kamakam,
tant responsable du prisonnier ou de la dette, le faisait garder
troitement.

       *       *       *       *       *

J'obtins la permission de visiter le cheik, comme je l'avais fait 
Beyrouth; ayant pris un logement  Der-Khamar, je n'avais  traverser
que la valle intermdiaire pour gagner l'immense terrasse du palais,
d'o, parmi les cimes des montagnes, on voit au loin resplendir un
pan bleu de mer. Les galeries sonores, les salles dsertes, nagure
pleines de pages, d'esclaves et de soldats, me faisaient penser  ces
chteaux de Walter Scott que la chute des Stuarts a dpouills de leurs
splendeurs royales. La majest des scnes de la nature ne parlait pas
moins hautement  mon esprit.... Je sentis qu'il fallait franchement
m'expliquer avec le cheik et ne pas lui dissimuler les raisons que
j'avais eues de chercher  lui tre utile. Rien n'est pire que
l'effusion d'une reconnaissance qui n'est pas mrite.

Aux premires ouvertures que j'en fis avec grand embarras, il se frappa
le front du doigt.

--_Ent medjnoun_ (es-tu fou)? me dit-il.

--_Medjnoun_, dis-je, c'est le surnom d'un amoureux clbre, et je suis
loin de le repousser.

--Aurais-tu vu ma fille? s'cria-t-il.

L'expression de son regard tait telle dans ce moment, que je songeai
involontairement  une histoire que le pacha d'Acre m'avait conte en
me parlant des Druses. Le souvenir n'en tait pas gracieux assurment.
Un kyaya lui avait racont ceci:

--J'tais endormi, lorsqu' minuit j'entends heurter  la porte; je
vois entrer un Druse portant un sac sur ses paules.

--Qu'apportez-vous l? lui dis-je

--Ma soeur avait une intrigue, et je l'ai tue. Ce sac renferme son
tantour.

--Mais il y a deux tantours!

--C'est que j'ai tu aussi la mre, qui avait connaissance du fait.
Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu trs-haut.

Le Druse avait apport ces bijoux de ses victimes pour apaiser la
justice turque.

Le kyaya le fit arrter et lui dit:

--Va dormir, je te parlerai demain.

Le lendemain, il lui dit:

--Je suppose que tu n'as pas dormi?

--Au contraire, lui dit l'autre. Depuis un an que je souponnais ce
dshonneur, j'avais perdu le sommeil; je l'ai retrouv cette nuit.

Ce souvenir me revint comme un clair; il n'y avait pas  balancer. Je
n'avais rien  craindre pour moi sans doute; mais ce prisonnier avait
sa fille prs de lui: ne pouvait-il pas la souponner d'autre chose
encore que d'avoir t vue sans voile? Je lui expliquai mes visites
chez madame Carls, bien justifies, certes, par le sjour qu'y faisait
mon esclave, l'amiti que cette dernire avait pour sa fille, le
hasard qui me l'avait fait rencontrer; je glissai sur la question du
voile qui pouvait s'tre drang par hasard.... Je pense, dans tous les
cas, qu'il ne put douter de ma sincrit.

--Chez tous les peuples du monde, ajoutai-je, on demande une fille en
mariage  son pre, et je ne vois pas la raison de votre surprise. Vous
pouvez penser, par les relations que j'ai dans ce pays, que ma position
n'est pas infrieure  la vtre. Pour ce qui est de la religion, je
n'accepterais pas d'en changer pour le plus beau mariage de la terre;
mais je connais la vtre, je sais qu'elle est trs-tolrante et qu'elle
admet toutes les formes possibles de cultes et toutes les rvlations
connues comme des manifestations diverses, mais galement saintes de
la Divinit. Je partage pleinement ces ides, et, sans cesser d'tre
chrtien, je crois pouvoir....

--Eh! malheureux! s'cria le cheik, c'est impossible: _la plume est
brise, l'encre est sche, le livre est ferm!_

--Que voulez-vous dire?

--Ce sont les paroles mmes de notre loi. Personne ne peut plus entrer
dans notre communion.

--Je pensais que l'initiation tait ouverte  tous.

--Aux _djahels_ (ignorants) qui sont de notre peuple, et qui s'lvent
par l'tude et par la vertu, mais non pas aux trangers, car notre
peuple est seul lu de Dieu.

--Cependant vous ne condamnez pas les autres.

--Pas plus que l'oiseau ne condamne l'animal qui se trane  terre. La
parole vous a t prche et vous ne l'avez pas coute.

--En quel temps?

--Du temps de Hamza, le prophte de notre seigneur Hakem.

--Mais avons-nous pu l'entendre?

--Sans doute, car il a envoy des missionnaires (_days_) dans toutes
les _les_ (rgions).

--Et quelle est notre faute? Nous n'tions pas ns!

--Vous existiez dans d'autres corps, mais vous aviez le mme esprit.
Cet esprit, immortel comme le ntre, est rest ferm  la parole
divine. Il a montr par l sa nature infrieure. Tout est dit pour
l'ternit.

On n'tonne pas facilement un garon qui a fait sa philosophie en
Allemagne, et qui a lu dans le texte original la _Symbolique_ de
Kreutzer. Je concdai volontiers au digne akkal sa doctrine de
transmigration, et je lui dis, partant de ce point:

--Lorsque les days ont sem la parole dans le monde, vers l'an 1000 de
l're chrtienne, ils ont fait des proslytes, n'est-ce pas, ailleurs
que dans ces montagnes? Qui te prouve que je ne descends pas de
ceux-l? Veux-tu que je te dise o crot la plante nomme _alliedj_
(plante symbolique)?

--L'a-t-on seme dans ton pays?

--Elle ne crot que dans le coeur des fidles unitaires pour qui Hakem
est le vrai Dieu.

--C'est bien la phrase sacramentelle; mais tu peux avoir appris ces
paroles de quelque rengat.

--Veux-tu que je te rcite le catchisme druse tout entier?

--Les Francs nous ont vol beaucoup de livres, et la science acquise
par les infidles ne peut provenir que des mauvais esprits. Si tu
es l'un des Druses des autres _les_, tu dois avoir ta pierre noire
(_horse_). Montre-la, nous te reconnatrons.

--Tu la verras plus tard, lui dis-je.

Mais au fond je ne savais de quoi il voulait parler. Je rompis
l'entretien pour cette fois-l, et, lui promettant de le revenir voir,
je retournai  Der-Khamar.

       *       *       *       *       *

Je demandai le soir mme au kamakam, comme par une simple curiosit
d'tranger, ce que c'tait que le _horse_; il ne fit pas de difficult
de me dire que c'tait une pierre taille en forme d'animal que tous
les Druses portent sur eux comme signe de reconnaissance, et qui,
trouve sur quelques morts, avait donn l'opinion qu'ils adoraient
un veau, chose aussi absurde que de croire les chrtiens adorateurs
de l'agneau ou du pigeon symbolique. Ces pierres, qu' l'poque
de la propagande primitive, on distribuait  tous les fidles, se
transmettaient de pre en fils.

Il me suffisait donc d'en trouver une pour convaincre l'akkal que je
descendais de quelque ancien fidle; mais ce mensonge me rpugnait.
Le kamakam, plus clair par sa position et plus ouvert aux ides de
l'Europe que ses compatriotes, me donna des dtails qui m'clairrent
tout  coup. Mon ami, j'ai tout compris, tout devin en un instant; mon
rve absurde devient ma vie, l'impossible s'est ralis!


Cherche bien, accumule les suppositions les plus baroques, ou plutt
jette ta langue aux chiens, comme dit madame de Svign. Apprends
maintenant une chose dont je n'avais moi-mme jusqu'ici qu'une vague
ide: les akkals druses sont les francs maons de l'Orient.

Il ne faut pas d'autres raisons pour expliquer l'ancienne prtention
des Druses  descendre de certains chevaliers des croisades. Ce que
leur grand mir Fakardin dclarait  la cour des Mdicis en invoquant
l'appui de l'Europe contre les Turcs, ce qui se trouve si souvent
rappel dans les lettres patentes de Henri IV et de Louis XIV en faveur
des peuples du Liban, est vritable, au moins en partie. Pendant
les deux sicles qu'a dur l'occupation du Liban par les chevaliers
du Temple, ces derniers y avaient jet les bases d'une institution
profonde. Dans leur besoin de dominer des nations de races et de
religions diffrentes, il est vident que ce sont eux qui ont tabli
ce systme d'affiliations maonniques, tout empreint, au reste, des
coutumes locales. Les ides orientales qui, par suite, pntrrent dans
leur ordre ont t cause en partie des accusations d'hrsie qu'ils
subirent en Europe. La franc-maonnerie a, comme tu sais, hrit de
la doctrine des templiers; voil le rapport tabli, voil pourquoi
les Druses parlent de leurs coreligionnaires d'Europe, disperss
dans divers pays, et principalement dans les montagnes de l'cosse
(_djebel-el-Scouzia_). Ils entendent par l les compagnons et matres
_cossais_, ainsi que les rose-croix, dont le grade correspond  celui
d'ancien templier[1].

Mais tu sais que je suis moi-mme l'un des _enfants de la veuve_, un
_louveteau_ (fils de matre), que j'ai t nourri dans l'horreur du
meurtre d'Adoniram et dans l'admiration du saint Temple, dont les
colonnes ont t des cdres du mont Liban. Srieusement, la maonnerie
est bien dgnre parmi nous;... tu vois pourtant que cela peut
servir en voyage. Bref, je ne suis plus pour les Druses un infidle,
je suis un _muta-darassin_, un tudiant. Dans la maonnerie, cela
correspondrait au grade d'apprenti; il faut ensuite devenir compagnon
(_rfik_), puis matre (_day_); l'akkal serait peur nous le rose-croix
ou ce qu'on appelle chevalier (_kaddosch_). Tout le reste a des
rapports intimes avec nos loges, je t'en abrge les dtails.

       *       *       *       *       *

Tu vois maintenant ce qui a d arriver. J'ai produit mes titres, ayant
heureusement dans mes papiers un de ces beaux diplmes maonniques
pleins de signes cabalistiques familiers aux Orientaux. Quand le cheik
m'a demand de nouveau ma pierre noire, je lui ai dit que les templiers
franais, ayant t brls, n'avaient pu transmettre leurs pierres
aux francs-maons, qui sont devenus leurs successeurs spirituels. Il
faudrait s'assurer de ce fait, qui n'est que probable; cette pierre
doit tre le _bohomet_ (petite idole) dont il est question dans le
procs des templiers.

A ce point de vue, mon mariage devient de la haute politique. Il s'agit
peut-tre de renouer les liens qui attachaient autrefois les Druses 
la France. Ces braves gens se plaignent de voir notre protection ne
s'tendre que sur les catholiques, tandis qu'autrefois les rois de
France les comprenaient dans leurs sympathies comme descendants des
croiss et _pour ainsi dire_ chrtiens[2]. Les agents anglais profitent
de cette situation pour faire valoir leur appui, et de l les luttes
des deux peuples rivaux, druse et maronite, autrefois unis sous les
mmes princes.

Le kamakam a permis enfin au cheik Eschrazy de retourner dans son
pays et ne lui a pas cach que c'tait  mes sollicitations prs du
pacha d'Acre qu'il devait ce rsultat. Le cheik m'a dit:

--Si tu as voulu te rendre utile, tu n'as fait que le devoir de chacun;
si tu y avais ton intrt, pourquoi te remercierais-je?

       *       *       *       *       *

Sa doctrine m'tonne sur quelques points, cependant elle est noble et
pure, quand on sait bien se l'expliquer. Les akkals ne reconnaissent
ni vertus ni crimes. L'homme honnte n'a pas de mrite; seulement,
il s'lve dans l'chelle des tres comme le vicieux s'abaisse. La
transmigration amne le chtiment ou la rcompense.

On ne dit pas d'un Druse qu'il est mort, on dit qu'il s'est transmigr.

Les Druses ne font pas l'aumne, parce que l'aumne, selon eux, dgrade
celui qui l'accepte. Ils exercent seulement l'hospitalit,  titre
d'change dans cette vie ou dans une autre.

Ils se font une loi de la vengeance; toute injustice doit tre punie;
le pardon dgrade celui qui le subit.

On s'lve chez eux non par l'humilit, mais par la science; il faut se
rendre le plus possible semblable  Dieu.

La prire n'est pas obligatoire; elle n'est d'aucun secours pour
racheter une faute.

C'est  l'homme de rparer le mal qu'il a fait, non qu'il ait mal agi
peut-tre, mais parce que le mal, par la force des choses, retomberait
un jour sur lui.

L'institution des akkals a quelque chose de celle des lettrs de la
Chine. Les nobles (_chrifs_) sont obligs de subir les preuves de
l'initiation; les paysans (_salems_) deviennent leurs gaux ou leurs
suprieurs, s'ils les atteignent on les surpassent dans cette voie.

Le cheik Eschrazy tait un de ces derniers.

Je lui ai prsent l'esclave en lui disant:

--Voici la servante de ta fille.

Il l'a regarde avec intrt, l'a trouve douce et pieuse. Depuis ce
temps-l, les deux femmes restent ensemble.

       *       *       *       *       *

Nous sommes partis de Beit-Eddin tous quatre sur des mulets; nous avons
travers la plaine de Beka, l'ancienne Syrie creuse, et, aprs avoir
gagn Zakl, nous sommes arrivs  Balbek, dans l'Antiliban. J'ai rv
quelques heures au milieu de ces magnifiques ruines, qu'on ne peut plus
dpeindre aprs Volney et Lamartine. Nous avons gagn bientt la chane
montueuse qui avoisine le Hauran. C'est l que nous nous sommes arrts
dans un village o se cultivent la vigne et le mrier,  une journe
de Damas. Le cheik m'a conduit  son humble maison, dont le toit plat
est travers et soutenu par un acacia (l'arbre d'Hiram). A de certaines
heures, cette maison s'emplit d'enfants: c'est une cole. Tel est le
plus beau titre de la demeure d'un akkal.

Tu comprends que je n'ai pas  te dcrire les rares entrevues que
j'ai avec ma fiance. En Orient, les femmes vivent ensemble et les
hommes ensemble,  moins de cas particuliers. Seulement, cette aimable
personne m'a donn une tulipe rouge et a plant dans le jardin un petit
acacia qui doit crotre avec nos amours. C'est un usage du pays.

Et maintenant j'tudie pour arriver  la dignit de _rfik_
(compagnon), o j'espre atteindre dans peu. Le mariage est fix pour
cette poque.

Je fais de temps en temps une excursion  Balbek. J'y ai rencontr,
chez l'vque maronite, le pre Planchet, qui se trouvait en tourne.
Il n'a pas trop blm ma rsolution, mais il m'a dit que mon mariage
... n'en serait pas un. lev dans des ides philosophiques, je
me proccupe fort peu de cette opinion d'un jsuite. Pourtant n'y
aurait-il pas moyen d'amener dans le Liban la mode des _mariages
mixtes_?--J'y rflchirai.


[1] Les missionnaires anglais appuient beaucoup sur cette circonstance
pour tablir parmi les Druses l'influence de leur pays. Ils leur font
croire que le _rite cossais_ est particulier  l'Angleterre. On
peut s'assurer que la maonnerie franaise a la premire compris ces
rapports, puisqu'elle fonda  l'poque de la Rvolution les loges des
_Druses runis_, des _Commandeurs du Liban_, etc.

[2] Si frivoles que soient ces pages, elles contiennent une donne
vraie. On peut se rappeler la ptition collective que les Druses et les
Maronites ont adresse rcemment  la chambre des dputs.




PILOGUE




I

Constantinople.


Mon ami, l'homme s'agite et Dieu le mne. Il tait sans doute tabli
de toute ternit que je ne pourrais me marier ni en gypte, ni en
Syrie, pays o les unions sont pourtant d'une facilit qui touche 
l'absurde. Au moment oh je commenais  me rendre digne d'pouser la
fille du cheik, je me suis trouv pris tout  coup d'une de ces fivres
de Syrie qui, si elles ne vous enlvent pas, durent des mois ou des
annes. Le seul remde est de quitter le pays. Je me suis ht de fuir
ces valles du Hauran  la fois humides et poudreuses, o s'extravasent
les rivires qui arrosent la plaine de Damas. J'esprais retrouver la
sant  Beyrouth; mais je n'ai pu y reprendre que la force ncessaire
pour m'embarquer sur le paquebot autrichien venu de Trieste, et qui m'a
transport  Smyrne, puis  Constantinople. J'ai pris pied enfin sur la
terre d Europe.--C'est  peu prs ici le climat de nos villes du Midi.

La sant qui revient donne plus de force  mes regrets.... Mais que
rsoudre? Si je retourne en Syrie plus tard, je verrai renatre
cette fivre que j'ai eu le malheur d'y prendre; c'est l'opinion
des mdecins. Quant  faire venir ici la femme que j'avais choisie,
ne serait-ce pas l'exposer elle-mme  ces terribles maladies qui
emportent, dans les pays du Nord, les trois quarts des femmes d'Orient
qu'on y transplante?

Aprs avoir longtemps rflchi sur tout cela avec la srnit d'esprit
que donne la convalescence, je me suis dcid  crire au cheik druse
pour dgager ma parole et lui rendre la sienne.




II

Galata.


Du pied de la tour de Galata,--ayant devant moi tout le panorama de
Constantinople, de son Bosphore et de ses mers,--je tourne encore une
fois mes regards vers l'gypte, depuis longtemps disparue!

Au del de l'horizon paisible qui m'entoure, sur cette terre d'Europe,
musulmane, il est vrai, mais rappelant dj la patrie, je sens toujours
l'blouissement de ce mirage lointain qui flamboie et poudroie dans mon
souvenir ... comme l'image du soleil qu'on a regard fixement poursuit
longtemps l'oeil fatigu qui s'est replong dans l'ombre.

Ce qui m'entoure ajoute  cette impression: un cimetire turc, 
l'ombre des murs de Galata la Gnoise. Derrire moi, une boutique de
barbier armnien qui sert en mme temps de caf; d'normes chiens
jaunes et rouges couchs au soleil dans l'herbe, couverts de plaies
et de cicatrices rsultant de leurs combats nocturnes. A ma gauche,
un vnrable santon, coiff de son bonnet de feutre, dormant de ce
sommeil bienheureux qui est pour lui l'anticipation du paradis. En
bas, c'est Tophana avec sa mosque, sa fontaine et ses batteries de
canon commandant l'entre du dtroit. De temps en temps, j'entends des
psaumes de la liturgie grecque chants sur un ton nasillard, et je
vois passer sur la chausse qui mne  Pra de longs cortges funbres
conduits par des popes, qui portent au front des couronnes de forme
impriale. Avec leur longue barbe, leur robe de soie seme de clinquant
et leurs ornements de fausse orfvrerie, ils semblent les fantmes des
souverains du Bas-Empire.

Tout cela n'a rien de bien gai pour le moment. Rentrons dans le pass.
Ce que je regrette aujourd'hui de l'gypte, ce ne sont pas les oignons
monstrueux dont les Hbreux pleuraient l'absence sur la terre de
Chanaan. C'est un ami, c'est une femme,--l'un spar de moi seulement
par la tombe, l'autre  jamais perdue.

Mais pourquoi runirais-je ici deux noms qui ne peuvent se rencontrer
que dans mon souvenir, et pour des impressions toutes personnelles!
C'est en arrivant  Constantinople que j'ai reu la nouvelle de la mort
du consul gnral de France, dont je t'ai parl dj et qui m'avait
si bien accueilli au Caire. C'tait un homme connu de toute l'Europe
savante, un diplomate et un rudit, ce qui se voit rarement ensemble.
Il avait cru devoir prendre au srieux un de ces postes consulaires
qui, gnralement, n'obligent personne  acqurir des connaissances
spciales.

En effet, selon les lois ordinaires de l'avancement diplomatique, un
consul d'Alexandrie se trouve promu d'un jour  l'autre  la position
de ministre plnipotentiaire au Brsil; un charg d'affaires de Canton
devient consul gnral  Hambourg. O est la ncessit d'apprendre la
langue, d'tudier les moeurs d'un pays, d'y nouer des relations, de
s'informer des dbouchs qu'y pourrait trouver notre commerce? Tout
au plus pense-t-on  se proccuper de la situation, du climat et des
agrments de la rsidence qu'on sollicite comme suprieure  celle
qu'on occupe dj.

Le consul, au moment o je l'ai rencontr au Caire, ne songeait qu'
des recherches d'antiquits gyptiennes. Un jour qu'il me parlait
d'hypoges et de pyramides, je lui dis:

--Il ne faut pas tant s'occuper des tombeaux?... Est-ce que vous
sollicitez un consulat dans l'autre monde?

Je ne croyais gure, en ce moment-l, dire quelque chose de cruel.

--Ne vous apercevez-vous pas, me rpondit-il, de l'tat o je suis?...
Je respire  peine. Cependant je voudrais bien voir les pyramides.
C'est pour cela que je suis venu au Caire. Ma rsidence  Alexandrie,
au bord de la mer, tait moins dangereuse ...; mais l'air qui nous
entoure ici, imprgn de cendre et de poussire, me sera mortel.

En effet, le Caire, dans ce moment-l, n'offrait pas une atmosphre
trs-saine et me faisait l'effet d'un touffoir ferm sur des charbons
incandescents. Le _khamsin_ soufflait dans les rues toutes les ardeurs
de la Nubie. La nuit seule rparait nos forces, et nous permettait de
subir encore le lendemain.

C'est la triste contre-partie des splendeurs de l'gypte; c'est
toujours comme autrefois le souffle funeste de Typhon qui triomphe de
l'oeuvre des dieux bienfaisants!

Le vent du midi, le khamsin, qui dure environ cinquante jours, a
cependant des intervalles de calme. Un soir, aprs une journe
plus belle qu' l'ordinaire, le consul m'invita  l'accompagner le
lendemain aux pyramides de Gizh. Nous partmes au point du jour dans
sa voiture, et nous nous arrtmes pour djeuner  l'le de Roddah,
verte comme une le de la Baltique, cultive  l'anglaise par les
soins d'Ibrahim-Pacha, plante en partie de peupliers, de saules et
d'acacias, avec des tangs, des rivires factices, peupls de cygnes et
des ponts chinois sur des alles de gazon.

Le djeuner fut servi dans un kiosque situ au nord de l'le et
construit en rocailles, qui avait t longtemps le harem d't
d'Ibrahim. Ce dernier, sjournant presque toujours  Alexandrie, ne
l'occupait plus depuis quelques annes.

--Le palais o nous sommes, me dit le consul, a t mis  ma
disposition par Ibrahim, et je l'habite lorsque le sjour du Caire me
devient trop pnible.

Nous allmes ensuite visiter toutes les parties de l'le, dlicieuse
retraite o les califes fatimites avaient jadis tabli leur palais;--le
consul me fit voir,  l'extrmit du bras du Nil qui correspond au
vieux Caire, l'endroit o l'on suppose que Mose fut recueilli, dans
son berceau flottant, par la fille de pharaon. Ce point est situ prs
du _Mekkias_, qui, comme on sait, est destin  constater la hauteur
des inondations. Un pilier de marbre, hexagone, consacr autrefois
 Srapis, est plac au milieu d'un puits, et a marqu dj, durant
trente sicles, l'tiage du fleuve sacr.

Le milieu du jour arriva, et mon pauvre compagnon de route ne parlait
pas d'aller plus loin.... Mais je t'ai dj parl de cela.

Est-ce l'atteinte des fivres que j'ai moi-mme prouve en Syrie,
qui me fait revenir  la pense de cette mort avec un sentiment si
triste?...

Et c'est au milieu du cimetire de Galata, devant l'blouissant tableau
de Constantinople et de Seutari, qui bordent sous mes yeux la cte
d'Europe et la cte d'Asie, que je pense tristement  cette fin si
prmature,  cet homme dont les derniers entretiens m'avaient rvl
tant de science modeste et tant d'affabilit, prcieuse en voyage sur
cette terre arabe ... o l'on n'a qu' choisir entre des tombes et des
ruines.

Tout m'accable  la fois. J'ai crit au consul de Beyrouth en le priant
de s'informer du sort des personnes qui m'taient devenues chres....
Il n'a pu me donner que des renseignements vagues. Une rvolte nouvelle
avait clat dans le Hauran.... Qui sait ce que seront devenus le bon
cheik druse, et sa fille, et l'esclave que j'avais laisse dans leur
famille? Un prochain courrier me l'apprendra peut-tre.




III

Pra.


Mon itinraire de Beyrouth  Constantinople est ncessairement
fort succinct. Je m'tais embarqu sur le paquebot autrichien, et,
le lendemain de mon dpart, nous relchions  Larnaca, un port de
Chypre. Malheureusement, l comme ailleurs, il nous tait interdit de
descendre,  moins de faire quarantaine. Les ctes sont arides comme
dans tout l'archipel; c'est, dit-on, dans l'intrieur de cette le que
l'on retrouve seulement les vastes prairies, les bois touffus et les
forts ombreuses consacres jadis  la desse de Paphos. Les ruines du
temple existent encore, et le village qui les entoure est la rsidence
d'un vque.

Le lendemain, nous avons vu se dessiner les sombres montagnes des
ctes d'Anatolie. Nous nous sommes encore arrts dans le port de
Rhodes. J'ai vu les deux rochers o avaient d autrefois se poser les
pieds de la statue colossale d'Apollon. Ce bronze aurait d tre,
quant aux proportions humaines, deux fois plus haut que les tours de
Notre-Dame. Deux forts, btis par les anciens chevaliers, dfendent
cette entre.

Le lendemain, nous traversmes la partie orientale de l'archipel, et
nous ne perdions pas un seul instant la terre de vue. Pendant plusieurs
heures, nous avons eu  notre gauche l'le de Cos, illustre par le
souvenir d'Hippocrate. On distinguait  et l de charmantes lignes
de verdure et des villes aux blanches maisons, dont il semble que le
sjour doit tre heureux. Le pre de la mdecine n'avait pas mal choisi
son sjour.

Je ne puis assez m'tonner des teintes roses qui revtent le soir et
le matin les hautes roches et les montagnes.--C'est ainsi qu'hier
j'avais vu Pathmos, l'le de saint Jean, inonde de ces doux rayons.
Voil pourquoi, peut-tre, l'Apocalypse a parfois des descriptions si
attrayantes.... Le jour et la nuit, l'aptre rvait de monstres, de
destructions et de guerres;--le soir et le matin, il annonait sous
des couleurs riantes les merveilles du rgne futur du Christ et de la
nouvelle Jrusalem, tincelante de clarts.

On nous a fait faire  Smyrne une quarantaine de dix jours. Il est vrai
que c'tait dans un jardin dlicieux, avec toute la vue de ce golfe
immense, qui ressemble  la rade de Toulon. Nous demeurions sous des
tentes qu'on nous avait loues.

Le onzime jour, qui tait celui de notre libert, nous avons eu toute
une journe pour parcourir les rues de Smyrne, et j'ai regrett de ne
pouvoir aller visiter Bournabat, o sont les maisons de campagne des
ngociants, et qui est loign d'environ deux lieues. C'est, dit-on, un
sjour ravissant.

Smyrne est presque europenne. Quand on a vu le bazar, pareil  tous
ceux de l'Orient, la citadelle et le pont des caravanes jet sur
l'ancien Mls, qui a fourni un surnom  Homre, le mieux est encore de
visiter la rue des Roses, o l'on entrevoit, aux fentres et sur les
portes, les traits furtifs des jeunes Grecques,--qui ne fuient jamais
qu'aprs s'tre laiss voir, comme la nymphe de Virgile.

Nous avons regagn le paquebot aprs avoir entendu un opra de
Donizetti au thtre italien.

Il a fallu tout un jour pour arriver aux Dardanelles, en laissant 
gauche les rivages o fut Troie--et Tndos, et tant d'autres lieux
clbres qui ne tracent qu'une ligne brumeuse  l'horizon.

Aprs le dtroit, qui semble un large fleuve, on s'engage pour tout
un jour dans la mer de Marmara, et, le lendemain,  l'aube, on jouit
de l'blouissant spectacle du port de Constantinople, le plus beau du
monde assurment.


NOTE DE L'PILOGUE.

Tous les dtails de ce voyage sont exacts; sur certains points
toutefois, il a fallu grouper les vnements pour viter les longueurs.

L'auteur a appris, depuis, que l'esclave javanaise s'tait enfuie de
la maison o il l'avait place. Le fanatisme religieux n'y a pas t
tranger sans doute.

Quant  son sort actuel, auquel s'est intress notre consul, il semble
fix heureusement, d'aprs ce post-scriptum trop laconique d'une lettre
adresse  l'auteur par Camille Rogier, le peintre, qui parcourt la
Syrie: La _femme jaune_ est  Damas, marie  un Turc, elle a deux
enfants.

FIN DU TOME PREMIER.




    TABLE

       INTRODUCTION

       I -- L'Archipel
      II -- Le messe de Vnus
     III -- Le songe de Polyphile
      IV -- San-Nicolo
       V -- Aplunori
      VI -- Palcastro
     VII -- Les trois Vnus
    VIII -- Les Cyclades
      IX -- Saint-Georges
       X -- Les moulins de Syra


       LES FEMMES DU CAIRE

       I -- LES MARIAGES COPHTES

       I -- Le masque et le voile
      II -- Une noce aux flambeaux
     III -- Le drogman Abdallah
      IV -- Inconvnients du clibat
       V -- Le mousky
      VI -- Une aventure au bsestain
     VII -- Une maison dangereuse
    VIII -- Le wkil
      IX -- Le jardin de Rosette

      II -- LES ESCLAVES

       I -- Un lever de soleil
      II -- M. Jean
     III -- Les khowals
      IV -- La khanoun
       V -- Visite au consul de France
      VI -- Les derviches
     VII -- Contrarits domestiques
    VIII -- L'okel des Jellab
      IX -- Le thtre du Caire
       X -- La boutique du barbier
      XI -- La caravane de la Mecque
     XII -- Abd-el-Krim
    XIII -- La Javanaise

     III -- LE HAREM

       I -- Le pass et l'avenir
      II -- La vie intime  l'poque du khamsin
     III -- Soins du mnage
      IV -- Premires leons d'arabe
       V -- L'aimable interprte
      VI -- L'le de Roddah
     VII -- Le harem du vice-roi
    VIII -- Les mystres du harem
      IX -- La leon de franais
       X -- Choubrah
      XI -- Les afrites

      IV -- LES PYRAMIDES

       I -- L'ascension
      II -- La plate-forme
     III -- Les preuves
      IV -- Dpart

       V -- LA CANGE

       I -- Prparatifs de navigation
      II -- Une fte de famille
     III -- Le mutahir
      IV -- Le sirafeh
       V -- La fort de pierre
      VI -- Un djeuner en quarantaine

      VI -- LA SANTA-BARBARA

       I -- Un compagnon
      II -- Le lac Menzaleh
     III -- La bombarde
      IV -- Andare sul mare
       V -- Idylle
      VI -- Journal de bord
     VII -- Le matelot Hadji
    VIII -- La menace
      IX -- Ctes de Palestine
       X -- La quarantaine

     VII -- LA MONTAGNE

       I -- Le pre Planchet
      II -- Le kief
     III -- La table d'hte
      IV -- Le palais du pacha
       V -- Les bazars.--Le port
      VI -- Le tombeau du santon

       DRUSES ET MARONITES

       I -- UN PRINCE DU LIBAN

       I -- La montagne
      II -- Un village mixte
     III -- Le manoir
      IV -- Une chasse
       V -- Le kesrouan
      VI -- Un combat

      II -- LE PRISONNIER

       I -- Le matin et le soir
      II -- Une visite  l'cole franaise
     III -- L'akkal
      IV -- Le cheik druse

     III -- HISTOIRE DU CALIFE HAKEM

       I -- Le hachich
      II -- La disette
     III -- La dame du royaume
      IV -- Le Moristan
       V -- L'incendie du Caire
      VI -- Les deux califes
     VII -- Le dpart

      IV -- LES AKKALS--L'ANTILIBAN

       I -- Le paquebot
      II -- Le pope et sa femme
     III -- Un djeuner  Saint-Jean-d'Acre
      IV -- Aventure d'un Marseillais
       V -- Le dner du pacha
      VI -- Correspondance (fragments)

       V -- EPILOGUE

       I -- De Constantinople
      II -- De Galata
     III -- De Pra


FIN DE LA TABLE





End of the Project Gutenberg EBook of Voyage en Orient, by Grard de Nerval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE EN ORIENT ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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