The Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2), by 
Jean-Paul Marat

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Title: Les aventures du jeune Comte Potowski (1/2)
       Un roman de coeur par Marat, l'ami du peuple

Author: Jean-Paul Marat

Editor: Paul Lacroix

Release Date: November 29, 2018 [EBook #58362]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES DU COMTE POTOWSKI, VOL 1 ***




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  UN
  ROMAN DE COEUR,

  PAR
  MARAT,
  L'AMI DU PEUPLE;

  Publi pour la premire fois, en son entier, d'aprs le manuscrit
  autographe, et prcd d'une notice littraire;

  Par le bibliophile JACOB.

  I.

  PARIS,
  CHEZ LOUIS CHLENDOWSKI.
  8, RUE DU JARDINET.

  1848.




Imprimerie de Cosson, rue du Four-Saint-Germain, 47.




PRFACE.


L'authenticit de cet ouvrage indit de Marat est incontestable: le
manuscrit original, entirement autographe, est rest, pendant plus d'un
mois, expos dans les bureaux du SICLE, o le public a t admis  le
voir; il n'y avait pas de doute possible pour quiconque connat
l'criture de l'auteur. Ce manuscrit, qui depuis dix ans tait entr
dans la bibliothque de M. Aim Martin, figure sous le n 713 du
catalogue de cette prcieuse bibliothque et doit tre vendu aux
enchres publiques, le 25 novembre prochain.

La publication du roman de Marat, faite dans un journal, avait t
rduite aux conditions de la presse priodique, c'est--dire tronque et
mme altre: le journal ne pouvait accepter certains dtails, certaines
scnes d'un genre un peu trop vif, qui eussent bless peut-tre la
louable pruderie du feuilleton; mais le livre n'ayant pas de ces
rserves timores  garder avec ses lecteurs, nous avons jug ncessaire
de rtablir tout ce que le journal avait supprim et de ne rien changer
au style du manuscrit, sans toutefois en respecter l'orthographe bizarre
et souvent incorrecte.

Il a fallu cependant se reporter au temps o l'ouvrage a t compos,
pour conserver l'orthographe, alors usite, des noms historiques et
gographiques polonais: c'et t commettre un vritable anachronisme,
que d'crire ces noms autrement qu'ils sont crits dans tous les livres
du XVIIIe sicle. Nous avons d les laisser tels qu'on les avait
franciss  cette poque o les relations avec la Pologne n'taient pas
assez frquentes pour qu'on et des ides justes et exactes  l'gard de
ce pays. De l, une foule d'erreurs tranges dans le roman de Marat, qui
prend quelquefois un nom d'homme pour un nom de ville et rciproquement.
On n'et pas corrig ces fautes qui nous semblent si grossires
aujourd'hui et qui existent dans la plupart des romans franais
contemporains, sans altrer le caractre de l'oeuvre mme. Il
appartiendra aux diteurs futurs d'apprendre  Marat la gographie de la
Pologne, par exemple, et de rectifier le texte dans les notes. Quant 
cette premire dition, qui ne parat qu'en 1847, Marat s'y montre aussi
navement que si son roman et t imprim en 1775,  Amsterdam, chez
Marc-Michel Rey, avec la _Nouvelle-Hlose_ de J.-J. Rousseau.

Il est donc ncessaire, en le lisant, de se rappeler la date de la
composition et le got littraire de ce temps-l, pour apprcier les
qualits relles de l'ouvrage,  travers les descriptions pittoresques,
les dissertations sentimentales et les thses philosophiques dont
l'action est surcharge. On comprendra que l'apparition du _Roman de
coeur_ de Marat aurait t un vnement dans la littrature lorsque la
_Nouvelle-Hlose_, _Candide_ et le _Sopha_ faisaient les dlices de la
socit franaise, la plus polie et la plus spirituelle de l'Europe.




MARAT

PHILOSOPHE ET ROMANCIER.


Il y a six ans  peine, Marat n'tait pas tout--fait mort sous le
poignard de Charlotte Corday, puisque sa soeur, Albertine Marat, vivait
encore  Paris, fidle hritire des ides et des doctrines de ce
terrible Ami du Peuple.

Mademoiselle Marat semblait avoir recueilli en elle-mme l'me forte et
passionne de son frre, qu'elle pleurait sans cesse, comme si elle ne
l'et perdu que de la veille.

C'tait une rpublicaine inflexible, que l'ge n'avait pas refroidie,
que les vnements n'avaient pas change; vainement le Directoire, le
Consulat, l'Empire, la Restauration et mme la Rvolution de juillet
1830 taient venus successivement bouleverser ou mtamorphoser la face
du pays: elle n'y avait pas pris garde, semblable  une somnambule qui
poursuit son rve sans tenir compte des objets extrieurs, et qu'on
n'veille pas en sursaut, de peur de la voir tomber foudroye; elle
rvait donc que l'esprit de 93 planait autour d'elle et que Marat
veillait toujours sur son peuple.

Rien ne saurait rendre l'impression profonde et presque douloureuse
qu'on prouvait  entendre les prdications dmagogiques de cette
prtresse de notre grande Rvolution, et surtout l'ternelle oraison
funbre de son hros, de son dieu, de ce Marat qu'on ne nomme pas sans
horreur et sans effroi.

Il faut l'avouer, elle ne nous montrait pas Marat tel que nous le
connaissons, tel que l'histoire nous l'a couvert de boue et de sang;
elle en faisait un tre exclusivement vertueux, anim des plus purs
sentiments de patriotisme, bon et gnreux, que sais-je! simple et
candide, un vritable philosophe enfin, qui avait mission de rgnrer
le monde, ou du moins la France.

On comprenait,  ce pangyrique prononc avec une conviction solennelle,
que le fanatisme sans-culotte avait pu comparer Marat  Jsus-Christ,
l'vangile au journal de l'_Ami du Peuple_, et composer une prire
adresse sans doute  la guillotine, et commenant ainsi: _O sacr coeur
de Jsus!  sacr coeur de Marat!_

Cette vieille femme,  la physionomie dure et svre, au regard fier et
inspir,  la parole ardente et audacieuse, survivait donc  son frre,
d'effroyable mmoire, pour lui dcerner une espce de culte, pour lui
refaire un panthon dans la pauvre demeure o elle s'tait retire avec
les reliques de celui qu'elle appelait hautement le _martyr de la
libert_, avec les livres, les papiers et les manuscrits de Jean-Paul
Marat.

Bien des hommes curieux de s'instruire du pass, bien des esprits
proccups de l'tude de cette Rvolution si pleine de mystres, bien
des vieillards qui avaient vu, bien des jeunes gens qui n'avaient fait
que lire, allrent alors interroger les souvenirs de la soeur de Marat
et s'en retournrent mus ou tonns, n'osant porter un jugement de
rprobation ou d'absolution sur les actes, sur le caractre de cet
trange Ami du Peuple.

Parmi ceux qui aimaient  remonter, pour ainsi dire,  la source de la
Rvolution et qui se trouvaient quelquefois runis chez mademoiselle
Marat, nous citerons seulement un penseur, un publiciste de grand
mrite, M. Haureau, le savant et judicieux auteur de l'_Histoire
littraire du Maine_; un littrateur ingnieux, M. de Labdollire; un
pote, M. Esquiros; un tmoin clair et impartial des faits et gestes
de la Rpublique et de ses enfants, M. le colonel Maurin, bien connu par
la prcieuse collection rvolutionnaire qu'il ramasse depuis quarante
ans; un crivain distingu de l'cole sentimentale de Bernardin de
Saint-Pierre, M. Aim-Martin, cet excellent homme qui vient de
s'teindre immortalis par l'adieu de Lamartine.

Aim-Martin tait un esprit doux, tendre et honnte: il n'avait jamais
tourn les yeux vers la priode rvolutionnaire que pour en dtester les
agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de Marat lui
inspirait un invincible dgot.

Eh bien! il surmontait ce dgot, il le cachait mme sous un air froid
et poli, quand il se rendait chez la soeur du _monstre_, comme il le
dsignait avec une nergique indignation.

Qu'allait-il donc faire dans cette maison?

Aim-Martin tait, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et
collecteur de livres et d'autographes. Or, c'tait aux manuscrits de
Marat qu'il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu'Albertine
et bien faim, pour vendre la dpouille littraire de son frre) il
emporta sous son bras le volume autographe qui l'empchait de dormir
depuis qu'il en avait appris l'existence; un roman indit, un roman de
coeur, invent, pens, crit par Marat: _Les aventures du jeune comte
Potowsky_.

Une fois lgitime possesseur de ce singulier trsor, Aim-Martin se
dispensa de frquenter le petit club d'Albertine, qui mourut peu de
temps aprs en distribuant les papiers du _Sacr-Coeur de Marat_.

Allez visiter l'intressante collection du vnrable colonel Maurin, et
vous y verrez les preuves de journal que Marat corrigeait dans son bain
lorsqu'il fut frapp par Charlotte Corday: ces preuves ont t teintes
de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple dcerna
plus d'une fois  son dfenseur; vous y verrez les portraits et les
bustes qui furent un moment les idoles de la nation.

Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages crites de sa plus jolie
criture, avec ses fautes d'orthographe ordinaires, il fut revtu d'une
charmante reliure _jansniste_ en maroquin noir par un habile artiste,
Nidre ou Bauzonnet, et il demeura cach dans la bibliothque
d'Aim-Martin jusqu' sa mort. C'est dans cette bibliothque que nous
sommes alls le chercher pour le mettre en lumire.

Aim-Martin s'tait toujours refus  publier cet ouvrage remarquable 
diffrents titres, malgr nos instances: il nous permit, toutefois, de
l'examiner, et nous en signala mme les passages les plus singuliers.

Il voulait, disait-il, avoir seul le privilge de connatre, de
conserver le vritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat
crivain, Marat romancier.

--Il y a eu deux Marat, nous disait-il avec cette originalit de
causerie fine et spirituelle qu'on se plaisait tant  couter chez lui
et chez Charles Nodier: le Marat que tout le monde sait, l'affreux,
l'excrable pourvoyeur de la guillotine, qui demandait cinq cent mille
ttes pour orner son autel de la patrie, je n'en parlerai pas; je
voudrais croire, pour l'honneur de l'humanit, qu'un pareil sclrat n'a
jamais vcu; mais l'autre Marat, dont personne aujourd'hui ne souponne
l'existence, celui qui fut l'lve et l'admirateur de Jean-Jacques
Rousseau, l'ami de la nature, ce qui vaut mieux que d'tre  sa faon
l'_Ami du Peuple_, le savant auteur de plusieurs dcouvertes dignes de
Newton dans la chimie et la physique, l'crivain nergique et color qui
a fait un livre de philosophie digne du philosophe de Genve...

--Et c'est Marat qui a fait tout cela? interrompis-je; j'avouerai
n'avoir rien lu de lui, except quelques hideuses citations de son
journal.

--Le journal du second Marat? mais le premier n'a crit que des ouvrages
scientifiques, philosophiques et littraires; le premier tait mdecin
des gardes-du-corps du comte d'Artois; il mourut ou plutt il disparut 
la fin de l'anne 1789 pour faire place  son odieux homonyme.

--Je les ai beaucoup connus l'un et l'autre! reprit Nodier, qui se
trouvait l, et qui avait la manie de se faire contemporain de tous les
acteurs de la Rvolution, qu'il ne vit pas mme passer devant son
berceau. Mais il me semble que le bourreau devait tre fils du mdecin,
et que celui-ci, en coupant des ttes de grenouilles pour ses
expriences de physique, avait enseign au second  couper des ttes
d'hommes.

--Ne parlons pas de ce cannibale, repartit Aim-Martin; mais de l'autre,
tant qu'il vous plaira. C'tait une belle me qui s'ouvrait  tous les
sentiments nobles et gnreux; il prit Rousseau et Montesquieu pour
modles: il et mrit de se placer  ct d'eux, comme moraliste, comme
crivain. Par malheur, il osa s'attaquer  la secte des philosophes, 
Voltaire surtout,  Helvtius,  Diderot: il fut cras ou plutt
touff dans l'obscurit. Je ne doute pas que l'injustice de ses
contemporains  son gard ne l'ait pouss  changer de route et 
s'loigner de la scne des sciences et des lettres: Sicle ingrat,
dit-il alors, tu n'as pas voulu accepter le savant qui t'a rvl le
vrai systme de la lumire, des couleurs, de l'lectricit, le
philosophe qui t'a appris ce que c'est que l'homme; eh bien! tu
accepteras avec pouvante le vampire qui boira le meilleur de ton
sang!,

--Je ne me suis pas encore rendu compte, dit Charles Nodier, de la
transformation du royaliste en dmagogue furieux, de l'lve de Rousseau
en sde de Danton; il y a, entre ces deux personnages, une solution de
continuit immense que je voudrais m'expliquer.

--Dites-moi seulement, rpliquai-je, vous qui avez connu le premier
Marat, s'il tait aussi laid, aussi repoussant que le second?

--Il n'tait pas laid, puisqu'il tait aim et amoureux, objecta Nodier.

--Marat a t aim par une femme! m'criai-je.

--Assurment, dit Aim-Martin; celui qui a rpandu son coeur dans ce
roman, tait inspir par une passion vritable, comme Rousseau composant
la _Nouvelle Hlose_.

--Voil de quoi rhabiliter Marat, repris-je; malheureusement on n'y
croira pas.

--Oui, si le manuscrit autographe n'tait pas l, si l'on n'avait pas
d'ailleurs le trait _De l'Homme_, rempli de tableaux voluptueux et
d'images gracieuses.

--En vrit, vous me donnez got  tudier votre Marat, et s'il se peut
faire, nous lui rendrons la place qui lui appartient parmi les
philosophes et les crivains franais.

Je me mis  l'oeuvre, et je commenai par lire le roman posthume que me
confia Aim-Martin: je crus relire la _Nouvelle Hlose_, et par
intervalles,  ma grande surprise, les _Amours du chevalier de Faublas_.
Je compris alors comment Marat, aprs sa mtempsychose, gardait tant de
haine contre Louvet: c'tait sans doute jalousie de mtier.

Je fus donc amen sans rpugnance  rechercher et  lire tous les
ouvrages du premier Marat, et j'y trouvai, comme Aim-Martin me l'avait
annonc, le savant profond et hardi, le philosophe sagace et
intelligent, le moraliste sensible et passionn, l'crivain pittoresque,
assez lgant, mais peu correct; enfin, ce que Nodier ni Aim-Martin
n'eussent pas reconnu, le lgislateur sage et humain.

Ce sont ces dcouvertes assez inattendues que je voudrais dmontrer au
plus incrdule, en publiant pour la premire fois ce roman indit, qui,
quoique sign par Marat, ne serait peut-tre pas dsavou par l'auteur
de la _Nouvelle Hlose_.

La jeunesse de Marat s'est passe dans l'tude et la mditation.

Il parat, dit Fabre d'glantine dans le _Portrait de Marat_, que les
premires annes de sa vie se sont coules  la campagne ou dans les
lieux simples et retirs: c'est l que la bont de son naturel s'tait
dveloppe et consolide par l'aspect de la nature et des hommes les
plus rapprochs d'elle et par l'influence d'un tat de moeurs simples et
paisibles.

Il tait n comme Jean-Jacques, au pied des Alpes,  Baudry, petit
village de la principaut de Neufchtel, et avant d'tudier l'homme, il
avait tudi la nature.

Ses ouvrages sont tout parsems de descriptions champtres qui ne
feraient pas mauvais effet dans _mile_ ou dans les _Promenades d'un
penseur solitaire_; par exemple:

A la vue d'une belle campagne, dont le soleil nuance l'mail, de ses
rayons changeants,  la fin d'une journe sereine, on ressent un plaisir
secret qu'on gote rarement ailleurs. La verdure de la prairie, le doux
parfum des fleurs, le chant harmonieux des oiseaux et la frache haleine
des zphirs portent insensiblement la gat dans l'me: on sent couler
une douce paix dans le coeur; on prouve une espce d'enchantement
involontaire auquel presque personne ne rsiste. Autant la vue d'un
charmant sjour est propre  nous inspirer la joie, autant la vue d'un
affreux dsert est propre  nous inspirer la tristesse. Des plaines sans
gazon et sans fleurs, des arbres desschs ou couverts d'un sombre
feuillage, des masses normes de rochers dpouills de verdure et
noircis par le temps, le bruit des torrents qui se prcipitent avec
fracas du haut des montagnes, ml au croassement des corbeaux et aux
cris lugubres des aigles, objets affreux qui font passer la tristesse
dans l'me par tous les sens!

Le Marat qui a trac ce tableau agreste dans le _Trait de l'Homme_,
liv. III, est-il bien le mme que ce Marat qui, aprs avoir dit dans son
_Appel  la Nation_ en 1790: Quelques ttes abattues  propos arrtent
pour longtemps les ennemis publics! et dans son placard _C'en est fait
de nous_: Cinq  six cents ttes abattues vous auraient assur repos,
libert et bonheur! demandait cinq cent mille ttes deux ans plus tard?

Il aimait les fleurs, les ruisseaux, les zphyrs _au souffle lascif_, ce
bon M. Marat, mdecin des gardes-du-corps de Monsieur. Personne plus
que moi n'abhorre l'effusion du sang, s'crie l'_Ami du Peuple_ dans son
adresse _aux Patriotes franais_, placarde dans Paris le 10 aot 1792;
mais, pour empcher qu'on en fasse verser  flots, je vous presse d'en
verser quelques gouttes!

Saint-Lambert et Roucher, dans leurs pomes, Rousseau et Bernardin de
Saint-Pierre, dans leurs ouvrages moraux, Gessner et Florian, dans leurs
idylles, nous ont rpt cent fois que l'homme vertueux tait l'amant de
la nature. Ils avaient compt sans Marat, l'_Ami du Peuple_.

Celui-ci aimait tant la nature, qu'il se regardait comme le plus
vertueux des Gnevois: Je respecte la vrit, j'adore la justice, et je
ne veux que le bien! s'criait-il dans son _Appel  la Nation_; il
avait conscience de sa vertu, puisqu'il en parlait  chaque instant:
Que l'homme honnte qui a quelque reproche  me faire se montre,
crivait-il dans sa _Dnonciation au tribunal du public contre Necker_,
et si jamais j'ai manqu aux lois de la plus austre vertu, je le prie
de publier les preuves de mon dshonneur!

Cette vertu n'allait pas jusqu' lui dfendre d'employer la sensibilit
de son coeur, peut-tre mme la sensualit de son organisation, avant
que la politique en et fait un fidle poux, sinon une statue de
marbre.

Le citoyen Ballin vante la _svrit des moeurs_ de Marat, dans
l'oraison funbre qu'il lui consacra sous le titre de: _Marat, du sjour
des immortels, aux Franais!_

Mais J. M. Henriquez, dans la _Dpanthonisation de Marat, patron des
hommes de sang et des terroristes_, publie, il est vrai, aprs le 9
thermidor, ne craint pas de nous reprsenter Marat comme un libertin:

Marat, adonn au plus crapuleux libertinage, avait pour desse une de
ces femmes vendeuses de volupts, et qu'une loi sage ne peut avouer pour
pouse lgitime sans autoriser la subversion du corps social... Est-il
vrai que Marat ait t mari? Est-il mort dans le concubinage? S'il
tait mari, que d'outrages faits  la foi conjugale!

Marat n'tait pas mari, mais il avait une matresse qui vivait
maritalement avec lui,  l'poque de son assassinat.

Cette audacieuse matresse, que Marat ne s'est pas content de peindre
en buste dans le roman des _Aventures du jeune comte Potowsky_, tait
devenue ce que deviennent toutes choses en vieillissant, dcrpite et
enlaidie; elle n'en tait que plus attache  Marat, qu'elle admirait
autant qu'elle l'avait aim et dont elle osait quelquefois s'approprier
le redoutable nom.

Ce fut en signant _femme Marat_, qu'elle crivit au baron de B...
(Besenval), qui avait pris la dfense de Necker, dnonc par Marat au
tribunal du public: On peut vous mettre au nombre de ces petits roquets
qui, ne pouvant plus aboyer par vieillesse, toussent, toussent, pour
donner des preuves de leur existence.

Le baron rpondit en baron, trs-poliment, en se flicitant de ce que
son petit livre lui avait valu l'honneur de recevoir une lettre de
madame Marat. Il ajouta pourtant en post-scriptum: Quelques-uns de mes
amis m'ont voulu soutenir que M. Marat n'tait point mari... Qu'il ait
une femme  lui ou  un autre, qui ait le droit de prendre son nom, ou
qui ne fasse qu'en emprunter le droit, cela m'est gal.

Cette femme, qui crivait par la petite poste  un baron, ne savait pas
lire, si l'on en croit Vincent Formaleoni, canonnier de Paris, auteur
anonyme d'un _loge de Jean-Paul Marat_.

Ce Vincent Formaleoni nous apprend que Marat, dcrt d'accusation et de
prise de corps, poursuivi par les gardes nationaux du gnral Lafayette,
ne dut sa libert et son salut qu'au dvoment d'une _femme gnreuse et
sensible_.

Est-ce la mme qui s'intitula _veuve Marat_, quand l'Ami du Peuple ne
fut plus l pour l'envelopper d'ombre et de mystre, et qui obtint sous
ce titre une pension civique qu'elle dut moins  ses droits qu' la
munificence de l'Assemble nationale?

Enthousiaste de la libert, dit Formaleoni, la femme forte avait conu
la plus haute ide des vertus de Marat. Une noble passion succda aux
sentiments de l'estime... L'hospitalit et l'amour furent assez
ingnieux pour drober Jean-Paul Marat aux poursuites de ses
perscuteurs.

On m'assure que l'_amour_ et l'_hospitalit_ reprsentent deux femmes
qui taient d'intelligence pour sauver Marat: mademoiselle Fleury, du
Thtre-Franais, sous le nom de l'Hospitalit, et l'hrone du roman,
sous le nom de l'Amour.

L'Amour hrita de l'imprimerie et des manuscrits de Marat, qui ne lui
laissa d'ailleurs qu'un assignat de vingt-cinq sous, comme le dclara
firement Albertine Marat dans sa _Rponse aux dtracteurs de l'Ami du
Peuple_, o elle avouait que son frre avait t oblig, pour exister,
 accepter les sacrifices qu'a faits pour lui sa _compagne_.

Compagne, matresse ou veuve, elle fut d'accord avec mademoiselle Marat
pour publier les oeuvres politiques de l'Ami du Peuple: cette dition
devait former quinze volumes in-8, y compris un ouvrage posthume
intitul l'_cole du citoyen_.

Le prospectus parut seul, annonant qu'on s'abonnait chez la citoyenne
veuve Marat, rue Marat, n 30, au prix de cinq livres par volume de 480
pages; mais ds que le premier volume fut mis sous presse, Robespierre
fit saisir, dit-on, le matriel de l'imprimerie et arrta la publication
comme dangereuse  son parti.

Ce prospectus est le dernier signe de vie qu'ait donn cette veuve
Marat, qui s'tait enferme avec lui dans le souterrain fameux o la
pudeur serait superflue selon l'auteur du _Pangyrique de Marat_,
imprim en l'an III; cet auteur malicieux a prtendu que Charlotte
Corday avait puni Marat de ses insolentes privauts, Marat qui allait
sautillant de nymphe en nymphe, et qui aimait  nager dans des torrents
de dlices.

La veuve, que plus d'un historien du temps a traite de mgre, eut
l'air en effet de satisfaire un sentiment personnel de jalousie,
lorsqu'elle se jeta sur Charlotte Corday et la meurtrit de coups en
vomissant contre elle mille sales injures.

Quoi qu'il en soit, Marat avait connu l'amour; son livre _De l'Homme_ en
parle avec trop de science pour que ce soit seulement le rsultat de la
rflexion et du ou-dire; il y revient si souvent dans le cours de cet
ouvrage, qu'il s'excuse de tirer ainsi ses exemples de l'amour (t. II,
p. 374): Que les critiques me montrent donc, s'crie-t-il, une autre
passion tenant au physique qui puisse fournir un tableau supportable!

On ne supporterait pas maintenant les diffrents tableaux que lui
fournit cette passion peinte d'aprs nature.

C'est lui, toujours lui qui se pose en scne; ici, il fait un tendre
aveu: Lorsque vous pressez une matresse pudique de vous ouvrir son
coeur, quoique soumise  regret aux leons de sa mre, n'attendez pas
nanmoins qu'elle vous avoue ses vrais sentiments; c'est toujours de
l'amiti qu'elle a pour vous, mais quand lasse d'une longue et pnible
rsistance, cette fille dissimule laisse enfin triompher son heureux
amant...

L, il est spar de ce qu'il aime: L'amant malheureux loign de sa
matresse chrie promne languissamment ses regards autour de lui; sans
cesse occup de cette chre image, il ne prend aucun intrt  tout le
reste; dans sa douce mlancolie, il recherche la retraite, la solitude,
le silence des bois...

Plus loin, il est inhumain  l'gard d'une belle, qui se meurt d'amour
pour lui: Aprs les fureurs d'une passion irrite, son me succombe 
ses maux, un feu interne la consume et la tient sans cesse veille;
bientt ses forces l'abandonnent... Dj le lustre de ses beaux yeux est
teint...

Ailleurs, enfin, il s'crie comme Bertin l'lgiaque: _Elle est  moi!_
et il chante un hymne  l'amour vainqueur: L'amour lve le pouls,
enflamme l'oeil, anime le teint, embellit la face, donne la vie  ses
traits et la grce  tous ses mouvements.

Oui, l'amour embellissait la face de Marat.

Ses traits taient hideux, dit le rdacteur de son article dans la
_Biographie universelle_; Sa laideur affreuse, dit l'auteur de son
_Pangyrique_ cit plus haut, coopre prodigieusement  ses triomphes.
On voit avec tonnement en lui tous les magots de la Chine avec
dsavantage. Sa physionomie offre  l'oeil surpris des traits confondus
de l'hyne, du furet, du singe et du crapaud.

Nous avons vu la toile, admirable d'horreur, o David l'a peint mort
dans sa baignoire, et nous doutons que la laideur humaine puisse aller
au-del; mais Marat tombant sous le couteau qui ne lui donna pas le
temps de mourir de la maladie qu'il combattait en vain depuis trois ans
(il avait, dit Henriquez, le cerveau exalt par certaines pilules dans
lesquelles il entre certaine dose de mercure), Marat n'tait plus Marat
amoureux, philosophe et romancier.

Fabre d'glantine, du moins, en a trac un portrait moins horrible et
plus ressemblant: Il tait de la plus petite stature;  peine avait-il
cinq pieds de haut. Il tait nanmoins taill en force, sans tre gros
ni gras; il avait les paules et l'estomac larges, le ventre mince, les
cuisses courtes et cartes, les jambes cambres, les bras forts, et il
les agitait avec vigueur et grce. Sur un col assez court il portait une
tte d'un caractre trs-prononc: il avait le visage large et osseux,
le nez aquilin, pat et mme cras; le dessous du nez prominent et
avanc; la bouche moyenne et souvent crispe dans l'un de ses coins par
une contraction frquente; les lvres minces; le front grand; les yeux
de couleur gris-jaune, spirituels, vifs, perants, sereins,
naturellement doux, mme gracieux, et d'un regard assur; le sourcil
rare, le teint plomb et fltri, la barbe noire, les cheveux bruns et
ngligs.

Ne voil-t-il pas la laideur de Marat presque rhabilite?

Il tait loin de se croire laid, puisqu'il savait sa physionomie
expressive:

Dans les passions, dit-il, la face de l'homme devient un tableau vivant
o chaque mouvement de l'me est rendu avec force et dlicatesse.

Il savait aussi que ses yeux _gris-jaune_ n'taient pas sans pouvoir sur
le beau sexe, ce qui lui faisait penser que l'oeil est de toutes les
parties du visage celle qui contribue le plus  la beaut ou 
l'expression. C'est dans cet organe admirable, dit-il, que l'me se
peint principalement; il en exprime les motions les plus tumultueuses
et les sentiments les plus doux.

Il se flattait donc que son me lui gagnerait les coeurs que sa figure
et pu lui aliner.

L'me de Marat!

Il ne badinait pas l-dessus, il proclamait hautement l'immortalit de
l'me, et ds le dbut de son livre _De l'Homme_, il avait averti les
lecteurs qui se trouveraient en dsaccord avec lui sur cette question,
qu'il n'crivait pas pour eux. Il tait si bien persuad de l'existence
de l'me, qu'il en avait fix le sige dans les mninges ou tuniques du
cerveau.

Voltaire le plaisanta sur la place prfixe qu'il donnait  l'me, en
l'appelant le _marchal des logis de S. A. S. l'Ame_; mais les
dcouvertes rcentes de la physiologie ont prouv que le logement
n'tait pas mal trouv, et que Marat aurait d y mettre le principe de
la vie plutt que l'me, pour parler en anatomiste.

On voit que ds-lors, ds l'anne 1775, il s'tait occup de la
dcapitation, sans prvoir les effets de la guillotine: L'me n'a plus
de puissance sur le corps, dit-il, une fois que la tte en est spare,
(t. Ier, p. 92.)

Dans cet ouvrage si neuf et si extraordinaire, imprim en 1775 chez le
libraire-diteur de Rousseau, Marc-Michel Rey,  Amsterdam, on sent dj
Marat qui perce, ou plutt on pressent ce qu'il est capable de devenir
sous l'influence des vnements.

Le chapitre sur la Piti, o il rfute un prtendu paradoxe de Voltaire,
est une rvlation menaante du Marat sanguinaire cach dans la peau du
philosophe: il est ais de se convaincre que la nature n'a pas fait
l'homme compatissant... La piti est un sentiment factice, acquis dans
la socit. Ce sentiment nat de l'ide de la douleur et des rapports de
forme avec les tres sensibles... La piti n'est autre chose que notre
sensibilit tourne par la pense vers ceux auxquels nous nous
identifions... N'entretenez jamais l'homme d'ides de bont, de douceur,
de bienfaisance, et il mconnatra toute sa vie jusqu'au nom de piti...
Ainsi, longtemps frappe du mme spectacle, l'me n'en sent plus
l'impression; elle s'endurcit  l'aspect des misres humaines; elle
s'accoutume  voir souffrir, et elle devient impitoyable.

Telle devint l'me de Marat, quoique Fabre d'glantine fasse l'loge de
sa _bonhomie naturelle_: Il avait plus que de la bonhomie, dit-il.
L'une des bases de son caractre tait cette pudeur ineffaable
qu'engendrent et nourrissent toujours dans une me honnte la
simplicit, l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon.

Marat avait dit lui-mme dans son livre _De l'Homme_: N'est-ce pas
l'amour du beau et de l'honnte qui devient au coeur du sage une source
inaltrable de sentiments dlicieux, et lui fait prouver au milieu des
alarmes cette douce paix que l'infortune ne peut troubler?

Le conventionnel Boileau, qui osa monter  la tribune pour accuser
Marat, en disant: Voici ce que ce tigre a crit avec ses griffes de
sang! et t bien surpris  la lecture du trait sur _l'Homme_.

Dans ce trait, Marat se passionne pour les sentiments levs, pour les
passions _factices_ de l'imagination, pour l'amour de la gloire, pour
l'amour de la patrie. Les mes passionnes de la gloire, dit-il, aiment
l'estime pour l'estime, et la fume de la rputation pour elle-mme...
C'est l'amour de la patrie, dit-il plus loin, qui porta les Posthumius,
les Curtius, les Dcius  se dvouer pour elle; c'est lui qui, dans
Aristide, ce hros pacifique et juste, donna l'exemple de la modration
la plus rare, lui fit respecter la libert de ses ingrats concitoyens,
avec la puissance de les opprimer, vivre en homme priv, pouvant
commander en matre, suivre constamment les lois de l'austre vertu et
conserver pendant le cours de sa longue vie son me innocente et pure;
c'est lui qui produisit l'incorruptible voeu de Caton!...

Marat difiait dj les hros des rpubliques grecque et romaine.

Cependant on peut supposer que Marat se ft born  des travaux de
science et de philosophie, si ces travaux lui avaient rapport l'honneur
et le profit qu'ils mritaient, si les acadmies ne s'taient coalises
en quelque sorte pour tenir ses dcouvertes sous le boisseau, si
Voltaire et les encyclopdistes n'avaient pas foudroy de leurs ddains
le livre _De l'Homme_.

Imprudent Marat, qui avait os, dans son discours prliminaire, numrer
les philosophes physiologistes sans nommer Voltaire, et qui ne l'avait
nomm dans son ouvrage que pour l'accuser de lgret et
d'inconsquence!

Voltaire, g alors de plus de 82 ans, se fit journaliste pour rpondre
 cet adversaire qu'il invitait  se consacrer  ses malades plutt qu'
la philosophie. Voltaire n'eut pas de peine  mettre l'auteur hors de
combat et son livre hors de cause.

Ce livre, qui devait placer Marat entre Lecat et Cabanis, tomba du
ridicule dans l'oubli.

Marat n'osa plus s'essayer dans le genre philosophique, il ne publia pas
mme son roman des _Aventures du comte Potowski_, compos  cette poque
et prt  paratre. Il se concentra tout entier dans les recherches
scientifiques, et il fit imprimer, seulement aprs la mort de Voltaire,
ses belles dcouvertes sur la lumire et l'optique, sur le feu et sur
l'lectricit.

Voltaire ne ressuscita pas pour l'attaquer de nouveau, mais Marat trouva
dans l'Acadmie des Sciences une opposition non moins vive et plus
compacte que nagure dans la littrature. Il avait dlivr aux
acadmiciens tant de brevets d'ignorance, que ce fut un parti pris de
nier ses dcouvertes ou de les passer sous silence.

Tous les efforts de Marat ne russirent pas  vaincre cette ligue de
savants qu'il combattit sans relche de 1779  1785.

Il tait redout depuis trois ans sous le nom d'_Ami du Peuple_, quand
il rappela aux acadmiciens, ses ennemis, qu'il pouvait se venger, en
leur adressant comme un adieu menaant, en 1791, son pamphlet des
_Charlatans modernes_ ou _Lettres sur le Charlatanisme acadmique_. Il
ne songeait gure alors  reprendre ses expriences de physique!

Mais si l'espace nous manque pour montrer le mdecin devenu tout--coup
grand lgislateur dans un admirable crit: _la Constitution_, qui n'est
pas mme connu par son titre, l'espace nous manque aussi pour
caractriser le talent littraire de Marat avant la Rvolution. Je ne
puis, par des citations choisies mme dans ses oeuvres scientifiques,
prouver que son style se modelait souvent sur celui de Rousseau, et que
le but qu'il s'est propos sans cesse a t d'imiter l'auteur d'_mile_
et de la _Nouvelle Hlose_.

C'est le sublime Rousseau qu'il invoque dans la proraison du deuxime
volume du trait _De l'Homme_, ce qui fit dire  Voltaire: Il est
plaisant qu'un mdecin cite deux romans, au lieu de citer Boerhave et
Hippocrate.

Voltaire ignorait que ce mdecin avait lui-mme un roman en
portefeuille, un roman de sentiment, un roman d'amour, auquel il et pu
mettre cette pigraphe tire de son livre de philosophie: L'amant
sensuel ne peut se passer de jouissance, le vritable amant ne peut se
passer de coeur. Fabre d'glantine donne  Marat un certificat de
sensibilit; il connaissait sans doute les _Aventures du comte
Potowsky_.

C'est donc avec raison que le citoyen Morel, capitaine au premier
bataillon du Jura, s'crie dans son _loge funbre de Marat_: Comme
Jsus, Marat fut extrmement sensible et humain; il avait l'me sublime
de Rousseau!

Vienne maintenant quelque citoyen critique, qui fasse le parallle
impartial des _Aventures du comte Potowsky_ et de la _Nouvelle Hlose_,
et qui rende enfin  Marat ce qui est  Marat, comme Jsus rendait 
Csar ce qui est  Csar.

PAUL L. JACOB, bibliophile.




LES AVENTURES

DU

JEUNE COMTE POTOWSKI.




I.

GUSTAVE POTOWSKI A SIGISMOND PANIN.


A Pinsk en Polsie.

Quitte ces assembles tumultueuses, ces bruyants plaisirs, ces concerts,
ces danses, ces ftes et tous ces jeux auxquels tu as recours pour
charmer ton ennui. Il est pour un coeur sensible, pour toi, cher Panin,
une source de joie plus pure. Veux-tu la connatre, viens vers ton ami,
et contemple son bonheur.

Quand la flicit daigne descendre sur la terre pour visiter les
mortels, elle cherche, et ne trouve que le sein des amants o elle
puisse se reposer. Elle se plat avec deux coeurs unis, appuys l'un sur
l'autre, et endormis ensemble dans une paix voluptueuse.

Que l'amour est un charmant dlire! Dans sa douce ivresse, l'me inonde
de plaisir s'coute en silence: dans ses vifs transports, elle se fond
et s'coule. Malheureux qui ne l'prouva jamais!

Habitu ds mon jeune ge  vivre avec Lucile dans une douce
familiarit, je ne connaissais encore que l'amiti, lorsqu'au milieu de
nos amusements, les ris s'enfuirent tout--coup. Lucile devint rveuse:
peu  peu les rubis de ses lvres perdirent leur clat, les roses de ses
joues plirent, le doux son de sa voix s'altra. A sa vivacit naturelle
avait succd une sorte de langueur, et l'on dcouvrait dans ses regards
je ne sais quoi d'inquiet et de tendre.

Cette langueur passa de l'me de Lucile dans la mienne. Un nouveau
sentiment de plaisir semblait s'y arrter. Je me sentais attendri, et je
ne savais pourquoi. Les jeux foltres, qui avaient amus notre enfance,
commenaient  m'ennuyer. Je n'aimais plus  courir: les ris, le fracas,
la lumire, la dissipation me dplaisaient; et pour la premire fois mon
me s'coutait en silence.

Je n'tais content qu'auprs de Lucile, et j'tais chagrin ds que je la
quittais. Mme auprs d'elle la gat parut m'abandonner, et je
commenai  ne me trouver bien nulle part. Sous les yeux de nos parents,
je dsirais d'tre seul avec Lucile; loin des tmoins incommodes, je
craignais de la trouver seule: je sentais que j'avais quelque chose 
lui dire, et ne pouvais dmler quoi.

Un jour que j'tais plus gai qu' l'ordinaire, je voulus l'embrasser.
Elle s'y opposa; et les efforts que je fis pour m'en rendre matre,
ayant drang son fichu, j'entrevis sous la gaze deux petits charmes
naissants que Cupidon semblait avoir placs lui-mme. A cette vue, je
sentis palpiter mon coeur.

Lucile parut fche, et allait s'chapper; je la retins, et la fixai
longtemps. Elle baissait la vue. A la fin je rencontrai ses yeux; et ce
coup-d'oeil, lanc et rencontr au hasard, alluma dans mon sein la
flamme qui le dvore.

Longtemps nous nous en tnmes  de simples regards.

Je ne pouvais vivre un instant sans Lucile. Lucile ne s'accommodait pas
mieux de mon absence, mais elle n'tait plus aussi familire, aussi
nave, aussi affectueuse; elle semblait se refuser  mes innocentes
caresses; lorsque je lui drobais un baiser, la pudeur colorait ses
joues; lorsque je la pressais contre mon sein, elle cherchait  se
dgager; lorsque je la retenais dans mes bras, elle tremblait de
crainte.

L'amour produisit sur le corps de Lucile un changement plus frappant
encore que sur son me. A mesure qu'il se dveloppait, chaque jour elle
devenait plus belle: semblable  une tendre fleur qui, sentant au matin
l'influence des rayons du soleil, ouvre ses boutons, tend ses feuilles,
panouit ses fleurs, et parat avec un nouvel clat.

Un soir que nous tions sur le gazon fleuri au pied d'un arbre touffu,
mille petits oiseaux s'gayaient parmi le feuillage, et faisaient
retentir les airs de leurs chants amoureux. Je sentais une douce motion
parcourir de veine en veine tout mon corps. Je tenais une main de Lucile
et n'osais lui parler; elle me regardait en silence: mais nos regards
s'taient tout dit, avant que notre voix s'en ft mle.

Enfin je hasarde de lui ouvrir mon jeune coeur. A chaque mot que je
prononce, sa bouche sourit amoureusement, et un coloris plus anim que
celui des roses se rpand sur son joli visage.

A peine lui eus-je fait l'aveu de l'motion nouvelle que je ressentais,
que j'obtins d'elle un pareil aveu pour rponse. Il n'tait pas dans
notre caractre de dissimuler: d'ailleurs comme l'amour que nous
prouvions l'un pour l'autre ne diffrait gure de l'amiti que par un
sentiment plus vif, nous fmes bientt  notre aise, et le mystre de
notre nouvelle situation fit place  un retour de confiance.

L'amour perait insensiblement et faisait des progrs. Nos entretiens
devenaient plus frquents, plus anims, plus intimes. En nous
entretenant de l'tat de nos coeurs, nous avions toujours quelque chose
 nous dire, comme si nous eussions oubli ce que nous nous tions dit
tant de fois. Lorsque je l'assurais combien elle m'tait chre, elle me
faisait sentir qu'elle le savait: mais lorsqu'elle me parlait de sa
tendresse, souvent je feignais de ne pas l'en croire, pour avoir le
plaisir de l'our de nouveau.

Quelquefois il s'levait entre nous de petits dbats, et toujours elle
sclait ses tendres protestations par un baiser encore plus tendre.
Alors je sentais couler dans mon me cette joie dlicieuse qui fait le
bonheur des amants.

Ds-lors notre inclination mutuelle devint de jour en jour plus tendre.

Aujourd'hui elle est telle qu'il semble que nous n'avons qu'une vie et
qu'une me. Nos coeurs s'entendent et s'entretiennent. Si j'attache les
yeux sur Lucile, elle me regarde avec l'expression la plus vive du
sentiment. Si je soupire, elle soupire  son tour. Si je lui jure que je
l'adore, elle me jure que je suis ador. Si je lui dis qu'elle fait le
bonheur de ma vie, elle me rpond que je fais le charme de la sienne.

O tendre union! Cleste flamme! Six ans l'ont pure et nourrie dans mon
coeur. Six ans j'en ai got la douce ivresse.

Que te dire? Je ne trouve de plaisir qu'aux cts de Lucile, et ce
plaisir est toujours nouveau.

Quand je la vois me sourire tendrement, mon coeur palpite de joie. Quand
je lui donne un baiser, je cueille sur ses lvres de roses un nectar
plus doux que celui que l'abeille exprime des fleurs. Mais, quand
mollement pench sur son sein je savoure le plaisir d'tre aim, je me
crois au nombre des dieux.

Cher ami! depuis quelques annes tu as renonc  l'amour: que de temps
perdu pour le bonheur!

De Varsovie, le 12 fvrier, 1769.




II

SIGISMOND A GUSTAVE.


L'amour, dit-on, est un fruit dlicieux, que le ciel a accord  la
terre, pour faire le charme de la vie. Cher Potowski! tu n'en connais
que les douceurs; je n'en connus que l'amertume.

Comme toi, j'aimais autrefois  soupirer auprs des belles: mais si
souvent dupe de leur duplicit, jouet de leurs caprices, j'ai enfin
appris  fuir leur commerce dangereux.

Pourrais-tu le croire? Je prfre  leurs fausses caresses, le plaisir
d'en mdire. Dvoiler leurs artifices, publier leurs intrigues, et rire
de leur tourment au milieu d'un cercle d'amis aussi dgots que moi;
voil le seul plaisir qu'il m'en reste.

Lorsque le feu de la conversation commence  s'teindre, nous prenons en
main la coupe enchanteresse; un jus ptillant vient au secours de
l'esprit, ranime nos propos, nous inspire de nouvelles saillies, et fait
renatre la joie parmi nous.

Au sortir de ces entretiens, je reviens au milieu des femmes, leur
montrer mon mpris et ma gat.

De Pinsk, le 23 fvrier 1769.




III

LUCILE SOBIESKA A CHARLOTTE SAPIEHA.


A Lublin.

Tu t'tonnes, Charlotte, que je sois si prise de Gustave: Mais peux-tu
le trouver trange? Eh! comment n'aimerais-je point un aimable homme qui
m'adore, un homme tout occup de mes plaisirs et de mon bonheur?

D'ailleurs cette frache jeunesse, cette beaut ravissante, ces regards
tendres et anims, ce sourire fin et gracieux, cette voix touchante, et
tant d'autres agrments qui lui sont propres, n'ont-ils pas droit de lui
captiver les coeurs?

Que si tu ne fais point de cas des attraits de sa figure: ne
compteras-tu pour rien non plus les belles qualits de son me?

Te dire que mon amant a tous les talents de son tat, et tous les
agrments d'un homme du monde serait trop peu de chose.

Mais Gustave a de l'esprit, il le sait et il n'en est pas vain: jamais
il ne le fit servir  dsoler le bon sens, ni  affliger les sots.

Il aime les plaisirs, mais il veut les choisir: il mprise ceux qui
manquent de dlicatesse, prfre ceux qui rcrent  ceux qui ne font
qu'tourdir, et ne recherche avec ardeur que ceux qui respirent la
tendresse.

Modr dans ses plaisirs, il sait s'arrter avant le dgot. Son humeur
est toujours gale: jamais on ne le voit d'une gat effrne, puis,
d'une morne tristesse.

Il est riche, aime la dpense, et accorde  son rang ce qu'il exige:
mais il ne donne rien au faste, aux caprices,  l'extravagance. Il est
quelquefois magnifique; plus souvent gnreux, il destine aux infortuns
une partie de son superflu, et toujours il sait leur cacher la main qui
les soulage.

Il a l'me fire, mais sans arrogance: il n'est point entich de sa
naissance, et il respecte plus dans l'homme le mrite que les dignits.

Il est bouillant et ne peut souffrir un affront; mais sa colre n'est
pas froce: son ressentiment passe comme un clair, et la moindre excuse
suffit pour le dsarmer.

Jamais jeune homme ne reut une meilleure ducation: mais chez lui, la
nature semble avoir tout fait. Son beau naturel, bien dirig ds
l'enfance, est tel qu'il peut s'y abandonner sans crainte et sans
prcaution. La dcence, la candeur, la tendresse en font la base. Ennemi
du vice, indulgent aux ridicules, docile aux usages innocents,
incorruptible aux mauvais exemples, il est respect de tout le monde,
aim de toutes ses connaissances, et chri de tous ses amis.

Tel est mon amant; et tu veux que je justifie ma flamme. Va, Charlotte,
je m'applaudis de mon choix, et je ne crains point d'en tre jamais
punie.

De Varsovie, le 29 fvrier 1769.




IV

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Au simple ton de ta lettre, cher Panin, il est hors de doute que tu
aimes encore les belles. Ce que tu prends pour aversion, n'est que
ressentiment. Il passera un jour ce ressentiment; tu peux t'y attendre,
et je te verrai de nouveau enlac. Mais en attendant que tu
m'entretiennes de ta passion pour quelque jolie enchanteresse; je vais
t'entretenir de la mienne.

Quoique mon amour pour Lucile n'ait pas attendu la rflexion pour
natre, et que je n'aie jamais cherch  m'clairer sur le choix d'une
pouse, je vois avec transport que la fortune m'a mieux servi que la
sagesse ne l'et pu faire.

Lucile n'a point ces grces brillantes et lgres dont le monde fait
tant de cas, ni cette humeur foltre, ce babil frivole, ce petit mange,
ces aimables caprices qui vont si bien  quelques jolies femmes. Mais 
une belle figure, releve par des grces touchantes, elle joint une me
tendre, noble, leve; un esprit solide, enjou, dlicat: et je ne sais
quels charmes invincibles qui lui captivent tous les coeurs.

Avec tant de belles qualits, un peu de vanit serait bien excusable:
toutefois Lucile n'est point vaine. Au milieu de ses compagnes, elle se
distingue toujours comme la rose parmi les autres fleurs: tout le monde
admire sa beaut, elle seule parat oublier ses attraits: on l'coute
avec ravissement, elle seule ne s'aperoit point du plaisir qu'elle
cause.

Mais quel charme elle donne aux vertus douces et bienfaisantes, dont
elle est un modle vivant. Quelles attentions pour ses parents! Jamais
fille n'en eut de plus marques. Toujours elle leur obit avec douceur:
souvent elle n'attend pas l'ordre, elle devine; et tout ce qu'ils
peuvent dsirer est fait avant qu'ils se soient aperus qu'elle y pense.

Avec quel zle elle ouvre la porte  l'honnte pauvret! Quel air
d'attendrissement elle a pour les malheureux! Comme elle se plat 
ramener la joie dans un coeur fltri!

H! ne dirai-je rien de cette sensibilit dlicate qui craint d'offenser
ou de dplaire, de cette ouverture de coeur qui gagne la confiance, de
cette modestie qui imprime le respect, de cette aimable pudeur, de cette
timidit enchanteresse qui la rendent si sduisante.

Chez elle rien n'est gn, tout est naf, tout est naturel, tout a
l'aisance de l'habitude et pour te faire son portrait en un mot: c'est
la Vertu sous les traits de la Beaut.

Heureux celui qu'un doux hymen doit unir  Lucile! Il n'aura  craindre
que le malheur de la perdre ou de lui survivre. Cet heureux mortel, cher
Panin, tu le connais: c'est ton ami.

De Varsovie, le 19 mars 1769.




V

LUCILE A CHARLOTTE.


A Lublin.

Je ne pense qu' Potowski. Allume au flambeau de l'amour, mon
imagination me prsente partout sa douce image. Sans cesse je la vois,
elle me suit le jour, elle me suit la nuit, et ne me quitte pas mme
durant mon sommeil. Avec quel transport mon me s'lance vers lui! je
l'aime, je l'adore; et ce qui le rend si cher  mon coeur, c'est moins
sa beaut que sa vertu; c'est moins la violence que la puret de sa
flamme.

Hier, comme nous tions  faire de la musique sous un des arbres du
jardin, en extase  l'oue d'un air flatteur qu'il me chantait, je
laissai chapper mon thorbe, et les yeux ferms je reposais mollement
sur le gazon fleuri.

Bientt il s'avana vers moi et se plaisait  me contempler; mais il n'a
point avec audace lev le voile pour parcourir mes charmes; ses chastes
mains ont respect jusqu' la gaze lgre dont ma gorge tait couverte.

Puis, approchant sa bouche, il pressait tendrement mes lvres et
couvrait mes joues de baisers amoureux. Je ne sais quelle motion
inconnue pntrait alors tout mon tre; j'tais languissante dans les
bras du plaisir.

Rveille par ses tendres caresses, je fis la surprise, la fche, je me
levai et voulus m'loigner; mais il me retint dans ses bras, me prit la
main, et me dit d'un ton de voix enchanteur, en me regardant d'un air
tendre:

--Quoi, ma Lucile, t'offenser de ces liberts innocentes, tandis que tu
tais  la discrtion de ton amant? Apprends  le mieux connatre. Non,
non, avec lui jamais tu ne seras en danger. Or , mon ange, faisons la
paix, et pour gage de mon pardon donne-moi un doux baiser. Tu me le
refuses; h bien! je le prendrai moi-mme.

Chre Charlotte, je ne pus m'en dfendre, et tandis qu'il collait ses
lvres aux miennes, mon coeur palpitait de joie, la volupt se glissait
dans mes veines.

Rien n'galait mon embarras; je n'osais le fixer; et certes, je ne sais
ce que je serais devenue, s'il se ft aperu des motions qui agitaient
mon sein.

Toi qui te piques d'avoir vu bien des choses, vis-tu jamais un amant
plus tendre, plus dcent, plus respectueux?

Une douce habitude de vivre ensemble resserre chaque jour les noeuds qui
nous attachent l'un  l'autre. A ses cts je ne connais point le
chagrin; l'ennui ne se mle jamais au paisible cours de ma vie, et le
dgot n'ose en approcher. Avec lui il n'est point d'aurore qui en se
levant ne me promette une journe sereine et ne me fasse goter quelque
plaisir nouveau.

De Varsovie, le 5 avril 1769.




VI

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Sirad.

Me voici depuis quelques jours  Lencini pour y passer une partie de la
belle saison.

Hier, les comtes Sobieski, Kodna et Bressin firent partie d'aller en
famille passer la journe  l'le Tarnow. J'tais convenu de les joindre
 la maisonnette que le dernier a fait btir sur le bord du lac, o la
compagnie devait s'embarquer.

A mon arrive, je trouvai les hommes dans le salon  parler politique.
Les femmes avaient pass dans le parterre, et j'aperus les jeunes
ranges autour d'un bassin et occupes  s'admirer dans l'onde limpide,
chacune une houlette  la main.

Je fus frapp de la coquetterie de leur parure. Avec quel soin elles
s'taient ajustes! Combien leur beaut s'tait embellie encore par les
secours de l'art! Combien la gaze, la chenille, la dentelle, donnaient
de lustre  des charmes  demi-voils! Combien les rubans et les cordons
relevaient artistement leurs robes pour montrer une chaussure dlicate,
ou plutt des petits pieds mignons!

Parmi ces gentilles bergres qui attiraient les dsirs sur leurs pas,
qui n'et distingu Lucile  l'lgance de sa taille,  son air noble, 
son port majestueux?

Elle tait vtue d'une robe blanche, dont l'toffe lustre flottait 
grands plis autour de son corps, ses cheveux boucls par les mains de la
nature tombaient avec grce sur son col d'albtre et se roulaient sur
son beau sein; un voile lger drobait  l'oeil des charmes o les
coeurs viennent se prendre.

Un petit chapeau d'osier entour d'une guirlande de fleurs s'abaissait
sur ses beaux yeux.

Je ne pouvais me lasser de l'admirer sous cet ajustement, je croyais
voir une Grce dcente entre des nymphes vives et lgres.

On servit quelques rafrachissements et nous gagnmes le bateau.

Dj les bateliers font blanchir l'cume sous leurs rames, le rivage
fuit loin de nous, et nous dcouvrons les fertiles coteaux de l'le.

Au pied de ces coteaux, quelques villages s'avancent en amphithtre sur
les bords du lac, et leur image est rpte dans le cristal de l'onde.
D'autres villages s'tendent dans les valles; les flches brillantes de
leurs clochers s'lvent dans les airs, dominent d'espace en espace les
paysages d'alentour, et couronnent ce riant tableau.

On voyait des troupeaux nombreux errer dans la prairie, et l'on
entendait de loin les chansons des bergres et des bergers dansant au
son des chalumeaux  l'ombre des bosquets.

Nous abordmes dans un golfe o les eaux amonceles dorment depuis le
commencement des sicles dans des prisons profondes.

Trois voitures dcouvertes nous attendaient sur le rivage.

Nous arrivons; les barrires s'ouvrent, et le sjour enchant du Nonce
s'offre  nos regards. A droite s'tend une vaste prairie, coupe par
plusieurs branches d'une jolie rivire qui la traverse et borde d'un
parc o bondissent des troupeaux de daims.

A gauche s'lve un riche coteau couvert de vignes et surmont de deux
rochers lancs vers le ciel qui ombragent de leurs sommets la plaine
d'alentour.

A chaque pas on croit voir les jeux varis de la nature: tantt c'est
une nappe d'eau, o le hazard semble avoir jet un pont; tantt c'est un
antre o mille petits ruisseaux vont se perdre; tantt ce sont des
bouquets d'arbres pittoresquement plants.

Un superbe palais se prsente dans l'enfoncement.

A mesure qu'on avance, une perspective charmante se renouvelle et
s'allonge devant l'oeil qui la contemple. Quelles masses! Quels groupes!
Partout la sagesse et le choix ont empreint leur caractre. Partout la
nature et l'art sont admirablement combins. L'intelligence clate dans
tous les points de l'ouvrage, rien n'y brille que d'un clat propre 
faire valoir le reste; point de beauts prodigues en vain.

Mais c'est autour du chteau que les beaux-arts ont rassembl les amours
et les ris.

On n'y arrive point par de longues alles tires au cordeau et semes de
sable. Il n'est pas non plus entour de ces ennuyeux parterres dessins
en symtrie, o l'on ne voit que quelques fleurs ranges dans de petits
carrs, des arbrisseaux mutils, et des planches de coquillages. Situ
sur un monticule d'o l'oeil d'un seul regard embrasse toute l'tendue
du domaine, il s'ouvre par derrire dans un joli bosquet.

Ce bosquet n'est pas non plus un bois dessin comme tant d'autres. On
n'y voit point les arbres aligns et taills en berceaux se rpondre les
uns aux autres, mais placs dans un heureux dsordre et coups de
sentiers qui par leurs contours varis mnagent toujours  l'oeil de
nouvelles surprises.

De distance en distance on y trouve des bassins o nagent des cygnes, et
o se baignent des nymphes mles avec des tritons: des niches o un
faune ou un satire retient une timide bergre.

Ici on voit Flore environne de petits gnies qui lui prsentent des
fleurs. L, Pomone entoure d'autres gnies qui lui apportent des
fruits. Plus loin, des bacchantes invitent le dieu du vin  remplir sa
coupe joyeuse. Plus loin encore des bergers sacrifient  Pan.

L'extrieur du palais rpond  la magnificence des dehors, et
l'intrieur parat le temple de la volupt. Tout ce que l'art inventa
jamais pour faire les dlices de la vie y est tal avec got; tout y
inspire l'amour et respire le plaisir. Je ne pouvais me lasser
d'admirer: dans mon extase, je croyais tre dans un de ces palais que la
brillante fiction a pris soin de parer.

Le nonce, tu le sais, est un de ces sybarites dont l'air ouvert et
content annonce un coeur libre et joyeux, un de ces aimables fous qui ne
veulent que s'amuser. Il nous reut avec empressement; et aprs nous
avoir fait voir les lambris dors, les riches ameublements et les autres
rarets de ce dlicieux sjour, il nous conduisit sous des berceaux
fleuris, o nous trouvmes des tables dlicatement servies.

Il fit les honneurs de sa maison avec des grces enchanteresses. Pour
entretenir la gat, il avait rassembl autour de nous tous les
plaisirs; on aurait cru qu'ils connaissaient sa voix, et que ds qu'il
le voulait ils accouraient en foule.

Nous fmes servis par de jolies bergres vtues de blanc et couronnes
de fleurs; nous emes des vins exquis et une musique digne d'tre
entendue  la table des dieux.

Aprs le dner, la compagnie se spara; chacun tira d'un ct diffrent.
Je joignis Lucile et nous prmes le chemin du bosquet.

A peine avions-nous fait trois cents pas, que nous nous trouvmes
vis--vis d'une grotte d'o sort un ruisseau qui, divis en plusieurs
filets, serpente sur la verdure; nous nous assmes sur le gazon sem de
violettes et de primevres.

Lucile se mit  considrer l'onde qui fuyait en murmurant. Bientt les
zphirs lgers vinrent jouer avec ses blondes tresses et caresser les
sens de leur souffle lascif, tandis que les oiseaux amoureux se
contaient leur martyre sur les buissons d'alentour.

J'tais  ses pieds, occup  la contempler: jamais elle ne m'avait paru
si belle. En voyant cette frache jeunesse, ce teint de lis et de roses,
ces lvres vermeilles qui appellent le baiser, ce sourire des grces,
ces yeux pleins de douceur et de feu, j'oubliai que j'aimais une
mortelle.

Je me sentais mu.

L'influence de cette saison charmante, o la nature invite toutes ses
cratures  l'amour; les tendres regards que Lucile me jetait de temps
en temps, les sons mlodieux qui frappaient mon oreille achevrent
d'enivrer mon coeur, dj chauff par la musique, le vin et les
tableaux voluptueux.

Je passai un bras autour de la ceinture de Lucile, je lui pris la main
et commenai  lui faire quelques-unes de ces timides caresses que
l'amour semble drober  la pudeur. Lucile fit un doux effort pour se
dgager, je lui opposai une douce rsistance.

Mes yeux tendrement attachs sur elle rencontrrent les siens, et nos
regards se confondirent avec une douce langueur, que je pris pour un
tendre aveu.

Tandis que mon coeur s'abreuvait de volupt, une motion soudaine
s'empara de mes sens; mon oeil enflamm dvorait ses charmes.

Puis tout--coup cdant  mes transports amoureux, je couvris son visage
de baisers; je portai mes lvres sur sa belle gorge; j'osai malgr elle
approcher une main avide...

Lucile irrite arrta mon audace et me quitta d'un air indign. A
l'instant revenu de mon dlire comme par une espce d'enchantement, je
la suivis pour lui demander grce; elle ne daigna pas m'couter.

Pntr de douleur, je marchais en silence  son ct, la tte baisse
et n'osant lever les yeux.

Lorsque nous fmes prts  rejoindre la compagnie, j'essayai de
reprendre ma gat, crainte que mon air abattu ne fournt matire aux
soupons; mais il n'y eut pas moyen: mes ris taient forcs, j'avais la
mort dans le coeur, et je ne cessais d'attacher les yeux sur Lucile, qui
me jetait  la drobe quelques regards.

Le reste de la journe se passa en jeux, mais je n'y pris aucune part:
tout m'ennuyait, j'tais fch de voir les autres s'amuser et ne
soupirais qu'aprs le moment de partir.

Il arriva enfin ce moment dsir.

Le bateau est lanc, il fend l'onde; dj le rivage fuyait loin de nous
et nous commencions  perdre de vue la riante perspective qui, le matin,
nous avait enchants, lorsqu'un vent frais s'leva soudain; bientt la
surface des eaux se ride, nos voiles s'enflent, les vents se dchanent,
et notre frle barque est abandonne  la merci des flots.

Les rameurs frappaient l'onde  coups redoubls pour tcher de gagner le
port, mais en vain. La fureur des vents augmenta et nous fmes pousss
vers la cte oppose, au milieu des cueils.

On voyait les vagues se briser contre des rochers qui les repoussaient,
aprs avoir blanchi de leur vaine cume ces masses immobiles.

Comme nous tions prts  chouer, un courant nous entrana au large,
mais nous ne semblions avoir vit un danger que pour succomber  un
autre: les ondes s'levaient  une hauteur prodigieuse et paraissaient
vouloir se refermer sur nous.

A force de lutter contre les vents et les flots nous gagnmes une espce
de petite baie.

Le ciel tait couvert de sombres nuages; les foudres s'allumaient dans
leur sein et descendaient en serpentant sur la foret voisine.

La consternation augmenta parmi nous. Nos femmes effrayes cherchaient 
se cacher. Lucile ple, muette et tremblante, se rfugie dans mes bras,
elle y reste immobile, et se repose dans un doux abandon sur mon sein.

Te l'avouerai-je? Panin. Charm de sentir dans mes bras mon doux trsor,
je n'tais point fch de cette tempte.

La nuit vint augmenter les tnbres; les clairs fendaient la nue, la
foudre volait de toute part, le tonnerre grondait dans la profondeur des
cieux, ses longs roulements se rpondaient d'une cte  l'autre; les
vents soufflaient avec plus d'imptuosit, et les vagues cumantes
lances dans les airs semblaient dcouvrir le fond des abmes  la
lueur des feux clestes.

Lucile,  demi-morte et me tenant la main, me dit d'une voix presque
teinte:

  Ami! le cours de notre vie est fourni; la mort va nous prcipiter
  dans ces gouffres profonds; puissions-nous, du moins, nous y tenir
  embrasss et n'avoir qu'un seul tombeau!

Quoique mon courage comment  s'branler, je tchai de la rassurer;
puis, recueillis l'un et l'autre dans le silence, nous nous tnmes
troitement embrasss, en attendant que le cruel destin dispost de nos
jours.

Enfin la tourmente s'apaise, les nues crvent, une pluie abondante fond
sur nous, le globe argent de la lune parat derrire les nuages; sa
lumire tremblante brille sur la surface de l'onde agite: les nuages se
dissipent, le ciel s'claircit, et le sombre azur de la vote cleste,
sem de brillantes toiles offre un spectacle enchanteur.

Bientt nous emes sous les yeux un spectacle plus enchanteur encore.

A la blancheur de l'aube du jour s'tait mle cette lgre teinte d'or
et de pourpre qui devance le char de l'aurore. Le soleil s'lance de
dessous l'horizon, et semble faire sortir ses feux tincelants du sein
des eaux. A l'clat de sa vive lumire, l'obscurit disparat, les
ombres fuient, son disque se dgage, il s'lve, ses rayons se
projettent  grands flots sur la plaine liquide: l'horizon s'tend, et
la terre s'offre  notre vue.

Dj le sommet des montagnes parat dor, nous reconnaissons le rivage;
les vents sont enchans, la surface de l'eau ne parat plus qu'une
glace unie, les bateliers forcent de rames, et nous entrons dans le
port.

Arrivs  Warzimow, nous nous sparmes. Je pris cong de Lucile, qui me
fit promettre de revenir bientt auprs d'elle.


_En continuation._

J'ai trouv ce matin avec Lucile une parente loigne de la comtesse que
je n'avais pas vue depuis longtemps.

C'est une jeune veuve,  cheveux noirs,  grands yeux bleus,  nez
aquilin,  lvres vermeilles,  petite bouche, et  tout prendre d'une
assez jolie figure. Elle ne dit pas qu'elle cherche un mari; mais on le
devine.

Sans tre belle, elle plat beaucoup; elle a des manires libres et
aises qui enchantent, et une certaine gentillesse dans l'esprit qui
enchante encore plus. Elle est de l'illustre famille des Bajoski et
passe pour avoir de grands biens.

Ne serait-ce point l ton fait?

De Lencici, le 15 mai 1769.




VII

SOPHIE BAJOSKI A SA COUSINE.


J'ai sous les yeux un couple d'amants heureux. Envelopps des ombres du
mystre, ils se livrent en silence au plaisir de s'aimer; ils ne
paraissent avoir d'autre soin que celui de se plaire, et tout occups
l'un de l'autre ils se suffisent  eux-mmes.

Tu connais la matresse: la charmante Lucile. Je vais te peindre
l'amant.

C'est un jeune homme de moyenne taille; mais de la plus sduisante
figure du monde. A un teint brun et anim il joint de grands yeux bien
fendus pleins de vivacit et de douceur, une moustache naissante, une
bouche dessine par l'amour, des cheveux d'un noir d'bne, une jambe
faite au tour et une main douce, blanche et potele.

Gustave (c'est son nom) est ptri de grces; mais il n'a point ces airs
lgers, tranchants, avantageux, comme tant d'autres jeunes gens, et il
n'en plat que davantage.

Quoique d'un naturel vif et sensible, il est peu port  la galanterie.
Il n'est pas fait pour chercher les bonnes fortunes; je ne sais mme
s'il saurait profiter de celles qui se prsentent. Il me semble si neuf
que je parierais tout au monde qu'il n'a encore cueilli que les
premires fleurs de l'amour.

Il est si pris de sa Lucile, qu'il n'a d'yeux que pour elle. Aux cts
d'une autre femme il parat mal  son aise et s'ennuyer beaucoup: mais 
ceux de sa belle, son oeil brille d'un feu divin, sa bouche sourit
amoureusement, toutes les grces s'animent sur son visage, il est
charmant et enjou.

Je suis assez familire avec lui, et je lui dis souvent le petit mot
pour rire; mais il n'entend pas malice.

Tu me diras peut-tre que j'en suis amoureuse. Je ne sais; mais je
n'aime point  tre longtemps sans le voir, je ne le revois jamais sans
plaisir et je cherche quelquefois  me trouver sur ses pas. Ce qui me
plat le plus en lui n'est pas prcisment sa beaut; son air novice a
quelque chose qui me flatte davantage et sa froideur auprs de moi pique
ma vanit.

Qu'il serait doux, Rosette, de lui toucher le coeur, de lui donner la
premire leon du plaisir amoureux.

Du chteau de Kamine, prs Warzimow, le 20 mai 1769.




VIII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Sirad.

Chaque fois que je vois Lucile, je dcouvre en elle quelque chose qui
m'enchante.

Jamais fille n'eut plus d'gards pour tout le monde; jamais fille ne
craignit plus de dplaire, mais jamais fille aussi ne sut mieux l'art de
concilier les prdilections avec les biensances. Cet art qui fait
l'tude des coquettes, Lucile le sait sans l'avoir appris: je me trompe,
c'est l'amour qui le lui a enseign.

Il faut que je te rapporte un petit incident qui a fait natre ces
rflexions; puisque je n'ai rien de mieux  faire pour le prsent que de
t'entretenir, et que tu n'as (je pense) rien de mieux  faire non plus
que de m'couter.

Nous avons pass la soire avec plusieurs jeunes gens des deux sexes sur
les prs fleuris du Staroste de Tarzin.

Lucile, tu le sais, est belle sans ornements, et n'a besoin de rien pour
relever l'clat de ses charmes: cependant elle est passionne des
fleurs, elle en porte presque toujours; ce sont ses perles et ses rubis.

Quelques cavaliers qui connaissent son got, se mirent  en cueillir. Je
suivis leur exemple. Le plus empress  lui en prsenter fut un jeune
seigneur franais. Lucile accepte. Les autres vinrent ensuite  la file,
chacun avec son offrande. Elle voulut d'abord s'excuser, enfin elle se
rendit  leurs instances: mais de toutes ces fleurs elle fit un paquet
qu'elle garda  la main.

Tandis que ces agrables l'abordaient, mes yeux suivaient les siens sans
qu'elle s'en apert.

Vint mon tour. J'avais choisi  dessein quelques chtifs brins de muguet
que je lui prsentai avec ce compliment:

  Je suis fch, ma Lucile, que chacun m'ait ainsi prvenu.

Elle les prit, et les plaa sur son sein, en me jetant un regard tendre.
Que de choses obligeantes disait ce regard! Tous remarqurent cette
distinction; quelques-uns mme en furent jaloux.

  C'est lui sans doute qui l'a rendue sensible? disait  basse voix le
  plus piqu.

Je ne voulus pas toutefois jouir de mon triomphe  leurs yeux. Je
m'loignai et cessai de regarder Lucile: mais c'tait pour aller penser
 elle  l'cart.

Cher Panin! ses charmes me touchent; mais ses manires m'enchantent.
Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait a les grces de la simplicit;
et elle est si nave qu'elle ne parle jamais que le langage du coeur;
mais en mme temps, quelle dlicatesse de procds jusque dans les plus
petites choses. De quel prix elle sait rendre ses moindres faveurs!

Quand je l'entends louer par ceux qui la connaissent, ces louanges me
touchent plus encore que si elles m'taient personnelles, et j'ai peine
 modrer ma joie: mais lorsque je pense que j'ai su toucher son coeur,
et que je suis l'objet de ses chastes feux, je ne puis rprimer mes
transports.

De Lencici, le 30 mai 1769.




IX

DU MME AU MME.


A Sirad.

A l'exemple de tant d'autres aspirants, je n'ai point fait la cour  la
mre pour obtenir la fille. Je ne sais mme si la comtesse m'avait
d'abord choisi au fond de son coeur pour l'poux de Lucile. Mais elle a
vu notre inclination mutuelle natre et se dvelopper sous ses yeux.
Jamais elle n'y mit obstacle et toujours elle me tmoigna beaucoup de
bont.

Au commencement j'avais pour elle cette espce d'amiti, qu'ont
d'ordinaire les enfants pour ceux qui les caressent. Ds que j'ai fait
usage de ma raison, cette amiti enfantine s'est change en vrai
attachement, que rien n'altra jamais.

Cette respectable mre s'est charge elle-mme de l'ducation de sa
fille et pour mieux diriger son heureux naturel, elle en devint l'amie
et la compagne. Lorsque le coeur de Lucile commena  s'ouvrir  la
tendresse, elle en fut la confidente. Lucile n'avait rien de cach pour
sa mre, et je ne m'en cachais pas non plus.

Je ne voyais en elle qu'une amie, et mme une amie si intime que si mon
coeur et ses vertus ne m'eussent sans cesse rappel le respect que je
lui dois, sa familiarit me l'et fait oublier. Ce n'est pourtant pas
qu'elle ne me reprenne quelquefois, mais c'est toujours sous l'air du
badinage qu'elle dguise ses leons.

Malgr que je n'aie jamais eu lieu de me repentir de ma confiance, je ne
suis cependant plus aussi ouvert, et je m'en veux mal. A mesure que
j'avance en ge, il me semble que sa prsence me gne. Devant elle, mon
coeur n'ose plus s'pancher avec Lucile. Cela n'est pas trange.
L'amour, dit-on, aime  s'envelopper des voiles du mystre.

Pourquoi toujours te tenir sur tes terres, cher Panin? Que ne viens-tu
nous faire une petite visite? Doutes-tu que nous n'ayons grand plaisir 
te voir?

De Varsovie, le 1er juin 1769.




X

DU MME AU MME.


A Pinsk.

Aujourd'hui il y avait assemble chez le comte Sobieski; et, comme tu
peux bien croire, j'y tais invit.

Lorsque j'arrivai, la compagnie tait dj nombreuse; et il n'y manquait
pas de jolies femmes. Je ne sais de quel astre puissant elles sentaient
la douce influence: mais elles avaient toutes cet air de volupt qui
semble appeler le plaisir, et ce tendre babil qui captive les coeurs,
pour ne rien dire de leur ajustement, qui n'tait srement pas fait pour
les rebuter.

Parmi ces coquettes je ne fis gures attention qu' la Castellane
Bomiska. A la fleur de l'ge, elle joint une beaut si clatante, des
manires si affectueuses, un air de langueur si attrayant, une voix si
touchante, des regards si parlants, et ce petit mange si propre  faire
des conqutes qu'il est impossible de ne pas la distinguer. On dit que
dans sa jeunesse ses amies avaient coutume de la railler sur son air
d'innocence: mais elle a fait ds-lors quelque sjour  Paris; et
certes, elle n'a pas mal profit des leons des Franais.

Avant le dner la conversation tomba sur quelques petites anecdotes qui
entretiennent la curiosit des oisifs de Varsovie.

La Castellane se mit  raconter les aventures galantes de la princesse
Gal... Elle assaisonna de tant de sel la malignit de ses rflexions et
rpandit tant de grce sur son rcit qu'il devint trs-amusant. On rit
beaucoup, puis l'on se mit  table.

Tandis qu'on servait le caf, elle recommena ses propos badins.
Jalouses de sa beaut et de son esprit les autres femmes se retirrent 
l'cart: nous fmes un cercle autour d'elle, tous nos yeux attachs sur
cette belle bouche qui savait si bien dbiter d'agrables petits riens:
les ris recommencrent et l'on s'amusa encore beaucoup.

Comme l'on tait  rire, les instruments qui commenaient  se faire
entendre nous appelrent dans la grande salle. En y passant, je donnai
la main  cette aimable conteuse, et l'assurai qu'elle tait charmante:
ce qu'elle n'eut pas de peine  croire.

Elle reut ce propos galant avec une tranquille complaisance, comme un
hommage qui lui tait d.

Je me plaai  son ct.

On n'attendait pour ouvrir le bal que Lucile; et comme elle n'arrivait
point, sa mre pria qu'on n'y ft pas d'attention Nanmoins, on attendit
encore quelque temps, et sur les instances de la comtesse, on commena
la danse. Ce fut par un quadrille.

Le jeune Lublin s'approcha de ma voisine et l'invita  danser avec lui.
En mme temps trois autres cavaliers s'adressrent aux plus jolies de la
compagnie. Quoique jeunes, lestes et bien faites, on n'eut cependant les
yeux que sur la Castellane. Que de prcision, que de lgret, que de
grce dans les mouvements de cette sduisante figure! Quelle me ses
regards donnaient  sa danse! Ses rivales voulurent par mulation donner
le mme agrment  la leur: mais on ne vit qu'elle dans la fte.

Le quadrille fini, elle vint reprendre sa place; Lublin l'y suivit.

Que de femmes qui se piquent d'tre belles et aimables, lui dis-je
doucement, doivent souffrir en votre compagnie. C'est un malheur qui
vous est attach que celui de faire des jalouses, et ce malheur, je
crois, vous suit partout.

Vous aimez  plaisanter, rpondit-elle en souriant et me serrant
doucement la main.

Te l'avouerai-je? A ses cts, une certaine motion s'tait empare de
mon me: dj j'aimais le doux poison qui coulait dans mes veines, et je
me surpris de nouveau  lui dire des douceurs. Je n'tais pas toutefois
si absorb, que de temps  autre je ne cherchasse des yeux Lucile. H!
pouvais-je l'oublier?

Elle venait d'entrer et s'tait mise sans bruit dans un coin. Je la
comparai secrtement  la belle danseuse et le parallle fut tout  son
avantage.

Leur taille est  peu prs de la mme lgance, leur teint de la mme
blancheur, leur physionomie galement spirituelle. La beaut de Lucile,
il est vrai, n'est pas aussi rgulire; mais elle a quelque chose qui
plat davantage et qui plat plus longtemps. Elle n'a point comme la
Castellane ce talent d'blouir les yeux; mais elle a celui de captiver
les coeurs: elle n'a pas l'ombre de la coquetterie, ses manires ne sont
que le dveloppement des grces que la nature lui a prodigues.

Elle n'a pas non plus cet air voluptueux qui clate dans la contenance
de l'autre; son maintien est dcent, rserv et l'on voit sur son visage
cette aimable pudeur qui est le plus grand charme de la beaut.

Dj mon coeur tait retourn vers elle, ou plutt il ne l'avait point
quitte: je commenais  ngliger la Castellane; mais je ne voulais pas
la planter brusquement.

Lucile s'tant aperue de mon assiduit auprs de cette belle personne,
me fixait d'un air inquiet. J'tais charm de son embarras et ne faisais
pas semblant de m'en apercevoir.

Comme je vins  lever les yeux, je rencontrai les siens, et elle me jeta
un de ces regards qui semblent pntrer jusqu'au fond de l'me. A
l'instant perc comme d'un trait, je sentis un cuisant remords de m'tre
ainsi oubli. Je rougis de ma faiblesse, et me la reprochai comme un
crime.

Tandis que la rflexion empoisonnait ainsi le plaisir que j'avais got,
je n'attendais plus pour quitter la Castellane que la fin d'une
historiette qu'elle tait  conter, et cette historiette ne finissait
point. J'avais de frquentes absences; mais elle rappelait de temps en
temps mon attention par de petits coups d'ventail. Que faire? Il
fallait bien supporter de bonne grce mon ennui.

Cependant un beau jeune homme, qui avait t introduit par un ami de la
maison, s'tait approch de Lucile. Il avait pour elle tous les soins
d'une galanterie empresse et je surpris des regards qu'il n'tait que
trop ais d'entendre. Quoique mon impatience ft extrme, je pris le
parti de dissimuler; mais j'observais du coin de l'oeil tout ce qui se
passait.

Lucile ne cherchait proprement pas  lui plaire; elle n'tait nanmoins
pas fche, je crois, d'avoir matire  se venger de ma ngligence: elle
faisait semblant de l'couter.

A peine avais-je dtourn un instant la tte, que je le vis pench sur
le dossier de la chaise de Lucile, lui disant un mot  l'oreille. Elle
baissait les yeux et rougissait avec beaucoup de grce.

Je croyais voir en lui un rival.

A cette ide, je sentis mon sang bouillonner dans mes veines; je parvins
cependant  cacher mon motion.

Ds que je trouvai le moment de m'loigner de mon ternelle conteuse, je
m'approchai de Lucile. J'aurais voulu lui parler; mais ce jeune importun
ne la quittait point. J'tais inquiet. Elle s'en aperut, et se mit 
sourire. Mon inquitude redoubla, et je me fis violence pour ne point
clater.

Toute la soire, j'eus  dvorer mon chagrin.

Lorsque la compagnie se fut retire, j'abordai Lucile; elle avait les
yeux baisss et paraissait rveuse. Nous n'osions nous regarder, mais
nous nous entendions sans rien dire, et chacun craignait de rompre le
silence.

Enfin je voulus lui parler; elle refusa de m'couter; je voulus lui
prendre la main; elle la retira avec humeur; elle s'clipsa ensuite et
ne se laissa plus voir du reste de la soire.

Ces procds me pntraient de douleur, et je me retirai chez moi, en
maudissant pour la premire fois la bizarrerie du sexe.

De Varsovie, le 15 juin 1769.




XI

LUCILE A CHARLOTTE.


A Tarzin.

Que tu es heureuse, Charlotte, de pouvoir t'amuser de tout! Tu ris, tu
chantes, tu foltres, rien ne t'afflige; et il ne faut souvent qu'un
rien pour me faire pleurer.

Hier, je passai bien mal mon temps; tu pus t'en apercevoir; mais ce que
tu ne sais pas, c'est qu'aprs que tu fus partie, je le passai plus mal
encore. De toute la nuit je ne pus fermer l'oeil, tant mon me est
agite: je ne sais quand le calme s'y rtablira.

Ne remarquas-tu pas comment toutes ces femmes avaient cherch  paratre
jolies? Mais comme si ce n'tait pas assez pour des coquettes de se
montrer dans tout l'clat d'une parure blouissante, elles avaient eu
grand soin de ne pas trop couvrir leurs charmes et de mettre en jeu
mille petits artifices innocents, ainsi qu'elles les appellent.

Parmi ces beauts pudiques qui se prodiguaient de la sorte, il y avait
une brune  grands yeux bleus, d'une figure assez intressante, et qui
aurait mme des grces, si elle ne les gtait  force d'affectation.

Pris-tu garde comme elle s'coutait avec complaisance, se souriait 
elle-mme, s'admirait avec volupt et ne cessait de s'applaudir de ses
charmes. Elle ne m'avait pas l'air non plus d'tre fort cruelle. Quelle
mollesse dans sa contenance! Quelle libert dans ses propos! Quelle
volupt dans ses regards!

Tous les cavaliers s'empressrent  l'envi de lui faire la cour; et
c'tait un plaisir de la voir au milieu de ses adorateurs leur
distribuer de petites faveurs. A l'un un sourire furtif;  l'autre un
petit coup d'ventail;  celui-ci un mot  l'oreille;  celui-l un
lger serrement de main. Que te dirai-je? C'est un parfait modle de
coquetterie. Personne ne trompe son monde avec tant d'adresse et de
grce.

Pourrais-tu le croire? Gustave lui-mme but  la coupe de cette
enchanteresse et me laissa pour elle.

Quand elle fut partie, il revint  moi et voulut rparer dans le
particulier l'affront qu'il m'avait fait en public. Je le reus d'un air
froid et rserv. Interdit, il balbutia quelques mots mls d'excuses et
de reproches; mais je me levai sans l'couter et le plantai l.

Voici la premire fois, Charlotte, que mon coeur connat les craintes de
la jalousie.

Tandis que j'tais seule  rver dans un coin, un jeune cavalier de la
compagnie qui paraissait peu se plaire aux contes scandaleux de cette
coquette, essaya, je pense, de me tirer de ma rverie.

  Vous avez sans doute, me dit-il en m'abordant, l'art de charmer le
  temps, puisque vous ne daignez prendre aucune part  la conservation.

  --Le temps me pse peu, lui rpondis-je; on m'a appris ds mon
  enfance l'art de le trouver court.

Il se prvalut de cette rponse pour enfiler mon loge; il me dit mille
choses obligeantes et ne quitta ses fades louanges que pour me fatiguer
par ses attentions.

Enchante toutefois que l'occasion se prsentt de mortifier Gustave, je
les reus avec moins de rpugnance, que je ne l'eusse fait en toute
autre rencontre. Je feignis mme de l'couter avec complaisance; mais je
craignais que Gustave ne pntrt le motif secret du plaisir que
j'affectai de prendre.

Hlas! me serais-je jamais attendue d'avoir un jour  me venger ainsi de
lui? C'en est fait, je ne l'estime plus. Par quelle fatalit faut-il que
je l'aime encore? Mon coeur se rvolte contre ma raison. Je voudrais
l'oublier, et malgr moi je soupire.

Peut-tre entreprendra-t-il de se plaindre  son tour? Tandis que le
jeune homme qui tait auprs de moi me tenait un propos flatteur, je
vins  jeter les yeux sur Gustave, et je le vis faire quelque agacerie 
ma rivale. Il ne me fut pas possible de rsister aux motions qui
s'levaient dans mon coeur: bientt je sentis mon visage tout en feu; je
baissai la tte pour cacher ma rougeur.

Mon voisin ne douta pas qu'il ne ft l'objet de cet embarras, il se
retira d'un air triomphant; et aujourd'hui j'en ai reu une dclaration
d'amour.

Je ne sais comment faire pour me raccommoder avec Gustave; mais je sais
bien que je voudrais que cela ft dj fait.

De Varsovie, le 16 juin 1769.




XII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

L'amour nat dans un instant, et toujours sans peine: mais qu'il en
cote pour le conserver!

Rien n'est si dlicat. Sensible  l'excs, une bagatelle l'offense, la
rserve le blesse, la dfiance le rvolte, et les plus lgres atteintes
lui deviennent mortelles. Voil les peintures que nous en font les
potes. Peintures trop vraies pour mon malheur.

Je me vantais un jour de n'en connatre que les douceurs et d'avoir seul
cueilli la rose sous l'pine: que les temps ont chang!

Lucile continue  prendre avec moi un air de froideur qui m'afflige,
elle vite de se trouver sur mes pas, et lorsque je veux saisir le
moment d'un tte--tte,  l'instant elle s'approche de sa mre sous
divers prtextes.

Ces procds me font natre quelques soupons. Serait-elle prise de cet
inconnu? Il est jeune, aimable et d'une figure sduisante. J'ai suivi
Lucile de prs; et chaque preuve redouble mon inquitude.

Hier je voulais absolument m'aboucher avec elle. Ne la trouvant point
dans sa chambre, je passai dans son cabinet de toilette; elle n'y tait
pas non plus: mais je vis sur sa table une lettre et un bracelet 
portrait.

Je m'approche: quelle fut ma surprise, lorsqu' ce portrait je reconnus
mon rival! Je ne pus rsister  la tentation d'ouvrir la lettre, quelque
bas que me part ce procd; je la parcourus en tremblant: elle tait
conue en ces termes:

  Qu'ils sont doux, mademoiselle, les moments qu'on passe auprs de
  vous; et que l'heureux mortel qui a su toucher votre coeur sait mal en
  profiter!

  Peut-on admirer les grces, la beaut, l'esprit, la vertu, sans
  dsirer s'attacher votre personne? Au cas que votre coeur ne ft pas
  engag sans retour, le mien oserait vous promettre l'amour le plus
  tendre.

  Si je puis me flatter de quelque espoir, le prince Toninski mon
  parent fera les dmarches ncessaires auprs du comte votre pre.
  C'est  lui que vous aurez la bont d'adresser votre rponse, que
  j'attends avec l'impatience de l'amant le plus sincre et le plus
  passionn.

  Le bracelet que vous trouverez inclus, vous dira de qui vient ce
  billet.

Je ne pouvais en achever la lecture; je sentais mon coeur se fltrir,
mon sang se glacer dans mes veines, et mes genoux se drober sous moi.

Ds que je fus un peu revenu de ma consternation:

Il y a srement ici du mystre, m'criai-je. C'est une trame que Lucile
me cache. Lucile infidle! O ciel! Lucile, l'innocence mme, la candeur,
l'ingnuit. Non, non, cela n'est pas possible... et cependant cela
n'est que trop assur; autrement, pourquoi ce silence? Qui pourrait
l'avoir dtermine  me cacher ce qui se passe? Peut-tre est-elle
pique encore? Ah, que ne puis-je le croire!... Mais si ce n'tait que
pique, les soumissions que je lui ai faites l'eussent dsarme; elle
n'et pu tenir si longtemps contre mes soupirs et mes regrets. A la vue
des marques de mon repentir, elle et pris piti de moi, et m'et rendu
son amour. Mais non: depuis qu'elle a vu ce nouveau venu, elle m'vite,
elle refuse de m'entendre, elle me rebute et s'efforce de me congdier.
Hlas! je le vois trop: elle voudrait m'loigner pour se livrer en
libert  celui qu'elle me prfre. Ah! je suis trahi, je n'en puis
douter.

Emport par mon ressentiment, j'clatais en plaintes amres, et je
cherchais  voir ma dissimule matresse pour l'accabler de reproches
avant de lui dire adieu.

En descendant l'escalier, je trouvai sa femme de chambre.

  O est Lucile?

  --A se promener dans le jardin avec la comtesse.

J'y courus.

Chemin faisant, la rflexion vint  mon secours.

Pourquoi tant de prcipitation? me suis-je dit. Peut-tre je m'alarme
d'une chimre. Voyons du moins si elle est coupable; car s'il arrivait
qu'elle ft innocente, comment rparer jamais l'injure que je lui aurais
faite?

Dans cet instant, je l'aperus.

Elle ne se douta pas de ce qui s'tait pass. Je m'avance  sa rencontre
et l'aborde en dissimulant mon chagrin. Elle me tmoigne plus de
froideur que jamais.

  C'en est fait, disais-je en moi-mme, elle a tourn vers mon rival
  ses voeux, et ne veut plus couter les miens.

Mon premier mouvement, si nous avions t seuls, aurait t d'clater,
je n'osais cependant le faire en prsence de sa mre, qui venait de nous
joindre.

Lucile, de son ct, s'efforait de dissimuler, elle m'adressait souvent
la parole et voulait paratre gaie; mais son regard tait vague, des
sourires forcs venaient se placer sur ses lvres, et son enjouement
tait affect. Je n'tais pas dupe de ce retour de bon accueil.

  La perfide, me disais-je tout bas, veut prvenir une explication en
  prsence de sa mre; elle craint les clats d'une rupture, elle
  tremble que je ne lui reproche sa perfidie.

Je ne savais quel parti prendre. Une multitude de penses affligeantes
se prsentaient  mon esprit. Mes craintes ne me paraissaient que trop
bien fondes. Je ne doutais plus que Lucile n'aimt ce jeune homme. Je
ne pouvais me l'ter de l'ide, je me le reprsentais toujours comme un
rival dangereux prt  dtruire mon bonheur; et dans la chaleur de la
passion, je formai le projet de l'immoler  mon amour, et de venir
ensuite expirer aux yeux de mon infidle.

Aprs avoir fait deux ou trois tours de jardin, je prtextai quelque
affaire et me retirai bien rsolu de ne pas laisser jouir mon rival de
son triomphe. A mon arrive chez moi, j'ai donn ordre  l'un de mes
gens d'pier tous ceux qui iraient chez le comte.

S'il m'a enlev le coeur de Lucile, du moins ne mourrai-je point sans
vengeance.

Je connais ton humeur, Panin; si tu ne me plains pas, garde-toi
d'insulter  mon infortune par des plaisanteries hors de saison, ou bien
nous sommes brouills sans retour.

De Varsovie, le 19 juin 1769.




XIII

SIGISMOND A GUSTAVE.


A Varsovie.

Je viens de recevoir ta lettre du 19 de ce mois.

  Ah! ah! m'criais-je en la parcourant, le voil enfin qui a bu dans
  la coupe amre. Le pauvre garon!

Cher Potowski, malgr tes menaces je ne puis m'empcher de t'en
fliciter.

Lucile serait-elle donc lasse de son Gustave? Sur ma parole, elle en
trouvera difficilement un autre aussi bien partag du ct de la figure;
et  coup sr elle n'en trouvera point qui l'aime d'aussi bonne foi.
Mais elle a peut-tre envie du titre de princesse; et que ne sacrifie
pas une femme  sa vanit!

Rien n'est plus faible, plus lger, plus vain que l'amour des belles; ce
n'est tout au plus qu'un got passager; l'ivresse qui en fait le charme,
elles ne la connaissent point. Au charmant dlire de deux coeurs qui
s'aiment, elles prfrent le plaisir de faire des conqutes, et jamais
on ne peut leur ter ce fond de coquetterie que la nature leur inspire
presqu'en naissant.

Que tu connais peu les femmes! Le croiras-tu? Il en est qui s'amusent 
allumer les dsirs de leurs adorateurs, pour le plaisir cruel de rire de
leur tourment. D'autres font mtier de se jouer du malheureux qui les
adore, et d'accorder leurs faveurs au galant adroit qui affecte le plus
de les mpriser. D'autres, plus perfides encore, flattent nos dsirs et
ne nous promettent que des douceurs, tant qu'elles se bercent de
l'espoir de nous captiver, mais une fois assures de l'amant, elles
trompent cruellement l'poux. Enfin elles sont toutes galement volages;
leurs yeux se promnent sans cesse sur de nouveaux objets, et leur coeur
est toujours prt  se fixer sur celui qui flatte le plus leur ambition.

Ne va pas te fcher, Potowski, si je te dis ce que je pense, des
procds de ta Lucile. Je sais qu'elle est sduisante avec son air
d'ingnuit; on s'y laisserait prendre aisment. Mais elle a le coeur
tout aussi susceptible qu'une autre. Eh! crois-tu bonnement que la
nature ait d faire un miracle en ta faveur?

Combien de fois je me suis diverti de ta simplicit lorsque tu
t'extasiais sur son amour! Ce n'tait que pour tes beaux yeux qu'elle se
parait; elle ne cherchait  paratre aimable que pour te plaire; son
petit coeur ne palpitait que pour toi; et tu en tais bien sr, car elle
te l'avait jur si souvent.

H bien! qu'en dis-tu? Pauvre dupe! Oui, consume-toi  prsent auprs
d'elle; fais-lui bien des soumissions, pousse bien des soupirs, verse
bien des larmes, clate bien en reproches, si cela peut te soulager.
Mais prends garde qu' force d'tre triste, inquiet, jaloux, tu ne
l'excdes, et ne l'obliges enfin  prendre le parti de te congdier
nettement, si toutefois tu ne l'es pas dj.

Le dbut de ta lettre m'a frapp; mais je n'ai pu m'empcher de rire en
voyant la finale.

Se couper la gorge pour une femme! Cela est un peu violent; quoiqu'on se
la coupe souvent  moins. Ami, je te conseille de remettre la partie 
une autre fois et de prendre ton parti en galant homme.

Ton amante est jolie, j'en conviens; mais si tu l'as perdue, tu en seras
quitte pour en chercher une autre. Est-il dit qu'il faille toujours
aimer la mme?

Que tu es encore enfant! Je voudrais bien une fois te voir un peu plus
raisonnable.

De Pinsk, le 25 juin 1769.




XIV

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Cinq jours s'taient passs, lorsque mon missaire m'apprit qu'il venait
d'apercevoir trois cavaliers posts dans le petit bois derrire le
palais du comte Sobieski; et  quelque distance, un carrosse attel de
quatre chevaux.

Cette nouvelle ne me laissa plus de doutes sur le malheur que je
redoutais.

A l'instant je monte  cheval avec deux de mes gens, et nous allons 
l'endroit indiqu. Nous les apermes de loin, qui se promenaient dans
le bois: mais pour les joindre plus srement, nous fmes un dtour, et
nous mesurmes notre marche de manire  les rencontrer sans qu'ils
pussent l'viter.

Nous n'en tions qu' quelques pas, lorsque je reconnus mon rival.

A son aspect, je sentis ma colre s'enflammer: je m'avanai vers lui, et
lui demandai avec aigreur ce qu'il faisait dans ces lieux. Il me
rpondit d'un ton moqueur en m'apostrophant de noms injurieux, et mit 
l'instant le sabre  la main.

  --Ce n'est qu' toi que j'en veux, lui rpliquai-je, et notre
  diffrent se dcidera entre nous tout--l'heure: tes gens et les miens
  demeureront spectateurs.

Puis, tout--coup, fondant sur lui, je le blesse au bras droit, et le
dsarme: il tombe de cheval en demandant quartier.

Le sang coulait  gros bouillons de la blessure, j'y apposai moi-mme un
bandage, tout en lui reprochant sa perfidie. L'tat de faiblesse o il
se trouvait me fit craindre qu'il ne ft bless mortellement. Je versai
sur sa face un flacon d'eau de senteur.

Quand ses forces furent un peu ranimes, il entr'ouvrit les yeux,
souleva sa tte, et me dit d'un ton mourant:

  J'ai peut-tre quelques torts avec vous, et j'en suis bien puni, mais
  pourrais-je tre  blmer d'aimer ce qui est si aimable? Allez, je ne
  me reproche pas d'avoir voulu vous enlever votre matresse; mais de
  n'avoir su toucher son coeur.

En mme temps, il fit tirer une lettre de sa poche, qu'il me prsenta.

Je l'ouvris, reconnus la main de Lucile, et lus ces paroles:

  Je vous remercie, Monsieur, de l'honneur que vous me faites en
  m'offrant votre main; je ne puis l'accepter, un autre possde mon
  coeur. Ce soir votre bracelet vous sera remis par une personne de
  confiance.

Je ne pouvais dtacher mes yeux de dessus ce papier, je le relus
plusieurs fois, et chaque fois il jetait mon me dans une trange
agitation. Mille sentiments contraires semblaient la partager. Je
sentis, il est vrai, la jalousie s'teindre dans mon coeur; mais ce
n'tait que pour le sentir dchir de remords. L'ide de mes procds
envers Lucile me pntrait de douleur et je n'osais penser  l'tat o
j'avais rduit cet infortun rival.

Tandis que j'tais en proie  ces affligeantes penses, son bandage se
drangea, il perdit beaucoup de sang, et ses yeux se couvrirent une
seconde fois des ombres de la mort.

  --Il expire! s'cria celui de ses gens qui tait  lui soutenir la
  tte.

Arrach par ce cri  mes sombres rveries, j'abaisse la vue sur ce corps
ple et immobile: Je le crus sans vie. Dans l'excs de ma douleur, je me
jetai sur lui.

Je ne sais ce que je devins alors, mais je me suis rveill dans mon
appartement. Peu aprs on est venu m'apprendre que la blessure du nonce
de Mazovie (c'est le titre de mon rival) n'tait pas dangereuse. Cette
nouvelle m'a un peu tranquillis.

A prsent mon agitation est moins cruelle; mais je ne puis me dfendre
d'une noire mlancolie, et tu penses bien quel peut en tre l'objet.

Tu t'impatientes sans doute du rcit de mes infortunes.

Il me semble te voir jeter ma lettre sur ta table, en levant les
paules, et t'entendre dire d'un ton de piti: Pourquoi me remplir la
tte de ses folies et de ses plaintes? Que ne fait-il comme moi.

Patience, cher Panin. Il y a temps pour tout. Avant de prendre cong de
l'amour, il t'a fait passer plus d'un mauvais moment. Tu tais bien aise
alors de verser tes chagrins dans le sein d'un ami. Ne trouve donc pas
mauvais que je fasse de mme.

De Varsovie, le 27 juin 1769.




XV

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Tu as pris plaisir sans doute  alarmer mon amour, et  me tenir sur les
pines. Si ta lettre ft venue plutt, elle m'et fait une terrible
peur: mais tu ne jouiras pas de ta mchancet.

Comme je m'abusai sur le compte de Lucile!

Ce que je prenais pour intrigue n'tait que ressentiment, que dpit
simul. Humilie de mes attentions pour cette coquette, son me sensible
s'est trouve expose aux premires atteintes de la jalousie et sa
dlicatesse blesse ne lui a pas permis de chercher aucune explication,
ni mme de me laisser entrevoir son chagrin.

Aprs ce qui s'tait pass, je brlais d'envie de voir Lucile; et
cependant j'avais peine  m'y rendre. J'aurais fort souhait que
quelqu'un m'et pargn l'embarras d'une explication avec elle.

Tandis que j'tais ainsi en suspens, la raison prit enfin le dessus.

  --Quoi donc, me suis-je dit, la mauvaise honte m'arrte? Je n'ai pas
  craint d'affliger Lucile si mal  propos, craindrai-je d'adoucir le
  coup cruel que je lui ai port? Ah! quand l'amour n'attendrait pas de
  moi cette dmarche, je la dois  la justice.

Honteux de ma faute, et pntr de regret, je me rends chez le comte
Sobieski. Ils avaient dj eu vent de mon affaire.

Je me fais annoncer.

A peine tais-je au haut de l'escalier, que la porte s'ouvre, mon coeur
palpite: Lucile parat.

Je n'osai lever ni les yeux ni la voix. Cependant elle s'avance et se
jette  mon cou. Je reois ses embrassements d'un air confus. tonne
que je rpondisse si mal  sa tendresse, elle recule quelques pas, son
coeur est prt  clater, ses yeux se remplissent de larmes, elles
roulent comme des perles sur ses belles joues qu'elles embellissent
encore.

  --D'o vient cet air sombre, Potowski, me dit-elle en sanglottant.
  Aprs une si longue absence es-tu fch de me revoir? Que t'ai-je
  fait? Tu dtournes les yeux...

Tout ce que les grces plores ont d'attendrissant tait peint sur son
visage.

Comme je continuai  garder le silence, elle se laissa aller sur un
sopha, et se mit  pleurer amrement. Mon coeur ne put soutenir cette
dernire atteinte. Je courus  elle.

  --Viens, chre me de ma vie, lui dis-je, en la pressant contre mon
  sein, laisse-moi essuyer tes larmes.

Lorsque mon coeur fut soulag par les pleurs.

  C'est moi, chre Lucile, repris-je, qui suis indigne de ta tendresse;
  et c'est le sentiment de ma faute qui a si longtemps retenu les
  dmonstrations de ma joie. Pourras-tu me pardonner?

Elle leva sur moi ses beaux yeux mouills de larmes, et me tendit sa
main que je pressais longtemps contre mes lvres.

Comme je poussais un profond soupir.

  Ah, Gustave! pourquoi avoir ainsi expos votre vie pour des riens?

  --Des riens, Lucile, quoi! appelles-tu des riens de me voir enlever
  ton coeur?

  --Quelle illusion!

  --Du moins m'as-tu donn sujet de le croire par tes procds
  repoussants. J'avais beau te demander grce, soupirer, gmir, toujours
  je te trouvais inexorable. Voulais-je m'aboucher? cette faible
  consolation mme m'tait refuse. Tu as t pique de quelques
  attentions que j'ai eues pour une vapore; mais puisqu'elles te
  dplaisaient pourquoi ne me l'avoir pas donn  connatre? au moindre
  signe tu aurais vu combien peu j'en tais coiff.

  --tait-ce  moi  vous prescrire ce sacrifice? Amants ou poux,
  l'infidlit est un privilge que votre sexe s'est rserv; que ne
  savais-je, si vous ne vouliez pas vous en prvaloir? Pourquoi m'tre
  plainte? Il me paraissait inutile de courir aprs un volage qui me
  laissait pour la premire venue, et je ddaignais de devoir  la piti
  son retour. Ainsi force de supporter patiemment votre inconstance, je
  renfermai ma douleur dans mon sein, et gmissais au fond de mon coeur.

  --Ah! Lucile! peux-tu faire cet outrage  mon amour?

Elle parut fche de m'avoir fait sentir aussi vivement ma faute.
Cependant je me la reprochais plus vivement encore.

  Hlas! disais-je tout bas, pouvais-je sous ses yeux m'occuper d'une
  coquette! Elle qui au milieu des assembles les plus brillantes, et
  environne de jeunes gens aimables, ne s'occupa jamais que de moi!

Quand je fus un peu revenu de ma consternation:

  --Tu m'affliges, Lucile, repris-je, avec tes soupons injurieux. Ah!
  de grce, pargne ces regrets  ton amant, qui est au dsespoir de se
  les tre attirs.

A ces mots, elle me sourit avec douceur, ses yeux s'attachrent sur les
miens avec l'expression la plus nave de la tendresse; je signai mon
pardon sur sa bouche, et mon coeur satisfait se livra de nouveau tout
entier au plaisir d'aimer.

A prsent que l'orage est pass, je te permets, cher ami, de rire de moi
tout  ton aise.

De Varsovie, le 5 juillet 1769.




XVI

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Je me sais retire de la capitale o j'ai dessein de sjourner jusqu'
ce que la Pologne soit pacifie.

Mon chteau est trop prs du thtre de la guerre pour continuer  en
faire le lieu de ma rsidence: peut-tre, chre cousine, qu'une passion
bien diffrente de la crainte contribue encore  me dterminer de fixer
ici mon sjour.

Je ne connaissais pas l'amour, et dj je croyais en avoir puis les
douceurs; je n'avais pas encore senti ces vifs lans, ces dsirs
empresss, ce feu victorieux, cette invincible flamme qui porte le
trouble  nos coeurs et l'ivresse  nos sens.

Engage contre ma volont sous les lois de l'hymen, je hassais sans
l'aimer le malheureux qui m'aimait. Je lui prodiguais mes froides
caresses comme je l'eusse fait au premier venu. Semblable  ces femmes
mercenaires qui font de l'amour un trafic honteux, mettent leurs faveurs
 prix et se vendent aux plaisirs d'un matre. Bientt j'prouvai entre
ses bras les horreurs du dgot.

Longtemps j'eus  endurer ce martyre; enfin la mort eut piti de mon
triste destin et rompit mes chanes.

Une fois matresse de moi-mme, je me vis de nouveau environne
d'adorateurs et fis quelques conqutes: mais j'avais le got des
plaisirs sans l'embarras du choix: j'ignorais ce que c'est qu'tre
amoureuse: Gustave seul me l'a appris.

Je croyais ne pas l'aimer; hlas! je sens que je l'adore. Que ne sait-il
l'tat de mon coeur! Que ne puis-je le voir  mes genoux, plein de la
mme ardeur m'exprimer sa tendresse! que ne puis-je dans mes bras lui
faire oublier l'univers!

Je le dsire, mais que je suis loin de l'esprer.

Longtemps j'ai renferm dans mon sein ce fatal secret; mais ma constance
est puise: il faut lui en faire l'aveu.

Je n'ose m'abandonner sans prcaution au plaisir que j'ai de le voir et
de l'entendre. Plus ce plaisir est grand, plus j'ai soin de dissimuler.
En prsence de sa belle, je ne me permets jamais le plus petit mot de
douceur; je commande  mes yeux mmes de retenir leur langage: ma main
seule, en pressant furtivement la sienne, lui exprime quelquefois en
tremblant ma tendresse.

Ce n'est que dans le particulier que je cherche  lui faire dmler par
mes regards ce qui se passe dans mon coeur: mais il fait comme s'il ne
m'entendait pas; il n'est point touch de mes attentions; et quelque
agacerie que je lui fasse, il garde toujours auprs de moi un maintien
rserv. Non que la crainte de dplaire balance en lui le dsir d'tre
heureux; mais il n'est rellement point entreprenant: je ne crois pas
mme qu'il y ait au monde de jeune fille plus novice.

Le croiras-tu? Au lieu de me rebuter, sa froideur ne sert
malheureusement qu' approfondir l'impression qu'il a faite sur mon
coeur.

Deux mois s'taient passs en lgres tentatives sans succs, et je vis
bien qu'il fallait lui mnager de plus fortes preuves.

Je ne te dirai pas tout le mange que j'ai employ depuis quelques
jours, pour allumer ses dsirs et me faire attaquer.

Je veux seulement t'en rapporter un trait.

Jeudi dernier je me trouvai seule avec lui, et comme je le vis de fort
belle humeur, j'engageai la conversation sur les tours galants de la
palatine B..., qui font  Varsovie la nouvelle du jour, et je n'oubliai
pas d'appuyer sur la manire dont elle s'est arrange avec son poux.

  --Cela est comique, observa-t-il en riant, d'tre la confidente de son
  mari et le complaisant de sa femme.

  --Vous m'avouerez que c'est ce qui s'appelle se consoler en galant
  homme, lui dis-je en portant la main sur la sienne que je pressai
  doucement et en lui jetant un regard tendre. Quoi, si vous aviez une
  femme coquette, ne feriez-vous pas de mme? Ds qu'on ne trouve pas le
  plaisir chez soi, il faut bien l'aller chercher ailleurs.

  --Quand on est de cette humeur, on fait bien de s'arranger. Que chacun
  vive  sa guise, j'y consens; mais je ne prendrai jamais de femme
  coquette, et je n'aimerai point que Lucile et moi en vinssions ainsi 
  nous passer nos torts.

  --Pourquoi non? quand l'usage et le bon ton vous y autoriseraient.
  Trouvez-vous donc que ce soit si mal fait que d'aimer le plaisir, et
  ce qui l'inspire. Il est doux de vivre au gr de ses dsirs. Du moins
  conviendrez-vous qu'il est assez agrable de changer d'objet. Rien
  n'est si incommode que la fidlit. Avec elle l'amour n'est jamais
  sans alarmes. La jalousie, les reproches, les clats, les pleurs,
  voil son triste cortge.

  --Je ne sais, rpliqua-t-il avec un ton de bonhomie qui me pntrait.
  Je n'ai jamais aim que Lucile, et je ne crois pas qu'il me ft
  possible de jamais en aimer d'autre.

Sa belle approchait, et elle m'et surpris  lui dire des douceurs, si
je n'eusse bien vite chang de propos.

Je ne suis pas contente de ce dbut, comme tu le penses bien.

Cette premire preuve m'ayant si mal russi, je veux lui en mnager une
seconde, plus propre  le mettre sur la voie. Peut-tre est-il craintif
en public? Mais je verrai s'il a assez d'esprit pour se prvaloir de
l'occasion, et se ddommager dans le tte--tte. Les procds galants
vont tout seul avec une jolie femme, quand on la trouve sans dfense.

Adieu, chre cousine. J'ai en vue certain stratagme peu commun, et je
ne doute pas qu'il n'ait un succs complet.

De Varsovie, le 30 juillet 1769.




XVII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Ce matin j'ai reu la visite du nonce de Mazovie et jamais je ne fus
plus surpris.

Il avait l'air un peu dfait. Je lui demandai des nouvelles de sa sant.

  --Je me porte aussi bien, rpondit-il, qu'on peut l'esprer, d'un
  homme dans mon tat. Vous voyez qu'il ne me reste qu'une lgre
  roideur. (En mme temps il remuait son bras). Il faut en convenir,
  j'en ai t quitte  assez bon march.

  --J'en suis charm; mais je l'aurais t bien davantage, que vous ne
  vous fussiez point mis dans ce cas.

  --Ma foi, c'est votre faute.

  --Comment cela, je vous prie?

  --Le voici. Ne vous rappelez-vous pas d'avoir pass la soire, il y a
  deux mois environ, chez le prince Toninski?

  --Oui.

  --Ne vous rappelez-vous pas d'y avoir fait  la princesse l'loge de
  la fille du comte Sobieski?

  --Oui.

  --H bien! dans la chambre voisine il y avait un jeune homme un peu
  incommod, et ce jeune homme c'tait moi.

  --Fort bien.

  --De mon lit j'coutais votre conversation, et je n'en perdis pas un
  mot. Tout ce que vous raconttes des charmes et des vertus de votre
  amante, alluma dans mon coeur un ardent dsir de la voir. J'en
  cherchai l'occasion, qui se prsenta bientt dans la fte o nous
  fmes connaissance. Au portrait que vous aviez fait de Lucile, je la
  distinguai entre ses compagnes; et,  vous dire vrai, je trouvai bien
  faible votre pinceau. Quelle figure intressante! disais-je en
  l'admirant. Quelle lgante taille! Quel air noble! Quel teint de lis
  et de roses! Que de douceur dans les traits! Que de tendresse dans le
  regard! Que de finesse dans le sourire! Que de grce dans les
  manires! Que de modestie dans le maintien! Je la considrais avec
  volupt et cherchais  dmler dans ses traits tout ce que je savais
  qu'elle devait avoir dans l'me. Tandis que vous tiez  vous amuser
  auprs d'une coquette, Lucile alla se mettre dans un coin: je saisis
  ce moment pour lier conversation avec elle. Je l'abordai. Durant notre
  entretien, j'admirai la vivacit, la finesse, l'amnit de son esprit;
  je crus voir dans sa personne tout ce qui peut rendre heureux un homme
  dlicat et sensible. A ses cts, je sentis mon coeur plus puissamment
  attir vers elle. Mon amour se dveloppa mme avec tant de rapidit et
  de violence, que j'oubliai un instant qu'elle avait un amant, et ne
  songeai plus qu' me fliciter de cette inclination vertueuse. Mon
  illusion ne fut pas de longue dure. Mais comme nous sommes tous
  ports naturellement  nous flatter, soit folie, soit orgueil, je ne
  dsesprais pas de vous supplanter. Je sentais bien que la chose
  n'tait pas facile. Pour y russir, il fallait faire ma cour, gagner
  la confiance, et devenir ami avant de prtendre au titre d'amant.
  C'et t sans doute le parti le plus sage; mais ce n'tait pas celui
  dont s'accommodait le mieux mon coeur impatient: je voulais aller vite
  en besogne. N'osant lui faire de bouche l'aveu du choix de mon coeur,
  je remis ce soin  ma plume: je lui offris ma main, et j'en reus la
  rponse que je vous ai communique. La lettre de Lucile m'alarma.
  Cependant, quoique je visse bien que je ne devais pas compter sur un
  retour de tendresse, son refus ne fit qu'irriter mon amour, et garer
  ma raison; en proie  ce dlire, je ne songeai plus qu'aux moyens de
  la possder  quelque prix que ce ft. Nanmoins la rflexion me
  revint pour un moment, et je raisonnais ainsi: Quoi, son coeur n'est
  plus libre? Irai-je donc pouser une femme qui ne m'aime point? Non,
  non, le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivrait dans mes bras
  et ses froides caresses feraient mon supplice. Mais aussi renoncer 
  elle! mon coeur n'tait pas capable de ce douloureux sacrifice. Quel
  parti prendre? Tandis que j'tais en suspens, un rayon d'esprance
  vint luire dans mon me. Peut-tre, me disais-je, son penchant pour
  mon rival n'est-il pas bien fort. Une fois  moi, son inclination
  changera. Les soins que je prendrai de lui plaire la forceront de
  m'estimer; puis je gagnerai sa confiance, son amiti; et quand on vit
  ensemble, de l'amiti  l'amour il n'y a pas bien loin. Je formai donc
  le projet de l'enlever, rsolu d'y prir ou d'y parvenir. Vous savez
  le succs de cette tmraire entreprise. Que tout soit oubli,
  ajouta-t-il en me tendant la main; je ne veux plus troubler vos
  amours: j'tais votre rival, je serai votre ami.

  --J'accepte votre amiti pourvu qu'elle soit sincre, et que l'offre
  que vous m'en faites ne soit pas un artifice pour vous mnager la
  facilit d'en venir  vos fins. Et aussi y aurait-il peu  gagner de
  troubler mon bonheur: souvenez-vous qu'on ne m'enlvera Lucile qu'avec
  la vie.

  --Je m'offenserais de vos soupons injurieux, si je ne vous avais
  donn raison de vous plaindre de moi; mais souvenez-vous, de votre
  ct, que jamais mon coeur ne connut la dissimulation ni les vils
  dtours. La faiblesse o me jette la perte de mon sang avait
  presqu'teint ma passion pour votre matresse. Pendant ces moments de
  calme, j'ai fait des rflexions bien propres  m'en gurir
  entirement. A prsent j'ai l'me tranquille: pour preuve de ma
  sincrit, je renonce dornavant  voir votre amante.

  Puisque vous tes si fort de bonne foi, je rougirais d'tre moins
  gnreux que vous. Non-seulement je n'exige pas que vous renonciez 
  voir Lucile, mais je vous demande le plaisir d'accepter ma soupe
  demain; vous dnerez avec elle. Lucile vous pardonnera aisment
  d'avoir voulu me l'enlever, en considration des motifs qui vous y ont
  port, quoiqu'elle et t au dsespoir si vous aviez russi; et vous
  ne serez fchs ni l'un ni l'autre, je pense, de vous connatre un peu
  mieux.

Aprs quelques compliments de part et d'autre, il prit cong.

Que te dirai-je? Autant que j'en puis juger par cet chantillon, il me
parat que ce jeune homme a reu de la nature une me susceptible des
plus vives passions, jointe  un caractre fort lev. Il s'abandonne 
la fougue des dsirs; mais il n'est pas toujours sourd  la voix de la
raison: il connat le devoir et sait y sacrifier.

De Varsovie, le 11 aot 1769.




XVIII

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Hier je fis partie avec Lucile et son amant d'aller de bon matin voir la
chasse aux filets dans les champs de Dasco. A dire le vrai, je n'en
avais nulle envie. Je voulais seulement que Gustave vnt m'veiller.

Quoique je n'aie pas  me plaindre de ma figure, et que je me fusse
contente avec tout autre du simple attrait de mes charmes, il fallait
paratre jolie autant qu'il se pourrait. Je sautai donc en place au
lever de l'aurore, je fis ma toilette, et n'oubliai pas les doux
parfums; puis, j'allai me remettre au lit en attendant l'aimable garon
aprs avoir eu soin toutefois d'carter les rideaux afin de laisser
passage  la lumire.

Comme j'tais  rver yeux ouverts, un domestique vint m'avertir qu'il
tait temps de me lever. Peu aprs j'entends frapper  la porte de la
maison, c'est Gustave.

Dj Lucile tait  finir sa toilette; elle me croyait  la mienne; et
pour n'avoir pas  attendre, elle envoya Potowski me talonner. Je
l'entends monter. A l'instant je pousse la couverture au pied du lit, je
laisse sortir une jambe, et un de mes bras couronnait ma tte, ma gorge
tait dcouverte; et un linceul ngligemment jet voilait le reste.

C'est ainsi  peu prs que les peintres reprsentent la belle Ariadne
lorsqu'elle fut trouve par Bacchus.

La porte de ma chambre s'ouvre. Il approche doucement, entr'ouvre les
courtines.

Je feignais de dormir, m'attendant de me sentir couverte de ses baisers.
Quel autre me trouvant dans cette attitude et pu rprimer ses
transports amoureux? Mais ce froid mortel, le croiras-tu? ne me toucha
pas mme du bout du doigt. A-t-on rien vu de si novice, de si sot, de si
impatientant?

  --C'est donc ainsi, belle dormeuse, dit-il tout haut, que vous prenez
  le frais?

Je fis semblant de m'veiller en sursaut.

  --Ciel, m'criai-je en ouvrant les yeux, que faites-vous ici!
  retirez-vous, Gustave!

Et comme si je fusse rellement honteuse d'avoir t surprise dans cet
quipage, je m'enveloppai de mes draps.

  --Je m'tais bien dout, reprit-il en riant, que vous tes fort
  matinire.

Accable de sa froideur:

  --Retirez-vous! lui criai-je une seconde fois, d'un ton dont il ne
  souponnait gures le motif.

  --Ne craignez rien, je vous laisse, mais faites vite: savez-vous qu'il
  y a une heure qu'on vous attend.

Il se retira et je me levai, pique jusqu'au vif de sa froide lgret.

Quelle est donc sa fascination pour cette fille?

Je suis aussi grande, aussi bien prise qu'elle; je ne lui cde point en
attraits, et je suis plus enjoue. Il lui trouve tous les charmes, des
grces: mais c'est une beaut molle et inanime. J'ai du moins de la
vivacit, moi. Il est enchant de son humeur caressante; mais ses
caresses n'ont rien de piquant, rien de flatteur. Avec son air ingnu et
languissant,  peine dirait-on qu'elle a une me sensible. Elle est si
insipide que je m'tonne qu'il n'en soit pas dj dgot.

A peine avais-je fait cette vive sortie, que je fus tout--coup saisie
d'une espce de remords.

Quel rle bas je viens de jouer! Pour le captiver je cherche  corrompre
son coeur. Ah! si j'ai le malheur de russir, qu'il me fera payer cher
les soins que je prends  le sduire. Insense que je suis! Comment me
sera-t-il fidle, si je lui ai fait un jeu de la fidlit et un
pouvantail de la vertu? Et puis quel agrment alors de lui tre unie.
C'est de sa candeur autant que de sa beaut dont je suis si prise: de
quel prix serait  mes yeux un coeur avili par les vices que je lui
aurai prchs? C'est sa belle me qui m'enchante, et je travaille  le
rendre indigne de moi. Le dispenser  prsent des devoirs que je lui
imposerai dans la suite, quelle extravagance! Changera-t-il de moeurs en
changeant d'tat? Les gots frivoles et vils que je lui aurai inspirs
pour le dtacher de sa belle, disparatront-ils devant moi? Non, pour
gagner son coeur, il faut paratre  ses yeux un objet plus digne que
Lucile. Hlas! je sens le ridicule, la bassesse de mes procds; j'en
suis humilie, et pour comble de malheur, mon faible coeur n'a pas la
force d'y renoncer. Par quelle fatalit faut-il que je suive encore un
parti que je condamne?

Comme j'tais enfonce dans ces sombres rflexions, Lucile vint m'en
tirer. J'tais attendue.

La comtesse et son poux furent de la partie. La prise de tant
d'oiselets fournit divers incidents agrables. La joie fut vive et
brillante; mais mon coeur n'osait s'y livrer.

Sans cesse l'image de Gustave venait s'offrir  mon esprit agit. Cruel
garon! que t'ai-je fait, pour troubler ainsi mon repos? Que suis-je
venue faire ici? Avant de t'avoir vu j'tais si tranquille! Je m'amusais
si bien!

Ah, ma chre, que le monde est insipide. Que ses amusements sont froids
pour un coeur pris comme le mien! Rpandue dans les socits les plus
brillantes: sollicite par tous les plaisirs, pourrais-tu le croire?
Oui, je n'envie que le sort de Lucile. Je voudrais plaire  son amant:
l'entendre dire qu'il m'aime serait toute mon ambition, et le soin de
faire son bonheur mon unique tude.

De Varsovie, le 1er septembre 1769.




XIX

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Tous mes voeux sont remplis, Lucile est  moi: nos parents, qui ont vu
natre notre inclination mutuelle, consentent  la voir couronne. Mon
amour est  son comble. Je n'attends plus que l'heureux moment de le
consacrer au pied des autels.

Dj tout se prpare pour la crmonie, qui est fixe au 24 du mois
prochain.

Cher ami, renvoie ton voyage de quelques jours, et viens prendre part 
la fte.

De Varsovie, le 25 septembre 1769.




XX

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Qu'il est difficile de toujours lutter contre un penchant qui plat!

Longtemps j'ai tch de vaincre ma passion pour Gustave: mais mon faible
coeur ne peut plus s'en dfendre. Je ne puis vivre sans lui;  peine
puis-je tre un jour sans le voir, et son absence ne m'est pas moins
pnible qu' Lucile. H bien, il faut que je la supplante.

Hlas o mon esprit s'gare! Dans quel nouvel abme je vais me plonger!
Ah! ma chre, que ne peut point la beaut sur une me, puisqu'elle lui
fait oublier son devoir et le soin de son repos?

Pour possder Gustave, il faut gagner la confiance de Lucile, se rendre
matresse de ses secrets, faire natre adroitement entre eux de la
jalousie, et les brouiller l'un avec l'autre. Quoi, j'oublierai la
piti? Je serai fausse par systme? J'irai d'erreur en erreur, de crime
en crime? Je me rendrai mprisable  mes propres yeux?

Mais que m'importe de vivre sans remords, s'il faut vivre infortune!
Les maximes de mon sicle seront mon excuse. Ne m'as-tu pas dit toi-mme
cent fois que la vertu n'est uniquement faite que pour les sots qui y
croient; qu'il ne faut avoir d'autre rgle de conduite que son plaisir;
que la sagesse consiste  savoir jouir du prsent, et que tout finit
avec nous. Tu n'as fait de ces maximes qu'une trop heureuse exprience:
depuis longtemps tu ne vis que pour toi. Que ne puis-je t'imiter, et
tre aussi fortune!


_P. S._ Il s'est lev un diffrent entre les comtes Sobieski et
Potowski au sujet des confdrs. On craint une rupture. Lucile est dans
des transes continuelles dont je ne suis pas fche, et je ne sais
pourquoi.

De Varsovie, le 15 octobre 1769.




XXI

GUSTAVE A LUCILE.


Depuis quelque temps je vois avec chagrin les dbats de nos parents au
sujet des confdrs. Dj ils ont fait natre du refroidissement entre
nos familles; le jour de notre union est renvoy, je ne puis plus te
voir aussi souvent que je le souhaite, et je tremble qu' la fin cette
msintelligence n'ait des suites funestes pour notre bonheur.

Hlas! nous touchons peut-tre au moment d'tre spars pour jamais.

Chre Lucile, prvenons par un noeud indissoluble le coup fatal dont le
destin nous menace. Viens, me de ma vie, viens, prsentons-nous aux
autels de l'hymen, et qu'un doux lien nous unisse. Nous tenons encore
dans nos mains l'arrt de notre sort: le laisserons-nous prononcer sans
retour?

O ma Lucile, ne ferme pas ton oreille  la voix de ton amant. Rends-toi
 son ardente prire, ouvre ton me aux plus doux sentiments et
garde-toi bien de rsister au plus puissant des dieux qui veut couronner
notre bonheur.

De la rue Neuve, le 27 octobre 1769.




XXII

LUCILE A GUSTAVE.


Tes craintes ne font qu'augmenter les miennes, et achever de porter la
mort dans mon coeur. Mais comment couter tes conseils?

Une fille, sans tre dnature, ne peut prvenir de la sorte le refus de
ses parents.

Tant que les auteurs de mes jours ne consentiront point  notre union,
les dieux s'y opposent. Si je n'avais  consulter que mon coeur, ils le
savent, cher Gustave, ds ce moment je serais  toi.

De la rue Bressi, le 28 octobre 1769.




XXIII

GUSTAVE A LUCILE.


Ce que je redoutais si fort est enfin arriv!

Nos familles sont divises: rien ne peut les rconcilier. Tu m'chappes.
Je ne puis soutenir ce revers; mon coeur se brise de douleur.

Ah! Lucile, que n'as-tu suivi mes conseils!

De la rue Neuve, le 29 dcembre 1769.




XXIV

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Je touchais  l'objet de mes voeux. J'allais m'unir  Lucile. Comble
des dons de la fortune, de la jeunesse, de la beaut, de la vertu, tous
ceux qui la connaissent enviaient mon sort. Que manquait-il  mon
bonheur? L'heure nuptiale tait arrte. J'attendais mon pouse sous des
lambris dors. Dj la volupt faisait briller  mes yeux ses attraits
sducteurs, et mon coeur enivr de joie se livrait  ses transports.

Mais tandis que le plaisir s'offrait  mon esprit sous la plus flatteuse
image, le destin jaloux minait sourdement mon bonheur. Les feux de la
discorde, qu'il souillait de toute part, ont pntr jusqu'au sein de
nos familles: il m'arrache ma matresse.

Hlas! mon bonheur s'est vanoui comme un songe. Ces riantes ides qui
enchantaient mon me ont fini par devenir des penses douloureuses; et
ce palais, qui devait voir deux poux couronns, n'est plus qu'un temple
de deuil et de larmes.

La source de la joie est tarie dans mon coeur. Dgot du prsent, je
redoute l'avenir et suis insensible  tout, except  ma douleur.

Aujourd'hui, cher Panin, le soleil s'est couch sur mon bonheur:  son
lever qu'il va me trouver malheureux!

De Varsovie, le 29 dcembre 1769.




XXV

DU MME AU MME.


A Pinsk.

Ah! cher ami, que n'ai-je un pre comme le tien! Cet homme aimable!
jamais il ne se livra  la fougue des dsirs, et ne ferma son oreille 
la voix de la raison. L'exprience des choses du monde le rendit sage de
bonne heure, et le calme de son me le garantit toujours de la folie des
partis. S'il en pousait un, ce serait srement celui de la justice. Sa
vertu est claire, et la sagesse seule semble le gouverner.

Mais le mien est emport, fier, ambitieux; il ne connat que ses
passions et ne compte pour rien le malheur d'un fils.

Le voil maintenant  ne s'occuper que des mcontentements des factieux.
Il a pous leur cause avec tant de chaleur qu'il s'est dj brouill
avec le comte Sobieski, et je tremble qu'il ne s'oublie au point de
prendre parti parmi eux, malgr tous mes efforts pour l'en dtourner.


_P. S._ Malgr que mon pre ait rompu avec le comte Sobieski, il ne m'a
point fait un devoir de suivre son exemple.

Quel motif peut l'avoir retenu? Serait-ce que sa haine ne s'est point
tendue jusqu' Lucile? Serait-ce la honte de rtracter les loges qu'il
en a faits, ou bien la crainte de porter le dsespoir dans mon coeur? Je
ne sais. Je m'aperois nanmoins qu'il n'est pas flatt que je continue
 la voir si assiduement.

De Varsovie, le 19 janvier 1770.




XXVI

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Qui le croirait? Lucile me prend pour sa confidente et je suis sa
rivale. Me voil donc matresse des secrets de son coeur, et cela sans
l'avoir cherch. Le sort pouvait-il mieux me servir?

La conformit d'ge et d'tat, plus que celle de caractre nous avait
unies: la piti a resserr ces noeuds.

Depuis quelque temps Lucile me dcouvre ses inquitudes, et comme rien
n'est plus propre  gagner le coeur des malheureux que la part que l'on
prend  leur affliction; je parais si sensible  sa douleur et la flatte
si bien que cette fille crdule ne met plus de bornes  l'effusion de
son me.

Je viens de prendre de secrtes mesures pour assurer la russite de mon
projet; dj j'ai commenc  les mettre en excution et rien ne pourra
les dconcerter. Il semble que le destin lui-mme ait pris  tche d'en
hter le succs.

Comme Lucile me parlait de la msintelligence qui rgne de plus en plus
entre son pre et celui de son amant,

  --Vous voyez, lui dis-je, que Gustave ne se montre plus ici, que
  lorsqu'il est sr de ne pas y trouver le comte. Qui sait si les
  sentiments de la comtesse  son gard ne s'altreront pas aussi? Pour
  l'intrt de votre amour, Lucile, il serait  propos de ne plus en
  faire votre confidente; l'aveugle confiance que vous avez en elle
  pourrait bien un jour entraner la ruine de votre bonheur. Croyez-moi,
  ne lui faites plus voir les lettres que vous recevez de Gustave, et
  qu'il ne vous en crive plus que sous le couvert de quelque personne
  sur qui vous puissiez compter.

  --Je n'eus jamais rien de cach pour ma mre, me rpondit-elle, et
  jamais je n'eus lieu de m'en repentir.

  --Que vous connaissez peu le monde, Lucile! Il y a trois mois qu'on
  prparait vos habits de noces; eussiez-vous dit alors que vous seriez
  aujourd'hui sur le point de perdre votre amant?

  La malheureuse m'couta; je connaissais son me, elle n'examina rien,
  et comme si ce n'tait pas assez de s'en laisser imposer, elle-mme me
  chargea encore de ce fatal office.

  --Vous nous permettez donc de nous servir de votre couvert.

  --Si vous ne trouvez personne plus digne de votre confiance, Lucile,
  je n'ai rien  vous refuser.

  --Qui plus que vous? ma chre Sophie.

Quelles obscures intrigues je nourris sous ses yeux!

Pour mieux abuser de sa confiance, j'affecte que ses intrts me sont
chers; j'en atteste l'amiti: mais loin d'en remplir les devoirs, je la
trahis, je l'immole  mon amour. Eh! avec quel front? Je lui souris, je
la flatte, je la caresse, tout en lui prparant des soupirs, des larmes
et des regrets. Enfin, ce qui est le comble de l'artifice, je lui montre
un visage abattu, et puis je ris en secret des maux que je lui ai faits.

Ah! je n'ose y penser.

De Varsovie, le 26 janvier 1770.




XXVII

GUSTAVE A LUCILE.


Tout est perdu. Mon pre s'est enrl dans le parti des confdrs et il
parle de me faire suivre son exemple.

Non, non, chre Lucile, je ne te quitterai pas. Plutt mourir que de
m'loigner de toi. Mon pre n'est pas impitoyable. Pour m'arracher de
tes bras, il faut qu'il me donne la mort.

Je vais lui parler; pourra-t-il ne pas tre touch de mes larmes? Je me
jetterai  ses pieds, j'embrasserai ses genoux, et ne le laisserai point
qu'il ne m'ait permis de rester. S'il refuse, c'en est fait, je renonce
 la vie.

De la rue Neuve, le 25 fvrier 1770.




XXVIII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Mon pre vient de s'enrler dans le parti des confdrs. J'en suis au
dsespoir; mais je ne peux sans indignation l'entendre justifier sa
dmarche.

Que les hommes sont petits jusque dans leurs injustices! Ils n'ont pas
le courage de s'avouer les vils motifs qui les font agir; il faut
toujours qu'ils les masquent  leurs propres yeux, crainte d'en
apercevoir toute la difformit.

Pourquoi attribuer au devoir ce que l'on ne fait que par passion? Eh!
qui ignore la source des malheurs qui nous affligent? Hlas, n'est-ce
pas toujours ces vieilles semences de discorde qui depuis si longtemps
dsolent la malheureuse Pologne et la minent lentement: ce poison des
prjugs religieux, ces rivalits nationales, ces vues ambitieuses des
factieux? Presque toujours l'tat a t divis en deux partis, dont le
plus fort n'a jamais rgn que par la violence. Les dissidents n'ont-ils
pas toujours t opprims?

Je ne veux pas justifier la Russie d'avoir pous leur cause avec tant
de chaleur et d'en tre venue  des voies de fait contre quelques-uns de
leurs adversaires: mais les confdrs ne sont-ils pas visiblement dans
le tort?

                   *       *       *       *       *

Les dissidents demandaient le libre exercice de leur religion et
l'entre aux emplois publics. Eh! quoi de plus juste, cher Panin, que de
les rtablir dans des droits dont ils taient en possession depuis
plusieurs sicles, et dont ils ont t injustement dpouills au
commencement de celui-ci? Pourquoi avoir voulu maintenir comme lois
d'tat des abus introduits par l'oppression? Mais quand les dissidents
n'auraient jamais joui de ces droits, que demandaient-ils qu'ils ne
fussent autoriss  prtendre? N'est-il pas bien raisonnable que chacun
puisse servir son Dieu  sa manire, et que tout citoyen ait part aux
avantages d'un gouvernement dont il aide  supporter la charge?

L'ambition, l'envie, la haine, le fanatisme, le ressentiment, le dsir
de vengeance couverts des spcieux prtextes de religion et de justice,
voil quelles sont aujourd'hui, parmi nous, les vraies semences de
discorde. Elles eussent d'abord clat en dissensions civiles, sans la
crainte des armes de la Russie; mais elles fermentrent longtemps en
silence, et quand elles eurent bien ferment, toutes ces passions
suspendues comme un torrent arrt par une forte digue, rompirent leur
cours au moindre choc.

L'interrgne qui suivit la mort d'Auguste III fut l'avant-coureur de la
tempte.

Le mcontentement des ambitieux,  qui la crainte avait extorqu leur
suffrage en faveur du nouveau roi ne tarda pas  clater. Ils se
dchanrent contre lui et commencrent  rpandre sourdement les feux
de la sdition.

Je ne veux pas non plus justifier l'impratrice d'avoir forc les
suffrages des lecteurs et fait tomber le choix sur une de ses
cratures. Mais Poniatowski en vaut bien un autre, de l'aveu mme de ses
ennemis. Il est plus instruit que les nobles ne le sont gnralement
parmi nous; il est moins ami de la crapule; il est d'un naturel doux,
humain, gnreux, et il aime les arts et la paix. Ceux qui s'lvent
contre lui et qui voudraient lui arracher sa couronne, auraient-ils
choisi mieux? Est-ce la vertu qui dcide des voix  la dite? N'est-ce
pas, au contraire, le crdit et la force.

On voit les membres de ces honteuses assembles traiter des affaires
d'tat, glaive en main; on y voit les plus intrigants et les plus
accrdits proposer ce qui leur plat, et le plus fort arracher au plus
faible son consentement.

Les mcontents, qui travaillaient  exciter des soulvements dans
l'tat, eurent recours au prtexte obscur de la religion et projetrent
d'envelopper le monarque dans la destruction de leurs ennemis. Ils
mirent donc en jeu les prtres, toujours prts  enflammer les esprits
au nom du Dieu de paix. Bientt le fanatisme reprsenta les malheureux
dissidents comme les ennemis de la divinit. On refusa  ces sectaires
l'entre aux dites, l'admission aux dlibrations nationales et les
autres droits de citoyens.

Opprims dans leur patrie, ils eurent recours  leur protectrice, qui
sollicita vivement la rpublique de les rtablir dans leurs droits. Ces
sollicitations ne furent point coutes. Dans l'espoir de briser leurs
chanes les dissidents formrent une confdration. L'impratrice les
prit sous sa protection, mais elle invita en mme temps les nobles
Polonais de s'assembler extraordinairement pour remdier aux dsordres
de l'tat.

Aussitt il se forma des confdrations particulires, et afin d'obvier
aux malheurs de l'anarchie, ces confdrations se runirent en une
seule, qui demanda le rtablissement de l'ordre public  une dite
protge par la Russie.

La dite s'tant assemble, l'impratrice y fit proposer d'entretenir
perptuellement en Pologne un corps auxiliaire de troupes russes pour le
maintien de la tranquillit publique.

Quelques snateurs frondrent contre cette proposition. Dans les
ditines, ils ne cessaient d'enflammer les esprits. L'ambassadeur de
cette princesse  notre cour, qui clairait leurs dmarches, les fit
arrter de nuit.

A l'instant les factieux, pensant qu'il n'y avait point de temps 
perdre, sonnrent l'alarme et se soulevrent de toute part. Chaque jour
on entendait parler de quelque nouvelle conjuration. Enfin, on vit de
tous cts les mcontents prendre les armes, porter le fer et le feu
dans les entrailles de leur patrie et commettre les plus horribles
excs.

Voil l'ouvrage de ces factieux qui se parent du beau titre de
patriotes. Ah! si les dieux sont justes, ils ne doivent attendre de leur
inique entreprise que la mort ou la honte d'tre vaincus, la misre et
les fers.

Pourquoi faut-il que mon pre se soit enrl dans leur parti!

Ah! cher Panin, l'indignation s'lve dans mon coeur. Je suis en proie 
la tristesse, et dans l'excs de ma douleur je foule aux pieds cette
terre, o il faudra peut-tre bientt m'arracher  ce que j'aime.

De Varsovie, le 30 fvrier 1770.




XXIX

SIGISMOND A GUSTAVE.


A Varsovie.

Comme je te savais content, et que je n'avais rien de particulier  te
marquer, je ne t'ai pas donn de mes nouvelles depuis quelques mois.

Voil donc un nouvel orage qui s'amasse sur ta tte.

Cher ami, je te plains, c'est tout ce que je puis  prsent pour ton
service, d'autres te prcheraient bien fort la patience: mais on me l'a
si souvent recommande en vain, que c'est aujourd'hui pour moi un remde
dcri. Lors nanmoins que tu seras un peu mieux dispos  entendre
raison, je te dirai que c'est le sort des amours d'tre accompagns de
traverses, et que tu ne dois pas prtendre tre le seul exempt de la
commune loi. Au reste ta douleur n'est pas bien forte, puisqu'elle te
permet encore de philosopher tout  ton aise, non toutefois sans un peu
d'humeur et beaucoup de prvention.

Il est dur, je le sens, mon cher Potowski, d'tre oblig de sacrifier le
bonheur de sa vie aux volonts d'un pre: mais ne va pas t'imaginer que
les confdrs soient aussi  blmer que tu le prtends.

Il faudrait tre bien aveugle pour ne pas s'apercevoir que nos malheurs
sont l'ouvrage de la czarine. C'est elle qui a excit sous main les
dissidents  rclamer leurs prrogatives et  implorer son secours.
C'est elle qui a mis de force la couronne de Pologne sur la tte d'une
de ses cratures, et c'est elle aujourd'hui qui par le fer et le feu
nous force de subir aujourd'hui le joug.

Je conviens avec toi que les dissidents ont raison de prtendre rentrer
dans leurs droits. Ils en ont t dpouills injustement: mais observe
qu'il y a prs de soixante ans. D'abord ils se rcrirent fort et
implorrent le secours des puissances voisines. Celles qui taient le
plus intresses  maintenir leur religion en Pologne, se contentrent
de solliciter la rpublique de rtablir les dissidents dans la
jouissance de leurs droits. Bien que leurs sollicitations ne fussent
point coutes, elles n'ont point pris fait et cause. Il n'y a que
Catherine qui, par un principe d'humanit et pour des vues purement
chrtiennes, comme elle le dit et comme tu as la sottise de le croire,
se soit arme pour eux. Lis attentivement, je te prie, sa dclaration
faite en 1766 au roi et  la rpublique. Aprs avoir menac tout
Polonais qui attaquerait les dissidents de le traiter en sditieux et en
ennemi de l'tat, elle proteste qu'elle se croit au-dessus de tous les
soupons par lesquels on pourrait lui prter des vues particulires
contre l'indpendance et les intrts de la rpublique. (Je le crois, et
certes elle n'est pas accoutume  rougir pour si peu de choses); puis
elle dclare qu'elle n'a form aucune prtention contre la Pologne; que
loin de chercher dans les troubles qui l'agitent son agrandissement
personnel, elle ne veut que les calmer: que si contre ses intentions
l'esprit de discorde allume une guerre civile ou une guerre trangre
qui menace les possessions de la rpublique, S. M. I. les lui garantit,
et rejettera tout trait de paix qui renfermerait des articles
contraires  cette volont. L'vnement, Gustave, t'apprendra combien
peu une tte couronne se fait de peine d'en imposer, et avec quelle
bonne grce elle sait mentir. En attendant faisons quelques
commentaires.

Dupes de ces protestations ou plutt intimides par les horreurs de
l'anarchie, les confdrations particulires se runirent en une
confdration gnrale pour demander le rtablissement de l'ordre public
 une Dite protge par la Russie.

Les nobles Polonais firent mme la sottise d'envoyer  la czarine quatre
ministres plnipotentiaires pour: La remercier en leur nom de l'intrt
qu'elle daignait prendre au rtablissement de la forme de la rpublique,
et la supplier au nom de toute la nation d'accorder sa garantie  ce qui
serait statu par les membres de la Dite, pour le maintien de la paix
et la conservation des droits de tout citoyen.

Cependant la czarine fit assurer de nouveau la rpublique de tout
l'intrt qu'elle prenait en qualit d'amie et d'allie aux troubles qui
l'agitaient. Des plaisants pourraient observer que cet intrt tait
effectivement bien vif; laissons-les s'gayer; c'est du srieux qu'il te
faut.

Tout allait donc bien comme tu vois: mais ce n'tait pas cela que
demandait notre bonne voisine. Car la Dite ne fut pas plutt assemble,
qu'elle y fit proposer d'entretenir perptuellement en Pologne un corps
auxiliaire de troupes russes, pour le maintien de la tranquillit
publique.

Quoique Auguste II et Pierre Ier en fussent convenus par le trait de
Birzen, cette proposition tendait trop visiblement  l'asservissement de
la nation pour passer sans opposition. Elle aurait pass cependant si
quatre vrais patriotes ne s'y fussent opposs, et n'eussent tch d'en
faire apercevoir le danger  leurs concitoyens.

L'ambassadeur russe auprs de la rpublique clairait leurs dmarches,
et dans la crainte qu'ils ne missent obstacle aux projets de sa
souveraine, il les fit arrter de nuit  Varsovie par des troupes
impriales.

La consternation fut gnrale.

Le roi et la Dite assemble enjoignirent  leur rsident 
Saint-Ptersbourg, de demander l'largissement des snateurs arrts, et
pour l'obtenir, d'employer auprs de l'impratrice tout le poids que
pourrait avoir la prire d'un roi ou d'une nation.

Leur largissement et apais les esprits, mais on voulait les
enflammer.

Aprs avoir exerc un acte inoui de souverainet, au milieu de la
capitale d'un tat tranger, la Czarine prit un ton tendrement insolent.

A tant de basses soumissions qui lui avaient t faites, elle rpondit:
Qu'elle ne pouvait se rendre aux prires du roi et de la rpublique,
sans renoncer  leur rendre le service le plus rel. (La bonne me!)
Qu'tant sre de ses principes, sa conduite doit tre consquente. Que
son ministre en Pologne a excut ses ordres. (Oh! je le crois.) Et
n'a rien fait qui n'ait t publiquement annonc dans les dlibrations
de S. M. I. (Il n'en fut jamais question.) En faisant arrter quatre
sditieux indignes des regrets de leur nation. Que les rendre  la
rpublique, c'est la leur livrer.

(Note s'il te plat, que du nombre de ces quatre prtendus sditieux se
trouve un vieillard infirme, et un jeune homme  peine sorti de
l'enfance, personnages fort  craindre assurment.)

Cette rponse fit ouvrir les yeux au gros de la nation, et souffrir
impatiemment la prsence des troupes russes.

Pour touffer ces murmures, de nouveaux renforts arrivrent de Russie,
malgr qu'on n'et stipul que sept mille hommes de troupes auxiliaires.

Cependant la Dite se termina par un trait solennel, fait sous la
garantie de la Russie.

Les dissidents furent rtablis dans leurs droits. Tout semblait pacifi,
mais de ce calme apparent devaient bientt sortir les feux des
dissensions civiles.

Les Russes favorisaient leurs protgs d'une manire affecte. Ceux du
parti oppos, alarms des desseins de la Czarine se consultrent. Il se
forma de toute part des confdrations, et l'on vit la moiti des
citoyens dclarer la guerre  l'autre moiti.

L'amour t'aveugle, cher Gustave; et cela n'est pas trange, puisqu'il a
fait draisonner tant de sages: mais il n'est que trop certain que
Catherine II cache sous des prtextes artificieux des vues ambitieuses.
Elle suit un projet form depuis longtemps par ses prdcesseurs.

Pourquoi entretenir des troupes en Pologne, si ce n'est pour l'asservir?
Pourquoi ces nouvelles lgions qui viennent inonder les terres de la
rpublique, si ce n'est pour retenir par la terreur des armes ceux qui
voudraient s'opposer  ses desseins? Quoi, tout cet appareil formidable
ne serait que pour soutenir un petit parti qui l'intresse peu, si mme
il l'intresse du tout? Et ces actes de souverainet exercs chez une
puissance trangre ne seraient que le devoir d'une puissance allie?
Non, non, ce sont autant de prsages de la servitude qu'on nous prpare.

Tu me fais rire avec ton loge du protg de Catherine. Poniatowski, je
l'avoue, n'a aucun vice fort  craindre dans un monarque, surtout dans
un monarque polonais qui n'a gures que le nom et le faste d'un
potentat; mais il n'a aucune des vertus que doivent avoir les rois.
Faible, inappliqu, sans fermet, sans courage, sans soin des affaires
de la nation et sans amour pour ses peuples; on va commencer son rgne
par des ftes, et il continuera de mme.

Mollement endormi sur le trne, ou occup de soins frivoles, il consume
en dlices ses gros revenus, rassemblant autour de lui une troupe
d'artistes, de comdiens, de baladins, de virtuosi de toute espce, et
passe son temps  rgler les dcorations d'une scne, l'habillement d'un
acteur, l'conomie d'une toilette, quand toutefois il n'est pas 
languir dans les bras d'une femme. Ce n'est pas l, tu dois en convenir,
le devoir d'un prince, quoique ce soit malheureusement le mtier de la
plupart des rois.

Encore si se rveillant de sa lthargie au bruit des dissensions
civiles, renonant  sa honteuse mollesse, et rappelant  son esprit la
dignit de son emploi, il et cherch  prendre de sages mesures pour
apaiser les esprits irrits; ou du moins, si se reposant firement sur
son courage, et se mettant  la tte de ses partisans, il et essay de
soumettre les sditieux. Mais non, tranquille au fond de son palais, il
voit d'un oeil apathique ses tats envahis et ses sujets s'entr'gorger.

Funestes dissensions! Quoique je n'aie point pous de parti, dj j'en
ai got les fruits amers. La plupart de mes parents, comme de faux amis
dont la tendresse s'est change en haine, s'lvent contre moi et
dchirent le sein qu'ils ont caress. Mais ce n'est pas l le plus fort
de mes chagrins. Je vois avec effroi les malheurs prts  fondre sur la
Pologne.

Cher Potowski! quel Dieu bienfaisant aura piti de nous?

L'avenir me fait trembler, le prsent m'humilie lors mme que nous
n'aurions rien  craindre de l'ambition de nos voisins.

Semblables  des enfants mutins qui ne savent pas se conduire eux-mmes:
des trangers viennent s'interfrer dans nos dmls, faire la loi chez
nous; et il faut que nous le trouvions bon. Si nous nous rcrions, on
nous menace du fouet. Ce n'est pas que ces mdiateurs officieux
s'embarrassent aucunement de notre bonheur: mais il est doux de
commander chez les autres, et ils satisfont leur orgueil  nos dpens.

Pour un vaste empire comme le ntre, quel triste rle nous jouons dans
le monde!

Mais c'est notre faute. Nous vivons dans une espce d'anarchie. Nous ne
savons ce que c'est que de nous soumettre  la justice. Pour des riens
nous avons recours au fer; et des affaires, souvent peu importantes,
nous rduisent aux plus fcheuses extrmits. Que si au lieu de nous
entre dchirer, nous tournions nos armes contre nos ennemis communs,
nous nous ferions respecter, nous serions en tat de faire la loi chez
les autres: au lieu d'tre forcs de la recevoir honteusement chez nous.

De Pinsk, le 3 mars 1770.




XXX

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Il y a quelques jours que mon pre me fit sentir que je devais me
disposer  entrer en campagne avec lui. Je me flattais que la chose
n'tait pas si srieuse, qu'il le faisait paratre. Toutefois, pour ne
pas lui donner lieu de s'expliquer plus clairement, je ne tmoignai
aucune rpugnance, mais j'vitai de me trouver tte  tte avec lui: je
fis mme une partie de chasse sur la terre de Minsko.

A mon retour, il ne me parla de rien: je croyais son projet oubli, et
dj je commenais  me livrer  la joie. Mais qu'elle a t de courte
dure!

Hier matin, il entra dans ma chambre et me demanda si mes prparatifs
taient faits; il ajouta qu'il n'attendait que moi pour partir.

  --Ha, mon pre, m'criai-je d'un ton de dsespoir, je mourrai plutt
  que de quitter Lucile: arrachez-moi la vie; mais n'exigez pas de moi
  ce cruel sacrifice.

A peine avais-je achev ces mots qu'il me dit avec aigreur:

  --Fils indigne du pre qui t'a donn le jour: voil donc comment tu
  soutiens l'honneur de ton nom. Quoi, lorsque l'orgueil d'une princesse
  trangre attente  la libert de l'tat; lorsque des ambitieux nous
  dpouillent des honneurs qui nous appartiennent en propre, et que des
  ennemis cruels ont rsolu la perte de ton pays, tu ne te prpares pas
   le venger?

Je ne rpondis que par mon silence. Dieux quel combat s'leva dans mon
faible coeur entre l'amour et la nature?

  --Allons, Gustave, dcide-toi; obis ou renonce  ma tendresse.

Le trouble de mon me me tenait immobile, je n'avais pas la force
d'ouvrir la bouche.

  --Quoi, tu balances entre une matresse et ton pre?

  --Vous me percez le coeur.

  --H bien, reste, fils dnatur, mais crains ma maldiction.

A l'oue de ces paroles terribles, je croyais sortir d'un sommeil
douloureux, je gardais le silence; enfin je revins  moi, et je
rpondis:

  --Non, mon pre, je ne veux pas me charger de votre maldiction: et
  puisque l'honneur m'enchane  vos destines, je suis rsolu de vous
  suivre. La seule grce que je vous demande, c'est de me donner le
  temps de prparer Lucile  mon dpart.

  --J'entends, tu espres qu'en tirant en longueur tu pourras me
  flchir. L'indigne fils que j'ai! Te voil vaincu par les charmes
  d'une fille, par les attraits d'une vie lche et voluptueuse! Sont-ce
  l des sentiments dignes de tes anctres?

  --O mon pre, pardonnez  ma douleur; maintenant je ne puis que
  m'affliger; peut-tre dans la suite serai-je plus dispos  me montrer
  digne d'eux. Laissez-moi un instant pleurer Lucile; vous savez mieux
  que moi combien elle mrite d'tre pleure.

En prononant ces mots, je fondais en larmes, et les sanglots
touffrent ma voix.

Mon pre, ne voulant pas donner  ma douleur le temps de s'exhaler par
de tristes rflexions, redoubla ses instances, et me dit d'un ton
svre:

  --Connais ton devoir!

Puis me saisissant la main avec effort:

  --Suis-moi, ajouta-t-il, je te l'ordonne!

Entran par son autorit, il fallut obir. Il me conduisit dans son
appartement, o je trouvai deux domestiques  faire des malles.

  --Vois ce que tu veux emporter, Gustave, et dpche! A trois heures,
  il faut que nos quipages soient prts.

Je fis  la hte une liste de ce dont j'avais le plus besoin, et la
donnai  mon valet de chambre.

Comme je voyais emballer mon bagage, j'entendis tout--coup dans la cour
un bruit confus d'hommes et de chevaux.

Je m'approchai de la fentre. C'tait un dtachement des vassaux de mon
pre qui s'taient rendus  ses ordres.

Tandis qu'il tait occup avec eux, je m'chappai un instant pour
prendre cong de Lucile. Elle tait sortie avec Sophie; je ne trouvai
que la comtesse au logis.

  --H quoi! vous nous quittez, Gustave, me dit-elle, vous laissez
  Lucile. Que de regrets vous allez causer!

  --Je ne suis pas  moi, vous le savez, madame; mon pre m'ordonne de
  le suivre. Que voudriez-vous que je fisse? Renoncerai-je  son amiti?
  Irai-je me charger de sa maldiction? Sacrifierai-je le devoir 
  l'amour? Je chris Lucile; mais il faut la quitter. Les Dieux savent
  ce qu'il m'en cote; j'en mourrai de douleur.

A ces mots elle me serra dans ses bras, et me dit d'un ton attendri:

--Il faut donc se soumettre au destin.

On avait envoy quelques domestiques aprs Lucile. Impatient de la voir
venir, j'tais sans cesse  regarder ma montre. Le moment de partir
approchait, et elle ne venait pas.

Dsespr de ce contre temps, je m'avance vers la comtesse pour lui
faire mes adieux:

  --Allez, me dit-elle, en m'embrassant, allez digne fils d'un meilleur
  pre; je ne vous retiens plus: allez, soyez heureux, et que le ciel
  vous rende bientt  nos dsirs.

Cependant je l'arrosai de mes larmes, je gmissais, je commenais des
paroles entrecoupes et n'en pouvais achever aucune: enfin je la
quittai.

En rentrant je trouvai mon pre  table qui m'attendait. Je pris un
morceau; puis nous montmes  cheval, et je partis en maudissant le
destin.

Qu'il est cruel, cher Panin, de renoncer au monde lorsque l'on commence
d'en jouir, d'tre entran d'une maison dont la prsence de tant d'amis
faisait une demeure dlicieuse, et de quitter une matresse chrie, au
moment o on dressait le lit nuptial.

Ah! lorsque la beaut me sourit et me tend les bras; faible jouet des
caprices d'un pre! faut-il que je serve de victime  son ambition!
Qu'elle m'a dj cot de larmes! qu'elle va m'en coter encore!

De Parcow, le 25 mars 1770.




XXXI

LUCILE A CHARLOTTE.


A Lublin.

Pourrais-tu le croire? Gustave est parti sans me dire adieu. Cruel
amant, va chercher une folle gloire dans les combats: fuis o ton coeur
t'appelle: mais puisse l'image de la malheureuse Lucile en proie  son
dsespoir te poursuivre sans cesse.

Je roule dans mon me de sombres penses. Fatigues, famine, maladies,
combats, carnage; tout ce qu'il y a de plus sinistre se prsente  mon
esprit: et comme si ce n'tait pas assez de ces maux, la jalousie s'y
joint encore pour dchirer mon coeur. Hlas! loin de moi, il
m'abandonnera peut-tre; peut-tre que quelqu'autre captivera son coeur.

Ah! Charlotte, je succombe  la douleur, et dans l'excs de ma
tristesse, je n'ai pas mme la force de verser des larmes.

De Varsovie, le 26 mars 1770.




XXXII

GUSTAVE A LUCILE.


A Varsovie.

Entran loin de toi par l'autorit d'un pre barbare, j'ai longtemps
cherch l'occasion de lui chapper. Elle s'est offerte enfin pour mon
repos, mais trop tard au gr de mes dsirs.

A peine arriv au rendez-vous gnral, que le sort vient de nous
sparer!

Je me droberai pendant la nuit, je marcherai  la clart de la lune:
demain au coucher du soleil, je me rendrai au kikajon du parc. Je te
conjure d'aller m'y attendre, je ne vis que pour toi.

De Parcow, le 27 mars 1770.




XXXIII

LUCILE A CHARLOTTE.


A Lublin.

J'accusais Gustave de cruaut, ah! je lui faisais tort.

A la nouvelle du parti que voulait lui faire prendre son pre, je fus
pntre du plus mortel chagrin. Je m'attendais  le voir. Trois jours
s'taient passs et il ne paraissait point. Trois jours se passrent
encore  l'attendre vainement.

Comme j'tais en proie  mon inquitude, j'appris enfin qu'il tait
parti.

Rien n'galait ma douleur. Dieux! dans quel tat se trouvait mon me,
lorsque j'en reus un billet. Il me donnait un rendez-vous. J'y allai
avant l'heure fixe. L'amour et l'impatience prcipitaient mes pas.

Les yeux tourns vers l'endroit d'o il devait venir, au moindre bruit
mon coeur palpite. La porte s'ouvre; c'est lui, il court, il vole, il me
presse contre son sein et me fixe en soupirant; son coeur est prt 
clater: puis tout--coup oubliant sa douleur, il parat enivr de
plaisir, et dans un transport de joie, il me saisit, me serre plore
entre ses bras et me couvre de baisers.

Le feu de son coeur pntre dans le mien; nos bouches se pressent et nos
mes cherchent  se confondre; nous nous jurons cent fois un amour
ternel et scellons nos serments par de nouveaux baisers.

Soudain il suspend ses caresses, garde quelque temps le silence, pousse
de longs gmissements, appuie sa tte sur mon sein qu'il arrose de ses
larmes, et d'une voix glace par le dsespoir:

Chre Lucile, dit-il, le cruel destin nous spare, mais je te laisse
mon coeur: je vole o m'appelle un injuste devoir. Sois-moi fidle,
bientt le ciel propice te rendra ton amant.

A ces mots, il s'arrache avec effort de mes bras, et me laisse
dfaillante dans ceux de Baboushow.

De Varsovie, le 1er avril 1770.




XXXIV

LUCILE A GUSTAVE.


A Tarnopol.

Je ne peux, cher Potowski, me consoler de ton dpart. On a beau chercher
 m'gayer; mon coeur demeure fltri au milieu des parties les plus
brillantes. J'ai toujours devant les yeux ta triste image. Il me semble
te voir dans l'instant o tu t'arrachas de mon sein.

Loin de la foule importune je vais souvent promener mes pas solitaires
sur ces bords fleuris o tu aimais  reposer prs de moi. Mais au lieu
d'adoucir ma douleur, tout y renouvelle le sentiment de mes peines, tout
m'y retrace nos entretiens, nos serments, tout m'y rappelle un triste
souvenir.

Ici, dis-je toute seule, il me fit l'aveu de sa flamme; l je reus les
premiers gages de sa tendresse.

Et je demeure immobile, arrosant la terre de mes larmes.

Il semble que tout ce qui m'environne prenne part  ma douleur. Les
oiseaux ne font plus retentir l'air que de tristes accents, les chos ne
leur rpondent que par des plaintes; les zphirs gmissent parmi le
feuillage et le murmure des ruisseaux imite mes soupirs.

Lorsque tu fus parti, je me plaignais de ne pouvoir pleurer. Hlas! que
cette vaine consolation m'est bien rendue. Le jour deux ruisseaux de
larmes coulent sans cesse de mes yeux; la nuit j'en arrose ma couche, et
la source n'en peut tarir.


_P. S._ J'oubliai de te dire de m'adresser tes lettres sous le couvert
de Sophie. C'est par son canal que je te ferai passer les miennes.

Adieu, cris-moi souvent.

De Varsovie, le 9 avril 1770.




XXXV

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Lorsque Gustave fut parti rien n'galait le dsespoir de Lucile.

Elle tomba sans connaissance dans les bras de sa suivante et resta
longtemps plonge dans une douleur stupide. Quelquefois elle en sortait
pour appeler son amant, tourner les yeux du ct o il avait disparu,
tendre les bras comme pour l'embrasser et elle y retombait bientt
aprs.

A cet accablement a succd une morne tristesse, la langueur de son
regard tale tout l'ennui de son me, et son coeur fltri se refuse 
toute espce de consolation.

Sa chambre ne rsonne plus de ses chants, mais elle y tient souvent de
tristes soliloques:

  Est-il donc vrai, cher Potowski, (s'criait-elle l'autre jour) est-il
  donc vrai que tu m'as laisse? Hlas! il ne me reste plus de toi que
  le souvenir de t'avoir possd. O beaux jours! jours trop rapidement
  couls! vous ne reviendrez plus. Que je suis malheureuse.

Puis elle soupirait amrement.

Te l'avouerai-je, son tat me fait compassion et quand je la vois si
afflige, je ne me sens plus la force de la supplanter. Hlas! n'ai-je
pas assez de mes peines, sans m'embarrasser encore de celles d'autrui?

Aujourd'hui Lucile parat plus tranquille que d'ordinaire. Je viens de
lui remettre une lettre de Gustave, elle l'a ouverte avec transport.

Tandis qu'elle la parcourait, on voyait la srnit se rtablir sur son
visage; elle l'a lue plusieurs fois; puis, les yeux attachs sur le
papier, elle disait  voix basse:

  Cher Potowski, toi dont la vue seule faisait ma joie, si le ciel
  conserve tes jours, et te laisse  ta matresse, mon me est contente;
  je lui pardonne tout. Mais hlas! que la vie est lente, et le terme de
  mon bonheur loign!

Je ne saurais rendre raison des divers mouvements qui agitent mon sein;
 mesure que la plaie de son coeur parat se fermer, je sens la mienne
se rouvrir. Mes bonnes rsolutions se sont vanouies; mon premier projet
me trotte de nouveau par la tte.

Ah! Rosette, je suis honteuse de la bassesse de mes sentiments.

De Varsovie, le 1er mai 1770.




XXXVI

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Que ce monde est chang!

Arrachs par la discorde du brillant thtre de la vie o nous
foltrions, nous paraissons sur une nouvelle scne o tout est en
dsordre, en confusion, en alarmes. Au son de la trompette guerrire,
appels dans les champs de la fureur, souvent nous sommes exposs aux
plus dures fatigues, aux injures du temps,  la faim,  la soif,
toujours occups  fuir ou  poursuivre de cruels ennemis, et
tour--tour la proie les uns des autres.

Le parti de l'iniquit semble sans cesse renatre de ses cendres. Chaque
jour on voit se former quelque confdration, quelque conjuration
nouvelle, sous le beau nom de vengeurs de l'tat, de dfenseurs de la
patrie.

Parler de justice? Ah les misrables! Ils brisent sans scrupules les
barrires des lois, et foulent aux pieds sans remords les devoirs les
plus sacrs. Livrs  leurs basses vues, ils s'enrlent chacun dans
diverses factions. Le fils combat contre le pre, le frre contre le
frre, l'ami contre l'ami, et dans les transports de leur fureur
brutale, on les voit courant par troupes effrnes, le fer et le feu 
la main, rpandre partout la terreur et l'effroi, ravager les provinces,
dvaster les campagnes, piller, brler, saccager. On dirait qu'ils se
font un jeu cruel de dtruire autour d'eux jusqu'aux germes du bonheur.

Que cette conduite est rvoltante dans des tres malheureux qui ne sont
ns que de l'amour, ne subsistent que par l'amour, ne gotent du bonheur
qu' s'aimer, et n'ont pour s'aimer qu'un instant!

Quelle foule de flaux divers assigent l'humanit! Les orages, les
tremblements de terre, les volcans, l'incendie, la famine, la peste
ravagent tour--tour le monde. Insenss que nous sommes! fallait-il
encore y ajouter les horreurs de la guerre?

Nous voici  Timkow: un corps de cinq mille Polonais avec un ramassis de
Tartares, de Franais, d'Allemands, qui sont accourus au bruit de nos
dissensions pour s'enrichir de nos dpouilles! Vils aventuriers!
semblables  des oiseaux de proie attirs par l'odeur des cadavres!

Au lieu de marcher contre l'ennemi, nos braves guerriers parlent de
faire une incursion sur les terres de quelques dissidents. Hlas!
faut-il que je sois enrl parmi ces barbares? Me voil forc de
partager toutes leurs horreurs.

De Timkow, le 15 mai 1770.




XXXVII

DU MME AU MME.


A Pinsk.

Il s'est pass le 17 quelqu'affaire entre nous et les Russes, mais de
trop petite importance pour tre rapporte.

Nous apprmes il y a trois jours qu'un gros d'infanterie ennemie
s'avanait de nos cts.

Birinski tait instruit de leur marche et leur avait cach la sienne; il
s'tait saisi de presque tous les passages, tenait les dfils et se
disposait  tomber sur eux dans le temps qu'ils s'y attendaient le
moins.

Dj ils taient fort prs, lorsqu'ils eurent vent de nos dispositions.
A l'instant ils font une contre-marche et se montrent le lendemain matin
sur une hauteur  quelque distance de nous.

Ds que nous les apermes, Birinski expdia un courrier  Twarowski
pour lui demander un renfort.

Vers les dix heures, les ennemis firent quelques mouvements et vinrent 
nous. Nous les attendmes de pied ferme.

Tout se dispose  l'attaque. La trompette donne le signal. Bientt les
deux armes sont enveloppes d'un tourbillon de flamme et de fume: l'on
entend un bruit effroyable de dcharges, de cris d'hommes et de
hennissements de chevaux. Le feu cesse, le jour renat et le fer choisit
sa victime. Semblables  des lions froces, les combattants se
prcipitent les uns contre les autres avec acharnement. Des deux cts
on voit voler la mort. La fureur des ennemis redouble, partout ils
portent la terreur et l'effroi.

Birinski, le sabre  la main, faisait des prodiges de valeur; il voit
ses troupes qui plient: les yeux ardents de colre et la bouche cumante
de rage, il vole  eux et s'efforce en vain de les ramener au combat.

Nous battons en retraite: l'ennemi anim au carnage nous poursuit et
atteint quelques fuyards qui tombent sous ses coups. Soudain un nuage
pais s'abat sur le camp, nous drobe aux vainqueurs et nous sauve comme
par miracle.

Une pluie abondante qui tomba ensuite servit encore  sparer les
combattants.

La nuit s'avanait lorsque le ciel redevint serein, et nous profitmes
de l'obscurit pour nous retirer  Marianow.

Tandis que mes camarades s'entretiennent de cette malheureuse affaire,
je profite d'un moment de loisir pour t'apprendre notre dfaite.

Voil un beau commencement de campagne, et certes il est bien juste
qu'aprs avoir pous une pareille cause nous n'ayons pas sujet de nous
en glorifier!

Je n'ai reu dans l'engagement qu'une fort lgre blessure au bras
gauche: je veux cacher cet accident  Lucile; je te prie de lui laisser
ignorer, si tu as occasion de la voir.

Que tu es heureux, cher ami, de pouvoir passer tes jours loin du fracas
des armes.


_P. S._ Suivant les derniers avis, les Ottomans sont prts  entrer de
nouveau en Pologne; ils doivent avoir pass le Driester  Dombassar.

Voil nos malheureuses provinces inondes de troupes trangres. Je
frmis  l'ide des horreurs qu'elles vont commettre.

De Marianow, le 21 mai 1770.




XXXVIII

DU MME AU MME.


A Pinsk.

Le renfort que nous avions demand arriva le lendemain matin prs de
Marianow. Nous le joignmes et marchmes droit aux ennemis. Ils taient
disperss sur le champ de bataille. A notre approche, ils firent une
retraite prcipite.

Birinski se mit  leur poursuite avec le gros de notre arme. Loveski et
moi restmes avec une petite troupe pour reconnatre nos morts.

Nous nous mmes donc  parcourir le champ de bataille. Ciel! quel
horrible spectacle! Une campagne inonde de sang et jonche de cadavres,
tous couverts de blessures et tendus les uns sur les autres.

A cet aspect je dtournai plusieurs fois les yeux, saisi d'horreur et de
compassion. Insenss que nous sommes! Au milieu du tumulte des armes,
pleins d'une bouillante ardeur, nous ne demandons qu' nous distinguer,
nous nous animons  l'oue des clairons, le glaive en main nous marchons
au combat, nous fondons sur nos ennemis avec rage, donnons ou recevons
la mort, et nous nous faisons un jeu cruel de nous entr'gorger. Mais
lorsque dans un de ces moments de calme o la raison nous est rendue,
nous venons  jeter les yeux sur les maux cruels que nous avons faits,
quelles tristes penses s'lvent dans notre esprit, de quels regrets ne
sommes-nous point pntrs!

Je ne pouvais retenir mes larmes.

--Quelle fureur aveugle pousse les barbares humains? m'criai-je dans un
transport de douleur. Ils ont si peu de jours  vivre! ces jours sont
dj si malheureux! pourquoi prcipiter une mort si prochaine? pourquoi
ajouter tant de sujets d'affliction  l'amertume dont les Dieux ont
rempli cette courte vie?

--Hlas! me dit Loveski, c'est ici qu'il faut venir contempler la vanit
des choses humaines, et jeter un regard de piti sur les grandeurs de ce
monde. Que d'ambitieux attirs sous les drapeaux par une lueur trompeuse
n'ont moissonn dans les combats que misre et souffrances! Que
d'hommes, hlas! pleins de vie et de sant, sont aujourd'hui dans les
bras de la mort! Combien, tendus maintenant sur la poudre, jouaient
nagure un rle brillant. Combien, qui n'abaissaient sur les autres que
des regards ddaigneux, sont prcipits ple-mle dans le mme tombeau!
que de seigneurs sublimes dont la puissance est brise! que de hros
magnanimes tendus sur les lches qui leur donnrent la mort! que de
princes ensevelis auprs des flatteurs qui les disaient immortels! Voil
donc le terme de l'ambition! A cette ide, Gustave, comme nos dsirs
lchent prise  leurs objets frivoles! Ici finit la gloire avec la vie.
Ici s'vanouissent les titres, les dignits, les grandeurs, et toutes
ces vaines distinctions inventes par l'orgueil. Ici tout est gal et de
niveau: grands, petits, soldats, capitaines, tous ne forment qu'un
groupe confus dont les diffrences se perdent dans la fosse.

Cependant nous allions, tte baisse, examinant les cadavres tendus sur
la poudre. Nous reconnmes plusieurs de nos gens et quelques-unes de nos
connaissances. Lorsque nous emes donn les ordres ncessaires pour
enterrer les morts, et emporter quelques blesss qui respiraient encore,
nous nous retirmes sous nos tentes dans un morne silence, et ensevelis
dans de tristes rflexions.


_P. S._ Mon pre est pass en Turquie pour y solliciter de nouveaux
secours. Il a laiss le commandement de sa troupe au rgimentaire
Baluski, au cas o je vinsse  me retirer.

De Marianow, le 25 mai 1770.




XXXIX

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Hier je reus une lettre de Gustave pour Lucile. Mon coeur palpitait en
la tenant dans mes mains. Je balanais si je la remettrais ou si je
l'ouvrirais. A la fin, je cdai  ma curiosit.

Cette lettre ne contenait que des reproches  sa belle sur son long
silence, et des protestations d'amour. Le ton touchant dont il se
plaignait et la dlicatesse de ses sentiments m'arrachrent quelques
larmes.

A peine l'avais-je serre dans ma cassette que Lucile entra dans ma
chambre, le mouchoir aux yeux, et me dit:

  --Voil dj deux mois que Gustave est parti et je ne vois point venir
  de ses nouvelles; cette vaine attente jette la dsolation dans mon
  me. Attentive  tout ce qu'on dbite du parti auquel il est attach,
  je le suis en ide de lieu en lieu; je cours avec lui les mmes
  hasards, les mmes dangers. Maintenant le voil  l'extrmit du
  royaume, poursuivi par de cruels ennemis. Je n'ose me livrer  mes
  affligeantes penses: peut-tre est-il dj tomb sous un fer
  meurtrier. Ah! ma chre, j'ai perdu l'espoir de le revoir.

En prononant ces mots, elle se pencha vers une table, appuya sa tte
sur ses deux mains, et fondit en larmes.

Mon trouble galait le sien, je me sentais attendrie: j'aurais voulu
n'avoir pas dcachet la lettre; je fus mme sur le point de la lui
remettre toute dcachete. L'embarras o je me trouvais tait extrme;
je tremblais qu'elle ne vnt  lever les yeux sur moi et  s'en
apercevoir.

Enfin, lorsque je fus un peu remise je tchai de la consoler.

  --Pourquoi vous affliger ainsi pour des chimres, Lucile? Combien
  d'accidents imprvus peuvent retarder l'arrive d'une lettre dans
  l'tat o est le royaume. Un peu de patience. Vous tes peut-tre  la
  veille de recevoir des nouvelles de Gustave.

Ces paroles firent glisser un rayon d'esprance dans son coeur, et
adoucirent un peu ses noirs soucis.

Elle ne fut pas plutt sortie que je recachetai la lettre et l'envoyai
sous couvert  un ami  Cracovie, pour me l'expdier sans dlai par la
poste. Ds qu'elle arriva, je la remis  Lucile.

Elle la saisit avec transport, la pressa contre ses lvres, l'ouvrit
avec prcipitation. Bientt des pleurs de joie inondrent le papier.

Aprs l'avoir relue deux ou trois fois, elle examina le cachet et parut
surprise de ne pas voir celui de Gustave. (Heureusement, je m'tais
servie d'un cachet de fantaisie). Elle fit quelques rflexions et n'en
parla plus.

Le rle que j'ai entrepris me dplat beaucoup.

Chre Rosette, que ne suis-je comme toi, une me  l'preuve! Tu ne
serais pas embarrasse en pareil cas: tu ne t'meus pas pour si peu de
chose. Que veux-tu? Il n'est pas donn  toutes les femmes d'tre des
hrones.

De Varsovie, le 29 mai 1770.




XL

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Loveski vint avant-hier, dans un brillant quipage de cavalier, mettre
pied  terre  ma tente. Aprs avoir discouru de choses et d'autres, il
garda un instant le silence; puis, il vint m'embrasser et me parla
ainsi:

  --Cher Gustave, tu vois peut tre ton ami pour la dernire fois. Notre
  commandant, incapable par ses blessures de continuer son service, m'a
  remis le bton, jusqu' ce qu'il soit en tat de le reprendre.
  L'ennemi est peu loign. Demain, j'espre le charger  la tte des
  troupes, et sois sr que je ne perdrai la bataille qu'avec la vie.
  Pour venir  nous, il doit traverser le bois voisin; va t'y poster 
  la nuit tombante avec un dtachement de cinq cents hommes; laisse-le
  s'engager; ds qu'il sera pass, fais-moi signal, je m'avancerai 
  l'instant; tandis que tu l'attaqueras en queue je le chargerai en
  tte.

Nous convnmes du lieu de l'embuscade et du signal.

  --Si je triomphe, reprit Loveski, accours dans mes bras, je partagerai
  avec toi mes lauriers. Si je suis vaincu, fuis: notre amiti serait un
  crime impardonnable aux yeux des jaloux; ils chercheraient  se venger
  sur toi de leur dfaite.

Ds qu'il eut achev, il reut mes embrassements et me fit ses adieux.

Cher Panin, j'ai vu l'lvation de notre ami commun sans jalousie; je
n'ai pas mme song  l'en fliciter.

Tandis qu'il me parlait, un saisissement involontaire parcourait mes
veines: mme  prsent, je ne sais quelle secrte horreur continue 
s'emparer de mon me.

Cette anne ne sera pas moins signale par les dfaites des confdrs
que la prcdente.

Twarowski, qui en commandait un parti considrable, a t battu  plates
coutures prs du bourg de Nadvorn.

Un autre parti considrable, qui tenait la campagne avec cinq cents
Tartares Liponiens sous les ordres de Poulawski, ont t presque tous
taills en pices  Lwow.

Ah! les dieux sont justes! ils se dclarent contre les coupables.

De Boukovina, le 7 juin 1770.




XLI

DU MME AU MME.


De Pinsk.

Cher Loveski, digne fils du meilleur des pres; toi, dont l'me
vertueuse tait un trsor de morale, dont la bouche loquente tait
l'organe de la sagesse, dont le coeur simple et droit tait l'asile de
la candeur; le sourire sur les lvres, tu prodiguais autour de toi la
tendresse et panchais sans rserve ton me pure dans le sein de
l'amiti.

Avec quel plaisir nous nous entretenions ensemble de sujets badins et
srieux, loin de ces hommes vains et superbes, consacrs  la frivolit!
Nous nous aimions pour devenir plus sages.

Que de beaux jours d't nous avons embellis, assis ensemble au bord
d'un ruisseau, et respirant, avec la frache haleine du zphir, le doux
sentiment de l'amiti! Que de jours d'hiver nous avons gays, assis
ensemble au coin du feu, et versant dans nos coupes les saillies et la
joie!

Hlas! il n'est plus. Dans le printemps de sa vie, lorsque le feu de la
jeunesse brillait dans ses yeux et que la sant ptillait dans ses
veines, il est tomb sous le fer d'un cruel ennemi. Infortun jeune
homme! tes vertus ne t'assuraient-elles pas dj l'estime publique?
fallait-il encore pour t'illustrer des marques de distinction? Sduit
par leur clat, emport par la fougue de la passion, tu acceptes, plein
de joie, ce poste dangereux, te promettant les succs que se promettait
ton jeune coeur. Hlas! eusses-tu pens que tu courrais  ta perte?

Revtu de ses nouvelles marques de dignit, il attendait avec impatience
le lever du soleil, brlant d'envie de signaler sa valeur.

Le jour renat, l'heure fatale arrive; les ennemis s'approchent, ils
passent, je donne le signal.

Dj Loveski avanait  la tte de ses brigades. Il dcouvre leurs
poudreux escadrons;  leur vue, il ne peut modrer son ardeur, il fond
sur eux le sabre  la main. L'ennemi tonn veut reculer.

Je sors d'embuscade.

Nous le serrons de prs, ses escadrons sont enfoncs: ils fuient; nos
combattants les poursuivent et ne songent plus qu' en faire carnage.

Au milieu de la mle, tout--coup j'entends retentir le nom de Loveski.
Mes yeux le cherchent: je le vois seul, poursuivant un de leurs chefs.
Soudain quelques fuyards font volte-face et veulent l'envelopper; il se
dfend, je vole  son secours avec deux des miens; dj nous sommes
prts  le joindre, mais il tombe  nos yeux perc du coup fatal qui
vient de trancher le fil de ses jours.

On l'emporte  l'cart. Le voil dans un lieu de sret. Je m'efforce de
le rappeler  la vie. Il ouvre enfin les yeux et reconnat son ami.

Ses plaies s'envenimaient: il sent le danger de son tat et n'en est
point alarm.

Ah! cher Panin! comment te faire le touchant portrait de Loveski dans
les bras de la mort? Quel air de tranquillit il conservait au milieu de
ses tourments! Quel air triomphant dans ses traits au milieu des ombres
du trpas! Lui-mme il me consolait et soutenait mon courage.

Sduit par sa constance, je croyais sa fin loigne; la joie renat dans
mon me. Mais, hlas! combien elle dura peu! Bientt les forces
l'abandonnent.

Pench sur son lit funbre, le coeur dans des angoisses mortelles,
j'essuyais ses froides blessures et soutenais sa tte dfaillante.

Dj le flambeau de sa vie ne jetait plus que de faibles lueurs, je
comptais avec effroi les moments qui lui restaient  vivre; il veut
lever sa voix mourante, ses yeux presqu'teints me cherchent encore.
Ses mourantes mains serrent faiblement les miennes et je recueille ses
derniers soupirs.

Le bruit de sa mort se rpand. Mais au lieu de voir ses amis accourir en
foule se ranger avec respect autour de sa tombe, comme dans un poste
d'honneur, pleins d'envie et de haine, ils fuient tous et ddaignent de
lui rendre les devoirs de la spulture.

Ainsi, aprs avoir quitt la vie sans bruit, il est descendu sans
appareil dans l'empire des morts. Les solennits les plus simples ont
t ngliges, et celui qu'avaient illustr les vertus les plus
sublimes, le gnie le plus vaste, la naissance la plus distingue, ne
reut pas mme des honneurs vulgaires. Chre ombre, pardonne  la
ncessit!

Atteint moi-mme d'un trait cruel et tout couvert de sang, je lui creuse
une fosse; mes mains tremblantes l'y portent; je lui lve  la hte un
monument. J'arrose sa tombe de mes larmes et lui fais mes derniers
adieux d'une voix touffe de sanglots.

Quand la mort nous enlve un ami, ceux qui nous restent nous exhortent 
nous consoler de sa perte. Ils s'empressent d'essuyer nos larmes. Ah
cruels! gardez vos soins officieux, laissez couler nos pleurs. Aprs la
perte que j'ai faite, puis-je trop en rpandre!

A la triste nouvelle de Loveski dcd, cher Panin, je vois couler tes
larmes, j'entends tes regrets, et, comme moi, tu ne craindras pas de
trop t'abandonner  la douleur.

Que d'autres conservent la mmoire de leurs amis dans un buste ou une
triste pitaphe. Pour moi, je porterai celle de Loveski grave dans mon
me. Chaque jour j'irai pleurer sur sa fosse, et mon coeur sera la lampe
spulcrale qui brlera sur son tombeau.

De Boukovina, le 10 juin 1770.




XLII

GUSTAVE A LA COMTESSE SOBIESKA.


Quittez au plutt Varsovie, madame, avec tous ceux qui vous sont chers.

Les confdrs en veulent aux jours du roi et ne manqueront pas de faire
outrage  tous ceux de son parti.

Retirez-vous dans votre terre d'Osselin: il n'y a pas d'apparence qu'ils
aient des vues de ct-l.

Je n'ai le temps que de vous assurer des sentiments de ma considration,
et Lucile de ceux de mon amour.

Des environs de Sokol, le 15 juin 1770.




XLIII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Je gmissais encore de la perte de Loveski, lorsque nous vint la
nouvelle de la malheureuse journe de Kodna.

Quelques fuyards arrivs  Sokol m'apprirent que plus de onze cents
confdrs avaient t taills en pices, que Soboski, Lubow, Bominski
taient rests sur le champ de bataille, et que Bressini, dangereusement
bless, s'tait retir  Stanislaw.

Tu sais mon attachement pour ce cher cousin. Comme j'en tais fort peu
loign, je me rendis prs de lui, et le trouvai  l'extrmit dans les
bras de son pre.

Une pleur mortelle s'tait rpandue sur sa face, ses yeux taient
presque teints. Il voulut faire ses derniers adieux  ceux qui
l'environnaient; mais en ouvrant la bouche, il expira.

A peine eut-il rendu l'me, que son pre remplit la chambre de ses
tristes gmissements.

  --Malheureux, s'criait-il, d'avoir vcu jusqu' ce jour! Que n'ai-je
  perdu la vie dans le combat! Je serais mort sans amertume. Maintenant
  je vais traner une vieillesse douloureuse. O mon fils!  mon cher
  fils! quand je perdis ton frre, je t'avais pour me consoler. Tout est
  fini pour moi. Antoine! Stanislas!  mes chers enfants, je crois que
  c'est aujourd'hui que je vous perds tous deux: la mort de l'un rouvre
  les plaies que la mort de l'autre avait faites au fond de mon coeur.
  Je ne vous verrai plus.

Je l'coutais dans un morne silence, en mlant mes larmes aux siennes,
tandis que ceux qui taient auprs de lui s'efforaient de le consoler.

Cher Panin, suis-je donc destin  puiser toutes les rigueurs de la
fortune? La cruelle ne se lasse point de me perscuter. Chaque jour elle
m'enlve les parties de moi-mme les unes aprs les autres, et me laisse
isol sur cette terre. De tant d'amis qui faisaient autrefois mes
dlices, tu es le seul qui me reste: et ce n'est plus hlas! que pour
verser ma douleur dans ton sein.

Pour surcrot de malheur, je viens de recevoir avis que le Staroste de
Sandomir, mon arrire oncle, indign de voir que mon pre tait entr
dans la confdration de Bar, m'avait dshrit.

Que l'tat de mon me est sombre! je ne puis plus supporter la
compagnie. Je cherche la solitude. Je vais visiter les tombeaux; et l,
assis au milieu des morts, je rflchis sur la vanit des choses de la
vie.

De Sokol, le 20 juin 1770.


_P. S._ La mauvaise fortune des confdrs les suit partout. Leur grosse
arme a t dfaite  Joulkna. L'ennemi est  leur poursuite. Errants,
diviss, sans chefs, ils ne sauraient manquer d'tre taills en pices.




XLIV

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

Pour m'ter un peu de devant les yeux la triste image de Lucile, j'ai
t passer quelques jours chez le comte Ogiski, o certainement il n'a
tenu qu' moi de m'gayer.

Le grand chambellan du roi, ennuy d'un procs qu'il dfendait contre le
comte, au sujet d'un hritage considrable, ayant propos son hymen avec
la fille unique de sa partie adverse comme un moyen de terminer 
l'amiable leur diffrent, sa proposition fut accepte, et la jeune
hritire consentit avec joie  tre le gage de rconciliation entre les
deux familles.

Il y a trois semaines qu'il s'est rendu ici pour effectuer cette
alliance. Ds-lors chaque jour a t une nouvelle fte, dont tout ce qui
a jamais t invent pour le plaisir relevait l'clat.

La petite comtesse est bien la plus jolie brune qu'ait jamais forme
l'amour. Elle a une taille charmante, ses cheveux effacent le noir de
l'bne et son teint la blancheur des lis. Ses yeux tincelants sont
couronns par deux sourcils admirablement dessins. Ses lvres
vermeilles laissent entrevoir deux ranges de perles enchasses dans le
corail; une main dlicate et potele termine un bras bien arrondi. Elle
a une vivacit enchanteresse, une voix brillante, un regard qui annonce
le dsir, et elle semble ne respirer que la volupt.

L'poux n'est pas bel homme; mais son caractre est charmant: c'est la
gat, la complaisance, la galanterie mme.

Hier, il ratifia son mariage au pied des autels, et il fallait voir les
transports de sa joie au retour de la crmonie!

Sa chre moiti ne paraissait pas trop gaie. Peut-tre tait-elle un peu
trouble de l'approche du lit nuptial ou plutt proccupe des plaisirs
qui l'attendaient. Certainement elle n'a pas pass la nuit entire 
dormir; je crois mme avoir entendu les soupirs de sa pudeur expirante,
car la chambre que j'occupe est voisine de celle o le mariage a d se
consommer.

Nos nouveaux poux se sont levs fort tard. Te l'avouerais-je? quand
j'ai vu cette jeune femme  son rveil, le teint anim, les yeux
languissants, la bouche riante, me dire par ses regards qu'elle venait
d'tre heureuse, je n'ai pu m'empcher de jeter sur elle un oeil
d'envie.

Ah! chre Rosette, c'est  moi seule que l'amour n'a point ouvert ses
trsors. Ces traits brlants dont il blesse les amants heureux, cette
douce ivresse et ces transports ravissants o il les plonge tour--tour,
je ne les connus jamais. Qu'il est triste d'avoir vu s'couler devant
moi sans plaisirs tant d'annes qui pouvaient tre dlicieuses!
Devrait-ce tre l le sort d'une femme de vingt-deux ans...  qui le
ciel a donn de quoi plaire et plus encore de quoi aimer?


_En continuation._

Qu'ils sont heureux! Leurs regards expriment le dlire de deux coeurs
enivrs de plaisir. Ils s'aiment sans inquitude, se possdent sans
dgot, et ne sont occups qu' jouir de leur bonheur.

La jolie chose, Rosette, que le mariage, tant que l'amour garantit les
amants de la froideur des poux.

De Suross en Polakie, le 21 juin 1770.




XLV

SIGISMOND A GUSTAVE.


A Sokol.

J'tais all faire une petite course  Cracovie.

A mon retour, j'ai trouv un paquet de tes lettres, o j'ai vu avec
chagrin le long enchanement de tes malheurs et la triste fin de notre
ami commun.

Je te plains, cher Gustave, mais mes larmes sont pour Loveski. Imprudent
jeune homme! fallait-il ainsi courir au devant du destin, pour laisser
aprs soi tant de regrets?

Je te remercie, Potowski, au nom de l'amiti la plus tendre, des soins
que tu as pris de lui rendre les derniers devoirs. Mais que je suis
indign contre ces faux amis qui l'ont ainsi abandonn dans ses derniers
moments! Ah! les tratres! qu'ils ne viennent jamais se prsenter devant
moi, ou je saurai les dmasquer!

Hlas! quel triste thtre est devenue notre malheureuse Pologne! On
n'entend nulle part que les cris des dissensions civiles. Tout le
royaume est en feu, et dans ce concours tumultueux d'hommes acharns les
uns contre les autres, ce n'est plus que vengeance, fureur, dvastations
et massacres. Il n'y a presque point de famille dans l'tat qui ne soit
plonge dans l'affliction. Ici, une mre plore redemande son fils, une
pouse son poux; l, les soeurs pleurent un frre, les amis un ami.

Hlas! j'ai eu beau m'loigner de la folie des factions, me voil
moi-mme envelopp dans le dsastre commun; ma maison n'en est pas moins
remplie de deuil et de larmes.

Insenss que nous sommes, d'attirer ainsi sur nous la dsolation et la
mort!

Heureux les peuples assez sages pour vouloir jouir des douceurs de la
paix.

De Pinsk, le 22 juin 1770.




XLVI

SOPHIE A SA COUSINE.


A Biella.

A mon retour de Suross, j'ai trouv Lucile dans l'affliction au sujet
d'un bruit qui s'est rpandu, de l'entire dfaite des confdrs 
Broda, o Gustave doit s'tre trouv. Elle craint qu'il ne soit rest
dans l'affaire.

  Ah! chre Sophie, s'cria-t-elle en me voyant, c'en est fait, je ne
  le reverrai plus; presque tous ceux de son parti ont t taills en
  pices, le reste a t fait prisonnier, aucun n'a chapp. Je n'ose
  mme me flatter qu'il soit dans les fers; tout ce qu'il y a de plus
  sinistre vient s'offrir  mon esprit, pour mettre le comble  mon
  dsespoir. Je me le reprsente perc de mille coups; je crois voir sa
  tte spare de son corps, et ce corps ple et livide tendu sur la
  poudre.

Je me mis auprs d'elle pour tcher de la consoler, mais elle ne
m'couta point.

  Hlas! devait-il donc prir ainsi  la fleur de ses ans,
  continua-t-elle en se penchant sur mon cou? Les barbares! ils ont eu
  le coeur de plonger leurs mains dans son sang. Quel sentiment de
  vengeance s'lve dans mon coeur! Soleil clipse-toi; refuse ta
  lumire  cette race odieuse de brigands, ou si tu te montres encore,
  que ce soit pour les consumer de tes feux. Infortune que je suis!
  Hlas! qu'est devenu ce bonheur dont je m'tais flatte, cet avenir
  dont je m'tais form de si riantes images, cette chane de jours
  fortuns? ils ont disparu comme un songe, et n'ont laiss aprs eux
  que douleur, tristesse et dsolation. Ah! la vie n'est plus pour moi
  qu'un fardeau insupportable. Que ne puis-je  prsent finir ma triste
  carrire. Cruel destin! Si tu voulais m'arracher  ce que j'ai de plus
  cher au monde, que n'ai-je aussi t en butte  tes coups, que le mme
  tombeau ne m'a-t-il pas runie  mon amant?

En prononant ces mots elle tomba dans mes bras et resta sans sentiment.

Faut-il le dire, Rosette, je n'ai plus pour Lucile la mme amiti,
depuis que je suis devenue sa rivale; et ses larmes commencent dj  ne
plus me toucher.

La conjoncture est favorable, il faut en profiter. Depuis que le bruit
de cette bataille s'est rpandu, Lucile tremble que Gustave n'ait pay
de sa vie: faisons qu'elle n'en doute plus.

Du chteau d'Osselin, le 25 juin 1770.




XLVII

GUSTAVE A SIGISMOND.


A Pinsk.

Ah! cher Panin, dans quelle troupe de brigands je suis enrl! Comment
te dcrire les horreurs dont mes yeux ont t tmoins?

Avant-hier, le rgimentaire Marozoski reut avis qu'un dtachement russe
se trouvait cantonn dans le village de Longa pour couvrir les terres de
l'vque de Kiovie. A l'instant il monte  cheval et y court avec les
siens.

Je l'avais joint en chemin. La nuit tait dj avance lorsque nous
arrivmes devant la place; un calme profond rgnait en ces lieux.

A notre approche point de gardes, point de passants, point de lumires
aux fentres: chacun parat endormi dans une scurit profonde. Combien
il nous et t facile de faire prisonnier l'ennemi! Mais le barbare
Marozoski ne prend conseil que de son ressentiment; il veut laver dans
le sang l'affront qu'il a reu et en tirer une horrible vengeance. Il
ordonne qu'on mette le feu aux deux bouts du village et le fait
envelopper par ses troupes aussi sanguinaires que lui.

Ciel, quel spectacle! Des tourbillons de fume s'lvent dans les nues;
dj la flamme brille dans leur sein; les cris des malheureuses victimes
retentissent de toutes parts, tout est en alarmes; hommes, femmes,
chacun se prcipite,  demi-nus, hors des maisons. On voyait fuir des
mres plores tenant  leur cou de petits enfants et d'autres par la
main; des vieillards ports par des jeunes gens se sauvaient de leurs
demeures embrases; des malheureux  demi-brls se tranaient par les
rues, poussant des cris douloureux, et levant vers le ciel leurs mains
tremblantes, semblables  des victimes  demi-gorges qui se drobent
au couteau sacr et fuyent de l'autel.

Cependant Marozoski avec sa troupe forcene resserre ces infortuns et
poursuit les fuyards  la lueur des flammes. Ils reconnaissent leur
malheur, mais ils ont beau implorer misricorde, il est sourd  leurs
cris: un fils est renvers tandis qu'il cherche  prserver les jours de
son pre; la mre, noye dans le sang de ses enfants, et le soldat
gorg en demandant quartier  genoux.

A la vue de ces horreurs, que je n'eusse jamais pu prvoir, je ne
pouvais retenir mes larmes. Je courais de tous cts.

  Ah! cruels! arrtez. Quelle fureur brutale vous possde?

Ils taient inexorables: tout ce qui chappa au feu fut moissonn par le
fer.

La douleur et l'indignation se disputaient  l'envi mon coeur.
L'excration se mlait  mes voeux: transport de fureur moi-mme, je
commande  ma troupe de fondre sur ces barbares, ils refusent d'obir;
seul, je tournai mes mains contre eux, et en immolai quelques-uns aux
mnes plaintives de tant d'innocentes victimes.

Non, je ne pense jamais  ces horribles excs sans frmir. Hlas!
sont-ce donc l les fruits de l'amour de la patrie et de la justice dont
ces sclrats avaient l'audace de se couvrir?

Encore s'il n'et pri que le soldat! mais l'artisan, mais le laboureur,
mais les vieillards, les femmes, les enfants! Que d'innocents furent
immols  la fureur de ces brigands! Ah! les dieux le virent, et ils
n'en eurent pas piti.

De Radomis, le 3 juillet 1770.


_P. S._ Depuis l'instant que Lucile reut mes adieux je n'ai point eu de
ses nouvelles; je ne sais que penser de ce long silence, mes inquitudes
sont indicibles. Informe-toi et me tire d'embarras.


FIN DU PREMIER VOLUME.


COULOMMIERS--IMPRIMERIE DE A. MOUSSIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures du jeune Comte Potowski
(1/2), by Jean-Paul Marat

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

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facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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