The Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand

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Title: Adriani

Author: George Sand

Release Date: November 29, 2019 [EBook #60812]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  ADRIANI

  PAR
  GEORGE SAND

  NOUVELLE DITION

  [M. L.]

  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1863
  Tous droits rservs




OEUVRES

DE

GEORGE SAND

PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LVY


  ADRIANI.                                                  1 vol.
  LE CHATEAU DES DSERTES.                                  1 --
  LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.                           2 --
  LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.                                2 --
  CONSUELO.                                                 3 --
  LA DANIELLA.                                              2 --
  LA DERNIRE ALDINI.                                       1 --
  LE DIABLE AUX CHAMPS.                                     1 --
  LA FILLEULE.                                              1 --
  HISTOIRE DE MA VIE.                                      10 --
  L'HOMME DE NEIGE.                                         3 --
  HORACE.                                                   1 --
  ISIDORA.                                                  1 --
  JACQUES.                                                  1 --
  JEANNE.                                                   1 --
  LELIA.                                                    2 --
  LUCREZIA FLORIANI.                                        1 --
  LES MAITRES SONNEURS.                                     1 --
  LE MEUNIER D'ANGIBAULT.                                   1 --
  NARCISSE.                                                 1 --
  LE PCH DE M. ANTOINE.                                   2 --
  LE PICCININO.                                             2 --
  LE SECRTAIRE INTIME.                                     1 --
  SIMON.                                                    1 --
  TEVERINO.--LEONE LEONI.                                   1 --
  L'USCOQUE.                                                1 --


OEUVRES DE GEORGE SAND

Nouvelle dition, format grand in-18.

  ANDR.                                                    1 vol.
  ANTONIA.                                                  1 --
  CONSTANCE VERRIER.                                        1 --
  ELLE ET LUI.                                              1 --
  LA FAMILLE DE GERMANDRE.                                  1 --
  FRANOIS LE CHAMPI.                                       1 --
  INDIANA.                                                  1 --
  JEAN DE LA ROCHE.                                         1 --
  LETTRES D'UN VOYAGEUR.                                    1 --
  LES MAITRES MOSASTES.                                    1 --
  LA MARE AU DIABLE.                                        1 --
  LE MARQUIS DE VILLEMER.                                   1 --
  MAUPRAT.                                                  1 --
  MONT-REVCHE.                                             1 --
  NOUVELLES: La Marquise.--Lavinia.--Pauline.--Matta.--
    Metella.--Melchior.--Cora.                              1 --
  LA PETITE FADETTE.                                        1 --
  TAMARIS.                                                  1 --
  VALENTINE.                                                1 --
  VALVEDRE.                                                 1 --
  LA VILLE NOIRE.                                           1 --


LAGNY.--Typographie de A. VARIGAULT.




A MADAME ALBERT BIGNON


Quand je commence un livre, j'ai besoin de chercher la sanction de la
pense qui me le dicte, dans un coeur ami, non en l'importunant de mon
projet, mais en pensant  lui et en contemplant, pour ainsi dire, l'me
que je sais la mieux dispose  entrer dans mon sentiment.

Vous qui avez exprim sur la scne tant de fortes et touchantes nuances
de la passion, vous n'tes pas seulement  mes yeux une artiste clbre,
vous tes, comme femme de coeur et de mrite, le meilleur juge des
sentiments levs et chaleureux que je voudrais savoir peindre.

C'est donc  vous que je songe comme au lecteur le plus capable
d'apprcier la sincrit de mon essai, et d'y porter l'encouragement
d'une foi semblable  la mienne. Quand vous lirez ce roman, quand il
sera crit, il est bien certain que l'excution ne me satisfera pas, et
que, comme d'habitude, je n'aurai pas ralis la conception qui
m'apparat vive et riante au dbut. C'est pourquoi je veux vous en
ddier l'_intention_, qui en fera probablement toute la valeur.

Cette intention, la voici. Si je m'en loigne, j'aurai mal rempli mon
but.

L'amour est l'intarissable thme qui a servi, qui servira toujours, je
crois, aux crations du roman et du thtre. Pourquoi s'puiserait-il?
Il y a autant de manires de comprendre et de sentir l'amour qu'il y a
de types humains sur la terre. L'amour du pote, l'amour du savant,
l'amour du pauvre et celui du riche, celui de l'homme cultiv et celui
de l'ignorant, l'amour sensuel et l'amour idaliste, tous les amours de
ce monde enfin ont chacun sa thorie ou sa fatalit.

Les belles mes peuvent seules approcher de la plnitude des affections.
Je ne les crois pas tellement rares, que leur puissance paraisse
invraisemblable.

Cependant, on voit souvent, dans les romans, les grands amours natre
dans des types trop exceptionnels ou dans des situations trop
particulires. On n'admet pas souvent que l'homme vivant dans le monde
et jouissant de toute la manifestation de ses facults, s'attache  un
sentiment unique. On choisit les _amoureux_ dans la classe des rveurs,
des solitaires, des enthousiastes sans exprience, des natures
incompltes ou excessives. C'est le scepticisme et la raillerie du
sicle qui causent souvent cette timidit d'auteur.

Surmontons-la, me suis-je dit, et osons croire ce que beaucoup de
sceptiques savent, ce que nous savions nous-mme tre vrai, au milieu et
en dpit des doutes chagrins de la jeunesse: c'est que l'amour n'est pas
une infirmit, l'amre ou la ple compensation de l'impuissance
intellectuelle, de l'inaptitude  la vie collective et sociale. Ce n'est
pas non plus une virginit tremblante, un apptit violent qui se cache
sous les fleurs de la posie. C'est bien plutt une maturit jeune, mais
solide, de l'esprit et du coeur; une force prouve, une plage o les
flots montent avec nergie, mais qu'ils n'entranent pas dans les
abmes.

Quoi qu'il rsulte de ce dessein, que ma plume le trahisse ou le
complte, sachez, noble et chre amie, que je l'ai form en songeant 
vous.

GEORGE SAND.

Nohant, septembre 1853.




ADRIANI




I


Lettre de Comtois  sa femme.

Lyon, 12 aot 18...

Ma chre pouse, la prsente est pour te dire que j'ai quitt le service
de M. le comte. C'est un homme quinteux qui ne pouvait me convenir, et
je l'ai quitt sans regret, je peux dire. Il m'a fait une scne dans
laquelle il m'a dit des mots, et cherch de mauvaises raisons. Mais je
suis dj replac, et je n'ai pas t seulement une heure sur le pav.
Dans l'htel o nous logions, il s'est trouv un gentilhomme qui
cherchait un valet de chambre. Malgr que je ne le connaissais pas, et
que je n'avais pas le plus petit renseignement sur lui, je me suis
prsent pour voir au moins,  sa mine, si je pourrais m'en arranger.
Son air m'est revenu tout de suite, et il parat que le mien lui a plu
aussi, car il s'est content de jeter les yeux dessus mon certificat en
me disant:

--Je sais que le comte de Milly faisait cas de vous et que vous vous
quittez  la suite d'une vivacit de sa part sur laquelle il ne veut pas
revenir. Il m'a dit que vous criviez lisiblement, que vous mettiez
assez bien l'orthographe, et que vous aviez l'habitude de copier. Vous
me serez donc utile et je vous prends pour le prix qu'il vous donnait:
je ne me souviens plus du chiffre, rappelez-le-moi.

L-dessus, me voil engag, car, puisque mon nouveau matre connat mon
ancien, chose que j'ignorais, a ne peut tre qu'un homme comme il faut,
et,  sa garde-robe de voyage, parpille dans sa chambre, ainsi qu'
ses bijoux et  la manire dont les gens de l'htel le servaient, j'ai
bien vite vu qu'il tait passablement riche, ou qu'il savait vivre en
homme du monde. J'ai bien demand aussi dans la maison; mais on m'a dit
qu'on ne le connaissait pas autrement, et qu'il se faisait appeler M.
d'Argres tout court.

a m'a bien un peu contrari, parce que c'est pour la premire fois que
je sers une personne sans titre. Mais j'ai dans mon ide que c'est une
fantaisie qu'il a peut-tre de cacher le sien, car je me connais en gens
de qualit, et je t'assure que jamais je n'ai vu une plus belle tournure
et de plus jolies manires. En outre, il parat trs-doux et fait
l'avance de mes dbourss. Enfin, je pense que je n'aurai pas de
dsagrment avec lui. Nous avons quitt Genve, et,  prsent, nous
sommes  Lyon, d'o je t'cris ces lignes pour te dire que je me porte
bien et que je ne sais pas encore o nous allons. Tout ce que monsieur
m'a dit, c'est que nous serions  Paris dans deux mois au plus tard. Ne
sois donc pas en peine de moi, et cris-moi des nouvelles de nos enfants
et si tu es toujours contente de la maison o tu es. Je te ferai savoir
bientt o il faut m'adresser a. Je ne te donnerai pas grands dtails,
mais tu les auras plus tard par mon journal, que j'ai toujours
l'habitude de tenir, jour par jour, pour mon amusement et pour l'utilit
de de ma mmoire.

Adieu donc, ma chre Cleste; je t'embrasse de toute l'amiti que je te
porte, ainsi que ta soeur et notre petite famille.

Ton mari pour la vie.

COMTOIS.


Journal de Comtois.

Lyon, 15 aot 18...

Me voil, comme dans un roman, au service d'un homme que je ne connais
pas du tout, et qui me mne je ne sais o. Monsieur ne reoit pas de
lettres dont je puisse voir l'adresse. Il va les prendre lui-mme  la
poste, bureau restant. Il sort et voit du monde dehors; mais il ne
reoit personne  l'htel, et parat trs-occup  lire ou  marcher
dans sa chambre, le peu de temps qu'il y reste dans la journe. Il se
nourrit bien; ses habits sont d'un bon tailleur, et il se chausse on ne
peut mieux. Il parle peu, et ne commande rien qu'avec honntet. Il ne
parat pas port  l'impatience, ni  aucun autre dfaut, si ce n'est
que je lui crois peu d'esprit. C'est un fort bel homme, qui n'a pas plus
de vingt-cinq  trente ans. Il a la barbe et les cheveux superbes, et
prononce si bien, qu'on entend tout ce qu'il dit, mme quand il parle
trs-bas. C'est un grand avantage pour le service; mais il dit les
choses en si peu de paroles, qu'on voit bien qu'il manque d'ides.


19 aot, Tournon.

Nous voil dans une petite ville au bord du Rhne, soit que monsieur y
ait des affaires, soit qu'il lui ait pris fantaisie de s'arrter ici.
Nous sommes venus par le vapeur. Monsieur y a caus avec des personnes
qui le connaissaient sans doute; mais, comme il faisait un grand vent,
je n'ai pu entendre comment et de quoi on lui parlait,  moins de
m'approcher avec indiscrtion, ce qui serait mauvaise socit. J'ai vu
que les messieurs qui parlaient  monsieur taient distingus. Je n'ai
pas pu me permettre de les interroger.

Monsieur m'a pri, ce soir, de lui faire du caf. Il l'a trouv bon et
s'est enferm pour crire ou pour lire, je ne sais pas.


20 aot.

Me voil toujours dans cette petite ville, attendant que monsieur soit
rentr. Il a pris un bateau ce matin, et j'ai entendu que c'tait pour
une promenade. J'ai eu de l'humeur parce que, voyant que j'allais tre
seul toute la journe et m'ennuyer dans un endroit qui n'est gure beau,
j'ai demand  monsieur si nous y resterions longtemps.

--Pourquoi me demandez-vous cela? qu'il m'a dit d'un air indiffrent.

Je me suis enhardi  lui dire que c'tait pour pouvoir recevoir des
nouvelles de ma famille, et que, si je savais o nous allions, je
donnerais mon adresse  ma femme.

--Tiens, monsieur Comtois, qu'il a dit, vous tes mari?

--Oui, monsieur le comte, que je me suis hasard  lui rpondre.

--Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le comte_?

Et alors moi:

--C'est par l'habitude que j'avais avec mon ancien matre. Si je savais
comment je dois parler  monsieur...

--Et vous avez des enfants peut-tre?

--J'en ai trois, deux garons et une demoiselle.

--Et o est votre famille?

--A Paris, monsieur le marquis.

--Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le marquis_?

--Parce que mon avant-dernier matre...

--C'est bien, c'est bien, qu'il a dit, je vous apprendrai o nous allons
quand je le saurai moi-mme.

L-dessus, il a tourn les talons et le voil parti.

Je ne sais pas si c'est un original qui ne pense pas  ce qu'il fait, ou
s'il a eu l'ide de se moquer de moi, mais je commence  tre inquiet.
On voit tant d'aventuriers sur les chemins, que j'aurais bien pu me
tromper sur sa mine de grand seigneur. Il faudra que je l'observe de
prs. Ce n'est pas tant pour le risque  courir du ct des gages que
pour la honte d'tre command par un homme sans aveu. Il y a du monde
fait pour commander aux domestiques, mais il y en a aussi qui
mriteraient de servir ceux qui les servent, et c'est une grande
mortification d'tre dup par ces canailles-l.


Mauzres, 22 aot.

Nous voil dans un joli chteau, ou plutt une jolie maison de campagne,
chez un ami de monsieur, qui est auteur et baron. Ce n'est pas
trs-riche, mais c'est confortable, comme disait mon milord, et la
manire dont on a reu monsieur, ce soir, me raccommode un peu avec lui.
Il tait temps, car il me donnait bien des doutes. Et puis c'est un
homme qui a l'esprit superficiel, qui n'a aucune conversation avec les
gens, et qui est si distrait par moments, que les talents qu'on a sont
en pure perte. Il n'y fait pas seulement attention, et sa politesse n'a
rien de flatteur.

Je n'ai pourtant rien pu savoir de lui par les gens de la maison. Ils
sont tous du pays et ne le connaissent pas. C'est, d'ailleurs, des gens
fort simples et sans ducation qui leur facilite de causer.

Je saurai demain  quoi m'en tenir, car je servirai  table. Ce soir,
j'avais un grand mal de dents, et monsieur m'a dit:

--Reposez-vous, Comtois.

C'est ce que je vas faire.


Narration.

L'espoir de M. Comtois fut tromp. Il servit  table le lendemain; mais
le baron de West s'tait absent. M. d'Argres n'avait pas l'habitude de
parler seul en mangeant: aussi Comtois ne fut-il pas plus avanc que le
premier jour.

Le baron de West tait effectivement un littrateur assez distingu. Il
parat qu'il regardait son hte comme un excellent juge, car il le reut
 bras ouverts et se fit une fte de le garder toute une semaine. Une
lettre reue ds le matin du second jour le forant d'aller passer
vingt-quatre heures  Lyon pour des affaires importantes, il lui fit
donner sa parole d'honneur qu'il l'attendrait et se constituerait matre
de la maison en son absence.

D'Argres ne se fit gure prier, bien qu'il ne ft pas troitement li
avec son hte. Il savait qu'en usant et abusant au besoin de son
hospitalit, il pourrait toujours considrer le baron comme son oblig.
Le baron voulait lui lire un manuscrit, et l'on verra plus tard combien
il lui importait que d'Argres en goutt le fond et la forme, et
s'associt compltement  la pense qui avait dict cet ouvrage.


Lettre de d'Argres.

Chteau de Mauzres, par Tournon (Ardche).

Mon bon camarade, sache enfin o je suis. J'ai bien employ mon temps de
repos et de libert. J'ai parcouru la Suisse, j'ai gravi des glaciers,
je ne me suis rien cass. J'ai laiss pousser ma barbe, je l'ai coupe;
je n'ai rien lu, rien crit, rien tudi. Je n'ai pens  rien, pas mme
aux belles Suissesses, qui, par parenthse, ne sont belles que de sant,
et montrent de grosses vilaines jambes au bout de leurs jupons courts.
Je suis revenu par Genve et Lyon. J'ai renvoy Clodius, qui me volait;
j'ai pris un domestique qui ne fait que m'ennuyer par sa figure de
pdant. Je me suis mis en route pour la Mditerrane, et je m'arrte
chez notre baron, qui se trouve sur mon chemin. J'y suis seul pour le
moment, et je ne m'en plains pas. C'est toujours le plus galant homme du
monde; mais, quand il m'a parl beaux-arts et qu'il m'a montr ses
cahiers, j'ai eu bien de la peine  cacher une grimace abominable. Il
faudra pourtant s'excuter, entendre, juger, promettre. Ce ne sera
certainement pas mauvais, ce qu'il va me lire; mais ce serait du Virgile
tout pur, que a ne vaudrait pas les arbres, le soleil, le mouvement,
l'imprvu, enfin le dlicieux _rien faire_, si rare et si prcieux dans
une vie agite et souvent assujettie.

J'ai encore deux jours de rpit, parce qu'il a t forc de s'absenter,
et j'en vas profiter pour m'abrutir encore un peu  la chasse. Mais je
t'entends d'ici me dire: Pourquoi chasser? pourquoi te donner un
prtexte, quand tu as le droit et le temps de battre les bois et de
t'garer dans les sentiers? Tu as bien raison. C'est lourd, un fusil,
et a ne tue pas; du moins je n'en ai jamais rencontr un qui ft assez
juste pour moi. Peut-tre qu'il y en a un dans l'arsenal du baron; mais
j'ai si peu de nez, que je ne saurais jamais mettre la main dessus.

Parlons de nos affaires. Tu placeras comme tu l'entendras, etc.

                   *       *       *       *       *

Nous supprimons cette partie de la lettre de d'Argres, qui ne contenait
qu'un dtail d'intrts matriels, et nous passons au journal de
Comtois.


Journal de Comtois.

Mauzres, 23 aot.

J'prouverai ici beaucoup d'ennuis si a continue. Monsieur m'avait dit
qu'il me ferait copier, et il ne me donne rien  faire. Sans doute qu'il
a un emploi quelconque  Paris; mais, en attendant, il fait tout seul sa
correspondance, et, autant que j'en peux juger, elle n'est pas
consquente. Il est fumeur et flneur. Il a toujours l'air de rver, et
je crois qu'il ne pense  rien. Il se sert lui-mme, ce qui me donne
l'ide qu'il est goste et ne vent dpendre de personne. Le pays o
nous sommes est fort vilain. On y perd ses chaussures. C'est un dsert
o il n'y a que des rochers, des bois, des eaux qui tombent des rochers,
et pas une me  qui parler, car il rgne dans le pays une espce de
patois, et les gens sont tout  fait sauvages.

La maison est agrable et bien tenue. Le vin est rude. Le cocher est
trs-grossier. M. de West est assez riche et fait des ouvrages pour son
plaisir. On dit qu'il y met beaucoup d'amour-propre. Sans doute que
monsieur se mle d'crire aussi, car le valet de chambre m'a dit que son
matre lui avait dit:

--Vous me donnerez des conseils.

Mais je ne crois pas monsieur capable d'crire avec esprit. Il aime trop
 courir, et, d'ailleurs, il parle trop simplement.

C'est toujours un travers de vouloir crire aprs M. Helvtius, M.
Voltaire et M. Pigault-Lebrun, qui ont fait la gloire de leur sicle.
Tout ce qui peut tre crit a t crit par des gens trs-illustres, et,
comme disait une dame de beaucoup de talent, dont je faisais les lettres
 ses amis, il n'y a plus rien de nouveau  imprimer. Au moins, si ces
messieurs s'occupaient de politique! C'est un horizon qui change et qui
vous prsente toujours du neuf. Mais, pour juger la politique, il faut
aller  la cour, et je ne crois pas que monsieur soit assez considrable
pour y tre reu. Le mieux, c'est de cultiver la philosophie quand on a
le moyen. Ce serait mon got, si j'avais des rentes, et si ma femme ne
dpensait pas tout.


Narration.

Pendant que M. Comtois regrettait de ne pouvoir tre philosophe, son
matre se promenait. Il revenait,  l'entre de la nuit, en compagnie
d'un garde-chasse qu'il avait rencontr et qui lui tait fort utile pour
retrouver le chemin du manoir de Mauzres, lorsqu'en passant au bas d'un
petit coteau couvert de vignes, il remarqua une faible lueur qui
blanchissait ce court horizon.

--Est-ce la lune qui se lve? demanda-t-il  son guide.

Le guide sourit.

--Je ne crois pas, dit-il, que la lune se lve du ct o le soleil se
couche.

--C'est juste, dit d'Argres en riant tout  fait de son inattention.
Qu'est-ce donc que cette clart?

--Ce n'est rien. C'est une maison qui est par l tout juste au revers du
coteau. C'est la maison de _la Dsolade_.

--_La Dsolade_? Voil un nom bien triste.

--Dame! c'est un nom qu'on lui a laiss comme a dans le pays,  cause
de la pauvre dame qui y reste. C'est une jeune femme trs-jolie, ma foi,
qui a perdu son mari aprs six mois de mariage et qui ne peut pas se
consoler. Elle est malade et comme gare par moments. On a mme peur
qu'elle ne devienne folle tout  fait.

--Attendez! reprit d'Argres, qui, en suivant son guide sur le sentier,
s'tait un peu rapproch de la demeure invisible, je crois que j'entends
de la musique.

Ils s'arrtrent et firent silence. Une voix de femme et un piano sonore
faisaient entendre quelques sons, emports  chaque instant par la
brise. Dans les membres de phrase qui parvinrent  l'oreille exerce de
d'Argres, il reconnut l'air admirable du gondolier dans _Otello_:

    Nessun maggior dolore, etc.

Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler le temps heureux
dans l'infortune.

                   *       *       *       *       *

D'Argres, avec son air insouciant et son besoin momentan d'oublier
l'art, tait artiste de la tte aux pieds. Il fut vivement impressionn
par ces trois circonstances: le nom de _Dsolade_ donn  la maison ou 
la personne qui l'habitait, le choix de la chanson, et la voix, l'accent
de la chanteuse, qui, soit en ralit, soit par l'effet de la distance,
exprimaient avec un charme infini la plainte d'une me brise. Un moment
il faillit laisser l son guide et courir vers cette maison, vers cette
plainte, vers cette femme; mais il fut retenu par la crainte de voir une
folle. Il avait, pour le spectacle de l'alination, cette peur
douloureuse qu'prouvent les imaginations vives.

D'ailleurs, il tait harass de fatigue, il mourait de faim.

--Et, aprs tout, se dit-il, je n'ai plus dix-huit ans pour rver
l'honneur, souvent trop facile, de consoler une veuve inconsolable.

Il retourna donc au manoir trs-philosophiquement. Nanmoins, il ne se
sentit plus dispos  interroger le garde-chasse. Il lui semblait que la
prose de ce bonhomme ferait envoler la rapide impression potique qu'il
venait de recueillir.


Journal de Comtois.

24 aot.

Monsieur est beau chanteur; car, en se couchant, il lui a pris fantaisie
de rptailler un air italien, qu'il dit, ma foi, aussi bien que les
bouffons du thtre de Paris. Je lui en ai fait la remarque, ce qui
tait un peu dplac; mais c'tait exprs pour voir si je le ferais
causer. Il m'a regard comme si je le sortais d'un rve, m'a ri au nez
et n'a pas lch une parole. J'ai bien vu par l que monsieur est bte.




II


Narration.

D'Argres, s'tant beaucoup fatigu, et subissant les frquentes
souffrances des organisations nerveuses, dormit peu et mal. Il eut un
rve obstin qui lui fit entendre  satit la romance du gondolier, et
qui fit passer en mme temps devant lui l'image,  chaque instant
transforme, de la _dsole_. Tantt c'tait un ange du ciel, tantt une
pri, une fe ou un monstre.

Lass de ce malaise, il se leva avec le jour et prit machinalement le
chemin de la maison dont il avait aperu la lueur aux premires clarts
des toiles.

--Je veux tcher de savoir, se disait-il, si c'est vraiment une folle
qui chantait si bien. Dans ce cas, je m'loignerai toujours de cet
endroit, je ne passerai plus par ce sentier. Je me suis toujours figur
que la folie tait contagieuse pour moi, et ce que j'ai prouv cette
nuit me fait croire que j'ai une prdisposition...

Il se trouva au sommet du coteau de vignes et au niveau du toit de la
maison, qui s'levait, ou plutt s'abaissait devant lui, sur les
terrains inclins en sens contraire.

Le jour commenait  blanchir le paysage et mlait ses tons roses aux
tons bleutres de la nuit. Les terrains environnants, largement arross
d'eaux courantes, exhalaient des masses de brume argente qui donnaient
une apparence fantastique  toute chose. Les ondulations du sol,
exagres par ces vapeurs flottantes, semblaient s'ouvrir en profondeurs
immenses, et, dans toutes ces formes douteuses, l'imagination pouvait
voir des lacs  la place des prairies, des prcipices o il n'y avait
que de paisibles valles.

Au premier abord, le site parut splendide  notre voyageur. En ralit,
c'tait un ensemble de lignes douces et de dtails charmants comme il
s'en trouve partout, mme dans les pays les plus largement accidents.

A mesure qu'on descend le Rhne, aprs Lyon, on parcourt une srie de
tableaux d'une apparence grandiose. Des monts dont la situation au bord
des flots rapides, les formes hardies et les tons tranchs, tantt
blancs comme des ossements polis, tantt sombres sous la vgtation,
augmentent l'importance et rendent l'aspect menaant ou svre; des pics
dchiquets, couronns de vieilles forteresses qui se profilent sur un
ciel dj bleu et pur comme celui de la Mditerrane; des valles
largement chancres et qui s'abaissent majestueusement vers le rivage:
tout parat imposant dans ce panorama du fleuve qui vous rapproche de la
Provence.

Mais, derrire cette ceinture de rochers, la nature, tout en conservant
dans son ensemble l'pre caractre des bouleversements volcaniques,
offre mille recoins charmants o l'on peut vivre en pleine idylle; des
prairies verdoyantes, des chtaigniers aussi beaux que ceux du Limousin,
des noyers aussi ronds que ceux de la Creuse, enfin des pampres et des
buissons sous lesquels disparaissent les antiques laves et les sombres
basaltes dont le sol est sem.

Dans les valles qui s'ouvrent sur le Rhne, passent des vents terribles
ou tombent des soleils brlants; mais,  mesure qu'on remonte le cours
des rivires qui s'panchent dans le fleuve, on s'lve, vers les
Cvennes, dans une atmosphre diffrente, et, en une journe de voyage,
on pourrait, du fleuve  la montagne, quitter une rgion brlante pour
une tout  fait froide, et un soleil de feu pour des neiges presque
ternelles.

C'est entre ces deux extrmes, dans une des plus fertiles parties du
Vivarais, que se trouvait notre voyageur, et le vallon qui s'offrait 
ses regards tait riant et paisible. Pourtant, du point o il se
trouvait plac, outre les caprices de la brume qui transformait tous les
objets, les premiers plans conservaient le caractre trange et rude qui
est propre aux lieux bouleverss par les premiers efforts de la
formation terrestre. Par un de ces accidents gologiques qui se
rencontrent souvent, le coteau des vignes se dchirait brusquement  son
sommet, et la maison de _la Dsolade_, adosse  cette dchirure,
s'appuyait sur une terrasse naturelle de roches volcaniques assez
escarpe. Une pente rapide, seme de dbris et, pour ainsi dire, pave
de scories, conduisait de l'habitation  la prairie, traverse de
ruisseaux grouillants et seme de belles masses d'arbres. D'autres
vignobles garnissaient les coteaux environnants qui se relevaient vite
vers le nord et enfermaient le ciel dans un cadre d'horizons de peu
d'tendue. C'tait une retraite naturelle et comme un grand jardin ferm
de grands murs, que cette valle gracieuse, entoure de collines
riantes, dont les flancs abrupts se montraient pourtant  et l sous la
verdure, et semblaient dire: Restez ici, c'est un paradis, mais
n'oubliez pas que c'est une prison.

Telle fut, du moins, l'impression de d'Argres, et la tristesse le
saisit au milieu de son admiration. L'aspect de la demeure situe
immdiatement sous ses pieds n'y contribua pas peu. C'tait une de ces
petites constructions indfinissables que des transformations
successives ont rendues mystrieuses en les rendant contrefaites. Le
vrai nom de cette maison tait _le Temple_, dnomination rpandue 
foison dans tous les coins et recoins de la France, l'ordre des
templiers ayant possd partout et bti partout. J'ignore si cette
proprit avait eu de l'importance et si le petit btiment auquel la
tradition avait conserv son nom solennel tait le corps principal ou le
dernier vestige de constructions plus tendues. La base massive
annonait des temps reculs. Le premier tage signalait l'intention de
quelques embellissements au temps de la renaissance; le sommet, couronn
de lourdes mansardes en oeil-de-boeuf  mascarons raills du temps de
Louis XIV, formait un contraste absurde; mais ces disparates se
fondaient, autant que possible, dans un ton gnral de gris-verdtre et
sous des masses de lierre qui annonaient l'abandon dans le pass,
l'indiffrence dans le prsent.

Le jardin qui entourait la maison et ses minces dpendances,  savoir un
pigeonnier sans pigeons, une cour sans chiens et une basse-cour sans
volailles, avec quelques hangars vides et des celliers en ruine, tait
assez vaste et bien plant. Des roses et des oeillets y fleurissaient
encore avec beaucoup d'clat dans des corbeilles de gazon dessch.
Quelque prdcesseur, moins apathique que la _dsole_, avait soign ces
alles et plant ces bosquets; mais ils taient  peu prs livrs 
eux-mmes sous la main d'un vieux paysan qui cultivait des lgumes dans
les carrs, et qui, n'ayant aucune prtention  l'horticulture, venait
l une ou deux fois par semaine donner un coup de bche et un regard,
quand il n'avait rien de mieux  faire. L'herbe poussait donc au milieu
du sable des alles, et, le long des murs, les gravats et le ciment
crouls blanchissaient l'herbe. Les branches, charges de fruits,
barraient le passage, les fruits jonchaient la terre, l'eau tait verte
dans les bassins. La bourrache et le chardon s'en donnaient  coeur joie
d'touffer les violettes; les fraisiers _traaient_ autour d'eux d'une
manire vritablement chevele, tendant,  grande distance de leur
pied touffu, ces longues tiges qui se replantent d'elles-mmes et
forment d'immenses rseaux improductifs quand on les abandonne  leur
folle sant.

D'Argres vit tout cela en faisant le tour de l'tablissement. Il put
mme entrer dans le jardin, qui n'avait pas de porte et dont la clture
avait disparu en beaucoup d'endroits. Le jour se fit tout  fait et le
soleil parut, sans qu'aucun bruit troublt dans la maison ou dans
l'enclos le morne silence de la dsolation.

L'espce de curiosit qui poussait d'Argres  cet examen ne put lutter
contre l'accablement d'une journe de fatigue et d'une nuit sans
sommeil, augment du sentiment d'horrible ennui que distillait, pour
ainsi dire, le lieu o il se trouvait. Assis sur les dbris informes de
statues antiques que quelque propritaire,  moiti indiffrent, avait
fait poser sur le gazon dans un angle du jardin, il se promit de s'en
aller sans chercher  voir personne. Mais, en se levant, il se trouva en
face d'une vieille femme qu'il n'avait pas entendue venir.

C'tait une camriste prtentieuse, communicative, assez dvoue pour
supporter l'ennui de ce sjour, pas assez pour ne pas s'en plaindre au
premier venu. Un tranger, un passant, un tre humain, quel qu'il ft,
tait une bonne fortune pour elle, et, loin de signaler le dlit
d'indiscrtion o d'Argres s'effrayait d'tre surpris, elle
l'accueillit avec toutes les grces dont elle tait encore capable.

Elle avait t jolie, elle tait mise avec aussi peu de recherche que le
comportaient l'abandon d'une telle retraite et l'heure matinale, et
pourtant son jupon de soie us n'avait pas une seule tache, et sa
camisole blanche tait irrprochable. Ses cheveux blonds, qui tournaient
au gris-jauntre, taient bien lisss sous sa cornette de nuit. Elle
avait de longs doigts blancs et pointus qui sortaient de gants coups et
qui dcelaient, par leur forme particulire, la femme curieuse, vivant
de projets, et porte  l'intrigue par besoin d'imagination. Cette
femme, frotte aux lambris et aux meubles o s'agite le monde, avait une
apparence de distinction qui pouvait abuser pendant quelques instants.
D'Argres y fut pris, et, croyant avoir affaire  une mre, il se leva
et salua trs-respectueusement, bien que cette figure fltrie et
problmatiquement rose ds le matin lui part assez htroclite.

Antoinette Muiron (c'tait son nom, que sa jeune matresse abrgeait en
l'appelant Toinette depuis l'enfance) avait lev mademoiselle de Larnac
avec une vritable tendresse. Romanesque sans intelligence, remuante,
nerveuse, coquette sans passion, amoureuse sans objet, Toinette tait
devenue vieille fille sans trop s'en apercevoir. Elle avait oubli de
vivre pour elle-mme,  force de vouloir faire vivre les autres  sa
guise. C'tait une bonne et douce crature au fond, car son ide fixe
tait d'_arranger_ le bonheur des tres qu'elle chrissait et soignait
sans relche. Mais cette prtention la rendait obsdante, et elle
exerait une sorte de tyrannie secrte et cache sur quiconque n'tait
point en garde contre ses innocentes et dangereuses insinuations.

D'Argres apprit bien vite, et presque malgr lui, tout le roman de la
_dsole_. Mademoiselle Muiron, frappe du bon air et de la belle figure
de cet auditeur inespr, s'empara de lui comme d'une proie. Elle tait
de ces personnes qui, sans avoir beaucoup de jugement, ont une certaine
pntration superficielle. Ds le premier salut chang avec lui, elle
comprit fort bien que l'inconnu prouvait un secret embarras et ne
cherchait qu'une chappatoire pour se drober bien vite au reproche
qu'il mritait. Ce n'tait pas le compte de la bonne Muiron. Elle alla
au-devant de ses scrupules et lui fournit, avec une rare prsence
d'esprit, le prtexte qu'il et en vain cherch pour motiver sa prsence
 pareille heure dans le jardin.

--Monsieur tait curieux de voir nos antiques? lui dit-elle d'un air
prvenant. Oh! mon Dieu, nous ne les cachons pas, et je voudrais qu'ils
mritassent la peine qu'il a prise d'entrer ici.

D'Argres, frapp de la jolie et facile prononciation de celle qu'il
s'obstinait  prendre pour une mre, crut voir une pigramme bien
dcoche dans cette avance nave, et se confondit en excuses.

--En effet, dit-il en jetant un regard sur les torses briss qui lui
avaient servi de sige et dont il ne se souciait pas le moins du monde,
je suis amateur passionn... occup de recherches... et fort distrait de
mon naturel. Je n'aurais pas d me permettre, chez des femmes... Entrer
ainsi, je suis impardonnable... Je me retire dsol...

--Mais non, mais non! s'cria Toinette en lui barrant le passage de
l'alle troite dans laquelle il voulait s'lancer; restez et regardez 
votre aise, monsieur! Il parat que c'est trs-beau, quoique bien abm.
Moi, je n'y connais rien, je le confesse, mais ce sont des curiosits.
C'est le grand-oncle de madame de Monteluz, un homme instruit, qui
demeurait ici autrefois, et qui avait recueilli cela aux environs. Il
parat que c'est du temps des Romains.

--Oui, en effet, c'est romain, dit d'Argres d'un air capable dont il
riait en lui-mme.

--Il y en a qui prtendent que c'est mme du temps des Gaulois.

--Ma foi, oui, reprit d'Argres, a pourrait bien tre gaulois!

--Si monsieur veut les dessiner...

--Oh! je craindrais d'abuser...

--Nullement, monsieur; madame n'est pas leve et vous ne gnerez
personne.

D'Argres, comprenant enfin qu'il n'tait pas en prsence d'une autorit
suprieure, se sentit tout  coup fort  l'aise.

--Merci, dit-il un peu brusquement, je ne dessine pas.

--Ah! je comprends, monsieur crit!

--Non plus, je vous jure.

--Sans doute, sans doute! crire sur des choses si peu certaines...
Monsieur a le got des collections? monsieur se compose un muse?

--Pas davantage.

--Ah! monsieur a bien raison, c'est ruineux; monsieur se contente d'tre
savant et de s'y connatre. C'est le mieux, bien certainement.

--Oui-da, pensa le voyageur, je suis venu ici par curiosit, mais voici
une suivante qui veut m'en punir en exerant la sienne sur moi avec
usure!

Et, comme il ne rpondait pas, Toinette reprit:

--Monsieur est de Paris, cela se voit.

--Vous trouvez?

--Cela se sent tout de suite. L'accent, l'habillement... Oh!
certainement, vous n'tes pas un provincial. Monsieur est en visite
probablement chez le baron de West? C'est  deux pas d'ici. C'est un
homme fort honorable, d'un ge mr, et qui serait pour madame un bon
voisin et un vritable ami, j'en suis sre, si elle ne s'obstinait pas 
ne recevoir personne.

--Aprs tout, pensa encore d'Argres, puisque je suis venu pour savoir 
quoi m'en tenir sur l'tat mental de cette voisine, et qu'il m'est si
facile de me satisfaire, pourquoi ne contenterais-je pas cette
babillarde de soubrette en l'coutant? Questionner et rpondre sont un
seul et mme plaisir pour ces sortes de natures.--Comment appelez-vous
votre matresse? dit-il d'un ton doucement familier, en se rasseyant sur
les blocs de marbre.

Toinette, charme du procd, ne se le fit pas demander deux fois, et,
s'asseyant aussi sur une grosse boule qui avait bien pu reprsenter la
tte d'un dieu:

--Mais je vous l'ai dj nomme! s'cria-t-elle: c'est madame de
Monteluz!

--Qui tait mademoiselle de?... fit d'Argres de l'air d'un homme qui
connat toutes les femmes du grand monde et qui cherche  se remmorer.

--C'tait mademoiselle Laure de Larnac.

--Une famille languedocienne? Tous les noms en ac...

--Oui, monsieur. Languedocienne d'origine; mais, depuis longtemps, les
Larnac taient fixs en Provence, du ct de Vaucluse. Un beau pays,
monsieur! les amours de Ptrarque! Et des proprits! madame a l un
chteau... Si elle voulait l'habiter, au lieu de cette affreuse masure,
de ce pays sauvage! De tout temps, monsieur, les Larnac ont fait honneur
 leur fortune. Les Monteluz aussi, car ce sont deux familles d'gale
vole. Il y a eu un marquis de Monteluz, grand-pre du marquis dont
madame est veuve, qui n'allait jamais  Paris et  la cour, par
consquent, sans dpenser...

--Quel ge avait le mari de madame? demanda d'Argres, qui craignit une
gnalogie.

--Hlas! monsieur, vingt ans! l'ge de madame. Deux beaux, deux bons
enfants qui avaient t levs ensemble! Ils taient cousins germains.
Les Larnac et les Monteluz...

--Et madame a maintenant?...

--Vingt-trois ans, monsieur, tout au juste. Monsieur le marquis n'a vcu
que six mois aprs son mariage. Il s'est tu  la chasse... Un accident
affreux! En sautant un foss, son fusil...

--Pourquoi diable allait-il  la chasse? dit brusquement d'Argres;
aprs six mois de mariage, il n'tait donc dj plus amoureux de sa
femme?

--Oh! que si fait, monsieur! Amoureux comme un fou, comme un ange qu'il
tait, le pauvre enfant!

--Alors il tait bte, dit d'Argres, entran fatalement par je ne sais
quel instinct de jalousie  dnigrer le dfunt.

--Non, monsieur, reprit Toinette. Il n'tait pas bte, il savait se
faire aimer.

Elle fit cette rponse sur un ton moiti sublime, moiti ridicule, qui
tait toute l'expression de son me nave et ruse, de son caractre
_poseur_ et sincre en mme temps; puis elle continua en baissant la
voix d'une manire confidentielle:

--Il n'avait pas reu une ducation bien savante, il avait fort bon ton:
les gens de naissance sucent le savoir-vivre avec le lait de leur mre;
mais il avait fort peu quitt sa province, et mademoiselle de Larnac et
pu choisir un mari plus brillant, plus cultiv, plus semblable  elle,
mais non pas un plus galant homme ni un coeur plus gnreux. Ils avaient
t levs ensemble, je vous l'ai dit, sous les yeux de madame de
Monteluz et sous les miens, car mademoiselle fut orpheline ds l'ge de
quatre  cinq ans, et madame sa tante fut sa tutrice avant de devenir sa
belle-mre. Nous vivions dans ce beau chteau prs de Vaucluse, o la
marquise vint se fixer, et les deux enfants taient insparables. Octave
tait si doux, si complaisant, si grand, si fort, si beau, si bon! Quand
mademoiselle eut douze ans, malgr qu'elle ft l'innocence mme, et
qu'elle parlt de son petit mari avec la mme ide qu'une soeur peut
avoir pour son frre, madame de Monteluz me dit:

--Ma chre Muiron, ces enfants s'aiment trop. Voici le moment o cette
amiti peut nuire  leur repos,  leur raison,  leur rputation mme.
Laure tant plus riche que mon fils, on ne manquera pas de dire que je
l'lve dans la pense de faire faire un bon mariage  Octave et que je
l'accapare  notre profit. Il faut qu'elle passe quelques annes au
couvent, loin de nous, qu'elle apprenne  se connatre,  s'apprcier
elle-mme. Quand elle sera en ge de se marier, elle n'aura pas t
influence, car elle aura eu le temps d'oublier; elle sera libre, et si,
alors, elle aime encore mon fils, ce sera tant mieux pour mon fils. Je
n'aurai rien  me reprocher.

Ce plan tait bien sage, mais il ne pouvait pas tre compris par ces
pauvres enfants, qui se quittrent avec des larmes dchirantes. Vous
eussiez dit, monsieur, la sparation de Paul et de Virginie. Madame de
Monteluz eut une fermet dont je ne me serais pas sentie capable pour ma
part. Elle me recommanda mme de ne pas parler trop souvent de son
Octave  ma Laure; car je l'accompagnai, monsieur; oh! je ne l'ai jamais
quitte! Sa pauvre mre me l'avait trop bien confie en mourant! Nous
fmes envoyes  Paris au couvent du Sacr-Coeur, o mademoiselle eut
une chambre particulire, et o il me fut permis de la servir et de lui
faire compagnie aprs les classes. Mademoiselle tait adore des
religieuses et de ses compagnes. Elle tait des premires dans toutes
les tudes. Elle russissait dans les arts mieux que toutes les autres,
et elle avait l'air de ne pas s'en douter, ce dont on lui savait un gr
infini. Mais son plus grand plaisir tait de venir causer avec moi. Et
de qui causions-nous, je vous le demande? D'Octave, toujours d'Octave!
Il n'y avait pas moyen de faire autrement, car c'tait un grand amour,
une sainte passion que l'absence augmentait au lieu de la diminuer.
Quand mademoiselle chantait ou tudiait son piano:

--Cela fera plaisir  Octave, disait-elle; il aime la musique.

Si elle dessinait ou apprenait les langues, la posie:

--Il aimera tout cela, disait-elle encore.

Enfin, tout tait pour lui, et c'est  lui qu'elle pensait sans cesse.
Elle lui crivait des lettres. Ah! monsieur, quelles jolies lettres! si
enfant, si honntes et si tendres! Il n'y a pas de roman o j'en aie
jamais trouv de pareilles. Madame de Monteluz m'avait bien dfendu de
me prter  cela, mais je ne savais pas rsister. Laure me disait comme
a:

--Je sais bien,  prsent, pourquoi ma bonne tante veut me contrarier.
C'est par fiert, par dlicatesse; mais je mourrai si je ne reois pas
de lettres d'Octave, et je suis bien sre qu'elle ne veut pas ma mort.

--Et les lettres d'Octave, comment taient-elles? dit d'Argres, qui ne
pouvait se dfendre d'couter avec attention.

--Ah! dame! les lettres d'Octave taient bien gentilles, bien honntes
et bien aimantes aussi; mais ce n'tait pas ce style, cette grce, cette
force. Il fallait deviner un peu ce qu'il voulait dire. Octave n'aimait
pas l'tude. Il aimait trop le mouvement, la vie de chteau, la chasse,
le grand air...

--Quand je vous le disais! s'cria d'Argres. Il tait bte! Ceux qu'on
adore sont toujours comme cela.

--Eh bien, il tait un peu simple, je vous l'accorde, rpondit Toinette,
qui prenait plaisir  tre coute; il avait le temprament rustique,
et, en fait de talents, il n'avait pas de grandes dispositions.

--Oui, en fait de musique, il aimait la grosse trompe, et, en fait de
langues, il corchait la sienne. Je parie qu'il avait l'accent
marseillais?

--Pas beaucoup, monsieur; mais qu'est-ce que cela fait quand on aime?

--S'il et aim, il se ft instruit pour tre digne d'une femme comme
votre Laure.

--S'il et pens devoir le faire, il l'et fait. Mais il n'y songea
point, et, comme ma Laure n'y songea point non plus, il resta comme il
tait. Quand le temps d'preuves parut devoir tre fini, mademoiselle
avait dix-huit ans. Les deux amants se revirent sous les yeux de la
mre,  Paris. Octave pleura, Laure s'vanouit. En reconnaissant que
cette passion n'avait fait que grandir, madame de Monteluz fut bien
embarrasse. Son fils tait trop jeune pour se marier. Elle voulait
qu'il et au moins vingt ans. Laure devait-elle attendre jusque-l pour
s'tablir? Laure jura qu'elle attendrait, et elle attendit. Madame de
Monteluz fit voyager son fils, et resta  Paris, o elle conduisit
mademoiselle dans le monde, disant et pensant toujours, la noble dame,
qu'elle ne devait pas viter, mais chercher, au contraire, l'occasion de
faire connatre  sa pupille les avantages de sa fortune, les bons
partis o elle pouvait prtendre et les hommes qui pouvaient lui faire
oublier son ami d'enfance. Tout cela fut inutile. Mademoiselle passa 
travers les bals et les salons comme une toile. Elle y fut remarque,
admire, adore... C'est l que monsieur a d la rencontrer.

Cette question fut lance avec un clair de pntration subite qui fit
sourire d'Argres.




III


D'Argres avait oubli de se mettre en garde, et la curiosit de la
Muiron semblait s'tre assoupie dans son bavardage; mais elle se
rveillait en sursaut et semblait s'crier: Mais  propos,  qui ai-je
le plaisir d'ouvrir mon coeur? Vos papiers, monsieur, s'il vous plat,
avant que je continue.

Un sourire moqueur, o la fine Muiron devina une intention taquine,
effleura les lvres de d'Argres; mais tout  coup, par une illumination
soudaine de la mmoire, il vit passer devant lui une figure dont l'image
l'avait frapp, et dont le nom seul s'tait envol.

--Laure de Larnac? s'cria-t-il. Oui! au Conservatoire de musique, tout
un carme. Elle connaissait le pre Habeneck! Il allait lui parler dans
sa loge. La tante, belle encore, digne, un peu roide, et la jeune fille,
un ange! toujours vtue avec un got, une simplicit!... des yeux noirs
admirable, des traits, une taille, une grce!... Quel beau front! quels
cheveux! et l'air intelligent, mlancolique, attentif. Ple, avec un air
de force et de sant pourtant; de la fermet dans la douceur. Oui, oui,
je l'ai vue, je la vois encore!

--Alors monsieur est musicien? dit Toinette en le regardant avec
persistance comme pour se rappeler  son tour. Il venait beaucoup
d'artistes chez ces dames, et pourtant.

--Faites-moi le plaisir de continuer, rpondit d'Argres d'un ton
d'autorit qui domina Toinette.

--Eh bien, monsieur, j'arrive au dnouement, reprit-elle. Les vingt ans
des amants rvolus, il fallut bien les marier, car le jeune homme
devenait fou, et mademoiselle s'obstinait  refuser tous les partis et
ne voulait que lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois
aprs, une affreuse mort...

--Qui a laiss la veuve inconsolable,  ce qu'on dit? Voyons, est-ce
vrai mademoiselle Muiron? La main sur le coeur, vous qui tes une
personne d'esprit et de sens, croyez-vous aux ternels regrets?

--Mon Dieu, j'tais comme vous, je n'y croyais pas d'abord; je me
disais: C'est du vrai dsespoir, mais enfin madame est si jeune, si
belle, la vie est si longue! Et puis madame fera encore des passions
malgr elle, et, un beau jour, elle voudra exister: elle aimera de
nouveau, elle qui n'a vcu encore que d'amour, et qui en vit toujours
par le souvenir: elle se remariera!

--Et  prsent?...

--A prsent, monsieur, savez-vous qu'il y a tantt trois ans qu'elle est
veuve, et qu'elle est pire que le premier jour?

--On dit qu'elle est folle; l'est-elle en effet?

D'Argres lana cette question comme Toinette lui avait lanc les
siennes,  l'improviste, rsolu  s'emparer de son premier moment de
surprise.

Mais la Muiron ne broncha pas et rpondit d'un air triste:

--Oui, je sais bien qu'on le croit, parce que les _mes vulgaires_ ne
comprennent pas la vraie douleur. Plt au ciel qu'elle le ft un peu,
folle! Ce serait une crise, les mdecins y pourraient quelque chose, et
j'esprerais une rvolution dans ses ides; mais ma pauvre matresse a
autant de force pour regretter qu'elle en a eu pour esprer. Oui,
monsieur, elle regrette comme elle a su attendre. Elle est calme  faire
peur. Elle marche, elle dort, elle vit  peu prs comme tout le monde,
sauf qu'elle parat un peu proccupe; vous ne diriez jamais,  la voir,
qu'elle a la mort dans l'me.

--Je voudrais bien la voir, dit navement d'Argres. Est-ce que c'est
impossible?

--Impossible, non, si je sais qui vous tes, dit Toinette triomphant
d'avoir mis enfin l'inconnu au pied du mur.

--Mademoiselle Muiron, rpondit d'Argres avec un accent nergique sans
emphase, je suis un honnte homme, voil ce que je suis.

Le ct sentimental et irrflchi du caractre de Toinette cda un
instant. Elle regarda la belle et sympathique physionomie de d'Argres
avec un intrt irrsistible; mais ses instincts cauteleux et ses
niaises habitudes reprirent le dessus.

--Oui, vous tes un charmant garon, reprit-elle; mais le sort ne vous a
peut-tre pas plac dans une position  pouvoir prtendre...

--Prtendre  quoi? s'cria d'Argres, rvolt des ides que semblait
provoquer en lui cette sorte de dugne.

Mais la dugne tait perverse avec innocence; encore _perverse_ n'est-il
pas le mot; elle n'tait que dangereuse, et d'autant plus dangereuse
qu'au fond elle tait de bonne foi.

--Je n'irai pas par quatre chemins, dit-elle: prtendre  la voir, c'est
prtendre  l'aimer; car, si vous avez le coeur libre, je vous dfie
bien...

--Vous croyez les coeurs bien inflammables, doa Muiron! dit en riant
d'Argres.

--Monsieur croit plaisanter, rpondit-elle en souriant aussi. Ce titre
m'appartient: je sors d'une famille espagnole, mes parents taient
nobles.

--Soit! mais, en admettant que je n'aie pas le coeur libre,--et,
d'ailleurs, n'ayez pas tant de sollicitude pour moi,--quel danger
supposez-vous donc pour votre matresse  ce que je la voie passer ou
s'asseoir dans le jardin, ou regarder par-dessus sa haie,  supposer que
j'aie besoin de votre protection pour satisfaire cette fantaisie?

--Oh! pour elle, il n'y en a aucun, malheureusement peut-tre; car, si
elle pouvait remarquer que vous tes beau et bien fait, que vous avez un
son de voix enchanteur et des manires parfaites, elle serait  moiti
sauve; mais elle ne vous verrait peut-tre seulement pas, tout en ayant
les yeux attachs sur vous.

--Eh bien, alors! A quelle heure se lve-t-elle? quand met-elle la tte
 sa fentre?

--Elle n'a pas d'heure. Mais coutez, monsieur le mystrieux! je sais
tout, car je devine tout.

--Quoi donc? s'cria d'Argres stupfait.

--Vous tes amoureux de madame, amoureux depuis longtemps. Vous la
connaissez. Vous n'tes pas venu ici par hasard. Vous me questionnez,
non pas pour apprendre ce qui la concerne dans le pass, mais pour
entendre parler d'elle, pour savoir si elle revient un peu de son
dsespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez de moi en faisant
semblant de vous souvenir vaguement de la belle Laure de Larnac. Tenez,
vous tes un de ceux qui l'ont demande en mariage, et, repouss comme
tant d'autres, vous n'avez pu l'oublier. Vous esprez qu' prsent...

--Ta ta ta! quelle imagination vous avez! dit d'Argres. Vous tes un
bas bleu, doa Antonia Muiron! vous faites des romans. Eh bien, je vais
vous en conter un qui est la vrit.

J'avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque comme vous. Il
n'tait pas riche, il n'tait pas beau. Il avait du talent, il tait
dans les seconds violons  l'Opra; il tait de la socit des concerts
au Conservatoire. C'est l qu'il vit la belle Laure, et que, sans la
connatre, sans rien esprer, sans oser seulement lui faire pressentir
son amour, il conut pour elle une de ces belles passions qu'on trouve
dans les livres et quelquefois aussi dans la ralit. Il me la montra,
cette charmante fille; il me la nomma, car il savait son nom par M.
Habeneck, et je crois que c'est tout ce qu'il savait d'elle. Il la
dvorait des yeux; il voyait bien qu'il y avait tout un monde entre elle
et lui. Il n'esprait et n'essayait rien. Il vivait heureux dans sa
muette contemplation. Il tait ainsi fait. C'tait un esprit nuageux: il
tait Allemand.

Il la perdit de vue; il l'oublia. Il en aima une autre, deux autres,
trois ou quatre, peut-tre, de la mme faon. Il pousa sa
blanchisseuse. C'tait un vrai Ptrarque, moins les sonnets. Il est
parti pour l'Allemagne, o il est matre de chapelle de je ne sais quel
petit souverain.

Vous voyez bien que ce n'tait pas moi, et je vous donne ma parole
d'honneur que je ne connais pas autrement votre matresse, et que, sans
le hasard qui m'amne dans ce pays, joint au hasard de votre agrable
conversation, son nom ne serait peut-tre jamais rentr dans ma mmoire.

--Pauvre jeune homme! dit Toinette, qui paraissait ne songer qu'au hros
du rcit de d'Argres. Il tait... Alors, monsieur est musicien?

--Encore? dit d'Argres en riant. Eh bien, oui, je sais la musique; je
l'aime avec passion. J'ai entendu chanter votre matresse hier au soir,
en passant derrire cette vigne. Elle chante admirablement. On m'a dit
qu'elle n'avait pas sa raison. Cela m'a fait peur; j'en ai rv. Je suis
venu ici sans trop savoir pourquoi. Je suis l'hte et l'ami du baron de
West. Je suis ce que, dans vos ides, vous appelez bien n. Je m'appelle
d'Argres. Je ne suis ni mauvais sujet ni endett. tes-vous satisfaite?
tes-vous tranquille? et puis-je prtendre  l'insigne honneur
d'apercevoir le bout du nez de votre matresse?

--Tenez, la voil, monsieur, rpondit Toinette en se levant avec
vivacit et en courant au-devant d'une personne que d'Argres ne voyait
pas encore, mais qui avait fait crier faiblement la porte du jardin.


Journal de Comtois.

Je me trouve dans une position bien dsesprante, qui est de m'ennuyer 
mourir dans ce pays barbare et de ne pas savoir combien de jours encore
il faudra y rester. Voil le baron de West qui tait parti pour
vingt-quatre heures  Lyon, et qui, sur son retour, s'arrte  Vienne,
retenu, disent ses gens, par des affaires dsagrables. Il paratrait
qu'il a de grands embarras de fortune. On ne comprend rien  la
fantaisie de mon matre, qui, au lieu de se rendre  Vienne pour causer
avec son ami, comme il parat s'y tre engag, aime mieux continuer 
l'attendre ici. Aprs a, c'est peut-tre la peur que j'en ai qui me
fait parler, car il ne me fait pas l'honneur de me dire ses volonts.
Mais il avait tout de mme un drle d'air en me disant, ce soir:

--Comtois, vous me ferez blanchir six cravates.

Monsieur est de plus en plus singulier. Il est dehors toute la journe,
et  peine fait-il jour, qu'il se remet en campagne. Il ne chasse pas,
il ne fait pas d'herbiers, il ne court pas les filles de campagne, car
on le saurait dj, et on le rencontre toujours seul. Enfin, il m'est
venu une ide qui me tourmente: c'est que monsieur, avec son air
distrait, est peut-tre fou. Pour or ni argent, je ne resterais au
service d'un fou, quand mme je devrais l'abandonner sur un chemin. Je
ne suis pas goste, mais la vue d'un homme sans raison me cause une
peur qui m'a toujours empch de boire.

Je vas crire  ma femme de m'envoyer de ses nouvelles ici; a forcera
bien monsieur de me dire o nous allons, quand il sera question de faire
suivre les lettres.


Fragments d'une lettre de d'Argres.

                   *       *       *       *       *

A propos, si tu as des nouvelles de notre pauvre Daniel, tu songeras 
m'en donner. J'ai pens  lui, depuis deux jours, plus que je n'ai fait
peut-tre en toute ma vie, grce  une circonstance assez romanesque.

Tu te rappelles sa passion extatique pour la belle Laure, cette brune
ple, qui, de sa petite loge d'avant-scne, ne jetait pas seulement un
regard sur lui et ne s'est jamais doute qu'elle et un adorateur sous
ses pieds. Il nous la faisait tant remarquer et il la clbrait d'une
faon si comique, qu'il fallait qu'elle ft belle comme trente houris
pour qu'il ne lui attirt pas nos moqueries; mais elle tait
incontestable, et la posie mme de Daniel ne pouvait pas nous empcher
de la regarder avec l'admiration dsintresse qui nous tait commande
par le destin.

Eh bien, imagine-toi qu'hier matin, en flnant dans la campagne, j'ai
dcouvert cette mme Laure, toujours belle, mais veuve dsespre, et
volontairement clotre dans une espce de ruine, au fond des dserts
lgrement raboteux du Vivarais.

--Voil, diras-tu, ce que c'est que d'pouser un marquis! Si elle et
daign s'informer de notre ami Daniel et le rendre heureux, elle ne
serait pas veuve. Il n'y a que les gens qui meurent d'amour et de faim
pour chapper  tous les dangers et devenir centenaires.

Je peux te dire pourtant, sans plaisanter, qu'elle m'a fait une
trs-vive impression, cette pauvre dsole, car c'est ainsi qu'on
l'appelle dans le pays. Je ne crois pas qu'il y ait place pour le dsir
de la possession, dans l'esprit de ceux qui la voient, sans tre des
brutes, car autant vaudrait se fiancer avec la mort (moralement
parlant); mais c'est un beau personnage  tudier. Il vous meut, il
vous remue comme une Desdemona rveuse, comme une Ariane dlaisse; et
je ne vois pas pourquoi, lorsque nous nous laissons aller  frmir ou 
pleurer devant des fictions de thtre ou de roman, nous ne nous
intresserions pas en artistes au chagrin d'une personne naturelle.
L'artiste n'est pas _ce qu'un vain peuple pense_. Il n'est ni blas, ni
sceptique, ni moqueur quand il regarde au fond de lui-mme. On croit que
nous ne pleurons pas de vraies larmes, nous autres, et que toute notre
me est dans nos nerfs. Ils n'ont de l'artiste que le titre usurp, ceux
qui ne sentent pas en eux un foyer de sensibilit toujours vive et
d'enthousiasme toujours prt  flamber.

J'tais dj au courant de l'histoire de son mariage et de son veuvage,
quand j'ai vu, hier matin, la belle dsole au soleil levant. Il n'y a
pas beaucoup de femmes qu'on puisse regarder  pareille heure sans en
rabattre. Celle-l y gagne encore: mieux on la voit, plus on trouve
qu'elle est bonne  voir. Et pourtant, c'est triste. Figure-toi, mon
ami, l'image de la douleur, le dsespoir personnifi, ou, pour mieux
dire, la dsesprance vivante, car il n'y a l ni larmes, ni soupirs, ni
cris, ni contorsions. C'est effrayant de tranquillit, au contraire.
C'est morne et incommensurable comme une mer de glace. Elle est toujours
habille de blanc; c'est sa manire de continuer son deuil, qu'elle ne
veut pas rendre officiellement exagr. Elle prtend ainsi ne le jamais
quitter sur ses vtements ni dans sa vie, et s'arranger pour n'affliger
les yeux de personne. Je sais beaucoup d'autres choses sur elle, grce
au babil d'une suivante vieillotte qui m'a pris en amour, Dieu sait
pourquoi.

Ce que mes yeux seuls m'ont appris bien clairement, c'est qu'elle est
frappe sans remde. Je craignais d'abord qu'elle ne ft folle; tu sais
ma terreur des fous! et, pendant quelques instants, je me suis senti
fort mal  l'aise; mais sa bizarrerie m'a paru trs-comprhensible, et
mme trs-logique, ds que je me suis trouv dans son intimit.

Car nous voil trs-lis en quarante-huit heures, et c'est si singulier,
qu'il faut que je te le raconte. a ne ressemble  rien de ce qui peut
arriver dans le monde auquel elle appartient et auquel j'ai appartenu;
et il faut une disposition exceptionnelle comme celle de son me malade,
pour que notre connaissance se soit faite ainsi.

La suivante, Toinette, est dvoue  sa manire. A tout prix, elle
voudrait la distraire et la consoler, fallt-il la compromettre et la
perdre; mais, quand je serais d'humeur  profiter de ce beau zle, une
vertu qui prend sa source dans le coeur mme se dfendrait, je crois,
sans pril, contre toutes les dugnes et toutes les srnades de
l'Espagne et de l'Italie.

Ladite Toinette, lorsque sa matresse entra dans le jardin, o je
m'tais introduit sans prmditation grave, et o, depuis une heure,
nous parlions d'elle, courut  sa rencontre et parut vouloir lui faire
rebrousser chemin avant qu'elle me remarqut. Mais la dame est obstine
comme l'inertie, et elle tait dj assez prs de moi, lorsque je la vis
me chercher des yeux en disant:

--Ah! o donc? qui est-ce?

--C'est un voyageur, un Parisien, rpondit l'autre: un ami du baron de
West, un homme _comme il faut_.

--Est-ce qu'il demande  me voir? reprit la dsole en s'arrtant.

--Oh! non certes! Ce n'est pas une heure  rendre des visites.

--C'est vrai. Que veut-il donc?

--Il regardait les statues et il allait se retirer.

--Fort bien, qu'il les regarde.

--Il craindra sans doute d'tre importun.

--Non; dis-lui qu'il ne me gne pas.

Elle se trouvait vis--vis de moi; elle me fit un salut poli o il y
avait de la grce naturelle, et rien de plus. Puis elle passa et
disparut derrire les arbres.

La Muiron me dit:

--Vous tes content, j'espre; vous l'avez vue. A prsent, vous allez
vous sauver.

Pourquoi me serais-je sauv, puisqu'on me permettait de rester? Ce fut
la Toinette qui sortit du jardin ou qui feignit d'en sortir, curieuse
probablement de voir de quel air je regardais la belle Laure. Pendant
quelques moments, je crus me sentir sous son oeil d'Argus, clignant 
travers quelque bosquet. Mais je l'oubliai bientt pour ne songer qu'
regarder en effet sa matresse.

Quant  celle-ci, aprs avoir fait lentement le tour d'un carr de
verdure grill par le soleil, elle revint s'asseoir sur un banc contre
un mur charg de vignes, et si prs de moi, si bien place en profil,
qu'un sot et pu croire qu'elle posait l pour se faire admirer.

Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la vrit est qu'elle
m'avait dj parfaitement oubli. Je pus donc me laisser aller  une
contemplation qui et fait la batitude ou plutt la catalepsie de notre
ami Daniel.

Je n'tais pas tout  fait tranquille cependant. A la trouver si
absorbe, l'ide de la folie me revenait, et je craignais toujours de la
voir se livrer  quelque excentricit affligeante. Il n'en fut rien.
Elle resta presque un quart d'heure immobile comme une statue. Le soleil
montait, et, se faisant dj chaud, tombait sur sa tte nue, sans
qu'elle prt garde  lui plus qu' moi. Elle a toujours ces magnifiques
cheveux bruns touffus et bouffants qui font comme une couronne naturelle
 sa tte de Muse; mais ce n'est pas la Muse antique qui regarde et
commande: c'est la Muse de la renaissance qui rve et contemple.

Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron m'a dit qu'elle avait
t dangereusement malade pendant plus d'un an; mais la force et la
sant sont revenues. Le plus complet dtachement de la vie a rpandu sur
sa beaut, dont nous remarquions autrefois l'expression doucement
srieuse, un srieux encore plus doux. Cela est mme trs-trange; elle
n'a pas l'air triste, elle a l'air attentif et recueilli, comme elle
l'avait en coutant les symphonies de Beethoven. Mais il semble qu'elle
coute encore une musique plus belle, et qu'elle soit recueillie dans
une satisfaction plus profonde. Elle a mme pris un peu d'embonpoint qui
manquait aux contours de son visage et de son buste. Son teint est
toujours ple, avec cette nuance lgrement ambre qui exclut la pnible
ide d'une organisation trop lymphatique. Il y a encore du sang et de la
vie sous ce beau marbre. Ce qui parat mort, bien mort, c'est la
volont.

Pourtant l'expression du visage ne trahit ni la faiblesse ni
l'abattement. Cette me n'est pas puise; elle s'attache  je ne sais
quelle certitude qui n'est certainement pas de ce monde.

Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n'y avait ni dsordre
dans sa chevelure, ni lchet dans sa mise. Sa robe et son peignoir de
mousseline taient flottants et non tranants. Ses formes admirables
donnent  ses amples vtements l'lgance chaste des draperies antiques.

Je n'avais jamais vu ses pieds ni remarqu ses mains. Ce sont des
modles, des perfections. Enfin, c'est tout un idal que cette femme.
Mais notre fou de Daniel avait raison de nous dire, dans son jargon, que
c'tait un pome pour ravir l'me, et non un tre pour mouvoir les
sens.

La vieille fille revint avec un th sur un plateau. Elle approcha une
petite table verte et causa avec sa matresse un instant, pendant que je
me disposais  partir; mais j'tais emprisonn dans une sorte d'impasse.
Il me fallait traverser l'endroit mme o djeunait madame de Monteluz,
ou couper  travers les buissons, ce qui et pu lui sembler
extraordinaire. Je pris le parti d'aller la saluer en me retirant; mais
elle m'arrta au passage par une politesse qui me jeta dans le plus
grand tonnement.

Comme elle me rendait mon salut d'un air qui ne tmoignait ni surprise
ni mcontentement, je me hasardai  lui demander pardon de mon
importunit. Je crus rver quand elle me rpondit sans embarras ni
circonlocution:

--C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon de n'avoir pas fait
attention  vous; mais j'ai perdu ici l'habitude de me conduire en
matresse de maison. Cette habitation est si laide et si pauvre, que je
ne songe pas  en faire les honneurs. Je n'oserais pas non plus vous
inviter  partager mon maigre djeuner; mais on s'occupe  vous en
prparer un meilleur.

J'eus besoin de me rappeler les coutumes hospitalires du pays pour ne
pas trouver cette brusque invitation dplace. Je regardai la femme de
chambre, qui me fit rapidement signe d'accepter.

--Oui, oui, monsieur, s'cria-t-elle en me poussant un sige de jardin
vis--vis de sa matresse, je cours veiller  cela, et je reviendrai
vous avertir.

Et elle partit, lgre comme une vieille linotte.

J'tais embarrass comme un collgien. On a beau avoir de l'usage, on
n'est pas  l'aise dans une situation incomprhensible.

--Monsieur, me dit la belle dsole en me regardant avec un visible
effort d'attention, c'est bien impoli de vous avouer que je ne me
souviens pas du tout de vous. Ce n'est pas ma faute; j'ai fait une
grande maladie, j'ai oubli beaucoup de choses; mais la femme qui me
soigne, et qui est une amie pour moi bien plus qu'une servante, m'assure
que je vous ai vu, _autrefois_, chez ma tante, chez ma mre...

Ici, la conversation tomba, car je balbutiai je ne sais quoi
d'inintelligible, et madame de Monteluz pensait dj  autre chose. Elle
n'entendit pas mes dngations, qui n'taient peut-tre pas
trs-nergiques. Je confesse que l'attrait de l'aventure me gagnait et
qu'en me scandalisant un peu, l'officieux mensonge de l'extravagante
Toinette ne me contrariait pas beaucoup.

Je regardais cette femme qui ressemblait  une somnambule et qui, aprs
l'effort d'une rception si gracieuse, tait dj  cent lieues de moi
et rptait: _Chez ma mre_, comme si elle se parlait  elle-mme.

Il me fallut, pour deviner comment cette liaison d'ides, _ma tante, ma
mre_, la replongeait dans son mal, me rappeler qu'elle avait pous le
fils de sa tante. Je vis qu'elle n'tait point en tte--tte avec moi,
mais avec le spectre de son cher Octave, assis entre nous deux, et cette
dcouverte me mit tout  coup  l'aise en dtruisant tout germe de
fatuit en moi-mme.

Aprs une pause assez longue, elle me regarda d'un air tonn, comme une
personne qui se rveille, et me demanda si je demeurais loin.

--Mon Dieu, non, madame, rpondis-je; je suis fix pour quelques jours
seulement  Mauzres.

--Oui, c'est  deux ou trois lieues d'ici, n'est-ce pas? dit-elle
parlant par complaisance et sans savoir de quoi, car elle ne peut
ignorer que Mauzres soit  dix minutes de chemin de sa maison.

--C'est beaucoup plus prs que cela, rpondis-je en souriant.

Elle eut un imperceptible mouvement comme pour secouer sa tte
endolorie, afin d'en carter l'ide fixe, et, reprenant la parole avec
une certaine volubilit, comme si elle et craint d'oublier, avant de
l'avoir dit, ce qu'elle voulait dire:

--C'est vrai, dit-elle; le baron de West est mon proche voisin,  ce
qu'il parat. Je ne le vois pas, et c'est uniquement par sauvagerie, par
inertie. Je sais que son caractre est aussi honorable que son talent.
On l'aime et on l'estime beaucoup dans le pays. Il est venu me rendre
visite; j'tais souffrante, je n'ai pu le recevoir; mais il a trop
d'esprit pour ne pas savoir qu'une personne comme moi est tout excuse
d'avance, et que, si je ne le prie pas de revenir, la privation est
toute pour moi et non pour lui.

--Je suis sr, madame, que M. de West pense tout le contraire.

Elle ne rpondit pas. Je vis qu'il lui tait presque impossible de
soutenir une conversation, non qu'elle y prouvt de la rpugnance, mais
parce qu'elle avait perdu absolument l'habitude d'changer ses ides. Je
me levai, trs-peu dsireux ds lors de profiter des bonnes intentions
de Toinette, qui me faisait jouer un personnage indiscret et importun.
Mais, en ce moment, la vieille folle arrivait et me criait d'un air
triomphant:

--Monsieur est servi! S'il veut bien me suivre... Je refusai. Madame de
Monteluz insista.

--Ah! monsieur, me dit-elle, ne m'tez pas l'occasion de rparer mes
torts envers M. de West en traitant son hte comme le mien; vous me
feriez croire qu'il me garde rancune et qu'il vous a dfendu de me les
pardonner en son nom.

Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain que je mourais
de faim et de lassitude. Elle me conduisit dans un pavillon fort dlabr
o il y avait deux chaises de paille, une table charge de mets assez
rustiques et une vieille causeuse couverte d'indienne dchire. Par
compensation, le vin du cru est bon et la vue magnifique.

La Muiron s'assit vis--vis de moi, en personne habitue  _manger avec
les matres_, et me fit les honneurs, tout en reprenant son bavardage.
J'appris d'elle qu'aprs la mort du cher Octave, _madame_ avait toujours
rsid prs de sa belle-mre aux environs de Vaucluse, mais que ces deux
femmes, tout en s'estimant beaucoup, ne pouvaient se consoler l'une par
l'autre. La mre est une me forte et rigide en qui la douleur s'est
change en dvotion. Elle se soutient par la prire, par des pratiques
minutieuses; elle est toute  l'ide du devoir et du salut. Il parat
que cela s'accorde en elle avec le got du monde, qu'elle appelle
respect des convenances et ncessit du bon exemple. Autant que j'ai pu
en juger par les apprciations de la Muiron, qui est un peu folle, mais
pas trs-sotte, madame de Monteluz, la mre, est un esprit assez froid
et absolu, qui, sans le vouloir, froisse l'extrme sensibilit de la
dsole, et qui commence  s'impatienter doucement de ne pas la trouver
plus rsigne au fond de l'me. De l un peu de perscution, tantt 
propos de la religion, tantt  propos de l'tiquette. La pauvre jeune
femme s'est trouve mal  l'aise sous cette domination, qui ne gnait
pas seulement ses actions, mais qui voulait s'tendre sur ses sentiments
les plus intimes. Elle a emport sa blessure dans la solitude,
prtextant une visite  je ne sais quels parents du haut Languedoc, et
des intrts  surveiller. Elle est partie comme pour voyager et elle a
march un peu au hasard. Elle a trouv sur son chemin cette jolie petite
terre et cette vilaine petite maison, qu'un grand-oncle lui avait
laisses en hritage et qu'elle ne connaissait pas. Cette solitude lui a
plu. L'ide de ne connatre personne aux environs et de pouvoir se
laisser oublier l, a t pour elle comme un soulagement ncessaire,
aprs une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est depuis trois
mois et frmit  l'ide de retourner chez les grands-parents vauclusois.
Cette infortune savoure l'horreur de son isolement et les privations
d'une vie de cnobite, comme un colier en vacances savoure le plaisir
et la libert. C'est l'officieuse Muiron qui, depuis ces trois mois,
s'est charge de mentir en crivant  la belle-mre que sa bru avait 
s'occuper de sa proprit du Temple, qu'elle s'en occupait, que cela lui
faisait du bien, ajoutant chaque semaine qu'elle en avait encore pour
une semaine. Mais toutes ces semaines tirent  leur fin, non pas tant
parce que la belle-mre s'inquite l-bas, que parce que la Muiron
s'ennuie ici.

Pourtant, depuis deux jours, les choses ont chang de face comme je te
le dirai demain, car je m'aperois que je t'cris un volume, qu'il est
tard, et que tu peux te reposer, ainsi que moi, sur ce premier chapitre.




IV


Suite de la lettre de d'Argres.

Aot...

En voyant sur ma table toutes ces pages que je n'ai pas le temps de
relire, je me demande comment j'ai t si prolixe sur un sujet qui ne
t'intresse sans doute nullement et qui ne saurait m'intresser plus
d'un jour ou deux encore. J'ai envie de jeter tout cela au panier et de
reprendre ma lettre o je l'avais laisse avant de m'embarquer dans le
rcit de cette aventure, si aventure il y a. Et, comme, au fait, il n'y
en a pas l'apparence, je peux continuer sans indiscrtion envers ma
belle dsole et sans crainte de te rendre jaloux de mon bonheur. Si je
t'ennuie, pardonne-le-moi en songeant que je suis seul dans une grande
maison silencieuse; que la soire est longue, et que tu es la seule
victime que j'aie  immoler  mon oisivet. D'ailleurs, mon rcit va
s'augmenter d'une journe de plus, ce qui donne plus de consistance au
souvenir que je veux conserver de cette rencontre singulire, et le
moyen de le conserver, c'est de l'crire, duss-je, aprs l'avoir fini,
le garder pour moi seul.

Je _me suis laiss_, dans mon prcdent chapitre,  table avec
mademoiselle Muiron. Bien que ses confidences eussent pour moi quelque
intrt, je me trouvai insensiblement sur la causeuse plus dispos 
dormir qu' l'couter. Elle m'avait charitablement invit  fumer mon
cigare, assurant que sa matresse ne s'en apercevrait pas. Mes yeux se
fermrent, et je m'endormis au lger bruit des assiettes et des tasses
qu'elle emportait avec prcaution.

Quand je m'veillai, il tait au moins midi. La chaleur tait
accablante; les cousins faisaient invasion dans mon pavillon, et, sauf
leur bourdonnement et les bruits lointains des travaux champtres, un
profond silence rgnait autour de moi. Je sortis, un peu honteux de mon
somme; mais je me trouvai compltement seul dans le jardin. Je pntrai
dans la cour, pensant bien que madame de Monteluz m'avait assez oubli
pour qu'il ne ft pas ncessaire d'aller lui demander pardon de ma
grossire sance chez elle, et voulant au moins prendre cong de la
dugne. La cour tait dserte, la maison muette. Je poussai jusqu' la
basse-cour. Elle n'tait occupe que par une vole de moineaux qui
s'enfuit  mon approche. Enfin, je trouvai une grosse servante au fond
d'une table. Elle tait en train de traire une vache maigre, et
m'apprit, sans se dranger, que madame devait tre dans le petit bois,
au bout de la prairie, parce que c'tait son heure de s'y promener; que
mademoiselle Muiron devait tre chez le meunier, au bord de la rivire,
parce que c'tait son heure d'aller acheter de la volaille. Quant au
jardinier, ce n'tait pas son jour.

--Mais, si monsieur veut quelque chose, ajouta-t-elle d'un air candide,
je serai  ses ordres quand j'aurai battu mon beurre.

Je la chargeai de mes compliments pour mademoiselle Muiron, et je
revenais vers la maison, afin de reprendre le sentier qui conduit 
Mauzres, lorsque, par une fentre ouverte, au rez-de-chausse, mes yeux
tombrent sur un joli piano de Pleyel qui brillait comme une perle au
milieu du plus pauvre et du plus terne ameublement dont jamais femme
lgante se soit contente. La vachre, qui m'avait suivi, portant son
vase de crme vers la cuisine, vit mon regard fix avec une certaine
convoitise sur l'instrument, et me dit:

--Ah! vous regardez la jolie musique  madame! On n'avait jamais rien vu
de si beau ici, et madame musique que c'est un plaisir de l'entendre!
C'est mademoiselle Muiron qui a achet a  la vente du chteau de
Lestocq, pas loin d'ici. Elle a vu estimer a comme elle passait en se
promenant; elle a dit: a fera peut-tre plaisir  madame. Elle a mis
dessus, et elle l'a eu. Dame! elle fait tout ce qu'elle veut, celle-l!
Si vous voulez musiquer, faut pas vous gner, allez, c'est fait pour a.
Entrez, entrez! mademoiselle Muiron ne s'en fchera pas, puisqu'elle
vous a fait djeuner avec elle.

L-dessus, elle poussa devant moi la porte du salon, qui n'tait mme
pas ferme au loquet, et s'en alla faire son beurre.

Je te disais, l'autre jour, que j'avais eu une jouissance extrme 
oublier tout, mme l'art, ce tyran jaloux de nos destines, ce mangeur
d'existences, ce boulet qui m'a longtemps riv  mille sortes
d'esclavages; mais on boude l'art comme une matresse aime. Il y a deux
mois que je n'ai rencontr que les chaudrons des auberges de la Suisse,
deux mois que je n'ai tir un son de mon gosier, et,  la vue de ce joli
instrument, il me vint une envie extravagante de m'assurer que je
n'tais pas endommag par l'inaction. J'entrai rsolument, j'ouvris le
piano, et, tout naturellement, la premire chose qui me vint sur les
lvres fut le _Nessun maggior dolore_, que, la veille au soir, j'avais
entendu chanter de loin par la dsole, et qui a besoin de son
accompagnement pour tre complet. Je le chantai d'abord  demi-voix, par
instinct de discrtion; mais je le rptai plus haut, et, la troisime
fois, j'oubliai que je n'tais pas chez moi et je donnai toute ma voix,
satisfait de m'entendre dans un local nu et sonore, et de reconnatre
que le repos de mon voyage m'avait fait grand bien.

Cette exprience faite, j'oubliai ma petite individualit pour savourer
la jouissance que ce court et complet chef-d'oeuvre doit procurer, mme
aprs mille redites et mille auditions,  un artiste encore jeune. Je ne
sais pas si les vieux praticiens se blasent sur leur motion, ou si elle
leur devient tellement personnelle, qu'ils exploitent avec un gal
plaisir une drogue ou une perle, pourvu qu'ils l'exploitent bien. Tu
m'as dit souvent, mon ami, que, devant un Rubens, tu ne te souvenais
plus que tu avais t peintre, et que tu contemplais sans pouvoir
analyser. Oui, oui, tu as raison. On est heureux de ne pas se rappeler
si on est quelqu'un ou quelque chose, et je crois qu'on ne devient
rellement quelque chose ou quelqu'un qu'aprs s'tre fondu et comme
consum dans l'adoration pour les matres.

Je ne sais pas comment je chantai pour la quatrime fois, ce couplet. Je
dus le chanter trs-bien, car ce n'tait plus moi que j'coutais, mais
le gondolier mlancolique des lagunes sous le balcon de la ple
Desdemona. Je voyais un ciel d'orage, des eaux phosphorescentes, des
colonnades mystrieuses, et, sous la tendine de pourpre, une ombre
blanche penche sur une harpe que la brise effleurait d'insaisissables
harmonies.

Quand j'eus fini, je me levai, satisfait de ma vision, de mon motion,
et voulant pouvoir les emporter vierges de toute autre pense; mais, en
me retournant, je vis, dans le fond de l'appartement, madame de
Monteluz, assise, la tte dans ses mains, et la Muiron agenouille
devant elle. Il y eut un moment de stupfaction de ma part, d'immobilit
de la leur. Puis madame de Monteluz, la figure couverte de son mouchoir,
et repoussant doucement Toinette qui voulait la suivre, sortit
prcipitamment.

--Mon Dieu, je lui ai fait peut-tre beaucoup de mal? dis-je  la
suivante. Il me semble qu'elle pleure! Et pourtant elle aime cet air,
elle le chante!

--Elle le chante bien, rpondit Toinette, mais pas si bien que vous, et
elle ne se fait pas pleurer elle-mme. Vous venez de lui arracher les
premires larmes qu'elle ait rpandues depuis sa maladie, et c'est du
bien ou du mal que vous lui avez fait, je ne sais pas encore; mais je
crois que ce sera du bien. Elle est grande musicienne, mais elle ne se
souciait plus de rien, et c'est par complaisance pour moi qu'elle chante
et joue quelquefois, depuis que j'ai introduit ici ce piano. Je me
figure qu'elle a besoin de quelques secousses morales, dt-elle en
souffrir, et que ce qu'il y a de pire pour elle, c'est l'espce
d'indiffrence o elle est tombe.

Je trouvai que la Muiron ne raisonnait pas mal pour le moment.

--Mais est-ce donc  cause de cela, lui demandai-je, que vous m'avez
retenu ici  l'aide d'un mensonge?

--Eh bien, oui, rpondit-elle, c'est  cause de cela. J'ai vu que vous
tiez artiste musicien: que ce soit par tat ou par got, qu'est-ce que
cela fait? Et puis vous tes aimable, vous tes charmant, et, si madame
pouvait se plaire dans votre compagnie, ne ft-ce qu'une heure ou deux,
cela lui rendrait peut-tre le got de vivre comme tout le monde. Est-ce
donc un si grand sacrifice que je vous demande, de vous intresser toute
une matine  la plus belle,  la plus malheureuse et  la meilleure
femme qu'il y ait sur la terre?

Je fus touch de la sincrit avec laquelle cette fille parlait, et je
lui offris de chanter encore, dt madame de Monteluz revenir pour me
chasser. La Muiron m'embrassa presque et me dit:

--Tenez! si vous saviez quelque chose de beau que madame ne connt pas?
C'est bien difficile, mais si cela se rencontrait! Tout ce qu'elle sait
lui rappelle le temps pass. Une musique qui ne lui rappelerait rien et
qui serait bonne, car elle s'y connat, ne lui ferait peut-tre que du
bien.

Je chantai ma dernire composition indite; une ide riante et champtre
qui m'est venue en traversant l'Oberland, et dont je suis aussi content
qu'on peut l'tre d'une ide qui a pris forme. Pour moi, les ides
_latentes_, si je puis parler ainsi, ont un charme que la ralisation
dtruit.

Madame de Monteluz, qui s'tait sauve dans le jardin pour pleurer,
m'entendit. Toinette, qui s'inquitait d'elle, et qui alla la trouver,
revint me dire qu'elle me demandait, comme une charit, de recommencer.

Quand j'eus fini, la dsole ne donnant plus signe de vie, je pris
dfinitivement cong de Toinette; mais je n'avais pas gagn le revers du
coteau, que Toinette me rattrapa.

--Je cours aprs vous pour vous remercier de sa part, me dit-elle. Elle
a tant pleur, qu'elle n'a presque pas la force de dire un mot, et elle
a une douleur si discrte, qu'elle ne voudrait pas que vous la vissiez
comme cela. Elle dit que ce serait bien mal vous rcompenser de ce que
vous avez fait pour elle, car elle pense que les larmes sont
dsagrables  voir.

--Dsire-t-elle que je revienne un autre jour?

--Elle n'a pas dit cela; mais elle a dit: Ah! mon Dieu, c'est dj
fini! quand retrouverais-je...? Elle s'est arrte. Puis elle a repris:
Dis-lui... Non, rien, rien, remercie-le; dis-lui que c'est bien bon de
sa part, d'avoir chant pour moi! que je suis bien reconnaissante. Je
vous le dis, monsieur, et vous vous en allez?

--Je reviendrai, Toinette!

--Quand a?

--Quand faut-il revenir?

--Dame! le plus tt sera le mieux.

--Eh bien, ce soir. Je ne me prsenterai pas. Elle ne me verra pas. Je
lui pargnerai ainsi la fatigue de s'occuper de moi. Je chanterai dans
la campagne,  porte d'tre entendu. Mais ne l'avertissez point. Je
crois que l'inattendu sera pour beaucoup dans sa jouissance.

--Ah! monsieur, s'cria Toinette, je voudrais tre jeune et jolie pour
vous faire plaisir en vous embrassant!

Elle dit cela en rougissant sous son rouge, comme si elle se croyait
encore aussi apptissante que modeste, et se sauva comme si j'eusse t
d'humeur  la poursuivre.

Cette vieille cervele me gte un peu ma Desdemona. Mais, aprs tout,
ce n'est pas sa faute; je ne suis pas oblig d'embrasser la Muiron, et
au fond cette confidente de la tragdie a un trs-bon coeur.

Je tins ma parole: je retournai au Temple  l'entre de la nuit, non
sans tre pi, je crois, par M. Comtois, mon valet de chambre, qui est
fort curieux et qui s'inquite de mes moeurs. J'entendis madame de
Monteluz, qui avait retenu presque toute ma ballade, et qui en cherchait
la fin avec ses doigts sur le piano. Plac sous sa fentre, le long du
rocher, je la rptai plusieurs fois. On fit silence longtemps; mais
tout  coup je vis un spectre auprs de moi: c'tait elle. Elle me
tendait les deux mains en me disant:

--Merci, merci! vous tes bon, vous tes vraiment bon!

Elle avait la voix mue; mais l'obscurit m'empcha de voir si elle
avait beaucoup pleur et si elle pleurait encore. Je ne distinguais
d'elle que sa taille lgante sous ses voiles blancs et le ple ovale de
sa tte, penche vers moi avec une bonhomie languissante.

--Je ne veux pas que vous vous fatiguiez davantage, me dit-elle d'un ton
presque amical. Venez vous reposer en jouant un peu du piano.

J'entendis alors la Muiron, dont l'ombre moins svelte se dessina
derrire la sienne, lui dire  demi-voix:

--Chez vous?  cette heure-ci? comme si elle et t avide de constater
un fait acquis  sa politique.

--Eh bien, pourquoi pas? rpondit madame de Monteluz.

--C'est  cause de ce que l'on pourrait dire, reprit Toinette, qui parla
encore plus bas et dont je devinai plutt que je n'entendis
l'observation.

A quoi madame de Monteluz rpondit tout haut:

--Je te demande un peu ce que cela peut me faire!

En mme temps, elle passa son bras sous le mien et fit quelques pas
auprs de moi en remontant vers la maison.

--Prenez garde, madame! s'cria Toinette. Monsieur, soutenez madame.

En effet, le sentier tait fort dangereux; je l'avais pris pendant le
crpuscule pour gagner un rocher isol dont la situation hardie m'avait
tent; mais la nuit s'tait faite, et, pour regagner les terrasses du
jardin, il fallait ctoyer un petit abme assez menaant.

--Ne craignez rien pour moi, et regardez  vos pieds, me dit la dsole
en prenant les devants avec assurance. Muiron, prends garde toi-mme.

--Vous me ferez tomber si vous faites vos imprudences! lui cria encore
la Muiron en s'attachant  moi avec frayeur. Voyez, monsieur, si ce
n'est pas draisonnable! a fige le sang! Ne passez pas par l, madame;
faisons le tour!

Madame de Monteluz ne semblait pas l'entendre. Elle franchit le pas
dangereux sans paratre y songer, et, tout tonne ensuite de l'effroi
de la Muiron, elle lui dit:

--Mais de quoi donc t'inquites-tu? Tu sais bien que je n'ai plus le
vertige.

Mon ami, il y avait bien des choses dans ce peu de mots, et encore plus
peut-tre dans ce _Qu'est-ce que cela peut me faire?_ qu'elle avait dit
auparavant. Pour une femme dlicate, n'avoir _plus_ le vertige en
ctoyant les prcipices, c'est ne plus se soucier de la vie. Pour une
femme pure, ne pas se soucier de l'opinion, c'est abdiquer ce que les
femmes placent au-dessus de leur vertu. Il y a l un abme de dgot de
toute chose, plus profond que ceux auxquels peut se briser la vie ou la
rputation.

Je me demandais, en marchant dans le jardin, silencieux  ses cts, si
je devais me blesser du profond ddain pour ma personne que cette
confiance et cette amnit couvraient d'un voile si transparent. J'ai
t un peu gt, tu le sais. J'ai failli devenir fat ou vaniteux au
commencement de ma carrire; tu m'as averti, tu m'as prserv...
Pourtant le _vieil homme_, ou plutt le jeune homme reparat apparemment
encore quelquefois. J'tais piqu, j'tais sot.

Quand nous rentrmes dans la pice que l'ancien propritaire dcorait
sans doute du titre usurp de salon, la figure de madame de Monteluz me
frappa comme si je la voyais pour la premire fois. Ce n'tait plus la
mme femme qui m'avait surpris et comme effray le matin. Elle avait
pleur; ses beaux yeux limpides en avaient un peu souffert, mais toute
sa physionomie en tait adoucie et embellie. Un voile de mlancolie
s'tait rpandu sur cette tranquillit sculpturale. Ce n'tait plus la
mer clatante et ptrifie sous la glace,  laquelle je l'avais
compare, c'tait un lac bleu doucement mu sous les souffles plaintifs
de l'automne.

Je lui fis encore de la musique; elle me servit elle-mme du th avec
des soins charmants qui ne parurent plus lui coter que de lgers
efforts de prsence d'esprit. Elle parla musique et peinture avec moi,
et les noms de plusieurs personnes connues d'elle et de moi dans l'art
ou dans le monde vinrent se placer naturellement dans notre entretien et
former un lien commun dans nos souvenirs. Elle me dit que j'tais un
grand artiste, me questionna sur mes tudes; mais, bien que Muiron, qui
ne nous quittait pas, en prt occasion pour essayer de m'interroger
indirectement sur ma position et mes relations, madame de Monteluz la
tint en respect par une discrtion exquise sur tout ce qui sortait tant
soit peu du domaine de l'art. Elle parut m'accepter de confiance.

Ma vanit se remit sur ses pieds. Je crus un moment avoir commenc
l'oeuvre de sa gurison; mais, en y regardant mieux, je vis que la grce
de cet accueil n'tait qu'un plus grand effort d'abngation. Le peu de
curiosit qu'elle me tmoignait, au milieu d'une admiration d'artiste
plus que satisfaisante pour mon amour-propre, tait la plus grande
preuve possible de l'oubli, o, comme homme, je suis destin  tre
enseveli par elle.

En somme, c'est une femme ravissante, une nature adorable. Tu la
connais, si tu te souviens bien de sa figure, qui est le moule exact de
son esprit et de son caractre. C'est un esprit srieux, c'est un
caractre anglique. On voit que cette bouche n'a jamais pu dire une
mdisance, une mchancet, une duret quelconque. On sent que cette me
n'a jamais admis la pense du mal. C'est une musique que sa voix, et
toute la douceur, toute l'galit de son me, sont dans sa moindre
inflexion, dans sa plus insignifiante parole. Elle a pourtant la
prononciation nette et le _r_ un peu vibrant des femmes mridionales.
Mais une distinction  la fois inne et acquise efface ce que cette
habitude a de vulgaire et d'affect chez les Languedociennes, pour n'y
laisser que ce qu'elle a d'harmonieux et de secrtement nergique. Je
n'osais pas la prier de chanter; ce fut Muiron qui s'en chargea, et
j'appuyai sur la proposition.

--Chanter aprs vous, me dit-elle, serait une grande preuve d'humilit
chrtienne, et je n'hsiterais pas si je le pouvais; mais, aujourd'hui,
non! je ne le pourrais pas! Un autre jour, si vous voulez.

--Un autre jour? lui dis-je en me levant. Il me sera donc permis de
venir vous distraire encore un peu avec mes chansons?

--Ai-je dit un autre jour? rpondit-elle. C'est bien prsomptueux! je
n'ose pas vous le demander.

--Eh bien, moi, lui dis-je, je le demande comme une grce; mais, avant
tout, je tiens  ne pas tromper une personne dont je respecte la
tristesse, dont je vnre la confiance. Il y a eu malentendu entre
mademoiselle Muiron et moi,  coup sr. Elle vous a dit que j'avais
l'honneur d'tre connu de vous, puisque vous vous tes accuse ce matin
d'un manque de mmoire. Mademoiselle Muiron s'est trompe absolument. Je
ne me suis jamais prsent dans votre famille, je ne vous ai jamais
rencontre dans le monde, je ne vous ai vue qu'au Conservatoire, il y a
quatre ans, sans que vous ayez jamais fait la moindre attention  moi.

--Eh bien, rpondit-elle avec une bienveillance nonchalante, c'est gal,
nous nous connaissons maintenant.

--Non, madame. Je crois que j'ai le bonheur de vous connatre, car il
suffit de vous voir...; mais...

--Eh bien, c'est la mme chose pour vous, dit-elle en m'interrompant: il
suffit de vous entendre; vous avez l'esprit juste et le coeur vrai. Je
n'ai pas besoin d'en savoir davantage pour vous couter avec sympathie.

--Alors, vous ne m'ordonnez pas, vous me dfendez peut-tre de vous dire
qui je suis? C'est le comble de l'indiffrence.

Le ton un peu amer que, malgr moi, je mis dans ces paroles, parut la
frapper. Elle me regarda avec tonnement et jusque dans les yeux, avec
une absence de timidit qui tait la suprme expression d'une totale
absence de coquetterie; puis elle me tendit la main avec une grande
franchise en me disant:

--Non, ce n'est pas de l'indiffrence, c'est de la confiance, vous
l'avez dit. Si votre figure n'est pas celle d'un galant homme, je suis
devenue aveugle; si votre intelligence n'est pas suprieure, je suis
devenue inepte. De votre ct, vous ne m'avez pas regarde une seconde
sans voir que j'ai cent ans; vous n'tes pas revenu, ce soir, chanter
exprs pour moi, sans m'apporter l'aumne d'une profonde piti. Cela ne
m'humilie pas, vous voyez! je l'accepte, au contraire, avec une
vritable reconnaissance. Ne me dites pas qui vous tes, et revenez
demain.

Muiron tait bien dsappointe de la premire partie de cette
conclusion. Elle me suivit encore sous prtexte de me reconduire, et
finit par me dire navement:

--Eh bien, voyons, l, monsieur, puisque vous vouliez donner  madame
des claircissements sur votre position, donnez-les-moi; ce sera la mme
chose!

--Non pas, mon aimable Toinette, lui rpondis-je en riant; ma
_position_, comme vous dites, devient ici, grce  vous, un secret que
je me ferais un devoir de rvler  votre matresse, mais que je me fais
un plaisir de vous taire.

--Monsieur s'amuse! dit-elle,  la bonne heure! Pourtant il a tort de me
traiter si mal. Il me met, moi, dans une position trs-dlicate.

--O vous vous tes jete rsolument vous-mme.

--Plaignez-vous, ingrat! vous brliez de voir madame, et vous voil
accueilli par elle comme un ami.

--Vous errez, ma chre. Je ne brlais pas de la voir et je ne suis pas,
et je n'aurai jamais le bonheur d'tre son ami.

--Alors... vous nous quittez? vous ne reviendrez plus? dit-elle avec
effroi.

--Je reviendrai demain et je partirai aprs-demain. Bonsoir,
mademoiselle Toinette.

--Tenez, vous tes amoureux, fit-elle entre ses dents en me tournant le
dos. Eh bien, puisque vous n'avez pas de confiance en moi, ce sera tant
pis pour vous!

Je la quittai sur cette belle conclusion, et je me moquai d'elle
intrieurement, car je jure...

                   *       *       *       *       *

Je ne sais pas pourquoi d'Argres ne jura pas. Il n'acheva pas sa
lettre, il ne l'envoya pas  son ami, il ne partit pas. Huit jours
aprs, il lui en envoya une plus concise que voici:




V


Lettre de d'Argres  Descombes.

Non, je ne t'oublie pas. Je t'ai crit des volumes ces jours derniers.
Je les ai mis de ct pour t'en montrer l'_paisseur_, comme pices
justificatives de cette assertion. Mais je ne te les ferai pas lire. Au
commencement d'un amour qu'on ignore en soi-mme, on est trs-bavard.
Quand on se sent pris vritablement, on devient muet. Chez moi, ce n'est
pas consternation, c'est plutt recueillement. Te voil au fait. Je suis
sous l'empire d'une passion. Si elle tait partage, je ne te dirais
mme pas ce qui me concerne. Elle ne l'est pas: donc, j'avoue que je ne
suis pas un amant heureux, mais que je suis cependant heureux de sentir
que j'aime.

Je m'arrte sur ces deux mots, car je vois  ta lettre, cher ami, que
tes esprits ont pris rellement un vol qui n'est pas le mien. Je dois te
sembler ridicule. Cela m'est gal; mais je ne voudrais pas te sembler
importun par mon indiffrence  tes occupations. Tu te plains de n'tre
plus artiste. Je n'en crois rien. Peut-on avoir got les suprmes
jouissances de la vie et les ddaigner pour des jouissances vulgaires?
Non. La fivre de spculations qui te possde en ce moment n'est autre
chose elle-mme qu'une fougue d'artiste. J'ai t surpris le jour o,
accrochant ta palette aux pauvres murailles de ton atelier, tu m'as dit:

--L'art, c'est la soif de tout. Il faut la richesse pour assouvir les
besoins que l'imagination nous cre!

Je t'ai rpondu, il m'en souvient:

--Prends garde! la soif assouvie, il n'y a peut-tre plus d'artiste.

--Eh bien, disais-tu, meure l'artiste et avec lui la souffrance!

Je t'ai combattu; mais j'ai apprci ensuite ta situation et tes
facults. Fils d'un riche et habile spculateur, il y avait en toi des
tendances innes, une capacit non dveloppe, mais certaine, pour la
spculation. L'art t'avait sduit, il t'appelait de son ct. Tu avais
pris, ds l'enfance, dans la riche galerie de ton pre, la comprhension
et l'enthousiasme de la peinture. Peut-tre aussi mon exemple t'avait-il
influenc. Blm, repouss de ta famille, rduit  souffrir des
privations que tu n'avais pas connues, tu as eu plus de talent que de
bonheur et tu t'es dcourag, peut-tre au moment de vaincre!

Rconcili avec ton pre  la condition que tu abandonnerais cette
carrire improductive pour le suivre dans la sienne, tu t'es jet,
d'abord avec dgot, et puis bientt avec ardeur, dans les jeux de la
fortune. Tu as connu l de nouvelles motions, plus vives, plus
absorbantes que les autres. Et maintenant, tu avoues que les jouissances
que la fortune achte ne sont rien et s'puisent en un instant. Tu dis
que la jouissance est prcisment dans le travail, l'agitation, les
transports qu'exigent et procurent les chances de gain et de perte. Je
te comprends, joueur que tu es! Impressionnable et avide d'excitations,
artiste en un mot, tu fais, de la spculation, une espce de passion que
tu pourrais appeler l'art pour l'art.

Te dirai-je que je souffre de te voir lanc dans cette arne brlante?
J'aurais mauvaise grce, quand c'est par toi que moi-mme... Mais ce
n'est pas de moi qu'il s'agit. Je ne songe qu'au pril de ta situation.
Je ne m'occupe pas des chances de dsastre: tu les supporterais
vaillamment ds que les catastrophes seraient un fait accompli, puisque
jamais ton honneur ne sera mis en jeu. Mais je songe, cher ami,  la
rapidit de ces existences fbriles,  l'norme dpense de forces
qu'elles absorbent,  l'tiolement prmatur des facults qui nous ont
t donnes pour un bonheur plus calme et des motions mieux mnages.
Je songe  ceux que nous avons vus briller et disparatre, blass,
malades ou tristes, lasss ou teints, au milieu de leur poursuite, et
jusqu'aprs avoir atteint leur but apparent, la richesse! Je reviens 
mon triste dire: la soif assouvie, l'artiste, l'homme, peut-tre, sont
anantis!

Je ne t'accorde pas encore que ce soit un mal consomm. Je suis loin de
le penser, et, puisque tu jettes ce cri d'effroi: Je ne me sens dj
plus artiste! c'est que tu sens qu'il est encore temps de t'arrter.
Permets-moi de croire que je t'y dciderai, et que j'aurai,  mon retour
 Paris, quelque influence sur toi: non pour te ramener, au grand
dsespoir des tiens, dans le grenier o nous avons peut-tre trop
souffert, mais pour te rendre au repos, aux plaisirs intellectuels,  la
vrit,  l'amour, que tu commences  nier! L'amour! arrte-toi devant
ce blasphme! Tu parles  un amoureux qui poursuit son idal dans les
yeux d'une femme, comme tu poursuis le tien sur la roue de la fortune.
Cette desse-l est aveugle comme Cupidon, et, en somme, nous marchons
tous deux dans les tnbres; mais je crois mon but plus rel que le
tien, et les sentiers qui m'y conduisent sont bords des fleurs de la
posie.

Ne ris pas, mon cher Adolphe: j'ai presque envie de pleurer quand je te
vois railler nos rves du pass et nos misres pleines d'esprance et de
courage.

Quant au principal objet de ta lettre, je te dis non; et mille fois
merci, mon ami. Je n'y tiens pas; je trouve que c'est assez. Pour rien
au monde je ne voudrais m'embarquer sur ces mers inconnues. Je dois, je
veux, avec toi, prcher d'exemple.


Journal de Comtois.

Monsieur est, je le crains, un triste sire. Je ne sais pas encore ce
qu'il est, mais il s'en cache si bien, que ce doit tre trs-fcheux.
Sitt que je le saurai, je le quitterai. Le tout, c'est qu'il me ramne
 Paris; autrement, le voyage serait  ma charge.

J'ai fait la connaissance d'une voisine qui me dsennuie un peu. C'est
la femme de charge d'une dame folle qui demeure tout prs d'ici. Elle
s'appelle Antoinette Muiron, et a beaucoup de conversation et d'esprit.
Cette dame folle est riche et de grande maison, ce qui est cause que
monsieur voudrait profiter de ce qu'elle n'a pas sa tte pour l'pouser.
Mademoiselle Muiron ne dit pas la chose comme elle est, mais elle
s'inquite beaucoup de savoir qui est monsieur, et je vois  son
tourment que les choses vont vite. Aprs tout, je ne peux rien lui
apprendre de monsieur, puisque je ne le connais ni d've ni d'Adam; mais
le mal qu'il se donne pour pouser une folle prouve assez qu'il n'a ni
sou ni maille, et qu'il ne se respecte pas infiniment.

Mademoiselle Muiron est trs-aimable, mais bien dfiante, et, quand je
lui dis que sa matresse est aline, elle fait celle qui se moque de
moi; mais on ne m'attrape pas comme on veut, et je sais bien que cette
dame ne sort jamais, qu'elle ne reoit personne, except mon matre,
qu'elle chante la nuit, et qu'elle est toujours habille de blanc.
Monsieur flatte sa manie, qui est la musique, et, de chansons en
chansons, il la mettra dans le cas d'tre force de l'pouser. Voil son
plan, qui est bien visible, malgr qu'il s'en cache, mme avec moi.


Narration.

Le lendemain de la journe que d'Argres avait raconte  son ami, rcit
qui resta dans ses papiers, Laure de Monteluz, un instant secoue par
les larmes qu'avaient provoques des chants vritablement admirables,
retomba dans son inertie, et d'Argres la trouva rentre dans son marbre
comme une Galathe dj lasse de vivre. Disons quelques mots de ce jeune
homme que Comtois et Toinette trouvaient si cruellement mystrieux.

Il avait eu ce qu'on appelle une jeunesse orageuse. Beau, intelligent,
richement dou, confiant, prodigue, impressionnable, il avait mang son
patrimoine. Forc de travailler pour vivre, il n'en avait pas t plus
malheureux. Malgr quelques douleurs et quelques traverses passagres,
tout lui avait souri dans la vie: l'art, le succs, le gain, les femmes
surtout. En cela son existence ressemblait  celle de tous les artistes
d'lite, de tous les hommes favoriss par la nature, accueillis et
adopts par le monde.

Ce qui le rendait remarquable dans le temps o nous vivons, c'est
qu'aprs avoir us et abus d'une vie de triomphes et de plaisirs, il
tait encore,  trente ans, aussi jeune de corps et d'esprit, aussi
impressionnable, aussi naf de coeur, aussi droit de jugement que le
premier jour. C'tait une si belle organisation, que nul excs n'avait
pu la fltrir au physique, nulle dception la dflorer au moral. Les
funestes enivrements qui dvorent tant d'existences vulgaires, et mme
beaucoup d'existences choisies, n'avaient rien puis, rien terni dans
la sienne. Ceci est un phnomne que l'affectation du scepticisme rend
trs-difficile  constater de nos jours, mais dont l'existence n'est pas
une pure fiction de roman. Il est encore de ces natures privilgies
dont la virginit morale est inviolable et qui ne le savent pas
elles-mmes.

D'Argres avait aim souvent, et beaucoup aim; mais, faute de
rencontrer sa _pareille_, il n'avait jamais t li par l'amour. Il
avait souffert, il avait fait souffrir. N pour tre fidle, il avait
t volage. Sincre, il avait tromp en se trompant lui-mme sur la
dure et la porte de ses affections. Les amours faciles ne l'avaient
pas empch d'tre l'ternel amant du difficile. L'idal remplissait son
me sans l'attrister. Le positif avait accs dans sa vie sans la
dvorer. Tout entier  ce qui le passionnait, il regardait peu derrire
lui, devant lui encore moins. Pour le pass, il avait la gnrosit;
pour l'avenir, le courage des forts.

Cet homme, oublieux sans ingratitude, entreprenant sans outrecuidance,
ne se connaissait pas d'ennemis, parce qu'il n'enviait et ne hassait
personne. Il aimait l'art avec son imagination et avec ses entrailles.
Il ne savait donc ce que c'est que la jalousie et les mille odieuses
petitesses qui dsolent la profession de l'artiste.

Il aimait le monde et la solitude, l'inaction complte et le travail
dvorant, le bruit et le silence, la jouissance et le rve. La
succession rapide de ses gots et de ses changements d'habitudes pouvait
paratre du caprice et de l'inconsquence: c'tait, au contraire,
l'effet d'une logique naturelle qui le poussait  se complter par des
jouissances diverses.

Il aimait aussi les voyages. Il avait parcouru l'Europe, et, tout en
courant vite, tout en vivant beaucoup pour son compte, son grand oeil
bleu, qui voyait bien, avait embrass, dans une apprciation juste, les
hommes et les choses. Cette exprience ne l'avait rendu ni amer ni
pessimiste en aucune faon. Les belles mes ont une bont souveraine qui
leur fait une loi facile de l'indulgence, une foi solide du progrs.

--Il faudrait tre niais pour ne pas voir le mal, disait-il; il faut
tre impitoyable pour le croire ternel.

D'Argres avait donc de grands instincts religieux. Il n'est gure de
vritable artiste sans spiritualisme sincre et profond. La foi de
l'artiste est mme plus solide que celle du philosophe. Elle n'est pas
discutable pour lui, elle est son instinct, son souffle, sa vie mme.

D'Argres tait  la fois un grand esprit et un bon enfant. Il tait
homme, et c'est avouer que l'insensibilit de cette belle Laure, qu'il
admirait trop pour ne pas l'aimer dj un peu, lui fit prouver, dans
les premiers moments, une certaine mortification intrieure; mais son
bon sens prit aisment le dessus et il se moqua de lui-mme.

--Aprs tout, se dit-il, c'est moi qui ai voulu la voir, et, l'ayant
vue, c'est moi qui ai voulu me produire devant elle. Ses larmes et sa
confiance sont un payement fort honnte de mon petit mrite. Que me
doit-elle de plus?

Et puis, en la voyant si navre et comme incurable, il se prenait d'une
tendre compassion pour elle. Il se reprochait gnreusement de s'amuser
aux bagatelles de l'amour-propre, devant une souffrance si absolue et si
peu importune. Peut-on s'irriter contre le silence des tombes?

L'espce de maladie ou plutt de courbature morale qui pesait sur cette
femme amena entre elle et d'Argres une manire d'tre assez inusite,
et l'espce d'abme creus entre eux par sa douleur fut prcisment la
cause d'une sorte d'intimit trange et soudaine. Il est trs-certain
qu' cette poque, sans avoir jamais eu aucun symptme d'alination, la
veuve d'Octave ne jouissait pourtant pas d'une lucidit complte. Pour
avoir trop contenu les manifestations d'un dsespoir violent, elle avait
pris une habitude de stupeur dont il ne dpendait pas toujours d'elle de
sortir. Plonge ou ravie dans des contemplations intrieures, tantt
pnibles, tantt douces, elle tait devenue si trangre au monde
extrieur, qu'elle n'avait pas toujours la notion du temps qui
s'coulait et des tres qui l'entouraient. Elle passa quelques jours
dans un redoublement de fatigue pendant lequel d'Argres resta des
heures entires  l'observer et  la suivre, tantt de prs, tantt 
distance, sans qu'elle se rendt bien compte de sa prsence. Elle le
salua plusieurs fois, comme si,  chaque fois, il venait d'arriver,
oubliant qu'elle l'avait dj salu. Elle le quitta au milieu d'un
change de paroles courtoises et revint, aprs avoir rv seule au bout
d'une alle, reprendre la conversation o elle l'avait laisse, sans
s'apercevoir qu'elle l'et interrompue.

Dans d'autres moments, elle vint finir prs de lui une rflexion ou une
rverie qu'elle avait commence en elle-mme. Enfin, il y eut dans son
cerveau des lacunes qui permirent  ce jeune homme, dj pris, de la
voir plus souvent et plus longtemps que les convenances ne semblaient le
permettre, et qui l'eussent compromise dans un pays moins dsert, dans
une demeure moins isole, et sous les yeux d'une personne moins dvoue
que Toinette.

Tant que d'Argres crut  l'impossibilit de devenir amoureux d'un
fantme, il se laissa aller  l'espce d'attrait curieux qu'il prouvait
 l'observer.

Le piano tait aussi pour quelque chose dans l'instinct qui l'entranait
vers le Temple, et qui l'y retenait une partie de la journe. Il avait
l'me pleine de penses musicales qui recommenaient  le tourmenter et
dont il demandait  sa propre audition la sanction dfinitive. La
dsole l'coutait de loin, voulant lui laisser toute libert et ne pas
gner les hsitations de sa fantaisie par une attente indiscrte. La
dlicate rserve qu'elle y apporta fit croire parfois  l'artiste que sa
jouissance musicale tait puise, et qu'elle devenait insensible 
cette distraction comme  toutes les autres. Il demanda  Toinette s'il
ne devenait pas plus ennuyeux qu'agrable. Celle-ci lui rpondit qu'il
ne devait rien craindre: ou madame de Monteluz l'coutait avec plaisir,
ou elle ne l'entendait pas du tout, car elle avait la facult de
s'abstraire compltement.

Laure avait pris l'habitude de passer presque toute la journe en plein
air. La maison ne lui offrant aucune ressource de bien-tre et
l'attristant sensiblement, elle cherchait le soleil, la vue des arbres,
et marchait lentement, mais sans relche, sans jamais sortir de l'enclos
qui, tant jardin que bosquet et prairie, prsentait, au revers de la
colline, un assez vaste parcours. Nanmoins, cette obstination
ambulatoire, cette inaction absolue, avec une physionomie absorbe,
taient des symptmes effrayants que Toinette n'osait confier 
personne, et qui, augmentant avec la sant apparente de sa matresse,
lui faisaient perdre la tte aussi, et se jeter dans l'espoir d'une
aventure de roman, comme on s'attache  une ancre de salut.

D'Argres observait aussi ces symptmes avec une terreur secrte. Sa
rpugnance pour les fous lui faisait croire que la belle Laure ne
pourrait jamais tre  ses yeux qu'un objet de piti; mais, par un
phnomne bien connu des imaginations vives, cette piti et cet effroi
le fascinaient et s'emparaient de sa contemplation, de sa rverie, de sa
pense continuelle.

Il croyait l'oublier en faisant de la musique. La maison tant dserte
et l'htesse invisible, il s'installait devant le piano, o ses ides
les plus riantes prenaient, malgr lui, une teinte de sombre tristesse.
Il en tait pouvant, et voulait fuir la contagion qui semblait s'tre
attache  cette morne demeure, et mme  cet instrument qui lui
semblait tout  coup humide de larmes ou brlant de fivre. Mais, tout 
coup aussi, la dsole passait  porte de sa vue, et il subissait
l'influence magntique de sa marche lente et soutenue. Cette beaut,
extasie dans un rve d'infini, s'emparait de lui comme pour l'emporter
dans un monde inconnu,  travers des penses sans issue et des nigmes
sans mot. C'tait un sphinx qui, sans le regarder, sans le voir,
l'enlaait irrsistiblement dans les spirales sans fin de sa promenade
fantastique.

Oppress d'une angoisse terrible, l'artiste s'lanait dehors et
croisait les pas de la dsole comme pour rompre le charme. Elle se
rveillait alors et venait  lui d'abord sans le reconnatre; puis, son
regard tonn s'adoucissait, un faible sourire errait sur ses traits;
elle lui disait quelques mots sans suite, et, aprs quelques
ttonnements de sa volont pour rentrer dans le monde rel, elle lui
parlait avec une douceur pntrante. Peu  peu, elle reprenait les
grces de la femme, grces d'autant plus persuasives qu'elles taient
involontaires. Tantt elle s'excusait de son manque d'gards, traitant
navement d'Argres comme un artiste religieusement mu traite un grand
matre; tantt s'excusant de son indiscrtion et disant avec une
simplicit d'enfant:

--Restez, je m'en vas! Je n'couterai plus, je me tiendrai bien loin!

Il semblait alors qu'elle et oubli qu'elle tait chez elle, et qu'elle
s'imagint que d'Argres tait le matre de la maison et le propritaire
du piano.

Cet tat de choses insolite et bizarre dura plusieurs jours, pendant
lesquels d'Argres, attir et retenu comme le fer par l'aimant, ne
rentra  Mauzres que contraint et forc par l'heure et le sentiment des
convenances. Ce peu de jours, qui pouvait avoir dans l'esprit de la
dsole la dure d'un instant comme celle d'une sieste, suffit pour
crer  cette dernire une habitude, un besoin d'entendre d'Argres et
de l'apercevoir  chaque instant, besoin dont elle ne pouvait se rendre
compte, mais qu'elle prouvait rellement, comme on va le voir.

Vers la fin de la semaine, comme M. Comtois crivait sur son journal:
Dieu merci, on s'en va! monsieur m'a dit de redemander ses cravates 
la lingerie, d'Argres, se sentant gagner par un trouble intrieur
qu'il tait encore temps de combattre par la fuite, rsolut de ne plus
retourner au Temple et d'aller rejoindre,  Vienne, le baron, dont
l'absence menaait de se prolonger.

En consquence, il ordonna  l'heureux Comtois de faire sa malle pour le
lendemain matin, et il s'enferma pour crire des lettres et mettre en
ordre ses papiers. Il crut devoir adresser  madame de Monteluz quelques
mots d'excuse pour la prvenir que des affaires imprvues l'empchaient
d'aller prendre cong d'elle; mais il ne put jamais trouver l'expression
respectueuse sans froideur, et affectueuse sans passion. Il dchira
trois fois sa lettre, et il s'impatientait contre le problme qui
s'agitait en lui, lorsqu'on frappa  sa porte. Il cria: _Entrez_, et vit
apparatre Antoinette Muiron.

--Que diable venez-vous faire ici? lui dit-il avec l'espce de dpit que
l'on prouve  la pense d'tre vaincu fatalement par un faible
adversaire. Pourquoi quittez-vous votre matresse, qui est seule, ou pis
que seule, avec votre maritorne de laitire?

--Monsieur, rpondit Toinette sans se troubler d'un accueil si maussade,
je ne suis pas inquite de madame dans un moment plus que dans l'autre.
Elle n'est pas folle, comme il plat  votre valet de chambre de le
dire: elle n'a jamais eu l'ide du suicide...

--Et que m'importe ce que pense mon valet de chambre? pourquoi
connaissez-vous mon valet de chambre? pourquoi venez-vous ici le
questionner?

--Je suis venue le questionner sur votre dpart, parce que j'ai vu
tantt dans vos yeux que vous ne vouliez pas revenir.

--Eh bien, aprs?

--Pourquoi partir demain, monsieur, puisque vous aviez encore une
semaine  nous donner?

--Et pourquoi rester, je vous le demande? La tristesse de madame de
Monteluz se communique  moi et me fait mal; je ne vous l'ai pas cach;
je ne peux en aucune faon l'en distraire...

--Ah! voil o vous vous trompez, monsieur! Votre musique lui faisait
tant de bien!

--Ma musique, ma musique! Qu'elle prenne un chanteur  ses gages!

--Allons, dit la Muiron avec un sourire de triomphe, c'est un dpit
d'amoureux; je le savais bien!

--Eh bien, ce serait une raison de plus pour me sauver! Et vous qui me
retenez d'une manire si ridicule, pour ne rien dire de plus, quand vous
savez fort bien qu'il n'y a de danger que pour moi, je vous trouve
obsdante, folle, presque odieuse! N'avez-vous pas dit que ce serait
_tant pis pour moi_? Eh bien, allez au diable, et je dirai tant pis pour
vous!

Malgr sa douceur habituelle, d'Argres tait irrit. La Muiron le
dsarma en fondant en larmes.

--Oui, je suis folle, dit-elle, mais je ne suis pas odieuse! J'aime ma
matresse, et je la vois perdue si elle reste ainsi.

--Arrachez-la  cette solitude, dit d'Argres radouci; reconduisez-la
chez ses parents.

--Oui, monsieur, je le ferai; mais ce sera pire. Elle n'aura pas plus de
consolation, et on la tourmentera par-dessus le march.

--Faites-la voyager!

--Oui, si elle y consentait; mais comment gouverner une personne qui
vous supplie de la laisser tranquille, comme un mourant supplierait le
bourreau de ne pas le torturer?

--Mais que puis-je  tout cela, moi? Rien, vous le savez de reste!

--Qui sait, monsieur? Vous l'avez fait pleurer; c'tait dj un grand
miracle. Depuis ce jour-l, elle est encore plus triste, c'est vrai;
mais elle est aussi moins abattue. Elle vous parle dix fois par jour,
tandis qu'elle passait des quarante-huit heures sans dire un mot. Elle
vous voit, elle vous entend.

--Pas toujours!

--Presque toujours! tandis qu'elle ne m'entendait ni ne me voyait la
moiti du temps. Enfin, elle est tourmente aujourd'hui, ce soir
surtout; elle ne sait de quoi.

--Ce n'est pas de mon dpart? Elle ne s'en doute seulement pas.

--Elle n'a pas remarqu votre manire de lui dire adieu, et pourtant
elle sent que vous la quittez. Quelque chose le lui dit. Elle croit que
a ne lui fait rien, et a lui fait du mal.

D'Argres sentit que Toinette tait dans le vrai. Il se dfendit de plus
en plus faiblement, et finit par prendre son chapeau pour la reconduire.

Dans le vestibule de Mauzres, ils virent Comtois en observation, qui
dit tout bas  Toinette avec un sourire horriblement sardonique:

--Eh bien, monsieur va voir votre malade?

--Oui, monsieur Comtois, rpondit Toinette avec aplomb; ne savez-vous
pas que votre matre est mdecin?

Comtois, tout tourdi de cette nouvelle, retourna dans l'antichambre et
crivit sur son journal:

Je m'en tais toujours dout, monsieur est un homme de peu: c'est un
mdecin.




VI


Narration.

La soire tait attriste par le vent et la pluie, et les sentiers
dtremps rendaient la marche difficile. D'Argres se persuada qu'il
n'accompagnait Toinette que par humanit, et ne parut se rendre  aucune
des raisons qu'elle employait pour retarder son dpart. Quand ils furent
 la porte de l'enclos, une sorte de convention tacite les poussa  y
entrer ensemble, tout en parlant d'une manire gnrale de ce qui les
intressait l'un et l'autre. Toinette se garda bien de lui faire
observer qu'il franchissait le seuil: il et pu se raviser. D'Argres
n'eut garde de paratre s'apercevoir de sa distraction: il se serait d
 lui-mme de ne point faire un pas de plus.

Madame de Monteluz passait les soires assise sur la terrasse: mais la
pluie l'avait fait rentrer. Ils la trouvrent au salon, sur une chaise
de paille, morne, les bras croiss, les yeux fixs  terre; mais elle
tressaillit contre son habitude, en se voyant surprise, et, se levant:

--Ah! mes amis, s'cria-t-elle, vous ne m'aviez donc pas abandonne?

Elle pressa la main de d'Argres d'une main tremblante et glace, et
embrassa Toinette. Deux grosses larmes coulaient lentement sur ses
joues.

--Abandonne! dit Toinette perdue. Quelle ide avez-vous eue l! Moi,
vous abandonner!

--Je ne sais pas, rpondit Laure, comme honteuse de son effusion, mais
j'ai cru...

Elle touffa un nouveau tressaillement nerveux, et se rassit brise.

--Qu'est-ce que vous avez donc cru? lui dit d'Argres, irrsistiblement
entran  plier les genoux prs d'elle et  reprendre ses mains dans
les siennes.--Voyons, je vous le disais bien, mademoiselle Muiron, vous
avez eu tort de la laisser seule. Elle s'est effraye de la nuit, de
l'isolement, du silence. Elle a eu froid, elle a eu peur.

Et d'Argres, prenant  Toinette le burnous de laine blanche qu'elle
apportait, en enveloppa Laure et laissa quelques instants ses bras
autour d'elle comme pour la rchauffer. Dans cette amicale treinte,
l'artiste s'aperut ou ne s'aperut pas qu'il mettait toute son me. Il
tait vaincu par son propre entranement; il ne songeait plus 
interroger le sphinx. Si la vie et tressailli dans ce marbre, il ne
l'et pas senti, tant il tait agit lui-mme. Il se trouvait envahi par
la passion, mais envahi tout entier, comme le sont les belles natures,
qui n'ont pas besoin de dompter leur ivresse, parce que leur amour est
tout un respect, tout un culte. Ceux-l seuls qui n'aiment pas
compltement craignent de profaner leur idole par quelque audace. Ils
sont impurs, puisqu'ils craignent de communiquer l'impuret.

D'Argres ne sentit rien de semblable au fond de sa pense. Laure
restait dans ses bras, immobile et chaste, mais elle le regardait avec
un doux tonnement o n'entrait aucun effroi.

--Elle m'aimera, se dit d'Argres, si elle peut encore aimer; car je
l'aime, et, par l, je la mrite. Si elle m'aime, elle croira en moi,
elle m'appartiendra.

Ds ce moment, il fut calme. Laure n'avait peut-tre pas senti son
treinte, mais elle l'avait remarque et ne l'avait pas repousse. Elle
tait  lui, sinon par l'amour, au moins par l'amiti, puisqu'elle avait
foi en lui. trangre aux alarmes d'une fausse pudeur, dfendue de tout
danger auprs d'un homme de bien par la vraie pudeur de l'me, elle
acceptait son intrt et ses consolations sans les avoir provoqus
volontairement. Un sentiment noble, quel qu'il ft, ardent ou fraternel,
les unissait donc dj, grce aux souveraines rvlations des grands
instincts. Aucune amertume, aucune feinte rserve, ne pouvait plus
trouver place dans leurs relations.

--Allez-vous-en, dit d'Argres  Toinette aprs qu'elle eut servi le
th. Je veux lui parler.

--Comment! monsieur, dit Toinette effare, je vous gne?

--Oui, parce que vous ne me comprendriez pas. Je veux tre seul avec
elle. Entendez-vous! je le veux.

Elle sortit consterne, se disant qu'elle avait amen le loup dans la
bergerie, et retombant dans une de ces alternatives o son caractre,
ml de posie et de prose, la jetait sans cesse: oser et trembler.

D'Argres prsenta le th  madame de Monteluz; il la fit asseoir sur le
moins mauvais fauteuil qu'il put trouver; il lui mit un coussin sous les
pieds, et, s'y agenouillant:

--Faites un grand effort sur vous-mme, lui dit-il sans prambule et
avec une conviction hardie. coutez-moi et rpondez-moi.

Toujours tonne, mais silencieuse, elle lui rpondit avec les yeux
qu'elle s'y engageait.

--Qu'est-ce que vous avez cru, ce soir, en vous trouvant seule?

--Ai-je cru quelque chose?

--Oui, vous avez commenc cette phrase: J'ai cru... Il faut l'achever.

--Je ne me souviens plus.

--Souvenez-vous! dit d'Argres.

Elle ferma les yeux comme pour regarder en elle-mme, puis elle lui
rpondit:

--J'ai cru que j'tais compltement dlaisse.

--Par qui?

--Par vous deux. Par vous, c'tait tout simple, et je ne pouvais ni m'en
tonner ni m'en plaindre; mais par Toinette... je n'y comprenais rien...
Attendez! Oui, j'tais sous l'empire d'un mauvais rve.

--Est-ce que vous avez dormi?

--Je ne crois pas. Je rve aussi bien quand je suis veille que quand
je dors; et, d'ailleurs, je ne distingue pas toujours bien ma veille de
mon sommeil... Ah ! ajouta-t-elle aprs une pause inquite, est-ce que
vous ne savez pas que je suis folle?

--Pourquoi me retirez-vous vos mains? dit d'Argres frapp de son
mouvement.

--Parce que l'on ne s'intresse pas aux fous, je le sais. Quelque doux
et soumis qu'ils soient, on en a peur. Si donc vous ne connaissez pas ma
situation, si Toinette ne vous a pas dit que j'tais une sorte d'idiote
tranquille, prive de mmoire et incapable de suivre un raisonnement, il
faut que vous le sachiez.

--Pourquoi?

--Parce que je vois bien que vous me portez un gnreux intrt, et que
je ne veux pas en usurper plus que je n'en mrite.

--Vous mritez tout celui dont je suis capable, si votre mal moral est
involontaire. L est la question; confessez-vous.

--Me confesser? dit madame de Monteluz, dont la figure s'assombrit; et
pourquoi donc?

--Pour que je sache si je dois vous aimer.

--M'aimer! moi? s'cria-t-elle en se levant avec effroi. Oh! non!...
Jamais, personne, entendez-vous bien!

--Est-ce que vous croyez que je vous demande de l'amour? dit d'Argres.
Pourquoi cette frayeur?

--C'est une frayeur d'enfant imbcile, si vous voulez, dit-elle en se
rasseyant; mais, pour moi, le mot aimer est un mot terrible; et, quand
quelqu'un auprs de moi le prononce... Non! non! je ne veux pas
seulement que Toinette me dise qu'elle m'aime! Aimer un tre mort, c'est
affreux! je sais ce que c'est!

--Alors, vous voulez seulement qu'on vous plaigne? Vous n'acceptez,
comme vous dites, que la piti?

--Pourquoi la repousserais-je? C'est un bon, un divin sentiment, qui
fait encore plus de bien  ceux qui l'prouvent qu' ceux qui en sont
l'objet. Je sens cela en moi-mme quand je m'aperois que j'oublie mon
mal auprs des autres malheureux.

--Si vous connaissez encore la piti, vous tes encore capable d'aimer,
car la piti est un amour.

--Un amour gnral qui ne s'attache pas  un seul tre au dtriment de
tous les autres. Voil celui que j'accepte, et que je peux payer par la
reconnaissance.

--Cela est trs-logique, dit d'Argres en souriant pour cacher l'effroi
que lui causait la fermet de son accent; et, pour une personne idiote
ou folle, c'est assez puissant de raisonnement. Puisque vous tes si
lucide, rsumons-nous. Vous ne voulez pas tre aime  l'tat
d'individu, mais secourue et console par des charits toutes
chrtiennes, parce que vous ne valez pas la peine qu'on se consacre 
vous en particulier. Pourtant, si Toinette s'absente une heure ou deux,
vous tes inquite, vous vous affligez.

--Oui, je suis faible, mais je ne suis pas injuste; je ne lui adresse,
ni des lvres ni du coeur, aucun reproche.

--Mais pourtant sa vie entire est absorbe dans la vtre, et vous
acceptez ce dvouement. Donc, vous pouvez faire exception  votre
rigidit d'abngation en faveur de quelqu'un, et vous sentez bien que ce
quelqu'un vous aime.

--Ah! monsieur, mme de la part de Toinette, qui m'a leve, qui s'est
fait, de me soigner, une habitude imprieuse et un devoir jaloux, cela
me cause des remords. Vous avouerai-je...? Oui, vous voulez que je me
confesse! Eh bien, il y a des heures, des jours entiers o ce remords
est si poignant, o je suis si rvolte contre moi-mme d'accaparer
ainsi, au profit de ma misrable demi-existence, le dvouement d'une
personne qui a le droit et le besoin d'exister pour elle-mme; enfin, je
me fais quelquefois tellement honte et aversion, que j'ai des penses de
suicide et que j'y cderais si je ne craignais de laisser des remords
imaginaires  cette pauvre fille. Alors, voyez-vous, il me prend des
envies sauvages de la fuir, de fuir tout le monde, de n'tre plus 
charge  personne... Ah! si je savais un dsert que je pusse atteindre
en libert! Celui-ci m'a affranchi de la souffrance de mes proches; mais
dj on me rclame, on me rappelle... et il n'est d'ailleurs pas assez
profond, puisque m'y voil avec Toinette qui m'aime, et vous qui parlez
de m'aimer.

--Le raisonnement est inattaquable, pensa d'Argres, qui l'coutait sans
dpit, parce qu'il voyait en elle une sincrit complte. Je ne vaincrai
pas sa douloureuse sagesse. Voyons si les entrailles sont muettes et si
tout instinct d'affection humaine est teint pour jamais.

Il se leva en silence, lui baisa la main, et sortit. Toinette tait sur
le palier, essayant de voir et d'entendre.

Il la repoussa avec autorit et resta quelques instants seul et attentif
au moindre bruit.

--Que Dieu me pardonne de la torturer peut-tre! pensa-t-il en collant
son oreille  la porte. Ce sera son salut.

Il entendit enfin un brusque sanglot et rentra vivement. Laure s'tait
laisse tomber assise sur ses genoux, les mains pendantes, les cheveux
dnous, des larmes sur les joues, dans une attitude de Madeleine au
dsert. Elle tait si belle dans sa douleur, qu'il en fut bloui. Il et
os baiser ses larmes s'il et t certain, dans le premier moment, de
les avoir fait couler.

Mais le sphinx resta muet. Elle se releva prcipitamment en voyant
d'Argres  ses cts, et parut croire qu'elle s'tait trompe en
pensant qu'il la quittait pour toujours.

--Que faisiez-vous l  genoux? lui dit tristement d'Argres un peu
dcourag.

--Je priais, dit-elle.

--Et que demandiez-vous  Dieu?

--De vous donner du bonheur et de me faire bientt mourir, rpondit-elle
d'un ton de candeur anglique.

--Mourir! reprit d'Argres abattu. Oui, c'est le refuge des mes glaces
qui ne veulent plus aimer.

--Dites qui ne peuvent plus! coutez, ne me croyez pas si lche que de
ne pas avoir lutt. Ne me jugez pas comme fait ma belle-mre, qui me dit
que je nourris ma douleur parce que j'aime ma douleur. Non, non,
personne n'aime la souffrance! tous les tres la fuient. J'ai voulu,
j'ai souhait gurir; je le voudrais encore si j'esprais en venir 
bout. J'ai obi  toutes les prescriptions physiques et morales. J'ai
cout le prtre et le mdecin. J'ai recouvr la sant du corps, et
croyez bien que ce n'est pas sans peine et sans un mortel ennui que j'ai
pu suivre un rgime et consacrer du temps  me cultiver comme une plante
prcieuse, quand je me sentais pour jamais prive de soleil et de
parfums. On me disait: Gurissez le corps, la sant morale reviendra.
Quelle sant morale? La rsignation? On en a de reste devant les maux
accomplis et sans remde. La soumission aux volonts de Dieu? Comment
pourrais-je me rvolter contre ce qui m'a crase? Tenez, on succombe 
cette gurison-l. Elle s'est faite en moi, et pourtant j'entre toute
vivante dans les tnbres de la mort. Je me porte bien et je perds mes
facults. Ma volont m'chappe, mes forces intellectuelles s'moussent.
Je ne souffre mme plus, je m'ennuie!

--Alors, dit d'Argres profondment attrist, vous ne voulez plus
lutter? Vous n'essayerez plus rien pour sauver votre me?

--Je n'ai pas dit cela, reprit-elle, je ne le dirai jamais. Je crois 
la bont sans bornes de Dieu; mais je crois aussi  nos devoirs sur la
terre. Jusqu' mon dernier jour de lucidit, je me dfendrai de mon
mieux contre les vertiges qui m'envahissent. Vous voyez bien que je le
fais; vous exigez que je parle de moi, et j'en parle! C'est pourtant la
chose la plus difficile et la plus pnible que je puisse me commander 
moi-mme.

--Vous avez raison de le faire, et je ne veux pas vous en remercier. Ce
n'est pas pour moi que vous le faites: c'est pour vous; dites avec
vrit que c'est pour vous!

--C'est pour ma famille, qui est contriste, humilie et scandalise de
ma situation d'esprit; c'est surtout pour cette pauvre fille qui me
sert, qui ne m'a jamais quitte, qui a ses travers, je le sais, mais
dont l'affection et la patience effacent toutes les taches devant Dieu
et devant moi; c'est pour vous en cet instant! pour vous  qui je ne
veux pas lguer, pour remercment de quelques jours de commisration,
l'exemple d'un abandon de moi-mme, qui pourrait, si jamais vous tes
malheureux, vous faire croire  l'abandon de Dieu envers ses cratures.

--Ainsi ce n'est pas pour vous-mme?

--Pour moi?... Ah! monsieur, vous ne savez pas une chose effrayante...
Non, je ne veux pas vous la dire.

--Dites-la! s'cria d'Argres, dont la passion croissante s'armait d'une
volont capable d'exercer une sorte d'ascendant magntique.

--Eh bien, rpondit-elle, le suicide moral a de plus grands attraits
encore que le suicide matriel, si on s'y laissait aller... Il y a dans
l'oubli de la ralit, dans le rve du nant, dans le trouble de la
folie, un charme pouvantable qui semble parfois la rcompense et le
soulagement promis aux violentes douleurs longtemps comprimes!

--Taisez-vous! dit d'Argres; cette pense doit vous faire frmir. Elle
est impie; chassez-la de votre coeur  jamais; craignez qu'elle ne soit
contagieuse pour ceux qui vous comprendraient!

--Oui, vous avez raison! rpondit-elle vivement en lui saisissant le
bras comme si elle et craint, cette fois, de rouler dans un abme
ouvert sous ses pieds. Vous avez raison! vous avez une me vraiment
croyante, vous! vous me parlez comme un pre... vous me faites du bien,
c'est l ce qu'il faut me dire! Et quoi encore? Parlez-moi, vous me
faites du bien!

--Si cela est, s'cria d'Argres en la saisissant dans ses bras et en
l'y retenant, vous tes sauve, je le jure devant Dieu! Restez l, sans
honte, sans crainte, et reposez cette tte malade sur un coeur plein de
jeunesse cl de force! Fiez-vous  moi qui ne vous demande rien et qui ne
pourrais rien vouloir de vous que ce que vous ne pouvez pas me donner,
une affection complte et absolue. Fiez-vous entirement, Laure; je suis
trop fier pour songer  garer l'esprit d'une femme comme vous; je me
respecte trop moi-mme pour ne pas vous respecter. Votre pudeur alarme
en ce moment me serait une injure mortelle. coutez-moi donc et
croyez-moi. Ce n'est pas moi, un inconnu, un passant qui vous parle:
c'est quelque chose qui est en moi et qui me commande de vous parler;
quelque chose de suprieur  votre volont et  la mienne; c'est la voix
de l'amour mme qui remplit mon sein et qui dborde, mais sans dlire,
sans effroi, sans hsitation. Laure, je vous aime. Je pourrais vous
cacher que c'est une passion qui m'envahit, vous offrir seulement, pour
vous tranquilliser, une amiti douce et fraternelle. Je vous tromperais;
ce serait un plan de sduction, ce serait infme. Il faut que vous
acceptiez mon amour pour accepter mon amiti, car l'amiti est dans
l'amour vrai, et, si l'un vous effraye, l'autre vous est ncessaire.
Vous voulez gurir, vous voulez ne pas perdre la notion de Dieu, ni le
titre sacr de crature humaine. Arrire donc l'abme dcevant de la
folie! Qu'il soit  jamais ferm! Oubliez que vous y avez plong un
regard coupable. Ayez la volont; respectez-vous, aimez-vous vous-mme,
voil tout ce que je vous demande, tout ce que je prtends vous
persuader en vous aimant. Ne vous inquitez pas, ne vous occupez pas de
moi; ne voyez en moi que le mdecin srieux de votre noble intelligence
branle. Je ne veux pas souffrir de mon rle: j'ai la foi. Quand mme
je souffrirais, d'ailleurs! Je ne suis pas sans courage, et je vous dis
pour vous rassurer: Sachez que je souffrirais davantage si je vous
quittais maintenant.

Il lui parla encore avec effusion et trouva l'loquence du coeur pour la
convaincre. Elle l'couta sans lui imposer silence, sans relever sa
tte, qu'il avait attire sur son paule, sans exprimer, sans ressentir
le moindre doute sur la sincrit et la force du sentiment qu'il
exprimait. Il y eut mme un instant o, berce par le son de sa voix,
elle ferma les yeux et l'entendit comme dans un rve. D'Argres avait
gagn en partie la cause qu'il plaidait: elle avait foi en lui.

Mais elle ne pouvait retrouver si vite la foi en elle-mme, et, se
relevant doucement, elle lui dit avec un sourire dchirant:

--Oui, vous tes grand, vous tes vrai, vous tes jeune, pur et bon.
J'accepte de vous la sainte amiti; je voudrais pouvoir accepter le
divin amour! Eh bien, je me suis interroge en vous coutant, et chacune
de vos paroles m'a claire sur moi-mme. Je ne peux pas accepter une si
noble passion, et, pour qu'elle s'efface en vous, pour que l'amiti
seule me reste, il faut que nous nous quittions pour longtemps. Vous
souffririez prs de moi de me sentir indigne d'tre si bien aime. Oui,
oui! je sais ce que vous souffririez de la disproportion de nos
sentiments. Ah! ceux qui se laissent aimer...

--Que voulez-vous dire?

--Rien; ne m'interrogez pas; ne rveillons pas ma mmoire; ne songeons
pas trop non plus  l'avenir. J'ai peur de tout ce qui n'est pas le
moment o je vis. Je vis si rarement! En ce moment-ci, je vis, grce 
vous; je crois au tendre intrt, aux sollicitudes infinies,  l'immense
dvouement; cela suffit  me faire un bien immense. Soyez donc bni, et
que le ct le plus sublime de votre attachement pour moi soit satisfait
et rcompens. Je peux vous dire que je gurirai peut-tre, ou tout au
moins que je veux, que je dsire gurir. Voil tout le baume que, quant
 prsent, vous pouvez verser sur ma blessure. Davantage serait trop.
J'y succomberais peut-tre. Je n'ai pas la force de regarder le ciel,
moi dont les yeux ne peuvent pas mme supporter l'ombre. Je deviendrais
aveugle; j'claterais comme l'argile  un feu trop ardent. Quittez-moi,
et dites-moi seulement que ce n'est pas pour toujours! Toujours! c'est
une ide affreuse, c'est comme la mort! Quand j'ai cru, ce soir, que je
ne vous reverrais plus... je l'ai cru deux fois: d'abord dans une sorte
d'hallucination, pendant que Toinette s'tait absente, et puis tout 
l'heure avec une lucidit plus cruelle, quand vous tes sorti... eh
bien, dans ma frayeur, je vous pleurais... car je vous aimais, et je
vous aime! oui, autant que je peux aimer maintenant! Ne vous y trompez
pas, c'est peu de chose, au prix de ce que vous m'offrez. C'est un
mouvement goste, comme celui de l'enfant qui s'attache  un secours,
sans tre capable de rendre la pareille. Vous ne devez pas consacrer
votre vie, pas mme une courte phase de votre vie,  un tre frapp de
la plus funeste ingratitude, celle qui s'avoue et ne peut se vaincre.
Quand mme vous en auriez l'admirable courage, je refuserais, moi! car
je me prendrais en horreur, et mon scrupule deviendrait intolrable.
Adieu, adieu! quittez-moi, oubliez-moi quelque temps; vivez! Si je
guris, si je me sens renatre, ne fuss-je digne que de l'amiti que
vous m'aurez conserve, je vous la rclamerai. Vous tes trop parfait
pour n'avoir pas inspir dj d'ardentes amours. Elles n'ont pourtant
pas t  la hauteur de votre me, puisque vous n'avez aucun lien qui
vous ait empch de m'offrir cette me dvoue; mais c'est, dans votre
destine, une lacune qui sera comble promptement. Mal ou bien, vous
serez encore rcompens mieux que par moi, jusqu' l'heure o vous
rencontrerez la femme entirement digne de vous. Cette pense ne trouble
pas l'esprance que je garde de vous retrouver, et d'tre pour vous
quelque chose comme une soeur respectueuse et tendre.

Tel fut le rsum, souvent interrompu, des rponses de Laure. En la
trouvant si nette dans ses ides et si fortement retranche dans une
humilit douloureuse, l'artiste s'affligea plus d'une fois, mais il ne
dsespra pas un instant. Il repoussait l'ide d'une sparation; il
refusait l'preuve de l'absence. Il sentait bien que l'amour se
communique par la volont. Si Laure n'tait pas de ces organisations
dbiles qui en ressentent et en subissent la surprise physique, elle
n'en tait que mieux dispose  comprendre et  partager une passion
complte et vraie. C'tait une femme dont il fallait d'abord possder le
coeur et l'esprit. D'Argres n'tait pas au-dessous d'une telle tche.

Il ne voulut pas augmenter l'effroi qu'elle avait d'elle-mme et promit
de se soumettre  toutes ses dcisions; mais il demanda deux ou trois
jours avant d'en accepter une dfinitive, et il fut autoris  revenir
le lendemain matin.




VII


Le mme soir, en rentrant, d'Argres crivit la lettre suivante:

Laure, je suis bien heureux! vous croyez en moi. Vous n'avez admis
aucun doute sur ma loyaut. Vous m'avez rendu bien fier, bien
reconnaissant envers moi-mme. Jamais je n'ai senti si vivement le prix
d'une conscience _sans peur et sans reproche_.

Vous m'avez rempli d'orgueil pour la premire fois de ma vie. Oui,
vraiment, voici la premire fois que j'obtiens une gloire qui m'lve
au-dessus de moi-mme. C'est que vous tes une femme unique sur la
terre. Est-ce la nature ou la douleur qui vous a faite ainsi? Personne
ne vous ressemble. Vous subjuguez comme en dpit de vous-mme. Vous
ignorez, non pas seulement la purile coquetterie de votre sexe, mais
encore la lgitime puissance de votre beaut physique et morale. Vous
tes humble comme une vraie chrtienne, nave comme un enfant, simple
comme le gnie. Je ne sais encore quel gnie vous avez, Laure: peut-tre
aucun que le vulgaire puisse apprcier; mais vous avez celui de toutes
choses pour qui sait vous comprendre. Vous avez surtout celui de
l'amour. Il se manifeste dans la terreur mme qu'il vous cause, dans
votre refus de l'essayer encore. Eh bien, j'attendrai. J'attendrai dix
ans, s'il le faut; mais, certain de ne retrouver nulle part un trsor
comme votre me, je ne renoncerai jamais  le conqurir; mon esprance
ne s'teindra qu'avec ma vie.

Avant de vous revoir, Laure, et comme je ne veux, auprs de vous,
m'occuper que de vous, je viens vous parler de moi, de mon pass, de ma
vie extrieure. Malgr votre sublime confiance, je me dois  moi-mme de
vous faire connatre, non pas l'homme qui vous aime, il est tout entier
dans l'amour qu'il a mis  vos pieds, mais l'homme que les autres
connaissent, l'artiste que vous croiriez peut-tre appartenir au monde
et qui n'appartiendra plus jamais qu' vous.

Vous m'avez dit, la premire soire que j'ai passe auprs de vous, que
vous aviez entendu parler d'Adriani, un chanteur de quelque mrite, qui
disait sa propre musique, et dont les compositions vous avaient paru
belles. C'tait un souvenir, qui, chez vous, datait d'avant vos
chagrins. Je vous ai questionne sur son compte, feignant de ne pas le
connatre, afin de savoir ce que vous pensiez de lui. Vous ne l'aviez
jamais vu, disiez-vous, parce que,  l'poque o il commena  faire un
peu de bruit, vous veniez de quitter Paris pour vivre en Provence. Vous
aviez su qu'il tait parti peu de temps aprs pour la Russie; et puis,
le malheur vous ayant frappe, vous aviez perdu la trace de ses pas et
le souvenir de son existence; mais vous disiez que vous aviez
quelquefois chant ou lu ses compositions dans ces derniers temps, et
que vous trouviez, dans ce que je vous avais chant, le mme jour, des
formes qui vous rappelaient sa manire.

Vous m'avez dit encore:

--Je n'ai gure l'esprance de jamais l'entendre. S'il revient en
France (il y est peut-tre maintenant), ce n'est pas un homme  courir
la province, et on ne le verra jamais sur aucun thtre. On m'a dit
qu'il avait de quoi vivre chtivement sans se vendre au public et qu'il
ne chantait que pour des salons amis, pour un auditoire d'lite, sans
accepter aucune rtribution. On n'osait mme pas lui en proposer une, 
moins que ce ne ft pour les pauvres. Il a conserv l'indpendance d'un
homme du monde, bien qu'il soit pauvre lui-mme. Cela est  sa louange.

Et vous avez ajout:

--J'ai regrett autrefois de ne pas l'avoir connu; mais, aujourd'hui,
j'en suis toute console. Malgr tout ce que l'on m'a dit de son
originalit, il ne me semble pas qu'il puisse vous tre suprieur.

Eh bien, Laure, cet Adriani, c'est moi. Je m'appelle effectivement
d'Argres, et je suis d'une famille noble; mais mon nom de baptme est
Adrien. N en Italie, j'ai pu, sans dguisement puril, italianiser ce
prnom. Mon pre occupait d'assez hauts emplois dans la diplomatie.
J'avais t lev avec soin, j'tais n musicien. Je me suis dvelopp,
comme voix et comme instinct, sous un soleil plus musical que le ntre.
J'ai beaucoup vcu, dans mon adolescence, avec le peuple inspir du midi
de l'Europe et des ctes de la Mditerrane. Tout mon gnie consiste 
n'avoir pas perdu, dans l'tude technique et dans le commerce d'un monde
blas, le got du simple et du vrai qui avait charm mes premires
impressions, form mes premires penses.

Orphelin de bonne heure, je me suis trouv sans direction et sans frein
 l'ge des passions. J'avais quelque fortune et beaucoup d'amis, les
artistes en ont toujours, car dj on m'coutait avec plaisir. Italien
autant que Franais, jusqu' l'ge de ma majorit, je ne connus la
France que dans le monde des grandes villes d'Italie. Je dissipai mes
ressources dans une vie facile, enthousiaste, folle mme, au dire de mon
conseil de famille, et dans laquelle je ne trouve pourtant rien qui me
fasse rougir. Ruin, je ne voulus pas vivre de hasards et d'industrie
comme tant d'autres; je ne voulus point m'endetter; je rsolus de tirer
parti de mon talent. Mes grands-parents jetrent les hauts cris et
m'offrirent de se cotiser pour me faire une pension. Je refusai: cela me
parut un outrage; mais, pour ne pas blesser en face leurs prjugs, je
vins en France; je me mis en relation avec des artistes; je chantai dans
plusieurs runions; j'y fus got, encourag, et je cherchai  me
procurer des lves; mais cette ressource arrivait lentement, et le
mtier de professeur m'tait antipathique. Dmontrer le beau, expliquer
le vrai dans les arts, c'est possible dans un cours,  force de talent
et d'loquence; mais dpenser toute ma puissance pour des lves, la
plupart inintelligents ou frivoles, je ne pus m'y rsigner. Mon temps se
laissait absorber, d'ailleurs, par des leons  quelques jeunes gens
bien dous et pauvres, qui me ddommageaient intellectuellement de mes
fatigues, mais qui ne pouvaient conjurer ma misre.

La misre, je ne la crains pas extraordinairement; je ne la sens mme
pas beaucoup quand elle ne se convertit pas en solitude. La solitude me
menaait. Je mis l'amour dans mon grenier. Il me trompa. L'idal pour
moi, c'est de vivre  deux. Il ne se ralisa pas. Je respecte mes
souvenirs; mais le milieu o je pouvais mriter et savourer le bonheur
vrai ne se fit pas autour de moi; et j'avais, d'ailleurs, une soif trop
ardente des joies parfaites, qui ne sont pas semes en ce monde et qu'on
n'y rencontre probablement qu'une fois.

Je ne brisai rien, j'chappai  tout. Je ressentis et je causai des
chagrins dont il ne m'appartenait pas de trouver le remde. La fuite
seule pouvait en faire cesser le renouvellement. Je partis. Je voyageai.
Le produit fort modeste de quelques publications musicales, qui eurent
du succs, me permit de ne rien devoir  la libralit de mes
enthousiastes. Pour un homme qui a quelque talent spcial et point
d'ambition, le monde est accessible, et partout je me vis combl
d'gards, ce que je prfrai  tre combl d'argent. Je pus consentir 
tre associ aux plaisirs des riches et des grands de la terre, et je
peux dire que je n'y fus pas recherch seulement comme chanteur. On
voulut bien me traiter comme un homme, quand on me vit me conduire en
homme. Je ne sache pas avoir eu  payer d'autre cot, que celui d'tre
et de demeurer moi-mme. Et, en vrit, je ne comprends gure qu'un
artiste qui se respecte ait besoin d'autre chose que d'un habit noir et
d'une complte absence de vices et de prtentions, pour se trouver  la
hauteur de toutes les convenances sociales. Je ne me fais, au reste,
qu'un trs-lger mrite d'avoir su renoncer aux vanits et aux
emportements de la jeunesse, ds le jour o la satisfaction de ces
apptits violents me fut refuse par la fortune. Je ne devins point un
sage: les plaisirs courent assez d'eux-mmes aprs celui qui sait en
procurer aux autres et qui ne s'en montre pas trop affam. Mais je
corrigeai en moi le travers du dsordre, qui est une paresse de
l'esprit, et je reconnus que j'avais conquis la libert du lendemain
avec un peu de prvoyance dans le jour prsent.

Enfin je ne souffris pas de jouir du luxe des autres, et de me dire que
je n'aurais en ma possession que le ncessaire. Ces besoins qu'prouvent
les artistes de devenir ou de paratre grands seigneurs m'ont toujours
sembl des faiblesses de parvenus. L'homme qui a possd par lui-mme
n'a plus cette fivre d'blouir qui dvore les pauvres enrichis. lev
dans le bien-tre, je ne mprisais ni n'enviais des biens dont ma
prodigalit avait su faire gaiement le sacrifice  mes plaisirs, mais
que je n'aurais pu reconqurir sans faire le sacrifice de ma fiert et
de mon indpendance.

La fortune est quelquefois comme le monde: elle sourit  ceux qui ne
courent pas sur ses pas. Un petit hritage trs-inattendu me permit de
revenir  Paris. Je me fis encore entendre, j'eus de grands succs. Le
public grossissait dans les runions d'abord choisies, puis nombreuses
et ardentes o je me laissais entraner. Le public voulut m'avoir  lui.
L'Opra m'offrit et m'offre encore un engagement considrable. Les
lves assigeaient ma porte. Les concerts me promettaient une riche
moisson. J'ai tout refus, tout quitt pour aller revoir la Suisse, le
mois dernier. J'avais plac, de confiance, ma petite fortune chez un ami
qui, sans me rien dire, l'avait risque dans une opration commerciale
que je ne connais ni ne comprends, mais qu'il regardait comme certaine.
S'il l'et perdue, je ne l'aurais jamais su; il me l'et restitue; il
l'a dcuple. Pendant que je gravissais les glaciers et que mon me
chantait au bruit des cataractes, je devenais riche  mon insu: je le
suis! J'ai cinq cent mille francs. Je n'ai pas connu mon bonheur tout de
suite. J'ai si peu de dsirs dans l'ordre des choses matrielles
maintenant, que j'aurais perdu sans effroi cette richesse relative, le
lendemain du jour o elle me fut annonce; mais, aujourd'hui,
aujourd'hui, Laure, elle me rend heureux, puisqu'elle me permet de me
donner  vous. Je m'appartiens! O vous voudrez vivre, je peux vivre et
vivre  l'abri des privations. Votre Toinette m'a dit que vous tes
riche; je ne sais ce qu'elle entend par l; j'ignore si vous l'tes plus
ou moins que moi. Je vous avoue que je ne m'en occupe pas et que cela
m'est indiffrent. Il est des sentiments qui n'admettent pas ce genre de
rflexions. Je vous connais assez pour savoir que, si vous m'aimiez
assez pour tre  moi, vous m'eussiez accept pauvre comme je vous
accepterais riche, sans me proccuper des soupons d'un monde auquel ni
ma vie ni ma conscience n'appartiennent.

Si vous chrissez la solitude, nous chercherons la solitude; nous la
trouverons aisment  nous deux; car, pour une femme, elle n'existe
nulle part sans une protection. Vous n'aurez pas  craindre de
m'arracher  une vie agite et brillante. Je suis repu de mouvement, et
mon soleil  moi est dans mon me: c'est mon amour, c'est vous!
D'ailleurs, je n'ai jamais compris cet autre besoin factice que la
plupart des artistes prouvent de se trouver en contact avec la foule.
Je ne suis pas de ceux-l. Je ne hais ni ne mprise ce qu'on appelle le
public. Le public, c'est une petite dputation de l'humanit, en somme,
et j'aime, je respecte mes semblables. Mais c'est par mon me, ce n'est
point par mes yeux ni par mes oreilles que je suis en rapport avec eux.
Si une bonne et belle pense se produit en moi, je sais qu'elle leur
profitera, et je ressens leur sympathie en dehors du temps et de
l'espace. La rpulsion ou l'engouement du public immdiat peut errer,
mais la rflexion des masses redresse l'erreur. Il faut donc contempler
le vrai dans l'homme face  face, tre pour ainsi dire en tte--tte
avec l'me de l'humanit dans les conceptions de l'intelligence et dans
les inspirations du coeur. Voil le respect, voil l'affection qu'on
doit aux hommes, et, dans cette notion de leur confraternit avec
nous-mmes, ceux de l'avenir autant que ceux d'aujourd'hui comparaissent
pour nous servir de juges, de conseils ou d'amis.

Mais, dans le besoin de les voir sourire, de respirer leur encens,
comme dans la crainte poignante de ne pas tre compris d'emble, il y a
quelque chose de maladif qui ne tiendrait pas contre une pense
srieuse, si le talent qui se produit tait srieux et prenait son sige
dans la conscience.

Laure, tu pourras m'aimer, je le sens, je le veux! Jamais, quand je me
suis prostern en esprit devant Dieu, source du vrai et du bon, pour lui
demander de me garder dans ses voies, il ne m'a laiss impuissant 
produire des accents vrais, des ides leves. En ce moment, je lui
demande ses dons les plus sublimes, l'amour vrai partag; et je
l'implore avec tant de feu et de navet, qu'il m'exaucera.

Nous irons o tu voudras; nous resterons ici, nous parcourrons des pays
nouveaux, nous nous cacherons sous terre, nous dpenserons ma petite
fortune en un jour, ou nous assurerons par elle l'quilibre  notre
avenir. Tu n'as pas de volonts, je le sais. Je veux, j'attends que tu
en aies. Je serai bien heureux le jour o je verrai poindre seulement
une fantaisie, et je sens que, pour la satisfaire, je transporterai,
s'il le faut, des montagnes...

Laisse-moi t'aimer, ne me plains pas d'aimer seul. Ne sais-tu pas que
c'est dj du bonheur que tu me donnes en m'levant  la plnitude de
mes propres facults, en me plaant au fate de ma propre nergie!

Laisse-toi aimer, ange bless! Un jour, je te le jure, tu remercieras
Dieu de me l'avoir permis.

A toi, malgr toi, et pour toujours.

ADRIANI.


Journal de Comtois.

Monsieur est un homme de rien. C'est un artiste! Je m'en tais toujours
dout. J'ai lu, par hasard, ce soir, un vieux morceau de journal dont je
me sers pour me mettre des papillotes. Il y avait dessus,  la date de
janvier dernier:

Le clbre chanteur et compositeur Adriani, dont le nom vritable est
d'Argres, est enfin revenu des neiges de la... et s'est fait entendre
dans les salons de..., o il a ravi une foule de... mthode... les
femmes... sa beaut idale... un engagement... l'Opra...

Le reste des lignes manque; mais c'est assez clair comme a; et me voil
dans une jolie position! Valet de chambre d'un chanteur, d'un histrion,
sans doute! Je vas crire  ma femme de me chercher une place. En
attendant, j'espre bien qu'il ne me fera pas banqueroute de mon voyage.
D'ailleurs, l'intrigant va faire fortune. Il pouse sa folle, puisqu'il
en est revenu ce soir pass minuit. Elle le battra, c'est tout ce que je
lui souhaite pour m'avoir si bien attrap.


Narration.

D'Argres, ou plutt Adriani, car c'est sous ce nom que son existence
avait pris de l'clat, dormit mieux qu'il n'avait fait depuis huit
jours. Il ferma sa lettre, qu'il voulait envoyer  Laure avant de la
revoir, et gota un repos dlicieux, berc par les riantes fictions de
l'esprance. En s'veillant, il sonna Comtois pour le charger de sa
missive. Mais Comtois avait une figure et une attitude si
extraordinaires, qu'il hsita  mettre son secret dans les mains d'un
tre bavard, sot et curieux.

--Voil monsieur rveill! fit Comtois d'un air qu'il croyait tre
goguenard et qui n'tait que stupide. Sans doute monsieur a bien dormi?
Il ne souffre pas du mal de dents, lui! Ce n'est pas comme moi, qui n'ai
pas pu fermer l'oeil: ce qui m'a conduit  lire de vieux journaux o
j'ai trouv des choses bien drles!

--Si vous tes malade, Comtois, allez vous recoucher. Je me passerai de
vous.

--J'aimerais mieux que monsieur me donnt une petite consultation.

--Pour les dents? Je ne saurais. Je n'y ai eu mal de ma vie.

--Ah! c'est que je croyais monsieur mdecin?

Ici, Comtois, voulant se livrer  un rire sardonique, fit une grimace si
laide, qu'Adriani le crut en proie  de violentes souffrances. Il
insista pour le renvoyer; mais Comtois n'en voulut pas dmordre, et
s'acharna  raser son matre.

--Que monsieur ne craigne rien, lui dit-il en se livrant  cette
opration quotidienne o il excellait et dont il tirait une
incommensurable vanit, je raserais, comme on dit, les pieds dans le
feu. J'ai la main si lgre, que, euss-je des convulsions, par suite de
mes dents, vous ne me sentiriez point. Je sais ce qu'on doit de
prcautions, surtout quand on approche le rasoir d'un gosier comme celui
de monsieur. Quant  moi, on pourrait bien me couper le sifflet, l'Opra
n'y perdrait rien; mais peut-tre qu'il y a des mille et des cents dans
le gosier de monsieur.

--Le drle sait qui je suis, pensa Adriani: j'ai bien fait d'crire. Il
faut que je me hte de courir l-bas, avant qu'il ait eu le temps de
bavarder avec Toinette.

Comme il sortait, Adriani vit arriver la chaise de poste du baron de
West, qui revenait de Vienne, et qui, de loin, lui faisait de grands
bras. Dsol de ce contretemps, il feignit de ne pas le reconnatre et
se jeta dans les vignes. A travers les pampres, il vit la voiture qui
s'arrtait, ce qui lui fit craindre que le baron ne court aprs lui. Il
se glissa le long d'une haie, et se trouva en face de la vachre du
Temple, qui prenait le plus court  travers les vignes pour gagner la
route.

--O allez-vous? lui dit-il.

--Je vas porter une lettre  M. d'Argres, rpondit-elle. C'est-il vous
qui s'appelle comme a?

Adriani ouvrit le billet. Il tait de la main de Toinette.

Madame n'a pas bien dormi cette nuit. Elle gardera la chambre ce matin.
Elle prie bien monsieur de ne venir qu'aprs midi.

--Retournez vite au Temple, dit Adriani, et remettez ceci  madame
elle-mme, aussitt que vous pourrez entrer chez elle.

Il ajouta un louis  son message, pour que Mariotte comprt qu'il y
avait profit pour elle  s'en bien acquitter.

Puis il revint sur ses pas, en feignant d'apercevoir le baron, qui
arrivait  lui.




VIII


Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu l'change des
lettres, il connaissait la figure de la messagre, et, remarquant une
certaine agitation chez son hte, il l'en plaisanta.

--Ah! tte d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au chteau, vous
voil dj lance dans un roman. Laissez donc les enfants seuls! vous
n'aurez pas plus tt tourn les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays
de la fantaisie. Moi qui revenais transport de reconnaissance pour le
courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon dsert!... Ah! vous
avez su dj peupler la solitude, mon bel ermite! Eh bien, c'est beau,
cela. Il n'y a qu'une belle femme dans le voisinage, vous la dcouvrez;
c'est une veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez t
plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cass le nez  sa porte.
Comment diable vous y tes-vous pris? On n'a jamais vu de nonne mieux
claquemure, de princesse ou de fe mieux dfendue par les esprits
invisibles. Ah! je le devine, votre voix est le cor enchant qui a
terrass les monstres du dsespoir et fait tomber les barrires du
souvenir. C'est affaire  vous, mon jeune matre. Je vous en fais
d'autant plus mon compliment que c'est un joli parti: vingt et quelques
annes, pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille francs de
rente en fonds de terre, ce qui suppose un capital de...

--Elle n'a que cela? s'cria navement Adriani, qui, malgr lui,
craignait d'aspirer  une femme assez riche pour s'entendre dire qu'il
la recherchait par ambition.

Le baron se mprit sur cette exclamation et rpondit en riant:

--Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous avez donn dans les
gasconnades de sa vieille suivante, une grande bavarde qui vient souvent
ici faire la dame, et qui, humilie de rsider dans le taudis du Temple,
vante  tout venant les merveilles du chteau de Larnac, situ,
dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est clbre, j'en
conviens; mais, nous autres habitants du Midi, nous savons bien qu'on y
donne le nom de chteau  de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon
cher enfant, et ne vous laissez pas blouir par de beaux yeux baigns de
larmes; d'autant plus que, je ne sais pas si c'est vrai et si vous avez
t  mme de vous en apercevoir, la chtelaine du Temple passe pour
tre un peu folle.

--Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe  m'tablir selon
les habitudes et les calculs de la vie bourgeoise!

--Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. Je sais que vous tes
un grand artiste, des plus fiers, incorruptible quand il s'agit de la
Muse; mais je suis un peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et
je sais que, le lendemain du jour o l'artiste est riche, il est dj
ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune n'est qu'un but
pour celui qui, comme vous et moi, aspire  de potiques loisirs... Vous
avez dit tout  l'heure un mot qui m'a frapp, tonn, je l'avoue; un
mot qui jurait dans votre bouche inspire...

--Oui, j'ai dit: _Elle n'a que cela?_ et c'tait un cri de joie.
coutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je la vois tous les jours,
et, comme, en gardant le silence, je pourrais la compromettre auprs de
vous, puisque vous riez dj d'une aventure que vous jugez accomplie ou
invitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce sera la vrit.

Adriani raconta avec dtail et fidlit, au baron, tout ce qui s'tait
pass entre madame de Monteluz et lui.

Le baron l'couta avec intrt, s'merveilla de la rapide invasion d'un
amour si entier chez un homme qu'il croyait connatre, et que jusque-l
il n'avait pas connu jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence
 son jeune ami. Le baron tait un digne homme et un excellent esprit 
beaucoup d'gards; mais la posie de son me s'tait rfugie dans ses
vers, et la vie de province avait grossi  ses yeux l'importance des
choses positives. Dlicat dans le domaine des arts, mais en proie  des
soucis matriels qu'il cachait de son mieux, il avait, malgr son
lyrisme et ses enthousiasmes littraires et musicaux, contract quelque
chose de la scheresse des vieux garons.

Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais il ne se le
reprocha point. Il s'y tait vu forc pour conserver intacte l'aurole
de puret autour de son idole.

Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur sans un peu
d'affectation  la longue. S'il n'osait pas tout  fait dire et penser
que madame de Monteluz posait les regrets, il n'en admettait pas moins
la probabilit d'un instinct de coquetterie svrement drape dans son
deuil. Au fond, il tait peut-tre un peu piqu de n'avoir pas t reu
et de voir son jeune hte admis d'emble; et puis il tait contrari de
trouver ce dernier proccup et absorb par l'amour, lorsqu'il arrivait
charg d'hmistiches qu'il brlait navement de faire ronfler dans un
salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.

Le baron avait fait des pomes piques qui ne l'eussent jamais tir de
l'obscurit s'il ne se ft heureusement avis de traduire en vers
quelques chefs-d'oeuvre grecs. Grand hellniste, dou du vers facile et
harmonieux, il avait un talent rel pour habiller noblement la pense
d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'ides, et la forme ne
peut couvrir le vide sans cesser d'tre forme elle-mme. Elle est alors
comme un vtement splendide, flasque et pendant sur un chalas.

Le succs de ses traductions avait presque afflig le baron. Il souriait
aux loges, mais il tait humili intrieurement. Il aspirait toujours 
briller par lui-mme, et, aprs trente ans de travail assidu et
minutieux, il rvait la gloire et parlait de son avenir littraire comme
un pote de vingt ans. Aprs de nombreuses tentatives plus estimables
qu'amusantes dans des genres diffrents, il s'tait mis en tte de
publier un petit recueil de vers choisis intitul _la Lyre d'Adriani_.

Voici quel tait son but:

Adriani faisait souvent lui-mme ses paroles sur sa musique. Il tait
grand pote sans prtendre  l'tre. Une ide simple mais nette, une
dduction logique, un langage harmonieux, qui tait lui-mme un rhythme
tout fait pour le chant, c'en tait assez, selon lui, pour motiver et
porter ses ides musicales. Il avait raison. La musique peut exprimer
des ides aussi bien que des sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant
plus que, pas plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite o le
sentiment devient une ide et o l'ide cesse absolument d'tre un
sentiment. La rage des distinctions et des classifications a mordu la
critique de ce sicle-ci, et nous sommes devenus si savants, que nous en
sommes btes. Mais, quand, par le sens minemment contemplatif qui est
en elle, la musique s'lve  des aspirations qui sont vritablement des
ides, il faut que l'expression littraire soit d'autant plus simple, et
procde, pour ainsi dire, par la lettre nave des paraboles. Autrement,
les mots crasent l'esprit de la mlodie, et la forme emporte le fond.

En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser modestement de
faire des vers  son propre usage, le baron, qui les trouva trop
simples, rva de lui crer un petit fonds de posies o il pt puiser
ses inspirations musicales. Ayant vu  Paris le succs d'enthousiasme du
jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche serait pour lui
celle de la Renomme, et il revint chez lui se mettre  l'oeuvre.

Il fallait donc qu'Adriani subt cette lecture ou plutt cette
dclamation, et, quand il vit que son hte souffrait rellement de sa
proccupation, il s'excuta et lui demanda communication du manuscrit,
en attendant l'heure o il lui serait permis d'aller au Temple.

C'tait une grande erreur de la part du baron, que de vouloir infuser
son souffle au gnie le plus individuel et le plus indpendant qu'il ft
possible de rencontrer. Ds les premiers mots, Adriani sentit que son
me serait emprisonne dans cet tui cisel et diamant par les mains du
baron. Sincre et loyal, il essaya de le lui faire comprendre, tout en
lui donnant la part d'loges qui lui tait justement due. L'ternel
combat entre le mastro et le pote de livret s'ensuivit. Le baron
n'admettait pas que la description dt tre lgrement esquisse et que
la musique dt remplir de sa propre posie le sujet ainsi indiqu.

--Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette s'levant vers le
soleil,  travers les brises embaumes du matin, disait Adriani, vous
faites une peinture qui ne laisse rien  l'imagination. Or, la musique,
c'est l'imagination mme; c'est elle qui est charge de transporter le
rve de l'auditeur dans la posie du matin. Si vous me dites tout
bonnement _l'alouette monte_, ou _l'alouette vole_, c'est bien assez
pour moi. J'ai bien plus d'images que vous  mon service, puisque, dans
une courte phrase, je peux rsumer le sentiment infini de ma
contemplation.

--A votre dire, s'cria le baron, les sons prouvent plus que les mots?

--En politique, en rhtorique, en mtaphysique, en tout ce qui n'est pas
de son domaine, non certes; mais en musique, oui.

--C'est qu'on n'a pas encore fait de posie vraiment lyrique dans notre
langue, mon cher. Est-ce que les anciens ne chantaient pas des pomes
piques? Est-ce que les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste
et le Tasse?

--Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme  la manire des anciens,
et c'est un peu comme cela que les faiseurs de romances et de ballades
ont rhythm les vers romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire
de cette musique-l, tout le monde en fait; mais ce n'est pas de la
musique, je vous le dclare. Paix  la cendre d'Hippolyte Monpou et
consorts! Pierre Dupont fait les choses plus ouvertement; il arrange son
chant pour ses paroles, auxquelles il donne, avec raison, la prfrence.
Je donnerai de tout mon coeur le pas, dans mon estime,  vos vers sur ma
musique; mais je ne peux pas faire ma musique pour vos vers. Ils sont
beaux, si vous voulez, ils sont trop faits. Ils existent trop pour tre
chants.

La discussion dura jusqu'au djeuner et reprit au dessert. Pour en
finir, Adriani promit d'essayer; mais la grande difficult, c'est que le
volume devait porter le titre de _Lyre d'Adriani_, et que le baron et
voulu un engagement srieux de la part de son hte.

--Vous avez de la gloire, lui disait-il, et je suis votre ancien et
fidle ami. J'ai travaill longtemps pour obtenir le succs que vous
avez conquis en deux matins. Vous reconnaissez que je possde le
vocabulaire limpide et harmonieux qui ne s'attache pas au gosier du
chanteur comme des artes de poisson. Vous m'avez dit cent fois que,
sous ce rapport-l, j'tais le plus musical des potes. Aidez-moi donc 
enfourcher mon Pgase et soyez le soleil qui dgourdira ses ailes.

--Oui, pensait Adriani, c'est--dire que tu voudrais que nous fussions,
moi le cheval, et toi le cavalier.

Le baron avait oubli le rendez-vous que son hte attendait avec une si
vive impatience. Adriani fut forc de le lui rappeler.

--Ah! folle jeunesse! dit le baron. Allez donc, courez  votre perte, et
oubliez la Muse pour la femme; c'est dans l'ordre!

Adriani arriva au Temple deux minutes aprs midi. Il tait tourment par
le billet de Toinette. Il fallait que madame de Monteluz ft bien
souffrante pour garder la chambre, elle si matinale et si active dans sa
lenteur inquite. Peut-tre aussi tait-ce un symptme rassurant pour sa
gurison morale. Le calme n'est-il pas la sant de l'me?

Toinette, contre sa coutume, ne vint pas  la rencontre d'Adriani. Le
jardin tait dsert, la maison ferme. Il se hasarda  frapper
doucement: rien ne bougea. Il fit le tour et trouva toutes les portes,
toutes les fentres closes. Il chercha Mariotte, l'unique habitante des
btiments extrieurs. Elle battait son beurre avec autant de
tranquillit que le premier jour o il lui avait parl.

--Madame n'est pas leve? lui dit-il.

--Pas que je sache, rpondit-elle.

--Et Toinette?

--Ma foi, je ne l'ai pas encore vue. Faut qu'elle ait mal dormi, et
madame pareillement.

--Vous n'avez donc pas encore pu remettre ma lettre?

--Non, monsieur; la voil avec votre louis d'or, sur le bord de l'auge 
ma vache. Prenez-les, puisque vous allez voir madame vous-mme, et
peut-tre avant moi.

Adriani reprit la lettre et laissa le louis.

--Eh bien, et a? dit Mariotte.

--C'est pour vous.

--Pour moi? Tiens, pourquoi donc?

Adriani tait dj sorti du cellier et retournait vers la maison. Tout 
coup une ide le frappa. Il revint sur ses pas.

--Mariotte, dit-il  la fille au front bas, qui examinait son louis en
riant toute seule et trs-haut,  quelle heure mademoiselle Muiron vous
a-t-elle donc remis cette lettre pour moi?

--Ma foi, monsieur, elle m'a rveille au beau milieu de la nuit pour me
dire que, sitt leve, il faudrait vous la porter. Je ne sais pas quelle
heure il faisait, mais le jour ne se montrait point du tout.

Adriani fut effray de cette circonstance. Ou Laure avait t grivement
malade dans la nuit, ou le billet avait t crit d'avance pour
retarder, pour viter peut-tre l'entrevue promise.

Il attendit deux mortelles heures dans l'enclos. Son inquitude devint
de l'pouvante. Il entendit enfin du bruit dans la maison. Il chercha
une porte ouverte, et vit Mariotte sur celle de la cuisine. Elle riait
encore toute seule.

--Qu'avez-vous  rire? lui demanda-t-il; ne craignez-vous pas de
rveiller madame?

--Ah bah! fit la grosse fille; je la croyais leve. Est-ce que vous ne
l'avez pas encore vue? Est-ce qu'elle n'est point descendue au jardin?

--Non, j'en viens. Mais Toinette est debout, sans doute?

--Je ne sais pas.

--Avec qui parliez-vous donc tout  l'heure?

--Avec mes louis d'or, monsieur. Dame! on n'en a pas souvent six dans sa
poche. C'est donc le rendez-vous des or! que je me disais. Madame qui
m'en fait donner cinq, cette nuit...

--Elle vous a fait payer vos gages, cette nuit?

--Oh! bien plus que mes gages, qui sont de...

--N'importe. Comment vous a-t-on remis cela?  quelle heure?

--Quand je vous dis que je n'en sais rien. Il faisait nuit noire.
Mademoiselle Muiron m'a remis sa lettre pour vous, et puis elle a mis
cet or-l, qui tait dans du papier, sur la chaise  ct de mon lit, en
me disant: Mariotte, je viens de faire mes comptes. Je vous apporte
votre d et un petit cadeau de madame, parce qu'elle a t contente de
vous. L-dessus, j'ai dit: C'est bien, et je me suis rendormie sur
l'autre oreille sans ouvrir le papier.

--Mais c'est un dpart ou un testament! s'cria Adriani,  qui une sueur
froide monta au front.

Et il s'lana dans la maison.

--Ah! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur! dit Mariotte en le
suivant. Est-ce que madame se serait fait mourir?

Adriani parcourut le rez-de-chausse. Il trouva le salon comme il
l'avait laiss la veille. On ne l'avait pas rang. Le coussin qu'il
avait plac lui-mme sous les pieds de Laure tait toujours prs du
fauteuil, et le fauteuil prs de la chemine, o il avait fait brler
les pommes de pin pour rchauffer l'atmosphre salptre de
l'appartement. Le piano tait ouvert. Les bougies avaient brl jusqu'
la bobche.

Mariotte avait t frapper  la chambre de Toinette. Personne n'avait
rpondu. Elle y tait entre. Le lit tait dfait, les armoires ouvertes
et vides. Adriani,  cette nouvelle, envoya Mariotte frapper chez madame
de Monteluz. Mme silence; mais Mariotte ne put entrer: on avait emport
la clef de la chambre. Adriani, terrifi, enfona la porte: mme vide,
mme dsertion que chez Toinette.

--O mettait-on les malles, les cartons de voyage? dit-il  la servante.

--L, rpondit-elle en entrant dans le cabinet. Ils n'y sont plus;
madame est partie!

Ce mot tomba sur le coeur de l'artiste comme une montagne. Il entendit
bourdonner dans ses oreilles comme un beffroi sonnant les funrailles
d'un monde croul. Il s'assit sur la dernire marche de l'escalier, la
tte dans ses mains, tandis que la paysanne insouciante se mettait 
balayer philosophiquement les corridors.




IX


Il nous est bien permis de soulever le voile qui couvrait les sentiments
intimes de notre hrone. Mais, pour les faire bien comprendre, il faut
retracer brivement l'histoire de ces mmes sentiments avant l'poque o
Toinette raconta  d'Argres-Adriani les vnements de la vie de sa
matresse.

Quand nous disons notre hrone, c'est pour rester classique dans cette
trs-simple histoire; car Laure de Larnac n'tait rien moins que ce
qu'on entend, en gnral, par une nature d'hrone de roman. Elle
n'tait nullement romanesque, et l'imagination, qui jette dans les
aventures et dans la vie exceptionnelle, n'tait pas le moteur de ses
volonts ni de ses actions.

Elle tait cependant pote, en ce sens qu'elle tait toute posie, et
Adriani avait trouv le vrai mot pour la peindre: elle avait l'aspect
tranquille et puissant d'une muse rveuse. Mais sa rverie perptuelle,
mme dans le temps o elle vivait sans douleur, tait une sorte d'extase
d'amour, une absorption constante dans la plnitude du coeur. Il est des
tres ainsi faits, des tres extraordinairement intelligents, qui ne
sont intelligents que parce qu'ils sont aimants. Constatons-le, au
risque de tomber dans l'esprit critique de notre sicle et de dissquer
un peu trop l'tre humain: le sentiment et la pense, l'affection, la
raison, l'imagination deviennent une seule et mme facult dans leur
action sur une me saine; mais l'initiative appartient toujours  l'un
de ces principes, et, pour parler tout simplement, les plus belles
natures, selon nous, sont celles qui commencent par aimer, et qui
mettent ensuite leur sagesse et leur posie d'accord avec leur
tendresse.

Laure, intelligente et forte, n'avait pas seulement besoin d'aimer.
Enfant, elle avait pleur sa mre avec un dsespoir au-dessus de son
ge. L'amiti de son cousin Octave, enfant comme elle, avait t son
refuge.

Elle l'avait chri comme si l'esprit de cette mre et pass en lui. De
l une habitude et une ncessit d'aimer Octave qui eurent quelque chose
de fatal et auxquelles les forces de la pubert ne changrent et
n'ajoutrent rien de sensible pour elle-mme.

Qu'tait-ce qu'Octave? Toinette l'avait dit: un enfant beau et bon, qui
aimait autant que cela lui tait possible; mais ce possible pouvait-il
se comparer  la puissance de Laure? Nullement. La vie physique jouait
un rle trop prononc dans cette organisation de chasseur antique. La
divinit pouvait s'prendre de lui, il l'admirait sans la comprendre. Il
tait content d'tre saisi et enlev par elle; mais il restait chasseur.
Ce fut la lgende d'Adonis, que la desse ravissait la nuit dans ses
sanctuaires, mais qui, au lever du jour, retournait aux btes des bois:
Et il y retourna si bien, comme disent les bonnes gens, qu'il y trouva
la mort.

L'obstination de la prfrence dont il fut l'objet s'explique par
l'absence. Laure, arrache  son compagnon d'enfance, en fit un amant
dans son me, ds qu'elle eut compris l'impossibilit sociale de se
consacrer  son _frre_,  moins qu'il ne devnt son poux. Elle
n'hsita pas un instant, et, jusqu'au jour de l'hymne, elle ignora que
le rle d'pouse ne ft pas identique  celui de soeur.

Les transports de la passion d'Octave, suivis d'invincibles accablements
d'esprit, eussent d jeter quelque soudaine clart dans l'esprit de
Laure. Elle ferma instinctivement les yeux, et son exquise chastet ne
comprit jamais que l'amour des sens n'est qu'une des faces de l'amour.
Elle crut  une ingalit de caractre qu'elle accepta avec son
inaltrable douceur, rsultat d'un magnifique quilibre dans sa propre
organisation. Mais, peu  peu, elle s'effraya mortellement de ces
lacunes dans les soins de son mari. Octave tait une espce de sauvage
inculte et _incultivable_. Les talents et l'intelligence de sa femme lui
inspiraient un respect naf, une vanit de paysan qui carquille les
yeux en voyant sa petite fille lire et crire; mais il et vainement
essay de comprendre et de sentir; il n'essaya point.

Laure n'eut point le sot amour-propre de s'en trouver blesse. Quand
elle le voyait s'endormir auprs de son piano, elle continuait  le
contempler et jouait comme sur du velours, ou chantait de la voix d'une
mre qui berce son enfant. Si Toinette, qui tait imprudemment
pilogueuse dans ses jours de gaiet, lui disait: Hlas! madame,  quoi
bon avoir appris tant de belles choses? elle lui rpondait avec un
sourire d'ange: Cela sert peut-tre  lui donner de jolis rves! Mais
elle voyait bien que l'inaction tait le supplice de son jeune mari, et
que, faute de pouvoir remplir, seulement une heure, une occupation
intellectuelle quelconque, il lui fallait remplir toutes ses journes de
mouvement et d'motions physiques.

Soumis et dvou d'intention, Octave et sacrifi ses gots  la socit
de sa femme. Il le tenta mme dans les premiers jours de leur union, en
la voyant tonne jusqu' la stupfaction devant le besoin qu'il
prouvait de la quitter; mais ce changement d'habitudes le rendait
malade. Il devenait bleu quand il n'tait pas au grand air, et il n'y en
avait pas assez, mme dans un jardin, pour nourrir ses vastes poumons.
Il lui fallait le vent de la course et le sommet des montagnes.

Le jour o, en le voyant partir aux premiers rayons du soleil, elle lui
dit le coeur serr: Je ne te reverrai donc pas avant la nuit? il
s'tonna de lui-mme, et lui rpondit:

--C'est vrai, au fait! Viens avec moi. Nous ferons une petite chasse
tranquille, et nous ne nous quitterons pas.

Pendant une semaine, Laure essaya de le suivre  cheval; mais elle
reconnut bientt que, mme en ne lui imposant pas la chasse tranquille,
mme en supportant de la fatigue et affrontant des dangers, elle le
gnait sans qu'il s'en rendt compte. Le vrai chasseur aime  tre seul.
Ses plus doux moments sont ceux o il quitte ses compagnons et savoure
ses prils, ses dcouvertes, ses ruses, son obstination, son adresse,
sans en partager avec eux l'motion. Le chasseur le plus positif gote
un charme particulier dans le mystre des bois, dans l'indpendance
absolue de ses mouvements, de ses fantaisies, de ses haltes. C'est son
art, c'est sa posie,  lui.

Laure comprit cela et ne le suivit plus. Octave, que les cris touffs
de sa femme retenaient au bord des abmes, se sentit soulag d'un grand
poids quand il put s'abandonner de nouveau  sa force,  son adresse et
 sa tmrit peu communes. Laure ne songea pas seulement  lui adresser
un reproche: pourvu qu'il ft heureux, elle ne s'inquitait pas
d'elle-mme; mais elle sentit involontairement l'ennui et la tristesse
de l'abandon. Elle combattit cette langueur. Elle cultiva ses talents,
elle s'adonna aux soins de l'intrieur, elle s'initia mme  ses
affaires, qu'Octave n'et jamais su gouverner. Elle remplit ses journes
d'une activit qui et prserv de la rflexion une tte plus vive, mais
qui ne put remplir le vide de son coeur. Il lui et fallu la prsence
assidue de l'tre aim. Elle avait pass avec courage loin de lui les
annes de l'adolescence, aspirant avec une foi nave  l'avenir qui la
runirait  lui sans distraction, sans partage, sans dfaillance de
bonheur. Elle avait quitt Paris et le monde avec joie,  l'ide de
s'absorber dans le calme des flicits infinies, et elle se trouvait
vivre en tte--tte avec une belle-mre qui l'estimait sans la
comprendre et qui l'honorait sans l'aimer. Madame de Monteluz, la mre,
tait un de ces tres froids, convenables, honntes, qui, par esprit de
justice, ne veulent pas troubler violemment le bonheur des autres, mais
qui, par insensibilit de caractre, ne peuvent ni l'augmenter ni en
adoucir la perte.

Laure tait donc accable d'un malaise moral dont elle ne se rendait pas
bien compte  elle-mme. Octave ne s'en doutait seulement pas. Il
trouvait cette faon de vivre toute naturelle. Il avait t lev par sa
mre dans l'ide que les hommes ne doivent pas encombrer la maison, et
que les femmes aiment  se livrer aux soins domestiques sans subir le
contrle de ces dsoeuvrs. Il faisait comme avait fait son pre: il
vivait dehors pour ne pas gner les femmes, et il ne pouvait se dfendre
de les trouver gnantes  la promenade. Quand il ne chassait pas avec la
rage d'un Indien, il pchait avec la patience d'un Chinois. Il avait des
chevaux  dresser,  panser,  contempler, de grands abatis d'arbres 
surveiller, oprations dont le bruit et le dsordre taient pour lui un
spectacle et une musique en harmonie avec la rudesse de ses organes. Au
retour de ces agitations, il adorait sa femme, mais il n'avait pas une
ide  changer avec elle. Il fallait manger et dormir, deux grandes
oprations dans l'existence d'un homme si robuste. Les courts lans de
sa passion, qui tait pourtant relle, ne se traduisaient par aucune
dlicatesse. C'tait de la passion physique dans l'amiti. La tendresse
et l'enthousiasme lui taient galement inconnus.

Ces deux poux ne vcurent pas assez longtemps ensemble pour que la
femme arrivt  se dire qu'elle tait malheureuse. Peut-tre ne se le
ft-elle jamais dit: sa puissance d'abngation, son instinct de fidlit
lui eussent fait accepter l'ternel veuvage d'un poux vivant. Quand ce
deuil devint celui d'un mort, elle ne se souvint pas de dceptions
qu'elle ne s'tait point encore avoues; mais un fait subsista dans son
pass: c'est qu'elle n'avait connu ni l'amour ni le bonheur, et qu'elle
pleura navement des biens qu'elle n'avait jamais possds.

L'amour d'Adriani lui apportait donc tout un monde de rvlations
qu'elle n'avait pas pressenties. Par lui, elle pouvait tre initie  sa
propre nergie, qu'elle ignorait et qui avait toujours t refoule en
elle par la crainte de faire souffrir Octave. Quand Octave l'avait vue
triste, il s'tait affect et effray jusqu' en avoir des attaques de
nerfs, mais sans comprendre comment il avait pu tre la cause de sa
tristesse. C'est Laure qui avait d le rassurer, le consoler, l'gayer
et le presser de retourner  ses forts et  ses tangs.

Adriani ne s'tait pas senti inquiet du pass de Laure. Quelques mots
chapps  Toinette avaient suffi pour lui ter tout sentiment de
jalousie  propos de l'poux regrett. Il comprenait fort bien qu'il ne
lui serait pas difficile d'aimer mieux et de donner plus de bonheur;
mais il fallait que Laure consentt  le mettre  l'preuve, et l se
rencontra une rsistance qu'il n'avait pas prvue si nergique dans une
me si prouve et si fatigue.

Nous croyons pouvoir affirmer cependant que ce dsespoir de veuve, si
rel et si profond, que, par moments, il avait engourdi et menac de
dtruire chez Laure la raison ou la vie, ne prenait pas sa source dans
un regret des jours de son mariage. Ce qu'elle croyait regretter,
c'tait bien le beau et bon jeune homme  qui elle s'tait dvoue; mais
ce qu'elle regrettait effectivement, c'tait le temps de ses propres
aspirations, de ses propres illusions. En perdant cet poux, elle avait
vu disparatre le but de quinze annes d'existence; car, ds la premire
enfance, elle s'tait consacre  lui; elle avait t spare de lui
ensuite pendant huit annes (de douze  vingt ans); c'tait donc toute
une vie qu'elle avait vcu pour rien, et le coup qui l'accablait, au
dbut d'une vie nouvelle, lui fit croire qu'elle ne s'en relverait
jamais. Elle se crut morte avec Octave; elle dsira mourir pour le
rejoindre; elle regretta de ne pas succomber  son pouvante devant
l'avenir.

L'esprance est une loi de la vie, surtout dans la jeunesse. La perdre,
c'est un tat violent qui ne peut se prolonger sans amener la
destruction de l'tre ainsi priv du souffle rgnrateur. C'tait toute
la maladie de Laure, mais elle tait grave.

La nature luttait pourtant, et l'amour inassouvi, l'amour latent, sans
but connu, sans dsir formul, couvait sous la cendre. Laure en tait
arrive au point de redouter sa propre douleur, et de dsirer s'y
soustraire; mais elle croyait trouver le remde dans l'oubli; elle ne
voulait pas croire et elle ne savait pas, inexprimente et candide
qu'elle tait, que l'amour est le seul bien qui remplace l'amour.

Elle s'efforait donc d'anantir en elle-mme le sentiment de
l'existence relle, et de se perdre dans le rve de l'inconnu. Elle
regardait les nuages et les toiles, plonge dans des aspirations
religieuses et mtaphysiques qui la soutinrent pendant quelque temps;
mais l'me humaine ne peut suivre impunment ces routes sans limites et
sans issue. Le catholicisme a crit le mot _mystre_ au fronton de son
temple, sachant bien que, pour croire, il ne pas faut trop chercher. Le
ciel ne se rvle pas. Il s'entr'ouvre  l'esprance,  l'enthousiasme,
 la science, et se referme aussitt, ou se peuple,  nos yeux blouis
et tromps, de fantaisies dlirantes. Laure sentit que ces
hallucinations la menaaient. pouvante, elle en dtourna ses regards
et retomba brise sur la terre, convaincue qu'elle ne pouvait embrasser
l'infini, et que son organisation positive dans l'affection
(c'est--dire essentiellement humaine et par l excellente) s'y refusait
plus que toute autre.

Elle en tait l quand elle vit Adriani. Son premier pas vers lui fut
une attention plus marque qu'elle n'avait encore pu en accorder  aucun
homme depuis son malheur; le second pas fut l'admiration envers une
belle nature qui se rvlait dans un talent sympathique; le troisime
fut la reconnaissance. Mais, quand elle vit l'amour face  face, elle en
eut peur comme d'un spectre, et, pendant que l'artiste lui crivait une
lettre, qu'elle ne devait pas recevoir, elle lui crivait celle qui
suit:

Noble coeur, adieu! Soyez bni. Je pars! il faut que je vous quitte.
J'ai trop peur de prendre les consolations que je recevrais de vous pour
celles que je vous donnerais. J'aurais encore bien des choses  vous
dire de moi, ami! Pourquoi ne vous les ai-je pas dites tout  l'heure
quand vous tiez l? pourquoi ne me sont-elles pas venues? Voil
qu'elles m'apparaissent comme des lumires vives. C'est sans doute
l'orgueil qui agissait en moi et m'empchait de m'accuser tout  fait
devant vous! Oui, voil le danger de ma situation: c'est de me laisser
enivrer par le sentiment que vous m'exprimez, au point d'en tre vaine
et de vous cacher combien je le mrite peu. Eh bien, il faut que je me
punisse du pass et du prsent, il faut que je vous dise tout.

Vous m'aimez sans me connatre. Ce ne peut pas tre ma personne qui
vous a charm: vous avez pu aspirer sans doute aux plus belles, aux plus
aimables femmes de l'univers, et je ne suis plus que le fantme d'un
tre dj trs-ordinaire. Je n'ai eu qu'un motif d'estime envers
moi-mme: je me croyais capable d'un grand, d'un ternel amour. L tait
mon erreur, l est aussi la vtre. Vous vnrez en moi l'ombre d'une
puissance qui n'exista jamais. J'ai t au-dessous de mon ambition,
au-dessous de ma tche. Ami, plaignez-moi, et ne n'admirez plus, vous
qui m'admiriez pour avoir su aimer! Je ne l'ai pas su, j'ai mal aim!

Oui, voil mon histoire en deux mots. Je n'ai pas t pour l'homme qui
m'avait remis le soin de son bonheur la sainte, l'ange que je me
flattais d'tre. Je n'ai pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop
souhait de l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous me le
prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que de me laisser chrir!
Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimt au point de s'ennuyer loin de moi. Ses
distractions, ses amusements n'taient pas les miens. Si je l'avais os,
j'aurais ha ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne le lui ai
jamais dit, je ne l'ai jamais dit  personne; mais o est le mrite du
silence? La soumission n'est l qu'un calcul d'intrt personnel qui
consent  souffrir beaucoup pour ne pas risquer de souffrir davantage.
J'aurais craint que la plainte n'loignt tout  fait de moi celui que
mon gosme et voulu dtacher de lui-mme et anantir  mon profit. Mon
coeur tait lche, il tait mcontent, c'est--dire coupable. La
docilit extrieure n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile,
on n'est pas fort quand on n'est pas sincre. Faute de pouvoir ou de
savoir accepter les gots d'Octave, je lui en gtais la jouissance par
une tristesse mal dguise parce qu'elle tait mal combattue et jamais
vaincue. Deux ou trois fois j'ai inquit son repos, effray la
conscience de son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui,
en six mois d'union qui nous taient compts et dont j'aurais d lui
faire un sicle, une ternit de joie sans mlange, je l'ai troubl et
afflig trois fois! Et le jour mme... Il faut que j'aie le courage de
remuer ces souvenirs affreux, vous m'y forcez! Le jour mme qui devait
nous sparer pour jamais, je le vis quitter mes cts et s'habiller pour
sortir, sans avoir la force de lui dire un mot. Il faisait un temps
affreux. J'tais sottement offense de ce qu'il affrontait les rigueurs
de l'hiver pour un but qui n'tait pas moi. J'ai pris ensuite le chagrin
violent que j'avais ressenti dans ce moment-l pour un pressentiment.
C'en tait un peut-tre? C'est une dernire faveur du ciel, une dernire
bont de Dieu envers nous, ces mystrieux avertissements qu'il nous
donne! Nous devrions les deviner et les suivre! Je ne pus dmler ce qui
se passait en moi. Je n'eusse rien empch, je ne savais pas combattre
les dsirs d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrass une dernire
fois; il ft parti avec la conscience de mon amour.

Je restai immobile, absorbe dans mon goste effroi de l'abandon. Il
se pencha vers moi pour m'embrasser: je fermai les yeux pour retenir mes
larmes, je feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernire caresse.
On me l'a rapport sanglant et dchir, mort! mort sans que je lui aie
donn seulement l'adieu de chaque matin! mort sans que j'aie pu lui
pardonner le soir, dans un sourire, les angoisses journalires de mon
faible coeur! mort le jour mme o, pour la premire fois, mon me
jalouse exhalait ce cri impie: Il ne m'aime pas! Ah! c'est l ce qui
l'a tu! Le doute est une maldiction, et la maldiction de l'amour
ouvre l'abme des fatales destines.

L'infortun! Ce n'tait pas lui qui n'aimait pas, puisque sa conscience
tait si tranquille. C'est moi, je vous l'ai dit, je vous le rpte, qui
ai mal aim!

Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore qu'un regret, et j'ai
si mal profit de mon bonheur, je l'ai tellement empoisonn par mes
muettes exigences, que ce n'est pas le pass que je pleure, c'est
l'avenir, que j'aurais pu consacrer  la tranquille flicit d'Octave,
et dont je lui avais dj gt les prmices.

Je ne mrite donc pas d'tre console; je ne le serais peut-tre pas.
Je subis, dans l'horreur de ma solitude, une expiation invitable. Elle
n'a pas dur assez longtemps; je ne suis point encore pardonne, puisque
le bienfait de l'amour qui s'offre  moi, au lieu de me faire
tressaillir de joie, me fait reculer d'pouvante.

Dans la premire jeunesse, on croit pouvoir donner autant qu'on reoit;
on ne s'inquite pas du peu que l'on est et du peu que l'on vaut. Quand
on est vieilli et fltri comme moi par un chtiment cleste, on frmit 
l'ide de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur que
moi, vous souffririez encore davantage. Plus attentif et plus rflchi
qu'Octave, vous vous dsabuseriez de moi, et, enchan peut-tre par la
gnrosit, par le respect de vous-mme, vous seriez le plus  plaindre
de nous deux.

Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles mes. La mienne
n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir. Adieu, adieu! ne voyez
dans ma fuite qu'un hommage rendu  la grandeur de votre caractre et 
la noblesse de votre affection.

Laure.


Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements de l'ortie
et du liseron dans le jardin du Temple, remit cette lettre  Adriani au
moment o il se levait, dsespr, pour fuir  jamais la maison
abandonne. Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme; le message
lui avait t remis, sans aucune explication, par madame de Monteluz
elle-mme, au moment o elle l'avait renvoy du plus prochain relais de
poste. C'est lui qui l'y avait mene, ainsi que Toinette, avec ses
mulets. Il avait t appel vers deux heures du matin par Toinette
elle-mme, sa chaumire tant  une trs-petite distance du Temple. Il
avait trouv les malles faites, il les avait charges sur la calche, et
n'avait vu madame de Monteluz qu'au moment o elle y montait, et  celui
o elle en tait descendue. Tout cela s'tait pass sans que le rude
sommeil de Mariotte en ft troubl. Toinette avait charg ce paysan de
garder la maison. Un arrangement antrieur avait confi  son fils la
rgie du petit domaine. On ne savait pas quand on reviendrait, on ne
savait pas encore o l'on allait directement. Cela dpendrait des
lettres d'affaires que madame recevrait  Tournon. On descendrait
peut-tre le Rhne en bateau, on remonterait peut-tre par la route de
Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme Mariotte, que _madame
tait partie_. Il la regrettait; il disait que la bonne jeune dame tait
bien un peu dtraque dans ses esprits, mais que jamais matresse plus
douce et plus gnreuse n'avait parl au pauvre monde.

Ce fut comme une oraison funbre, car il ajouta:

--Je crois bien que nous ne la reverrons plus et qu'elle n'est pas pour
faire de vieux os. Elle a trop de mal dans son ide!

Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil o Laure
s'tait assise la veille et dvora sa lettre. Il la commena avec
abattement; il la termina en la baisant avec transport. Quel plus doux
aveu pouvait-il recevoir que cette confession? De quel plus grand charme
Laure pouvait-elle se revtir  ses yeux que de lui avouer, dans son
repentir naf, et sans savoir ce qu'elle avouait, que sa conscience plus
que son coeur tait fidle  la mmoire d'Octave, et que ce coeur tait
vierge d'un amour partag, par consquent d'un amour complet?

Adriani avait dj pressenti qu'il n'avait pas  lutter contre un mort.
Il ne se trompa pas sur la vritable porte de cette lettre ingnue. Il
reconnut que l'urne pouvait tre couronne de fleurs et inaugure par
lui, sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait ses remords
et se relverait vis--vis d'elle-mme le jour o elle saurait ce que
c'est que le vritable amour, et combien peu elle avait offens Dieu en
le rvant sur le coeur impuissant d'Octave.

Ainsi, en croyant dcourager Adriani et l'loigner d'elle, Laure avait
resserr le lien qu'elle voulait rompre. L'extrme candeur agit souvent
comme ferait l'extrme habilet. Elle obit  la loi du vrai d'une
manire toute fatale. Si la ruse prend le masque de la loyaut, c'est
parce qu'elle sait bien que la loyaut est le seul pouvoir infaillible
sur les bons esprits.




X


Adriani fut drang dans de douces mditations par le vieux paysan qui
venait emballer le piano.

--O vous a-t-on dit de l'envoyer? lui demanda-t-il.

--Nulle part, monsieur. On m'a command de ne pas le laisser 
l'humidit, de le mettre tout de suite dans sa caisse et de le tenir
tout prt, parce qu'on le ferait rclamer bientt. Il parat que madame
y tient beaucoup, car elle m'a recommand cela elle-mme.

Adriani prit une prompte rsolution.

--O elle va, je le saurai, se dit-il; o elle sera, je la rejoindrai.

Il savait l'heure et le lieu du premier dpart en poste. C'en tait
assez. Il retourna  Mauzres, embrassa le baron, lui emprunta un
cabriolet et partit avec Comtois.

Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient pris, en effet, la
route de Tournon. Il commanda des chevaux de poste et arriva au bord du
Rhne avant la nuit. L, il eut une inspiration. Toinette devait lui
avoir crit; elle devait avoir prvu son anxit et ses poursuites. Ou
elle les seconderait, ou elle s'efforcerait de l'en dcourager; mais
elle n'tait pas femme  rester oisive au milieu d'une telle aventure.

Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port, et retira une
lettre  son adresse:

Monsieur, disait Toinette, madame l'a voulu. C'est bien malgr moi!
Mais aussi pourquoi n'avez-vous pas daign me dire si votre fortune
rpond  vos manires et si le nom que vous portez est le votre? J'ai eu
peur d'avoir t trop loin, et je me suis trouve sans dfense, quand
madame m'a dit:

--Partons, je le veux!

--Quelle est son ide? Croiriez-vous que je n'en sais rien? Jamais je ne
l'ai vue comme elle est. C'est une volont, une activit qui sentent la
fivre. Je ne la reconnais plus. Je vous cris du bateau  vapeur o
nous sommes dj embarques, attendant la cloche du dpart. Tout ce que
je sais, c'est que nous descendons jusqu' Avignon. Il me parat bien
impossible que nous n'allions pas au moins saluer madame la marquise au
chteau de Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau
restant, comme celle-ci,  Avignon.

Tournon, sept heures du matin.

Adriani descendit le Rhne et trouva un autre bulletin de Toinette qui
lui annonait qu'on se rendait effectivement au chteau de Larnac, o,
depuis le mariage de son fils, la marquise de Monteluz avait,  la
prire de Laure, tabli sa rsidence.

Je ne pense pas que nous y fassions un long sjour disait Toinette. Ne
venez donc pas nous y rejoindre, monsieur. Je vous en ai assez dit sur
le caractre et les ides de madame la marquise pour que vous compreniez
qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si vous voulez
crire, envoyez-moi vos lettres.

Suivait l'adresse dtaille.

Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il continua sa
route et alla s'installer au village de Vaucluse,  une lieue de Larnac,
fort dcid  affronter la belle-mre et toute la famille plutt que de
renoncer  ses esprances. Il avait le meilleur prtexte du monde pour
se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs par la beaut des
sites environnants, le voisinage de la clbre fontaine et les souvenirs
du grand pote.

Il apprit bientt que la jeune marquise de Monteluz tait de retour dans
son chteau. Mieux connue dans ce pays que dans le Vivarais, elle n'y
passait pas pour folle le moins du monde. Tout le monde respectait son
deuil et plaignait son infortune. Adriani fut condamn  entendre, de la
bouche de son hte qu'il avait questionn avec prcaution, le rcit
pique de la mort du jeune marquis, et  feindre de l'couter comme une
chose nouvelle. Il en fut ddommag par les grands loges qu'on donnait
 la beaut de celle qu'on appelait la _nouvelle Laure de Vaucluse_. On
parlait aussi de sa bont, de sa grce et de ses talents.

Aprs avoir entendu ainsi, en djeunant, la causerie de son hte,
Adriani, arriv depuis une heure et incapable de goter un moment de
repos avant d'avoir atteint le but de sa course, se disposa  sortir, en
disant  Comtois de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiter de lui.

--Eh quoi! monsieur, s'cria Comtois effar, vous ne dormirez pas un
instant?

--Libre  vous de dormir toute la journe, mon cher Comtois.

--Mais c'est que monsieur me laisse l dans un pays affreux, o je ne
connais pas une me... Et si monsieur ne revenait pas?

--Je compte revenir, Comtois, et je n'entreprends rien de tragique.
Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui va se noyer?

--Non, monsieur... Mais enfin... si monsieur prenait fantaisie d'aller
plus loin sans moi...

--Vous m'tes donc bien attach, monsieur Comtois? dit Adriani d'un air
moqueur.

--Ce n'est pas pour a, rpondit Comtois piqu; mais on est toujours
inquiet quand on ne voit pas devant soi. Avec monsieur, on marche
toujours _dans les tnbres_.

--Tnbres? dit Adriani en partant d'un clat de rire qui acheva de
mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil du monde, mon cher!

--N'importe, reprit Comtois irrit. Je ne connaissais pas monsieur pour
un artiste; je suis entr  son service, de confiance, et je voudrais
que monsieur prt la peine de me rassurer ou de me congdier.

--Fort bien! vous ddaignez les arts! dit Adriani, que les angoisses de
son valet de chambre commenaient  divertir, et qui, en achevant de
s'habiller, n'tait pas fch de lui rendre ses mpris en taquineries
inquitantes; c'est mal  vous, monsieur Comtois. Entre gens de rien,
comme vous et moi, on devrait se soutenir, au lieu de se souponner.

--Aurait-il vu mon journal? pensa Comtois.

Il sentit l'ironie et baissa le ton.

--Mon Dieu, monsieur, je ne prtends pas que monsieur...

--Si fait, vous pensez que je vous ai amen au bout de la France et que
je vais vous y oublier. Les artistes sont tous fous, gostes,
indlicats. Dame! vous les connaissez bien, je le vois, et il n'y a pas
moyen de vous en faire accroire!

--Monsieur plaisante! dit Comtois pouvant.

Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait le masque, il
supputait des frais de sjour illimit  Vaucluse, dans une vaine
attente de son retour, et des frais de route pour retourner seul 
Paris.

Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte, sans autre
explication. Comtois plit. Son matre avait laiss presque tous ses
effets  Mauzres. Press de partir, il n'avait emport qu'une lgre
valise et un ncessaire de voyage fort simple. Il n'y avait pas l de
quoi indemniser Comtois.

Adriani attendait qu'il lui adresst quelque impertinence, afin de
savoir  quoi s'en tenir sur son caractre; mais Comtois n'avait pas
d'autre vice que la sottise. Esclave du devoir, il se sentait condamn 
la confiance par celle que son matre lui avait tmoigne en mille
occasions. Adriani sourit en voyant cette anxit refoule par le
respect humain.

--A propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme frapp d'un souvenir:
j'ai mis mon portefeuille dans ce tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois;
bien que les gens de cette auberge aient l'air honnte, ce sera encore
plus sr.

Il lui donna la clef du tiroir et sortit.

Comtois ouvrit prcipitamment le portefeuille et vit qu'il contenait une
dizaine de mille francs en billets de banque. Le calme se fit dans son
me, l'apptit lui revint. Il acheva tranquillement le djeuner de son
matre, et savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodes avec
une vritable _maestria_ par l'hte de l'htel de _Ptrarque_. Il rangea
tout, ensuite, avec les plus grands gards pour la chambre de son
matre, nettoya son encrier de voyage et s'en servit pour consigner dans
son journal les rflexions suivantes:

  Bourgade de Vaucluse, 1er septembre 18...

  Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vrit; mais, malgr a, c'est
  un trs-galant homme, qui montre aux gens, dans l'occasion, le cas
  qu'il fait de leur probit. Monsieur est aussi un homme fort aimable.
  Il a caus avec moi, ce matin, pour la premire fois, et m'a mis 
  mme de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans ducation.

Aprs quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain de
Vaucluse; ce qui lui fournit matire  une lettre descriptive adresse 
son _pouse_, et qui commenait ainsi:

Rien de plus tonn que moi  la vue de cette eau chante par M.
Ptrarque! etc.

Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois  ses lucubrations:
c'est qu'il avait pour sa femme une affection protectrice. Il avouait
volontiers  ses amis qu'il avait fait un _mariage de garnison_, car
elle tait simple cuisinire et ne mettait pas un mot d'orthographe;
mais elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des choses
au-dessus de sa porte. Voil pourquoi il n'tait pas fch de
l'blouir, dans l'occasion, par une supriorit qu'il jugeait
incontestable.

Adriani avait pourtant pass devant la source sans lui accorder un
regard. Il avait travers les montagnes environnantes, se dirigeant 
vol d'oiseau vers le village de Gords, qu'on lui avait indiqu comme
voisin de Larnac. Il arrivait au milieu du jour, insensible  la fatigue
et  une chaleur accablante, au terme de sa course.

L seulement, il put songer  admirer le pays, qui tait superbe, et des
valles fertiles, protges de montagnes d'un assez beau caractre.
Larnac tait un vieux manoir d'un aspect imposant par sa situation,
d'une importance mdiocre cependant, mais rendu confortable par la
longue rsidence d'une famille aise et les soins que la belle-mre de
Laure y avait donns durant la tutelle de cette dernire. Dans les
premiers jours de son mariage, Laure elle-mme avait rempli sa demeure
d'une certaine lgance, sans luxe dplac. Elle et voulu faire aimer
cet intrieur  son jeune mari. Depuis la mort d'Octave, Laure ne
s'tait plus soucie ni occupe de rien; mais la marquise avait
entretenu toutes choses avec ponctualit.

Le mot de ponctualit est celui qui convient le mieux pour rsumer le
caractre et l'existence entire de cette femme que son entourage
distinguait de Laure en l'appelant _la marquise_, tandis que Laure,
marquise aussi, mais tenue dans une sorte d'infriorit de convenance,
tait dsigne sous le nom de _madame Octave_. Nous suivrons cette
donne quant  la belle-mre, pour viter toute confusion.

Son _nom de fille_, comme on dit encore dans les anciennes familles,
tait Andre d'Oppdte. Elle avait t fort belle, mais froide, sans
charme et sans grce. leve dans un couvent d'Avignon, produite ensuite
dans le monde d'Avignon, de Marseille, de Nmes et d'Uzs, marie  un
gentilhomme sans avoir, mais dont les anctres avaient fourni des
viguiers  toutes les vigueries de la Provence: pouse sans amour, mre
sans faiblesse, femme sans reproche, elle avait men, sous le plus beau
soleil du monde, une vie glace par les prjugs aristocratiques et
religieux, si obstins dans le midi de la France. Ces prjugs n'taient
pas chez elle  l'tat violent. Toute violence lui tait inconnue. Ils
taient  l'tat de foi inbranlable, bate, indestructible. Vue d'un
seul ct, c'tait une trs-respectable nature, rigide sur tous les
points d'honneur, dsintresse, librale autant que lui permettaient
ses ides d'ordre et la mdiocrit de sa fortune; indulgente autant que
peut l'tre une orthodoxie  seize quartiers: chaste autant que peut
l'tre une femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la loi
du mariage.

Longtemps la belle Andre brilla dans le monde provenal comme un meuble
d'apparat qui ornait les ftes sans les gayer. Sans sortir de sa
famille, qui se ramifiait par ses alliances  une population entire de
cousins, d'oncles, de germains et issus de germains, elle se trouvait
trs-rpandue. Les devoirs de famille lui crrent donc des habitudes de
reprsentation et d'hospitalit, et, quand elle avait dit _le monde_,
objet de son respect ou de ses gards, elle croyait parler de l'univers,
et ne se doutait pas que l'opinion pt dicter ses arrts ailleurs que
dans le petit groupe que formaient, en somme, ses grandes relations au
sein d'une petite caste.

Le rcit de Toinette, relativement  la longue opposition de la marquise
au mariage d'Octave et de sa pupille, tait parfaitement vridique.
Cette mre rigide, cette fire patricienne pauvre, et laiss mourir
d'amour et de douleur son fils et sa nice plutt que de se laisser
souponner de calcul et de captation. Elle ne cda qu'en voyant Laure
toucher  sa majorit sans varier sa prfrence; mais, en cdant, elle
se garda bien de tmoigner aucune joie d'un mariage qui redorait un peu
le blason de sa famille. Elle ne ressentit mme aucune admiration pour
la constance et la gnrosit de sa pupille. Elle les regarda comme des
choses toutes simples,  la hauteur desquelles sa fiert,  dfaut de sa
sensibilit, l'et place, et elle se contenta de dire:

--C'est bien, je me rends!

La mort tragique de son fils n'entama point ce mle courage. Elle avait
sans doute des entrailles maternelles, et elle en ressentit le
dchirement; mais, la premire consternation passe, on ne s'aperut de
sa douleur qu' la disparition complte du rare et ple sourire qui
effleurait parfois jadis ses traits austres. Quelques fils argents se
mlrent  ses cheveux, jusque-l noirs comme l'bne. On jugea qu'elle
avait mortellement souffert sous son air rsign. C'est possible, c'est
probable; mais ce ne fut pas seulement la pit qui triompha de ses
regrets, ce fut l'orgueil et mme la vanit. Il n'est point de femme
belle sans complaisance secrte pour elle-mme. Faute de charmes, la
belle Andre n'avait jamais plu  personne. Elle le savait, elle l'avait
senti. Elle savait aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni
par l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermet de caractre, qu'en
plus d'une occasion on avait remarque, et que son mari vantait pour
avoir quelque chose  vanter dans son intrieur. Elle s'y enferma si
bien, que nulle matrone romaine n'y et mis plus de pompe et de
solennit.

Au moment o Adriani approchait du chteau, Laure et sa belle-mre,
assises dans un assez beau salon, qui passait pour somptueux dans un
pays o le luxe a fort peu pntr, causaient ensemble pour la premire
fois depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais profondment
froisse par le stocisme intolrant de la marquise, s'tait presque
toujours renferme dans un silence respectueux, se disant, avec raison,
qu'une personne dont toute l'action morale se bornait  la _science des
gards_ n'avait pas droit  autre chose que des gards. Arrive la
veille et trs-fatigue, Laure s'tait leve tard et commenait avec la
marquise un entretien qui ne pouvait tre un panchement et qui prenait
le caractre d'une explication.

--Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible ne savait
mettre aucune douceur dans ce parler maternel, vous tes repose, vous
pouvez me parler de vous-mme. Mademoiselle Muiron, que j'ai interroge
ce matin sur votre sant, m'a rpondu que vous tiez  la fois mieux et
plus mal; mais cette bonne personne a si peu de jugement, que j'aime
mieux ne m'en rapporter qu' vous. Je ne saurais la suivre dans son
langage affect et dans ses rponses embrouilles. Voyons, comment vous
trouvez-vous au physique et au moral, aprs l'trange voyage que vous
venez de faire?

Laure se sentit peu dispose  rpondre  des marques d'intrt qui
ressemblaient  une critique. Elle se contenta de sourire avec
mlancolie et de demander pourquoi la marquise qualifiait son voyage
d'trange.

--Je ne prtends pas ridiculiser vos dmarches, ma trs-chre, rpondit
la marquise, encore moins les blmer. Je me suis permis seulement de
penser que vous tiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle,
et bien faible de sant pour vous jeter dans la solitude.

Laure garda le silence, dcide  n'entamer jamais aucune lutte avec sa
belle-mre. Celle-ci reprit:

--Vous tes matresse de vos actions, je le sais, et je reconnais vos
droits  l'indpendance. Ce n'est donc pas de moi que vous relverez
jamais, mais des convenances d'un monde qui n'aura pas pour vous
l'indulgence  laquelle vous prtendez.

--Je ne prtends  rien, rpondit Laure; mais puis-je savoir de quoi ce
monde souverain m'accuse?

--De rien que je sache; mais il s'tonne un peu, et peut-tre
trouverez-vous avec moi qu'il ne faudrait mme pas inquiter les
jugements humains.

--Je pense que vous avez toujours raison, chre maman, dit la jeune
femme avec une douceur sans abandon. Vous ne pouvez pas vous tromper, et
vos penses sont un code, comme vos actions sont un modle infaillible
vis--vis du monde: mais je ne suis plus du monde, moi, vous le savez.

--Je regrette, reprit la marquise, sans montrer son mcontentement par
la moindre motion, que vous persistiez dans cette bizarrerie de vous
croire affranchie de tous les liens que subissent sans effort les mes
bien nes. J'aurais cru que le temps et le recueillement de la solitude,
que les fruits de la prire et la gravit de votre rle de veuve, vous
procureraient enfin le courage de donner le bon exemple. Je suis
persuade que vous ne sentez pas le danger o vous mettez les mes, en
vous montrant si consterne, si indiffrente aux tmoignages d'estime
qui vous entourent. Permettez  mon affection de vous dire qu'on se doit
aux autres, et que les regrets les mieux fonds, le chagrin le plus
lgitime, peuvent revtir une apparence de romanesque et de passionn
qui ne sied point  une jeune femme...

La marquise en tait l de son sermon, quand Toinette entra, la figure
bouleverse, en disant  Laure:

--Madame, vous plat-il de venir un instant?

--Qu'est-ce donc? dit la marquise en se levant. Est-il arriv un
accident  quelqu'un de la maison?

--Non, madame, rpondit Toinette embarrasse. C'est quelqu'un qui
demande  voir madame Octave.

--Un homme de la campagne? reprit la marquise. Qu'il vienne; nous
coutons tout le monde.

--Non, dit Laure, qui avait compris, du premier regard, le trouble de
Toinette, et dont le coeur s'ouvrait inopinment  une profonde
satisfaction: c'est une visite, n'est-ce pas, Toinette?

--Eh bien, quelle est donc cette manire d'annoncer? dit la marquise 
Toinette. Vous vous levez, ma fille? Vous allez au-devant de la
personne?... Sachez d'abord qui c'est.

--C'est une personne que je connais, rpondit Laure en allant jusqu' la
porte du salon, et en tendant la main  Adriani.

Adriani entra en baisant cette main avec transport. La marquise resta
stupfaite.

Adriani tait si mu, si enivr d'tre reu ainsi, qu'il ne voyait pas
seulement la marquise.

--Maman, dit Laure  sa belle-mre avec l'aisance la moins quivoque, je
vous prsente M. d'Argres, dont je n'ai pas encore eu le temps de vous
parler, mais qui mrite de vous un bon accueil.

--Je n'ai pas  en douter, ma fille, rpondit la marquise en saluant
Adriani, d'aprs celui que vous lui faites. Vous avez connu monsieur
dans votre voyage, et il faut que ce soit un homme d'un grand mrite
pour qu'une si nouvelle connaissance ait dj pris place dans votre
intimit.

Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les siennes, se
rveilla comme en sursaut, non pas tant aux paroles de la marquise,
qu'il entendit confusment, qu'au regard terrible qu'elle attacha sur
lui. Il n'y avait pourtant aucune colre dans ce regard; mais il s'en
chappait un froid de glace qui passait dans tous les membres.

Adriani quitta la main de Laure aprs l'avoir baise une seconde fois;
il salua profondment la marquise, et, surmontant l'espce de paralysie
que lui causait l'aspect de cette femme, il la regarda fixement aussi,
attendant qu'elle passt de l'pigramme au reproche.

La marquise restait debout, et cette attitude tait fort significative.
Laure ne pouvait ni s'asseoir ni faire asseoir son hte, avant que la
vieille dame, habitue d'ailleurs au rle de premire matresse de la
maison, leur en et donn l'exemple.

Cette situation bizarre dura presque une minute, c'est--dire un sicle,
si l'on se reprsente l'embarras intrieur d'Adriani.

Mais il avait trop d'usage pour ne pas paratre aussi  l'aise que si la
marquise l'et reu  bras ouverts, et cette aisance la frappa vivement.
Elle sentit quelque chose de suprieur dans cet inconnu, et, comme, 
ses yeux, la supriorit, c'tait un grand nom ou une grande position
dans le monde, elle craignit d'avoir t trop loin et se rassit en
invitant, d'un geste royal, sa belle-fille et son hte  en faire
autant. Puis elle se renferma dans un silence majestueux, mais droite
sur son fauteuil et attendant une explication.

Il n'appartenait pas  Laure de la donner. Elle ne pouvait disposer de
la rvlation, qu'Adriani ne voulait sans doute pas faire  un tiers, de
ses sentiments secrets. Elle et t bien embarrasse de donner le
moindre claircissement sur la position qu'il occupait dans la socit,
puisqu'elle n'avait pas seulement song  s'en enqurir.

Toinette, qui, par privilge d'anciennet, avait place au salon, s'tait
rfugie dans un coin o, feignant de ranger une corbeille  ouvrage,
pouvante de l'attitude que prenaient les choses, mais curieuse d'en
voir l'issue, elle offrait la vivante image de la perplexit.




XI


La personne la plus calme, en apparence, dans ce groupe ptrifi,
c'tait Adriani. Laure, tranquille pour elle-mme, qui ne sentait rien 
se reprocher, n'tait pas sans inquitude pour celui qui, en lui
marquant un attachement si tranch, s'exposait pour elle  d'injustes
affronts.

Adriani tait homme de rsolution, et, voyant bien clairement que la
marquise ne quitterait pas la place sans savoir  quoi s'en tenir, il
parla ainsi en s'adressant  la vieille dame avec une assurance
respectueuse:

--Il est tout simple que madame la marquise de Monteluz, car c'est 
elle que j'ai l'honneur de parler... (la marquise fit une lgre
inclination de tte), veuille savoir quelle est la personne assez
audacieuse pour se prsenter ainsi devant elle. Cette personne est
audacieuse, en effet, trs-audacieuse; elle ne se le dissimule pas; mais
madame la marquise n'a pas sujet de s'en alarmer, puisque ce n'est pas
devant elle que l'audacieux s'attendait  tre admis. Il se serait fait
prsenter  elle selon toutes les formalits requises et avec tout le
respect qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa cour et t
le but de sa visite.

La personne, la prononciation, les manires d'Adriani avaient tant de
distinction naturelle et acquise, et, en ce moment, sa volont donnait
quelque chose de si dcid  sa physionomie, que la marquise, se
demandant vainement o elle avait entendu prononcer avec clat le nom de
d'Argres, se figura qu'elle voyait devant elle quelque prince tranger.
Elle accepta donc paisiblement l'espce de leon que lui donnait
l'inconnu, certaine qu'il allait y joindre quelque chose d'assez
flatteur pour la ddommager.

Adriani poursuivit:

--Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et que me voil
favoris au point de me trouver en prsence des deux chtelaines de
Larnac, je ne suis pas assez colier pour ne pas en profiter avec
empressement. J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'tre prsent
par la fille  la mre pour tre accept de confiance; mais madame la
marquise daignant m'interroger...

La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance fort au-dessus de
la courtoisie, et la fausse convenance au-dessus de la vraie, qui et
exig qu'elle acceptt, les yeux ferms, la caution de sa belle-fille.
Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas.

Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir surprendre l'ombre
d'une incertitude ou d'un accommodement dans ses yeux clairs, poursuivit
sans se troubler:

--Je me vois donc forc de faire ma propre apologie, en dpit de toutes
les rgles de la modestie. Je la ferai trs-courte. Je suis un homme
irrprochable. J'ai quelque talent, quelque fortune. J'appartiens  une
famille honorable. Je suis passionnment pris de madame Laure de
Monteluz. J'ai os le lui dire et mettre mon existence  ses pieds. Loin
de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai suivie, parce que je persiste, et
que je suis dcid  ne renoncer  mes esprances que chass d'ici par
elle-mme.

Laure resta immobile et comme recueillie dans une mditation calme. Un
ple sourire clairait sa figure.

La marquise tait plus ptrifie que jamais. Toinette retenait son
souffle.

Pourtant la marquise n'tait pas ennemie de cette sorte de solennit
brusque, qu'elle attribuait  l'aplomb d'un grand personnage. Elle
aimait la lutte et l'obstination de la controverse.

--Monsieur, rpondit-elle, dans les usages de la noblesse mridionale,
une demande en mariage exige la runion des principaux membres d'une
famille; mais je crois deviner que vous tes tranger, du moins  cette
partie de la France dont nous sommes, ma fille et moi.

--Oui, madame, rpondit l'artiste avec vivacit et en regardant Laure,
qu'il lui tardait d'instruire mieux et plus vite que sa belle-mre. Je
suis  moiti tranger, puisque ma mre tait Italienne, que je suis n
 Naples, et que je porte volontiers le nom d'Adriani.

Laure tressaillit, rougit faiblement, comme  la joie d'une agrable
dcouverte, et tendit de nouveau la main  l'artiste, sans faire la
moindre attention  l'tonnement de sa belle-mre et  la consternation
de Toinette.

Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce mouvement spontan.
Laure le savait artiste, et c'tait un titre  ses yeux.

Quant  la marquise, qui, sans tre musicienne, avait toujours montr
beaucoup d'encouragement et de condescendance pour la passion de Laure 
l'endroit de la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ou parler d'un
chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint d'avoir lu ce nom
grav sur les cahiers de sa belle-fille, elle ne voulut pas supposer que
ce ft celui qui se donnait pour riche et bien n. Elle se confirma dans
la supposition d'une destine des plus brillantes, et reprit son rsum.

--Je crois, monsieur, d'aprs votre personne et votre langage, que vos
poursuites peuvent tre trs-flatteuses pour ma fille; mais, avec la
vivacit italienne qui vous caractrise, vous voulez marcher trop vite.
La chose est dlicate au possible dans l'esprit de deux femmes appeles
par vous  se prononcer sans prendre conseil que d'elles-mmes. Vous
nous permettrez donc de nous consulter d'abord, ma fille et moi, et
ensuite de runir notre famille avant de prendre une rsolution aussi
grave. C'est l'avis de ma fille et le mien.

Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient doux, mais
vagues.

--A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise tonne de sa
proccupation.

Laure se rveilla et dit avec calme:

--Je pensais  lui, maman,  ce qu'il nous dit. A quoi voulez-vous que
je songe quand il est l? Je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer,
et pourtant je ne peux pas encore lui rpondre. Je ne peux pas, il le
sait bien.

--Ainsi, Laure, rien n'est chang entre nous? s'cria Adriani. Eh bien,
merci pour la part de confiance que vous me conservez. Je craignais
d'avoir  la reconqurir. Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y tais
si bien rsolu! Soyez bnie, si cette fuite ne cache pas le dsir de
m'chapper pour toujours.

--Ma fuite ne cache rien, rpondit Laure. N'avez-vous pas reu ma
lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un mot qui cacht quelque
chose; ne le savez-vous pas?

--Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais. Je vous
comprends, je vous connais, et c'est pour cela que je vous adore. Vous
avez cru devoir me dtacher de vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que
je n'accepte pas votre opinion sur vous-mme. Dtermin plus que jamais
 la combattre, me voil  vos pieds. Il faut bien que vous m'y laissiez
jusqu' ce que votre amiti pour moi devienne de l'amour ou de
l'aversion. Quant  moi, je n'accepterai qu'un seul arrt de vous: celui
de la haine ou du mpris.

--Celui-l n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi impossible de
croire que vous me deviendrez odieux, qu'il m'est impossible de savoir
si je partagerai votre passion. Dans cette incertitude, mon rle
vis--vis de vous peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui
n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage d'une
coquette, et que j'entretienne des esprances peut-tre mal fondes?
Quittez-moi et donnez-moi du temps, voil ce que je vous ai demand, ce
que je vous demande encore.

--Et voil, rpondit Adriani avec imptuosit, ce que je ne peux pas
vous accorder, moi! Je sais trs-bien contre quels souvenirs, contre
quels dcouragements j'ai  lutter pour vous vaincre. De loin,
j'chouerai  coup sr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez
 les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des paroles ne sont pas des
actions. Si vous me chassez, je suis perdu, je le sais; je suis maudit!

Adriani,  cette pense, fut si fortement mu, que sa figure s'altra et
que des larmes vinrent au bords de ses paupires; de vraies larmes
qu'une excitation volontaire n'arrachait pas au systme nerveux d'un
artiste, mais qu'une douleur vritable rpandait dans la voix et sur le
visage d'un homme, en dpit de lui-mme.

Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique sur elle,
que ses yeux s'humectrent aussi.

--Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez triste; je ne veux
pas vous avoir rendu malheureux, ne ft-ce que passagrement! Vous
resterez prs de nous jusqu' ce que je vous aie fait consentir  vous
loigner sans amertume.--Toinette, va, je te prie, faire prparer la
chambre de M. Adriani. Je l'invite  passer quelques jours chez
moi.--Maman, ajouta-t-elle ds que Toinette fut sortie, je vous demande
pardon de prendre ce parti sans vous consulter. Il est des
circonstances, je le vois, o la conscience et le coeur sont d'accord
pour commander notre conduite, dt-elle ne pas tre approuve par les
tres que nous respectons le plus. C'est  moi maintenant de vous
persuader humblement de penser comme moi sur le compte de l'_ami_ que
j'ose vous prsenter de nouveau comme tel, et qui aspire  votre
bienveillance.

La marquise tait si tourdie de ce qui se passait sous ses yeux,
qu'elle ne put d'abord trouver une parole. Tout son _usage_
l'abandonnait. Elle croyait rver.

Elle connaissait Laure pour _entte_. C'est le mot que, depuis
l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaiet ni aigreur,  son
caractre. Le rsultat de cette persistance dans les sentiments ayant
t un heureux mariage pour le fils de la marquise, celle-ci avait d
reconnatre qu'elle ne regrettait pas d'avoir t _vaincue et domine_
(c'est ainsi qu'elle parlait) par _cette petite fille_. Depuis la mort
d'Octave, l'accablement de Laure, galement invincible, sa haine pour ce
que la marquise appelait le monde, surtout son absence rcente, qui
ressemblait un peu  une rvolte dguise contre les habitudes de la
famille, avaient bien choqu les ides de la vieille dame; mais elle se
flattait de ramener sa bru  une soumission absolue, du moins en sa
prsence. Elle fut donc abasourdie de la voir se fiancer, en quelque
sorte  sa barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir
gard aux sages lenteurs et aux minutieuses enqutes qu'elle se
rservait d'apporter, en obstacle ou en aide, dans tout projet de
mariage que Laure pourrait former.

--Vous avez t bien vite, en effet, ma chre Laure, dit-elle enfin d'un
ton d'autant plus aigre qu'il tait plus rserv. Le parti trs-trange
que vous prenez de retenir monsieur, au risque de compromettre votre
rputation, est le fcheux rsultat d'imprudences commises sans doute
dans votre malheureux voyage. Il est trop tard assurment pour s'en
affliger, et je n'ai pas l'habitude de me faire perscutante sans
utilit. Puisque vous n'tes plus parfaitement matresse de vos actions,
et que vous avez cru devoir tmoigner  un tendre adorateur des
sentiments aprs l'aveu desquels il n'y a de possible que des
transactions, je dois baisser la tte en silence, et prier pour que
l'issue du roman soit heureuse pour vous, difiante pour les autres.

Ayant ainsi parl, et dit toutes ces choses dures d'une voix trs-douce,
la dame se leva, salua Adriani, et quitta l'appartement avec
l'affectation d'une personne qui se sent de trop.

Il tait temps qu'elle se retirt, elle l'avait senti elle-mme en
voyant le feu de l'indignation monter au visage d'Adriani. Ce gnreux
esprit se rvoltait tout entier contre la scheresse du coeur, et cette
duret, presque insultante envers une femme aussi prouve que la pauvre
Laure, lui paraissait un crime. Mme en dehors de son amour pour elle,
il et prouv le besoin de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la
marquise eut repouss la porte sur elle, il tait debout, l'oeil
menaant, la bouche contracte par le ddain. Laure lui prit le bras
pour l'arracher  son anxit.

--Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez pas ce qu'il fallait
braver pour approcher de moi, ici?

--Si, je le savais, rpondit-il. Je suis venu quand mme.

--Et vous resterez quand mme.

--Non pas quand mme, mais parce que. La vue de cette femme me fait
bnir ma persvrance, et elle m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir
perdu Octave, c'est d'tre reste sous le joug de sa mre, qui vous fait
dsesprer de toutes choses et de vous-mme. C'est l le souffle de mort
qui vous tuerait, et auquel mon influence et ma volont doivent vous
soustraire.

--Pardonnez-lui, Adriani. Elle obit  une croyance, et, d'ailleurs, ce
n'est pas le moment de la maudire: c'est  elle que vous devez d'tre
ici pour quelques jours. Si je n'avais pas eu la certitude qu'en
apprenant qui vous tes elle allait vous faire quelque affront, je ne me
serais pas dpartie si aisment de la conduite que je m'tais trace
envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui rappelant que je suis
ici chez moi et qu'elle n'en peut chasser personne.

--Qu'elle soit donc bnie, cette barre de fer qui vous enferme, mais qui
pliera ou se rompra devant vous, j'en fais le serment. Oublions-la pour
le moment, et laissez-moi vous parler de moi,  propos de ce que vous
venez de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas
encore; il est temps que vous le sachiez vous-mme.

--Non, non! rpondit Laure, j'en sais assez. Vous tes l'admirable
Adriani dont la fiert et le dsintressement galent le gnie et
l'inspiration. Si vous avez, en effet, de la fortune (on m'avait dit le
contraire), laissez-moi l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah!
mon ami, croyez-vous que, si mon coeur se refuse  l'amour qui vous est
d, l'obstacle soit en vous? Non, certes. Quelle que soit votre
condition dans la vie, je ne veux connatre de vous que vous-mme.

--Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-mme que je vous parlerai en
vous disant que je dois la fortune  des hasards, et non  des travaux
qui pourraient me distraire de vous.

Il raconta alors tout ce qui tait contenu dans la lettre que nous avons
rapporte, et qu'il n'avait pu faire tenir  Laure.

Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque Toinette revint dire
 la jeune femme que sa belle-mre dsirait qu'elle voult bien monter
dans sa chambre un instant.

--Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on bien courrouc
contre nous?

--Hlas! oui, madame, rpondit Toinette, qui avait les yeux rouges et
gonfls; madame m'a fait mille questions, et jamais juge criminel n'a
tortur de la sorte un tmoin. Que pouvais-je lui rpondre? Monsieur et
bien mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu prsenter la vrit
dans son meilleur jour.

--Quel secret, Toinette? dit Adriani impatient. De ce que je voyage
sous mon nom de famille pour viter les importunits qui accablent un
artiste dont le pseudonyme est connu de tous les amateurs, et dont
heureusement la figure est moins connue que les ouvrages, doit-on
conclure que je rougis de ma profession? Est-ce l l'opinion de la
marquise? Prend-elle l'espce de modestie, qui est le refuge de mon
indpendance de promeneur, pour une lchet d'imbcile?

--Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre nom d'Adriani l'a
intrigue. Elle a une mmoire dsolante. Elle m'a demand brusquement si
vous chantiez. J'ai rpondu que c'est par la musique que vous aviez fait
connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en racontant la vrit,
moi! Elle s'est crie: _C'est cela!_ Et, aprs m'avoir traite comme
une intrigante, avec ses petites paroles pinces qui vous figent le
sang, elle m'a ordonn d'appeler madame.

--J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait d'tre sincre,
Toinette.--Et vous, mon ami, ne soyez pas inquiet pour moi. J'ai
peut-tre plus d'nergie qu'on ne m'en supposerait.

Laure trouva sa belle-mre  genoux sur un prie-Dieu. La chambre petite
et sombre qu'elle occupait au chteau de Larnac tait pauvre, nue et
propre comme celle d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire
consentir  prendre sa part dans le bien-tre qu'elle avait apport dans
la famille. Hautaine et stoque, la noble dame couchait sur la dure, et,
autant par orgueil que par humilit, elle ne souffrait pas le velours
d'un coussin entre ses genoux et le bois de chne de son prie-Dieu.

Elle ne s'tait pourtant pas mise en prires dans ce moment par
ostentation ni par hypocrisie. Elle s'tait sentie indigne, et elle
demandait  Dieu de n'en rien faire paratre. Sincre, mais compltement
inintelligente des dlicatesses du coeur, elle croyait avoir remport
une victoire dcisive sur elle-mme, quand, sans lever la voix, ni
ressentir la moindre acclration de son sang, elle avait russi 
blesser avec prmditation la dignit ou la sensibilit d'autrui.

--Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et veuillez m'couter
avec sagesse. Vous avez apparemment, sur l'importance des distinctions
sociales, des ides qui diffrent entirement des miennes?

--Je crois que oui, en effet, chre maman, rpondit Laure.

--Je m'en tais doute quelquefois, reprit la marquise, surtout dans ces
derniers temps; mais l'loignement que nous avons l'une et l'autre pour
toute espce de discussion oiseuse nous a empches de nous bien
connatre jusqu' ce jour, et je le regrette. J'aurais pu combattre en
vous des tendances dangereuses aux ides rvolutionnaires de ce
malheureux sicle. J'aime  croire pourtant que ces tendances sont
combattues en vous-mme par le sentiment de votre propre dignit, et
qu'en ajournant les esprances blessantes de M. Adriani, vous vous
rappelez _ce_ qu'il est et _qui_ vous tes.

Elle fit une pause pour attendre la rponse de son interlocutrice, qui
avait pris, ds l'enfance, l'habitude de ne jamais l'interrompre. Laure
rpondit en rsumant, en quelques mots, sans rflexion aucune,
l'histoire qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit  son
tour le jugement que porterait la marquise.

--D'aprs ce que vous me dites, rpondit celle-ci, et je veux supposer
que M. d'Argres vous a bien dit la vrit, je vois qu'il mrite de
l'estime et des gards. Sa naissance, quoique sortable,  ce que je
crois, ne me parat pas  la hauteur de la vtre; sa fortune, si elle
est bien relle, est suprieure  celle que vous possdez; mais je vous
estime assez pour croire que ce ne serait pas  vos yeux une
compensation suffisante. Cependant, j'admets les inclinations de coeur
qui font accepter sans rougir la richesse, bien que mon fils n'et
jamais obtenu mon consentement pour vous pouser, si votre origine et
t au-dessous de la sienne. Ce sont l, ma fille, des scrupules et des
convictions personnels que je ne prtendrais pas vous imposer, s'il n'y
avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inous de M.
d'Argres; mais il en existe un si rel, que je ne puis me dispenser de
vous en retracer l'importance. Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la
sottise de mpriser les artistes, pas plus que je ne mprise aucune
condition honnte. J'ai connu, par rapport  vous, et je vous ai fait
connatre des musiciens renomms, entre autres M. Habeneck, qui tait un
homme trs-bien lev, et qui, en vous donnant quelques leons
d'accompagnement pour faire plaisir  votre matre de piano, n'a rien
voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a force  l'inviter 
dner, et je ne l'ai pas regrett, en voyant qu'il ne _buvait pas_ comme
font la plupart des musiciens, et pouvait parler sur son art d'une
manire intressante. Vous avez dsir qu'on ft de la musique chez
nous. J'y rpugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs, ne
nous permettait pas d'exercer  Paris une hospitalit bien convenable,
et que je craignais un air d'intimit de notre part avec des artistes.
J'ai cd pourtant, et j'ai consenti  de petites runions o des
musiciens choisis, s'attirant les uns les autres, sont venus procurer
aux personnes de votre socit des moments agrables. J'ai eu tort
certainement, si vous avez pu conclure de l que ces artistes taient
vos gaux. Je suis rprhensible de n'avoir pas prvu que cette ide
germerait tt ou tard dans une tte que je ne savais pas aussi exalte
qu'elle l'tait, ou qu'elle l'est devenue. Mon but tait, d'abord, de
satisfaire vos gots et d'y employer des revenus qui taient vtres;
ensuite, de vous faire briller dans un monde d'lite, o vos talents et
votre beaut pouvaient vous mettre  mme de vous tablir plus
avantageusement, pcuniairement parlant, que vous n'avez voulu le faire.
J'tais, je suis toujours une provinciale, moi; je n'en rougis pas, bien
au contraire! Mais je voulais faire de vous une Parisienne, afin de
n'avoir pas  me reprocher de vous avoir tenue dans un milieu o l'amour
de mon fils vous devnt une sorte de ncessit. Eh bien, ma chre Laure,
toutes mes prcautions ont t djoues par vous. D'abord, vous avez
pous mon fils; ensuite, vous avez cru qu'il vous tait possible de
vous remarier avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas l votre pense
dans ces derniers temps?

--Je sais, maman, rpondit Laure, que je voudrais en vain modifier vos
ides sur l'ingalit des conditions. Je ne l'entreprendrai pas.
Incapable de modifier les miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me
taire quand vous avez prononc.

--Alors, vous pensez vous retrancher peut-tre sur ce que M. d'Argres
n'est pas ce qu'on appelle un artiste? Vous l'essayeriez en vain, ma
trs-chre. Des malheurs que je ne suis pas trs-dispose  plaindre,
puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations de jeune homme,
l'ont rduit volontairement  subir cette dgradation. Je dis
volontairement, parce que vous prtendez que sa famille lui a offert une
pension pour l'y faire renoncer. J'ai une mdiocre opinion, je vous le
confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de ses parents, et je
prfrerais beaucoup pour vous M. d'Argres ruin, mais fidle aux
convenances de sa caste, que M. Adriani enrichi par le hasard et
illustr par son savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans
l'migration, de trs-grands seigneurs rduits  faire usage de leurs
talents d'agrment en pays tranger. C'est par ncessit qu'ils ont pris
ce parti, et ils sont bien excuss par la perscution rvolutionnaire;
mais, dans le cas de votre M. d'Argres, il n'en est point ainsi. C'est
son got qui l'a pouss au travail, et le travail ne dgrade pas
l'homme, mais il le dplace  jamais. M. d'Argres a cess d'exister
pour ses pairs le jour o il a laiss imprimer, sur une affiche de
concert ou de spectacle, le nom d'Adriani, et  paratre de sa personne
devant des spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais mont sur
les trteaux? Vous vous trompez, et sa mmoire le trompe lui-mme. Je me
suis parfaitement rappel tout  l'heure la manire dont notre
grand-cousin, M. de Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois
ans,  son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et il nous
dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans son voyage qu'un
certain Adriani qui avait chant, je ne sais plus sur quel thtre, au
bnfice de je ne sais plus quoi... Attendez! c'tait au bnfice des
rfugis italiens. Oui, c'est cela. Triste prtexte ou triste motif, ma
fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort contraires 
celles de votre monde!

La marquise parla encore longtemps sur ce ton et dmontra par _a_ plus
_b_ qu'un homme, livr  la critique, l'tait  l'insulte: en quoi elle
ne se trompait pas beaucoup: mais, comptant pour rien, ignorant mme
tout  fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de savoir
souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre l'honneur du
gentilhomme, qui peut demander raison  un malotru, et celui de
l'artiste, qui ne peut faire tirer l'pe  toute une salle, et qui,
pour recevoir l'aumne des applaudissements, s'expose de gaiet de coeur
 l'outrage des sifflets. Enfin, elle fut logique  son point de vue,
diserte  sa manire, et conclut en suppliant sa belle-fille de lui
faire un serment sur l'vangile: c'est qu'elle renverrait _l'artiste_ le
lendemain, aprs lui avoir t radicalement la prtention d'tre son
mari.




XII


Comme toutes les personnes rflchies, qui discutent intrieurement,
Laure ne discutait jamais en paroles. Elle laissa couler ce flot de
rprobation sur la tte d'Adriani, auquel elle s'identifiait dans le
sentiment de la rsistance; puis, somme de promettre, elle refusa
nettement.

--Non, maman, dit-elle, jamais! Dans la crise de mes plus mortelles
douleurs, j'ai failli former des voeux qui maintenant dtruiraient vos
craintes, mais qui me causeraient des remords. J'aurais volontiers jur,
dans ces moments-l, de n'aimer plus jamais;  prsent, je ne suis pas
sre de ne point aimer. Tant que cette affection sera incertaine et
incomplte, je suis rsolue  loigner l'homme qui me l'inspire; mais,
si, aprs avoir essay tour  tour l'effet de sa prsence et de son
absence, je me sens capable de m'attacher  lui, certaine de ne
rencontrer jamais un plus digne objet, j'obirai  mon coeur. Ce sera
pour moi la volont de Dieu; car, loin d'avoir  me combattre jusqu'
prsent, je ne fais autre chose que de lui demander le bienfait de la
vie, et, si l'amour triomphe de mon abattement, je le recevrai comme on
reoit la grce. Voil ma pense, voil mes rsolutions; je ne vous
tromperai jamais. Daignez ne voir aucune rsistance personnelle contre
vous dans cette rsistance de tout mon tre  vos opinions.

--Laure! Laure! s'cria la marquise, plus mue qu'elle ne l'avait jamais
t dans une querelle, vous brisez votre vie et la mienne!

Il y avait une sorte de douleur dans son accent. Laure en fut touche,
et, se jetant  genoux devant elle, elle lui prit les mains:

--Ma chre tante, lui dit-elle, revenant par instinct  l'habitude de
ses jeunes annes, ne me retirez pas votre sollicitude, quelque indigne
que je vous paraisse. Dieu m'est tmoin qu'en vous combattant je vous
respecte...

--Ah! vous ne m'avez jamais aime! dit la marquise surprise par un
sentiment de tristesse.

Mais ce fut un clair rapide; elle reprit, avec la froideur de
l'insinuation obstine:

--Si vous aviez le moindre attachement pour moi, vous renonceriez  des
chimres plutt que de m'affliger ainsi!

--Oui, oui, dit la jeune femme toujours  ses pieds, je renoncerais 
des chimres; mais  une certitude, je ne le dois pas. coutez-moi comme
une mre; ce sera la premire fois de ma vie que j'aurai essay de vous
attendrir, et, si j'choue, je n'aurai rien  me reprocher. Vous ne me
connaissez pas, vous ne m'avez jamais connue, ou bien c'est vous qui
n'aimez pas vos enfants et qui ne pouvez sacrifier aucun de vos
principes austres  leur bonheur,  leur existence. Ce n'est point un
reproche que je vous adresse; vous avez la grandeur d'une mre
spartiate!...

--Dites d'une mre chrtienne, rpliqua la marquise. Celle des
Macchabes vit torturer ses fils et leur prcha la vraie foi jusque dans
les bras de la mort.

--Eh bien, connaissez mes souffrances et voyez mon agonie, rpondit
Laure avec force; vous ajouterez cette palme  vos triomphes, si vous
restez indiffrente et inbranlable. Je me meurs, ma mre, je m'teins,
je deviens folle ou idiote, si quelqu'un ne me sauve et ne m'impose, par
sa foi et sa volont, l'amour que je n'ai plus la force de trouver en
moi-mme. J'ai trop souffert, voyez-vous! j'ai souffert depuis mon
enfance. Vous n'avez jamais voulu vous douter de cela, vous qui ne
pouvez pas souffrir! Vous n'avez jamais vu que je mourais, enfant, de la
mort de ma mre. Jamais vous n'avez eu une larme pour celle qui tait
votre soeur, et cette insensibilit ou cette force faisait de vous, 
mes yeux, un objet d'pouvante, une puissance incomprhensible. Quand
vous me faisiez dire mes prires,  genoux devant vous, comme m'y voil
encore, les sanglots m'touffaient. Vous preniez mon mouchoir, vous le
passiez rudement sur ma figure inonde, et vous me disiez:

--Ne pleurez pas, enfant; c'est mal, puisque votre mre est au ciel!

Vous aviez raison; mais les enfants ont besoin de tendresse. C'est leur
religion,  eux, et vous m'eussiez fait plus de bien en me pressant sur
votre coeur et en mlant une de vos larmes aux miennes, qu'en brisant
mes genoux et en crasant ma sensibilit dans la prire. Vous n'avez
jamais eu pour moi la douce assistance de la piti, plus fconde,
croyez-moi, que les remontrances du courage. On ne fortifie qu'en
aidant, en prenant sur soi une part du fardeau des affligs. Vous me
laissiez tout porter en me criant:

--Dlivre-toi toi-mme!

Oh! jamais une caresse! jamais une plainte! Aussi n'tais-je pas
exigeante en fait de commisration, et, quand Octave me disait: Viens
jouer, ma _pauvre_ Laure! je le suivais sans rsistance et je
renfermais ma tristesse pour ne pas la lui faire partager. Tout est l,
voyez-vous! Quand on est aimant, on ne trouve sa propre nergie que dans
le dsir de complaire aux autres. Abandonn  soi-mme et certain de
souffrir seul, on succombe! Quand on a bien reconnu que les
encouragements de la froide raison n'expriment que l'impatience et la
lassitude de voir souffrir, on apprend  se contenir, on prend
l'extrieur de la rsignation, et on se dvore soi-mme. Voil ce que
vous avez fait de moi! un tre tranquille et silencieux, qui vit au
dedans et qui est forc d'clater ou de prir. Et, pendant mon long
amour pour Octave, n'avez-vous pas travaill sans relche  m'ter le
seul rve de bonheur auquel je me fusse attache? C'est votre rsistance
qui a fait la force et la dure de cet amour. Pendant mon union avec
lui, vous m'avez vue souffrir d'une terreur affreuse; quelquefois j'ai
os vous dire:

--Je crois qu'il ne m'aime pas!

Il m'aimait pourtant, mais il n'tait pas tout entier  l'affection, et
la vie d'intrieur lui tait impossible. C'est vous qui l'aviez form 
ce mpris du foyer domestique, ne redoutant pour lui aucun danger,
n'admettant pas que la socit d'un fils ou d'un poux ft ncessaire 
sa mre ou  sa femme! Mes inquitudes pour sa vie vous faisaient
sourire, et, quant  celles qui avaient son amour pour objet, vous me
rpondiez:

--Il n'a point de matresse ailleurs; il a des principes religieux;
donc, il vous aime, et, si vous n'tes pas heureuse, c'est que vous
rvez des sentiments romanesques que n'admet point la saintet du
mariage.

Eh bien, vous tes peut-tre dans la ralit, vous avez peut-tre
l'apprciation juste de la fatalit qui prside aux destines humaines!
Mais vous acceptez son arrt sans effort, et, moi, je ne le peux pas;
non, tenez, ma mre, je ne le peux pas! Je ne vous demandais plus qu'une
chose: c'tait de me laisser pleurer mon mari toute seule, l, dans un
coin, de savourer ma douleur jusqu' ce qu'elle ft puise. Vous ne
l'avez pas voulu. Ds le lendemain d'une catastrophe effroyable, vous
m'avez reproch d'tre sourde aux compliments de condolance de votre
innombrable famille. Il fallait, au retour de la crmonie funbre,
faire les honneurs d'un repas: votre famille avait faim! Puis, tous les
jours, des visites du matin jusqu' la nuit! Il fallait couter ces
odieuses questions de l'oisivet curieuse ou de la piti sans
dlicatesse, entendre vos parents se faire les uns aux autres le rcit
de l'vnement, l'horrible description des blessures!... Vous pouviez
affronter tout cela et dire  toutes choses: La volont de Dieu soit
faite! Moi, je fuyais, je m'enfermais, j'touffais mes cris. Toinette
m'a garde, vanouie ou gare, des nuits entires. Et, quand je me
tranais dans votre salon, vous ne me pardonniez pas une distraction,
une mprise de nom ou de personne, qui ne pouvait tre taxe
d'impolitesse que par des amis sans coeur et des parents sans
entrailles.

Eh bien, vous m'avez rduite  un tel tat de contrainte morale, que je
me suis sentie, un jour, abrutie et comme retombe en enfance. C'est
alors que je me suis loigne de vous pour respirer, pour tcher de
reprendre mes esprits. Je n'avais pas de but devant moi; je m'en allais
au hasard. J'ai trouv sur mon chemin une pauvre maison bien laide qui
m'appartenait, o j'avais le droit de m'appartenir moi-mme, de
m'enfermer, de me faire oublier. L'amour d'un homme gnreux et tendre
est venu m'y trouver. J'ai cru que je ne pourrais y rpondre. Par
respect pour lui, je suis venue reprendre ma chane, croyant qu'il
m'oublierait. Il m'a suivie, il est l, il dit que je l'aimerai, il veut
que je l'aime. Il attendra que je le connaisse, que je l'apprcie; il
accepte toutes les preuves, tous les retards, et je le repousserais
sans l'entendre! et je renoncerais  ma dernire chance de salut!
Pourquoi? Pour ne pas choquer des prjugs que je ne partage pas? Vous
vous trompez cependant en croyant que je suis infatue d'ides nouvelles
et que je porte de l'exaltation dans ma rsistance. Hlas! est-ce que
j'ai des ides, moi? Est-ce que, leve comme je l'ai t, et ne vivant
d'ailleurs que pour Octave, je me suis jamais demand ce que c'tait
qu'une msalliance? Jamais je n'ai si bien compris l'injustice et
l'erreur des opinions que vous dfendez, que depuis une heure que je
vous coute. Je ne les eusse peut-tre jamais rprouves si mon coeur,
qui s'veille et s'agite, ne me faisait entendre des vrits plus
persuasives, plus chrtiennes et plus humaines que les vtres. Vous me
croyez impie! Non, ma mre, je ne suis pas impie. Je crois autant que
vous  la loi de l'vangile, mais je la comprends autrement. J'y vois
une doctrine pleine de tendresse, de dvouement et d'humilit, qui
m'ordonne d'aimer autrement qu'en vue des vanits et des ambitions de ce
monde.

Laure s'arrta, puise, et chercha dans les yeux de sa belle-mre
l'motion qui remplissait son me et sa voix. Elle n'y trouva qu'une
incrdulit profonde, une sorte de raillerie muette qui tait l'athisme
du fanatisme. Qu'on nous passe cette antithse, paradoxale en apparence.
Le fanatique n'aime Dieu qu'en Dieu et en dehors de l'humanit. Il
oublie ou il ignore que nous sommes tous forms de son essence, anims
de sa vie, et que, compter pour rien nos malheurs et nos droits, c'est
remettre le _Christ en croix_ dans la personne de l'humanit.

La marquise ne rpondit  aucun des reproches de sa belle-fille. Elle
n'en tint aucun compte. Elle les accepta mme comme des loges, comme
une justice qui lui tait rendue. En les lui adressant, Laure savait
bien qu'elle n'en serait pas blesse.

Elle n'avait pas non plus espr la flchir: elle la connaissait trop
bien. Elle avait voulu s'expliquer, se formuler une fois pour toutes.

La marquise se leva et la laissa  genoux. Laure dut se relever
d'elle-mme sans avoir obtenu la plus lgre marque de tendresse ou
d'indulgence.

--Vous tes fort loquente, ma fille, dit la marquise, et je comprends
le prestige que vous pouvez exercer sur des imaginations vives; mais la
mienne n'est pas de ce nombre, et je ne prends pas le rveil de vos sens
pour un besoin tout  fait divin de votre me.

--Assez, madame, assez! dit Laure indigne. Ne m'aimez pas, j'y consens;
mais ne m'insultez pas, je ne le mrite point.

--Vous insulter, ma fille! Dieu m'en garde! Il n'y a rien l que de fort
naturel et mme de lgitime, quand un mariage bien assorti et d'un bon
exemple sanctionne nos dsirs et termine les ennuis du veuvage. Mais
nous sommes coupables quand nous cdons  l'inquitude des passions,
sans gard pour le respect que nous nous devons  nous-mmes. Vous
seriez dans ce cas si vous me refusiez la promesse que j'ai rclame de
vous tout  l'heure.

--Je vous la refuse encore.

--Vous y penserez cette nuit, et, demain, comme vos tantes de Roqueforte
et de Roquebrune viennent passer ici la journe avec leurs enfants,
j'espre que vous m'pargnerez la honte et l'embarras de leur prsenter
M. Adriani.

--Et s'il en tait autrement, madame? si je le leur prsentais moi-mme?

--Oh! libre  vous, ma fille! dit la marquise avec un sourire effrayant,
car c'tait le premier depuis la mort de son fils, et il ressemblait 
une maldiction. Vous tes matresse de vos actions, et je n'ai ni le
droit ni l'envie de vous imposer un deuil ternel. Vous le savez, je
suis dsintresse pour mon fils mort, comme je l'ai t pour mon fils
vivant. Mais, comme mes devoirs vis--vis du reste de ma famille
subsisteront tant que je serai de ce monde, il ne me convient pas de les
enfreindre pour vous faire plaisir. Aucune puissance humaine ne me
dcidera  faire  mes parents l'affront de les loigner d'ici, et la
pire des insultes serait de leur annoncer la possibilit de leur
alliance avec un chanteur. Vous y rflchirez donc et vous choisirez. Ou
M. Adriani ne sera plus ici demain  midi, ou c'est moi qui sortirai de
votre maison pour n'y jamais rentrer.

Laure s'approcha de sa belle-mre, prit sa main et la baisa avec une
froideur gale  la sienne, en lui disant:

--Non, ma mre, vous ne sortirez pas d'ici; vous ne quitterez pas une
maison qui est devenue la vtre, et o la tombe de votre fils vous
attache pour jamais.

Elle sortit sans s'expliquer davantage, passa dans sa chambre et crivit
 Adriani:

Partez, mon ami, pour que ma belle-mre ne parte pas. Je lui dois ici
le sacrifice de ma propre satisfaction. Mais je vous ai promis quelques
jours. Partez ce soir pour Mauzres, je partirai demain pour le Temple.

Toinette porta ce billet  Adriani sans savoir ce qu'il contenait.
Adriani n'eut pas une hsitation, pas un doute. Il partit  l'heure
mme, sans dire un mot. La marquise dna de bon apptit. Ce fut toute la
satisfaction qu'elle exprima  sa belle-fille. Le lendemain, lorsqu'elle
s'veilla (et elle tait fort matinale), elle apprit que Laure et
Toinette taient aussi parties dans la nuit, sans rien dire  personne.

La tante de Roqueforte et la tante de Roquebrune, la cousine de
Miremagne et le cousin de Montesclat arrivrent fort exactement  midi,
avec une nue de petits cousins bruyants et de petites cousines
endimanches. Tout ce monde, qui accourait pour saluer le retour de
_madame Octave_, fut plus ou moins dsappoint, mais surtout intrigu
d'apprendre qu'elle tait dj repartie. Dans un milieu moins intime, la
marquise et pu expliquer ce mystre par la classique dfaite des
affaires de famille; mais ni les Larnac ni les Monteluz ne pouvaient
avoir des intrts cachs pour les deux ou trois cents personnes qui, de
prs ou de loin, rclamaient leur confiance  titre de parents. La
curiosit des provinciaux est ardente et nave. Accable de questions,
la marquise prit le parti de dire ce qu'elle croyait, de bonne foi, tre
la vrit.

--coutez, dit-elle, je ne peux ni ne veux vous tromper; mais, pour le
repos et la considration de la famille, il faut que ceci reste entre
nous et ne devienne pas la pture du pays. Que le peuple et la
bourgeoisie croient donc que madame Octave a de graves affaires dans le
Vivarais. C'est un devoir pour vous tous de parler ainsi.

--Sans doute, sans doute, dit la tante de Roqueforte; nous comprenons
bien qu'il y a autre chose, et c'est...

--C'est ce qu'il y a de plus triste au monde, reprit la marquise. Ma
belle-fille est folle!

L-dessus, elle raconta comme quoi, _sans motifs apprciables  la
raison humaine_, Laure, aprs tre partie pour voyager, tait revenue,
au moment o elle annonait dans ses lettres l'intention de prolonger
son absence; comme quoi elle tait arrive, l'avant-veille,  Larnac,
avec l'intention apparente d'y rester, et comme quoi elle tait repartie
au bout de vingt-quatre heures, sans s'expliquer aucunement.

--Tout me porte  croire, ajoutait la marquise, qu'elle a pris got  sa
petite proprit dans l'Ardche, et qu'elle a la fantaisie d'y faire
btir, pour passer les ts dans un climat moins chaud que le ntre.
Dans tout cela, je ne vois rien  blmer, sinon le silence qu'elle garde
sur ses projets; mais cela mme ne saurait m'offenser, puisque la pauvre
crature ne sait pas trop elle-mme ce qu'elle veut, et que l'air
distrait et presque gar que vous lui avez vu par moments est
maintenant sa physionomie habituelle. J'attendrai de savoir o elle est
pour aviser  ce que je dois faire. Si son mal augmente au point que mes
soins lui soient ncessaires, je tcherai de la ramener ici, ou bien je
la suivrai o elle souhaitera que je la suive. Me voil donc parmi vous
comme l'oiseau sur la branche, et attendant, en ceci comme en toutes
choses, la volont de Dieu!

Il ne fut point question d'Adriani. On sut, au bout de quelques jours,
qu'un inconnu avait fait une visite aux dames de Larnac; mais on
n'apprit sur cette visite rien d'assez particulier pour la faire
concider avec le dpart subit de Laure. La marquise rpondit, sur ce
point, de manire  carter toute ide de rapprochement, et dit qu'elle
croyait avoir reu ce jour-l les offres d'un commis-voyageur dont elle
ne savait mme pas le nom.




XIII


Journal de Comtois.

Mauzres, 10 septembre 18...

J'avais bien raison de penser que j'aurais du dsagrment avec mon
artiste. Ce n'est pas qu'il soit mauvais garon: c'est, au contraire, un
bien bon enfant, et que je considre comme un vrai camarade. Mais tous
les artistes sont, ou des toqus ou des canailles. Le mien est dans les
toqus. Il me fait volter de Mauzres  Vaucluse, et de Vaucluse 
Mauzres, le temps de dfaire sa valise, de brosser son habit et de
refaire sa valise. Par bonheur que je m'tais dpch d'aller voir la
fontaine de M. de Ptrarque; sans quoi, je ne l'aurais pas vue. Si ce
n'est que je crois qu'il a de l'amiti pour moi, je me demanderais
pourquoi il me garde, car je ne lui sers qu' le raser, et encore
faut-il que je le guette pour l'empcher de se raser lui-mme. Je pense
bien qu'il n'a pas toujours eu le moyen de se faire servir et qu'il n'en
a pas l'habitude. Mais il parat bien qu'il a celle de courir et
d'chiner son monde, car je suis sur les dents, qui, par parenthse, me
font toujours bien mal.


Narration.

Adriani reut,  Valence, un nouveau billet de Laure.

Ne soyez pas inquiet, lui disait-elle, je suis en route; mais la pauvre
Toinette a une de ces migraines violentes qui exigent vingt-quatre
heures de repos. Je la soigne, afin d'arriver plus vite. Je serai au
Temple mardi soir.

Adriani avait donc trente-six heures d'avance sur Laure. Il les mit 
profit pour lui mnager une surprise. Il s'arrta une matine  Valence
et mit  contribution tous les magasins de la ville pour se procurer des
meubles, des rideaux, des vases d'ornement, des tapis, tout ce qu'il put
trouver de moins pacotille, dans la pacotille que Paris fournit  la
province. Comtois eut l'esprit de dcouvrir un _bric--brac_ o son
matre fit main basse sur d'assez belles choses. En cette circonstance,
Comtois, malgr son ternel mal de dents, sut se rendre utile. Il
marchanda, paya, fit emballer et charger les _colis_, et fit gagner
beaucoup de temps par l'ordre qu'il apporta dans ces dtails. Adriani
voulait aussi des fleurs. Comtois courut d'un ct, tandis qu'il courait
de l'autre, et les ppiniristes des faubourgs livrrent des caisses
d'orangers et de grenadiers en fleurs, des lauriers-roses, des dahlias,
des hliotropes, des verveines, enfin ce qu'on peut trouver  peu prs
partout maintenant, mais en assez grande quantit pour rajeunir l'aspect
du triste jardin du Temple.

Un bateau prit ce chargement, et Adriani gagna Tournon pour disposer
aussitt les moyens de transporter par terre sans interruption.

Presque tout arriva sans encombre. L'artiste et son valet de chambre,
aids d'ouvriers pris  la journe, arrangrent  la hte le pauvre
manoir dont Laure avait subi la laideur et l'incommodit avec tant
d'indiffrence. Il y eut bien des rideaux trop longs, des tentures mal
ajustes, mais les murs noircis du rez-de-chausse disparurent sous les
toffes, et le carreau disjoint sous les tapis. Les orties, qui
croissaient jusqu'au seuil du vestibule, furent arraches. Le sable
s'tendit partout aux abords de la maison. Les caisses d'arbustes furent
disposes en massifs d'un aspect agrable, les plates-bandes reurent
les pots de fleurs. De grands vases de terre cuite, d'une forme assez
heureuse, meublrent de fleurs les coins du salon et les embrasures des
fentres. Des candlabres et des lustres de mme matire et d'une gale
simplicit, mais dont le ton de glaise se mariait bien aux guirlandes de
lierre qu'Adriani y enroula lui-mme, prirent ce sentiment de la grce
que l'artiste sait donner aux moindres choses. Enfin, dans l'espace d'un
jour, tout fut transform comme par enchantement dans la demeure de
Laure, et les ouvriers furent congdis au coucher du soleil, afin
qu'elle y trouvt la solitude et le silence qu'elle aimait.

Comtois resta le dernier pour pousseter, pour enlever les brins de
mousse et les feuilles de rose restes sur le tapis, pour allumer le feu
parfum de branches rsineuses, pour donner aux draperies le coup de
main du matre. Puis il se retira, assez satisfait des loges d'Adriani,
pour aller coucher  Mauzres et y annoncer son matre, qui n'avait pas
encore pris le temps de s'y montrer. Pourtant Comtois, qui avait
l'habitude de se plaindre, se plaignit dans son journal, comme on l'a vu
au commencement de ce chapitre, d'tre reint et de n'avoir rien 
faire. Il ne fit aucune mention des embellissements du Temple. Ayant
devin trs au-del de la ralit, et commenant  ressentir pour _son
artiste_ une sorte d'attachement, il ne voulut pas gloser davantage sur
ses amours. En outre, Comtois comptait pour rien d'avoir travaill comme
un ngre toute la journe, et ce qu'il appelait tre utile  son matre
et consist, selon lui, en dorloteries  sa personne, accompagnes de
_conversations intressantes_. La conversation tait le rve de Comtois,
et toute proccupation contraire de la part de ses matres lui
paraissait constituer le dlit d'ingratitude.

Quand Adriani se trouva seul dans le petit salon rajeuni et parfum du
Temple, il essaya le piano, qu'il avait fait tirer de sa caisse et
replacer au centre de l'appartement. Le local tait devenu moins sonore;
le chant, plus voil, semblait plus intime et plus mystrieux. Puis,
accabl de fatigue, l'artiste se jeta sur une chaise dans un coin. Il ne
voulait pas fouler le premier divan de velours rserv  Laure. Il
regardait l'ensemble de son ornementation, que vingt bougies allumes
rendaient plus gaie. Il se rappelait le moment o il tait entr en ce
lieu aprs la fuite de Laure, et, comparant l'effroi et la dtresse
qu'il avait prouvs  l'espoir et  la joie qu'il y apportait
maintenant, il regardait dans cette vie de quatre ou cinq jours comme
dans un rve.

--Et si elle n'arrivait pas! se dit-il tout  coup; si c'tait elle qui
ft malade!... un accident en voyage... non! mais la volont de sa
belle-mre, des mnagements, des devoirs...

Il imagina tout, plutt qu'un manque de foi; mais une terreur vague
s'emparait de lui  chaque minute qui s'coulait. Enfin, vers neuf
heures, il entendit le roulement lointain d'une voiture. Il s'lana
dehors. Laure arrivait en effet. Elle avait trouv, au relais de poste,
les mulets de sa ferme conduits par le vieux Ladouze, qu'Adriani avait
envoy d'avance  sa rencontre pour la mener par la traverse invitable.
S'il en et eu le temps, Adriani aurait fait faire un chemin.

La surprise de Laure fut bien vive et bien douce quand elle vit le
miracle accompli dans sa demeure. Quelques jours auparavant, elle ne
s'en serait peut-tre pas aperue; mais elle vit tout par les yeux du
coeur. Aucune prvoyance, aucune recherche ne lui chappa. En entrant
dans le salon et en voyant le piano ouvert, elle chercha des yeux
l'enchanteur.

--O est-il donc? s'cria-t-elle.

--Monsieur... monsieur chose? lui dit Mariotte, qui ne pouvait retenir
aucun nom; il tait l tout  l'heure, et il a bien travaill toute la
journe pour faire arranger tout ce que madame avait t acheter  la
ville. Il a dit bien des fois: Tchez que madame soit contente! Il
s'est occup de tout, mme du souper qui attend madame; il m'a dit de ne
mettre que deux couverts et il est parti; mais voil ce qu'il m'a donn
pour madame.

C'tait un billet.

Laure, lui disait-il, quand vous daignerez me recevoir, envoyez
Mariotte par le sentier des vignes.

--Tout de suite, dit Laure  Mariotte, courez!--Et chre Toinette, mets
un troisime couvert.

Mariotte n'alla pas loin, Adriani attendait  l'entre de la premire
vigne. Il n'exigeait pas, dans sa pense, d'tre appel si vite; mais,
du revers du coteau, il coutait le doux bruit de l'arrive de sa
matresse, et il contemplait avec dlices la petite lueur que
l'clairage de la maison faisait monter derrire les pampres noirs au
sommet du ravin. Il se rappelait que, si, le lendemain de son arrive 
Mauzres, il n'et remarqu cette lueur et demand  un garde-chasse si
c'tait le lever de la lune, il n'et peut-tre jamais connu Laure.
C'tait la rponse de cet homme qui lui avait fait ralentir le pas et
entendre la voix pntrante de la dsole.

Combien de fois, depuis, Adriani, en prenant ou vitant le sentier,
avait interrog ce point rapproch de l'horizon, pour savoir si l'on
dormait ou si l'on veillait au Temple? Bien peu de fois en ralit,
puisque si peu de jours sparaient l'envahissement de cet amour de sa
premire closion; mais ces jours d'enivrement sont si pleins, qu'ils
semblent rsumer des sicles.

Jusque-l, la maison, peu claire, s'tait signale quelquefois 
l'approche d'Adriani par un reflet si faible que, pour des yeux
indiffrents, il et t insaisissable. En ce moment elle brillait comme
un phare, malgr les rideaux dont il l'avait en quelque sorte voile;
mais le feu de la cuisine de Mariotte projetait sa lueur aux alentours,
et c'tait comme un heureux prsage dans le ciel, comme une fanfare de
vie dans l'habitation.

Adriani bondit de joie en voyant arriver Mariotte. Surprise dans
l'obscurit, elle poussa un cri si vigoureusement accentu, que Laure
l'entendit du salon, et, facilement frappe de l'attente de quelque
catastrophe comme celle qui lui avait enlev Octave, elle sortit et
courut imptueusement  la rencontre d'Adriani.

C'tait la premire fois, depuis trois ans, qu'elle prouvait une
motion vive, produite par un fait extrieur, et que son corps engourdi
reprenait le mouvement de la course. Elle tomba essouffle, tremblante,
dans les bras d'Adriani, mais rajeunie, en fait, de cent ans de langueur
qui s'taient amasss sur sa tte.

Ce fut, relativement au pass, le plus doux moment de la vie de
l'artiste. Laure, revenue de son effroi, pleura, mais c'tait de joie.
Elle entrana d'un pas rapide Adriani au salon. Elle regarda et admira
tout navement, appuye sur son bras, et s'extasiant comme et fait une
provinciale, mais comprenant comme une artiste en quoi le got avait
triomph du manque d'lments de luxe. Elle voulut voir aux flambeaux le
parterre improvis autour de la maison, et, quand Mariotte annona que
le souper tait servi, elle admira encore toutes les petites merveilles
qui avaient rendu la salle  manger presque lgante et l'aspect de la
table moins cnobitique. Comtois avait dpist, chez le bric--brac de
Valence, un service  peu prs complet en vieille faence orne,
trs-belle, et quelques autres objets provenant, selon toute apparence,
de la saisie ou du pillage de quelque mobilier seigneurial  l'poque
rvolutionnaire. Mariotte avait lav, frott et un peu cass toute la
journe. En somme, la petite salle tait riante, claire, sche. Des
bandes d'indienne  fleurs roses, attaches aux murs par quelques clous
plants  la hte dans les corniches, cachaient l'affreux papier jaune
d'ocre en lambeaux, et donnaient l'air de fracheur et de propret qui
est, en somme, le seul luxe ncessaire.

C'tait toute une rvolution dans la vie d'une femme qui, nagure, n'et
pas song  faire replacer une vitre dont l'absence l'enrhumait  son
insu, que d'accepter avec plaisir ce retour aux dlicatesses de la vie.
Les dlicatesses de l'me, dont celles de ce bien-tre matriel taient
l'expression, touchaient profondment aussi cette veuve dont l'poux
rude, lourd et stoque, avait raill et presque mpris les tendres
prvenances. Adriani donnait  Laure le genre de soins qu'elle avait
offerts en vain  Octave. Il aimait donc comme elle comprenait qu'on dt
aimer.

Laure eut comme un attendrissement enjou pendant le souper. Elle avait
l'esprit libre, aussi prsent que si elle n'et jamais senti les
atteintes d'une paralysie morale. Elle ne ressentait aucune fatigue de
son voyage. Cependant elle tait rellement fatigue, et, pendant le
dessert, la joue appuye sur sa main, l'oeil appesanti sous ses longues
paupires, la bouche rose et souriante, elle s'assoupit au son de la
voix d'Adriani, qui causait gaiement avec Toinette.

--Ah! mon cher enfant, dit la pauvre Muiron en baissant la voix, que de
folies vous nous faites faire! Mais aussi que de miracles vous savez
faire! Si la marquise nous voyait l, tous trois, je crois que ses
grands yeux d'mail nous changeraient en statues; mais, aprs tout, quoi
qu'elle dise et quoi qu'il arrive, j'ai tant de joie de voir ma Laure
gurie, que je danserais si je n'avais peur de la rveiller. Car elle
dort, monsieur! Et voil une chose qui ne lui est pas arrive depuis son
malheur, de s'assoupir avant trois ou quatre heures du matin! Si elle
dort toute une nuit, je dirai que vous tes un magicien. Et voyez donc
comme elle est belle, comme elle a l'air heureux! Elle a sa figure
d'enfant. Elle tait jolie comme cela dans son berceau. Ah! tenez, si
elle se met vritablement  vous aimer, vous serez bien tout ce qui vous
plaira, prince ou baladin: moi, je vous aimerai aussi de toute mon me
pour me l'avoir sauve.

La Muiron dit encore  Adriani bien des choses encourageantes. Elle lui
raconta que la marquise avait dj maintes fois tourment Laure depuis
un an pour l'engager, non pas  se marier tout de suite, mais  en
accepter l'ide, et elle l'avait fait obsder des hommages de plusieurs
prtendants plus ou moins dsagrables. Il y en avait pourtant deux
_fort bien_, disait Toinette: jeunes, riches, aussi beaux garons
qu'Octave et plus civiliss. Laure avait t rvolte, indigne
intrieurement de leurs prtentions. Elle les avait dcourags ds le
premier jour. Aussi, je dsesprais de la voir jamais se consoler,
ajoutait Toinette; je me demandais quel _demi-dieu_ il fallait tre pour
lui ouvrir les yeux, et, si vous y russissez, je me dirai que vous tes
un dieu tout entier.

Lorsque Toinette sut, peu  peu, l'histoire d'Adriani, elle ne combattit
plus ses esprances par d'inutiles apprhensions. Elle souhaita vivement
que les prjugs de la marquise fussent compts pour rien, et son rle
se concentra dans celui d'avocat et de pangyriste enthousiaste du jeune
artiste auprs de sa matresse.

Des jours heureux, mais trop vite troubls, se levrent sur la destine
d'Adriani. Laure lui avait fait promettre de ne lui adresser aucune
question sur l'avenir, pendant toute la semaine qu'elle venait lui
consacrer. Elle consentait  l'couter plaider la cause de son amour, 
mettre  l'preuve sa soumission et son dvouement de tous les instants.
tait-elle encore incertaine au dedans d'elle-mme? Pouvait-elle
rsister  tant d'loquence vraie,  tant d'attentions exquises,  tant
de respects et de charmes d'intimit que l'artiste sut mettre au service
de sa passion? Et si elle n'y rsistait plus intrieurement, si elle
prenait confiance en elle-mme, si elle associait son avenir au sien,
pourquoi tardait-elle  le lui dire? Parfois Adriani, dont l'me jeune
et bouillante avait peine  s'identifier aux accablements de cette me
prouve, s'imagina que Laure obissait  un instinct de coquetterie
lgitime et retardait sa joie pour lui en faire sentir le prix. Il en
fut heureux et fier: cette douce et nave fiert de Laure lui semblait
le rveil de la nature dans le coeur de la femme.

Mais il n'en tait point encore ainsi. Laure tait plus parfaite et
moins heureuse qu'elle ne semblait. Elle ne faisait ni dsirer ni
attendre; elle attendait, elle dsirait encore elle-mme le rveil
complet de son tre. Il y avait en elle une tnacit singulire et
difficile  vaincre, pour une situation donne dans la vie morale.
Aveuglment dvoue dans ses affections, elle savait si bien ne pouvoir
plus se reprendre, qu'elle tait rellement tremblante  la pense de se
donner. Elle se faisait de l'amour partag une si haute ide, qu'elle
avait comme une terreur religieuse  l'entre du sanctuaire. Plus
jalouse d'elle-mme qu'Adriani ne se sentait fond  l'tre, elle
craignait d'apercevoir dans ses souvenirs l'ombre d'Octave la disputant
 un nouvel amour. Et, comme chaque jour attnuait cette image pour
grandir celle d'Adriani, comme chaque point de comparaison tait 
l'avantage triomphant et incontestable de ce dernier, elle se disait
que, plus elle attendrait, plus elle serait digne de lui. Elle et
regard comme un crime, envers cet amant si abandonn  son empire, de
rcompenser tant de flamme pure par une tendresse quivoque ou
insuffisante.

--Non, non, lui dit-elle  la fin de la semaine promise, je ne veux pas
vous aimer  demi. Une passion qui n'est pas paye par une passion
quivalente est un supplice. A Dieu ne plaise que je vous le fasse
connatre! Attendons encore. Ne sommes-nous pas bien ici?

Adriani, qui craignait qu'elle ne parlt de sparation, la remercia avec
ivresse. Elle prit son bras et lui dit:

--Sortons de l'enclos; vous me l'avez fait si joli et si prcieux, que
je m'y trouve bien; mais je me souviens maintenant de m'y tre enferme
volontairement par suite de je ne sais qu'elle manie monastique. Je veux
secouer toutes ces lches fantaisies. Venez! nous prendrons possession
ensemble de ces collines o je ne me suis encore promene qu'avec les
yeux.

En marchant, elle admira avec lui, au coucher du soleil, la beaut du
pays environnant, et, du sommet d'une minence, elle vit les tourelles
de Mauzres.

--Cela me parat bien joli, lui dit-elle, et c'est si prs! Ah! pourquoi
cela n'est-il pas  vous! nous pourrions passer l'automne dans ce pays.
Nous nous verrions, comme  prsent, tous les jours, sans scandaliser
personne, et je crois que nulle part ailleurs nous ne serions plus
libres. Je ne crains pas l'opinion, moi, et je saurais la braver s'il le
fallait; mais je n'aime pas les agressions inutiles et qui semblent
provoquer l'attention. Le bonheur n'est pas arrogant. Il sait bien qu'on
le jalouse et qu'il humilie ceux qui n'ont pas su le trouver. Le mien
aimerait  se cacher, non par lchet, mais par modestie.

--Mauzres sera  moi, se dit Adriani.

Ds le soir mme, en se retrouvant auprs du baron, il amena la
conversation avec lui sur les agrments de sa proprit, feignant de
s'intresser beaucoup aux questions agricoles et domestiques qui
partageaient sa vie avec le _commerce des Muses_. Le baron tira de son
sein un de ces problmatiques soupirs qui n'appartiennent qu'aux
propritaires, et lui dit:

--Hlas! mon ami, tout cela est bel et bon; mais le proverbe dit vrai:
Qui a terre, a guerre! Vous me croyez ici le plus heureux des hommes;
eh bien, si je trouvais de ma proprit ce qu'elle vaut (je ne dis pas
ce qu'elle m'a cot en embellissements et rparations), je bnirais
l'acqureur qui me dbarrasserait de mes soucis.

Le baron hsita un peu avant de continuer; mais, voyant qu'Adriani
l'coutait avec intrt:

--Je vais vous confier ma position comme  un ami, lui dit-il: je dois
presque autant que je possde.

--Quoi! vous si sage? dit Adriani en souriant.

--Mon cher enfant, la posie est un got ruineux! Vous l'ignorez, vous
qui cumulez l'ode et le chant; mais sachez que les vers ne se vendent
point et que les succs purement littraires cotent  un homme la
bourse et la vie. Mes pomes sont lus, mais si peu achets, qu'il m'a
fallu faire tous les frais de publication, lesquels ne me sont jamais
rentrs. Je n'ai pas voulu, en les offrant aux diteurs, mettre ma
renomme  la merci de leurs intrts. J'ai beaucoup crit, beaucoup
imprim, ne m'inquitant pas d'encombrer la boutique des libraires,
pourvu que la critique et le public fussent tenus en haleine, et que mon
nom se ft au prix de ma fortune. Je ne m'en repens pas. J'ai prfr
l'art  la richesse. N'ayant, Dieu merci, ni femme ni enfants, quel plus
noble usage pouvais-je faire de mes biens que de les rpandre dans mon
Hippocrne? J'aimais aussi le commerce des lettrs. J'ai vcu  Paris,
j'ai ouvert un salon, j'ai donn des dners, des soires littraires.
J'ai rendu des services aux artistes; j'ai voyag pour retremper mon
inspiration et pouvoir chanter _ex professo_ les merveilles de la nature
et des antiques civilisations. Que vous dirai-je? on m'a cru riche parce
que j'ai mang mon fonds avec mon revenu et que j'ai eu la libralit
des vrais riches. Je n'avais pourtant qu'une fortune mdiocre, et le peu
qui m'en reste est grev d'hypothques; je vis encore honorablement;
mais chaque anne fait la boule de neige, et je serai bientt forc de
vendre Mauzres, qui est tout ce que j'ai, pour payer le capital et les
intrts arrirs de mes dettes.

--Eh bien, vendez Mauzres sans attendre que le mal empire.

--Sans doute, sans doute! il faudrait le pouvoir!

--Qui vous en empche?

--Ma fcheuse position, qui est enfin connue dans le pays, et qui fait
qu'on attend le jour de l'expropriation pour acheter  meilleur compte.
Et puis la baisse de prix que des intempries particulires et des
mortalits de bestiaux ont amene dans nos localits et qui est si
considrable, que je me trouverais rduit  nant. Par exemple, Mauzres
vaut trois cent mille francs; je ne le vendrais peut-tre pas cent
cinquante mille cette anne. Je serais littralement sans pain, puisque,
devant deux cent mille francs, je n'aurais pas mme de quoi
dsintresser mes cranciers. C'est grave! je ne suis plus jeune, et,
s'il me fallait subir l'humiliation des poursuites, je me brlerais la
cervelle.

--Ainsi, en vendant Mauzres aujourd'hui trois cent mille francs, si
cela tait possible, vous auriez encore cent mille francs pour vivre?

--Je m'estimerais fort heureux; car, avec les intrts, dont je paye
seulement une partie, je n'ai pas le revenu de cette somme.

--Eh bien, mon ami, voulez-vous me vendre Mauzres?

--A vous, mon cher Adriani? Non. Pour la moiti de la somme qu'il me
faudrait, vous trouverez, en ce moment, vingt proprits dans ce
pays-ci, qui seront de la mme valeur.

--N'importe, dit Adriani, j'aime Mauzres et je paye la convenance:
c'est rationnel et lgitime.

--Vous me sauvez! s'cria le baron.

Mais il eut un scrupule d'honnte homme et se ravisa.

--Non, non, reprit-il, je ne dois pas vous laisser faire cette folie!
vous avez deux motifs pour la faire: votre amour d'abord, je le devine
de reste; et puis la gnreuse ide de sauver un ami!

--Ce sont deux excellents motifs, et je n'en connais pas de meilleurs
sur la terre. N'en ayez pas de scrupule: Mauzres vaut, en dehors de
votre position prcaire et d'un moment de crise particulire  cette
province, trois cent mille francs.

--Sur l'honneur!

--Vous l'avez dit, cela me suffit sans aucun serment de votre part; je
ne vous interroge plus, je raisonne. Je dis donc que, dans deux ou trois
ans (avant peut-tre), cet immeuble aura recouvr toute sa valeur. Je ne
serai donc point ls, et le service que je vous rends peut tre
considr comme une simple avance de fonds. Aimez-vous cette rsidence?
restez-y, et permettez-moi seulement de vous la solder et d'y demeurer
avec vous.

--Non, non, dit le baron. Je brle de vivre  Paris; je me rouille, je
m'tiole ici. Oh! mes cinq mille livres de rente et Paris, voil mon
rve depuis dix ans!

Il y eut cependant encore un certain combat de dlicatesse entre les
deux amis. Adriani insista si bien, que le baron cda et laissa voir
autant d'empressement pour vendre qu'Adriani en prouvait pour acheter.




XIV


Ds le lendemain, Adriani et M. de West se rendirent  Tournon, chez M.
Bosquet, banquier et ami de celui-ci, qui, sur les preuves de
solvabilit que lui fournit l'artiste, et sur la caution morale du
baron, versa cent mille francs  ce dernier et s'engagea  satisfaire
tous ses cranciers dans la huitaine,  la condition _qu'il serait
subrog dans leurs hypothques sur la terre de Mauzres et dans le
privilge du vendeur_, au cas o les fonds d'Adriani ne lui seraient pas
encore rembourss.

Adriani tait d'autant plus  mme d'inspirer confiance entire, qu'il
prsentait  M. Bosquet une lettre de Descombes, date du 12 septembre,
et reue  l'instant mme, qui l'entretenait de sa situation financire
et se rsumait ainsi (c'tait la rponse  une lettre que nous n'avons
pas cru ncessaire de rapporter, dans laquelle Adriani, sans lui
indiquer le mode de placement de ses fonds, lui disait rver
l'acquisition d'une maison de campagne):

Te voil  la tte de cinq cent mille francs, et tu n'as point de
dettes. Pour toi, c'est la richesse. Cependant, si tu tais tent de
doubler, de tripler peut-tre ton capital, je me ferais fort d'y russir
avant peu de jours. Je rsiste  la tentation devant ta philosophie et
tes rves champtres. Achte donc une Arcadie, si tu la trouves sous ta
main. Je tiendrai les fonds  ta disposition,  la premire requte.

Le soir, Adriani courut chez Laure. Elle ne s'tait pas inquite de son
absence durant la journe. Il l'avait prvenue par un billet, sans lui
dire de quoi il tait question; mais elle avait trouv le temps
mortellement long, et elle se hta de le lui dire avec la navet
joyeuse d'un malade qui annonce  son mdecin les symptmes vidents de
sa gurison.

--Mauzres est  moi, lui dit Adriani en lui baisant les mains. Tant que
vous voudrez rester au Temple, et toutes les fois que vous y voudrez
revenir, je pourrai tre l sous votre main, sous vos pieds, sans que
mon bonheur d'tre votre esclave soit trahi par des invraisemblances de
situation.

Laure fut un instant partage entre la reconnaissance et la crainte.
C'tait presque un mariage que cet arrangement, et elle se reprochait
l'entranement de la veille. Adriani la devina et se hta de lui dire
que cette affaire tait pour lui un sage placement, et qu'en outre elle
rendait un grand service  M. de West.

--Si mon voisinage venait  vous inquiter, ajouta-t-il, je n'habiterais
jamais Mauzres sans votre ordre.

--Ah! mon ami, s'cria Laure en lui prenant les deux mains avec
effusion, vous m'aimez trop! Que ferai-je pour le mriter?


Journal de Comtois.

16 septembre 18...

Voil bien des choses tonnantes. Mon artiste est riche. Il achte
Mauzres, il tire des mille et des cents de sa poche, et M. le baron de
West l'appelle son sauveur, quand il croit qu'on n'coute pas ce qu'ils
disent. Je ne sais pas trop si je resterai ici, moi, au cas que M.
Adriani veuille y rester longtemps. Je ne dteste pas la campagne; mais,
comme dit le baron, on s'y rouille beaucoup. Il est vrai que M. Adriani
prendrait peut-tre ma femme comme cuisinire et que je ferais lever
mes enfants dans la campagne, ce qui me ferait une conomie. Mais il
faut voir comment a tournera. Je ne peux pas croire qu'un artiste ait
gagn tant d'argent par des moyens naturels. Celui-l est bien gentil et
bien honnte homme, mais enfin ce n'est pas grand'chose.


Lettre de Descombes  Adriani.

14 septembre.

Je te disais, avant-hier, d'acheter ton Arcadie. Attends un peu; je
tiens une si magnifique opration, qu'il faudrait tre insens pour ne
pas t'y associer. Tu m'as dit de placer comme je l'entendrais, tout en
me dfendant de chercher  t'enrichir davantage; mais il y a des coups
de fortune qui sont des placements si srs, que je me reprocherais
ternellement de ne t'avoir pas fait gagner cent pour cent quand je le
pouvais. Dors tranquille; demain ou aprs-demain, tu seras millionnaire.


Narration.

Adriani dormit tranquille, aprs toutefois avoir rpondu, courrier par
courrier,  son ami, pour lui confirmer la nouvelle qu'il avait achet 
Mauzres et qu'il avait dispos sur lui d'une somme de trois cent mille
francs, remboursable, dans la huitaine,  M. Bosquet, de Tournon. Son
premier avis, dat du 14 et parti de Tournon mme, avait dj d
parvenir  Descombes au moment o il le lui ritrait.

Adriani, avec son dsintressement et sa libralit, n'tait pas une
tte faible comme il plat aux gens avides de qualifier indistinctement
les caractres nobles et les imbciles. Il s'tait ruin de gaiet de
coeur dans la premire phase de sa jeunesse, mais non pas sans avoir
conscience de ses sacrifices. Il s'tait jet dans le plaisir, mais non
dans les vanits stupides qui ne sont pas le plaisir, et, s'il et fait
ses comptes, il et pu constater que ces entranements avaient toujours
eu un but d'amour, d'amiti ou de charit, de posie ou de confiance
chevaleresque, auprs duquel ses satisfactions matrielles n'avaient eu
qu'une faible part dans le dsastre.

Il s'tait rendu compte de ses risques, il les avait affronts et subis
avec une philosophie enjoue. Il comprenait donc sa situation prsente
et ne se serait pas expos  un risque nouveau, du moment que sa
nouvelle fortune tait  ses yeux un moyen de libert dans le rve de
son amour. Il ne s'effraya pas de la lettre de Descombes, et cependant
il se hta de lui renouveler son injonction.

Il passa la journe du lendemain auprs de Laure. Elle tait plus belle
que de coutume, et, en quelque sorte, radieuse. Chaque jour amenait un
progrs immense. Elle se dcida  chanter avec lui, et ce fut un
ravissement nouveau pour l'artiste. Elle chantait, non pas avec autant
d'habilit, mais avec autant de puret et de vrit qu'Adriani lui-mme,
dans l'ordre des sentiments doux et tendres. Adriani savait  quoi s'en
tenir sur le mrite des difficults vaincues. La plupart des cantatrices
de profession sacrifient l'accent et la pense aux tours de force, et,
dans les salons de Paris ou de la province, la jeune fille ou la belle
dame qui a su acqurir la roulade  force d'exercice blouit l'auditoire
en crasant du coup la timide romance de pensionnaire.

A ces talents misrables et rebattus, Adriani prfrait de beaucoup la
chanson de la villageoise qui tourne son rouet ou berce son poupon. Il
avait rarement prouv des jouissances compltes en coutant les autres
artistes; il et pu compter ceux qui l'avaient transport par le beau
dans le simple, et par le grand dans le vrai. Il eut un de ces
transports de joie en dcouvrant chez Laure un instinct suprieur et des
facults d'interprtation que les leons avaient pu dvelopper, mais non
crer en elle. Ce n'tait pas la premire lve de tel ou tel professeur
faisant dire,  chaque effort de la manire: Je te reconnais, mthode!
C'tait une individualit adorable, qui s'tait aide de la connaissance
scientifique suffisante pour se produire vis--vis d'elle-mme, dans sa
nature d'intelligence et de coeur; c'tait une de ces puissances d'lite
que, dans toute une vie, l'on rencontre tout au plus deux ou trois fois,
pour vous faire entendre ce qu'on a dans l'me.

Adriani fut heureux surtout de constater que cette individualit avait
d comprendre la sienne propre, jusque dans ses plus exquises
dlicatesses. C'est toujours une souffrance secrte pour un artiste que
de se voir admir et applaudi sur la foi d'autrui, ou par rapport 
celles de ses qualits qu'il estime le moins. Jusque-l, il avait senti,
chez Laure, une intelligence claire par le coeur autant que par des
connaissances spciales; mais il ne savait pas qu'un gnie gal au sien
lui tenait compte de tous les trsors qu'il lui prodiguait dans le seul
but de la distraire et de lui tre agrable. Il se vit apprci comme il
ne l'avait jamais t par aucun public, et tout ce qu'il put lui dire
fut de s'crier:

--Ah! j'ai trouv ma soeur. Je deviendrai artiste! Quelles heures
dlicieuses, quelles journes remplies, quelle fusion d'enthousiasme,
quelle identification d'expansion sublime rva l'artiste en descendant
vers Mauzres par le sentier des vignes, au lever de la lune! Des
choeurs clestes chantaient dans les nuages ples, et tous les chos de
son me taient veills et sonores.

Il trouva le baron occup  ranger ses papiers et  faire son triage
dfinitif. Le brave homme tait bien consol de ne pouvoir intituler son
volume: _la Lyre d'Adriani_. Il rvait de faire le livret d'un opra.

--Quel dommage que vous soyez riche! dit-il  son hte; vous seriez
premier sujet  l'Opra, et quel rle j'ai l pour vous!

Il touchait tour  tour son front et les feuilles volantes de son sujet
bauch. Adriani tremblait qu'il ne voult lui en faire part.
Heureusement, le baron n'avait pas cette dtestable pense.

--Nous en reparlerons quand vous viendrez  Paris, reprit-il; car vous
ne passerez pas l'hiver ici!

--Ce n'est pas probable, dit Adriani au hasard et pour le faire
patienter.

--Oui, oui, je vous communiquerai cela l-bas, et vous me donnerez
conseil. J'aurai prpar mon terrain. Je connais tout le personnel
administratif et artiste des thtres lyriques; j'aurai un tour de
faveur quand je voudrai. Tenez, mon enfant, vous ne m'avez pas seulement
sauv de ma ruine, vous avez fait ma fortune. Je prissais ici; forc de
m'annihiler dans les soucis matriels, je n'avais plus d'inspiration!
Oh! ne dites pas le contraire! je le sais, je me connais, allez! Eh
bien, je vais refleurir au soleil de l'intelligence! Je ne suis pas fait
pour cette vie bourgeoise et rustique. Je me suis tromp quand j'ai cru
que la solitude et le soleil du Midi me seraient favorables. Je suis une
plante du Nord, moi, et je me sens tranger ici. Il me faut le
brouillard mystrieux et le tumulte harmonieux des grandes villes; il me
faut la conversation, l'change des ides, les motions vigoureuses de
l'art et les luttes de l'ambition littraire. Vous verrez, vous verrez!
Dbarrass des sales paperasses d'huissier et de notaire, je vais
m'lancer dans ma sphre vritable. J'aurai du succs, et de la gloire,
et de l'argent! car il en faut, voyez-vous, pour soutenir la dignit de
l'art. Quand j'aurai fait gagner des millions aux entreprises
thtrales, tous ces gens-l croiront en moi, et je pourrai tenter des
choses nouvelles, faire entrer le drame lyrique dans des voies
inexplores. C'est une mine d'or que les cent mille francs que vous
m'avez mis l dans la poche, non pour moi, je n'y tiens pas, mais pour
le progrs du beau et pour l'essor de la Muse! D'ailleurs, j'en veux,
j'en dois gagner un peu pour moi aussi, de l'argent! Je n'oublie pas que
ceci est un prt ventuel que vous m'avez fait. Si dans trois ans
Mauzres n'est pas en situation d'tre vendu trois cent mille francs, je
vous le rachte au mme prix, entendez-vous? J'exige qu'il en soit
ainsi!

Comtois crivit  sa femme, entre autres renseignements:

  a ira bien si a dure. _Il_ aurait l'intention de me mettre  la
  tte de sa maison, et je ne serais plus valet de chambre, mais plutt
  conome. Ma foi, j'en ris, mais il parat qu'il faut servir les
  artistes pour faire son chemin.

Le baron s'endormit en rvant la gloire et la fortune, Adriani en rvant
le bonheur et l'amour. A son rveil, l'artiste reut des mains de
Comtois la lettre suivante de Descombes:

  Ton avis arrive un jour trop tard. J'ai tout risqu, tout perdu! Je
  t'ai ruin, j'ai ruin mon pre et moi! Mon pre est parti; moi, je
  reste. Oh! oui, je reste, va! Adieu, Adriani. Ah! tu avais bien
  raison!...

Adriani ouvrit en frmissant une autre lettre. Elle tait d'une certaine
Valrie, matresse de Descombes.

  Accourez, monsieur Adriani. Il a pris du poison. On l'a secouru
  malgr lui. Il vit encore, mais pour quelques jours seulement. Je l'ai
  fait transporter chez moi, o je le tiens cach. Tout est saisi chez
  lui. Venez, car il a toute sa tte et ne pense qu' vous. Vous lui
  procurerez une mort moins affreuse; car vous tes grand et gnreux,
  vous, et il n'estime que vous au monde. Venez vite! on dit qu'il ne
  passera la semaine.

Adriani fut si accabl du malheur de son ami, qu'il ne songea pas
d'abord au sien propre. Il demanda sur-le-champ des chevaux, et, pendant
qu'on attelait, il courut au Temple. Ce fut seulement  moiti de sa
course qu'il se rendit compte du dsastre qui l'atteignait. Il n'avait
rien dit au baron de ces horribles lettres. Personne n'avait pu lui
rappeler qu'il devait trois cent mille francs et qu'il ne lui restait
rien. Ce fut donc un nouveau coup de foudre qui, ajout au premier,
l'arrta, comme paralys, au milieu des vignes.

--Mais je suis dshonor et mort aussi, moi! s'cria-t-il. Descombes n'a
pas tu que lui-mme: il a tu mon amour, mon avenir, ma vie! Que
vais-je devenir?

Il se laissa tomber sur le revers d'un foss ombrag et se prit 
pleurer son esprance avec un dsespoir d'enfant.

--Le malheureux, se disait-il, il a tu Laure aussi. Je l'avais presque
gurie, je l'aurais sauve, et la voil seule pour jamais. Qui l'aimera
comme moi, qui la convaincra comme j'aurais su le faire? Qui sera libre,
comme je l'tais, de lui consacrer des annes de patience et toute une
vie de bonheur? Qui la comprendra? Qui lui pardonnera d'avoir aim? Qui
la devinera et la jugera capable d'aimer encore? Oui, Laure est perdue,
car il faut qu'elle retombe dans son morne dsespoir ou qu'elle accepte
l'amour d'un homme sans ressource et sans fiert: un homme tar par le
plus fatal hasard... un hasard auquel personne ne croira peut-tre!...
Un banqueroutier, moi aussi!

Il se calma en arrtant sa pense sur ce dernier point. Personne ne
pouvait l'accuser d'avoir spcul sur une prtendue fortune, puisqu'il
n'avait pas touch une obole pour son compte. Il lui serait facile de le
prouver. Le froid public, qui assiste en amateur aux dsastres de la
ralit, rirait de son aventure. On dirait:

--Voil un pauvre diable qui s'est cru seigneur, du jour au lendemain,
et dont le rveil est fort maussade.

Ce serait tout. Mais quel triste personnage allait jouer l'amant,
presque le fianc de la jeune marquise! Comme on allait l'accuser de se
rattacher  elle pour rparer sa _dbcle_ par un _bon_ mariage! Quel
blme, quelle ironie, la noble famille de Laure, la vieille marquise en
tte, allait dverser sur elle et sur lui! Sur lui, il pourrait aisment
braver ces orgueilleux provinciaux; mais l'humiliation et le ridicule
atteindraient la femme assez insense pour s'attacher  un aventurier, 
un intrigant. Ce ne serait pas en des termes plus doux qu'on ferait
mention d'Adriani: il devait s'y attendre et s'y prparer.

L'ide lui vint que la terre de Mauzres n'avait pas fondu dans le
cataclysme, qu'elle tait toujours l pour garantir le banquier de
Tournon et rendre au baron l'existence prcaire, mais encore possible,
qu'il avait eue la veille; mais cette consolation ne tint pas contre la
rflexion. Le banquier avait prt une somme double de la valeur
actuelle et peut-tre future de l'immeuble. Il se repentirait amrement
de sa confiance, et il exigerait du baron, comme une compensation encore
insuffisante, le remboursement des cent mille francs qu'il lui avait
verss. Le baron, chevaleresque  l'occasion, serait le premier 
vouloir s'en dpouiller. Ainsi, par le fait, le vendeur se trouverait
ruin, et le prteur encore ls.

--Cette solution est impossible, pensa le malheureux artiste. Elle me
laisse odieux et honni; elle me fait lche et coupable si, par mon
travail, je ne rpare pas cette catastrophe.

Une fois sur ce terrain, Adriani ne pouvait se faire d'illusions sur les
moyens de regagner rapidement cette somme relativement immense. Il tait
l dans sa partie et fort de sa propre exprience. La vie modeste et
facile du compositeur qui avait chant _gratis_ sa musique n'avait plus
rien de possible. Il lui faudrait donner des concerts et courir le
monde, non plus en amateur, mais en homme qui spcule sur les amitis et
les relations honorables formes en d'autres temps. Ce moyen lui parut
non-seulement gros d'humiliations, mais encore prcaire. Il s'tait
donn, prodigu gnreusement. Bien peu de gens sont assez
reconnaissants pour payer, aprs coup, le plaisir qu'ils ont eu pour
rien. La moindre rclamation directe  cet gard serait odieuse  un
homme de son caractre. Les plus nobles virtuoses ne se dissimulent pas
qu'un concert est un impt prlev sur la bourse de chacune de leurs
connaissances et qu'il n'y faut pas revenir trop souvent, ou se rsigner
 ne pas voir sourire tous les visages  la prsentation des billets
qu'on n'ose pas refuser. D'ailleurs, Adriani ne savait pas et ne saurait
jamais organiser lui-mme un succs rtribu. Fort peu de gens
comprennent et cherchent le gnie; il faut les blouir par une certaine
mise en scne pour les attirer. Le _pouf_ tait aussi inconnu
qu'impossible  Adriani.

Une seule porte s'ouvrait devant lui, celle du thtre. L, le succs
est tout organis d'avance, dans un but collectif, pour tout artiste
dont la valeur est cote aux dpenses de l'administration. L, en trois
ans, avec des congs, Adriani pouvait gagner trois cent mille francs,
car il pourrait aussi donner des leons  un prix trs-lev, ds qu'il
serait popularis; et, l seulement, il sortirait de la gloire  huis
clos qu'il avait prfre  l'clat de la scne; l, enfin, il serait
exploit au profit d'une entreprise commerciale et n'appartiendrait
rellement au public que sous le rapport du talent. Ce n'est pas lui
directement qu'on viendrait payer  la porte. On y achterait bien,
comme l'avait dit la vieille marquise, le droit de le siffler; mais, du
moins, il ne l'aurait pas vendu en personne et  son profit purement
individuel.

--Il en est temps encore! se dit-il; les offres qu'on m'a faites sont
toutes rcentes: voil mon devoir trac. C'est la mort de l'artiste
peut-tre, car ma vocation n'tait pas l, mais c'est le salut de
l'homme.

Il se leva pour aller annoncer sa rsolution  Laure.

--Elle me plaindra, pensait-il, mais elle m'encouragera. Elle comprendra
que mon honneur, ma conscience exigent que je m'loigne, et peut-tre
que...

Il s'arrta glac, atterr. Il se souvenait que Laure, en lui parlant
d'Adriani, alors qu'elle ne connaissait encore que d'Argres, avait fait
un grand mrite  l'artiste de n'avoir jamais voulu se vendre au public.
Lui-mme ensuite s'en tait vant, et il avait t trs-vident pour
lui, en plusieurs circonstances, que Laure prouvait une vritable
rpugnance pour la profession qu'il allait embrasser.

Cela tenait-il  un prjug fortement ancr dans les moeurs de sa caste,
dans sa dvote famille particulirement? Avait-elle suc ce prjug avec
le lait et le conservait-elle,  son insu, tout en mprisant les
prjugs en gnral? N'tait-ce pas plutt un rsultat de son caractre
concentr, modeste, un peu sauvage, qui lui faisait regarder avec effroi
et dgot les provocations du talent  l'applaudissement de la foule? Il
est certain qu'elle faisait mystre du sien propre, qu'elle adorait la
discrtion de celui d'Adriani vis--vis du vulgaire, et qu'elle lui
avait dit vingt fois, quand il s'tait dfendu d'galer les grands
chanteurs de notre poque:

--Ah! laissez, laissez! des acteurs! Ils ont tout donn  tout
l'univers! Il ne leur reste plus rien dans l'me pour ceux qui les
aiment!

Laure se trompait. Les vrais grands artistes ont en rserve des diamants
cachs, dont la mine est inpuisable; mais elle ne les avait pas assez
frquents pour le savoir, et elle tait d'ailleurs dispose  une
tendre jalousie dans l'art comme dans l'amour.

Et puis, quelle lutte il lui faudrait engager avec sa famille pour
s'attacher  la destine d'un comdien, puisque dj elle tait presque
maudite par sa belle-mre, pour s'tre affectionne envers le moins
comdien de tous les virtuoses! Ce ne serait plus le blme de l'orgueil
nobiliaire: ce serait l'anathme religieux le plus absolu, le plus
foudroyant. Jamais il n'y aurait de retour possible. Qu'elle et dit
d'un acteur: Oui, je l'aime! elle tait pour jamais repousse, seule
avec lui dans le monde.

--Elle est capable de ce sacrifice, pensa-t-il; mais sais-je si elle
m'aime? Et, si cela est, qu'ai-je fait jusqu'ici pour elle? Quel droit
ai-je acquis  son dvouement, pour aller le lui imposer? Non, si elle
me l'offrait en ce moment, je serais lche de l'accepter. Si j'eusse t
engag  l'Opra, il y a trois semaines, aurais-je seulement la pense
de m'offrir  elle pour me charger de sa destine? Je me serais cru
imprudent d'y songer. Et  prsent, de quel front irai-je lui dire: Je
ne suis pas libre, je ne m'appartiens plus, je n'ai mme pas de quoi
vous faire vivre de mon travail, puisque je suis esclave d'une dette
d'argent autant qu'esclave du public et du thtre. Tout ce que je vous
ai affirm est un rve, tout ce que je vous ai promis est un leurre.
Suivez-moi, sacrifiez-moi tout; je n'ai aucune protection, aucune
indpendance, aucun repos, aucune solitude, aucune intimit  vous
donner en change; je n'ai mme pas cette pure et modeste gloire que
vous chrissiez. Venez, aimez-moi quand mme, parce que je vous dsire.
Soyez la femme d'un comdien!

Toutes ces rflexions, toutes ces douleurs se succdrent rapidement. Il
jeta un dernier regard sur les plus hautes branches du coteau, celles
qu'il connaissait si bien comme les plus voisines du Temple. Il arracha
une touffe de pampres, la froissa, la couvrit de baisers et la jeta
devant lui, s'imaginant que Laure y poserait peut-tre les pieds; puis
il cacha son visage dans ses mains et s'enfuit comme un fou, retenant
les sanglots dans sa poitrine et s'tourdissant dans la fivre de sa
course.

Il trouva la voiture prte dans la cour de son fatal chteau de
Mauzres, et Comtois, qui l'attendait, joyeux d'aller revoir _son pouse
et sa petite famille_. Il monta dans sa chambre et crivit  la hte ces
trois lignes:

  Laure, un de mes plus chers amis se meurt d'une mort affreuse. Il me
  demande; je ne puis diffrer d'une heure, d'un instant. Je vous
  crirai de Paris; je vous dirai...

Il n'en put crire davantage; il effaa les trois derniers mots, signa,
et envoya un exprs. Puis il passa chez le baron, qui venait de
s'habiller et qui, ple, tremblant, tenait un journal ouvert. Adriani
comprit qu'il savait tout. Le baron bgaya, n'entendit pas ce que lui
disait l'artiste, et, tout  coup, se jetant dans ses bras:

--Ah! mon pauvre enfant! s'cria-t-il, vous tes perdu, et moi aussi!
Mais c'est ma faute!... Ah! les voil, ces biens de la terre! Leur
source est impure et ils ne profitent pas aux honntes gens. Pourquoi
les potes et les artistes veulent-ils possder! Leur lot en ce monde a
toujours t et sera toujours d'errer comme Homre, une lyre  la main
et les yeux ferms!

--Rassurez-vous sur votre compte et sur le mien, mon ami, rpondit
l'artiste en l'embrassant. Mon dsespoir est assez grand; ne l'aggravons
pas par de vaines craintes; vous n'tes pas ruin, ni moi non plus. Mon
avoir est rest intact. J'avais dfendu au pauvre Descombes d'en
disposer.

--Non, vous dites cela pour rassurer ma conscience. Courons chez
Bosquet, et rendons-lui cet -compte.

--Laissez donc! dit Adriani en remettant le portefeuille dans les mains
de son ami; je vous donne ma parole d'honneur que M. Bosquet sera sold
dans huit jours et que je serai propritaire de Mauzres comme vous de
vos cinq mille livres de rente. Allons, du courage! je verrai Bosquet en
passant  Tournon; je le tranquilliserai, s'il est inquiet. Achevez vos
emballages et venez me rejoindre  Paris. Je ne puis vous attendre un
seul jour: mon pauvre ami respire encore et m'attend. D'ailleurs, je
suis trop accabl pour tre un agrable compagnon de voyage.




XV


Adriani partit les yeux ferms, non pas qu'il songet au prcepte du
baron, mais parce qu'il craignait de voir arriver Toinette ou Mariotte
par les vignes. Il trouva M. Bosquet atterr de la nouvelle de la
faillite Descombes, dont le contre-coup lui causait un assez grave
prjudice. C'tait un homme impressionnable et encore inexpriment dans
les affaires. Il tait si troubl, qu'il comprit peu ce que lui disait
son dbiteur. Adriani n'eut donc pas de peine  le tranquilliser sur son
propre compte. Bosquet connaissait la probit du baron; il avait pris
hypothque, et, quand il aurait d perdre une cinquantaine de mille
francs sur la vente de Mauzres, il tait de ceux qui croyaient aux
grands succs, partant aux grands profits littraires de M. de West.
D'ailleurs, il venait de faire une perte beaucoup plus importante dans
la famille Descombes, une perte certaine. Celle qu'il risquait avec
Adriani tait moindre et lui laissait de l'espoir. Elle ne l'mut pas
comme elle l'et fait la veille, et, bien que l'artiste ne lui donnt
aucune garantie, il ne l'humilia par aucun doute blessant.

Le rapide voyage d'Adriani lui parut tre un sicle d'angoisses et de
douleurs. La certitude d'tre forc de renoncer  Laure constituait 
elle seule une telle amertume, que le reste lui en paraissait amoindri.
Du moins, tout ce qui pouvait faire chouer ses projets de travail et de
rhabilitation ne se prsenta pas trop  sa pense. C'tait bien assez
de pleurer le pass, sans se proccuper de l'avenir. Tout tait fltri
et dsenchant dans la vie morale et intellectuelle de l'artiste.

Il entra  Paris dans le brouillard gris du matin, comme un condamn qui
se dirige vers l'chafaud et qui ne voit pas le chemin qu'on lui fait
prendre. Il descendit chez Valrie. Descombes respirait encore, mais les
sourds gmissements de l'agonie avaient commenc. Il se ranima en
reconnaissant son ami et put lui dire  plusieurs reprises:

--Pardonne-moi! pardonne-moi!

Adriani russit  lui faire comprendre,  lui faire croire que la somme
fatale n'avait pas t verse par Bosquet, et que sa ruine n'avait
aucune des consquences funestes qui, sur toutes choses, tourmentaient
le moribond; mais le malheureux Descombes, tout en exhalant ses derniers
souffles, avait encore toute sa tte, toute sa mmoire. Il sentit
bientt qu'Adriani le trompait pour le consoler.

--Gnreux! lui dit-il avec un regard de douleur suprme.

Puis sa raison se perdit tout  coup; il cria des mots d'argot de la
Bourse, vit des chiffres formidables passer devant ses yeux, et
s'effora de les effacer avec ses mains convulsives; puis il se prit 
rire, disant:

--La misre!... l'art!... Je suis peintre!...

Ce furent ses dernires paroles. Ses dents craqurent dans d'affreux
grincements. Il expira.

Adriani demeura atterr auprs de ce lit de mort, qui tait celui de sa
propre destruction morale. Valrie l'emmena dans son salon.

--Adriani, lui dit-elle, je suis consterne et navre. Pourtant ma
douleur ne peut se comparer  la vtre: Descombes ne m'a pas aime.
Except vous, le malheureux n'aimait plus rien ni personne. Il avait
peut-tre raison! Il mprisait ses propres plaisirs et les payait
magnifiquement, sans y attacher aucun prix. Ce que je possde me vient
de lui. Eh bien, prenez tout ce qu'il y a ici. Je n'ai jamais su garder
l'argent; mais tout ce luxe, c'tait  lui. Il ornait cette maison, non
pour m'tre agrable, mais pour y rassembler ses amis et y causer
d'affaires en ayant l'air de s'y amuser. Bien que tout cela soit sous
mon nom, je crois, je sens que c'est  vous: vous le seul dpouill que
j'estime et que je plaigne, car les autres le poussaient  sa perte, et,
aprs avoir excit et partag sa fivre, ils l'ont tous maudit et
abandonn. Vous, qui ne ressemblez  personne, restez ici, vous tes
chez vous.

Valrie ajouta en plissant:

--J'en sortirai si vous l'exigez.

Adriani se savait aim de Valrie. Il avait rsist  cette sorte
d'entranement qu'un sentiment nergique, quelque peu durable qu'il
puisse tre, exerce toujours sur un jeune homme. Il n'avait pas voulu
tromper Descombes, Valrie le savait bien; elle savait bien aussi qu'il
n'accepterait pas ses sacrifices, bien qu'elle en ft l'offre avec une
sincrit exalte; mais ce qu'elle ne savait pas, c'est que le coeur
d'Adriani tait mort pour les affections passagres.

--Vous ne pensez pas  ce que vous dites, ma pauvre enfant, lui
rpondit-il avec douceur. En tout cas, ce serait trop tt pour le dire.
N'attendrez-vous pas que ce malheureux, qui est l, soit sorti de votre
maison pour l'offrir  un autre?

--Ah! vous ne me comprenez pas, dit-elle, humilie, et se htant de
faire, par amour-propre, encore plus qu'elle n'avait rsolu d'abord;
vendons tout, prenez tout, et ne m'en sachez aucun gr; je serai
console si je vous sauve.

--Bien, Valrie! ayez de tels lans de coeur, et rencontrez un honnte
homme qui les accepte! mais je ne puis tre cet homme-l.

--Mais qu'allez-vous devenir?

--Je m'engage  l'Opra.

--Vous?

--Oui, moi, et ds aujourd'hui. Il le faut.

--Ah! je comprends; vous devez la somme. Eh bien, htez-vous: on est en
pourparlers avec Llio. Attendez! oui,  cinq heures, Courtet viendra
ici. (Elle parlait d'un personnage des plus influents dans les destines
du thtre.) Il ignore, comme tout le monde, que Descombes tait ici.
J'ai d le cacher pour le soustraire aux poursuites et aux reproches. Eh
bien, je saurai o en sont les affaires qui vous intressent.

Valrie n'ajouta pas qu'elle avait sur Courtet une influence d'autant
plus irrsistible qu'il la poursuivait depuis quelque temps et qu'elle
ne lui avait encore rien promis. Elle sentait bien qu'Adriani
rejetterait son assistance; mais elle crut devoir lui donner un conseil
qu'il reconnut trs-sage.

--Gardez-vous de faire connatre votre position  ces gens-l, lui
dit-elle. Si vous voulez un engagement de cinquante ou soixante mille
francs, feignez de n'avoir pas le moindre besoin d'argent. Soyez
rellement propritaire d'un chteau dans le Midi; que la faillite de
Descombes ne vous ait pas atteint. Je dirai que vous avez un million;
autrement, on vous offrira vingt mille francs. Il n'y a que les riches
qu'on paye cher, vous le savez bien.

Adriani promit de revenir  cinq heures. Il courut chez ses
connaissances pour s'informer de son ct, et cacha son dsastre avec
d'autant moins de scrupule que c'tait une tache de moins sur la mmoire
du pauvre Descombes. Il apprit avec terreur, chez Meyerbeer, que l'Opra
avait fait choix de son premier tnor et que le trait devait tre sign
dans la journe.

Il le fut, en effet, mais  sept heures, chez Valrie, entre le
directeur, que Courtet manda  cet effet, sance tenante, et Adriani,
pour trois ans, et moyennant soixante-cinq mille francs par anne. Ce
que les influences les plus comptentes et les intrts les plus
dterminants eussent pu dbattre longtemps sans succs, comme de
coutume, l'ascendant d'une femme l'emporta d'assaut.

Valrie retint les deux administrateurs  dner. Adriani voulait
s'enfuir.

--Restez, lui dit-elle. Demain, tout Paris saura que Descombes est mort,
et qu'il est mort chez moi. Ds que son pauvre corps sera enlev,
j'avouerai la vrit. Jusque-l, je crains qu'on ne vienne me
tourmenter. J'ai eu soin de recevoir comme de coutume. Sa chambre tait
assez isole pour qu'on ne se doutt de rien; mais, aujourd'hui,
voyez-vous, la force me manque, j'ai froid, j'ai peur; je crains de me
trahir; je sortirai aprs dner, je ne rentrerai que demain. Laisser un
mort tout seul pourtant! Je suis bien sre que mes gens n'oseront pas
rester. S'il est seul, il faudra bien que je reste! Mais j'en deviendrai
folle... Ayez piti de moi!

Adriani resta, et, quand il fut seul avec le corps de son malheureux
ami, il souffrit moins que pendant cet affreux dner o il ne fut mme
pas question d'art, mais d'affaires, de projets et de nouvelles du
monde. Il se jeta sur un divan et dormit pendant quelques heures. Il
s'veilla au milieu de la nuit. L'appartement tait compltement dsert
et ferm. Des bougies brlaient dans la chambre mortuaire, dont les
portes restaient ouvertes sur une petite galerie sombre remplie de
fleurs. Aucune crmonie religieuse ne devait avoir lieu pour le
suicid. Il avait formellement dfendu qu'on prsentt sa dpouille 
l'glise, sachant qu'en pareil cas on nie le suicide pour flchir les
refus du clerg, et voulant que personne ne pt douter du chtiment
qu'il s'tait inflig  lui-mme. Cependant Valrie, obissant  ses
impressions d'enfance, avait plac un crucifix sur le drap blanc qui
dessinait les formes anguleuses du cadavre; mais aucune de ces prires
qui sont,  dfaut de foi vive, le dernier adieu de la famille et de
l'amiti, ne troublait le morne silence de cette veille funbre.

Adriani pria pour l'infortun comme il savait prier. Il eut vers Dieu
des lans de coeur vritables, des attendrissements profonds et des
effusions d'esprance, qui font, en somme, le rsum de toute invocation
sincre. Il avait cette superstition pieuse, et peut-tre lgitime, de
penser qu'une me, qui s'en va seule dans la sphre inconnue aux
vivants, a besoin, pour rejoindre le foyer d'o elle est mane, de
l'assistance des mes dont elle se spare ici-bas. Les rites des
religions ne sont pas de vains simulacres; les chants, les pleurs, toute
crmonie qui accompagne la dpouille de l'homme d'une solennit
extrieure est l'expression de cette assistance au-del de la mort.

Adriani sut gr  Valrie de lui avoir confi le soin de remplacer tout
ce qui manquait au suicid. Une immense piti, un pardon sans bornes
s'tendirent sur lui, et le coeur d'Adriani s'offrit  Dieu comme la
caution de la rhabilitation de l'infortun dans un monde meilleur, ou
dans une srie de nouvelles preuves. Ce pardon, il le lui avait exprim
 lui-mme, mais ce n'tait pas assez. Dans une nuit de recueillement et
de mditation, Adriani put s'interroger, se dpouiller, pour l'avenir
comme pour le pass, de tout levain d'amertume, et prononcer sur cette
tombe l'absolution complte que le prtre n'et pas os accorder.

Puis, ranim et fortifi par la conscience de sa grandeur d'me, Adriani
se rattacha  sa propre destine par le sentiment du devoir. Il se dit
que l'homme est condamn au travail, non pas seulement  celui qui amuse
et fconde l'esprit, mais encore  celui qui use et dchire l'me. Il ne
se dissimula pas que la socit devait tendre  rendre le fardeau plus
lger pour tous; que l'tat parfait serait celui qui tablirait un
quilibre entre le plaisir et la peine, entre le labeur et la
jouissance; mais, en face d'une socit o trop de mal pse sur les uns
et trop peu sur les autres, il comprit que le choix de l'me fire et
courageuse devait tre parmi les plus chargs et les plus exposs. Il
vit en face, sur les traits contracts et dj hideux du spculateur,
les traces du travail excessif, mais anormal, qui consiste  faire
servir d'enjeu, dans une lutte ardente et folle, l'argent, signe
matriel et produit irrcusable  son origine du travail de l'homme. Il
entoura d'une compassion tendre la mmoire de son ami; mais il condamna
son oeuvre, source d'illusions, d'orgueil et de dmence, poursuite de
ralits qui sont le flau du vrai, le but diamtralement oppos  la
destine de l'homme sur la terre et aux fins de la Providence.

Et, quand il pensa  son amour, il se demanda s'il et t digne d'en
savourer sans remords l'ternelle douceur. Il lui sembla que, pour
embrasser et retenir l'idal, il fallait avoir souffert et travaill
plus qu'il n'avait fait.

--Voil pourquoi j'ai aim Laure avec idoltrie ds les premiers jours,
se dit-il: c'est qu'elle avait bu le calice de la douleur et que je la
sentais digne d'entrer dans le repos des flicits bien acquises; et
voil aussi pourquoi elle ne m'a pas aim de mme; voil pourquoi elle a
hsit, et pourquoi, malgr ses propres efforts, elle a t prserve de
ma passion. Je ne la mritais pas, moi qui n'avais cueilli dans la vie
d'artiste que des roses sans pines; je n'avais pas reu le baptme de
l'esclavage; je ne m'tais en fait immol  rien et  personne. Elle
sentait bien que je n'avais pas, comme elle, subi ma part de martyre et
que je n'tais pas son gal.

Il lui crivit sous l'impression de ces penses, et l'informa de toute
la vrit en lui disant un ternel adieu.

L, son me se brisa encore. Il ne reprit courage qu'en regardant encore
le front dvast de Descombes et sa bouche contracte par le dsespoir
jusque dans le calme de la mort.

--Allons, se dit-il, mieux vaut encore ma vie dsole pour moi seul, que
cette mort dsolante pour les autres.

Il suivit seul le convoi de cet homme dont tant de gens recherchaient
nagure l'opulence, l'audace et le succs.

Puis il prit un jour de repos, et se prpara, par l'tude,  son
prochain dbut. La place tait vide depuis un mois. On lui donnait
quinze jours pour tre prt  dbuter dans _Lucie_.

Il dut pourtant s'occuper de rgler sa position. Il tait li avec des
gens de toute condition, et dans le nombre il pouvait choisir le
capitaliste qui regarderait sa probit, son nergie et son talent runis
comme une caution infaillible. Il s'adressa  celui dont il tait le
mieux connu et le mieux apprci, lui confia son embarras, et lui
demanda trois cent mille francs escompts sur trois annes de sa vie. On
refusa de saisir d'avance ses appointements; on se contenta de prendre
hypothque sur Mauzres. La somme fut envoye  M. Bosquet dans le dlai
de la promesse qui lui avait t faite, et Adriani reut, en change,
ses titres de proprit sur la terre et chtellenie de Mauzres. Quand
cette affaire fut rgle, Adriani respira un peu, et se dit navement
qu'au milieu de son malheur son toile ne l'abandonnait pas. Il ne
songea pas  se dire que, pour inspirer tant de confiance, il fallait
tre, comme talent et comme caractre, aussi capable que lui de la
justifier.

Le jour du dbut arriva. Adriani tait tranquille et matre de lui-mme,
mais mortellement triste au fond du coeur. Il n'avait pas eu  organiser
son succs. La direction mme n'avait pas eu lieu de s'en proccuper. Le
monde entier, comme s'intitule la socit parisienne, accourait de
lui-mme, prvenu d'avance en faveur de l'artiste, rsolu  le soutenir
en cas de lutte, curieux aussi de le voir sur les planches, et avide de
pouvoir dire, en cas de succs: C'est moi qui le protge. La jeunesse
dilettante qui envahit ce vaste parterre savait l'histoire d'Adriani, sa
rcente fortune, sa ruine, sa rsignation, sa conduite envers Descombes:
car, en dpit de tous ses soins, la vrit s'tait dj fait jour. On
connaissait donc son caractre, et l'on s'intressait  l'homme avant
d'aimer l'artiste.

La musique de _Lucie_ est facile, mlodique, et porte d'elle-mme le
virtuose. Un grand attendrissement y tient lieu de profondeur. Cela se
pleure plutt que cela ne se chante, et, en fait de chant, le public
aime beaucoup les larmes. Adriani, dont les moyens taient immenses, ne
redoutait point cette partition, et savait qu'il n'y avait pas  y
chercher autre chose que l'interprtation de coeur trouve par Rubini.
Il savait aussi que le public de l'Opra franais exige plus le jeu que
le chant chez l'acteur, et ne comprend pas toujours que la douleur soit
plus belle dans l'me que dans les bras. Quand Rubini pleure Lucie, la
main mollement pose sur sa poitrine, les gens qui coutent avec les
yeux le trouvent froid; ceux qui _entendent_ sont saisis jusqu'au fond
du coeur par cet accent profond qui sort des entrailles, et qui, sans
imitation purile des sanglots de la ralit, sans contorsion et sans
grimace, vous pntre de son exquise sensibilit. C'est ainsi qu'Adriani
l'entendait; mais il tait sur la scne du drame lyrique. Il lui fallait
trouver ce qu'on appelle, en argot de thtre, des _effets_. Il le
savait, et il en avait entrevu de trs-simples, que son inspiration ou
son motion devaient faire russir ou chouer. Ayant cherch dans le
plus pur de sa conscience d'artiste, il se fiait  sa destine.

Il arriva donc  sa loge sans aucun trouble, et attendit le signal sans
vertige. L'homme qui a veill avec toute sa capacit et toute sa volont
 l'armement de son navire, s'embarque paisible et se remet aux mains de
la Providence, prpar  tout vnement. Adriani tait prserv par son
caractre, par son exprience, par sa tristesse mme, de la soif de
plaire, de la rivalit de talent, de l'angoisse du triomphe, tourments
inous chez la plupart des artistes. Il ne voyait, dans le combat qu'il
allait livrer, que l'accomplissement d'un devoir invitable, le
sacrifice de sa personnalit, de ses gots, l'abngation de son juste
orgueil et de sa chre indpendance. C'tait bien assez de mal, sans y
joindre les tortures de la vanit.

Costum, fard, assis dans sa loge, entour de ses plus chauds partisans
et de ses amis les plus dvous, il tait absorb par une ide fixe.

--Adieu, Laure! adieu, amour que je ne retrouverai jamais! disait-il en
lui-mme. Dans cinq minutes, quand le rideau de fausse pourpre aura
dcouvert mon visage, ma personne, mon savoir-faire, mon tre tout
entier aux yeux de l'assemble, ton ami, ton serviteur, ton amant, ton
poux ne sera plus pour toi qu'un rve vanoui dont le souvenir te fera
peut-tre rougir. Ah! puisse-t-il ne pas te faire pleurer! Puisses-tu ne
m'avoir pas aim! Voil le dernier voeu que je suis rduit  former!

On lui demandait s'il tait mu, s'il se sentait bien portant, si son
costume ne le gnait pas, s'il n'avait pas quelque proccupation dont on
pt le dlivrer dans ce moment suprme. Il remerciait et souriait
machinalement; mais les questions qui frappaient son oreille se
transformaient dans sa rverie. Il s'imaginait qu'on lui demandait:
Est-ce que vous l'aimez toujours? Est-ce que vous ne vous en consolerez
pas? Est-ce que vous pouvez penser  elle dans un pareil moment? Et il
rpondait intrieurement: Je suis sous l'empire d'une fatalit trange;
je ne vois qu'elle, je ne pense qu' elle, je n'aime qu'elle, et je ne
crois pas pouvoir aimer jamais une autre qu'elle.

On l'appela. Le directeur le saisit dans l'escalier, lui toucha le coeur
en riant et s'cria:

--Tranquille tout de bon? C'est merveilleux! c'est admirable!

--Je le crois bien, pensa l'artiste en continuant  descendre, c'est un
coeur mort!

Cette ide remua et ranima tellement ce qu'il croyait tre le dernier
souffle de sa vie morale, qu'il entra en scne sans se rappeler un mot,
une note de ce qu'il allait dire et chanter. Bien lui prit de savoir si
bien son rle et sa partie, que les sons et les paroles sortaient de lui
comme d'un automate. Les premiers applaudissements le rveillrent. Sa
beaut, son timbre admirable, la grce et la noblesse de toute sa
personne, qui donnaient naturellement l'apparence de l'art consomm 
tous ses mouvements, ravirent le public avant qu'il et fait preuve de
talent ou de volont.

--Allons, se dit-il avec un amer sourire, mes amis sont l et souffrent
de me voir si tide! Aidons-les  me soutenir. Et puis on me paye cher;
il faut tre consciencieux.

Il fit de son mieux, et ce fut si bien, que, ds ses premires scnes,
son succs fut incontestable et de bon aloi.

--C'est enlev, mon petit! lui dit gaiement quelqu'un du thtre. Encore
un acte comme a et feu Nourrit est enfonc!

--Ah! tais-toi, malheureux! s'cria Adriani, qui avait connu et aim
l'admirable et excellent Nourrit, et qui vit sa fin tragique et
dchirante repasser devant ses yeux comme l'abme de dsespoir o
s'engloutit parfois la vie des grands artistes.

Il trouva dans sa loge le baron de West, qui le serra dans ses bras en
pleurant.

--Je comprends tout, s'criait le digne homme. C'est  cause de moi,
c'est pour moi que vous en tes rduit l! Je ne m'en consolerais
jamais, si je n'tais sr que c'est le dieu des arts qui l'a voulu, et
que vous tourniez le dos  la gloire en vous enterrant  la campagne.
Allons, vous chanterez mon opra avant qu'il soit trois mois! O
demeurez-vous, pour que j'aille vous exposer mon plan?

--Parlez-moi d'elle! s'cria Adriani. O est-elle? Que savez-vous
d'elle? L'avez-vous aperue? Savez-vous...?

--Quoi? qui, elle? Ah! oui... Mais non. Je ne sais rien, sinon qu'elle
n'a rien fait d'excentrique  propos de votre dpart. On l'a vue dans
son jardin comme  l'ordinaire. Elle ne paraissait pas plus malade ni
plus drange d'esprit qu'auparavant. Attendez! oui, on m'a dit qu'elle
partait, qu'on faisait des emballages chez elle. Elle doit tre
retourne  son rocher de Vaucluse. Le diable soit de cette veuve!
Comment! vous y pensez tant que a!

--Quand avez-vous quitt Mauzres? reprit Adriani.

--Il y a trois jours. J'arrive il y a une heure, je vois votre nom sur
l'affiche, je crois rver; je m'informe; je remets  demain le soin de
dner, et me voil, non sans peine; il y a un monde!...

--On ne vous a rien remis pour moi?

--Qui? o? Ah! l-bas? Mais non; je vous l'aurais dit tout de suite.
Est-ce qu'elle ne vous crit pas?

Adriani quitta le baron. Laure n'avait pas rpondu  sa lettre, et elle
retournait  Larnac.

--Que la volont de Dieu soit faite! se dit-il. Elle ne m'aimait pas;
tant mieux.

Et cette heureuse solution lui arracha des larmes brlantes.

--Monsieur a bien mal aux nerfs! lui dit Comtois, qui ne s'abaissait pas
au mtier d'habilleur d'un comdien, mais qui, rest  son service par
attachement quand mme, assistait  la reprsentation et venait le
fliciter. a ne m'tonne pas que monsieur soit fatigu; il est oblig
de tant crier! Tout le monde est trs-content de monsieur. On dit que
monsieur a de l'_ut_ dans la poitrine; j'espre que a n'est pas
dangereux pour la sant de monsieur? Mais, si j'tais de monsieur, au
lieu de boire comme a une goutte d'eau dans l'entr'acte, je me mettrais
dans l'estomac un bon gigot de mouton et une ou deux bonnes bouteilles
de bordeaux pour me donner des forces.

L'air final fut chant par Adriani d'une manire vraiment sublime.
C'tait l qu'on l'attendait. Il y fut chanteur complet et acteur
charmant; sa douleur fut dans l'me plus qu'au dehors; mais ses poses
taient naturellement si belles et si heureuses, qu'on le dispensa de
l'pilepsie. Il ne cria pas, malgr l'expression dont se servait
Comtois; il chanta jusqu'au bout, et l'motion produite fut si vraie,
que ses amis laissrent presque tomber le rideau sans songer 
l'applaudir: ils pleuraient.

Aussitt des cris enthousiastes le rappelrent. Il y eut des dissidents,
sans nul doute; mais ceux-l ne comptent pas et se taisent quand la
majorit se prononce. Adriani fit un grand effort sur lui-mme pour
revenir, de sa personne, recevoir l'ovation d'usage.

Il lui semblait que, jusque-l, il avait t _incognito_ sur le thtre,
et qu'en cessant d'tre le personnage de la pice pour saluer et
remercier la foule, il recevait d'elle le collier et le sceau de
l'esclavage.

Aux premiers pas qu'il fit sur la scne pour subir son triomphe, une
couronne tomba  ses pieds. En mme temps, une femme vtue de rose et
couronne de fleurs rentra prcipitamment dans la baignoire
d'avant-scne, o, cache jusque-l, elle n'avait pas t aperue par
Adriani. Il ne fit que l'entrevoir en ce moment, et elle disparut comme
une vision.

--Je suis fou, pensa-t-il; je la vois partout! Une robe rose! des
fleurs! Elle ici! Allons donc, malheureux! Rentre en toi-mme et ramasse
ce tribut de la premire femme venue!

Il s'avana pourtant jusqu' la rampe, au milieu d'une pluie de
bouquets, tenant machinalement la couronne, et plongeant du regard dans
la loge o ce fantme lui tait apparu; la loge tait vide et la porte
ouverte.




XVI


Il fut arrt quelque temps dans les couloirs intrieurs, aprs qu'on
eut baiss le rideau, par les flicitations de tout le personnel du
thtre. La sympathie comme l'envie eurent pour lui d'ardents loges:
l'envie, au thtre, est mme un peu plus complimenteuse que
l'admiration.

Comme il arrivait  sa loge, Comtois, d'un air radieux dans sa btise,
accourut  sa rencontre, en lui criant d'un air mystrieux:

--Monsieur, madame est l!

--Madame? dit Adriani, qui eut comme un blouissement et fut forc de
s'arrter.

--Eh! oui, lui dit le baron accourant aussi; c'est inou, mais cela est!
Ah! on vous aime,  ce qu'il parat! Ce n'est pas tonnant! vous tes si
beau! Ma foi, elle est diablement belle aussi; je ne la croyais pas si
belle que a!

Adriani n'entendait pas le baron; il tait dj aux pieds de Laure. Mais
il fut forc de se relever aussitt: dix personnes, suivies de beaucoup
d'autres, faisaient invasion dans sa loge. Il tait si perdu, qu'il ne
savait pas qui lui parlait, ni ce qu'on lui disait. Il vit bientt tous
les regards se porter sur Laure avec tonnement, avec admiration.

Elle tait, en effet, d'une beaut surprenante dans sa toilette de
soire. Les bras nus, le buste voil, mais triomphant de magnificence
sous des flots de rubans, la tte pare de fleurs qui ne pouvaient
contenir sa luxuriante chevelure ondule, la figure anime par une joie
srieuse, le regard franc et tranquille, l'air modeste sans confusion et
l'attitude aise comme celle de la loyaut chaste, elle semblait dire 
tous ces hommes curieux et charms:

--Eh bien, voyez-moi ici; je ne me cache pas!

Toinette, en robe de soie et en bonnet  rubans, ressemblait assez  une
fausse mre d'actrice. Son embarras tait risible et on chuchotait dj
sur la belle matresse qu'Adriani venait d'acheter; on lui on faisait
compliment en des termes qui l'eussent exaspr, s'il n'et pas t
comme ivre, lorsqu' une invitation de venir souper qui lui fut faite,
Laure se leva:

--Pardon, messieurs, dit-elle d'un son de voix qui arracha une
exclamation  plusieurs des dilettanti prsents  cette rencontre, je
suis force de vous enlever Adriani. Nous sommes venues de loin pour
l'entendre et le voir. Il faut qu'il nous reconduise et qu'il soupe avec
nous.

Et, comme on souriait de la navet de cette dclaration, elle ajouta
d'un ton qui sentait, je ne dirai pas la femme du monde, mais la femme
haut place par son ducation et ses moeurs:

--Nous sommes des provinciales et nous agissons avec la franchise de nos
coutumes. Nous en avons le droit vis--vis de lui.

--Oui, madame, rpondit Adriani en baisant la main de Laure avec un
profond respect. Je suis bien fier de vous voir rclamer les droits de
l'amiti, et celle que vous daignez m'accorder est le seul vrai triomphe
de ma soire.

Laure prit alors le bras du baron de West, et le pria de la conduire 
sa voiture, o elle attendrait qu'Adriani et quitt son costume pour la
rejoindre.

Adriani se hta, au milieu d'un feu crois de questions.

--Cette dame, dit-il avec cet accent de conviction profonde qui impose
malgr qu'on en ait, c'est la femme que je respecte le plus au monde.
Son nom ne vous apprendrait rien. Elle est de la province, elle vous l'a
dit.

--Parbleu! dit le baron en rentrant, elle n'est pas venue ici en
cachette: vous pouvez bien dire qui elle est!

--Vous avez raison, dit Adriani, qui sentit qu'un air de mystre
compromettrait Laure, tandis que l'assurance de la franchise
triompherait des soupons jusqu' un certain point: c'est la marquise de
Monteluz.

--Laure de Larnac! s'cria une des personnes prsentes. Je ne la
reconnaissais pas. Comme elle est embellie! Une personne qui chantait
comme aucune cantatrice ne chante! une musicienne consomme, l! un
talent srieux! Je ne m'tonne pas qu'elle traite Adriani comme son
frre! Messieurs, pas de propos sur cette femme-l. Elle a aim comme on
n'aime plus dans notre sicle, et son mari ne doit tre jaloux de
personne, pas mme d'Adriani, ce qui est tout dire.

--Mais elle est veuve! dit le baron.

--Vrai? Eh bien, puisse-t-elle vous pouser, Adriani! Je ne vous
souhaite pas moins, et vous ne mritez pas moins.

Adriani serra la main de celui qui lui parlait ainsi, et courut
rejoindre Laure.

--O allez-vous? lui dit-il avant de donner des ordres au cocher.

--Chez vous, rpondit-elle. J'ai bien des choses  vous dire; mais je ne
veux pas m'expliquer cela en courant, et je vous demande le calme d'une
audience.

Adriani tait suffoqu de joie et parlait comme dans un rve.

Il tait log, presque pauvrement, dans un local assez spacieux pour que
sa voix n'y ft point touffe et brise dans les tudes; mais il tait
 peine meubl. Rsolu  se contenter du strict ncessaire, afin de
s'acquitter plus vite et plus srement, il tait install, non comme un
homme qui doit dpenser, mais comme un homme qui doit conomiser cent
mille francs par an.

Comtois, qui tait rellement prcieux comme valet de chambre, et qui,
sachant enfin les faits, ne pouvait plus refuser son estime  son
artiste, supplait  cette sorte de pnurie volontaire par des soins et
des attentions qui marquaient de l'attachement et qui empchrent
Adriani de s'en sparer, bien qu'un domestique lui part un luxe dont il
et pu se priver aussi.

Grce  Comtois, un ambigu assez convenable attendait Adriani  tout
vnement. Il se hta d'allumer le feu, car il faisait froid et
l'artiste souffrait de voir sa belle matresse si mal reue.

--Vous me donnez une meilleure hospitalit, lui dit-elle, que celle que
je vous ai offerte au Temple dans les premiers jours.

Et, se mettant  table avec lui et Toinette, elle regarda avec
attendrissement la simplicit du service et la nudit de l'appartement.

--Je m'attendais  cela, dit-elle. C'est bien! Tout ce que vous faites
est dans la logique du vrai et du juste.

--Est-il vrai, s'cria-t-il, que vous...?

--Mangez donc, rpondit-elle, nous causerons aprs. Et moi aussi, je
meurs de faim. Je suis arrive ce matin, j'ai couru toute la journe,
savez-vous pourquoi? Pour arriver  ce joli tour de force de me faire
habiller  la mode en douze heures. Je voulais tre belle et pare pour
avoir le droit de vous jeter une couronne et de me prsenter dans votre
loge. N'est-ce pas la plus grande fte de ma vie, et n'tes-vous pas
pour moi le premier personnage du monde?

--Et cette robe rose? dit Adriani en portant avec ardeur  ses lvres un
des rubans qui flottaient au bras de Laure. Je ne vous ai jamais vue
qu'en blanc.

--Mon deuil est fini, dit-elle, et j'ai cherch la couleur la plus
riante pour vous porter bonheur.

Quand Toinette emporta le souper avec Comtois:

--Mais parlez-moi donc! dit Adriani  Laure; dites-moi si je rve, si
c'est bien vous qui tes l, et si vous n'allez pas vous envoler pour
toujours! Tenez, je crois que je suis devenu fou, que vous tes morte et
que c'est votre ombre qui vient me voir une dernire fois.

--Adriani, rpondit-elle, coutez-moi.

Et, s'agenouillant sur le carreau avec sa belle robe de moire, sans
qu'Adriani, stupfait, pt comprendre ce qu'elle faisait, elle prit ses
deux mains et lui dit:

--Vous vous tes offert  moi tout entier et pour toujours. Je ne vous
ai point accept, je ne veux pas vous accepter encore, je n'en ai pas le
droit. Je ne vous ai pas assez prouv que je vous mritais. Il ne faut
donc pas que la question soit pose comme cela. Si vous voulez que je
sois tranquille et confiante, il faut que ce soit vous qui m'acceptiez
telle que je suis, par bont, par gnrosit, par compassion, par
amiti! Comme vous me demandiez de vous souffrir auprs de moi, je vous
demande de me souffrir auprs de vous. Mes droits sont moindres, je le
sais, car vous m'offriez une passion sublime et toutes les joies du ciel
dans les trsors de votre coeur. Je n'ose rien vous dire de moi. Il y a
si peu de temps que j'existe (je suis ne le jour o je vous ai vu pour
la premire fois), que je ne me connais pas encore. Mais je crois que je
deviendrai digne de vous, si je vis auprs de vous. Laissez-moi donc
apprendre  vous aimer, et, quand vous serez content de mon coeur,
prenez ma main et chargez-vous de ma destine.

Adriani fut si perdu, qu'il regardait Laure  ses pieds et l'coutait
lui dire ces choses dlirantes, sans songer  la relever et  lui
rpondre. Il tomba suffoqu sur une chaise et pleura comme un enfant.
Puis il se coucha  ses pieds et les baisa avec idoltrie. Laure tait 
lui tout entire par la volont, et cette possession divine, la seule
qui tablisse la possession vraie, suffisait  des effusions de bonheur,
 des ivresses de l'me qui devaient rendre intarissables les flicits
de l'avenir.




CONCLUSION


Trois ans aprs, M. et madame Adriani, car ils ne prenaient le nom de
d'Argres que sur les actes, suivaient, en se tenant par le bras et par
les mains, le sentier des vignes pour aller revoir le Temple.
Non-seulement Adriani, soutenu et encourag par sa compagne dvoue,
avait gagn en France et en Angleterre la somme qui le rendait
propritaire de Mauzres, mais encore il avait pu faire embellir cette
demeure, rajeunir le mobilier classique du baron, se crer l une
retraite commode et charmante. Enfin, il tait arriv  l'aisance,  la
libert, et il devait ces biens  son travail. Loin d'amoindrir son
talent et d'puiser son me, le thtre avait dvelopp en lui des
facults nouvelles. Il avait acquis la connaissance des effets
vritables, l'entente des masses musicales. Il _savait_ le thtre, en
un mot, non pas seulement comme virtuose, mais comme compositeur, dans
une sphre plus tendue que celle o il s'tait renferm seul
auparavant. Il n'avait pas, comme le baron de West, bauch le plan d'un
opra. Il apportait des opras plein son coeur et plein sa tte, de quoi
travailler  loisir et crer avec dlices tout le reste de sa vie. Il
n'entrait donc pas dans l'oisivet du riche en venant prendre possession
de son petit manoir.

Trois ans plus tt, il n'et sans doute pas oubli l'art, mais il se ft
arrt dans son essor; et qui sait si Laure ne l'et pas entrav dans
ses progrs, en lui persuadant et en se persuadant  elle-mme qu'il
n'en avait point  faire? L'artiste meurt quand il divorce avec le
public d'une manire absolue. Il lui est aussi nuisible de se reprendre
entirement que de se donner avec excs. Il s'puise  demeurer toujours
sur la brche. La lutte ardente et passionne arrive,  la longue, 
troubler sa vue et  n'exciter plus que ses nerfs. Il a besoin de
rentrer souvent en lui-mme, et de se poser face  face, comme Adriani
l'avait dit, avec l'humanit abstraite. Mais une abstraction ne lui
suffit pas continuellement: elle arrive  le troubler aussi, et tout
excs de parti pris conduit aux mmes vertiges.

Adriani avait souffert, musicalement parlant, pendant ces trois annes
d'preuves. Il avait t forc de chanter de mauvaises choses, il les
avait entendu applaudir avec frnsie. Il s'tait reproch d'y
contribuer par son talent. Il avait maintes fois maudit intrieurement
le mauvais got triomphant des oeuvres du gnie. Mais il avait lutt
pour le gnie, et quelquefois il avait fait remporter  Mozart, 
Rossini,  Weber, des victoires clatantes. Il avait t trahi,
perscut, irrit, comme le sont tous les artistes redoutables; mais,
soutenu dans ces preuves par le caractre tranquille, gnreux et ferme
de sa femme, rcompens par un amour sans bornes, par une sorte de culte
dont les tmoignages avaient une suavit d'abandon inconnue  la plupart
des tres, il s'tait trouv si heureux, qu'il avait  peine senti
passer les souffrances attaches  sa condition. Un mot, un regard de
Laure, effaaient sur son front le lger pli des soucis extrieurs. Un
baiser d'elle sur ce front si beau y faisait rentrer, comme par
enchantement, la srnit de l'idal ou l'enthousiasme de la croyance.

Installs dfinitivement  Mauzres, comme dans le nid o chaque essor
de leurs ailes devait les ramener pour se reposer et se retremper dans
la sainte possession l'un de l'autre, ils venaient faire un plerinage 
cette triste maison qui tait comme le paradis de leurs souvenirs. Elle
tait aussi bien entretenue que possible par le vieux Ladouze et par la
fidle et rieuse Mariotte. Ils y retrouvrent donc cet air de fte
qu'Adriani y avait apport en un jour d'esprance, et Toinette, qui
avait pris les devants, avec le _trsor_ dans ses bras, leur en fit les
honneurs.

Le _trsor_ avait un an. Il s'appelait Adrienne. Cela parlait dj un
peu et roulait sur le gazon, sous prtexte de savoir un peu marcher.
C'tait le plus ravissant petit tre que l'Amour, qui s'y entend bien,
et offert aux bndictions de la Providence et aux baisers d'une
famille. Adriani, contrairement aux instincts et aux prjugs de la
plupart des pres, tait enchant que ce ft une fille. La perfection,
selon lui, tait femme, puisque Laure tait femme.

L'enfant entendait ou sentait dj la musique, et, quand son pre et sa
mre unissaient leurs mes et leurs voix dans une chanson de berceuse
faite  son usage, ses yeux s'agrandissaient dans ses joues rebondies,
et son regard fixe semblait contempler les merveilles de ce monde divin,
dont les marmots ont peut-tre encore le souvenir.

--Explique-moi donc, dit Adriani  sa femme en l'attirant doucement
contre son coeur (l'enfant tait enlace  son cou), comment il se fait
que tu m'aimes! Je t'avoue que je n'y crois pas encore, tant je
comprends avec peine qu'un ange soit descendu  mes cts et m'ait suivi
dans les tranges et rudes chemins o je t'ai fait marcher!

Et il se plut  lui rappeler, ce que, depuis trois ans, elle avait
support en souriant pour l'amour de lui: les maldictions de sa
famille, l'abandon de son ancien entourage, l'tonnement du monde, la
vie si peu aise dans les commencements, si retire d'habitude; car
Laure n'avait voulu se procurer aucun bien-tre, tant que son amant se
l'tait refus  lui-mme. Leur intrieur avait t si modeste, que,
relativement  ses jeunes annes et au sjour de Larnac, le sjour de
Paris et de Londres avait t pour elle presque rigide d'austrit.
Comme elle avait chang aussi toutes ses ides pour arriver 
s'intresser  la destine d'un artiste vendu et livr  la foule!
Comme, du jour au lendemain, elle avait abjur toutes ses notions sur la
dignit de l'art et sur le mystre du bonheur, pour venir, du fond de ce
dsert, saluer, en plein thtre, le triomphe d'un dbutant!

--Dis-moi donc, redis-moi donc toujours, s'cria-t-il, ce qui s'est
pass en toi, ici, le jour o tu as connu ma rsolution et reu mes
adieux!

--Tu le sais, rpondit-elle, quoique je n'aie jamais pu te le bien
expliquer; j'ai senti que j'allais mourir, voil tout. Je ne comprenais
rien, sinon que tu renonais  moi; et, pardonne-le-moi, j'ai cru que tu
ne m'aimais plus, puisque tu me disais de t'oublier. Tes belles raisons
me paraissaient si niaises devant mon amour!...

--Tu m'aimais donc dj  ce point?

--Certainement, mais je ne le savais pas. Je ne l'ai su qu'au moment o
je me suis dit:

--Je ne le reverrai donc plus!

Alors j'ai eu un dernier accs de dlire. Je me suis jete sur mon lit,
enveloppe d'un drap comme d'un linceul, et j'ai dit  Toinette, qui me
tourmentait:

--Laisse-moi, couvre-moi la figure, ne me regarde plus, va faire
creuser dans un coin du jardin, et rappelle-toi la place, pour la lui
montrer, s'il revient jamais ici.

Toinette m'a rpondu, me parlant comme quand j'tais enfant:

--coute, ma Laure, il t'attend l-bas! Il s'impatiente, il se dsole,
il croit que tu ne veux plus de lui parce qu'il est malheureux. Lve-toi
et viens le trouver.

Je me suis leve, j'ai demand o tait la voiture, et puis j'ai
pleur, j'ai ri, je me suis calme. J'ai vu clair alors dans l'avenir,
j'ai relu ta lettre, je l'ai comprise; j'ai mis ordre  mes affaires
avec la plus grande libert d'esprit. J'ai t  Larnac, je n'ai rien
dit  ma belle-mre, sinon que je partais pour longtemps; je lui ai
renouvel tous ses pouvoirs au gouvernement de Larnac et  la
disposition de mes revenus, au cas o elle consentirait  se relcher du
scrupule qu'elle met  me les faire passer sans en rien retenir pour
elle-mme. J'ai bien vu qu'elle tait fort contrarie de me voir si
raisonnable dans toutes ces choses positives, au moment o elle me
faisait passer pour aline auprs de la famille. J'ai compris que, pour
la soulager d'une grande anxit, je devais m'enfermer dans ma chambre,
ne voir personne et passer pour maniaque. Pendant six mois ensuite, elle
a russi  faire croire ou au moins  faire dire que j'tais  Paris
dans une maison de sant. Quand la vrit a clat comme la foudre,
quand les mes charitables ont refus de croire que le mariage et
sanctionn notre amour, prfrant l'ide d'un caprice de galanterie de
ma part  la certitude d'une msalliance, tu sais quelle sche
maldiction m'a t lance. Eh bien, pas plus dans l'attente de cet
anathme que dans son accomplissement, je n'ai pens te faire un
sacrifice. J'obissais  mon gosme, bien avr pour moi-mme; je ne
pouvais vivre sans toi; je cherchais la vie, voil tout!

--Et, depuis, cette aversion que tu avais ressentie auparavant pour
l'tat que j'ai embrass n'est jamais revenue troubler ton bonheur?

--Je ne m'en suis jamais souvenue. Je m'tais donc bien cruellement
prononce l-dessus?

--Mais oui, autant que moi-mme!

--Eh bien, c'est  cause de cela! Tu ne voulais pas tre comdien, je
hassais l'tat de comdien. Tu t'es fait comdien, j'ai reconnu que
c'tait le plus bel tat du monde.

--Pas pour toujours?

--C'et t pour toujours si tu en avais jug ainsi. Voyons, n'ai-je pas
t, pendant ces trois annes, l'tre le plus heureux de la terre? Outre
ton amour, qui et suffi, et au del,  tous mes dsirs, ne m'as-tu pas
entoure d'amis excellents, d'artistes exquis, de jouissances leves?
Comment aurais-je pu, dans ce milieu si charmant et si affectueux,
regretter les grands-oncles et les petits-cousins de Vaucluse? En
vrit, tu as l'air de te moquer de moi, quand tu me rappelles mon
isolement et mon obscurit. Est-ce que, dans le cas o j'aurais aim
l'clat, je n'avais pas ta gloire? C'est bien plutt moi qui devrais
m'tonner qu'un homme tel que toi ait pu apercevoir et ramasser, dans ce
coin perdu, la pauvre dsole,  moiti idiote! Oui, oui, je
m'tonnerais, si je ne savais que les grandes mes sont seules capables
de grands amours.

--Non, dit Adriani, mlant sous ses baisers les cheveux blonds de sa
fille aux noirs cheveux de sa femme, il n'est pas ncessaire d'tre un
homme suprieur pour savoir aimer! C'est aussi une erreur monstrueuse de
croire que les grandes passions soient la fatalit des mes faibles.
L'amour n'est ni une infirmit ni une facult surnaturelle...

--Tu as raison, dit Laure en l'interrompant, l'amour, c'est le vrai! Il
suffit de n'avoir ni le coeur souill, ni l'esprit fauss, pour savoir
que c'est la loi la plus humaine, parce que c'est la plus divine.

Ils rentrrent de bonne heure  Mauzres pour y recevoir le baron, dont
ils attendaient la visite. Le baron n'avait pas ralis ses rves de
gloire et de fortune  l'Opra; mais il avait reu une mission
archologique pour explorer l'Asie Mineure et une partie de l'gypte, et
il venait de la remplir d'une manire assez brillante. Il tait donc
tout rajeuni et tout radieux, et il passa l'automne avec ses deux amis
avant d'entreprendre de nouvelles conqutes sur l'antiquit.

Laure tenta, par tous les moyens, de ramener  elle sa belle-mre. La
marquise fut implacable et prdit  l'heureuse compagne d'Adriani une
vie d'abandon, de dsordre et de honte. Un comdien ne pouvait tre
honnte et fidle. Il ruinerait sa femme et dshonorerait ses enfants.
Je ne sais pas si elle ne fit pas un peu entrevoir l'chafaud en
perspective. Cependant elle fit une grave maladie et envoya son pardon.
Elle se rtablit rapidement et le rvoqua. Les infirmits l'adouciront
peut-tre.

Toinette, considre, en Provence, comme une infme entremetteuse, passa
avec raison, en Languedoc, pour une excellente femme. Elle est traite
par les deux poux comme une insparable amie.

Comtois continue  tre fort sujet aux maux de dents; mais l'admission
de sa famille dans la maison de son matre l'a rconcili avec l'air vif
du Vivarais. Il continue  tenir son journal et l'enrichit de rflexions
intressantes sur la musique, sujet o il est devenu si comptent, que
personne n'ose ouvrir la bouche devant lui, pas mme Adriani, qui
redoute beaucoup ses dissertations en tout genre, mais qui l'a rendu
fort heureux en lui donnant de la copie  faire.

Comtois n'avait jamais perdu l'habitude d'enregistrer,  son point de
vue, les moindres actions de son matre. Pendant trois ans, il l'avait
dsign sous le titre amical de _mon artiste_. Mais, du jour o Adriani
rentra comme chtelain dans son domaine de Mauzres, Comtois se remit 
crire respectueusement: _Monsieur_.


FIN.






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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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