The Project Gutenberg EBook of Essai sur le commerce, by Richard Cantillon

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Title: Essai sur le commerce

Author: Richard Cantillon

Release Date: June 4, 2020 [EBook #62318]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LE COMMERCE ***




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  CANTILLON

  ESSAI
  SUR
  LE COMMERCE

  _Reprinted for Harvard University_

  BOSTON
  GEO. H. ELLIS, 141 FRANKLIN STREET
  1892




NOTE.


The _Essai sur la Nature du Commerce en Gnral_ was written between
1730 and 1734 by Richard Cantillon, a natural-born British subject, of
the family of Cantillon of Ballyheigue, co. Kerry, Ireland. He was
probably born between 1680 and 1690. In 1716 he established himself as a
banker in Paris, where his cousin, the Chevalier Richard Cantillon (died
in 1717), had long traded, first as a silk mercer, then as a banker. Our
author soon became flourishing; but, having given umbrage to John Law by
his outspoken belief in the ultimate failure of the Mississippi scheme,
he found it dangerous to remain in France. He therefore quitted that
country in 1719, but continued his Paris business in the name of a
nephew, Richard Cantillon, and gained enormous profits by speculating
for the fall of Mississippi shares. Out of these speculations arose
several lawsuits, in the course of which he was once arrested in Paris,
and spent a night in prison. He married, in 1726, Mary Anne Mahony,
daughter of the Lady Clare. He was murdered in his bed at Albemarle
Street, London, on the 15th of May, 1734, by a discharged man-servant,
who stole some of his papers and set fire to the house before escaping.

The _Essai_ was written by Cantillon in English, and by himself
translated into its present form for the use of a French friend. The
original English work, with its statistical supplement, was never
published. It was possibly in the possession of Philip Cantillon, a
second cousin, when he brought out _The Analysis of Trade_, London,
1759, professedly based upon it. The fictitious imprint "A Londres, Chez
Fletcher Gyles, dans Holborn, M.DCC.LV." appears also upon the
title-page of _Questions importantes sur le Commerce_, a French
translation by Turgot of Tucker's _Reflections on the Expediency of a
Law for the Naturalization of Foreign Protestants_.

Cantillon is said to have been a prolific writer, an indefatigable
traveller, and to have joined the experience of a silk mercer and a wine
merchant to that of a banker. He was an enthusiast in agricultural and
monetary science. This the only surviving fragment of his work greatly
influenced the early French economists,--Gournay, Quesnay, Mirabeau,
Turgot, Condillac, Mably, Graslin. It is one of the few works referred
to by Adam Smith, and Jevons called it the first treatise on economics.
Three editions of it are known,--the 1755 edition of 436 pages, 12mo,
now reprinted; an edition in smaller form (probably from another press)
in 1756, 432 pages, 12mo; and the reprint appended to Mauvillon's
translation of the _Discours Politiques_ of Hume (in vol. iii.),
Amsterdam, 1755.

See the articles by F. von Sivers, _Jahrbcher fr Nationalkonomie_,
1874, p. 145; S. Bauer, _ibid._, 1890, p. 145; W. S. Jevons,
_Contemporary Review_, 1881, p. 61; Henry Higgs, _The Economic Journal_,
1891, p. 262. Also A. Espinas, _Histoire des Doctrines conomiques_,
Paris, 1891.

H. H.

                   *       *       *       *       *

This edition attempts to reproduce that of 1755 so far as is possible
with type not manufactured for the purpose. The old pagination is
preserved, and even typographical errors and irregularities are left
unchanged.




ESSAI

SUR

LE COMMERCE.




  [Facsimile de la page de titre:

  ESSAI
  SUR LA NATURE
  DU
  COMMERCE
  EN GNRAL.

  _TRADUIT DE L'ANGLOIS._

  [Mention manuscrite: en ralit compos par de Cantillon]

  _A LONDRES_,
  Chez FLETCHER GYLES;
  dans Holborn

  M. DCC. LV.]




ESSAI

SUR LA NATURE

DU

COMMERCE

EN GNRAL.

_PREMIERE PARTIE._




CHAPITRE PREMIER.

_De la Richesse._


La Terre est la source ou la matiere d'o l'on tire la Richesse; le
travail de l'Homme est la forme qui la produit: & la Richesse en
elle-mme, n'est autre chose que la nourriture, les commodits & les
agrmens de la vie.

La Terre produit de l'herbe, des racines, des grains, du lin, du coton,
du chanvre, des arbrisseaux & bois de plusieurs especes, avec des
fruits, des corces & feuillages de diverses sortes, comme celles des
Meuriers pour les Vers  soie; elle produit des Mines & Minraux. Le
travail de l'Homme donne la forme de richesse  tout cela.

Les Rivieres & les Mers fournissent des Poissons, pour la nourriture de
l'Homme, & plusieurs autres choses pour l'agrment. Mais ces Mers & ces
Rivieres appartiennent aux Terres adjacentes, ou sont communes; & le
travail de l'Homme en tire le Poisson, & autres avantages.




CHAPITRE II.

_Des Socits d'Hommes._


De quelque maniere que se forme une Socit d'Hommes, la proprit des
Terres qu'ils habitent, appartiendra ncessairement  un petit nombre
d'entr'eux.

Dans les Socits errantes, comme les Hardes des Tartares & les Camps
des Indiens qui vont d'un lieu  un autre avec leurs Bestiaux &
Familles, il faut que le Capitaine ou le Roi qui les conduit, regle les
limites de chaque Chef de Famille, & les Quartiers d'un chacun autour du
Camp. Autrement il y auroit toujours des contestations pour les
Quartiers ou commodits, les bois, les herbes, l'eau, &c. mais lorsqu'on
aura rgl les Quartiers & les limites d'un chacun, cela vaudra autant
qu'une proprit pour le tems qu'ils y sjournent.

Dans les Socits plus rgulieres: Si un Prince  la tte d'une Arme, a
conquis un Pas, il distribuera les Terres  ses Officiers ou Favoris,
suivant leur mrite, ou son bon plaisir (cas o est originairement la
France); il tablira des loix pour en conserver la proprit  eux & 
leurs Descendans: ou bien il se rservera la proprit des Terres, &
emploiera ses Officiers ou Favoris, au soin de les faire valoir; ou les
leur cdera  condition d'en paer tous les ans un certain cens, ou
redevance; ou il leur cdera en se rservant la libert de les taxer
tous les ans, suivant ses besoins & leurs facults. Dans tous ces cas,
ces Officiers ou Favoris, soit qu'ils soient Propritaires absolus, soit
dpendans, soit qu'ils soient Intendans ou Inspecteurs du produit des
Terres, ils ne feront qu'un petit nombre par rapport  tous les
Habitans.

Que si le Prince fait la distribution des Terres par portions gales 
tous les Habitans, elles ne laisseront pas dans la suite de tomber en
partage  un petit nombre. Un Habitant aura plusieurs Enfans, & ne
pourra laisser  chacun d'eux une portion de Terre gale  la sienne: un
autre mourra sans Enfans, & laissera sa portion  celui qui en a dja,
plutt qu' celui qui n'en a pas: un troisieme sera fainant,
extravagant ou maladif, & se verra oblig de vendre sa portion  un
autre qui a de la frugalit & de l'industrie, qui augmentera
continuellement ses Terres par de nouveaux achats, auxquels il emploiera
le travail de ceux, qui n'aant aucune portion de terre  eux, seront
obligs de lui offrir leur travail, pour subsister.

Dans le premier tablissement de Rome, on donna  chaque Habitant deux
Journaux de terre: cela n'empcha pas qu'il n'y et bientt aprs une
ingalit aussi grande dans les patrimoines, que celle que nous voons
aujourd'hui dans tous les Etats de l'Europe. Les Terres tomberent en
partage  un petit nombre.

En supposant donc que les Terres d'un nouvel tat appartiennent  un
petit nombre de personnes, chaque Propritaire fera valoir ses Terres
par ses mains, ou les donnera  un ou plusieurs Fermiers: dans cette
oeconomie, il faut que les Fermiers & Laboureurs trouvent leur
subsistance, cela est de necessit indispensable, soit qu'on fasse
valoir les Terres pour le compte du Propritaire mme, ou pour celui du
Fermier. On donne le surplus du produit de la Terre aux ordres du
Propritaire; celui-ci en donne une partie aux ordres du Prince ou de
l'Etat, ou bien le Fermier donnera cette partie directement au Prince,
en la rabattant au Propritaire.

Pour ce qui est de l'usage auquel on doit emploer la terre, il est
pralable d'en emploer une partie  l'entretien & nourriture de ceux
qui y travaillent & la font valoir: le reste dpend principalement des
humeurs & de la maniere de vivre du Prince, des Seigneurs de l'Etat & du
Propritaire; s'ils aiment la boisson, il faut cultiver des Vignes;
s'ils aiment les soieries, il faut planter des Meuriers & lever des
Vers  soie; & de plus il faut emploer une partie proportionne de la
terre,  maintenir tous ceux qu'il faut pour ce travail; s'ils aiment
les Chevaux, il faut des Prairies; & ainsi du reste.

Cependant si on suppose que les Terres n'appartiennent  personne en
particulier, il n'est pas facile de concevoir qu'on y puisse former une
societ d'Hommes: nous voons dans les Terres communes, par exemple,
d'un Village, qu'on regle le nombre des Bestiaux que chacun des Habitans
a la libert d'y envoer; & si on laissoit les Terres au premier qui les
occuperoit dans une nouvelle conqute, ou dcouverte d'un Pas, il
faudroit toujours revenir  une regle pour en fixer la proprit, pour y
pouvoir tablir une Societ d'Hommes, soit que la force ou la Police
dcidt de cette regle.




CHAPITRE III.

_Des Villages._


Quelque emploi qu'on fasse de la Terre, soit pturage, bled, vignes, il
faut que les Fermiers ou Laboureurs, qui en conduisent le travail,
rsident tout proche; autrement le tems qu'il faudroit pour aller 
leurs Champs & revenir  leurs Maisons, consommeroit une trop grande
partie de la journe. De ce point dpend la necessit des Villages
rpandus dans toutes les Campagnes & Terres cultives, o l'on doit
avoir aussi des Marchaux & Charons pour les outils, la Charue & les
Charettes dont on a besoin; surtout lorsque le Village est loign des
Bourgs & Villes. La grandeur d'un Village est naturellement
proportionne en nombre d'Habitans,  celui que les Terres, qui en
dpendent, demandent pour le travail journalier, &  celui des Artisans
qui y trouvent assez d'occupation par le service des Fermiers &
Laboureurs: mais ces Artisans ne sont pas tout--fait si necessaires
dans le voisinage des Villes o les Laboureurs peuvent aller sans perdre
beaucoup de tems.

Si un ou plusieurs des Propritaires des Terres de la dpendance du
Village y font leur rsidence, le nombre des Habitans sera plus grand, 
proportion des Domestiques & Artisans qu'ils y attireront, & des
Cabarets qui s'y tabliront pour la commodit des Domestiques & Ouvriers
qui gagneront leur vie avec ces Propritaires.

Si la Terre n'est propre que pour nourrir des troupeaux de Moutons,
comme dans les Dunes & Landes, les Villages seront plus rares & plus
petits, parceque la terre ne demande qu'un petit nombre de Pasteurs.

Si la Terre ne produit que des bois, dans des Terres sabloneuses, o il
ne crot point d'herbe pour la nourriture des Bestiaux, & si elle est
loigne des Villes & Rivieres, ce qui rend ces bois inutiles pour la
consommation, comme l'on en voit plusieurs en Allemagne, il n'y aura de
Maisons & Villages qu'autant qu'il en faut pour recueillir les Glands, &
nourrir des Cochons dans la saison: mais si la Terre est entierement
strile, il n'y aura ni Villages ni Habitans.




CHAPITRE IV.

_Des Bourgs._


Il y a des Villages o l'on a rig des Marchs, par le crdit de
quelque Propritaire ou Seigneur en Cour. Ces Marchs, qui se tiennent
une ou deux fois la semaine, encouragent plusieurs petits Entrepreneurs
& Marchands de s'tablir dans ce lieu; ou ils achetent au March les
denres qu'on y apporte des Villages d'alentour, pour les transporter &
vendre dans les Villes; ils prennent en change dans la Ville, du fer,
du sel, du sucre & d'autres marchandises, qu'on vend, les jours de
March, aux Habitans des Villages: on voit aussi plusieurs petits
Artisans s'tablir dans ces lieux, comme des Serruriers, Menuisiers &
autres, pour les besoins des Villageois qui n'en ont pas dans leurs
Villages, & enfin ces Villages deviennent des Bourgs. Un Bourg tant
plac comme dans le centre des Villages, dont les Habitans viennent au
March, il est plus naturel & plus facile que les Villageois y apportent
leurs denres les jours de March pour les y vendre, & qu'ils y achetent
les marchandises dont ils ont besoin, que de voir porter ces
marchandises par les Marchands & Entrepreneurs dans les Villages, pour y
recevoir en change les denres des Villageois. 1. Les circuits des
Marchands dans les Villages multiplieroient la dpense des Voitures,
sans necessit. 2. Ces Marchands seroient peut-tre obligs d'aller
dans plusieurs Villages avant que de trouver la qualit & la quantit
des denres qu'ils veulent acheter. 3. Les Villageois seroient le plus
souvent aux champs lors de l'arrive de ces Marchands, &, ne sachant
quelles especes de denres il leur faudroit, ils n'auroient rien de prt
& en tat. 4 Il seroit presqu'impossible de fixer le prix des denres &
des marchandises dans les Villages, entre ces Marchands & les
Villageois. Le Marchand refuseroit dans un Village le prix qu'on lui
demande de la denre, dans l'esprance de la trouver  meilleur march
dans un autre Village, & le Villageois refuseroit le prix que le
Marchand lui offre de sa marchandise, dans l'esprance qu'un autre
Marchand qui viendra, la prendra  meilleur compte.

On vite tous ces inconvniens lorsque les Villageois viennent les jours
de March au Bourg, pour y vendre leurs denres, & y acheter les
marchandises dont ils ont besoin. Les prix s'y fixent par la proportion
des denres qu'on y expose en vente & de l'argent qu'on y offre pour les
acheter; cela se passe dans la mme place, sous les yeux de tous les
Villageois de diffrens Villages, & des Marchands ou Entrepreneurs du
Bourg. Lorsque le prix a t dtermin avec quelques-uns, les autres
suivent sans difficult, & l'on constate ainsi le prix du March de ce
jour-l. Le Pasan retourne dans son Village & reprend son travail.

La grandeur du Bourg est naturellement proportionne au nombre des
Fermiers & Laboureurs qu'il faut pour cultiver les Terres qui en
dpendent, & au nombre des Artisans & petits Marchands que les Villages
du ressort de ce Bourg emploient, avec leurs Assistans & Chevaux, &
enfin au nombre des personnes que les Propritaires des Terres qui y
rsident y font vivre.

Lorsque les Villages du ressort d'un Bourg (c'est--dire dont les
Habitans portent ordinairement leurs denres au March de ce Bourg) sont
considrables, ils ont beaucoup de produit, le Bourg deviendra
considrable & gros  proportion; mais lorsque les Villages d'alentour
ont peu de produit, le Bourg est aussi-bien pauvre & chtif.




CHAPITRE V.

_Des Villes._


Les Propritaires qui n'ont que de petites portions de Terre vivent
ordinairement dans les Bourgs & Villages, proche de leurs Terres &
Fermiers. Le transport des denres qui leur en reviennent, dans les
Villes loignes, les mettroit hors d'tat de vivre commodment dans ces
Villes. Mais les Propritaires qui ont plusieurs grandes Terres ont le
moen d'aller rsider loin de leurs Terres, pour jouir d'une agrable
socit, avec d'autres Propritaires & Seigneurs de mme espece.

Si un Prince ou Seigneur, qui a reu de grandes concessions de Terres
lors de la conqute ou dcouverte d'un Pas, fixe sa demeure dans
quelque lieu agrable, & si plusieurs autres Seigneurs y viennent faire
leur rsidence pour tre  porte de se voir souvent, & jouir d'une
socit agrable, ce lieu deviendra une Ville: on y btira de grandes
Maisons pour la demeure des Seigneurs en question; on y en btira une
infinit d'autres pour les Marchands, les Artisans, & Gens de toutes
sortes de professions, que la rsidence de ces Seigneurs attirera dans
ce lieu. Il faudra pour le service de ces Seigneurs, des Boulangers, des
Bouchers, des Brasseurs, des Marchands de vin, des Fabriquans de toutes
especes: ces Entrepreneurs btiront des Maisons dans le lieu en
question, ou loueront des Maisons bties par d'autres Entrepreneurs. Il
n'y a pas de grand Seigneur dont la dpense pour sa Maison, son train &
ses Domestiques, n'entretienne des Marchands & Artisans de toutes
especes, comme on peut le voir par les calculs particuliers que j'ai
fait faire dans le Supplment de cet Essai.

Comme tous ces Artisans & Entrepreneurs se servent mutuellement,
aussi-bien que les Seigneurs en droiture, on ne s'apperoit pas que
l'entretien des uns & des autres tombe finalement sur les Seigneurs &
Propritaires des Terres. On ne s'apperoit pas que toutes les petites
Maisons dans une Ville, telle qu'on la dcrit ici, dpendent &
subsistent de la dpense des grandes Maisons. On fera cependant voir
dans la suite, que tous les Ordres & Habitans d'un Etat subsistent au
dpens des Propritaires des Terres. La Ville en question s'agrandira
encore, si le Roi ou le Gouvernement y tablit des Cours de Justice,
auxquelles les Habitans des Bourgs & Villages de la Province doivent
avoir recours. Il faudra une augmentation d'Entrepreneurs & d'Artisans
de toutes sortes, pour l'entretien des Gens de Justice & des Plaideurs.

Si l'on tablit dans cette mme Ville des Ouvrages & Manufactures
au-del de la consommation intrieure, pour les transporter & vendre
chez l'Etranger, elle sera grande  proportion des Ouvriers & Artisans
qui y subsistent aux dpens de l'Etranger.

Mais si nous cartons ces ides pour ne point embrouiller notre sujet,
on peut dire que l'assemblage de plusieurs riches Propritaires de
Terres, qui rsident ensemble dans un mme lieu, suffit pour former ce
qu'on appelle une Ville, & que plusieurs Villes en Europe, dans
l'intrieur des Terres, doivent le nombre de leurs Habitans  cet
assemblage: auquel cas, la grandeur d'une Ville est naturellement
proportionne au nombre des Propritaires des Terres, qui y rsident, ou
plutt au produit des Terres qui leur appartiennent, en rabattant les
frais du transport  ceux dont les Terres en sont les plus loignes, &
la part qu'ils sont obligs de fournir au Roi ou  l'Etat, qui doit
ordinairement tre consomme dans la Capitale.




CHAPITRE VI.

_Des Villes capitales_


Une Capitale se forme de la mme maniere qu'une Ville de province; avec
cette diffrence, que les plus gros Propritaires des Terres de tout
l'Etat rsident dans la Capitale; que le Roi ou le Gouvernement suprme
y fait sa demeure, & y dpense les revenus de l'Etat; que les Cours de
Justice en dernier ressort y rsident; que c'est ici le centre des Modes
que toutes les Provinces prennent pour modele; que les Propritaires des
Terres, qui rsident dans les Provinces, ne laissent pas de venir
quelquefois passer quelque tems dans la Capitale, & d'y envoer leurs
Enfans pour les faonner. Ainsi toutes les Terres de l'Etat contribuent
plus ou moins  la subsistance des Habitans de la Capitale.

Si un Souverain quitte une Ville pour faire sa rsidence dans une autre,
la Noblesse ne manquera pas de le suivre, & de faire sa rsidence avec
lui dans la nouvelle Ville, qui deviendra grande & considrable aux
dpens de la premiere. Nous en avons un exemple tout rcent dans la
Ville de Petersbourg, au dsavantage de Moscou; & l'on voit beaucoup de
Villes anciennes, qui toient considrables, tomber en ruine, & d'autres
renatre de leurs dbris. On construit ordinairement les grandes Villes
sur le bord de la Mer ou des grandes Rivieres, pour la commodit des
transports; parceque le transport par eau, des denres & marchandises
ncessaires pour la subsistance & commodit des Habitans, est  bien
meilleur march, que les voitures & transport par terre.




CHAPITRE VII.

_Le travail d'un Laboureur vaut moins que celui d'un Artisan._


Le Fils d'un Laboureur,  l'ge de sept ou douze ans, commence  aider
son Pere, soit  garder les troupeaux, soit  remuer la terre, soit 
d'autres ouvrages de la Campagne, qui ne demandent point d'art ni
d'habilet.

Si son Pere lui faisoit apprendre un mtier, il perdroit  son absence
pendant tout le tems de son apprentissage, & seroit encore oblig de
paer son entretien & les frais de son apprentissage pendant plusieurs
annes: voil donc un Fils  charge  son Pere, & dont le travail ne
rapporte aucun avantage qu'au bout d'un certain nombre d'annes. La vie
d'un Homme n'est calcule qu' dix ou douze annes; & comme on en perd
plusieurs  apprendre un mtier, dont la plupart demandent en Angleterre
sept annes d'apprentissage, un Laboureur ne voudroit jamais en faire
apprendre aucun  son Fils, si les Gens de mtier ne gagnoient bien plus
que les Laboureurs.

Ceux donc, qui emploient des Artisans ou Gens de mtier, doivent
ncessairement paer leur travail, plus haut que celui d'un Laboureur ou
Manoeuvre; & ce travail sera ncessairement cher,  proportion du tems
qu'on perd  l'apprendre, & de la dpense & du risque qu'il faut pour
s'y perfectionner.

Les Gens de mtier eux-mmes ne font pas apprendre le leur  tous leurs
Enfans; il y en auroit trop pour le besoin qu'on en a dans une Ville, ou
un Etat, il s'en trouverait beaucoup qui n'auroient point assez
d'ouvrage; cependant ce travail et toujours naturellement plus cher que
celui des Laboureurs.




CHAPITRE VIII.

_Les Artisans gagnent, les uns plus les autres moins, selon les cas &
les circonstances diffrentes._


Si deux Tailleurs font tous les habits d'un Village, l'un pourra avoir
plus de Chalands que l'autre, soit par sa maniere d'attirer les
Pratiques, soit parce-qu'il travaille plus proprement ou plus
durablement que l'autre, soit qu'il suive mieux les modes dans la coupe
des habits.

Si l'un meurt, l'autre se trouvant plus press d'ouvrage, pourra hausser
le prix de son travail, en expdiant les uns prfrablement aux autres,
jusqu'au point que les Villageois trouveront mieux leur compte de porter
leurs habits  faire dans quelqu'autre Village, Bourg ou Ville, en
perdant le tems d'y aller & revenir, ou jusqu' ce qu'il revienne un
autre Tailleur pour demeurer dans leur Village, & pour y partager le
travail.

Les Mtiers qui demandent le plus de tems pour s'y perfectionner, ou
plus d'habilet & d'industrie, doivent naturellement tre les mieux
pas. Un habile Faiseur de Cabinets doit recevoir un meilleur prix de
son travail qu'un Menuisier ordinaire, & un bon Horloger plus qu'un
Marchal.

Les Arts & Mtiers qui sont accompagns de risques & dangers, comme
Fondeurs, Mariniers, Mineurs d'argent, &c. doivent tre pas 
proportion des risques. Lorsqu'outre les dangers, il faut de l'habilet,
ils doivent encore tre pas davantage; tels sont les Pilotes,
Plongeurs, Ingnieurs, &c. Lors-qu'il faut de la capacit & de la
confiance, on paie encore le travail plus cher, comme aux Jouailliers,
Teneurs de compte, Caissiers, & autres.

Par ces inductions, & cent autres qu'on pourroit tirer de l'exprience
ordinaire, on peut voir facilement que la diffrence de prix qu'on paie
pour le travail journalier, est fonde sur des raisons naturelles &
sensibles.




CHAPITRE IX.

_Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui travaillent dans un
tat, se proportionne naturellement au besoin qu'on en a._


Si tous les Laboureurs dans un Village levent plusieurs Fils au mme
travail, il y aura trop de Laboureurs pour cultiver les Terres de la
dpendance de ce Village, & il faut que les Surnumraires adultes
aillent quelqu'autre part chercher  gagner leur vie, comme ils font
ordinairement dans les Villes: s'il en reste quelques-uns auprs de
leurs Peres, comme ils ne trouveront pas tous suffisamment de l'emploi,
ils vivront dans une grande pauvret, & ne se marieront pas, faute de
moens pour lever des enfans, ou s'ils se marient, peu aprs les enfans
survenus prissent par la misere avec le Pere & la Mere, comme nous le
voons journellement en France.

Ainsi si le Village continue dans la mme situation de travail, & tire
sa subsistance en travaillant dans la mme portion de terre, il
n'augmentera pas dans mille ans en nombre d'habitans.

Il est vrai que les Femmes & Filles de ce Village peuvent, aux heures
qu'elles ne travaillent pas aux champs, s'occuper  filer,  tricotter,
ou  faire d'autres ouvrages qu'on pourra vendre dans les Villes; mais
cela suffit rarement pour lever les enfans surnumraires, qui quittent
le Village pour chercher fortune ailleurs.

On peut faire le mme raisonnement des Artisans d'un Village. Si un seul
Tailleur y fait tous les habits, & qu'il leve trois Fils au mme
mtier, comme il n'y a de l'ouvrage que pour un seul qui lui succdera,
il faut que les deux autres aillent chercher  gagner leur vie ailleurs:
s'ils ne trouvent pas de l'emploi dans la Ville prochaine, il faut
qu'ils aillent plus loin, ou qu'ils changent de profession pour gagner
leur vie, qu'ils deviennent Laquais, Soldats, Mariniers, &c.

Il est ais de juger par la mme faon de raisonner, que les Laboureurs,
Artisans & autres, qui gagnent leur vie par le travail, doivent se
proportionner en nombre  l'emploi & au besoin qu'on en a dans les
Bourgs & dans les Villes.

Mais si quatre Tailleurs suffisent pour faire tous les habits d'un
Bourg, s'il y survient un cinquieme Tailleur, il y pourra attraper de
l'emploi aux dpens des autres quatre; de maniere que si l'ouvrage vient
 tre partag entre les cinq Tailleurs, aucun d'eux n'aura suffisamment
de l'ouvrage, & chacun en vivra plus pauvrement.

Il arrive souvent que les Laboureurs & Artisans n'ont pas suffisamment
de l'emploi lorsqu'il en survient un trop grand nombre pour partager le
travail. Il arrive aussi qu'ils sont privs de l'emploi qu'ils avoient
par des accidens & par une variation dans la consommation; il arrivera
aussi qu'il leur surviendra trop d'ouvrage, suivant les cas & les
variations: quoi qu'il en soit, lorsqu'ils manquent d'emploi, ils
quittent les Villages, Bourgs, ou Villes o ils demeurent, en tel
nombre, que celui qui reste est toujours proportionn  l'emploi qui
suffit pour les faire subsister; & lorsqu'il survient une augmentation
constante de travail, il y a  gagner, & il en survient assez d'autres
pour partager le travail.

Par ces inductions il est ais de comprendre que les Ecoles de charit
en Angleterre & les projets en France, pour augmenter le nombre des
Artisans sont fort inutiles. Si le Roi de France envooit cent mille
Sujets  ses frais en Hollande, pour y apprendre la Marine, ils seroient
inutiles  leur retour si on n'envooit pas plus de Vaisseaux en Mer
qu'auparavant. Il est vrai qu'il seroit d'un grand avantage dans un Etat
de faire apprendre aux Sujets,  faire les Manufactures qu'on a coutume
de tirer de l'Etranger, & tous les autres ouvrages qu'on y achete; mais
je ne considere -prsent qu'un Etat par rapport  lui-mme.

Comme les Artisans gagnent plus que les Laboureurs, ils sont plus en
tat que les derniers, d'lever leurs enfans  des mtiers; & on ne peut
jamais manquer d'Artisans dans un Etat, lorsqu'il y a suffisamment de
l'ouvrage pour les emploer constamment.




CHAPITRE X.

_Le prix & valeur intrinseque d'une chose en gnral est la mesure de la
terre & du travail qui entre dans sa production._


Un Arpent de terre produit plus de bl, ou nourrit plus de Moutons,
qu'un autre Arpent: le travail d'un homme est plus cher que celui d'un
autre homme, suivant l'art & les occurrences, comme on l'a dja
expliqu. Si deux Arpens de terre sont de mme bont, l'un entretiendra
autant de Moutons & produira la mme quantit de laine que l'autre
Arpent, supposant le travail le mme; & la laine produite par l'un se
vendra au mme prix que celle qui est produite par l'autre.

Si l'on travaille la Laine d'un ct en un habit de gros drap, & la
Laine de l'autre en un habit de drap fin; comme ce dernier habit
demandera un plus grand travail, & un travail plus cher que celui de
gros drap, il sera quelquefois dix fois plus cher, quoique l'un &
l'autre habits contiennent la mme quantit de Laine & d'une mme bont.
La quantit du produit de la terre, & la quantit aussi-bien que la
qualit du travail, entreront ncessairement dans le prix.

Une livre de Lin travaill en Dentelles fines de Bruxelles, demande le
travail de quatorze personnes pendant une anne ou le travail d'une
personne pendant quatorze annes, comme on peut le voir par un calcul
des diffrentes parties du travail, dans le Supplment. On y voit aussi
que le prix qu'on donne de ces Dentelles suffit pour paer l'entretien
d'une personne pendant quatorze ans, & pour paer encore les profits de
tous les Entrepreneurs & Marchands qui s'en mlent.

Le Ressort d'acier fin, qui regle une Montre d'Angleterre, se vend
ordinairement  un prix qui rend la proportion de la matiere au travail,
ou de l'acier au Ressort, comme, un,  un, de maniere que le travail
fait ici la valeur presque entiere de ce Ressort, voez-en le calcul au
Supplment.

D'un autre ct, le prix du Foin d'une Prairie, rendu sur les lieux, ou
d'un Bois qu'on veut couper, est rgl sur la matiere, ou sur le produit
de la terre, suivant sa bont.

Le prix d'une cruche d'eau de la riviere de Seine n'est rien, parceque
c'est une matiere immense qui ne tarit point; mais on en donne un sol
dans les rues de Paris, ce qui est le prix ou la mesure du travail du
Porteur d'eau.

Par ces inductions & exemples, je crois qu'on comprendra que le prix ou
la valeur intrinseque d'une chose, est la mesure de la quantit de terre
& du travail qui entre dans sa production, eu gard  la bont ou
produit de la terre, &  la qualit du travail.

Mais il arrive souvent que plusieurs choses qui ont actuellement cette
valeur intrinseque, ne se vendent pas au March, suivant cette valeur:
cela dpendra des humeurs & des fantaisies des hommes, & de la
consommation qu'ils feront.

Si un Seigneur coupe des canaux & leve des terasses dans son Jardin, la
valeur intrinseque en sera proportionne  la terre & au travail; mais
le prix de la verit ne suivra pas toujours cette proportion: s'il offre
de vendre ce Jardin, il se peut faire que personne ne voudra lui en
donner la moiti de la dpense qu'il y a faite; & il se peut aussi
faire, si plusieurs personnes en ont envie, qu'on lui en donnera le
double de la valeur intrinseque, c'est--dire, de la valeur du fond & de
la dpense qu'il y a faite.

Si les Fermiers dans un Etat sement plus de bl qu' l'ordinaire,
c'est--dire, beaucoup plus de bl qu'il n'en faut pour la consommation
de l'anne, la valeur intrinseque & relle du bl correspondra  la
terre & au travail qui entrent dans sa production: mais comme il y en a
une trop grande abondance, & plus de Vendeurs que d'Acheteurs; le prix
du bl au March tombera ncessairement au-dessous du prix ou valeur
intrinseque. Si au contraire les Fermiers sement moins de bl qu'il ne
faut pour la consommation, il y aura plus d'Acheteurs que de Vendeurs, &
le prix du bl au March haussera au-dessus de sa valeur intrinseque.

Il n'y a jamais de variation dans la valeur intrinseque des choses; mais
l'impossibilit de proportionner la production des marchandises &
denres  leur consommation dans un Etat, cause une variation
journaliere, & un flux & reflux perptuel dans les prix du March.
Cependant dans les Socits bien rgles, les prix du March des denres
& marchandises dont la consommation est assez constante & uniforme, ne
s'cartent pas beaucoup de la valeur intrinseque; & lorsqu'il ne
survient pas des annes trop steriles ou trop abondantes, les Magistrats
des Villes sont toujours en tat de fixer le prix du March de beaucoup
de choses, comme du pain & de la viande, sans que personne ait de quoi
s'en plaindre.

La Terre est la matiere, & le travail la forme, de toutes les denres &
marchandises; & comme ceux qui travaillent doivent ncessairement
subsister du produit de la Terre, il semble qu'on pourroit trouver un
rapport de la valeur du travail  celui du produit de la Terre: ce sera
le sujet du Chapitre suivant.




CHAPITRE XI.

_Du pair ou rapport de la valeur de la Terre  la valeur du travail._


Il ne parot pas que la Providence ait donn le droit de la possession
des Terres  un Homme plutt qu' un autre. Les Titres les plus anciens
sont fonds sur la violence & les conqutes. Les Terres du Mexique
appartiennent aujourd'hui  des Espagnols, & celles de Jerusalem  des
Turcs. Mais de quelque maniere qu'on parvienne  la propriet &
possession des Terres, nous avons dja remarqu qu'elles chent
toujours  un petit nombre de personnes par rapport  tous les habitans.

Si un Propritaire d'une grande Terre entreprend de la faire valoir
lui-mme, il emploiera des Esclaves, ou des Gens libres, pour y
travailler: s'il y emploie plusieurs Esclaves, il faut qu'il ait des
Inspecteurs pour les faire travailler; il faut qu'il ait aussi des
Esclaves Artisans, pour se procurer toutes les commodits & agrmens de
la vie, &  ceux qu'il emploie; il faut qu'il fasse apprendre des
mtiers  d'autres pour la continuation du travail.

Dans cette oeconomie, il faut qu'il donne une simple subsistance  ses
Laboureurs esclaves & de quoi lever leurs Enfans. Il faut qu'il donne 
leurs Inspecteurs des avantages proportionns  la confiance & 
l'autorit qu'ils ont; il faut qu'il maintienne les Esclaves, auxquels
il fait apprendre des Mtiers, pendant le tems de leur Aprentissage sans
fruit, & qu'il accorde aux Esclaves artisans qui travaillent, &  leurs
Inspecteurs, qui doivent tre entendus dans les Mtiers, une subsistance
plus forte  proportion que celle des Esclaves laboureurs, &c.  cause
que la perte d'un Artisan seroit plus grande que celle d'un Laboureur, &
qu'on en doit avoir plus de soin, attendu qu'il en coute toujours pour
faire apprendre un mtier pour les remplacer.

Dans cette supposition, le travail du plus vil Esclave adulte, vaut au
moins & correspond  la quantit de terre que le Propritaire est oblig
d'emploer pour sa nourriture & ses commodits ncessaires, & encore au
double de la quantit de terre qu'il faut pour lever un Enfant jusqu'
l'ge du travail, attendu que la moiti des Enfans qui naissent, meurent
avant l'ge de dix-sept ans, suivant les calculs & observations du
clebre Docteur Halley: ainsi il faut lever deux Enfans pour en
conserver un dans l'ge de travail, & il sembleroit que ce compte ne
suppleroit pas assez pour la continuation du travail, parceque les
Hommes adultes meurent  tout ge.

Il est vrai que la moiti des Enfans qui naissent & qui meurent avant
l'ge de dix-sept ans, dcedent bien plus vite dans les premieres annes
de leur vie que dans les suivantes, puisqu'il meurt un bon tiers de ceux
qui naissent, ds la premiere anne. Cette circonstance semble diminuer
la dpense qu'il faut pour lever un Enfant jusqu' l'ge du travail:
mais comme les Meres perdent beaucoup de tems  soigner leurs Enfans
dans leurs infirmits & enfance, & que les Filles mmes adultes
n'galent pas le travail des Mles, & gagnent  peine de quoi subsister;
il semble que pour conserver un de deux Enfans qu'on leve jusqu' l'ge
de virilit ou du travail, il faut emploer autant de produit de Terre
que pour la subsistance d'un Esclave adulte, soit que le Propritaire
leve lui-mme dans sa maison ou y fasse lever ces Enfans, _soit que le
Pere esclave les leve dans une Maison ou Hameau  part. Ainsi je
conclus que le travail journalier du plus vil Esclave, correspond en
valeur au double du produit de Terre dont il subsiste, soit que le
Propritaire le lui donne pour sa propre subsistance & celle de sa
Famille_; soit qu'il le fasse subsister avec sa Famille dans sa Maison.
C'est une matiere qui n'admet pas un calcul exact, & dans laquelle la
prcision n'est pas mme fort ncessaire, il suffit qu'on ne s'y loigne
pas beaucoup de la ralit.

Si le Propritaire emploie  son travail des Vassaux ou Pasans libres,
il les entretiendra probablement un peu mieux qu'il ne feroit des
Esclaves, & ce, suivant la coutume du lieu; mais encore dans cette
supposition, le travail du Laboureur libre doit correspondre en valeur
au double du produit de terre qu'il faut pour son entretien; mais il
seroit toujours plus avantageux au Propritaire d'entretenir des
Esclaves, que des Pasans libres, attendu que lorsqu'il en aura lev un
trop grand nombre pour son travail, il pourra vendre les Surnumeraires
comme ses bestiaux, & qu'il en pourra tirer un prix proportionn  la
dpense qu'il aura faite pour les lever jusqu' l'ge de virilit ou de
travail; hors des cas de la vieillesse & de l'infirmit.

On peut de mme estimer le travail des Artisans esclaves au double du
produit de terre qu'ils consument; celui des Inspecteurs de travail, de
mme, suivant les douceurs & avantages qu'on leur donne au-dessus de
ceux qui travaillent sous leur conduite.

Les Laboureurs ou Artisans, lorsqu'ils ont leur double portion dans leur
propre disposition, s'ils sont maris emploient une portion pour leur
propre entretien, & l'autre pour celui de leurs Enfans.

S'ils sont Garons, ils mettront  part une petite partie de leur double
portion, pour se mettre en tat de se marier, & faire un petit fond pour
le mnage; mais le plus grand nombre consumera la double portion pour
leur propre entretien.

Par exemple, le Pasan mari se contentera de vivre de pain, de fromage,
de lgumes, &c. mangera rarement de la viande, boira peu de vin ou de
biere, n'aura guere que des habits vieux & mauvais, qu'il portera le
plus long-tems qu'il pourra: il emploiera le surplus de sa double
portion  lever & entretenir ses Enfans; au lieu que le Pasan garon
mangera le plus souvent qu'il pourra de la viande, & se donnera des
habits neufs, &c. & par consquent emploiera sa double portion pour son
entretien; ainsi il consumera deux fois plus de produit de terre sur sa
personne que ne fera le Pasan mari.

Je ne considere pas ici la dpense de la Femme, je suppose que son
travail suffit  peine pour son propre entretien, & lorsqu'on voit un
grand nombre de petits Enfans dans un de ces pauvres mnages, je suppose
que quelques personnes charitables contribuent quelque chose  leur
subsistance, sans quoi il faut que le Mari & la Femme se privent d'une
partie de leur ncessaire pour faire vivre leurs Enfans.

Pour mieux comprendre ceci, il faut savoir qu'un pauvre Pasan peut
s'entretenir, au plus bas calcul, du produit d'un Arpent & demi de
terre, en se nourrissant de pain & de lgumes, en portant des habits de
Chanvre & des sabots, &c. au lieu que s'il se peut donner du vin & de la
viande, des habits de drap, &c. il pourra dpenser, sans ivrognerie ni
gourmandise, & sans aucun excs, le produit de quatre jusqu' dix Arpens
de terre de moenne bont, comme sont la plpart des terres en Europe,
l'une portant l'autre; j'ai fait faire des calculs qu'on trouvera au
Supplment, pour constater la quantit de terre dont un Homme peut
consommer le produit de chaque espece de nourriture, habillement, &
autres choses ncessaires  la vie, dans une anne, suivant les faons
de vivre de notre Europe, o les Pasans des diffrens Pas sont souvent
nourris & entretenus assez diffremment.

C'est pourquoi je n'ai pas dtermin  combien de Terre le travail du
plus vil Pasan ou Laboureur correspond en valeur, lorsque j'ai dit
qu'il vaut le double du produit de la Terre qui sert  l'entretenir; car
cela varie suivant la faon de vivre dans les diffrens Pas. Dans
quelques Provinces mridionales de France, le Pasan s'entretient du
produit d'un arpent & demi de Terre, & on y peut estimer son travail,
gal au produit de trois arpens. Mais dans le Comt de Middlesex, le
Pasan dpense ordinairement le produit de 5  8 arpens de Terre, &
ainsi on peut estimer son travail au double.

Dans le Pas des Iroquois, o les Habitans ne labourent pas la terre, &
o on vit uniquement de la chasse, le plus vil Chasseur peut consommer
le produit de 50 arpens de Terre, puisqu'il faut vraisemblablement ce
nombre d'arpens pour nourrir les btes qu'il mange dans l'anne,
d'autant plus que ces Sauvages n'ont pas l'industrie de faire venir de
l'herbe en abbattant quelque bois, & qu'ils laissent tout au gr de la
nature.

On peut donc estimer le travail de ce Chasseur, comme gal en valeur au
produit de cent arpens de Terre. Dans les Provinces mridionales de la
Chine, la Terre produit du Ris jusqu' trois fois l'anne, & rapporte
jusqu' cent fois la semence,  chaque fois, par le grand soin qu'ils
ont de l'Agriculture, & par la bont de la terre qui ne se repose
jamais. Les Pasans, qui y travaillent presque tout nus, ne vivent que
de Ris, & ne boivent que de l'eau de Ris; & il y a apparence qu'un
arpent y entretient plus de dix Pasans: ainsi il n'est pas tonnant que
les Habitans y soient dans un nombre prodigieux. Quoi qu'il en soit, il
parot par ces exemples, qu'il est trs indiffrent  la nature, que les
Terres produisent de l'herbe, des bois ou des grains, & qu'elle
entretienne un grand ou un petit nombre de Vegetaux, d'Animaux, ou
d'Hommes.

Les Fermiers en Europe semblent correspondre aux Inspecteurs des
Esclaves laboureurs dans les autres Pas, & les Matres Artisans qui
font travailler plusieurs Compagnons, aux Inspecteurs des Esclaves
artisans.

Ces Matres Artisans savent -peu-prs combien d'ouvrage un Compagnon
artisan peut faire par jour dans chaque Mtier, & les paient souvent 
proportion de l'ouvrage qu'ils font; ainsi ces Compagnons travaillent
autant qu'ils peuvent, pour leur propre intrt, sans autre inspection.

Comme les Fermiers & Matres artisans en Europe sont tous Entrepreneurs
& travaillent au hasard, les uns s'enrichissent & gagnent plus qu'une
double subsistance, d'autres se ruinent & font banqueroute, comme on
l'expliquera plus particulierement en traitant des Entrepreneurs; mais
le plus grand nombre s'entretiennent au jour la journe avec leurs
Familles, & on pourroit estimer le travail ou inspection de ceux-ci,
-peu-prs au triple du produit de Terre qui sert pour leur entretien.

Il est certain que ces Fermiers & Matres artisans, s'ils conduisent le
travail de dix Laboureurs ou Compagnons, seroient galement capables de
conduire le travail de vingt, suivant la grandeur de leurs Fermes ou le
nombre de leurs Chalans: ce qui rend incertain la valeur de leur travail
ou inspection.

Par ces inductions, & autres qu'on pourroit faire dans le mme got,
l'on voit que la valeur du travail journalier a un rapport au produit de
la Terre, & que la valeur intrinseque d'une chose peut tre mesure par
la quantit de Terre qui est emploe pour sa production, & par la
quantit du travail qui y entre, c'est--dire encore par la quantit de
Terre dont on attribue le produit  ceux qui y ont travaill; & comme
toutes ces Terres appartiennent au Prince & aux Propritaires, toutes
les choses qui ont cette valeur intrinseque ne l'ont qu' leurs dpens.

_L'Argent ou la Monnoie, qui trouve dans le troc les proportions des
valeurs, est la mesure la plus certaine pour juger du pair de la Terre &
du travail, & du rapport que l'un a  l'autre dans les diffrens Pas o
ce Pair varie suivant le plus ou moins de produit de Terre qu'on
attribue  ceux qui travaillent._

Par exemple, si un Homme gagne une once d'argent tous les jours par son
travail, & si un autre n'en gagne qu'une demi-once dans le mme lieu; on
peut dterminer que le premier a une fois plus de produit de Terre 
dpenser que le second.

Monsieur le Chevalier Petty, dans un petit Manuscrit de l'anne 1685,
regarde ce pair, en Equation de la Terre & du travail, comme la
considration la plus importante dans l'Arithmtique politique; mais la
recherche qu'il en a faite en passant, n'est bisarre & loigne des
regles de la nature, que parcequ'il ne s'est pas attach aux causes &
aux principes, mais seulement aux effets; comme Messieurs Locke &
d'Avenant, & tous les autres Auteurs Anglois qui ont crit quelque chose
de cette matiere, ont fait aprs lui.




CHAPITRE XII.

_Tous les Ordres & tous les Hommes d'un Etat subsistent ou
s'enrichissent aux dpens des Propritaires des Terres._


Il n'y a que le Prince & les Propritaires des Terres, qui vivent dans
l'indpendance; tous les autres Ordres & tous les Habitans sont  gages
ou sont Entrepreneurs. On en verra plus particulierement l'induction &
le dtail, dans le Chapitre suivant.

Si le Prince & les Propritaires des Terres renfermoient leurs Terres, &
s'ils n'y vouloient laisser travailler personne, il est visible qu'il
n'y auroit ni nourriture ni habillement pour aucun des Habitans de
l'Etat: parconsquent, non-seulement tous les Habitans de l'Etat
subsistent du produit de la Terre qui est cultive pour le compte des
Propritaires, mais aussi aux dpens des mmes Propritaires du fond
desquels ils tirent tout ce qu'ils ont.

Les Fermiers ont ordinairement les deux tiers du produit de la Terre,
l'un pour les frais & le maintien de leurs Assistans, l'autre pour le
profit de leur entreprise: de ces deux tiers le Fermier fait subsister
gnralement tous ceux qui vivent  la Campagne directement ou
indirectement, & mme plusieurs Artisans ou Entrepreneurs dans la Ville,
 cause des marchandises de la Ville qui sont consommes  la Campagne.

Le Propritaire a ordinairement le tiers du produit de sa Terre, & de ce
tiers, il fait non-seulement subsister tous les Artisans & autres qu'il
emploie dans la Ville, mais bien souvent aussi les Voituriers qui
apportent les denres de la Campagne  la Ville.

On suppose gnralement que la moiti des Habitans d'un Etat subsiste &
fait sa demeure dans les Villes, & l'autre moiti  la Campagne: cela
tant, le Fermier qui a les deux tiers ou quatre sixiemes du produit de
la Terre, en donne directement ou indirectement un sixieme aux Habitans
de la Ville en change des marchandises qu'il en tire; ce qui avec le
tiers ou deux sixiemes que le Propritaire dpense dans la Ville, fait
trois sixiemes ou une moiti du produit de la Terre. Ce calcul n'est que
pour donner une ide gnrale de la proportion; car au fond, si la
moiti des Habitans demeure dans la Ville, elle dpense plus de la
moiti du produit de la Terre, attendu que ceux de la Ville vivent mieux
que ceux de la Campagne, & dpensent plus de produit de Terre, tant
tous Artisans ou Dpendans des Propritaires, & parconsquent mieux
entretenus que les Assistans & Dpendans des Fermiers.

Quoi qu'il en soit, qu'on examine les moens dont un Habitant subsiste,
on trouvera toujours en remontant  leur source, qu'ils sortent du fond
du Propritaire, soit dans les deux tiers du produit qui est attribu au
Fermier, soit dans le tiers qui reste au Propritaire.

Si un Propritaire n'avoit que la quantit de Terre qu'il donne  un
seul Fermier, ce Fermier en tireroit une meilleure subsistance que lui;
mais les Seigneurs & Propritaires de grandes Terres dans les Villes,
ont quelquefois plusieurs centaines de Fermiers, & ne font dans un Etat
qu'un trs petit nombre par rapport  tous les Habitans.

Il est vrai qu'il y a souvent dans les grandes Villes plusieurs
Entrepreneurs & Artisans qui subsistent par un Commerce tranger, &
parconsquent aux dpens des Propritaires des Terres en Pas tranger:
mais je ne considere jusqu' prsent un Etat, que par rapport  son
produit & a son industrie, afin de ne pas embarasser mon sujet par des
choses accidentelles.

Le fond des Terres appartient aux Propritaires, mais ce fond leur
deviendroit inutile si on ne le cultivoit pas, & plus on y travaille,
toutes autres choses tant gales, plus il rend de denres; & plus on
travaille ces denres, toutes autres choses tant gales, lorsqu'on en
fait des marchandises, plus elles ont de valeur. Tout cela fait que les
Propritaires ont besoin des autres Habitans, comme ceux-ci ont besoin
des Propritaires; mais dans cette oeconomie, c'est aux Propritaires,
qui ont la disposition & la direction des fonds,  donner le tour & le
mouvement le plus avantageux au tout. Aussi tout dpend dans un Etat,
des humeurs, modes & faons de vivre des Propritaires de Terres
principalement, comme je tacherai de le faire voir clairement dans la
suite de cet Essai.

C'est le besoin & la ncessit qui font subsister dans l'Etat, les
Fermiers & les Artisans de toute espece, les Marchands, les Officiers,
les Soldats & les Matelots, les Domestiques, & tous les autres Ordres
qui travaillent ou sont emplos dans l'Etat. Tous ces Gens de travail
servent non-seulement le Prince & les Propritaires, mais se servent
mutuellement les uns les autres; de maniere qu'il y en a plusieurs qui
ne travaillent pas directement pour les Propritaires de Terres, ce qui
fait qu'on ne s'apperoit pas qu'ils subsistent de leurs fonds, & qu'ils
vivent  leurs dpens. Quant  ceux qui exercent des Professions qui ne
sont pas ncessaires, comme les Danseurs, les Comdiens, les Peintres,
les Musiciens, &c. ils ne sont entretenus dans l'Etat que pour le
plaisir ou l'ornement; & leur nombre est toujours trs petit par rapport
aux autres Habitans.




CHAPITRE XIII.

_La circulation & le troc des denres & des marchandises, de mme que
leur production, se conduisent en Europe par des Entrepreneurs, & au
hazard._


Le Fermier est un Entrepreneur qui promet de paer au Propritaire, pour
sa Ferme ou Terre, une somme fixe d'argent (qu'on suppose ordinairement
gale en valeur au tiers du produit de la Terre), sans avoir de
certitude de l'avantage qu'il tirera de cette entreprise. Il emploie une
partie de cette Terre  nourrir des Troupeaux,  produire du grain, du
vin, des foins, &c. suivant ses ides, sans pouvoir prvoir laquelle des
especes de ces denres rapportera le meilleur prix. Ce prix des denres
dpendra en partie des Saisons & en partie de la consommation; s'il y a
abondance de bl par rapport  la consommation, il sera  vil prix, s'il
y a raret, il sera cher. Qui est celui qui peut prvoir le nombre des
naissances & morts des Habitans de l'Etat, dans le courant de l'anne?
Qui peut prvoir l'augmentation ou la diminution de dpense qui peut
survenir dans les Familles? cependant le prix des denres du Fermier
dpend naturellement de ces vnemens qu'il ne sauroit prvoir, &
parconsquent il conduit l'entreprise de sa Ferme avec incertitude.

La Ville consume plus de la moiti des denres du Fermier. Il les y
porte au March, ou il les vend au March du plus prochain Bourg, ou
bien quelques-uns s'rigent en Entrepreneurs pour faire ce transport.
Ceux-ci s'obligent de paer au Fermier un prix certain de ses denres,
qui est celui du March du jour, pour en tirer dans la Ville un prix
incertain, qui doit nanmoins les dfraer des frais de la voiture, &
leur laisser un profit pour leur entreprise; cependant la variation
journaliere du prix des denres dans la Ville, quoiquelle ne soit pas
considrable, rend leur profit incertain.

L'Entrepreneur ou Marchand qui voiture les denres de la Campagne  la
Ville, n'y peut pas demeurer pour les vendre en dtail lors de leur
consommation: pas une des Familles de la Ville ne se chargera d'acheter
tout--la-fois les denres dont elle pourroit faire la consommation;
chaque Famille pouvant augmenter ou diminuer en nombre aussi-bien qu'en
consommation, ou au moins varier dans les especes de denres quelle
consommera: on ne fait guere de provisions dans les Familles que de vin.
Quoi qu'il en soit, le plus grand nombre des Habitans de la Ville, qui
ne subsiste qu'au jour la journe, & qui cependant fait la plus forte
consommation, ne pourra faire aucune provision des denres de la
Campagne.

Cela fait que plusieurs personnes dans la Ville s'rigent en Marchands
ou Entrepreneurs, pour acheter les denres de la Campagne de ceux qui
les apportent, ou pour les faire apporter pour leur compte: ils en
donnent un prix certain suivant celui du lieu o ils les achetent, pour
les revendre en gros ou en dtail  un prix incertain.

Ces Entrepreneurs sont les Marchands, en gros, de laine, de grains, les
Boulangers, Bouchers, Manufacturiers, & tous les Marchands de toute
espece qui achetent les denres & matriaux de la Campagne, pour les
travailler & revendre  mesure que les Habitans ont besoin de les
consommer.

Ces Entrepreneurs ne peuvent jamais savoir la quantit de la
consommation dans leur Ville, ni mme combien de tems leurs Chalans
acheteront d'eux, vu que leurs Rivaux tacheront par toutes sortes de
voies de s'en attirer les Pratiques: tout cela cause tant d'incertitude
parmi tous ces Entrepreneurs, qu'on en voit qui font journellement
banqueroute.

Le Manufacturier qui a achet la laine du Marchand ou du Fermier en
droiture, ne peut pas savoir le profit qu'il tirera de son entreprise,
en vendant ses draps & toffes au Marchand drapier. Si celui-ci n'a pas
un dbit raisonnable, il ne se chargera pas des draps & toffes du
Manufacturier, encore moins si ces toffes cessent d'tre  la mode.

Le Drapier est un Entrepreneur qui achete des draps & des toffes du
Manufacturier  un prix certain, pour les revendre  un prix incertain,
parcequ'il ne peut pas prvoir la quantit de la consommation; il est
vrai qu'il peut fixer un prix & s'obstiner  ne pas vendre  moins qu'il
ne l'obtienne, mais si ses Pratiques le quittent pour acheter  meilleur
march de quelqu'autre, il se consumera en frais en attendant de vendre
au prix qu'il se propose, & cela le ruinera autant ou plus que s'il
vendoit sans profit.

Les Marchands en boutique, & les Dtailleurs de toutes especes, sont des
Entrepreneurs qui achetent  un prix certain, & qui revendent dans leurs
Boutiques ou dans les Places publiques,  un prix incertain. Ce qui
encourage & maintient ces sortes d'Entrepreneurs dans un Etat, c'est que
les Consommateurs qui sont leurs Chalans, aiment mieux donner quelque
chose de plus dans le prix, pour trouver  porte ce dont ils ont besoin
dans le dtail, que d'en faire provision, & que la plus grande partie
n'ont pas le moen de faire une telle provision, en achetant de la
premiere main.

Tous ces Entrepreneurs deviennent consommateurs & Chalans rciproquement
les uns des autres; le Drapier, du Marchand de vin; celui-ci, du
Drapier: ils se proportionnent dans l'Etat  leurs Chalans ou  leur
consommation. S'il y a trop de Chapeliers dans une Ville ou dans une rue
pour le nombre de personnes qui y achetent des chapeaux, il faut que
quelques-uns qui seront les plus mal achalands fassent banqueroute;
s'il y en a trop peu, ce sera une entreprise avantageuse, qui
encouragera quelques nouveaux Chapeliers d'y ouvrir boutique, & c'est
ainsi que les Entrepreneurs de toutes especes se proportionnent au
hazard dans un Etat.

Tous les autres Entrepreneurs, comme ceux qui se chargent des Mines, des
Spectacles, des Btimens, &c., les Ngocians sur mer & sur terre, &c.,
les Rotisseurs, les Ptissiers, les Cabaretiers, &c. de mme que les
Entrepreneurs dans leur propre travail & qui n'ont pas besoin de fonds
pour s'tablir, comme Compagnons artisans, Chauderoniers, Ravaudeuses,
Ramoneurs, Porteurs-d'eau, subsistent avec incertitude, & se
proportionnent  leurs Chalans. Les Matres artisans, comme Cordonniers,
Tailleurs, Menuisiers, Perruquiers, &c. qui emploient des Compagnons 
proportion de l'ouvrage qu'ils ont, vivent dans la mme incertitude,
puisque leurs Chalans les peuvent quitter du jour au lendemain: les
Entrepreneurs de leur propre travail dans les Arts & Sciences, comme
Peintres, Mdecins, Avocats, &c. subsistent dans la mme incertitude. Si
un Procureur ou Avocat gagne 5000 livres sterlins par an, en servant ses
Cliens ou pratiques, & qu'un autre n'en gagne que 500, on peut les
considrer comme aant autant de gages incertains de ceux qui les
emploient.

On pourroit peut-tre avancer que tous les Entrepreneurs cherchent 
attrapper tout ce qu'ils peuvent dans leur tat, &  dupper leurs
Chalans, mais cela n'est pas de mon sujet.

Par toutes ces inductions & par une infinit d'autres qu'on pourroit
faire dans une matiere qui a pour objet tous les Habitans d'un Etat, on
peut tablir que, except le Prince & les Propritaires de Terres, tous
les Habitans d'un Etat sont dpendans; qu'ils peuvent se diviser en deux
classes, savoir en Entrepreneurs, & en Gens  gages; & que les
Entrepreneurs sont comme  gages incertains, & tous les autres  gages
certains pour le tems qu'ils en jouissent, bien que leurs fonctions &
leur rang soient trs disproportionns. Le Gnral qui a une paie, le
Courtisan qui a une pension, & le Domestique qui a des gages, tombent
sous cette derniere espece. Tous les autres sont Entrepreneurs, soit
qu'ils s'tablissent avec un fond pour conduire leur entreprise, soit
qu'ils soient Entrepreneurs de leur propre travail sans aucuns fonds, &
ils peuvent tre considers comme vivant  l'incertain; les Gueux mme &
les Voleurs sont des Entrepreneurs de cette classe. Enfin tous les
Habitans d'un Etat tirent leur subsistance & leurs avantages du fond des
Propritaires de Terres, & sont dpendans.

Il est cependant vrai que si quelqu'Habitant  gros gages ou
quelqu'Entrepreneur considrable a pargn du bien ou des richesses,
c'est--dire, s'il a des magasins de bl, de laines, de cuivre, d'or ou
d'argent, ou de quelque denre ou marchandise qui soit d'un usage ou
dbit constant dans un Etat & qui ait une valeur intrinseque ou relle,
on pourra  juste titre le regarder comme indpendant jusqu' la
concurrence de ce fond. Il peut en disposer pour s'acqurir une
hypotheque, & une rente sur des Terres, & sur les fonds de l'Etat,
lorsqu'il fait des emprunts assurs sur les terres: il peut mme vivre
bien mieux que les Propritaires de petites terres, & mme acheter la
proprit de quelques-unes.

Mais les denres & les marchandises, mme l'or & l'argent, sont bien
plus sujets aux accidens & aux pertes, que la proprit des terres; & de
quelque faon qu'on les ait gagnes ou pargnes, on les a toujours
tires du fond des Propritaires actuels, soit par gain, soit par
pargne des gages destins  sa subsistance.

Le nombre des Propritaires d'argent, dans un grand Etat, est souvent
assez considrable; & quoique la valeur de tout l'argent qui circule
dans l'Etat n'excede guere la neuvieme ou la dixieme partie de la valeur
des denres qu'on tire actuellement de la terre, nanmoins comme les
Propritaires d'argent prtent des sommes considrables dont ils tirent
intrt, soit par l'hypotheque des terres, soit par les denres mmes &
marchandises de l'Etat, les sommes qu'on leur doit excedent le plus
souvent tout l'argent rel de l'Etat, & ils deviennent souvent un corps
si considrable, qu'ils le disputeroient dans certains cas aux
Propritaires de terres, si ceux-ci n'toient pas souvent galement des
Propritaires d'argent, & si les Propritaires de grandes sommes en
argent ne cherchoient toujours aussi  devenir Propritaires de terres.

Il est cependant toujours vrai que toutes les sommes qu'ils ont gagnes
ou pargnes, ont t tires du fond des Propritaires actuels; mais
comme plusieurs de ceux-ci se ruinent journellement dans un Etat, & que
les autres qui acquerent la proprit de leurs terres prennent leur
place, l'indpendance que donne la proprit des terres ne regarde que
ceux qui s'en conservent la possession; & comme toutes les terres ont
toujours un Matre ou Propritaire actuel, je suppose toujours que c'est
du fond de ceux-ci que tous les Habitans de l'Etat, tirent leur
subsistance & toutes leurs richesses. Si ces Propritaires se bornoient
tous  vivre de leurs rentes, cela ne seroit pas douteux, & en ce cas il
seroit bien plus difficile aux autres Habitans de s'enrichir  leurs
dpens.

J'tablirai donc pour principe que les Propritaires de terres sont
seuls indpendans naturellement dans un Etat; que tous les autres ordres
sont dpendans, soit comme Entrepreneurs, ou comme  gages, & que tout
le troc & la circulation de l'Etat se conduit par l'entremise de ces
Entrepreneurs.




CHAPITRE XIV.

_Les humeurs, les modes & les faons de vivre du Prince, &
principalement des Propritaires de terres, dterminent les usages
auxquels on emploie les terres dans un Etat, & causent, au March, les
variations des prix de toutes choses._


Si le Propritaire d'une grande terre (que je veux considerer ici comme
s'il n'y en avoit aucune autre au monde) la fait cultiver lui-mme, il
suivra sa fantaisie dans les usages auxquels il l'emploiera. 1 Il en
emploiera ncessairement une partie en grains pour la subsistance de
tous les Laboureurs, Artisans & Inspecteurs qui doivent travailler pour
lui; & une autre portion pour nourrir les Boeufs, les Moutons & les
autres Animaux ncessaires pour leur habillement & leur nourriture, ou
pour d'autres commodits, suivant la faon dont il veut les entretenir;
2. il mettra une portion de sa terre en parcs, jardins & arbres
fruitiers, ou en vignes, suivant son inclination, & en prairies pour
l'entretien des Chevaux dont il se servira pour son plaisir, &c.

Supposons maintenant que pour viter tant de soins & d'embarras, il
fasse un calcul avec les Inspecteurs de ses Laboureurs; qu'il leur donne
des Fermes ou portions de sa terre; qu'il leur laisse le soin
d'entretenir  l'ordinaire tous ces Laboureurs dont ils avoient
l'inspection, de maniere que ces Inspecteurs, devenus ainsi Fermiers ou
Entrepreneurs, cedent aux Laboureurs, pour le travail de la terre ou
ferme, un autre tiers du produit, tant pour leur nourriture que pour
leur habillement & autres commodits, telles qu'ils les avoient lorsque
le Propritaire faisoit conduire le travail: supposons encore que le
Propritaire fasse un calcul avec les Inspecteurs des Artisans, pour la
quantit de nourriture, & pour les autres commodits qu'on leur donnoit;
qu'il les fasse devenir Matres artisans; qu'il regle une mesure
commune, comme l'argent, pour fixer le prix auquel les Fermiers leur
cederont la laine, & celui auquel ils lui fourniront le drap, & que les
calculs de ces prix soient regls de maniere que les Matres artisans
aient les mmes avantages & les mmes douceurs qu'ils avoient -peu-prs
lorsqu'ils toient Inspecteurs, & que les Compagnons artisans aient
aussi le mme entretien qu'auparavant: le travail des Compagnons
artisans sera regl  la journe ou  la piece; les marchandises qu'ils
auront faites, soit chapeaux, soit bas, souliers, habits, &c. seront
vendues au Propritaire, aux Fermiers, aux Laboureurs & aux autres
Artisans, rciproquement  un prix qui laisse  tous les mmes avantages
dont ils jouissoient; & les Fermiers vendront,  un prix proportionn,
leurs denres & matriaux.

Il arrivera d'abord que les Inspecteurs devenus Entrepreneurs
deviendront aussi les matres absolus de ceux qui travaillent sous leur
conduite, & qu'ils auront plus de soin & d'agrment en travaillant ainsi
pour leur compte. Nous supposons donc qu'aprs ce changement tous les
Habitans de cette grande terre subsistent tout de mme qu'auparavant; &
par consquent je dis qu'on emploiera toutes les portions & Fermes de
cette grande terre, aux mmes usages auxquels on les emplooit
auparavant.

Car si quelques-uns des Fermiers semoient dans leur Ferme ou portion de
terre plus de grains qu' l'ordinaire, il faudra qu'ils nourrissent un
plus petit nombre de Moutons, & qu'ils aient moins de laine & moins de
viande de mouton  vendre; par consquent il y aura trop de grains &
trop peu de laine pour la consommation des Habitans. Il y aura donc
chert de laine, ce qui forcera les Habitans  porter leurs habits plus
long-tems qu' l'ordinaire; & il y aura grand march de grains & un
surplus pour l'anne suivante. Et comme nous supposons que le
Propritaire a stipul en argent le paiement du tiers du produit de la
Ferme, qu'on doit lui paer, les Fermiers qui ont trop de bl & trop peu
de laines, ne seront pas en tat de lui paer sa rente. S'il leur fait
quartier, ils auront soin l'anne suivante d'avoir moins de bl & plus
de laine; car les Fermiers ont toujours soin d'emploer leurs terres au
produit des denres, qu'ils jugent devoir rapporter le plus haut prix au
March. Mais si dans l'anne suivante ils avoient trop de laine & trop
peu de grains pour la consommation, ils ne manqueront pas de changer
d'anne en anne l'emploi des terres, jusqu' ce qu'ils puissent
parvenir  proportionner -peu-prs leurs denres  la consommation des
Habitans. Ainsi un Fermier qui a attrap -peu-prs la proportion de la
consommation, mettra une portion de sa ferme en Prairie, pour avoir du
foin, une autre pour les grains, pour la laine, & ainsi du reste; & il
ne changera pas de mthode,  moins qu'il ne voie quelque variation
considrable dans la consommation; mais dans l'exemple prsent nous
avons suppos que tous les Habitans vivent -peu-prs de la mme faon,
qu'ils vivoient lorsque le Propritaire faisoit lui-mme valoir sa
terre, & par consquent les Fermiers emploieront les terres aux mmes
usages qu'auparavant.

Le Propritaire, qui a le tiers du produit de la terre  sa disposition,
est l'Acteur principal dans les variations qui peuvent arriver  la
consommation. Les Laboureurs & Artisans qui vivent au jour la journe,
ne changent que par ncessit leurs faons de vivre; s'il y a quelques
Fermiers, Matres artisans, ou autres Entrepreneurs accommods, qui
varient dans leur dpense & consommation, ils prennent toujours pour
modele les Seigneurs & Propritaires des terres. Ils les imitent dans
leur habillement, dans leur cuisine, & dans leur faon de vivre. Si les
Propritaires se plaisent  porter de beau linge, des soieries, ou de la
dentelle, la consommation de ces marchandises sera plus forte que celle
que les Propritaires font sur eux.

Si un Seigneur, ou Propritaire, qui a donn toutes ses Terres  ferme,
prend la fantaisie de changer notablement sa faon de vivre; si par
exemple il diminue le nombre de ses Domestiques, & augmente celui de ses
Chevaux; non seulement ses Domestiques seront obligs de quitter la
Terre en question, mais aussi un nombre proportionn d'Artisans & de
Laboureurs qui travailloient  procurer leur entretien: la portion de
terre qu'on emplooit  entretenir ces Habitans, sera emploe en
Prairies pour les Chevaux d'augmentation, & si tous les Propritaires
d'un Etat faisoient de mme, ils multiplieroient bientt le nombre des
Chevaux, & diminueroient celui des Habitans.

Lorsqu'un Propritaire a congedi un grand nombre de Domestiques, &
augment le nombre de ses Chevaux, il y aura trop de bl pour la
consommation des Habitans, & par consquent le bl sera  bas prix, au
lieu que le foin sera cher. Cela fera que les Fermiers augmenteront
leurs Prairies, & diminueront la quantit de bl pour se proportionner 
la consommation. C'est ainsi que les humeurs ou faons des Propritaires
dterminent l'emploi qu'on fait des terres, & occasionnent les
variations de la consommation qui causent celles du prix des Marchs. Si
tous les Propritaires de terres, dans un Etat, les faisoient valoir
eux-mmes, il les emploieroient  produire ce qui leur plairoit; & comme
les variations de la consommation sont principalement causes par leurs
faons de vivre, les prix qu'ils offrent aux Marchs, dterminent les
Fermiers  toutes les variations qu'ils font dans l'emploi & l'usage des
terres.

Je ne considere pas ici la variation des prix du March qui peut
survenir de l'abondance ou de la strilit des annes, ni la
consommation extraordinaire qui peut arriver par des Armes trangeres
ou par d'autres accidens, pour ne point embarrasser ce sujet; ne
considrant un Etat, que dans sa situation naturelle & uniforme.




CHAPITRE XV.

_La multiplication & le dcroissement des Peuples dans un Etat dpendent
principalement de la volont, des modes & des faons de vivre des
Propritaires de Terres._


L'Exprience nous fait voir qu'on peut multiplier les Arbres, Plantes &
autres sortes de vgtaux, & qu'on en peut entretenir toute la quantit
que la portion de terre qu'on y destine peut nourrir.

La mme exprience nous fait voir qu'on peut galement multiplier toutes
les especes d'Animaux, & les entretenir en telle quantit que la portion
de terre qu'on y destine peut en nourrir. Si l'on leve des Haras, des
troupeaux de Boeufs ou de Moutons, on les multipliera aisement, jusqu'au
nombre que la terre qu'on destine pour cela peut en entretenir. On peut
mme amliorer les Prairies qui servent pour cet entretien, en y faisant
couler plusieurs petits ruisseaux & torrens, comme dans le Milanez. On
peut faire du foin, & par ce moen entretenir ces Bestiaux dans les
Etables, & les nourrir en plus grand nombre que si on les laissoit en
libert dans les Prairies. On peut nourrir quelquefois les Moutons avec
des navets, comme on fait en Angleterre, au moen de quoi un arpent de
terre ira plus loin pour leur nourriture, que s'il ne produisoit que de
l'herbe.

On peut en un mot multiplier toutes sortes d'Animaux, en tel nombre
qu'on en veut entretenir, mme  l'infini, si on pouvoit attribuer des
terres propres  l'infini pour les nourrir; & la multiplication des
Animaux n'a d'autres bornes que le plus ou moins de moens qu'on leur
laisse pour subsister. Il n'est pas douteux que si on emplooit toutes
les terres  la simple nourriture de l'Homme, l'espece en multiplieroit
jusqu' la concurrence du nombre que ces terres pourroient nourrir, de
la faon qu'on expliquera.

Il n'y a point de Pas o l'on porte la multiplication des Hommes si
loin qu' la Chine. Les pauvres gens y vivent uniquement de riz & d'eau
de riz; ils y travaillent presque nus, & dans les Provinces mridionales
ils font trois moissons abondantes de riz, chaque anne, par le grand
soin qu'ils ont de l'Agriculture. La terre ne s'y repose jamais, & rend
chaque fois, plus de cent pour un; ceux qui sont habills, le sont pour
la plpart de coton, qui demande si peu de terre pour sa production,
qu'un arpent en peut vraisemblablement produire de quoi habiller cinq
cens personnes adultes. Ils se marient tous par religion, & levent
autant d'enfans qu'ils en peuvent faire subsister. Ils regardent comme
un crime l'emploi des terres en Parcs ou Jardins de plaisance, comme si
on fraudoit par l les Hommes de leur nourriture. Ils portent les
Voageurs en Chaise  porteurs, & pargnent le travail des Chevaux en
tout ce qui se peut faire par les Hommes. Leur nombre est incroable,
suivant les Relations, & cependant ils sont forcs de faire mourir
plusieurs de leurs Enfans ds le berceau, lorsqu'ils ne se voient pas le
moen de les lever, n'en gardant que le nombre qu'ils peuvent nourrir.
Par un travail rude & obstin, ils tirent, des Rivieres, une quantit
extraordinaire de Poissons, & de la Terre, tout ce qu'on en peut tirer.

Nanmoins lorsqu'il survient des annes striles, ils meurent de faim
par milliers, malgr le soin de l'Empereur, qui fait des amas de riz
pour de pareils cas. Ainsi tous nombreux que sont les Habitans de la
Chine, ils se proportionnent ncessairement aux moens qu'ils ont de
subsister, & ne passent pas le nombre que le Pas peut entretenir,
suivant la faon de vivre dont ils se contentent; & sur ce pi, un seul
arpent de terre suffit pour en entretenir plusieurs.

D'un autre ct, il n'y a pas de Pas, o la multiplication des Hommes
soit plus borne que parmi les Sauvages de l'Amrique, dans l'intrieur
des terres. Ils ngligent l'Agriculture, ils habitent dans les Bois, &
vivent de la Chasse des Animaux qu'ils y trouvent. Comme les Arbres
consument le suc & la substance de la terre, il y a peu d'herbe pour la
nourriture de ces Animaux; & comme un Indien en mange plusieurs dans
l'anne, cinquante  cent arpens de terre ne donnent souvent que la
nourriture d'un seul Indien.

Un petit Peuple de ces Indiens aura quarante lieues quarres d'tendue
pour les limites de sa Chasse. Ils se font des guerres regles &
cruelles pour ces limites, & proportionnent toujours leur nombre aux
moens qu'ils trouvent de subsister par la Chasse.

Les Habitans de l'Europe cultivent les terres, & en tirent des grains
pour leur subsistance. La laine des Moutons qu'ils nourrissent, leur
sert d'habillement. Le froment est le grain dont le plus grand nombre se
nourrit; quoique plusieurs Pasans fassent leur pain de sgle, & dans le
Nord, d'orge & d'aveine. La subsistance des Pasans & du Peuple n'est
pas la mme dans tous les Pas de l'Europe, & les terres y sont souvent
diffrentes en bont & en fertilit.

La plpart des terres de Flandres, & une partie de celles de la
Lombardie, rapportent dix-huit  vingt fois le froment qu'on y a sem,
sans se reposer: la Campagne de Naples en rapporte encore d'avantage. Il
y a quelques terres en France, en Espagne, en Angleterre & en Allemagne
qui rapportent la mme quantit. Ciceron nous apprend que les terres de
Sicile produisoient, de son tems, dix pour un; & Pline l'Ancien dit que
les terres Lontines en Sicile, rapportoient cent fois la semence; que
celles de Babylone la rendoient jusqu' cent cinquante fois; & quelques
terres en Afrique, encore bien plus.

Aujourd'hui les terres en Europe peuvent rapporter, l'un portant
l'autre, six fois la semence; de maniere qu'il reste cinq fois la
semence pour la consommation des Habitans. Les terres s'y reposent
ordinairement la troisieme anne, aant rapport du froment la premiere
anne, & du petit bl, dans la seconde.

On pourra voir dans le Supplment les calculs de la terre ncessaire
pour la subsistance d'un Homme, dans les diffrentes suppositions de sa
maniere de vivre.

On y verra qu'un Homme qui vit de pain, d'ail & de racines, qui ne porte
que des habits de chanvre, du gros linge, des sabots, & qui ne boit que
de l'eau, comme c'est le cas de plusieurs Pasans dans les Parties
mridionales de France, peut subsister du produit d'un arpent & demi de
terre de moenne bont, qui rapporte six fois la semence, & qui se
repose tous les trois ans.

D'un autre ct, un Homme adulte, qui porte des souliers de cuir, des
bas, du drap de laine, qui vit dans des Maisons, qui a du linge 
changer, un lit, des chaises, une table, & autres choses ncessaires,
qui boit modrment de la biere, ou du vin, qui mange de la viande tous
les jours, du beurre, du fromage, du pain, des lgumes, &c. le tout
suffisamment, mais modrment, ne demande guere pour tout cela, que le
produit de quatre  cinq arpens de terre de moenne bont. Il est vrai
que dans ces calculs, on ne donne aucune terre pour le maintien d'autres
Chevaux, que de ceux qui sont ncessaires pour labourer la terre, & pour
le transport des denres,  dix milles de distance.

L'Histoire rapporte que les premiers Romains entretenoient chacun leur
Famille, du produit de deux journaux de terre, qui ne faisoient qu'un
arpent de Paris, & 330 pis quarrs, ou environ. Aussi ils toient
presque nus; ils n'usoient ni de vin, ni d'huile, couchoient dans la
paille, & n'avoient presque point de commodits; mais comme ils
travailloient beaucoup la terre, qui est assez bonne aux environs de
Rome, ils en tiroient beaucoup de grains & de lgumes.

Si les Propritaires de terres avoient  coeur la multiplication des
Hommes, s'ils encourageoient les Pasans  se marier jeunes, &  lever
des Enfans, par la promesse de pourvoir  leur subsistance, en destinant
les terres uniquement  cela, ils multiplieroient sans doute les Hommes,
jusqu'au nombre que les terres pourroient entretenir; & cela suivant les
produits de terre qu'ils destineroient  la subsistance de chacun, soit
celui d'un arpent & demi, soit celui de quatre  cinq arpens, par tte.

Mais si au lieu de cela le Prince, ou les Propritaires de terres, les
font emploer  d'autres usages qu' l'entretien des Habitans; si, par
le prix qu'ils donnent au March des denres & marchandises, ils
dterminent les Fermiers  mettre les terres  d'autres usages, que ceux
qui servent  l'entretien des Hommes (car nous avons v que le prix que
les Propritaires offrent au March, & la consommation qu'ils font,
dterminent l'emploi qu'on fait des terres, de la mme maniere que s'ils
les faisoient valoir eux-mmes), les Habitans diminueront ncessairement
en nombre. Les uns faute d'emploi seront obligs de quitter le Pas,
d'autres, ne se voant pas les moens ncessaires pour lever des
Enfans, ne se marieront pas, ou ne se marieront que tard, aprs avoir
mis quelque chose  part pour le soutien du mnage.

Si les Propritaires de terres, qui vivent  la Campagne, vont demeurer
dans les Villes loignes de leurs Terres, il faudra nourrir des
Chevaux, tant pour le transport de leur subsistance  la Ville, que de
celle de tous les Domestiques, Artisans, & autres, que leur rsidence
dans la Ville y attire.

La voiture des vins de Bourgogne  Paris, coute souvent plus que le vin
mme ne coute sur les lieux; & par consquent la terre emploe pour
l'entretien des Chevaux de voiture, & de ceux qui en ont soin, est plus
considrable que celle qui produit le vin, & qui entretient ceux qui ont
eu part  sa production. Plus on entretient de Chevaux dans un Etat, &
moins il restera de subsistance pour les Habitans. L'entretien des
Chevaux de carrosse, de chasse ou de parade, coute souvent trois 
quatre arpens de terre.

Mais lorsque les Seigneurs & les Propritaires de terres tirent des
Manufactures trangeres, leurs draps, leurs soieries, leurs dentelles,
&c. & s'ils les paient en envoant chez l'Etranger le produit des
denres de l'Etat, ils diminuent par-l extraordinairement la
subsistance des Habitans, & augmentent celle des Etrangers qui
deviennent souvent les Ennemis de l'Etat.

Si un Propritaire, ou Seigneur Polonois,  qui ses Fermiers paient
annuellement une rente gale -peu-prs au produit du tiers de ses
terres, se plat  se servir de draps, de linges, &c. d'Hollande, il
donnera pour ces marchandises la moiti de sa rente, & emploiera
peut-tre l'autre pour la subsistance de sa Famille, en d'autres denres
& marchandises du cr de Pologne: or la moiti de sa rente, dans notre
supposition, rpond  la sixieme partie du produit de sa terre, & cette
sixieme partie sera emporte par les Hollandois, auxquels les Fermiers
Polonois la donneront en bl, laines, chanvres & autres denres: voil
donc une sixieme partie de la terre de Pologne qu'on te aux Habitans,
sans comprendre la nourriture des Chevaux de voiture, de carrosse & de
parade, qu'on entretient en Pologne, par la faon de vivre que les
Seigneurs y suivent; & de plus, si sur les deux tiers du produit des
terres qu'on attribue aux Fermiers, ceux-ci,  l'exemple de leurs
Matres, consument des Manufactures trangeres, qu'ils paieront aussi
aux Etrangers en denres du cr de la Pologne, il y aura bien un bon
tiers du produit des terres en Pologne qu'on te  la subsistance des
Habitans, & qui pis est, dont la plus grande partie est envoe 
l'Etranger, & sert souvent  l'entretien des Ennemis de l'Etat. Si les
Propritaires des terres & les Seigneurs en Pologne ne vouloient
consommer que des Manufactures de leur Etat, quelque mauvaises qu'elles
fussent dans leurs commencemens, ils les feroient devenir peu--peu
meilleures, & entretiendroient un grand nombre de leurs propres Habitans
 y travailler, au lieu de donner cet avantage  des Etrangers: & si
tous les Etats avoient un pareil soin de n'tre pas les dupes des autres
Etats dans le Commerce, chaque Etat seroit considrable uniquement, 
proportion de son produit & de l'industrie de ses Habitans.

Si les Dames de Paris se plaisent  porter des dentelles de Bruxelles, &
si la France paie ces dentelles en vin de Champagne, il faudra paer le
produit d'un seul arpent de lin, par le produit de plus de seize mille
arpens en vignes, si j'ai bien calcul. On expliquera cela plus
particulirement ailleurs, & on en pourra voir les calculs au
Supplment. Je me contenterai de remarquer ici qu'on te dans ce
commerce un grand produit de terre  la subsistance des Franois, & que
toutes les denres qu'on envoie en Pas trangers, lorsqu'on n'en fait
pas revenir en change un produit galement considrable, tendent 
diminuer le nombre des Habitans de l'Etat.

Lorsque j'ai dit que les Propritaires de terres pourroient multiplier
les Habitans  proportion du nombre que ces terres pourroient en
entretenir, j'ai suppos que le plus grand nombre des Hommes ne demande
pas mieux qu' se marier, si on les met en tat d'entretenir leurs
Familles de la mme maniere qu'ils se contentent de vivre eux-mmes;
c'est--dire, que si un Homme se contente du produit d'un arpent & demi
de terre, il se mariera, pourvu qu'il soit sr d'avoir de quoi
entretenir sa Famille -peu-prs de la mme faon; que s'il ne se
contente que du produit de cinq  dix arpens, il ne s'empressera pas de
se marier,  moins qu'il ne croie pouvoir faire subsister sa Famille
-peu-prs de mme.

Les Enfans de la Noblesse en Europe sont levs dans l'affluence; &
comme on donne ordinairement la plus grande partie du bien aux Ans,
les Cadets ne s'empressent guere de se marier; ils vivent pour la
plpart garons, soit dans les Armes, soit dans les Clotres, mais
rarement en trouvera-t-on qui ne soient prts  se marier, si on leur
offre des Hritieres & des Fortunes, c'est--dire, le moen d'entretenir
une Famille sur le pi de vivre qu'ils ont en vue, & sans lequel ils
croiroient rendre leurs Enfans malheureux.

Il se trouve aussi dans les classes infrieures de l'Etat plusieurs
Hommes, qui, par orgueil & par des raisons semblables  celles de la
Noblesse, aiment mieux vivre dans le Clibat, & dpenser sur eux-mmes
le peu de bien qu'ils ont, que de se mettre en mnage. Mais la plupart
s'y mettroient volontiers, s'ils pouvoient compter sur un entretien pour
leur Famille tel qu'ils le voudroient: ils croiroient faire tort  leurs
Enfans, s'ils en levoient pour les voir tomber dans une Classe
infrieure  la leur. Il n'y a qu'un trs petit nombre d'Habitans dans
un Etat, qui vitent le mariage par pur esprit de libertinage: tous les
bas Ordres des Habitans ne demandent qu' vivre, &  lever des Enfans
qui puissent au moins vivre comme eux. Lorsque les Laboureurs & les
Artisans ne se marient pas, c'est qu'ils attendent  pargner quelque
chose pour se mettre en tat d'entrer en mnage, ou  trouver quelque
Fille qui apporte quelque petit fond pour cela; parcequ'ils voient
journellement plusieurs autres de leur espece, qui, faute de prendre de
pareilles prcautions, entrent en mnage & tombent dans la plus affreuse
pauvret, tant obligs de se frauder de leur propre subsistance, pour
nourrir leurs Enfans.

Par les observations de M. Halley  Breslaw en Silsie, on remarque que
de toutes les Femelles qui sont en tat de porter des enfans, depuis
l'ge de seize jusqu' quarante cinq ans, il n'y en a pas une, en six,
qui porte effectivement un enfant tous les ans; au lieu, dit M. Halley,
qu'il devroit y en avoir au moins quatre ou six qui accouchassent tous
les ans, sans y compter celles qui peuvent tre striles ou qui peuvent
avorter. Qui est ce qui empche que quatre Filles en six ne portent tous
les ans des Enfans, c'est qu'elles ne peuvent pas se marier  cause des
dcouragemens & empchemens qui s'y trouvent. Une Fille prend soin de ne
pas devenir Mere, si elle n'est marie; elle ne se peut marier si elle
ne trouve un Homme qui veuille en courir les risques. La plus grande
partie des Habitans dans un Etat sont  gages ou Entrepreneurs; la
plpart sont dpendans, la plpart sont dans l'incertitude, s'ils
trouveront par leur travail ou par leurs entreprises, le moen de faire
subsister leur mnage sur le pi qu'ils l'envisagent; cela fait qu'ils
ne se marient pas tous, ou qu'ils se marient si tard, que de six
Femelles, ou du moins de quatre, qui devroient tous les ans produire un
Enfant, il ne s'en trouve effectivement qu'une, en six, qui devienne
Mere.

Que les Propritaires de terres aident  entretenir les mnages, il ne
faut qu'une gnration pour porter la multiplication des Hommes aussi
loin que les produits des terres peuvent fournir de moens de subsister.
Les Enfans ne demandent pas tant de produit de terre que les personnes
adultes. Les uns & les autres peuvent vivre de plus ou de moins de
produit de terre, suivant ce qu'ils consument. On a vu des Peuples du
Nord, o les terres produisent peu, vivre de si peu de produit de terre,
qu'ils ont envo des Colonies & des essains d'Hommes envahir les terres
du Sud & en dtruire les Habitans, pour s'approprier leurs terres.
Suivant les diffrentes faons de vivre, quatre cens mille Habitans
pourroient subsister sur le mme produit de terre, qui n'en entretient
rgulierement que cent mille. Et celui qui ne dpense que le produit
d'un arpent & demi de terre sera peut-tre plus robuste & plus brave que
celui qui dpense le produit de cinq  dix arpens. Voil, ce me semble,
assez d'inductions pour faire sentir que le nombre des Habitans, dans un
Etat, dpend des moens de subsister; & comme les moens de subsistance
dpendent de l'application & des usages qu'on fait des terres, & que ces
usages dpendent des volonts, du got & de la faon de vivre des
Propritaires de terres principalement, il est clair que la
multiplication ou le dcroissement des Peuples dpendent d'eux.

La multiplication des Hommes peut tre porte au plus loin dans les Pas
o les Habitans se contentent de vivre le plus pauvrement & de dpenser
le moins de produit de la terre; mais dans les Pas o tous les Pasans
& Laboureurs sont dans l'habitude de manger souvent de la viande, & de
boire du vin, ou de la biere, &c. on ne sauroit entretenir tant
d'Habitans.

Le Chevalier Guille Petty, & aprs lui M. Davenent, Inspecteurs des
Douanes en Angleterre, semblent s'loigner beaucoup des voies de la
nature, lorsqu'ils tchent de calculer la propagation des Hommes, par
des progressions de gnration depuis le premier Pere Adam. Leurs
calculs semblent tre purement imaginaires & dresss au hasard. Sur ce
qu'ils ont pu observer de la propagation relle dans certains cantons,
comment pourroient-ils rendre raison de la diminution de ces Peuples
innombrables qu'on vooit autrefois en Asie, en Egypte, &c. mme de
celle des Peuples de l'Europe? Si l'on vooit, il y a dix-sept siecles,
vingt-six millions d'Habitans en Italie, qui prsentement est rduite 
six millions pour le plus, comment pourra-t-on dterminer par les
progressions de M. King, que l'Angleterre qui contient aujourd'hui cinq
 six millions d'Habitans, en aura probablement treize millions dans un
certain nombre d'annes? Nous voons tous les jours que les Anglois, en
gnral, consomment plus de produit de terre que leurs Peres ne
faisoient, c'est le vrai moen qu'il y ait moins d'Habitans que par le
pass.

Les Hommes se multiplient comme des Souris dans une grange, s'ils ont le
moen de subsister sans limitation; & les Anglois dans les Colonies
deviendront plus nombreux,  proportion, dans trois gnrations, qu'ils
ne seront en Angleterre en trente; parceque dans les Colonies ils
trouvent  dfricher de nouveaux fonds de terre dont ils chassent les
Sauvages.

Dans tous les Pas les Hommes ont eu en tout tems des guerres pour les
terres, & pour les moens de subsister. Lorsque les guerres ont dtruit
ou diminu les Habitans d'un Pas, les Sauvages, & les Nations polices,
le repeuplent bientt en tems de paix; sur-tout lorsque le Prince & les
Propritaires de terres y donnent de l'encouragement.

Un Etat qui a conquis plusieurs Provinces, peut acquerir, par les
tributs qu'il impose  ses Peuples vaincus, une augmentation de
subsistance pour ses Habitans. Les Romains tiroient une grande partie de
la leur, d'Egypte, de Sicile & d'Afrique, & c'est ce qui faisoit que
l'Italie contenoit tant d'Habitans alors.

Un Etat, o il se trouve des Mines, qui a des Manufactures o il se fait
des ouvrages qui ne demandent pas beaucoup de produit de terre pour leur
envoi dans les Pas trangers, & qui en retire, en change, beaucoup de
denres & de produit de terre, acquert une augmentation de fond pour la
subsistance de ses Sujets.

Les Hollandois changent leur travail, soit dans la Navigation, soit
dans la Pche ou les Manufactures, avec les Etrangers gnralement,
contre le produit des terres. La Hollande sans cela ne pourroit
entretenir de son fond la moiti de ses Habitans. L'Angleterre tire de
l'Etranger des quantits considrables de Bois, de Chanvres, & d'autres
matriaux ou produits de terre, & consomme beaucoup de vins qu'elle paie
en Mines, Manufactures, &c. Cela pargne chez eux une grande quantit de
produits de terre; & sans ces avantages, les Habitans en Angleterre, sur
le pi de la dpense qu'on y fait pour l'entretien des Hommes, ne
pourroient tre si nombreux qu'ils le sont. Les Mines de Charbon y
pargnent plusieurs millions d'arpens de terre, qu'on seroit oblig sans
cela d'emploer  produire des Bois.

Mais tous ces avantages sont des raffinemens & des cas accidentels, que
je ne considere ici qu'en passant. La voie naturelle & constante,
d'augmenter les Habitans d'un Etat, c'est de leur y donner de l'emploi,
& de faire servir les terres  produire de quoi les entretenir.

C'est aussi une question qui n'est pas de mon sujet de savoir s'il vaut
mieux avoir une grande multitude d'Habitans pauvres & mal entretenus,
qu'un nombre moins considrable, mais bien plus  leur aise; un million
d'Habitans qui consomment le produit de six arpens par tte, ou quatre
millions qui vivent de celui d'un arpent & demi.




CHAPITRE XVI.

_Plus il y a de travail dans un Etat, & plus l'Etat est cens riche
naturellement._


Par un long calcul fait dans le Supplment, il est facile  voir que le
travail de vingt-cinq personnes adultes suffit pour procurer  cent
autres, aussi adultes, toutes les choses ncessaires  la vie, suivant
la consommation de notre Europe. Dans ces calculs, il est vrai, la
nourriture, l'habillement, le logement, &c. sont grossiers & peu
travaills; mais l'aisance & l'abondance s'y trouvent. On peut prsumer
qu'il y a un bon tiers des Habitans d'un Etat trop jeunes ou trop vieux
pour le travail journalier, & encore une sixieme partie compose de
Propritaires de terres, de Malades, & de diffrentes espces
d'Entrepreneurs, qui ne contribuent point, par le travail de leurs
mains, aux diffrens besoins des Hommes. Tout cela fait une moiti des
Habitans qui sont sans travail, ou du moins sans le travail dont il
s'agit. Ainsi, si vingt-cinq personnes font tout le travail ncessaire
pour l'entretien de cent autres, il restera vingt-cinq personnes, en
cent, qui sont en tat de travailler & qui n'auront rien  faire.

Les Gens de guerre, & les Domestiques dans les Familles aises, feront
une partie de ces vingt-cinq personnes; & si on emploie tous les autres
 raffiner, par un travail additionnel, les choses ncessaires  la vie,
comme  faire du linge fin, des draps fins, &c. l'Etat sera cens riche
 proportion de cette augmentation de travail, quoiqu'elle n'ajoute rien
 la quantit des choses ncessaires  la subsistance &  l'entretien
des Hommes.

Le travail donne un surcrot de got  la nourriture &  la boisson. Une
Fourchette, un Couteau, &c. travaills finement sont plus estims que
ceux qui sont travaills grossierement &  la hte: on en peut dire
autant d'une Maison, d'un lit, d'une table, & gnralement de tout ce
qui est ncessaire aux commodits de la vie.

Il est vrai qu'il est assez indiffrent dans un Etat, qu'on soit dans
l'usage de porter de gros draps, ou des draps fins, si les uns & les
autres sont galement durables, & qu'on y mange dlicatement, ou
grossierement, si l'on suppose qu'on en ait assez & qu'on se porte bien;
attendu que le boire, le manger, l'habillement, &c. se consument
galement, soit qu'on les prpare proprement ou grossierement, & qu'il
ne reste rien dans l'Etat de ces espces de richesses.

Mais il est toujours vrai de dire que les Etats, o l'on porte de beaux
draps, de beau linge, &c., & o l'on mange proprement & dlicatement,
sont plus riches & plus estims que ceux o tout cela est grossier; &
mme que les Etats o l'on voit plus d'Habitans, vivant de la faon des
premiers, sont plus estims que ceux o l'on en voit moins, 
proportion.

Mais si l'on emplooit les vingt-cinq personnes, en cent, dont nous
avons parl,  procurer des choses durables, comme  tirer des Mines le
Fer, le Plomb, l'Etaim, le Cuivre, &c. &  les travailler pour en faire
des outils & des instrumens pour la commodit des Hommes, des vases, de
la vaisselle, & d'autres choses utiles, qui durent beaucoup plus que
ceux qu'on peut faire de terre, l'Etat n'en parotra pas seulement plus
riche, mais le sera rellement.

Il le sera sur-tout, si l'on emploie ces Habitans  tirer, du sein de la
Terre, de l'Or & de l'Argent, qui sont des Mtaux non-seulement
durables, mais pour ainsi dire, permanens, que le feu mme ne sauroit
consumer, qui sont gnralement reus, comme la mesure des valeurs, &
qu'on peut ternellement changer pour tout ce qui est ncessaire dans
la vie: & si ces Habitans travaillent  attirer l'or & l'argent dans
l'Etat, en change des Manufactures & des ouvrages qu'ils y font & qui
sont envos dans les Pas trangers, leur travail sera galement utile,
& ameliorera rellement l'Etat.

Car le point, qui semble dterminer la grandeur comparative des Etats,
est le corps de rserve qu'ils ont, au-del de la consommation annuelle,
comme les Magasins de draps, de linge, de bls, &c. pour servir dans les
annes striles, en cas de besoin, ou de guerre. Et d'autant que l'or &
l'argent peuvent toujours acheter tout cela des Ennemis mme de l'Etat,
le vrai Corps de rserve d'un Etat est l'or & l'argent, dont la plus
grande ou la plus petite quantit actuelle dtermine ncessairement la
grandeur comparative des Roaumes & des Etats.

Si on est dans l'habitude d'attirer l'or & l'argent de l'Etranger par
l'exportation des denres & des produits de l'Etat, comme des bls, des
vins, des laines, &c. cela ne laissera pas d'enrichir l'Etat aux dpens
du dcroissement des Peuples; mais si on attire l'or & l'argent de
l'Etranger, en change du travail des Habitans, comme des Manufactures &
des ouvrages o il entre peu de produit de terre, cela enrichira cet
Etat utilement & essentiellement. Il est vrai que dans un grand Etat on
ne sauroit emploer les vingt-cinq personnes en cent, dont nous avons
parl, pour faire des Ouvrages qui puissent tre consomms chez
l'Etranger. Un million d'Hommes feront plus de draps, par exemple, qu'il
n'en sera consomm annuellement dans toute la Terre commerante;
parceque le gros des Habitans de chaque Pas est toujours habill du cr
du Pas: & rarement trouvera-t-on en aucun Etat cent mille personnes
emploes pour l'habillement des Etrangers; comme on peut voir au
Supplment, par rapport  l'Angleterre, qui de toutes les Nations de
l'Europe, est celle qui fournit le plus d'toffes aux Etrangers.

Afin que la consommation des Manufactures d'un Etat devienne
considrable chez l'Etranger, il faut les rendre bonnes & estimables par
une grande consommation dans l'intrieur de l'Etat; il faut y dcrditer
toutes les Manufactures Etrangeres, & y donner beaucoup d'emploi aux
Habitans.

Si on ne trouvoit pas assez d'emploi pour occuper les vingt-cinq
personnes, en cent,  des choses utiles & avantageuses  l'Etat, je ne
trouverois pas d'inconvenient qu'on y encouraget le travail qui ne sert
qu' l'ornement ou  l'amusement. L'Etat n'est pas moins cens riche,
par mille babioles qui regardent l'ajustement des Dames, & mme des
Hommes, & qui servent aux jeux & aux divertissemens qu'on y voit, que
par les ouvrages qui sont utiles & commodes. Diogene, au siege de
Corinthe, se mit, dit-on,  rouler son tonneau, afin de ne pas parotre
oisif, pendant que tout le monde toit occup; & nous avons aujourd'hui
des Socits entieres, tant d'Hommes que de Femmes, qui s'occupent de
travaux & d'exercices aussi inutiles  l'Etat, que celui de Diogene.
Pour peu que le travail d'un Homme apporte d'ornement ou mme
d'amusement dans un Etat, il vaut la peine d'tre encourag;  moins que
cet Homme ne trouve moen de s'emploer utilement.

C'est toujours le gnie des Propritaires de terres qui encourage ou
dcourage les diffrentes occupations des Habitans & les diffrens
genres de travail que ceux-ci imaginent.

L'exemple du Prince, qui est suivi de sa Cour, est ordinairement capable
de dterminer le gnie & les gots des autres Propritaires de terres
gnralement; & l'exemple de ceux-ci influe naturellement sur tous les
ordres subalternes. Ainsi il n'est pas douteux qu'un Prince ne puisse
par le seul exemple, & sans aucune contrainte, donner telle tournure
qu'il voudra au travail de ses Sujets.

Si chaque Propritaire, dans un Etat, n'avoit qu'une petite portion de
terre, semblable  celle qu'on laisse ordinairement  la conduite d'un
seul Fermier, il n'y auroit presque point de Ville; & les Habitans
seroient plus nombreux & l'Etat seroit bien riche, si chacun de ces
Propritaires occupoit  quelque travail utile les Habitans que sa terre
nourrit.

Mais lorsque les Seigneurs ont de grandes possessions de terres, ils
entranent ncessairement le luxe & l'oisivet. Qu'un Abb,  la tte de
cinquante Moines, vive du produit de plusieurs belles Terres, ou qu'un
Seigneur, qui a cinquante Domestiques, & des Chevaux, qu'il n'entretient
que pour le servir, vive de ces terres, cela seroit indiffrent 
l'Etat, s'il pouvoit demeurer dans une paix constante.

Mais un Seigneur avec sa suite & ses Chevaux est utile  l'Etat en tems
de guerre; il peut toujours tre utile dans la Magistrature & pour
maintenir l'ordre dans l'Etat en tems de paix; & en toute situation il y
est d'un grand ornement: au lieu que les Moines ne sont, comme on dit,
d'aucune utilit ni d'aucun ornement en paix ni en guerre, en de du
Paradis.

Les Couvens des Mandians sont bien plus pernicieux  un Etat, que ceux
des Moines rents. Les derniers ne font d'autre tort ordinairement, que
d'occuper des terres, qui serviroient  fournir  l'Etat des Officiers &
des Magistrats; au lieu que les Mandians, qui sont eux-mmes sans aucun
travail utile, interrompent souvent & empchent le travail des autres
Habitans. Ils tirent des pauvres gens en charits la subsistance qui
doit les fortifier dans leur travail. Ils leur font perdre beaucoup de
tems en conversations inutiles; sans parler de ceux qui s'intriguent
dans les Familles, & de ceux qui sont vicieux. L'exprience fait voir
que les Etats qui ont embrass le Protestantisme, & qui n'ont ni Moines
ni Mandians, en sont devenus visiblement plus puissants. Ils jouissent
aussi de l'avantage d'avoir supprim un grand nombre de Ftes qu'on
chomme dans les pas Catholiques romains, & qui diminuent le travail des
Habitans, de prs d'une-huitieme partie de l'anne.

Si l'on vouloit tirer parti de tout dans un Etat, on pourroit, ce me
semble, y diminuer le nombre des Mandians en les incorporant dans la
Moinerie,  mesure qu'il y arriveroit des vacances ou des morts; sans
interdire ces retraites  ceux qui ne pourroient pas donner des
chantillons de leur habilet dans les Sciences spculatives, qui sont
capables d'avancer les Arts en pratique, c'est--dire, dans quelque
partie des Mathmatiques. Le clibat des Gens d'glise n'est pas si
dsavantageux qu'on le croit vulgairement, suivant ce qu'on a tabli
dans le Chapitre prcdent; mais leur fainantise est trs nuisible.




CHAPITRE XVII.

_Des Mtaux & des Monnoies, & particulierement de l'or & de l'argent._


Comme la terre produit plus ou moins de bl, suivant sa fertilit & le
travail qu'on y met; de mme les Mines de fer, de plomb, d'taim, d'or,
d'argent, &c., produisent plus ou moins de ces Mtaux, suivant la
richesse de ces Mines & la quantit & la qualit du travail qu'on y met,
soit pour creuser la terre, soit pour faire couler les eaux, pour
fondre & affiner, &c. Le travail des Mines d'argent est cher par rapport
 la mortalit des Hommes qu'il cause, attendu qu'on ne passe guere cinq
ou six ans dans ce travail.

La valeur relle ou intrinseque des Mtaux, comme de toutes choses, est
proportionne  la terre & au travail ncessaires  leur production. La
dpense de la terre, pour cette production n'est considrable qu'autant
que le Propritaire de la Mine pourroit obtenir un profit par le travail
des Mineurs, lorsque les veines s'en trouvent plus riches qu'
l'ordinaire. La terre ncessaire pour l'entretien des Mineurs & des
Travailleurs, c'est--dire, le travail de la Mine fait souvent l'article
principal, & souvent la ruine, de l'Entrepreneur.

La valeur des mtaux au March, de mme que de toutes les marchandises
ou denres, est tantt au-dessus, tantt au-dessous, de la valeur
intrinseque, & varie  proportion de leur abondance ou de leur raret,
suivant la consommation qui s'en fait.

Si les Propritaires de terres, & les autres Ordres subalternes d'un
Etat qui les imitent, rejettoient l'usage de l'taim & du cuivre, dans
la supposition, quoique fausse, que ces Mtaux sont nuisibles  la
sant, & s'ils se servoient universellement de vaisselle & de batterie
de terre, ces Mtaux seroient  vil prix, dans les Marchs & on
discontinueroit le travail qu'on conduisoit pour les tirer de la Mine.
Mais comme ces Mtaux sont trouvs utiles, & qu'on s'en sert dans les
usages de la vie, ils auront toujours au March, une valeur qui
correspondra  leur abondance ou raret, &  la consommation qui s'en
fera; & on en tirera toujours de la Mine, pour remplacer la quantit qui
en prit dans l'usage journalier.

Le Fer est non-seulement utile pour les usages de la vie commune, mais
on pourroit dire qu'il est en quelque faon ncessaire; & si les
Amriquains, qui ne s'en servoient pas avant la dcouverte de leur
Continent, en avoient dcouvert des Mines & en eussent connu les usages,
il n'est pas douteux qu'ils n'eussent travaill  la production de ce
mtal, quelques frais qu'il leur en et cout.

L'or & l'argent peuvent non-seulement servir aux mmes usages que
l'taim & le cuivre, mais encore  la plpart des usages qu'on fait du
plomb & du fer. Ils ont encore cet avantage par-dessus les autres
mtaux, que le feu ne les consume pas, & ils sont si durables qu'on peut
les regarder comme des corps permanens: il n'est donc pas tonnant que
les Hommes, qui ont trouv les autres mtaux utiles, aient estim l'or &
l'argent, avant mme qu'on s'en servt dans le troc. Les Romains les
stimoient ds la fondation de Rome, & nanmoins ils ne s'en sont servis
pour monnoie, que cinq cens ans aprs. Peut-tre que toutes les autres
Nations en faisoient de mme, & qu'elles n'adopterent ces mtaux pour
monnoie que long-tems aprs qu'on s'en toit servi pour les autres
usages ordinaires. Cependant nous trouvons par les plus anciens
Historiens que de tems immmorial on se servoit d'or & d'argent pour
monnoie dans l'Egypte & dans l'Asie; & nous apprenons dans la Genese
qu'on fabriquoit des monnoies d'argent du tems d'Abraham.

Supposons maintenant que le premier argent fut trouv dans une Mine du
Mont Niphates dans la Msopotamie. Il est naturel de croire qu'un ou
plusieurs Propritaires de terres, trouvant ce mtal beau & utile, en
ont d'abord fait usage, & qu'ils ont encourag volontiers le Mineur ou
l'Entrepreneur, d'en tirer d'avantage de la Mine, en lui donnant, en
change de son travail & de celui de ses Assistans, autant de produit de
terre qu'il en falloit pour leur entretien. Ce Mtal devenant de plus en
plus estim dans la Msopotamie, si les gros Propritaires achetoient
des aiguieres d'argent, les ordres subalternes, selon leurs moens ou
pargnes, pouvoient acheter des gobelets d'argent; & l'Entrepreneur de
la Mine, voant un dbit constant de sa marchandise, lui donna sans
doute une valeur proportionne  sa qualit ou  son poids contre les
autres denres ou marchandises qu'il recevoit en change. Tandis que
tous les Habitans regardoient ce mtal comme une chose prcieuse &
durable, & s'efforoient d'en posseder quelques pieces, l'Entrepreneur,
qui seul en pouvoit distribuer, toit en quelque faon matre d'exiger
en change une quantit arbitraire des autres denres & marchandises.

Supposons encore qu'on dcouvrit au-del de la Riviere du Tigris, & par
consquent hors de la Msopotamie, une nouvelle Mine d'argent, dont les
veines se trouverent incomparablement plus riches & plus abondantes que
celles du Mont Niphates, & que le travail de cette nouvelle Mine, d'o
les eaux s'couloient facilement, toit bien moindre que celui de la
premiere.

Il est bien naturel de croire que l'Entrepreneur de cette nouvelle Mine
toit en tat de fournir de l'argent  bien plus bas prix, que celui du
Mont Niphates; & que les Habitans de la Msopotamie, qui dsiroient de
posseder des pieces & des ouvrages d'argent, trouvoient mieux leur
compte de transporter leurs marchandises hors du Pas, & de les donner 
l'Entrepreneur de la nouvelle Mine en change de ce mtal, que d'en
prendre de l'Entrepreneur ancien. Celui-ci, se trouvant moins de dbit,
diminuoit ncessairement son prix; mais le nouvel Entrepreneur baissant
 proportion le sien, l'ancien Entrepreneur devoit ncessairement cesser
son travail, & alors le prix de l'argent, contre les autres marchandises
& denres, se regloit ncessairement sur celui qu'on y mettoit  la
nouvelle Mine. L'argent coutoit donc moins alors aux Habitans au-del du
Tigris, qu' ceux de la Msopotamie, puisque ceux-ci toient obligs de
faire les frais d'un long transport de leurs denres & de leurs
marchandises pour acquerir de l'argent.

On peut aisment concevoir que lorsqu'on eut trouv plusieurs Mines
d'argent, & que les Propritaires de terres eurent pris got  ce mtal,
ils furent imits par les autres Ordres; & que les pieces & morceaux
d'argent, lors mme qu'ils n'toient pas mis en oeuvre, furent
recherchs avec empressement, parceque rien n'toit plus facile que d'en
faire tels ouvrages qu'on vouloit,  proportion de la quantit & du
poids qu'on en avoit. Comme ce mtal toit estim au moins suivant la
valeur qu'il coutoit pour sa production, quelques gens qui en
possedoient, se trouvant dans quelques ncessits, pouvoient le mettre
en gage pour emprunter les choses dont ils avoient besoin, & mme le
vendre ensuite tout--fait: de-l est venue l'habitude d'en regler la
valeur  proportion de sa quantit, c'est--dire de son poids, contre
toutes les denres & marchandises. Mais comme on peut allier avec
l'argent, le fer, le plomb, l'taim, le cuivre, &c., qui sont des mtaux
moins rares, & qu'on tire des Mines avec moins de frais, le troc de
l'argent toit sujet  beaucoup de tromperie, & cela fit que plusieurs
Roaumes ont tabli des Htels-de-Monnoie pour certifier, par une
fabrication publique, la veritable quantit d'argent que contient chaque
piece, & pour rendre aux Particuliers qui y portent des barres ou
lingots d'argent, la mme quantit en pieces portant une empreinte ou
certificat de la quantit vritable d'argent qu'elles contiennent.

Les frais de ces certificats ou fabrications sont pas quelquefois par
le Public ou par le Prince, c'est la mthode qu'on suivoit anciennement
 Rome, & aujourd'hui en Angleterre; quelquefois les Porteurs des
matieres d'argent supportent les frais de la fabrication, comme c'est
l'usage en France.

On ne trouve presque jamais l'argent pur dans les Mines. Les Anciens ne
savoient pas mme l'art de l'affiner dans la derniere perfection. Ils
fabriquoient toujours leurs Monnoies d'argent sur le fin; & cependant
celles qui nous restent des Grecs, des Romains, des Juifs & des
Asiatiques, ne se trouvent jamais de la derniere finesse. Aujourd'hui on
est plus habile: on a le secret de rendre l'argent pur. Les diffrentes
manieres de l'affiner ne sont point de mon sujet: plusieurs Auteurs en
ont trait, & entr'autres, M. Boizard. Je remarquerai seulement qu'il y
a beaucoup de frais  faire pour affiner l'argent, & que c'est la raison
pour laquelle on prfere une once d'argent pur, par exemple,  deux
onces d'argent qui contiennent une moiti de cuivre ou d'autre alloi. Il
en coute pour dtacher cet alloi & pour tirer l'once d'argent rel qui
est dans ces deux onces, au lieu que par une simple fonte on peut allier
tout autre mtal avec l'argent, en telle proportion qu'on veut. Si on
allie quelquefois le cuivre avec l'argent pur, ce n'est que pour le
rendre plus mallable, & plus propre pour les ouvrages qu'on en fait.
Mais dans l'estimation de tout argent, le cuivre ou l'alliage n'est
compt pour rien, & on ne considere que la quantit d'argent rel &
vritable. C'est pour cela qu'on fait toujours un essai pour connotre
cette quantit d'argent vritable.

Faire l'essai, n'est autre chose qu'affiner un petit morceau de la barre
d'argent, par exemple, qu'on veut essaer, pour savoir combien elle
contient de vritable argent, & pour juger de toute la barre par ce
petit morceau. On coupe donc un petit morceau de la barre, de douze
grains par exemple, & on le pese exactement dans des balances qui sont
si justes qu'il ne faut quelquefois que la millieme partie d'un grain
pour les faire trbucher. Ensuite on l'affine par l'eau-forte, ou par le
feu, c'est--dire, on en dtache le cuivre ou l'alliage. Lorsque
l'argent est pur on le repese dans la mme balance, & si le poids se
trouve alors de onze grains, au lieu de douze qu'il y avoit, l'Essaeur
dit que la barre est de onze _deniers de fin_, c'est--dire, qu'elle
contient onze parties d'argent vritable, & une douzieme partie de
cuivre ou d'alloi. Ce qui se comprendra encore plus facilement par ceux
qui auront la curiosit de voir ces affinages. Il n'y a point d'autre
mystere. L'essai de l'or se fait de mme, avec cette seule diffrence,
que les dgrs de finesse de l'or se divisent en vingt-quatre parties,
qu'on appelle _Karats_,  cause que l'or est plus prcieux; & ces Karats
sont diviss en trente-deuxiemes, au lieu qu'on ne divise les dgrs de
finesse de l'argent qu'en douze parties qu'on appelle deniers, & ces
deniers en vingt-quatre grains chacun.

L'usage a consacr  l'or &  l'argent le terme de valeur intrinseque,
pour dsigner & pour signifier la quantit d'or ou d'argent vritable
que la barre de matiere contient: cependant dans cet essai je me suis
toujours servi du terme de valeur intrinseque, pour fixer la quantit de
terre & du travail qui entre dans la production des choses, n'aant pas
trouv de terme plus propre pour exprimer ma pense. Au reste je ne
donne cet avertissement, qu'afin qu'on ne s'y trompe pas; & lorsqu'il ne
sera pas question d'or & d'argent, le terme sera toujours bon, sans
aucune quivoque.

Nous avons vu que les mtaux, tels que l'or, l'argent, le fer, &c.
servent  plusieurs usages, & qu'ils ont une valeur relle,
proportionne  la terre & au travail qui entrent dans leur production.
Nous verrons dans la seconde partie de cet essai, que les Hommes ont t
obligs par ncessit, de se servir d'une mesure commune, pour trouver
dans le troc la proportion & la valeur des denres & des marchandises
dont ils vouloient faire change. Il n'est question que de voir quelle
doit tre la denre ou la marchandise qui est la plus propre pour cette
mesure commune; & si ce n'a pas t la ncessit, & non le got, qui a
fait donner cette prfrence,  l'or,  l'argent & au cuivre, dont on se
sert gnralement aujourd'hui pour cet usage.

Les denres ordinaires, telles que les grains, les vins, la viande, &c.,
ont bien une valeur relle, & servent aux usages de la vie; mais elles
sont toutes prissables, & mme incommodes pour le transport, & par
consquent peu propres pour servir de mesure commune.

Les marchandises, c'est--dire, les draps, les linges, les cuirs, &c.
sont prissables aussi, & ne peuvent se subdiviser sans changer en
quelque chose leur valeur pour les usages des Hommes; elles
occasionnent, comme les denres, beaucoup de frais pour le transport;
elles demandent mme de la dpense pour les garder: par consquent elles
sont peu propres pour servir de mesure commune.

Les diamans, & les autres pierres prcieuses, quand elles n'auroient pas
une valeur intrinseque, & qu'elles seroient estimes seulement par got,
seroient propres pour servir de mesure commune, si elles n'toient pas
reconnoissables, & si elles pouvoient se subdiviser sans dchet. Mais
avec ces dfauts & celui qu'elles ont de n'tre pas propres pour
l'utilit, elles ne peuvent servir de mesure commune.

Le fer, qui est toujours utile & assez durable, ne serviroit pas mal, si
on n'en avoit pas d'autres plus propres. Il se consume par le feu; & par
sa quantit il se trouve de trop grand volume. On s'en servoit depuis
Lycurgue jusqu' la Guerre du Pelopponese: mais comme sa valeur toit
ncessairement regle sur l'intrinseque ou  proportion de la terre & du
travail qui entroit dans sa production, il en falloit une grande
quantit pour une petite valeur. Ce qu'il y avoit de bisare, c'est qu'on
en gtoit la qualit, par le vinaigre, pour le rendre incapable de
servir aux usages de l'homme, & pour le conserver seulement pour le
troc: ainsi il ne pouvoit servir qu'au seul Peuple austere de Sparte, &
n'a p mme continuer chez eux, ds qu'ils ont tendu leur communication
avec les autres Pas. Pour ruiner les Lacdmoniens, il ne falloit que
trouver de riches Mines de fer, en faire de la monnoie semblable  la
leur, & tirer en change leurs denres & leurs marchandises, tandis
qu'ils ne pouvoient rien changer avec l'Etranger, contre leur fer gt.
Aussi ne s'attachoient-ils alors  aucun commerce avec l'Etranger,
s'occupant uniquement  la Guerre.

Le plomb & l'taim ont le mme dsavantage de volume, que le fer, & ils
sont prissables par le feu: mais dans un cas de ncessit, ils ne
serviroient pas mal pour le troc, si le cuivre n'y toit pas plus propre
& plus durable.

Le cuivre seul servoit de monnoie aux Romains, jusqu' l'an 484 de la
Fondation de Rome; & en Suede, on s'en sert encore aujourd'hui mme,
dans les gros paiemens: cependant il est de trop gros volume pour les
paiemens considrables, & les Sudois mmes aiment mieux tre pas en
or & en argent, qu'en cuivre.

Dans les Colonies d'Amrique, on s'est servi de Tabac, de Sucre & de
Cacao pour monnoie; mais ces marchandises, sont de trop grand volume,
prissables & ingales dans leur bont; par consquent elles sont peu
propres pour servir de monnoie ou de mesure commune des valeurs.

L'or & l'argent seuls sont de petit volume, d'gale bont, faciles 
transporter,  subdiviser sans dchet, commodes  garder, beaux &
brillans dans les ouvrages qu'on en fait, & durables presque jusqu'
l'ternit. Tous ceux, qui se sont servis d'autre chose pour monnoie, en
reviennent ncessairement  celle-ci, ds qu'ils en peuvent acquerir
assez pour le troc. Il n'y a que dans le plus bas troc, que l'or &
l'argent sont incommodes: pour la valeur d'un liard ou d'un denier, les
pieces d'or & mme d'argent, seroient trop petites pour tre maniables.
On dit que les Chinois dans les petits changes coupoient avec des
ciseaux,  de minces lames d'argent, de petites pieces qu'ils pesoient.
Mais depuis leur commerce avec l'Europe, ils commencent  se servir de
cuivre dans ces occasions.

Il n'est donc pas tonnant que toutes les Nations soient parvenues  se
servir d'or & d'argent pour monnoie ou pour la mesure commune des
valeurs, & de cuivre pour les petits changes. L'utilit & le besoin les
y ont dtermines, & non le got ni le consentement. L'argent demande un
grand travail, & un travail bien cher, pour sa production. Ce qui cause
la chert des Mineurs d'argent, c'est qu'ils ne vivent guere plus de
cinq  six ans dans ce travail qui cause une grand mortalit; de maniere
qu'une petite piece d'argent correspond  autant de terre & de travail,
qu'une grosse piece de cuivre.

Il faut que la monnoie ou la mesure commune des valeurs corresponde,
rellement & intrinsequement, en prix de terre & de travail, aux choses
qu'on en donne en troc. Sans cela elle n'auroit qu'une valeur
imaginaire. Par exemple, si un Prince ou une Rpublique donnoient cours
dans l'Etat  quelque chose qui n'et point une telle valeur relle &
intrinseque, non-seulement les autres Etats ne la recevroient pas sur ce
pi l, mais les Habitans mmes la rejetteroient, lorsqu'ils
s'appercevroient du peu de valeur relle. Lorsque les Romains vers la
fin de la premiere Guerre Punique, voulurent donner  des _as_ de cuivre
du poids de deux onces la mme valeur qu'avoient auparavant les _as_ du
poids d'une livre ou de douze onces; cela ne put pas se soutenir
long-tems dans le troc. Et l'on voit dans l'Histoire de tous les tems,
que lorsque les Princes ont affoibli leurs monnoies en conservant la
mme valeur numraire, toutes les marchandises & les denres ont encheri
dans la proportion de l'affoiblissement des monnoies.

M. Locke dit que le consentement des Hommes a donn une valeur  l'or &
 l'argent. On n'en peut pas douter, puisque la ncessit absolue n'y a
point eu de part. C'est le mme consentement qui a donn, & qui donne
tous les jours, une valeur  la dentelle, au linge, aux draps fins, au
cuivre, & autres mtaux. Les Hommes,  parler absolument, pourroient
subsister sans tout cela. Mais il n'en faut pas conclure que toutes ces
choses n'aient qu'une valeur imaginaire. Elles en ont une,  proportion
de la terre & du travail qui entrent dans leur production. L'or &
l'argent, comme les autres marchandises & comme les denres, ne peuvent
tre tirs qu'avec des frais proportionns  la valeur qu'on leur donne
-peu-prs; & quelque chose que les Hommes produisent par leur travail,
il faut que ce travail fournisse leur entretien. C'est le grand principe
qu'on entend tous les jours de la bouche mme des petites Gens qui
n'entrent point dans nos spculations, & qui vivent de leur travail ou
de leurs entreprises. _Il faut que tout le monde vive._


_Fin de la premiere Partie._




ESSAI

SUR LA NATURE

DU

COMMERCE

EN GNRAL.

_SECONDE PARTIE._




CHAPITRE PREMIER.

_Du Troc._


On a essa de prouver, dans la Partie prcdente, que la valeur relle
de toutes les choses  l'usage des Hommes, est leur proportion  la
quantit de terre emploe pour leur production & pour l'entretien de
ceux qui leur ont donn la forme. Dans cette seconde Partie, aprs avoir
fait une recapitulation des diffrens dgrs de bont de la terre dans
plusieurs Contres, & des diverses especes de denres qu'elle peut
produire avec plus d'abondance selon sa qualit intrinseque, & aprs
avoir suppos l'tablissement des Bourgs & de leurs Marchs pour la
facilit de la vente de ces denres, on dmontrera, par la comparaison
des changes qui se pourroient faire, en vin contre du drap, en bl
contre des souliers, des chapeaux, &c., & par la difficult que
causeroit le transport de ces diffrentes denres ou marchandises,
l'impossibilit qu'il y avoit  statuer leur valeur intrinseque
respective, & la ncessit absolue o les Hommes se sont trouvs de
chercher un tre de facile transport, non corruptible, & qui pt avoir
dans son poids une proportion, ou une valeur, gale aux diffrentes
denres & aux marchandises, tant ncessaires que commodes. De-l est
venu le choix de l'Or & de l'Argent pour le gros commerce, & du cuivre
pour le bas trafic.

Ces mtaux sont non-seulement durables, de facile transport, mais encore
correspondent  un grand emploi de superficie de terre pour leur
production, ce qui leur donne la valeur relle qu'on cherchoit, pour
avoir un quivalent.

M. Locke, qui ne s'est attach qu'aux prix des Marchs, comme tous les
autres Ecrivains Anglois qui ont travaill sur cette matiere, tablit
que la valeur de toutes choses est proportionne  leur abondance ou 
leur raret, &  l'abondance ou  la raret de l'argent contre lequel on
les change. On sait en gnral que le prix des denres & des
Marchandises a t augment en Europe, depuis qu'on y a apport des
Indes occidentales, une si grande quantit d'argent.

Mais j'estime qu'il ne faut pas croire en gnral que le prix des choses
au March doive tre proportionn  leur quantit &  celle de l'argent
qui circule actuellement dans le lieu, parceque les denres & les
marchandises, qu'on transporte pour tre vendues ailleurs, n'influent
pas sur le prix de celles qui restent. Par exemple, si dans un Bourg o
il y a deux fois plus de bl qu'on n'y en consume, on comparoit cette
quantit entiere  la quantit d'argent, le bl seroit plus abondant 
proportion, que l'argent qu'on destine  l'acheter; cependant le prix du
march se soutiendra, tout de mme que s'il n'y avoit que la moiti de
cette quantit de bl, parceque l'autre moiti peut, & mme doit, tre
envoe dans la Ville, & que les frais de voiture se trouveront dans le
prix de la Ville, qui est toujours plus haut  proportion que celui du
Bourg. Mais, hors le cas de l'esperance de vendre  un autre March,
j'estime que l'ide de M. Locke est juste dans le sens du Chapitre
suivant & non autrement.




CHAPITRE II.

_Des prix des Marchs._


Supposons les Bouchers d'un ct & les Acheteurs de l'autre. Le prix de
la viande se dterminera aprs quelques altercations; & une livre de
Boeuf sera -peu-prs en valeur  une piece d'argent, comme tout le
Boeuf, qu'on expose en vente au March, est  tout l'argent qu'on y
apporte pour acheter du Boeuf.

Cette proportion se regle par l'altercation. Le Boucher soutient son
prix sur le nombre d'acheteurs qu'il voit; les Acheteurs, de leur ct,
offrent moins selon qu'ils croient que le Boucher aura moins de dbit:
le prix regl par quelques-uns est ordinairement suivi par les autres.
Les uns sont plus habiles  faire valoir leur marchandise, les autres
plus adroits  la dcrditer. Quoique cette mthode de fixer les prix
des choses au March n'ait aucun fondement juste ou gomtrique,
puisqu'elle dpend souvent de l'empressement ou de la facilit d'un
petit nombre d'Acheteurs, ou de Vendeurs; cependant il n'y a pas
d'apparence qu'on puisse y parvenir par aucune autre voie plus
convenable. Il est constant que la quantit des denres ou des
marchandises mises en vente, proportionne  la demande ou  la quantit
des Acheteurs, est la base sur laquelle on fixe, ou sur laquelle on
croit toujours fixer, les prix actuels des Marchs; & qu'en gnral, ces
prix ne s'cartent pas beaucoup de la valeur intrinseque.

Autre supposition. Plusieurs Matres d'htels ont reu l'ordre, dans la
premiere saison, d'acheter des Pois verds. Un Matre a ordonn l'achat
de dix litrons pour 60 liv. un autre de dix litrons pour 50 liv. un
troisieme en demande dix pour 40 l. & un quatrieme dix pour 30 l. Afin
que ces ordres puissent tre excuts, il faudroit qu'il y et au March
quarante litrons de pois verds. Supposons qu'il ne s'y en trouve que
vingt: les Vendeurs voant beaucoup d'Acheteurs soutiendront leur prix,
& les Acheteurs monteront jusqu' celui qui leur est prescrit; de sorte
que ceux qui offrent 60 liv. pour dix litrons seront les premiers
servis. Les Vendeurs, voant ensuite que personne ne veut monter
au-dessus de 50 liv. lcheront les dix autres litrons  ce prix, mais
ceux qui avoient ordre de ne pas excder 40 & 30 livres s'en
retourneront sans rien emporter.

Si au lieu de quarante litrons, il s'en trouve quatre cens,
non-seulement les Matres d'htels auront les pois verds beaucoup
au-dessous des sommes qui leur toient prescrites, mais les Vendeurs,
pour tre prfrs les uns aux autres par le petit nombre d'Acheteurs,
baisseront leurs pois verds, -peu-prs  leur valeur intrinseque, &
dans ce cas plusieurs Matres d'htels qui n'avoient point d'ordre en
acheteront.

Il arrive souvent que les Vendeurs, en voulant trop soutenir leur prix
au March, manquent l'occasion de vendre avantageusement leurs denres,
ou leurs marchandises, & qu'ils y perdent. Il arrive aussi qu'en
soutenant ces prix ils pourront souvent vendre plus avantageusement un
autre jour.

Les Marchs loigns peuvent toujours influer sur les prix du March o
l'on est: si le bl est extrmement cher en France, il haussera en
Angleterre & dans les autres Pas voisins.




CHAPITRE III.

_De la circulation de l'Argent._


C'est une ide commune en Angleterre qu'un Fermier doit faire trois
rentes. 1. la rente principale & veritable qu'il paie au Propritaire,
& qu'on suppose gale en valeur au produit du tiers de sa Ferme; une
seconde rente pour son entretien & celui des Hommes & des Chevaux dont
il se sert pour cultiver sa Ferme, & enfin une troisieme rente qui doit
lui demeurer, pour faire profiter son entreprise.

On a gnralement la mme ide dans les autres Etats de l'Europe;
quoique dans quelques Etats, comme dans le Milanez, le Fermier donne au
Propritaire la moiti du produit de sa terre au lieu du tiers; & que
plusieurs Propritaires dans tous les Etats, tchent d'affermer leurs
terres le plus haut qu'ils peuvent: mais lorsque cela se fait au-dessus
du tiers du produit, les Fermiers sont ordinairement bien pauvres. Je ne
doute pas que le Propritaire Chinois ne retire de son Fermier plus des
trois quarts du produit de sa terre.

Cependant lorsqu'un Fermier a des fonds pour conduire l'entreprise de sa
Ferme, le Propritaire, qui lui donne sa Ferme pour le tiers du produit,
sera sr de son paiement, & se trouvera mieux d'un tel march, que s'il
donnoit sa Ferme  un plus haut prix  un Fermier gueux, au hasard de
perdre toute sa rente. Plus la Ferme sera grande & plus le Fermier sera
 son aise. C'est ce qui se voit en Angleterre, o les Fermiers sont
ordinairement plus aiss que dans les autres Pas o les Fermes sont
petites.

La supposition donc que je suivrai dans cette recherche de la
circulation de l'argent sera que les Fermiers font trois rentes, & mme
qu'ils dpensent la troisieme rente pour vivre plus commodement, au lieu
de l'pargner. C'est en effet le cas du plus grand nombre des Fermiers
de tous les Etats.

Toutes les denres de l'Etat, sortent, directement ou indirectement, des
mains des Fermiers, aussi-bien que tous les matriaux dont on fait de la
marchandise. C'est la terre qui produit toutes choses except le
Poisson; encore faut-il que les Pcheurs qui prennent le Poisson soient
entretenus du produit de la terre.

Il faut donc considerer les trois rentes du Fermier, comme les
principales sources, ou pour ainsi dire le premier mobile de la
circulation dans l'Etat. La premiere rente doit tre pae au
Propritaire, en argent comptant; pour la seconde & la troisieme rente
il faut de l'argent comptant pour le fer, l'taim, le cuivre, le sel, le
sucre, les draps, & gnralement pour toutes les marchandises de la
Ville qui sont consumes  la Campagne; mais tout cela n'excede guere la
sixieme partie du total, ou des trois Rentes. Pour ce qui est de la
nourriture & de la boisson des Habitans de la Campagne, il ne faut pas
ncessairement de l'argent comptant pour se la procurer.

Le Fermier peut brasser sa biere, ou faire son vin sans dpenser
d'argent comptant, il peut faire son pain, tuer les Boeufs, les Moutons,
les Cochons, &c. qu'on mange  la Campagne; il peut paer en bls, en
viande & en boisson, la plpart de ses Assistans, non-seulement
Manoeuvriers, mais encore Artisans de la Campagne, en valuant ses
denres au prix du March le plus proche, & le travail au prix ordinaire
du lieu.

Les choses ncessaires  la vie sont la nourriture, le vtement & le
logement. On n'a pas besoin d'argent comptant pour se procurer la
nourriture  la Campagne, comme on vient de l'expliquer. Si on y fait du
gros linge & de gros draps, si on y btit des Maisons, comme cela se
pratique souvent, le travail de tout cela peut se paer en troc par
evaluation, sans que l'argent comptant y soit ncessaire.

Le seul argent comptant qui est ncessaire  la Campagne, sera donc
celui qu'il faut pour paer la rente principale du Propritaire & les
marchandises que la Campagne tire ncessairement de la Ville, telles que
les couteaux, les cizeaux, les pingles, les aiguilles, les draps pour
quelques Fermiers ou autres gens aiss, la batterie de cuisine, la
vaisselle & gnralement tout ce qu'on tire de la Ville.

J'ai dja remarqu qu'on estime que la moiti des Habitans d'un Etat
demeure dans les Villes, & par consquent que ceux des Villes dpensent
plus que la moiti du produit des terres. Il faut par consquent de
l'argent comptant, non-seulement pour la rente du Propritaire, qui
correspond au tiers du produit, mais aussi pour les marchandises de
Ville, consommes  la Campagne, qui peuvent correspondre  quelque
chose de plus qu'au sixieme du produit de la terre. Or un tiers & un
sixieme font la moiti du produit: par consquent il faut que l'argent
comptant, qui circule  la Campagne, soit gal au moins  la moiti du
produit de la terre, au moen de quoi l'autre moiti quelque chose
moins, peut se consommer  la Campagne, sans qu'il soit besoin d'argent
comptant.

La circulation de cet argent se fait en ce que les Propritaires
dpensent en dtail, dans la Ville, les rentes que les Fermiers leur ont
paes en gros articles, & que les Entrepreneurs des Villes, comme les
Bouchers, les Boulangers, les Brasseurs, &c. ramassent peu--peu ce mme
argent, pour acheter des Fermiers, en gros articles, les Boeufs, le bl,
l'orge, &c. Ainsi toutes les grosses sommes d'argent sont distribues
par petites sommes, & toutes les petites sommes sont ensuite ramasses
pour faire des paiemens de grosses sommes aux Fermiers, directement ou
indirectement, & cet argent passe toujours en gage tant en gros qu'en
dtail.

Lorsque j'ai dit qu'il faut ncessairement pour la circulation de la
Campagne, une quantit d'argent, souvent gale en valeur  la moiti du
produit des terres, c'est la moindre quantit; & pour que la circulation
de la Campagne se fasse avec facilit, je supposerai que l'argent
comptant qui doit conduire la circulation des trois rentes, est gal en
valeur  deux de ces rentes, ou gal au produit des deux tiers de la
terre. On verra par plusieurs circonstances dans la suite, que cette
supposition n'est pas bien loin de la vrit.

Supposons maintenant que l'argent qui conduit toute la circulation d'un
petit Etat, est gal  dix mille onces d'argent, & que tous les paiemens
qu'on fait de cet argent, de la Campagne  la Ville, & de la Ville  la
Campagne, se font une fois l'an; que ces dix mille onces d'argent sont
gales en valeur,  deux rentes des Fermiers, ou aux deux tiers du
produit des terres. Les rentes des Propritaires correspondront  cinq
mille onces, & toute la circulation d'argent, qui restera entre les gens
de la Campagne & ceux de la Ville, & qui doit se faire par paiemens
annuels, correspondra aussi  cinq mille onces.

Mais si les Propritaires de terres stipulent avec leurs Fermiers les
paiemens par semestre au lieu de paiemens annuels, & si les Dbiteurs
des deux dernieres rentes font aussi leurs paiemens tous les six mois,
ce changement dans les paiemens changera le train de la circulation: &
au lieu qu'il falloit auparavant dix mille onces pour faire les paiemens
une fois l'an, il ne faudra maintenant que cinq mille onces, parceque
cinq mille onces paes en deux fois auront le mme effet que dix mille
onces paes en une seule fois.

De plus si les Propritaires stipulent avec leurs Fermiers les paiemens
par quartier, ou s'ils se contentent de recevoir de leurs Fermiers les
Rentes  mesure que les quatre Saisons de l'anne les mettent en tat de
vendre leurs denres, & si tous les autres paiemens se font par
quartiers, il ne faudra que deux mille cinq cens onces pour la mme
circulation qui auroit t conduite par dix mille onces en paiemens
annuels. Par consquent, supposant que tous les paiemens se fassent par
quartiers dans le petit tat en question, la proportion de la valeur de
l'argent ncessaire pour la circulation est au produit annuel des
terres, c'est--dire, aux trois rentes, comme 2500 liv. est  15000 liv.
ou comme 1  6, de telle sorte que l'argent correspondroit  la sixieme
partie du produit annuel des terres.

Mais attendu que chaque branche de la circulation dans les Villes est
conduite par des Entrepreneurs, que la consommation de la nourriture se
fait par des paiemens journaliers, ou par semaines ou par mois, & que
celle du vtement, quoique faite dans les Familles tous les ans, tous
les six mois, ne laisse pas de se faire dans des tems diffrens par les
uns & par les autres; que la circulation pour la boisson se fait
journellement pour le plus grand nombre; que celle de la petite biere,
des charbons & de mille autres branches de consommation est fort
prompte; il sembleroit que la proportion que nous avons tablie dans les
paiemens par quartiers seroit trop forte, & qu'on pourroit conduire la
circulation d'un produit de terre de quinze mille onces d'argent avec
beaucoup moins que deux mille cinq cens onces d'argent comptant.

Cependant puisque les Fermiers sont dans la ncessit de faire de gros
paiemens aux Propritaires au moins tous les quartiers, & que les droits
que le Prince ou l'Etat peroivent sur la consommation sont accumuls
par les Receveurs pour faire de gros paiemens aux Receveurs gnraux; il
faut bien une quantit suffisante d'argent comptant dans la circulation
pour que ces gros paiemens puissent se faire avec facilit, sans
empcher la circulation du courant pour ce qui regarde la nourriture &
le vtement des habitans.

On sentira bien par ce que je viens de dire, que la proportion de la
quantit d'argent comptant ncessaire pour la circulation d'un Etat
n'est pas une chose incomprhensible, & que cette quantit peut tre
plus grande ou plus petite dans les Etats, suivant le train qu'on y suit
& la vtesse des paiemens. Mais il est bien difficile de rien statuer de
prcis sur cette quantit en gnral, qui peut tre diffrente 
proportion dans diffrens Pas, & ce n'est que par forme de conjecture
que je dis en gnral, que l'argent comptant, ncessaire pour conduire
la circulation & le troc dans un Etat, est -peu-prs gal en valeur au
tiers des rentes annuelles des Propritaires de terres.

Que l'argent soit rare, ou abondant, dans un Etat, cette proportion ne
variera pas beaucoup, parceque dans les Etats o l'argent est abondant
on afferme les terres plus haut, & plus bas dans ceux o l'argent est
plus rare: c'est une regle qui se trouvera toujours vritable dans tous
les tems. Mais il arrive ordinairement, dans les Etats o l'argent est
plus rare, qu'il y a plus de troc par valuation, que dans ceux o
l'argent est plus abondant, & par consquent la circulation est cense
plus prompte & moins retarde que dans les Etats o l'argent est moins
rare. Ainsi pour juger de la quantit de l'argent qui circule, il faut
toujours considerer la vtesse de sa circulation.

Dans la supposition que l'argent qui circule est gal au tiers de toutes
les rentes des propritaires des terres, & que ces rentes sont gales au
tiers du produit annuel des mmes terres, il s'ensuit que l'argent qui
circule dans un Etat est gal en valeur  la neuvieme partie de tout le
produit annuel des terres.

Le Chevalier Guillaume Petty, dans un Manuscrit de l'anne 1685, suppose
souvent l'argent qui circule, gal en valeur au dixieme du produit des
terres, sans dire pourquoi. Je crois que c'est un jugement qu'il forma
sur l'exprience & sur la pratique qu'il avoit, tant de l'argent qui
circuloit alors en Irlande, dont il avoit arpent la plus grande partie
des terres, que des denres dont il faisoit une estimation  vue d'oeil.
Je ne me suis pas beaucoup loign de son ide; mais j'ai mieux aim
comparer la quantit d'argent qui circule, aux rentes des propritaires,
qui se paient ordinairement en argent, & dont on peut aisment savoir la
valeur par une taxe gale sur les terres, que de comparer la quantit de
l'argent aux denres ou au produit des terres, dont le prix varie
journellement aux Marchs, & dont mme une grande partie se consomme
sans passer par ces Marchs. Je donnerai, dans le Chapitre suivant,
plusieurs raisons confirmes par des exemples, pour fortifier ma
supposition. Cependant je la crois utile quand mme elle ne se
trouveroit pas physiquement vraie dans aucun Etat. Elle suffit si elle
approche de la vrit, & si elle empche les Conducteurs des Etats de se
former des ides extravagantes de la quantit d'argent qui y circule:
car il n'est point de connoissance o l'on soit si sujet  s'abuser, que
dans celle des calculs, lorsqu'on les laisse  la conduite de
l'imagination; au lieu qu'il n'y a point de connoissance plus
dmonstrative, lorsqu'on les conduit par un dtail de faits.

Il y a des Villes & des Etats qui n'ont aucune terre qui leur
appartienne, & qui subsistent, en changeant leur travail ou Manufacture
contre le produit des terres d'autrui: telles sont Hambourg, Dantzick,
plusieurs autres Villes impriales, & mme une partie de la Hollande.
Dans ces Etats il parot plus difficile de former un jugement de la
circulation. Mais si on pouvoit faire un jugement des terres Etrangeres
qui fournissent leur subsistance, le calcul ne diffreroit pas
probablement de celui que je fais pour les autres Etats qui subsistent
principalement de leurs propres fonds, & qui sont l'objet de cet Essai.

A l'gard de l'argent comptant ncessaire pour conduire un commerce avec
l'Etranger, il semble qu'il n'en faut pas d'autre que celui qui circule
dans l'Etat, lorsque la balance du commerce avec l'Etranger est gale,
c'est--dire, lorsque les denres & les marchandises qu'on y envoie sont
gales en valeur  celles qu'on en reoit.

Si la France envoie des draps en Hollande, & si elle en reoit des
piceries, pour la mme valeur, le propritaire qui consomme ces
piceries en paie la valeur  l'Epicier, & l'Epicier paie cette mme
valeur au Manufacturier de draps,  qui la mme valeur est due en
Hollande pour le drap qu'il y a envo. Cela se fait par Lettres de
change dont j'expliquerai la nature dans la suite. Ces deux paiemens en
argent se font en France hors la rente du propritaire, & il ne sort pas
pour cela aucun argent de France. Tous les autres ordres qui consomment
les Epiceries d'Hollande les paient de mme  l'Epicier; savoir, ceux
qui subsistent de la premiere rente, c'est--dire, de celle du
propritaire, les paient de l'argent de la premiere rente, & ceux qui
subsistent par les deux dernieres rentes, soit  la Campagne, soit  la
Ville, paient l'Epicier directement ou indirectement de l'argent qui
conduit la circulation des deux dernieres rentes. L'Epicier paie encore
cet argent au Manufacturier pour ses Lettres de change sur Hollande; &
il ne faut pas d'augmentation d'argent dans un Etat pour la circulation,
par rapport au commerce avec l'Etranger, lorsque la balance de ce
commerce est gale. Mais si cette balance n'est pas gale, c'est--dire,
si on vend en Hollande plus de marchandise qu'on n'en tire, ou si l'on
en tire plus qu'on n'y en envoie, il faut de l'argent pour l'excdent, &
que la Hollande en envoie en France, ou que la France en envoie en
Hollande: ce qui augmentera, ou diminuera, la quantit d'argent sonnant
qui circule en France.

Il peut mme arriver que lorsque la balance, est gale avec l'Etranger,
le commerce avec ce mme Etranger retarde la circulation de l'argent
comptant, & par consquent demande une plus grande quantit d'argent par
rapport  ce commerce.

Par exemple, si les Dames franoises, qui portent des toffes de France,
veulent porter des velours de Hollande, qui sont compenss par les draps
qu'on y envoie, elles paieront ces velours aux Marchands qui les ont
tirs de Hollande, & ces Marchands les paieront aux Manufacturiers. Cela
fait que l'argent passe par plus de mains, que si ces Dames portoient
leur argent aux Manufacturiers, & se contentoient d'toffes de France.
Lorsque le mme argent passe par les mains de plusieurs Entrepreneurs,
la vtesse de la circulation en est ralentie. Mais il est difficile de
faire une estimation juste de ces sortes de retardemens, qui dpendent
de plusieurs circonstances: car dans l'exemple prsent, si les Dames ont
pa aujourd'hui le velours au Marchand, & si demain le Marchand le paie
au Manufacturier pour sa Lettre de change sur Hollande; si le
Manufacturier le paie le lendemain au Marchand de laine, & celui-ci le
jour d'aprs au Fermier, il se peut faire que le Fermier le gardera en
caisse plus de deux mois pour achever le paiement du quartier de rente
qu'il doit faire au propritaire; & par consquent cet argent auroit p
circuler deux mois entre les mains de cent Entrepreneurs, sans retarder
dans le fond la circulation ncessaire de l'Etat.

Aprs tout, on doit considerer la rente principale du propritaire,
comme la branche la plus ncessaire & la plus considerable de l'argent
par rapport  la circulation. Si le propritaire demeure dans la Ville,
& que le Fermier vende dans la mme Ville toutes ses denres, & y achete
toutes les marchandises ncessaires pour la consommation de la Campagne,
l'argent comptant peut toujours rester dans la Ville. Le Fermier y
vendra les denres qui excderont la moiti du produit de sa ferme; il
paiera dans la mme Ville l'argent du tiers de ce produit  son
propritaire, & il paiera le surplus aux Marchands ou Entrepreneurs,
pour les marchandises qui doivent tre consommes  la Campagne.
Cependant dans ce cas mme, comme le Fermier vend ses denres par gros
articles, & que ces grosses sommes doivent tre ensuite distribues dans
le dtail, & tre de nouveau ramasses pour servir aux gros paiemens des
Fermiers, la circulation rend toujours le mme effet ( la vtesse prs)
que si le Fermier emportoit l'argent de ses denres  la Campagne, pour
le renvoer ensuite  la Ville.

La circulation consiste toujours en ce que les grosses sommes que le
Fermier tire de la vente de ses denres sont distribues dans le dtail,
& ensuite ramasses pour faire de gros paiemens. Soit que cet argent
sorte en partie de la Ville ou qu'il y reste en entier, on peut le
considerer comme faisant la circulation de la Ville & de la Campagne.
Toute la circulation se fait entre les habitans de l'Etat, & tous ces
habitans sont nourris & entretenus de toute faon du produit des terres
& du cr de la campagne.

Il est vrai que la laine, par exemple, qu'on tire de la Campagne,
lorsqu'on en fait du drap dans la Ville, vaut quatre fois plus qu'elle
ne valoit. Mais cette augmentation de valeur, qui est le prix du travail
des Ouvriers, & des Manufacturiers de la Ville, se change encore contre
les denres de la Campagne qui servent  entretenir ces Ouvriers.




CHAPITRE IV.

_Autre rflexion sur la vtesse ou la lenteur de la circulation de
l'argent, dans le troc._


Supposons que le Fermier paie 1300 onces d'argent par quartier au
propritaire, que celui-ci en distribue en dtail toutes les semaines
100 onces au Boulanger, au Boucher, &c., & que ces Entrepreneurs fassent
retourner ces 100 onces toutes les semaines au Fermier, de maniere que
le Fermier ramasse par semaine autant d'argent que le propritaire en
dpense. Dans cette supposition il n'y aura que 100 onces d'argent en
circulation perptuelle, & les autres 1200 onces demeureront en caisse,
partie entre les mains du propritaire, & partie entre les mains du
Fermier.

Mais il arrive rarement que les propritaires rpandent leurs rentes
dans une proportion constante & regle. A Londres, sitt qu'un
propritaire reoit sa rente, il en met la plus grande partie entre les
mains d'un Orfvre, ou d'un Banquier, qui la prtent  intrt, par
consquent cette partie circule; ou bien ce propritaire en emploie une
bonne partie dans l'achat de plusieurs choses ncessaires au mnage; &
avant qu'il puisse recevoir un second quartier, il empruntera peut-tre
de l'argent. Ainsi l'argent de ce premier quartier circulera en mille
manieres avant qu'il puisse tre ramass & remis entre les mains du
Fermier, pour servir  faire le paiement du second quartier.

Lorsque le tems du paiement de ce second quartier sera venu, le Fermier
vendra ses denres par gros articles; & ceux qui achetent les boeufs,
les bls, les foins, &c., en auront auparavant ramass le prix, dans le
dtail: ainsi l'argent du premier quartier aura circul dans les canaux
du dtail pendant prs de trois mois, avant que d'tre ramass par les
Entrepreneurs du dtail, & ceux-ci le donneront au Fermier, qui en fera
le paiement du second quartier. Il sembleroit par-l qu'une moindre
quantit d'argent comptant, que celle que nous avons suppose, pourroit
suffire  la circulation d'un Etat.

Tous les trocs qui se font par valuation ne demandent guere d'argent
comptant. Si un Brasseur fournit  un Drapier la bierre qu'il consomme
dans sa Famille; & si le Drapier fournit rciproquement au Brasseur les
draps dont il a besoin, le tout au prix courant du March regl le jour
de la livraison, il ne faut d'autre argent comptant, entre ces deux
Commerans, que la somme qui paiera la diffrence de ce que l'un a
fourni de plus.

Si un Marchand, dans un Bourg, envoie  un correspondant dans la Ville
des denres de la Campagne pour vendre, & si celui-ci renvoie au premier
les marchandises de la Ville dont on fait la consommation  la Campagne,
la correspondance durant toute l'anne entre ces deux Entrepreneurs, &
la confiance mutuelle leur faisant porter en compte leurs denres &
leurs marchandises au prix des Marchs respectifs, il ne faudra d'autre
argent rel pour conduire ce commerce, que la balance que l'un devra 
l'autre  la fin de l'anne; encore pourra-t-on porter cette balance 
compte nouveau pour l'anne suivante, sans dbourser aucun argent
effectif. Tous les Entrepreneurs d'une Ville, qui ont continuellement
affaire les uns aux autres peuvent pratiquer cette mthode; & ces trocs
par valuations semblent pargner beaucoup d'argent comptant dans la
circulation, ou du moins en acclerer le mouvement, en le rendant
inutile dans plusieurs mains o il devroit ncessairement passer sans
cette confiance & cette maniere de troquer par valuation. Aussi ce
n'est pas sans raison, qu'on dit communment, la confiance dans le
commerce rend l'argent moins rare.

Les Orfvres & les Banquiers publics, dont les billets passent
couramment en paiement, comme l'argent comptant, contribuent aussi  la
vtesse de la circulation, qui seroit retarde s'il falloit de l'argent
effectif dans tous les paiemens o l'on se contente de ces billets; &
bien que ces Orfvres & Banquiers gardent toujours en caisse une bonne
partie de l'argent effectif qu'ils ont reu en faisant leurs billets,
ils ne laissent pas de rpandre aussi dans la circulation une quantit
considerable de cet argent effectif, comme je l'expliquerai ci-aprs, en
traitant des Banques publiques.

Toutes ces rflexions semblent prouver qu'on pourroit conduire la
circulation d'un Etat, avec bien moins d'argent effectif, que celui que
j'ai suppos ncessaire pour cela; mais les inductions suivantes
paroissent les contrebalancer, & contribuer au retardement de cette mme
circulation.

Je remarquerai d'abord que toutes les denres sont produites  la
Campagne par un travail qui peut se conduire, absolument parlant, avec
peu ou point d'argent effectif, comme je l'ai dja souvent insinu: mais
toutes les marchandises se font dans les Villes ou dans les Bourgs par
un travail d'Ouvriers qu'il faut paer en argent effectif. Si une Maison
a cout cent mille onces d'argent  btir, toute cette somme, ou au
moins la plus grande partie, doit avoir t pae toutes les semaines
dans le menu troc au Faiseur de briques, aux Maons, aux Menuisiers, &c.
directement ou indirectement. La dpense des petites Familles, qui dans
une Ville sont toujours le plus grand nombre, ne se fait ncessairement
qu'avec de l'argent effectif; & dans ce bas troc le crdit,
l'valuation, & les billets ne peuvent avoir lieu. Les Marchands ou
Entrepreneurs de dtail demandent de l'argent comptant pour prix des
choses qu'ils fournissent; ou s'ils se fient  quelque Famille pour
quelques jours ou quelques mois, ils ont besoin d'un bon paiement en
argent. Un Sellier qui vend un carosse quatre cens onces d'argent en
billets, sera dans la ncessit de convertir ces billets en argent
effectif, pour paer tous les matriaux & tous les Ouvriers qui ont
travaill  son carosse s'il en a eu le travail  crdit, ou, s'il en a
fait les avances, pour en faire un nouveau. La vente du carosse lui
laissera le profit de son entreprise, & il dpensera ce profit 
l'entretien de sa famille. Il ne pourroit se contenter de billets, qu'en
cas qu'il pt mettre quelques choses de ct ou  intrts.

La consommation des habitans d'un Etat n'est, dans un sens, uniquement
que pour leur nourriture. Le logement, le vtement, les meubles, &c.
correspondent  la nourriture des Ouvriers qui y ont travaill; & dans
les Villes tout le boire & le manger ne se paie ncessairement qu'avec
de l'argent effectif. Dans les familles des propritaires, en Ville, le
manger se paie tous les jours ou toutes les semaines; le vin dans leurs
familles se paie toutes les semaines ou tous les mois; les chapeaux, les
bas, les souliers, &c. se paient ordinairement avec de l'argent
effectif, au moins ils correspondent  de l'argent comptant par rapport
aux Ouvriers qui y ont travaill. Toutes les sommes qui servent  faire
de gros paiemens sont divises, distribues & rpandues ncessairement
en petits paiemens, pour correspondre  la subsistance des Ouvriers, des
Valets, &c., & toutes ces petites sommes sont aussi ncessairement
ramasses & runies par les bas Entrepreneurs & par les Dtailleurs qui
sont emplos  la subsistance des habitans, pour faire de gros paiemens
lorsqu'ils achetent les denres des Fermiers. Un Cabaretier  bierre
ramasse par sols & par livres, les sommes qu'il paie au Brasseur, &
celui-ci s'en sert pour paer tous les grains & les matriaux qu'il tire
de la Campagne. On ne sauroit rien imaginer de ce qu'on achete  prix
d'argent dans un Etat, comme meubles, marchandises, &c. dont la valeur
ne corresponde  la subsistance de ceux qui y ont travaill.

La circulation dans les Villes est conduite par des Entrepreneurs, &
correspond toujours, directement ou indirectement,  la subsistance des
Valets, des Ouvriers, &c. Il n'est pas concevable qu'elle puisse se
faire dans le bas dtail sans argent effectif. Les billets peuvent
servir de jettons dans les gros paiemens pour quelque intervalle de
tems; mais lorsqu'il faut distribuer & rpandre les grosses sommes dans
le troc du menu, comme il en faut toujours plutt ou pltard dans le
courant de la circulation d'une Ville, les billets n'y peuvent pas
servir, & il faut de l'argent effectif.

Tout cela prsuppos: tous les ordres d'un Etat, qui ont de l'oeconomie,
pargnent, & tiennent hors de la circulation, de petites sommes d'argent
comptant, jusqu' ce qu'ils en aient suffisamment pour les mettre 
intrts ou  profit.

Plusieurs gens avares & craintifs enterrent & reserrent toujours de
l'argent effectif pendant des intervalles de tems assez considrables.

Plusieurs Propritaires, Entrepreneurs, & autres, gardent toujours
quelqu'argent comptant dans leurs poches ou dans leurs caisses, contre
les cas imprvus, & pour n'tre point  sec. Si un Seigneur a remarqu
que pendant l'espace d'un an, il ne s'est jamais vu moins de vingt louis
dans sa poche, on peut dire que cette poche a tenu vingt louis hors de
la circulation pendant l'anne. On n'aime pas  dpenser jusqu'au
dernier sou, on est bien aise de n'tre pas dgarni tout--fait, & de
recevoir un nouveau renfort avant que de paer, mme une dette, de
l'argent que l'on a.

Le Bien des Mineurs & des Plaideurs est souvent dpos en argent
comptant, & retenu hors de la circulation.

Outre les gros paiemens qui passent par les mains des Fermiers dans les
quatre termes de l'anne, il s'en fait plusieurs autres, d'Entrepreneurs
 Entrepreneurs dans les mmes termes, aussi bien que dans des tems
diffrens, & des Emprunteurs aux Prteurs d'argent. Toutes ces sommes
sont ramasses du troc du menu, y sont rpandues de nouveau, &
reviennent tt ou tard au Fermier; mais elles semblent demander un
argent effectif plus considrable pour la circulation, que si ces gros
paiemens se faisoient dans des tems diffrens de ceux auxquels les
Fermiers sont pas de leurs denres.

Au reste il y a une si grande varit dans les diffrens Ordres des
habitans de l'Etat, & dans la circulation d'argent effectif qui y
correspond, qu'il semble impossible de rien statuer de prcis ou d'exact
dans la proportion de l'argent qui suffit pour la circulation; & je n'ai
produit tant d'exemples & d'inductions que pour faire comprendre que je
ne me suis pas bien loign de la vrit dans ma supposition, que
l'argent effectif ncessaire  la circulation de l'Etat correspond
-peu-prs  la valeur du tiers de toutes les rentes annuelles des
propritaires de terres. Lorsque les Propritaires ont une rente qui
fait la moiti du produit, ou plus que le tiers, il faut d'avantage
d'argent effectif pour la circulation, tout autres choses tant
d'ailleurs gales. Lorsqu'il y a une grande confiance des Banques, & des
trocs par valuation, une moindre quantit d'argent pourroit suffire, de
mme que quand le train de la circulation peut tre accler en
quelqu'autre maniere. Mais je ferai voir dans la suite que les Banques
publiques n'apportent pas tant d'avantages qu'on le croit communment.




CHAPITRE V.

_De l'ingalit de la circulation de l'argent effectif, dans un Etat._


La Ville fournit toujours  la Campagne plusieurs marchandises, & les
propritaires de terres qui rsident dans la Ville, y doivent toujours
recevoir environ le tiers du produit de leurs terres: ainsi la Campagne
doit  la Ville plus de la moiti du produit des terres. Cette dette
passeroit toujours la moiti, si tous les propritaires rsidoient dans
la Ville; mais comme plusieurs des moins considrables demeurent  la
Campagne, je suppose que la balance, ou la dette, qui revient
continuellement de la Campagne  la Ville, est gale  la moiti du
produit des terres, & que cette balance se paie dans la Ville par la
moiti des denres de la Campagne, qu'on y transporte, & dont le prix de
la vente est emplo  paer cette dette.

Mais toutes les Campagnes d'un Etat ou d'un Roaume doivent une balance
constante  la Capitale, tant pour les rentes des propritaires les plus
considrables qui y font leur rsidence, que pour les taxes de l'Etat
mme, ou de la Couronne, dont la plus grande partie se consomment dans
la Capitale. Toutes les Villes provinciales doivent aussi  la Capitale
une balance constante, soit pour l'Etat, sur les Maisons ou sur la
consommation, soit pour les marchandises diffrentes qu'elles tirent de
la Capitale. Il arrive aussi que plusieurs particuliers & propritaires,
qui rsident dans les Villes provinciales, vont passer quelques tems
dans la Capitale, soit pour leur plaisir, ou pour le jugement de leur
Procs en dernier ressort, soit qu'ils y envoient leurs enfans pour leur
donner une ducation  la mode. Par consquent toutes ces dpenses, qui
se font dans la Capitale, se tirent des Villes provinciales.

On peut donc dire que toutes les Campagnes & toutes les Villes d'un Etat
doivent constamment & annuellement une balance, ou dette,  la Capitale.
Or comme tout cela se paie en argent, il est certain que les Provinces
doivent toujours des sommes considrables  la Capitale; car les denres
& marchandises que les Provinces envoient  la Capitale s'y vendent pour
de l'argent, & de cet argent on paie la dette ou balance en question.

Supposons maintenant que la circulation de l'argent est gale dans les
Provinces & dans la Capitale, tant par rapport  la quantit de
l'argent, que par rapport  la vtesse de sa circulation. La balance
sera d'abord envoe  la Capitale en espece, & cela diminuera la
quantit de l'argent dans les Provinces & l'augmentera dans la Capitale,
& par consquent les denres & marchandises seront plus cheres dans la
Capitale que dans les Provinces, par rapport  la plus grande abondance
de l'argent dans la Capitale. La diffrence des prix dans la Capitale &
dans les Provinces doit paer les frais & les risques des voitures,
autrement on continuera de transporter les especes  la Capitale pour le
paiement de la balance, & cela durera jusqu' ce que la diffrence des
prix dans la Capitale & dans les Provinces vienne  niveau des frais &
des risques des voitures. Alors les Marchands ou Entrepreneurs des
Bourgs acheteront  bas prix les denres des Villages, & les feront
voiturer  la Capitale pour les y vendre  un plus haut prix; & cette
diffrence des prix paiera ncessairement l'entretien des chevaux & les
Valets, & le profit de l'Entrepreneur, sans quoi il cesseroit ses
entreprises.

Il rsultera de-l que le prix des denres d'gale bont sera toujours
plus haut dans les Campagnes qui sont plus prs de la Capitale, que dans
celles qui en sont loin,  proportion des frais & risques des voitures;
& que les Campagnes adjaentes aux Mers & Rivieres qui communiquent avec
la Capitale, tireront un meilleur prix de leurs denres,  proportion,
que celles qui en sont loignes (tout autres choses restant gales),
parceque les frais des voitures d'eau sont moins considrables que ceux
des voitures par terre. D'un autre ct les denres & les petites
marchandises qu'on ne peut pas consommer dans la Capitale, soit qu'elles
n'y soient pas propres, soit qu'on ne les y puisse transporter  cause
de leur volume, ou parcequ'elles se gteroient en chemin, seront
infiniment  meilleur march dans les Campagnes & les Provinces
loignes, que dans la Capitale, par rapport  la quantit d'argent qui
circule pour cela, qui est considrablement plus petite dans les
Provinces loignes.

C'est ainsi que les oeufs frais, que le gibier, le beurre frais, le bois
 brler, &c. seront ordinairement beaucoup  meilleur march dans les
Provinces de Poitou, qu' Paris; au lieu que les bls, les boeufs & les
chevaux ne seront plus chers  Paris, que de la diffrence des frais &
des risques de l'envoi & des entres de la Ville.

Il seroit ais de faire une infinit d'inductions de mme nature, pour
justifier par l'exprience la ncessit d'une ingalit de la
circulation d'argent dans les diffrentes Provinces d'un grand Etat ou
Roaume, & dmontrer que cette ingalit est toujours relative  la
balance ou dette qui appartient  la Capitale.

Si nous supposons que la balance due  la Capitale aille au quart du
produit des terres de toutes les Provinces de l'Etat, la meilleure
disposition qu'on puisse faire des terres, ce seroit d'emploer les
Campagnes voisines de la Capitale dans les especes de denres qu'on ne
sauroit tirer des Provinces loignes sans beaucoup de frais ou de
dchet. C'est en effet ce qui se pratique toujours. Le prix des Marchs
de la Capitale servant de regle aux Fermiers pour l'emploi des terres 
tel ou tel usage, ils emploient les plus proches, lorsqu'elles s'y
trouvent propres, en potagers, en prairies, &c.

Mais on devroit riger dans les Provinces loignes, autant qu'il seroit
possible, les Manufactures de drap, de linge, de dentelles, &c.; & dans
le voisinage des Mines de Charbon, ou des Forts, qui sont inutiles par
leur loignement, celles des outils de fer, d'taim, de cuivre, &c. Par
ce moen, on pourroit envoer les marchandises toutes faites  la
Capitale avec bien moins de frais de transport, que si l'on envooit &
les matriaux pour les faire travailler dans la Capitale mme, & la
subsistance des ouvriers qui les y travailleroient. On pargneroit une
infinit de chevaux & valets de voiture, qui seroient mieux emplos
pour le bien de l'Etat: les terres serviroient  maintenir sur les lieux
des ouvriers & des artisans utiles; & on retrancheroit une multitude de
chevaux qui ne servent qu' des voitures, sans ncessit. Ainsi les
terres loignes en rapporteroient des rentes plus considrables aux
propritaires, & l'ingalit de la circulation des Provinces & de la
Capitale seroit mieux proportionne & moins considrable.

Cependant, pour riger ainsi des Manufactures, il faut non-seulement
beaucoup d'encouragement & de fond, mais encore le moen de s'assurer
d'une consommation rguliere & constante, soit dans la Capitale mme,
soit dans quelques Pas trangers, dont les retours puissent servir  la
Capitale, pour faire les paiemens des marchandises qu'elle tire de ces
Pas trangers, ou pour les retours d'argent en nature.

Lorsqu'on rige ces Manufactures, on n'arrive pas d'abord  la
perfection. Si quelque autre Province en a, qui soient plus belles, 
meilleur march, ou dont le voisinage de la Capitale, ou la commodit
d'une Mer ou d'une Riviere qui y communiquent, en facilite
considrablement le transport, les Manufactures en question n'auront pas
de russite. Il faut examiner toutes ces circonstances dans l'rection
des Manufactures. Je ne me suis pas propos d'en traiter dans cet Essai,
mais seulement d'insinuer qu'on devroit, autant qu'il se peut, riger
des Manufactures dans les Provinces loignes de la Capitale, pour les
rendre plus considrables & pour y produire une circulation d'argent
moins ingale  proportion de celle de la Capitale.

Car lorsqu'une Province loigne n'a point de Manufacture, & ne produit
que des denres ordinaires sans avoir communication par eau avec la
Capitale ou avec la Mer, il est tonnant combien l'argent y est rare, 
proportion de celui qui circule dans la Capitale, & combien peu de
revenus les plus belles terres produisent au Prince, & aux Propritaires
qui rsident dans la Capitale.

Les vins de Province & de Languedoc, envos au tour du Dtroit de
Gibraltar dans le Nord, par une navigation longue & pnible, & aprs
avoir pass par les mains de plusieurs Entrepreneurs, rendent bien peu
aux Propritaires de Paris.

Cependant il faut ncessairement que ces Provinces loignes envoient
leurs denres, malgr tous les dsavantages des voitures & de
l'loignement, ou  la Capitale, ou ailleurs, soit dans l'Etat, soit
dans les Pas trangers, afin que les retours fassent le paiement de la
balance due  la Capitale. Au lieu que ces denres seroient en grande
partie consommes sur les lieux, si on avoit des ouvrages ou
Manufactures pour paer cette balance, & en ce cas le nombre des
habitans seroit bien plus considrable.

Lorsque la Province ne paie la balance que de ses denres, qui
produisent si peu dans la Capitale par rapport aux frais de
l'loignement, il est visible que le Propritaire, qui rside dans la
Capitale, donne le produit de beaucoup de terre dans sa Province, pour
recevoir peu dans la Capitale. Cela provient de l'ingalit de l'argent;
& cette ingalit vient de la balance constante que la Province doit 
la Capitale.

Prsentement, si un Etat ou un Roaume, qui fournit d'ouvrages de ses
Manufactures tous les Pas trangers, fait tellement ce commerce, qu'il
tire tous les ans une balance constante d'argent de l'Etranger, la
circulation y deviendra plus considrable que dans les Pas trangers,
l'argent y sera plus abondant & par consquent la terre & le travail y
deviendront insensiblement  plus haut prix. Cela fera que dans toutes
les branches du commerce l'Etat en question changera une plus petite
quantit de terre & de travail avec l'Etranger, pour une plus grande,
tant que ces circonstances dureront.

Que si quelque Etranger rside dans l'Etat en question, il sera
-peu-prs dans la mme situation & la mme circonstance o est  Paris
le Propritaire qui a ses terres dans les Provinces loignes.

La France, depuis l'rection en 1646 des Manufactures de draps, & des
autres ouvrages qu'on y a faits ensuite, paroissoit faire le commerce
dont je viens de parler, au moins en partie. Depuis la dcadence de la
France, l'Angleterre s'en est mise en possession; & tous les Etats ne
paroissent fleurissans que par la part plus ou moins qu'ils y ont.
L'ingalit de la circulation d'argent dans les diffrens Etats en
constitue l'ingalit de puissance comparativement, toutes choses tant
gales; & cette ingalit de circulation est toujours respective  la
balance du commerce qui revient de l'Etranger.

Il est ais de juger par ce qui a t dit dans ce Chapitre, que
l'estimation par les Taxes de la Dixme roale, comme M. de Vauban l'a
faite, ne sauroit tre avantageuse ni pratiquable. Si on faisoit la taxe
sur les terres en argent,  proportion des rentes des Propritaires,
cela seroit plus juste. Mais je ne dois pas m'carter de mon sujet, pour
faire voir les inconveniens & l'impossibilit du plan de M. de Vauban.




CHAPITRE VI.

_De l'augmentation & de la diminution de la quantit d'argent effectif
dans un Etat._


Si l'on dcouvre des Mines d'or ou d'argent dans un Etat, & si l'on en
tire des quantits considrables de matieres, le Propritaire de ces
Mines, les Entrepreneurs, & tous ceux qui y travaillent, ne manqueront
pas d'augmenter leurs dpenses  proportion des richesses & des profits
qu'ils feront: ils prteront aussi  intrt les sommes d'argent qu'ils
ont au-del de ce qu'il faut pour leur dpense.

Tout cet argent, tant prt que dpens, entrera dans la circulation, &
ne manquera pas de rehausser le prix des denres & des marchandises dans
tous les canaux de circulation o il entrera. L'augmentation de l'argent
entranera une augmentation de dpense, & cette augmentation de dpense
entranera une augmentation des prix du March dans les plus hautes
annes du troc, & par degr dans les plus basses.

Tout le monde est d'accord que l'abondance de l'argent ou son
augmentation dans le troc, enchrit le prix de toutes choses. La
quantit d'argent qu'on a apporte de l'Amrique en Europe depuis deux
siecles, justifie par experience cette vrit.

M. Locke pose comme une Maxime fondamentale que la quantit des denres
& des marchandises, proportionne  la quantit de l'argent, sert de
regle au prix du March. J'ai tch d'claircir son ide dans les
Chapitres prcdens: il a bien senti que l'abondance de l'argent
enchrit toute chose, mais il n'a pas recherch comment cela se fait. La
grande difficult de cette recherche consiste  savoir par quelle voie &
dans quelle proportion l'augmentation de l'argent hausse le prix des
choses.

J'ai dja remarqu qu'une acclration, ou une plus grande vtesse, dans
la circulation de l'argent du troc, vaut autant qu'une augmentation
d'argent effectif, jusqu' un certain degr. J'ai aussi remarqu que
l'augmentation ou la diminution des prix d'un March loign, soit dans
l'Etat, soit chez l'Etranger, influe sur les prix actuels du March.
D'un autre ct l'argent circule dans le dtail, par un si grand nombre
de canaux, qu'il semble impossible de ne pas le perdre de vue, attendu
qu'aant t amass pour faire de grosses sommes, il est distribu dans
les petits ruisseaux du troc, & qu'ensuite il se retrouve accumul
peu--peu pour faire de gros paiemens. Pour ces oprations il faut
constamment changer les monnoies d'or, d'argent & de cuivre, suivant la
diligence de ce troc. Il arrive aussi d'ordinaire qu'on ne s'apperoit
pas de l'augmentation ou de la diminution de l'argent effectif dans un
Etat, parcequ'il s'coule chez l'Etranger, ou qu'il est introduit dans
l'Etat, par des voies & des proportions si insensibles, qu'il est
impossible de savoir au juste la quantit qui entre dans l'Etat, ni
celle qui en sort.

Cependant toutes ces oprations se passent sous nos yeux, & tout le
monde y a part directement. Ainsi je crois pouvoir hasarder quelques
rflexions sur cette matiere, encore que je ne puisse pas en rendre
compte, d'une maniere exacte & prcise.

J'estime en gnral qu'une augmentation d'argent effectif cause dans un
Etat une augmentation proportionne de consommation, qui produit par
degrs l'augmentation des prix.

Si l'augmentation de l'argent effectif vient des Mines d'or ou d'argent
qui se trouvent dans un Etat, le Propritaire de ces Mines, les
Entrepreneurs, les Fondeurs, les Affineurs, & gnralement tous ceux qui
y travaillent, ne manqueront pas d'augmenter leurs dpenses  proportion
de leurs gains. Ils consommeront dans leurs mnages plus de viande &
plus de vin ou de bierre, qu'ils ne faisoient, ils s'accoutumeront 
porter de meilleurs habits, de plus beau linge,  avoir des Maisons plus
ornes, & d'autres commodits plus recherches. Par consquent ils
donneront de l'emploi  plusieurs Artisans qui n'avoient pas auparavant
tant d'ouvrages, & qui par la mme raison augmenteront aussi leur
dpense; toute cette augmentation de dpense en viande, en vin, en
laine, &c. diminue ncessairement la part des autres habitans de l'Etat
qui ne participent pas d'abord aux richesses des Mines en question. Les
altercations du March, ou la demande pour la viande, le vin, la laine,
&c. tant plus forte qu' l'ordinaire, ne manquera pas d'en hausser le
prix. Ces hauts prix dtermineront les Fermiers  emploer d'avantage de
terre pour les produire en une autre anne: ces mmes Fermiers
profiteront de cette augmentation de prix, & augmenteront la dpense de
leur Famille, comme les autres. Ceux donc, qui souffriront de cette
chert, & de l'augmentation de consommation, seront d'abord les
Propritaires des terres, pendant le terme de leurs Baux, puis leurs
domestiques, & tous les ouvriers ou gens  gages fixes qui en
entretiennent leur famille. Il faut que tous ceux-l diminuent leur
dpense  proportion de la nouvelle consommation; ce qui en obligera un
grand nombre  sortir de l'tat pour chercher fortune ailleurs. Les
Propritaires en congdieront plusieurs, & il arrivera que les autres
demanderont une augmentation de gages pour pouvoir subsister  leur
ordinaire. Voil -peu-prs comment une augmentation considrable
d'argent par des Mines augmente la consommation; & en diminuant le
nombre des habitans, entrane une plus grande dpense parmi ceux qui
restent.

Si l'on continue de tirer l'argent des Mines, les prix de toutes choses
par cette abondance d'argent augmenteront  tel point, que non-seulement
les Propritaires des terres,  l'expiration de leurs Baux, augmenteront
considrablement leurs Rentes, & se remettront dans leur ancien train de
vivre, en augmentant  proportion les gages de ceux qui les servent;
mais que les Artisans & les Ouvriers tiendront si haut leurs ouvrages
qu'il y aura un profit considrable  les tirer de l'Etranger, qui les
fait  bien meilleur march. Cela dterminera naturellement plusieurs 
faire venir dans l'Etat quantit de Manufactures d'ouvrages travaills
dans les Pas trangers, o on les trouvera  grand march: ce qui
ruinera insensiblement les Artisans & Manufacturiers de l'Etat qui ne
sauroient y subsister en travaillant  si bas prix, attendu la chert.

Lorsque la trop grande abondance de l'argent des Mines aura diminu les
habitans d'un Etat, accoutum ceux qui restent  une trop grande
dpense, port le produit de la terre & le travail des Ouvriers  des
prix excessifs, ruin les Manufactures de l'Etat, par l'usage que font
de celles des pas trangers les Propritaires de terre & ceux qui
travaillent aux Mines, l'argent du produit des Mines passera
ncessairement chez l'Etranger pour paer ce qu'on en tire: ce qui
appauvrira insensiblement cet Etat, & le rendra en quelque faon
dpendant de l'tranger auquel on est oblig d'envoer annuellement
l'argent,  mesure qu'on le tire des Mines. La grande circulation
d'argent, qui au commencement toit gnrale, cesse; la pauvret & la
misere suivent, & le travail des Mines parot n'tre que pour le seul
avantage de ceux qui y sont emplos, & pour les Etrangers qui en
profitent.

Voil -peu-prs ce qui est arriv  l'Espagne depuis la dcouverte des
Indes. Pour ce qui est des Portugais, depuis la dcouverte des Mines
d'or du Bresil, ils se sont presque toujours servis des ouvrages & des
Manufactures des trangers; & il semble qu'ils ne travaillent aux Mines,
que pour le compte & l'avantage de ces mmes Etrangers. Tout l'or &
l'argent que ces deux tats tirent des Mines, ne leur en fournit pas
plus dans la circulation, qu'aux autres. L'Angleterre & la France en ont
mme ordinairement davantage.

Maintenant si l'augmentation d'argent dans l'tat provient d'une balance
de commerce avec les trangers, (c'est--dire, en envoant chez eux des
ouvrages & des Manufactures en plus grande valeur & quantit que ce
qu'on en tire, & par consquent en recevant le surplus en argent) cette
augmentation annuelle d'argent enrichira un grand nombre de Marchands &
d'Entrepreneurs dans l'tat, & donnera de l'emploi  quantit d'Artisans
& d'Ouvriers qui fournissent les ouvrages qu'on envoie chez l'tranger
d'o l'on tire cet argent. Cela augmentera par degrs la consommation de
ces habitans industrieux, & enchrira les prix de la terre & du travail.
Mais les Gens industrieux qui sont attentifs  amasser du bien
n'augmenteront pas d'abord leur dpense; ils attendront jusqu' ce
qu'ils aient amass une bonne somme, dont ils puissent tirer un intrt
certain, indpendamment de leur commerce. Lorsqu'un grand nombre
d'habitans auront acquis des fortunes considrables, de cet argent qui
entre constamment & annuellement dans l'tat, ils ne manqueront pas
d'augmenter leurs consommations & d'encherir toutes choses. Quoique
cette chert les entrane dans une plus grande dpense qu'ils ne
s'toient d'abord propos de faire, ils ne laisseront pas pour la
plpart de continuer tant qu'il leur restera de capital; attendu que
rien n'est plus ais ni plus agrable que d'augmenter la dpense des
familles, mais rien de plus difficile ni de plus dsagrable que de la
retrancher.

Si une balance annuelle & constante a caus dans un tat une
augmentation considrable d'argent, elle ne manquera pas d'augmenter la
consommation, d'encherir le prix de toutes choses, & mme de diminuer le
nombre des habitans,  moins qu'on ne tire de l'Etranger une addition de
denres  proportion de l'augmentation de consommation. D'ailleurs il
est ordinaire dans les tats qui ont acquis une abondance considrable
d'argent, de tirer beaucoup de choses des pas voisins o l'argent est
rare, & o tout est par consquent  grand march: mais comme il faut
envoer de l'argent pour cela, la balance du commerce deviendra plus
petite. Le bon march de la terre & du travail dans les pas trangers
o l'argent est rare, y fera naturellement riger des Manufactures & des
ouvrages pareils  ceux de l'tat, mais qui ne seront pas d'abord si
parfaits ni si estims.

Dans cette situation, l'tat peut subsister dans l'abondance d'argent,
consommer tout son produit & mme beaucoup du produit des pas
trangers, & encore par-dessus tout cela, conserver une petite balance
de commerce contre l'tranger, ou au moins garder bien des annes cette
balance au pair; c'est--dire, tirer, en change de ses ouvrages & de
ses Manufactures, autant d'argent de ces pas trangers, qu'il est
oblig d'y en envoer en change des denres ou des produits de terre
qu'il en tire. Si cet tat est tat maritime, la facilit & le bon
march de sa navigation pour le transport de ses ouvrages & de ses
Manufactures dans les pas trangers, pourront compenser en quelque
faon la chert du travail que la trop grande abondance d'argent y
cause; de sorte que les ouvrages & les Manufactures de cet tat, toutes
cheres qu'elles y sont, ne laisseront pas de se vendre dans les pas
trangers loigns,  meilleur march quelquefois que les Manufactures
d'un autre tat o le travail est  plus bas prix.

Les frais de voiture augmentent beaucoup le prix des choses qu'on
transporte dans les pas loigns; mais ces frais sont assez modiques
dans les tats maritimes, o il y a une navigation regle pour tous les
Ports trangers, au moen de quoi on y trouve presque toujours des
Btimens prts  faire voile, qui se chargent de toutes les marchandises
qu'on leur confie, pour un fret trs raisonnable.

Il n'en est pas de mme dans les tats o la navigation n'est pas
florissante; on est oblig d'y construire des navires exprs pour le
transport des marchandises, ce qui emporte quelquefois tout le profit; &
on y navigue toujours  grands frais, ce qui dcourage entierement le
commerce.

L'Angleterre consomme aujourd'hui non-seulement la plus grande partie de
son peu de produit, mais encore beaucoup du produit des autres pas;
comme soieries, vins, fruits, du linge en quantit, &c., au lieu qu'elle
n'envoie chez l'Etranger que le produit de ses Mines, ses Ouvrages & ses
Manufactures pour la plpart, & quelque cher qu'y soit le travail, par
l'abondance de l'argent, elle ne laisse pas de vendre ses ouvrages dans
les pas loigns, par l'avantage de sa navigation,  des prix aussi
raisonnables qu'en France, o ces mmes ouvrages sont bien moins chers.

L'augmentation de la quantit d'argent effectif dans un tat peut encore
tre occasionne, sans balance de commerce, par des subsides pas  cet
tat par des Puissances trangeres; par les dpenses de plusieurs
Ambassadeurs, ou de Voageurs, que des raisons de politique, ou la
curiosit, ou les divertissemens, peuvent engager  y faire quelque
sjour; par le transport des biens & des fortunes de quelques Familles
qui, par des motifs de libert de religion, ou par d'autres causes,
quittent leur patrie pour s'tablir dans cet tat. Dans tous ces cas,
les sommes qui entrent dans l'tat y causent toujours une augmentation
de dpenses & de consommation, & par consquent encherissent toutes
choses dans les canaux du troc o l'argent entre.

Supposons qu'un quart des habitans de l'tat consomment journellement de
la viande, du vin, de la bierre, &c. & se donnent fort frquemment des
habits, du linge, &c., avant l'introduction de l'augmentation de
l'argent; mais qu'aprs cette introduction, un tiers ou une moiti des
habitans consomment ces mmes choses, les prix de ces denres & de ces
marchandises ne manqueront pas de hausser, & la chert de la viande
dterminera plusieurs des habitans qui faisoient le quart de l'tat, 
en consommer moins qu' l'ordinaire. Un Homme qui mange trois livres de
viande par jour ne laissera pas de subsister avec deux livres, mais il
sent ce retranchement; au lieu que l'autre moiti des habitans qui n'en
mangeoit presque point, ne s'en sentira pas. Le pain encherira  la
vrit par degr,  cause de cette augmentation de consommation, comme
je l'ai souvent insinu, mais il sera moins cher  proportion que la
viande. L'augmentation du prix de la viande cause une diminution de la
part d'une petite partie des habitans, ce qui la rend sensible; mais
l'augmentation du prix du pain diminue la part de tous les habitans, ce
qui la rend moins sensible. Si cent mille personnes d'extraordinaire
viennent demeurer dans un tat qui contient dix millions d'habitans,
leur consommation extraordinaire de pain ne montera qu' une livre en
cent livres, qu'il faudra retrancher aux anciens habitans; mais
lorsqu'un homme au lieu de cent livres de pain en consomme quatre-vingt
dix-neuf livres pour sa subsistance, il sent  peine ce retranchement.

Lorsque la consommation de la viande augmente, les Fermiers augmentent
leurs prairies pour avoir plus de viande, ce qui diminue la quantit des
terres labourables, par consquent la quantit du bl. Mais ce qui fait
ordinairement que la viande encherit plus  proportion que le pain,
c'est qu'on permet ordinairement dans l'tat l'entre du bl des pas
trangers librement, au lieu qu'on dfend, absolument l'entre des
boeufs comme en Angleterre, ou qu'on en fait paer des droits d'entre
considrables, comme on fait dans d'autres tats. C'est la raison
pourquoi les rentes des prairies & des pturages en Angleterre haussent,
dans l'abondance d'argent au triple plus que les rentes des terres
labourables.

Il n'est pas douteux que les Ambassadeurs, les Voageurs, & les Familles
qui viennent s'tablir dans l'tat n'y augmentent la consommation, & que
le prix des choses n'y enchrisse dans tous les canaux du troc o
l'argent est introduit.

Pour ce qui est des subsides que l'tat a reus des Puissances
trangeres, ou on les resserre pour les besoins de l'tat, ou on les
rpand dans la circulation. Si on les suppose resserrs, ils ne seront
pas de mon sujet, car je ne considere que l'argent qui circule. L'argent
resserr, la vaisselle, l'argent des Eglises, &c. sont des richesses
dont l'tat trouve  se servir dans les grandes extrmits, mais elles
ne sont d'aucune utilit actuelle. Si l'tat rpand les subsides en
question dans la circulation, ce ne peut tre que par la dpense, & cela
augmentera trs srement la consommation & enchrira le prix des choses.
Quiconque recevra cet argent, le mettra en mouvement dans l'affaire
principale de la vie, qui est la nourriture, ou de soi-mme ou de
quelqu'autre, puisque toutes choses y correspondent directement ou
indirectement.




CHAPITRE VII.

_Continuation du mme sujet de l'augmentation & de la diminution de la
quantit d'argent effectif dans un Etat._


Comme l'or, l'argent & le cuivre ont une valeur intrinseque,
proportionne  la terre & au travail qui entrent dans leurs
productions, sur les lieux o l'on les tire des Mines, & encore aux
frais de leur importation ou introduction dans les tats qui n'ont pas
de Mines, la quantit de l'argent, comme celle de toutes les autres
marchandises, dtermine sa valeur dans les altercations des Marchs
contre tout autres choses.

Si l'Angleterre commence pour la premiere fois  se servir d'or,
d'argent & de cuivre dans les trocs absolus, l'argent sera
estim, suivant la quantit qu'il y en a dans la circulation,
proportionnellement  sa valeur contre toutes les autres marchandises &
denres, & on parviendra  cette estimation grossierement par les
altercations des Marchs. Sur le pi de ces estimations, les
Propritaires de terres & les Entrepreneurs fixeront les gages des
Domestiques & des Ouvriers qu'ils emploient,  tant par jour ou par
anne, de telle faon qu'ils puissent eux & leur famille s'entretenir
des gages qu'on leur donne.

Supposons maintenant que par la rsidence des Ambassadeurs & Voageurs
trangers en Angleterre, on y ait introduit autant d'argent dans la
circulation qu'il y en avoit au commencement; cet argent passera d'abord
entre les mains de plusieurs Artisans, Domestiques, Entrepreneurs, &
autres qui auront eu part au travail des quipages, des divertissemens,
&c., de ces trangers: les Manufacturiers, les Fermiers & les autres
Entrepreneurs se sentiront de cette augmentation d'argent qui mettra un
grand nombre de personnes dans l'habitude d'une plus grande dpense que
par le pass, ce qui consquemment encherira les prix des Marchs. Les
Enfans mme de ces Entrepreneurs & de ces Artisans entreront dans une
nouvelle dpense: leurs Peres leur donneront dans cette abondance
quelque argent pour leur menus plaisirs, dont ils acheteront des
chauds, des petits pats, &c. & cette nouvelle quantit d'argent se
distribuera de faon que plusieurs personnes qui subsistoient sans
manier aucun argent, ne laisseront pas d'en avoir dans le cas prsent.
Beaucoup de trocs qui se faisoient auparavant par valuation, se feront
maintenant l'argent  la main, & par consquent il y aura plus de
vtesse dans la circulation de l'argent, qu'il n'y en avoit au
commencement en Angleterre.

Je conclus de tout cela que par l'introduction d'une double quantit
d'argent dans un tat, on ne double pas toujours les prix des denres &
des marchandises. Une Riviere qui coule & serpente dans son lit, ne
coulera pas avec le double de rapidit, en doublant la quantit de ses
eaux.

La proportion de la chert, que l'augmentation & la quantit d'argent
introduisent dans l'tat, dpendra du tour que cet argent donnera  la
consommation &  la circulation. Par quelques mains que l'argent qui est
introduit passe, il augmentera naturellement la consommation; mais cette
consommation sera plus ou moins grande suivant les cas; elle tombera
plus ou moins sur certaines especes de denres ou de marchandises,
suivant le gnie de ceux qui acquerent l'argent. Les prix des Marchs
enchriront plus pour certaines especes que pour d'autres, quelque
abondant que soit l'argent. En Angleterre, le prix de la viande pourroit
encherir du triple, sans que le prix du bl enchrt de plus d'un quart.

Il est toujours permis en Angleterre d'introduire des bls des pas
trangers, mais il n'est pas permis d'y introduire des boeufs. Cela fait
que quelque considrable que puisse devenir l'augmentation de l'argent
effectif en Angleterre, le prix du bl n'y peut tre port plus haut que
dans les autres pas o l'argent est rare, que de la valeur des frais &
des risques qu'il y a  y introduire le bl de ces mmes pas trangers.

Il n'en est pas de mme du prix des boeufs, qui sera ncessairement
proportionn  la quantit d'argent qu'on offre pour la viande,
proportionnellement  la quantit de cette viande & au nombre des boeufs
qu'on y nourrit.

Un boeuf pesant huit cens livres se vend aujourd'hui en Pologne & en
Hongrie deux ou trois onces d'argent, au lieu qu'on le vend communment
au March de Londres plus de quarante onces d'argent. Cependant le
septier de froment ne se vend pas  Londres au double de ce qu'il se
vend en Pologne & en Hongrie.

L'augmentation de l'argent n'augmente le prix des denres & des
marchandises, que de la diffrence des frais du transport, lorsque ce
transport est permis. Mais dans beaucoup de cas ce transport couteroit
plus que la valeur de la chose, ce qui fait que les bois sont inutiles
dans beaucoup d'endroits. Ce mme transport est cause que le lait, le
beurre frais, la salade, le gibier, &c. sont pour rien dans les
Provinces loignes de la Capitale.

Je conclus qu'une augmentation d'argent effectif dans un tat y
introduit toujours une augmentation de consommation & l'habitude d'une
plus grande dpense. Mais la chert que cet argent cause, ne se rpand
pas galement sur toutes les especes de denres & de marchandises,
proportionnment  la quantit de cet argent;  moins que celui qui est
introduit ne soit continu dans les mmes canaux de circulation que
l'argent primitif; c'est--dire,  moins que ceux qui offroient aux
Marchs une once d'argent, ne soient les mmes & les seuls qui y offrent
maintenant deux onces, depuis que l'argent est augment du double de
poids dans la circulation, ce qui n'arrive guere. Je conois que
lorsqu'on introduit dans un tat une bonne quantit d'argent de surplus,
le nouvel argent donne un tour nouveau  la consommation, & mme une
vtesse  la circulation; mais il n'est pas possible d'en marquer le
degr vritable.




CHAPITRE VIII.

_Autre Reflexion sur l'augmentation & sur la diminution de la quantit
d'argent effectif dans un Etat._


Nous avons v qu'on pouvoit augmenter la quantit d'argent effectif dans
un tat, par le travail des Mines qui s'y trouvent, par les subsides des
Puissances trangeres, par le transport des Familles trangeres, par la
rsidence d'Ambassadeurs & de Voageurs, mais principalement par une
balance constante & annuelle de commerce, en fournissant des ouvrages 
l'Etranger, pour en tirer au moins une partie du prix en especes d'or &
d'argent. C'est par cette derniere voie qu'un Etat s'agrandit le plus
solidement, surtout lorsque le commerce est accompagn & soutenu par une
grande navigation, & par un produit considrable dans l'intrieur de
l'Etat, qui puisse fournir les materiaux ncessaires pour les ouvrages &
les Manufactures qu'on envoie au-dehors.

Cependant, comme la continuation de ce commerce introduit par degr une
grande abondance d'argent, & augmente peu--peu la consommation, & comme
pour y suppler, il faut tirer beaucoup de denres de l'Etranger, il
sort une partie de la balance annuelle pour les acheter. D'un autre
ct, l'habitude de la dpense enchrissant le travail des Ouvriers, les
prix des ouvrages des Manufactures haussent toujours; & il ne manque pas
d'arriver que quelques-uns des pas trangers tchent d'eriger chez eux
les mmes especes d'ouvrages & de Manufactures, au moen de quoi ils
cessent d'acheter ceux de l'Etat en question: & quoique ces nouveaux
tablissemens d'ouvrages & de Manufactures ne soient pas d'abord
parfaits, ils retardent cependant & empchent mme l'exportation de ceux
de l'Etat voisin dans leur propre pas, o l'on se fournit  meilleur
march.

C'est ainsi que l'Etat commence  perdre quelques branches de son
commerce lucratif; & plusieurs de ses Ouvriers & Artisans qui voient le
travail rallenti, sortent de l'Etat pour trouver plus d'emploi dans les
pas de la nouvelle Manufacture. Malgr cette diminution de la balance
du commerce de l'Etat, on ne laisse pas d'y continuer dans les usages o
l'on toit de tirer plusieurs denres de l'Etranger. Les ouvrages & les
Manufactures de l'Etat aant une grande rputation, & la facilit de la
navigation donnant les moens de les envoer  peu de frais dans les
pas loigns, l'Etat l'emportera pendant bien des annes sur les
nouvelles Manufactures dont nous avons parl, & maintiendra encore une
petite balance de commerce, ou du moins le maintiendra au pair.
Cependant si quelqu'autre Etat maritime tche de perfectionner les mmes
ouvrages & en mme-tems sa navigation, il enlevera par le bon march de
ses Manufactures plusieurs branches du commerce  l'Etat en question.
Par consquent cet Etat commencera  perdre la balance, & sera oblig
d'envoer tous les ans une partie de son argent chez l'Etranger, pour le
paiement des denres qu'il en tire.

Bien plus, quand mme l'Etat en question pourroit conserver une balance
de commerce dans sa plus grande abondance d'argent, on peut
raisonnablement supposer que cette abondance n'arrive pas sans qu'il n'y
ait beaucoup de Particuliers opulens qui se jettent dans le luxe. Ils
acheteront des Tableaux, des Pierreries de l'Etranger, ils voudront
avoir de leurs soieries & plusieurs rarets, mettront l'Etat dans une
telle habitude de luxe, que malgr les avantages de son commerce
ordinaire, son argent s'coulera annuellement chez l'Etranger pour le
paiement de ce mme luxe: cela ne manquera pas d'appauvrir l'Etat par
degr, & de le faire passer d'une grande puissance dans une grande
foiblesse.

Lorsqu'un Etat est parvenu au plus haut point de richesse, je suppose
toujours que la richesse comparative des Etats consiste dans les
quantits respectives d'argent qu'ils possedent principalement, il ne
manquera pas de retomber dans la pauvret par le cours ordinaire des
choses. La trop grande abondance d'argent, qui fait, tandis qu'elle
dure, la puissance des Etats, les rejette insensiblement, mais
naturellement, dans l'indigence. Aussi il sembleroit que lorsqu'un Etat
s'tend par le commerce, & que l'abondance de l'argent enchrit trop les
prix de la terre & du travail, le Prince, ou la Lgislature devroit
retirer de l'argent, le garder pour des cas imprevus, & tcher de
retarder sa circulation par toutes les voies, hors celles de la
contrainte & de la mauvaise foi, afin de prvenir la trop grande chert
de ses ouvrages, & d'empcher les inconveniens du luxe.

Mais comme il n'est pas facile de s'appercevoir du tems propre pour
cela, ni de savoir quand l'argent est devenu plus abondant qu'il ne doit
l'tre pour le bien & la conservation des avantages de l'Etat, les
Princes, & les Chefs des Rpubliques, qui ne s'embarrassent guere de ces
sortes de connoissances, ne s'attachent qu' se servir de la facilit
qu'ils trouvent, par l'abondance des revenus de l'Etat,  tendre leurs
puissances, &  insulter d'autres Etats sur les prtextes les plus
frivols. Et toutes choses bien consideres, ils ne font peut-tre pas si
mal de travailler  perptuer la gloire de leurs Regnes & de leur
administration, & de laisser des monumens de leur puissance & de leur
opulence; car puisque, selon le cours naturel des choses humaines,
l'Etat doit retomber de lui-mme, ils ne font qu'acclerer un peu sa
chte. Il semble nanmoins qu'ils devroient tcher de faire durer leurs
puissances pendant tout le tems de leur propre administration.

Il ne faut pas un grand nombre d'annes pour porter dans un Etat
l'abondance au plus haut degr, & il en faut encore moins pour le faire
entrer dans l'indigence, faute de commerce & de Manufactures. Sans
parler de la puissance & de la chte de la Rpublique de Venise, des
Villes ansatiques, de la Flandre & du Brabant, de la Rpublique de
Hollande, &c. qui se sont succedes dans les branches lucratives du
commerce, on peut dire que la puissance de la France n'est alle en
augmentant que depuis 1646, qu'on y rigea des Manufactures de draps, au
lieu qu'auparavant on les tiroit de l'Etranger, jusqu'en 1684, qu'on en
chassa nombre d'Entrepreneurs & d'Artisans Protestans, & que ce Roaume
n'a fait que baisser depuis cette derniere poque.

Pour juger de l'abondance & de la raret de l'argent dans la
circulation, je ne connois pas de meilleure rgle que celle des baux &
des rentes des Propritaires de terres. Lorsqu'on afferme des terres 
haut prix c'est une marque que l'argent abonde dans l'Etat; mais
lorsqu'on est oblig de les affermer bien plus bas, cela fait voir, tout
autres choses tant gales, que l'argent est rare. J'ai lu dans un tat
de la France, que l'arpent de vigne qu'on avoit afferm en 1660, en
argent fort, auprs de Mante, & par consquent pas bien loin de la
Capitale de France, pour 200 liv. tournois, ne s'affermoit en 1700, en
argent plus foible, qu' 100 liv. tournois: quoique l'argent apport des
Indes occidentales dans cet intervalle dt naturellement rehausser le
prix des terres, dans l'Europe.

L'Auteur attribue cette diminution de la rente  un dfaut de
consommation. Et il parot qu'il avoit remarqu en effet que la
consommation de vin toit diminue. Mais j'estime qu'il a pris l'effet
pour la cause. La cause toit une plus grande raret d'argent en France,
dont l'effet toit naturellement une diminution de consommation. Tout au
contraire j'ai toujours insinu dans cet Essai, que l'abondance de
l'argent augmente naturellement la consommation, & contribue sur toutes
choses  mettre les terres en valeur. Lorsque l'abondance de l'argent
leve les denres  un prix honnte, les habitans s'empressent de
travailler pour en acquerir; mais ils n'ont pas le mme empressement de
possder aucunes denres ou marchandises au-del de ce qu'il faut pour
leur entretien.

Il est apparent que tout Etat, qui a plus d'argent en circulation que
ses voisins, a un avantage sur eux, tant qu'il conserve cette abondance
d'argent.

En premier lieu, dans toutes les branches du commerce il donne moins de
terre & de travail qu'il n'en retire: le prix de la terre & du travail
tant par tout estim en argent, ce prix est plus fort dans l'Etat o
l'argent abonde le plus. Ainsi l'Etat en question retire quelquefois le
produit de deux arpens de terre en change de celui d'un arpent, & le
travail de deux hommes pour celui d'un seul. C'est par rapport  cette
abondance d'argent dans la circulation  Londres, que le travail d'un
seul Brodeur Anglois, coute plus que celui de dix Brodeurs Chinois;
quoique les Chinois brodent bien mieux & fassent plus d'ouvrages dans la
journe. On s'tonne en Europe comment ces Indiens peuvent subsister en
travaillant  si grand march, & comment les toffes admirables qu'ils
nous envoient, coutent si peu.

En second lieu, les revenus de l'Etat o l'argent abonde, se levent avec
bien plus de facilit & en plus grande somme comparativement; ce qui
donne les moens  l'Etat, en cas de guerre ou de contestation, de
gagner toutes sortes d'avantages sur ses Adversaires chez qui l'argent
est plus rare.

Si de deux Princes qui se font la guerre pour la Souverainet ou la
Conqute d'un Etat, l'un a beaucoup d'argent, & l'autre peu, mais
plusieurs domaines qui puissent valoir deux fois plus que tout l'argent
de son Ennemi; le premier sera plus en tat de s'attacher des Gnraux &
des Officiers par des largesses en argent, que le second ne le sera en
donnant aux siens le double de la valeur en terres & en domaines. Les
cessions des terres sont sujettes  des contestations &  des
rescisions, & on n'y compte pas si bien que sur l'argent qu'on reoit.
On achete avec de l'argent les munitions de guerre & de bouche, mme des
Ennemis de l'Etat. On peut donner de l'argent pour des services secrets
& sans tmoins: les terres, les denres, & les marchandises ne sauroient
servir dans ces occasions, ni mme les bijoux ni les diamans,
parcequ'ils sont faciles  reconnotre. Aprs tout, il me semble que la
puissance & la richesse comparatives des Etats consistent, tout autres
choses tant gales, dans la plus ou moins grande abondance d'argent qui
y circule, _hic & nunc_.

Il me reste encore  parler de deux autres moens d'augmenter la
quantit d'argent effectif dans la circulation d'un Etat. Le premier est
lorsque les Entrepreneurs & les Particuliers empruntent de l'argent de
leurs Correspondans trangers, pour leur en paer l'intrt, ou que les
Particuliers trangers envoient leur argent dans l'Etat, pour y acheter
des actions ou fonds publics. Cela fait souvent des sommes trs
considrables dont l'Etat doit paer annuellement  ces Etrangers un
intrt, & ces faons d'augmenter l'argent dans l'Etat y rendent
rellement l'argent plus abondant, & diminuent le prix de l'intrt. Par
le moen de cet argent, les Entrepreneurs de l'Etat trouvent moen
d'emprunter plus facilement, de faire faire des ouvrages & d'tablir des
Manufactures, dans l'esperance d'y gagner; les Artisans, & tous ceux par
les mains de qui cet argent passe, ne manquent pas de consommer plus
qu'ils n'eussent fait, s'ils n'avoient t emplos au moen de cet
argent, qui hausse par consquent les prix de toutes choses, comme s'il
appartenoit  l'Etat; & au moen de l'augmentation de dpense ou de la
consommation qu'il cause, les revenus que le Public peroit sur la
consommation en sont augments. Les sommes prtes  l'Etat en cette
maniere y causent bien des avantages prsens, mais la suite en est
toujours onreuse & dsavantageuse. Il faut que l'Etat en paie l'intrt
aux Etrangers annuellement, & outre cette perte l'Etat se trouve  la
merci des Etrangers, qui peuvent toujours le mettre dans l'indigence
lorsqu'il leur prendra fantaisie de retirer leurs fonds; & il arrivera
certainement qu'ils voudront les retirer, dans l'instant que l'Etat en
aura le plus de besoin; comme lorsqu'on se prpare  avoir une guerre &
qu'on y craint quelque chet. L'intrt qu'on paie  l'Etranger est
toujours bien plus considerable que l'augmentation du revenu public que
cet argent cause. On voit souvent passer ces prts d'argent d'un Pas 
un autre, suivant la confiance des Prteurs pour les Etats o ils les
envoient. Mais  dire le vrai, il arrive le plus souvent que les Etats
qui sont chargs de ces emprunts & qui en ont pa plusieurs annes de
gros intrts, tombent  la longue dans l'impuissance de paer les
capitaux, par une banqueroute. Pour peu que la mfiance s'en mle, les
fonds ou actions publiques tombent, les Actionnaires trangers n'aiment
pas  les rappeller avec perte, & aiment mieux se contenter de leurs
intrts, en attendant que la confiance puisse revenir; mais elle ne
revient quelquefois plus. Dans les Etats qui tombent en dcadence, le
principal objet des Ministres est ordinairement de ranimer la confiance,
& par ce moen d'attirer l'argent des Etrangers par ces sortes de prts:
car  moins que le Ministere ne manque  la bonne foi &  ses
engagemens, l'argent des Sujets circulera sans interruption. C'est celui
des Etrangers qui peut augmenter la quantit de l'argent effectif dans
l'Etat.

Mais la voie de ces emprunts, qui donne un avantage prsent, conduit 
une mauvaise fin, & c'est un feu de paille. Il faut pour relever un
Etat, s'attacher  y faire rentrer annuellement & constamment une
balance relle de commerce, faire fleurir par la Navigation les Ouvrages
& les Manufactures qu'on est toujours en tat d'envoer chez les
Etrangers  un meilleur march, lorsqu'on est tomb en dcadence & dans
une raret d'especes. Les Ngocians commencent  faire les premieres
fortunes, les Gens de robbe pourront ensuite s'en approprier une partie,
le Prince & les Traitans pourront en acquerir aux dpens des uns & des
autres, & distribuer les graces selon leurs volonts. Lorsque l'argent
deviendra trop abondant dans l'Etat, le luxe s'y mettra, & il tombera en
dcadence.

Voil -peu-prs le cercle que pourra faire un Etat considrable qui a
du fond & des habitans industrieux. Un habile Ministre est toujours en
tat de lui faire recommencer ce cercle, il ne faut pas un grand nombre
d'annes pour en voir l'experience & le succs, au moins des
commencemens qui en est la situation la plus intressante. On connotra
l'augmentation de la quantit de l'argent effectif, par plusieurs voies
que mon sujet ne me permet pas d'examiner prsentement.

Pour ce qui est des Etats qui n'ont pas un bon fond, & qui ne peuvent
s'agrandir que par des accidens & selon les circonstances des tems, il
est difficile de trouver les moens de les faire fleurir par les voies
du commerce. Il n'y a pas de Ministres qui puissent remettre les
Rpubliques de Venise & de Hollande dans la situation brillante dont
elles sont tombes. Mais pour l'Italie, l'Espagne, la France, &
l'Angleterre, en quelque tat de dcadence qu'elles puissent tre, elles
sont capables d'tre toujours portes, par une bonne administration, 
un haut degr de puissance, par le seul fait du commerce; pourvu qu'on
l'entreprenne sparement: car si tous ces Etats toient galement bien
administrs, ils ne seroient considrables que proportionnellement 
leurs fonds respectifs &  la plus ou moins grande industrie de leurs
habitans.

Le dernier moen que je puisse imaginer pour augmenter dans un Etat la
quantit d'argent effectif dans la circulation, est la voie de la
violence & des armes, & elle se mle souvent avec les autres, attendu
que dans tous les Traits de paix on pourvoit ordinairement  se
conserver les droits de commerce & les avantages qu'on a pu en tirer.
Lorsqu'un Etat se fait paer des contributions, ou se rend plusieurs
autres Etats tributaires, c'est un moen bien certain d'attirer leur
argent. Je n'entreprendrai pas de rechercher les moens de mettre cette
voie en usage, je me contenterai de dire que toutes les Nations qui ont
fleuri par cette voie, n'ont pas laiss de tomber dans la dcadence,
comme les Etats qui ont fleuri par leur commerce. Les anciens Romains
ont t plus puissans par cette voie que tous les autres Peuples dont
nous avons connoissance; cependant ces mmes Romains avant que de perdre
un pouce du terrein de leurs vastes Etats, tomberent en dcadence par le
luxe, & s'appauvrirent par la diminution de l'argent effectif qui avoit
circul chez eux, & que leur luxe fit passer de leur grand Empire chez
les Nations orientales.

Tandis que le luxe des Romains, qui ne commena qu'aprs la dfaite
d'Antiochus, Roi d'Asie, vers l'an de Rome 564, se contentoit du produit
& du travail de tous les vastes Etats de leur domination, la circulation
de l'argent ne faisoit qu'augmenter au lieu de diminuer. Le Public toit
en possession de toutes les Mines d'or, d'argent & de cuivre qui toient
dans l'Empire. Ils avoient les Mines d'or d'Asie, de Macedoine,
d'Aquile, & les riches Mines, tant d'or que d'argent, d'Espagne & de
plusieurs autres endroits. Ils avoient plusieurs Monnoies o ils
faisoient battre des especes d'or, d'argent & de cuivre. La consommation
qu'ils faisoient  Rome de tous les ouvrages & de toutes les
marchandises qu'ils tiroient de leurs vastes Provinces, ne diminuoit pas
la circulation de l'argent effectif; non plus que les Tableaux, les
Statues & les Bijoux qu'ils en tiroient. Quoique les Seigneurs y fissent
des dpenses excessives pour leurs tables, & paassent des quinze mille
onces d'argent pour un seul poisson, tout cela ne diminuoit pas la
quantit d'argent qui circuloit dans Rome, attendu que les tributs des
Provinces l'y faisoient incessamment rentrer, sans parler de celui que
les Prteurs & les Gouverneurs y apportoient par leurs extorsions. Les
sommes qu'on tiroit annuellement des Mines, ne faisoient qu'augmenter 
Rome la circulation pendant tout le regne d'Auguste. Cependant, le luxe
toit dja fort grand, & on avoit beaucoup d'avidit, non-seulement pour
tout ce que l'Empire produisoit de curieux, mais encore pour les bijoux
des Indes, pour le poivre & les piceries, & pour toutes les rarets de
l'Arabie; & les soieries qui n'toient pas du cr de l'Empire,
commenoient  y tre recherches. Mais l'argent qu'on tiroit des Mines
surpassoit encore les sommes qu'on envooit hors de l'Empire pour
acheter tout cela. On sentit nanmoins sous Tibere une raret d'argent:
cet Empereur avoit resserr dans son Fisc deux milliards & sept cent
millions de sesterces. Pour rtablir l'abondance & la circulation, il
n'eut besoin d'emprunter que trois cens millions sur les hypotheques des
terres. Caligula dpensa en moins d'un an tout ce trsor de Tibere aprs
sa mort, & ce fut alors que l'abondance d'argent dans la circulation fut
au plus haut point  Rome. La fureur du luxe augmenta toujours; & du
tems de Pline l'Historien, il sortoit de l'Empire tous les ans au moins
cent millions de sesterces, suivant son calcul. On n'en tiroit pas tant
des Mines. Sous Trajan le prix des terres toit tomb d'un tiers &
au-del, au rapport de Pline le jeune; & l'argent diminua toujours
jusqu'au tems de l'Empereur Septime Severe. L'argent fut alors si rare 
Rome, que cet Empereur fit des magasins tonnans de bl, ne pouvant pas
ramasser des trsors assez considrables pour ses entreprises. Ainsi
l'Empire Romain tomba en dcadence par la perte de son argent, avant que
d'avoir rien perdu de ses Etats. Voil ce que le luxe causa, & ce qu'il
causera toujours en pareil cas.




CHAPITRE IX.

_De l'intert de l'argent, & de ses causes_.


Comme les prix des choses se fixent dans les altercations des marchs
par les quantits des choses exposes en vente proportionnellement  la
quantit d'argent qu'on en offre, ou ce qui est la mme chose, par la
proportion numrique des Vendeurs & des Acheteurs; de mme l'intert de
l'argent dans un Etat se fixe par la proportion numrique des Prteurs &
des Emprunteurs.

Quoique l'argent passe pour gages dans le troc, cependant il ne se
multiplie point, & ne produit point un intert dans la simple
circulation. Les ncessits des Hommes semblent avoir introduit l'usage
de l'intert. Un Homme qui prte son argent sur de bons gages ou sur
l'hypotheque des terres, court au moins le hazard de l'inimiti de
l'Emprunteur, ou celui des frais, des procs & des pertes; mais
lorsqu'il prte sans suret, il court risque de tout perdre. Par rapport
 ces raisons, les Hommes ncessiteux doivent avoir dans les
commencemens tent les Prteurs par l'appas d'un profit; & ce profit
doit avoir t proportionn aux ncessits des Emprunteurs &  la
crainte &  l'avarice des Prteurs. Voil ce me semble la premiere
source de l'intrt. Mais son usage constant dans les Etats parot fond
sur les profits que les Entrepreneurs en peuvent faire.

La terre produit naturellement, aide du travail de l'Homme, quatre,
dix, vingt, cinquante, cent, cent-cinquante fois, la quantit de bl
qu'on y seme, suivant la bont du terroir & l'industrie des Habitans.
Elle multiplie les fruits & les bestiaux. Le Fermier qui en conduit le
travail a ordinairement les deux tiers du produit, dont un tiers paie
ses frais & son entretien, l'autre lui reste pour profit de son
entreprise.

Si le Fermier a assez de fond pour conduire son entreprise, s'il a tous
les outils & les instrumens ncessaires, les chevaux pour labourer, les
bestiaux qu'il faut pour mettre la terre en valeur, &c., il prendra pour
lui, tous frais faits, le tiers du produit de sa Ferme. Mais si un
Laboureur entendu, qui vit de son travail  gages au jour la journe, &
qui n'a aucun fond, peut trouver quelqu'un qui veuille bien lui prter
un fond ou de l'argent pour en acheter, il sera en tat de donner  ce
Prteur toute la troisieme rente, ou le tiers du produit d'une Ferme
dont il deviendra le Fermier ou l'Entrepreneur. Cependant, il croira sa
condition meilleure qu'auparavant, attendu qu'il trouvera son entretien
dans la seconde rente, & deviendra Matre, de Valet qu'il toit: que si
par sa grande oeconomie, & en se fraudant quelque chose du ncessaire,
il peut par degrs amasser quelques petits fonds, il aura tous les ans
moins  emprunter, & parviendra dans la suite  s'approprier toute la
troisieme rente.

Si cet Entrepreneur nouveau trouve  acheter  crdit du bl ou des
bestiaux, pour les paer  long terme & lorsqu'il sera en tat de faire
de l'argent par la vente du produit de sa Ferme, il en donnera
volontiers un plus grand prix que celui du march contre argent
comptant: & cette faon sera la mme chose que s'il empruntoit de
l'argent comptant pour acheter le bl au comptant, en donnant pour
l'intert la diffrence du prix du comptant & de celui  terme: mais de
quelque faon qu'il emprunte soit au comptant, soit en marchandises, il
faut qu'il lui reste dequoi s'entretenir par son entreprise, sans quoi
il fera banqueroute. Ce hazard fera qu'on exigera de lui vingt  trente
pour cent de profit ou d'intert sur la quantit de l'argent ou sur la
valeur des denres ou des marchandises qu'on lui prtera.

D'un autre ct, un matre Chapelier, qui a du fond pour conduire sa
Manufacture de chapeaux soit pour louer une maison, acheter des castors,
des laines, de la teinture, &c., soit pour paer toutes les semaines, la
subsistance de ses Ouvriers, doit non-seulement trouver son entretien
dans cette entreprise, mais encore un profit semblable  celui du
Fermier, qui a la troisieme partie pour lui. Cet entretien, de mme que
ce profit, doit se trouver dans la vente des chapeaux, dont le prix doit
paer non-seulement les matriaux, mais aussi l'entretien du Chapelier &
de ses Ouvriers, & encore le profit en question.

Mais un Compagnon Chapelier entendu, mais sans fond, peut entreprendre
la mme Manufacture, en empruntant de l'argent & des matriaux, & en
abandonnant l'article du profit  quiconque voudra lui prter de
l'argent, ou  quiconque voudra lui confier du castor, de la laine, &c.,
qu'il ne paiera qu' long terme & lorsqu'il aura vendu ses chapeaux. Si
 l'expiration du terme de ses billets le Prteur d'argent redemande son
capital, ou si le Marchand de laine & les autres Prteurs ne veulent
plus s'y fier, il faut qu'il quitte son entreprise; auquel cas il aimera
peut-tre mieux faire banqueroute. Mais s'il est sage & industrieux, il
pourra faire voir  ses cranciers qu'il a en argent ou en chapeaux la
valeur du fond qu'il a emprunt -peu-prs, & ils aimeront mieux
probablement continuer  s'y fier & se contenter, pour le prsent, de
leur intert ou du profit. Au moen dequoi il continuera, & peut-tre
amassera-t'il par degrs quelque fond en se frustrant un peu de son
ncessaire. Avec ce secours il aura tous les ans moins  emprunter, &
lorsqu'il aura amass un fond suffisant pour conduire sa Manufacture qui
sera toujours proportionne au dbit qu'il en a, l'article du profit lui
demeurera en entier, & il s'enrichira s'il n'augmente pas sa dpense.

Il est bon de remarquer que l'entretien d'un tel Manufacturier est d'une
petite valeur  proportion de celle des sommes qu'il emprunte dans son
commerce, ou des matriaux qu'on lui confie; & par consquent les
Prteurs ne courent pas un grand risque de perdre leur capital, s'il est
honnte homme & industrieux: mais comme il est trs possible qu'il ne le
soit pas, les Prteurs exigeront toujours de lui un profit ou intert de
vingt  trente pour cent de la valeur du prt: encore n'y aura-t'il que
ceux qui en ont bonne opinion qui s'y fieront. On peut faire les mmes
inductions par rapport  tous les Matres, Artisans, Manufacturiers &
autres Entrepreneurs dans l'Etat, qui conduisent des entreprises dont le
fond excede considrablement la valeur de leur entretien annuel.

Mais si un Porteur d'eau  Paris s'rige en Entrepreneur de son propre
travail, tout le fond dont il aura besoin sera le prix de deux seaux,
qu'il pourra acheter pour une once d'argent, aprs quoi tout ce qu'il
gagne devient profit. S'il gagne par son travail cinquante onces
d'argent par an, la somme de son fond, ou emprunt, sera  celle de son
profit, comme un  cinquante. C'est--dire, qu'il gagnera cinq mille
pour cent, au lieu que le Chapelier ne gagnera pas cinquante pour cent,
& qu'il sera mme oblig d'en paer vingt  trente pour cent au Prteur.

Cependant un Prteur d'argent aimera mieux prter mille onces d'argent 
un Chapelier  vingt pour cent d'intert, que de prter mille onces 
mille Porteurs d'eau  cinq cent pour cent d'intert. Les Porteurs d'eau
dpenseront bien vte  leur entretien non-seulement l'argent qu'ils
gagnent par leur travail journalier, mais tout celui qu'on leur a prt.
Ces capitaux qu'on leur prte, sont petits  proportion de la somme
qu'il leur faut pour leur entretien: soit qu'ils soient beaucoup ou peu
emplos, ils peuvent facilement dpenser tout ce qu'ils gagnent. Ainsi
on ne peut guere dterminer les gains de ces bas Entrepreneurs. On
diroit bien qu'un Porteur d'eau gagne cinq mille pour cent de la valeur
des seaux qui servent de fond  son entreprise, & mme dix mille pour
cent, si par un rude travail il gagnoit cent onces d'argent par an. Mais
comme il peut dpenser pour son entretien les cent onces aussi-bien que
les cinquante, ce n'est que par la connoissance de ce qu'il met  son
entretien qu'on peut savoir combien il a de profit clair.

Il faut toujours dfalquer la subsistance & l'entretien des
Entrepreneurs avant que de statuer sur leur profit. C'est ce que nous
avons fait dans l'exemple du Fermier & dans celui du Chapelier: & c'est
ce qu'on ne peut guere dterminer pour les bas Entrepreneurs; aussi
font-ils pour la plpart banqueroute, s'ils doivent.

Il est ordinaire aux Brasseurs de Londres, de prter quelques barils de
biere aux Entrepreneurs de Cabarets  biere, & lorsque ceux-ci paient
les premiers barils, on continue  leur en prter d'autres. Si la
consommation de ces Cabarets  biere devient forte, ces Brasseurs font
quelquefois un profit de cinq cent pour cent par an; & j'ai oui dire que
les gros Brasseurs ne laissoient pas de s'enrichir lorsqu'il n'y a que
la moiti des Cabarets  biere qui leur font banqueroute dans le courant
de l'anne.

Tous les Marchands dans l'Etat, sont dans une habitude constante de
prter  termes des marchandises ou des denres  des Dtailleurs, &
proportionnent la mesure de leur profit, ou leur intert,  celle de
leur risque. Ce risque est toujours grand par la grande proportion de
l'entretien de l'emprunteur  la valeur prte. Car si l'emprunteur ou
dtailleur n'a pas un prompt dbit dans le bas troc, il se ruinera bien
vte & dpensera tout ce qu'il a emprunt pour sa subsistance, & par
consquent sera oblig de faire banqueroute.

Les Revendeuses de poisson, qui l'achetent  Billingaste,  Londres,
pour le revendre dans les autres quartiers de la Ville, paient
ordinairement par contrat pass par un Ecrivain expert, un schelling par
guine, ou par vingt-un schellings, d'interts par semaine; ce qui fait
deux cens soixante pour cent par anne. Les Revendeuses des Halles 
Paris dont les entreprises sont moins considrables paient cinq sols par
semaine d'interts d'un cu de trois livres, ce qui passe quatre cents
trente pour cent par an: cependant il y a peu de Prteurs qui fassent
fortune avec de si grands interts.

Ces gros interts sont non-seulement tolrs, mais encore en quelque
faon utiles & ncessaires dans un Etat. Ceux qui achetent le poisson
dans les rues paient ces gros interts par l'augmentation de prix qu'ils
en donnent; cela leur est commode, & ils n'en ressentent pas la perte.
De mme un Artisan qui boit un pot de biere, & en paie un prix qui fait
trouver au Brasseur cinq cents pour cent de profit, se trouve bien de
cette commodit & n'en sent point la perte dans un si bas dtail.

Les Casuistes, qui ne paroissent guere propres  juger de la nature de
l'intert & des matieres de commerce, ont imagin un terme (_damnum
emergens_) au moen duquel ils veulent bien tolerer ces hauts prix
d'intert: & plutt que de renverser l'usage & la convenance des
Societs, ils ont consenti & permis  ceux qui prtent avec un grand
risque, de tirer proportionnellement un grand intert; & cela sans
bornes: car ils seroient bien embarasss  en trouver de certaines,
puisque la chose dpend rellement des craintes des Prteurs & des
ncessits des emprunteurs.

On loue les Ngocians sur Mer, lorsqu'ils peuvent faire profiter leur
fond dans leur entreprise, fusse  dix mille pour cent; & quelque profit
que les Marchands en gros fassent ou stipulent en vendant  long terme
les denres ou les marchandises  des Marchands-dtailleurs infrieurs,
je n'ai pas oui dire que les Casuistes leur en fissent un crime. Ils
sont ou paroissent un peu plus scrupuleux au sujet des prts en argent
sec, quoique ce soit dans le fond la mme chose. Cependant ils tolerent
encore ces prts au moen d'une distinction (_lucrum cessans_) qu'ils
ont imagine; je crois que cela veut dire, qu'un Homme qui a t dans
l'habitude de faire valoir son argent  cinq cens pour cent dans son
commerce, peut stipuler ce profit en le prtant  un autre. Rien n'est
plus divertissant que la multitude des Loix & des Canons qui ont t
faits dans tous les sicles au sujet de l'intert de l'argent, toujours
par des Sages qui n'toient guere au fait du commerce, & toujours
inutilement.

Il parot par ces exemples & par ces inductions, qu'il y a dans un Etat
plusieurs classes & alles d'interts ou de profit; que dans les plus
basses classes, l'intert est toujours le plus fort  proportion du plus
grand risque; & qu'il diminue de classe en classe jusqu' la plus haute
qui est celle des Ngocians riches & rputs solvables. L'intrt qu'on
stipule dans cette classe, est celui qu'on appelle le prix courant de
l'intert dans l'Etat, & il ne differe guere de l'intert qu'on stipule
sur l'hypotheque des terres. On aime autant le billet d'un Ngociant
solvable & solide, au moins pour un court terme, qu'une action sur une
terre; parceque la possibilit d'un procs ou d'une contestation au
sujet de celle-ci, compense la possibilit de la banqueroute du
Ngociant.

Si dans un Etat il n'y avoit pas d'Entrepreneurs qui pussent faire du
profit sur l'argent ou sur les marchandises qu'ils empruntent, l'usage
de l'intrt ne seroit pas probablement si frquent qu'on le voit. Il
n'y auroit que les Gens extravagans & prodigues qui feroient des
emprunts. Mais dans l'habitude o tout le monde est de se servir
d'Entrepreneurs, il y a une source constante pour les emprunts & par
consquent pour l'intert. Ce sont les Entrepreneurs qui cultivent les
terres, les Entrepreneurs qui fournissent le pain, la viande, les
habillemens, &c.  tous les Habitans d'une ville. Ceux qui travaillent
aux gages de ces Entrepreneurs, cherchent aussi  s'riger eux-mmes en
Entrepreneurs,  l'envie les uns des autres. La multitude des
Entrepreneurs est encore bien plus grande parmi les Chinois; & comme ils
ont tous l'esprit vif, le gnie propre pour les entreprises, & une
grande constance  les conduire, il y a parmi eux des Entrepreneurs qui
parmi nous sont fournis par des gens gags: ils fournissent les repas
des Laboureurs, mme dans les champs. Et c'est peut-tre cette multitude
de bas Entrepreneurs, & des autres, de classe en classe, qui, trouvant
le moen de gagner beaucoup par la consommation sans que cela soit
sensible aux consommateurs, soutiennent le prix de l'intert dans la
plus haute classe  trente pour cent; au lieu qu'il ne passe guere cinq
pour cent dans notre Europe. L'intert a t  Athnes, du tems de
Solon,  dix-huit pour cent. Dans la Rpublique romaine il a t le plus
souvent  douze pour cent, on l'y a vu  quarante huit pour cent, 
vingt pour cent,  huit pour cent,  six pour cent, au plus bas  quatre
pour cent: il n'a jamais t si bas librement que vers la fin de la
Rpublique & sous Auguste aprs la conqute de l'Egypte. L'Empereur
Antonin & Alexandre Severe, ne rduisirent l'intert  quatre pour cent,
qu'en prtant l'argent public sur l'hypotheque des terres.




CHAPITRE DIXIEME

ET DERNIER.

_Des causes de l'augmentation & de la diminution de l'intert de
l'argent, dans un Etat._


C'est une ide commune & ree de tous ceux qui ont crit sur le
commerce, que l'augmentation de la quantit de l'argent effectif dans un
Etat y diminue le prix de l'intert, parceque lorsque l'argent abonde,
il est plus facile d'en trouver  emprunter. Cette ide n'est pas
toujours vraie ni juste. Pour s'en convaincre, il ne faut que se
souvenir qu'en l'anne 1720, presque tout l'argent d'Angleterre fut
apport  Londres, & que par-dessus cela, le nombre des billets qu'on
mit sur la place acclera le mouvement de l'argent d'une maniere
extraordinaire. Cependant cette abondance d'argent & de circulation au
lieu de diminuer l'intert courant qui toit auparavant  cinq pour
cent, & au-dessous, ne servit qu' en augmenter le prix, qui fut port 
cinquante & soixante pour cent. Il est facile de rendre raison de cette
augmentation du prix de l'intert, par les principes & les causes de
l'intert, que j'ai tablies dans le chapitre prcdent. La voici, tout
le monde toit devenu Entrepreneur dans le systeme de la Mer du Sud, &
demandoit  emprunter de l'argent pour acheter des Actions, comptant de
faire un profit immense au moen duquel il pourroit aisment paer ce
haut prix d'intrt.

Si l'abondance d'argent dans l'Etat vient par les mains de gens qui
prtent, elle diminuera sans doute l'intert courant en augmentant le
nombre des prteurs: mais si elle vient par l'entremise de personnes qui
dpensent, elle aura l'effet tout contraire, & elle haussera le prix de
l'intert en augmentant le nombre des Entrepreneurs qui auront 
travailler au moen de cette augmentation de dpense, & qui auront
besoin d'emprunter pour fournir  leur entreprise, dans toutes les
classes d'interts.

L'abondance ou la disette d'argent dans un Etat, hausse toujours ou
baisse les prix de toutes choses dans les altercations du troc, sans
avoir aucune liaison ncessaire avec le prix de l'intrt, qui peut trs
bien tre haut dans les Etats o il y a abondance d'argent, & bas dans
ceux o l'argent est plus rare: haut o tout est cher, & bas o tout est
 grand march: haut  Londres, & bas  Gnes.

Le prix de l'intert hausse & baisse tous les jours sur de simples
bruits, qui tendent  diminuer ou  augmenter la suret des Prteurs,
sans que le prix des choses dans le troc soit alter pour cela.

La source la plus constante d'un intert haut dans un Etat, est la
grande dpense des Seigneurs & des Propritaires de terres, ou des
autres Gens riches. Les Entrepreneurs & matres Artisans, sont dans
l'habitude de fournir de grosses Maisons dans toutes les branches de
leur dpense. Ces Entrepreneurs ont presque toujours besoin d'emprunter
de l'argent pour les fournir: & lorsque les Seigneurs consomment leurs
revenus par avance & empruntent de l'argent, ils contribuent doublement
 hausser le prix de l'intert.

Au contraire, lorsque les Seigneurs de l'Etat vivent d'oeconomie, &
achetent de la premiere main autant qu'ils le peuvent, ils se font
procurer par leurs Valets beaucoup de choses sans qu'elles passent par
les mains des Entrepreneurs, ils diminuent les profits & le nombre des
Entrepreneurs dans l'Etat, & par consquent le nombre des Emprunteurs, &
encore le prix de l'intert, parceque ces sortes d'Entrepreneurs
travaillant sur leurs propres fonds n'empruntent que le moins qu'ils
peuvent, & en se contentant d'un petit gain empchent ceux qui n'ont
point de fonds de s'ingrer dans les entreprises en empruntant. Voil
aujourd'hui la situation des Rpubliques de Gnes & de Hollande, o
l'intert est quelquefois  deux pour cent, & au-dessous dans la plus
haute classe; au lieu qu'en Allemagne, en Pologne, en France, en
Espagne, en Angleterre & en d'autres Etats, la facilit & la dpense des
Seigneurs & des Propritaires de terres entretiennent toujours les
Entrepreneurs & matres Artisans de l'Etat dans l'habitude de ces gros
gains, au moen desquels ils ont dequoi paer un intert haut, & encore
plus lorsqu'ils tirent tout de l'Etranger avec risque pour les
entreprises.

Lorsque le Prince ou l'Etat fait une grosse dpense comme en faisant la
guerre, cela hausse le prix de l'intert par deux raisons: la premiere
est que cela multiplie le nombre des Entrepreneurs par plusieurs
nouvelles entreprises considrables de fournitures pour la guerre, & par
consquent les emprunts. La seconde est par rapport au plus grand risque
que la guerre entrane toujours.

Au contraire, la guerre finie, les risques diminuent, le nombre des
Entrepreneurs diminue, & les Entrepreneurs mme de la guerre cessant de
l'tre, diminuent leurs dpenses, & deviennent prteurs de l'argent
qu'ils ont gagn. Dans cette situation, si le Prince ou l'Etat offre de
rembourser une partie de ses dettes, il diminuera considrablement le
prix de l'intert; & cela aura un effet plus certain, s'il est en tat
de paer rellement une partie de la dette sans emprunter d'un autre
ct, parceque les remboursemens augmentent le nombre des prteurs dans
la plus haute classe de l'intert, & que cela pourra influer sur les
autres classes.

Lorsque l'abondance d'argent dans l'Etat est introduite par une balance
constante de commerce, cet argent passe d'abord par les mains des
Entrepreneurs; & encore qu'il augmente la consommation, il ne laisse pas
de diminuer le prix de l'intert,  cause que la plpart des
Entrepreneurs acquerent alors assez de fond pour conduire leur commerce
sans argent, & mme deviennent prteurs des sommes qu'ils ont gagnes
au-del de celles qu'il faut pour conduire leur commerce. S'il n'y a pas
dans l'Etat un grand nombre de Seigneurs & de Gens riches qui fassent
une grosse dpense, dans ces circonstances l'abondance de l'argent ne
manquera pas de diminuer le prix de l'intert, autant qu'elle augmentera
le prix des denres & des marchandises dans le troc. Voil ce qui arrive
d'ordinaire dans les Rpubliques qui n'ont guere de fond ni de terres
considrables, & qui ne s'enrichissent que par le commerce tranger.
Mais dans les Etats qui ont un grand fond & des Propritaires de terres
considrables, l'argent qui s'introduit par le commerce avec l'Etranger
augmente leur rente, & leur donne moen de faire une grande dpense qui
entretient plusieurs Entrepreneurs & plusieurs Artisans, outre ceux qui
maintiennent le commerce avec l'Etranger: cela soutient toujours un haut
intert, malgr l'abondance de l'argent.

Lorsque les Seigneurs & les Propritaires de terres se ruinent par leurs
dpenses extravagantes, les prteurs d'argent qui ont des hypotheques
sur leurs terres, en attrapent souvent la proprit absolue; & il peut
bien arriver dans l'Etat que les prteurs soient cranciers de beaucoup
plus d'argent qu'il n'y en circule: auquel cas on peut les regarder
comme Propritaires subalternes des terres & des denres qu'on
hypotheque pour leur suret. Que si cela n'a pas lieu, leurs capitaux se
perdront par les banqueroutes.

De mme on peut considrer les Propritaires des Actions & des fonds
publics, comme Propritaires subalternes des revenus de l'Etat qu'on
emploie  paer leurs interts. Mais si la lgislature toit oblige par
les besoins de l'Etat d'emploer ses revenus  d'autres usages, les
Actionnaires ou Propritaires de fonds publics perdroient tout, sans que
l'argent qui circule dans l'Etat ft diminu pour cela d'un seul liard.

Si le Prince ou les Administrateurs de l'Etat veulent regler le prix de
l'intert courant par des loix, il faut en faire le rglement sur le pi
du prix courant du March dans la plus haute classe, ou approchant:
autrement la loi sera inutile, parceque les Contractans, qui suivront la
regle des altercations, ou le prix courant regl par la proportion des
Prteurs aux Emprunteurs, feront des marchs clandestins; & cette
contrainte de la loi ne servira qu' gner le commerce &  hausser le
prix de l'intert, au lieu de le fixer. Autrefois les Romains, aprs
plusieurs loix pour restraindre l'intert, en firent une autre pour
dfendre absolument de prter de l'argent. Cette loi n'eut pas plus de
succs que les prcdentes. La loi que fit Justinien pour restraindre
les Gens de qualit  ne prendre que quatre pour cent, ceux d'un ordre
infrieur six pour cent, & les Gens de commerce huit pour cent, toit
galement plaisante & injuste, tandis qu'il n'toit pas dfendu de faire
cinquante & cent pour cent de profit par toutes sortes d'entreprises.

S'il est permis & honnte  un Propritaire de terre de donner une Ferme
 haut prix  un Fermier indigent, au hasard d'en perdre toute la rente
d'une anne, il semble qu'il devroit tre permis au Prteur de prter
son argent  un Emprunteur ncessiteux, au hasard de perdre
non-seulement son intert ou profit, mais encore son capital, & stipuler
tel intert que l'autre consentira volontairement de lui accorder; il
est vrai que les prts de cette nature font plus de malheureux qui en
emportant les capitaux aussi-bien que l'intert, sont plus dans
l'impuissance de se relever, que le Fermier qui n'emporte pas la terre:
mais les loix pour les banqueroutes tant assez favorables aux Dbiteurs
pour les mettre en tat de se relever, il semble qu'on devroit toujours
accommoder les loix de l'intert au prix du march, comme on fait en
Hollande.

Les prix courans de l'intert dans un Etat, semblent servir de base & de
regle pour les prix de l'achat des terres. Si l'intert courant est 
cinq pour cent, qui rpond au denier vingt, le prix des terres devroit
tre de mme: mais comme la proprit des terres donne un rang & une
certaine Jurisdiction dans l'Etat, il arrive que lorsque l'intert est
au denier vingt, le prix des terres est au denier vingt-quatre ou
vingt-cinq, quoique les hypotheques sur les mmes terres ne passent
gueres le prix courant de l'intert.

Aprs tout, le prix des terres, comme tous les autres prix, se regle
naturellement par la proportion des Vendeurs aux Acheteurs, &c.; & comme
il se trouvera beaucoup plus d'Acquereurs  Londres, par exemple, que
dans les Provinces, & que ces Acquereurs qui rsident dans la Capitale,
aimeront mieux acheter des terres dans leur voisinage que dans les
Provinces loignes, il arrivera qu'ils aimeront mieux acheter des
terres voisines au denier trente ou trente-cinq, que celles qui sont
loignes au denier vingt-cinq ou vingt-deux. Il y a souvent d'autres
raisons de convenances qui influent sur le prix des terres, & qu'il
n'est pas ncessaire de marquer ici, parcequ'elles ne dtruisent pas les
claircissemens que nous avons donns sur la nature de l'intert.


_Fin de la seconde Partie._




ESSAI

SUR LA NATURE

DU

COMMERCE

EN GNRAL.

_TROISIEME PARTIE._




CHAPITRE PREMIER.

_Du Commerce avec l'Etranger._


Lorsqu'un Etat change un petit produit de terre contre un plus grand
dans le commerce avec l'Etranger, il parot avoir l'avantage dans ce
commerce: & si l'argent y circule en plus grande abondance que chez
l'Etranger, il changera toujours un plus petit produit de terre contre
un plus grand.

Lorsque l'Etat change son travail contre le produit de terre de
l'Etranger, il parot avoir l'avantage dans ce commerce; attendu que ses
habitans sont entretenus aux dpens de l'Etranger.

Lorsqu'un Etat change son produit conjointement avec son travail,
contre un plus grand produit de l'Etranger conjointement avec un travail
gal ou plus grand, il parot encore avoir l'avantage dans ce commerce.

Si les Dames de Paris consomment, anne commune, des dentelles de
Bruxelles pour la valeur de cent mille onces d'argent, le quart d'un
arpent de terre en Brabant, qui produira cent cinquante livres pesant de
lin, qu'on travaillera en dentelles fines  Bruxelles, correspondra 
cette somme. Il faudra le travail d'environ deux mille personnes en
Brabant pendant une anne pour toutes les parties de cette Manufacture,
depuis la semence du lin jusqu' la derniere perfection de la dentelle.
Le Marchand de dentelle ou Entrepreneur  Bruxelles en fera les avances;
il paiera directement ou indirectement toutes les fileuses & faiseuses
de dentelles, & la proportion du travail de ceux qui font leurs outils;
tous ceux qui ont part au travail, acheteront leur entretien directement
ou indirectement du Fermier en Brabant, qui paie en partie la rente de
son Propritaire. Si on met le produit de terre qu'on attribue dans
cette oeconomie  ces deux mille personnes,  trois arpens par tte,
tant pour l'entretien de leurs personnes que pour celui de leurs
familles qui en subsistent en partie, il y aura six mille arpens de
terre en Brabant emplos  l'entretien de ceux qui ont part au travail
de la dentelle, & cela aux dpens des Dames de Paris qui paieront &
porteront cette dentelle.

Les Dames de Paris y paieront les cent mille onces d'argent, chacune
suivant la quantit qu'elles en prennent; il faudra envoer tout cet
argent en especes  Bruxelles, en dduisant les frais seulement de
l'envoi, & il faut que l'Entrepreneur  Bruxelles y trouve non-seulement
le paiement de toutes ses avances, & l'intert de l'argent qu'il aura
peut-tre emprunt, mais encore un profit de son entreprise pour
l'entretien de sa famille. Si le prix que les Dames donnent de la
dentelle ne remplit pas tous les frais & profits en gneral, il n'y aura
pas d'encouragement pour cette Manufacture, & les Entrepreneurs
cesseront de la conduire ou feront banqueroute; mais comme nous avons
suppos qu'on continue cette Manufacture, il est de ncessit que tous
les frais se trouvent dans les prix que les Dames de Paris en donnent, &
qu'on envoie les cent mille onces d'argent  Bruxelles, si les
Brabanons ne tirent rien de France pour en faire la compensation.

Mais si les habitans du Brabant aiment les vins de Champagne, & en
consomment, anne commune, la valeur de cent mille onces d'argent,
l'article des vins pourra compenser celui de la dentelle, & la balance
du commerce, par rapport  ces deux branches, sera gale. La
compensation & la circulation se fera par l'entremise des Entrepreneurs
& des Banquiers qui s'en mleront de part & d'autre.

Les Dames de Paris paieront cent mille onces d'argent  celui qui leur
vend & livre la dentelle; celui-ci les paiera au Banquier qui lui
donnera une ou plusieurs lettres de change sur son correspondant 
Bruxelles. Ce Banquier remettra l'argent aux Marchands de vin de
Champagne qui ont 100000 onces d'argent  Bruxelles, & qui lui donneront
leurs lettres de change de mme valeur tires sur lui par son
Correspondant  Bruxelles. Ainsi les 100000 onces paes pour le vin de
Champagne  Bruxelles, compenseront les 100000 onces paes pour la
dentelle  Paris; au moen de quoi on pargnera la peine de voiturer
l'argent reu  Paris jusqu' Bruxelles, & la peine de voiturer l'argent
reu  Bruxelles jusqu' Paris. Cette compensation se fait par lettres
de change, dont je tacherai de faire connotre la nature dans le
chapitre suivant.

Cependant on voit dans cet exemple que les cent mille onces que les
Dames de Paris paient pour la dentelle, viennent entre les mains des
Marchands qui envoient le vin de Champagne  Bruxelles: & que les cent
mille onces que les consommateurs du vin de Champagne paient pour ce vin
 Bruxelles, tombent entre les mains des Entrepreneurs ou Marchands de
dentelles. Les Entrepreneurs de part & d'autre, distribuent cet argent 
ceux qu'ils font travailler, soit pour ce qui regarde les vins, soit
pour ce qui regarde les dentelles.

Il est clair par cet exemple que les Dames de Paris soutiennent &
entretiennent tous ceux qui travaillent  la dentelle en Brabant, &
qu'elles y causent une circulation d'argent. Il est galement clair que
les consommateurs du vin de Champagne  Bruxelles soutiennent &
entretiennent en Champagne, non-seulement tous les Vignerons & autres
qui ont part  la production du vin, tous les Charons, Marchaux,
Voituriers, &c. qui ont part  la voiture, aussi-bien que les chevaux
qu'on y emploie, mais qu'ils paient aussi la valeur du produit de la
terre pour le vin, & causent une circulation d'argent en Champagne.

Cependant cette circulation ou ce commerce en Champagne, qui fait tant
de fracas, qui fait vivre le Vigneron, le Fermier, le Charon, le
Marchal, le Voiturier, & qui fait paer exactement, tant la rente du
Propritaire de la vigne, que celle du Propritaire des prairies qui
servent  entretenir les chevaux de voiture, est dans le cas prsent, un
commerce onreux & dsavantageux  la France,  l'envisager par les
effets qu'il produit.

Si le Muid de vin se vend  Bruxelles pour soixante onces d'argent, & si
on suppose qu'un arpent produise quatre muids de vin, il faut envoer 
Bruxelles le produit de quatre mille cent soixante-six arpens & demi de
terre, pour correspondre  cent mille onces d'argent, & il faut emploer
autour de deux mille arpens de prairies & de terres, pour avoir le foin
& l'avoine que consomment les chevaux de transport, & ne les emploer
durant toute l'anne  aucun autre usage. Ainsi on tera  la
subsistance des Franois environ six mille arpens de terres, & on
augmentera celle des Brabanons de plus de quatre mille arpens de
produit, puisque le vin de Champagne qu'ils boivent pargne plus de
quatre mille arpens qu'ils emploieroient vraisemblablement  produire de
la biere pour leur boisson, s'ils ne buvoient pas de vin. Cependant la
dentelle avec laquelle on paie tout cela, ne coute aux Brabanons que le
quart d'un arpent de lin. Ainsi avec un arpent de produit, conjointement
 leur travail, les Brabanons paient plus de seize mille arpens aux
Franois conjointement  un moindre travail. Ils retirent une
augmentation de subsistance, & ne donnent qu'un instrument de luxe qui
n'apporte aucun avantage rel  la France, parceque la dentelle s'y use
& s'y dtruit, & qu'on ne peut l'changer pour quelque chose d'utile
aprs cela. Suivant la regle intrinseque des valeurs, la terre qu'on
emploie en Champagne pour la production du vin, celle pour l'entretien
des Vignerons, des Tonneliers, des Charons, des Marchaux, des
Voituriers, des chevaux pour le transport, &c. devroit tre gale  la
terre qu'on emploie en Brabant  la production du lin, &  celle qu'il
faut pour l'entretien des fileuses, des faiseuses de dentelles & de tous
ceux qui ont quelque part  la fabrication de cette Manufacture de
dentelle.

Mais si l'argent est plus abondant dans la circulation en Brabant qu'en
Champagne, la terre & le travail y seront  plus haut prix, & par
consquent dans l'valuation qui se fait de part & d'autre en argent,
les Franois perdront encore considrablement.

On voit dans cet exemple une branche de commerce qui fortifie
l'Etranger, qui diminue les habitans de l'Etat, & qui, sans en faire
sortir aucun argent effectif, affoiblit ce mme Etat. J'ai choisi cet
exemple pour mieux faire sentir comment un Etat peut tre la dupe d'un
autre par le fait du commerce, & pour faire comprendre la maniere de
connotre les avantages & les desavantages du commerce avec l'Etranger.

C'est en examinant les effets de chaque branche de commerce en
particulier, qu'on peut regler utilement le commerce avec les Etrangers:
on ne sauroit le connotre distinctement par des raisonnemens gnraux.

On trouvera toujours par l'examen des particularits, que l'exportation
de toute Manufacture est avantageuse  l'Etat, parce qu'en ce cas
l'Etranger paie & entretient toujours des Ouvriers utiles  l'Etat; que
les meilleurs retours ou paiemens qu'on retire sont les especes, & au
dfaut des especes, le produit des terres de l'Etranger o il entre le
moins de travail. Par ces moens de commercer on voit souvent des Etats
qui n'ont presque point de produits de terre, entretenir des habitans en
grand nombre aux dpens de l'Etranger: & de grands Etats maintenir leurs
habitans avec plus d'aisance & d'abondance.

Mais attendu que les grands Etats n'ont pas besoin d'augmenter le nombre
de leurs habitans, il suffit d'y faire vivre ceux qui y sont, du cr de
l'Etat, avec plus d'agrment & d'aisance, & de rendre les forces de
l'Etat plus grandes pour sa dfense & sa suret. Pour y parvenir par le
commerce avec l'Etranger, il faut encourager, tant qu'on peut,
l'exportation des ouvrages & des Manufactures de l'Etat, pour en
retirer, autant qu'il est possible, de l'or & de l'argent en nature.
S'il arrivoit par des rcoltes abondantes qu'il y et en l'Etat beaucoup
de produits au-del de la consommation ordinaire & annuelle, il seroit
avantageux d'en encourager l'exportation chez l'Etranger pour en faire
entrer la valeur en or & en argent: ces mtaux ne prissent point & ne
se dissipent pas comme les produits de la terre, & on peut toujours avec
l'or & l'argent faire entrer dans l'Etat tout ce qui y manque.

Cependant il ne seroit pas avantageux de mettre l'Etat dans l'habitude
annuelle d'envoer chez l'Etranger de grandes quantits du produit de
son cr, pour en tirer le paiement en Manufactures trangeres. Ce seroit
affoiblir & diminuer les habitans & les forces de l'Etat par les deux
bouts.

Mais je n'ai point dessein d'entrer dans le dtail des branches du
commerce qu'il faudroit encourager pour le bien de l'Etat. Il me suffit
de remarquer qu'il faut toujours tcher d'y faire entrer le plus
d'argent qu'il se peut.

L'augmentation de la quantit d'argent qui circule dans un Etat, lui
donne de grands avantages dans le commerce avec l'Etranger, tant que
cette abondance d'argent y continue. L'Etat change toujours par l une
petite quantit de produit & de travail, contre une plus grande. Il leve
les taxes avec facilit, & ne trouve pas de difficult  faire de
l'argent dans les cas de besoins publics.

Il est vrai que la continuation de l'augmentation de l'argent causera
dans la suite par son abondance une chert de terre & de travail dans
l'Etat. Les ouvrages & les Manufactures couteront tant,  la longue, que
l'Etranger cessera peu--peu de les acheter, & s'accoutumera  les
prendre ailleurs  meilleur march; ce qui ruinera insensiblement les
ouvrages & les Manufactures de l'Etat. La mme cause qui augmentera les
rentes des Propritaires des terres de l'Etat (qui est l'abondance de
l'argent) les mettra dans l'habitude de tirer quantit d'ouvrages des
pas trangers o ils les auront  grand march: ce sont l des
consquences naturelles. La richesse qu'un Etat acquert par le commerce,
le travail & l'oeconomie le jettera insensiblement dans le luxe. Les
Etats qui haussent par le commerce ne manquent pas de baisser ensuite:
il y a des regles que l'on pourroit mettre en usage, ce qu'on ne fait
guere pour empcher ce dclin. Toujours est-il vrai que tandis que
l'Etat est en possession actuelle la balance du commerce, & de
l'abondance de l'argent il parot puissant, & il l'est en effet tant que
cette abondance y subsiste.

On pourroit tirer des inductions  l'infini pour justifier ces ides du
commerce avec l'Etranger, & les avantages de l'abondance de l'argent. Il
est tonnant de voir la disproportion de la circulation de l'argent en
Angleterre &  la Chine. Les Manufactures des Indes, comme les Soieries,
les Toiles peintes, les Mousselines, &c. nonobstant les frais d'une
navigation de dix-huit mois, reviennent  un trs bas prix en
Angleterre, qui les paieroit avec la trentieme partie de ses ouvrages &
de ses Manufactures si les Indiens les vouloient acheter. Mais ils ne
sont pas si foux de paer des prix extravagans pour nos ouvrages,
pendant qu'on travaille mieux chez eux & infiniment  meilleur march.
Aussi ne nous vendent-ils leurs Manufactures que contre argent comptant,
que nous leur portons annuellement pour augmenter leurs richesses &
diminuer les ntres. Les Manufactures des Indes qu'on consomme en Europe
ne font que diminuer notre argent & le travail de nos propres
Manufactures.

Un Amriquain, qui vend  un Europen des peaux de Castor, est surpris
avec raison d'apprendre que les chapeaux qu'on fait de laine sont aussi
bons pour l'usage, que ceux qu'on fait de poil de castor, & que toute la
diffrence, qui cause une si longue navigation, ne consiste que dans la
fantaisie de ceux qui trouvent les chapeaux de poil de castor plus
legers & plus agrables  la ve & au toucher. Cependant comme on paie
ordinairement les peaux de Castor  ces Amriquains en ouvrages de fer,
d'acier, &c. & non en argent, c'est un commerce qui n'est pas nuisible 
l'Europe, d'autant plus qu'il entretient des Ouvriers & particulierement
des Matelots, qui dans les besoins de l'Etat sont trs utiles, au lieu
que le commerce des Manufactures des Indes orientales, emporte l'argent
& diminue les Ouvriers de l'Europe.

Il faut convenir que le commerce des Indes orientales est avantageux 
la Rpublique de Hollande, & qu'elle en fait tomber la perte sur le
reste de l'Europe en vendant les pices & Manufactures, en Allemagne, en
Italie, en Espagne & dans le Nouveau Monde, qui lui rendent tout
l'argent qu'elle envoie aux Indes & bien au-del: il est mme utile  la
Hollande d'habiller ses femmes & plusieurs autres habitans, des
Manufactures des Indes, plutt que d'toffe d'Angleterre & de France. Il
vaut mieux pour les Hollandois enrichir les Indiens que leurs voisins,
qui pourroient en profiter pour les opprimer: d'ailleurs ils vendent aux
autres habitans de l'Europe les toiles & les petites Manufactures de
leur cr, beaucoup plus cher qu'ils ne vendent chez eux les Manufactures
des Indes, qui s'y consomment.

L'Angleterre & la France auroient tort d'imiter en cela les Hollandois.
Ces Roaumes ont chez eux les moens d'habiller leurs femmes, de leur
cr; & quoique leurs toffes reviennent  un plus haut prix que celles
des Manufactures des Indes, ils doivent obliger leurs habitans de n'en
point porter d'trangeres; ils ne doivent pas permettre la diminution de
leurs ouvrages & de leurs Manufactures, ni se mettre dans la dpendance
des Etrangers, ils doivent encore moins laisser enlever leur argent pour
cela.

Mais puisque les Hollandois trouvent moen de dbiter dans les autres
Etats de l'Europe les marchandises des Indes, les Anglois & les Franois
en devroient faire autant, soit pour diminuer les forces navales de la
Hollande, soit pour augmenter les leurs, & sur-tout afin de se passer du
secours des Hollandois dans les branches de consommation, qu'une
mauvaise habitude a rendues ncessaires dans ces Roaumes: c'est un
dsavantage visible de permettre qu'on porte des Indiennes dans les
Roaumes d'Europe qui ont de leur cr dequoi habiller leurs habitans.

De mme qu'il est dsavantageux  un Etat d'encourager des Manufactures
trangeres, il est aussi dsavantageux d'encourager la navigation des
trangers. Lorsqu'un Etat envoie chez l'Etranger ses ouvrages & ses
Manufactures, il en tire l'avantage en entier s'il les envoie par ses
propres Vaisseaux: par-l il entretient un bon nombre de Matelots, qui
sont aussi utiles  l'Etat que les Ouvriers. Mais s'il en abandonne le
transport  des Btimens trangers, il fortifie la Marine trangere &
diminue la sienne.

C'est un point essentiel du commerce avec l'Etranger que celui de la
navigation. De toute l'Europe, les Hollandois sont ceux qui construisent
des Vaisseaux  meilleur march. Outre les rivieres qui leur apportent
du bois flott, le voisinage du Nord leur fournit  moins de frais les
mts, le bois, le goudron, les cordages, &c. Leurs Moulins  scier le
bois en facilitent le travail. De plus ils naviguent avec moins
d'quipage, & leurs Matelots vivent  trs peu de frais. Un de leurs
Moulins  scier le bois pargne journellement le travail de
quatre-vingts hommes.

Par ces avantages ils seroient dans l'Europe les seuls voituriers par
Mer, si l'on suivoit toujours le meilleur march: & s'ils avoient de
leur propre cr dequoi faire un commerce tendu, ils auroient sans doute
la plus florissante Marine de l'Europe. Mais le grand nombre de leurs
Matelots ne suffit pas, sans les forces intrieures de l'Etat, pour la
superiorit de leurs forces navales: ils n'armeroient jamais de
Vaisseaux de guerre, ni de Matelots si l'Etat avoit de grands revenus
pour les construire & les solder: ils profiteroient en tout du grand
march.

L'Angleterre pour les empcher d'augmenter  ses dpens leur avantage
sur Mer par ce bon march, a dfendu  toute Nation d'apporter chez elle
d'autres marchandises que celles de leur cr; au moen dequoi les
Hollandois n'aant p servir de voituriers pour l'Angleterre, les
Anglois mme ont fortifi par-l leur Marine: & bien qu'ils naviguent 
plus de frais que les Hollandois, les richesses de leurs charges au
dehors rendent ces frais moins considrables.

La France & l'Espagne sont bien des Etats maritimes, qui ont un riche
produit qu'on envoie dans le Nord, d'o on leur porte chez eux les
denres & marchandises. Il n'est pas tonnant que leur marine ne soit
pas considrable  proportion de leur produit & de l'tendue de leurs
Ctes maritimes, puisqu'ils laissent  des Vaisseaux trangers le soin
de leur apporter du Nord tout ce qu'ils en reoivent, & de leur venir
enlever les denres que les Etats du Nord tirent de chez eux.

Ces Etats, je dis la France & l'Espagne, ne font pas entrer dans les
vues de leur politique la considration du Commerce au point qu'elle y
seroit avantageuse; la plpart des Commerans en France & en Espagne qui
ont relation avec l'Etranger, sont plutt des Facteurs ou des Commis de
Ngocians trangers que des Entrepreneurs, pour conduire ce commerce de
leur fond.

Il est vrai que les Etats du Nord sont, par leur situation & par le
voisinage des pas qui produisent tout ce qui est ncessaire  la
construction des Navires, en tat de voiturer tout  meilleur march,
que ne seroit la France & l'Espagne: mais si ces deux Roaumes prenoient
des mesures pour fortifier leur marine, cet obstacle ne les en
empcheroit pas. L'Angleterre leur en a montr il y a dja long-tems
l'exemple en partie: ils ont chez eux & dans leurs Colonies tout ce
qu'il faut pour la construction des Btimens, ou du moins il ne seroit
pas difficile de les y faire produire: & il y a une infinit de voies
qu'on pourroit prendre pour faire russir un tel dessein, si la
legislature ou le ministere y vouloit concourir. Mon sujet ne me permet
pas d'examiner dans cet Essai, le dtail de ces voies: je me bornerai 
dire, que dans les pas o le commerce n'entretient pas constamment un
nombre considrable de Btimens & de Matelots, il est presque impossible
que le Prince puisse entretenir une Marine florissante, sans des frais
qui seroient seuls capables de ruiner les trsors de son Etat.

Je conclurai donc, en remarquant que le commerce qui est le plus
essentiel  un Etat pour l'augmentation ou la diminution de ses forces
est le commerce avec l'Etranger, que celui de l'intrieur d'un Etat
n'est pas d'une si grande considration dans la politique; qu'on ne
soutient qu' demi le commerce avec l'Etranger, lorsqu'on n'a pas l'oeil
 augmenter & maintenir de gros Ngocians naturels du pas, des Btimens
& des Matelots, des Ouvriers & des Manufactures, & surtout qu'il faut
toujours s'attacher  maintenir la balance contre les Etrangers.




CHAPITRE II.

_Des Changes & de leur nature._


Dans la Ville mme de Paris, il coute ordinairement cinq sols par sac de
mille livres, pour porter de l'argent d'une maison  une autre; s'il
falloit toujours le porter du Fauxbourg Saint Antoine, aux Invalides, il
en couteroit plus du double, & s'il n'y avoit pas communment des
porteurs d'argent de confiance, il en couteroit encore davantage: que
s'il y avoit souvent des Voleurs en chemin, on l'enverroit par grosses
sommes, escort, & avec plus de frais; & si quelqu'un se chargeoit du
transport,  ses frais & risques, il se feroit paer de ce transport, 
proportion des frais & des risques. C'est ainsi, que les frais du
transport, de Rouen  Paris, & de Paris  Rouen, coutent ordinairement
cinquante sols par sac de mille livres, ce qu'on appelle dans le langage
des Banquiers, un quart pour cent; les Banquiers envoient l'argent
ordinairement en doubles barils, que les Voleurs ne peuvent gueres
emporter,  cause du fer & de la pesanteur, & comme il y a toujours des
Messagers sur cette route, les frais sont peu considrables, sur les
grosses parties qu'on envoie de part & d'autre.

Si la Ville de Chlons sur Marne paie tous les ans au Receveur des
Fermes du Roi, dix mille onces d'argent d'un ct, & si de l'autre ct
les Marchands de vin de Chlons ou des environs vendent  Paris, par
l'entremise de leurs correspondans, des vins de Champagne pour la valeur
de dix mille onces d'argent; si l'once d'argent en France passe dans le
commerce pour cinq livres, la somme des dix mille onces en question
s'appellera cinquante mille livres, tant  Paris qu' Chlons.

Le Receveur des Fermes dans cet exemple a cinquante mille livres 
envoer  Paris, & les correspondans des Marchands de vin de Chlons ont
cinquante mille livres  envoer  Chlons; on pourra pargner ce double
emploi ou transport par une compensation ou comme on dit par lettres de
change, si les parties s'abouchent & s'accommodent pour cela.

Que les correspondans des Marchands de vin de Chlons portent (chacun sa
part) les cinquante mille livres chez le Caissier du Bureau des Fermes 
Paris; qu'il leur donne une ou plusieurs rescriptions, ou lettres de
change sur le Receveur des Fermes  Chlons, paables  leur ordre;
qu'ils endossent ou passent leur ordre aux Marchands de vin de Chlons,
ceux-ci recevront du Receveur  Chlons les cinquante mille livres. De
cette maniere, les cinquante mille livres  Paris seront paes au
Caissier des Fermes  Paris, & les cinquante mille livres  Chlons
seront paes aux Marchands de vin de cette Ville, & par cet change ou
compensation, on pargnera la peine de voiturer cet argent d'une ville 
l'autre. Ou bien que les Marchands de vin  Chlons, qui ont cinquante
mille livres  Paris, aillent offrir leurs lettres de change au Receveur
qui les endossera au Caissier des Fermes  Paris, lequel y touchera le
montant, & que le Receveur  Chlons leur paie contre leurs lettres de
change les cinquante mille livres qu'il a  Chlons: de quelque ct
qu'on fasse cette compensation, soit qu'on tire les lettres de change de
Paris sur Chlons, soit de Chlons sur Paris, comme dans cet exemple on
paie once pour once, & cinquante mille livres pour cinquante mille
livres, on dira que le change est au pair.

La mme methode se pourra pratiquer, entre ces Marchands de vin 
Chlons, & les Receveurs des Seigneurs de Paris qui ont des terres ou
des rentes aux environs de Chlons, & encore entre les Marchands de vin,
ou tout autres Marchands  Chlons, qui ont envo des denres ou des
marchandises  Paris, & qui y ont de l'argent, & tous Marchands qui ont
tir des marchandises de Paris & les ont vendues  Chlons. Que s'il y a
un grand commerce entre ces deux Villes, il s'rigera des Banquiers 
Paris &  Chlons, qui s'aboucheront avec les interresss de part &
d'autre, & seront les agens ou entremeteurs des paiemens qu'on auroit 
envoer d'une de ces Villes  l'autre. Maintenant si tous les vins, &
autres denres & marchandises qu'on a envoes de Chlons  Paris, &
qu'on y a effectivement vendues pour argent comptant, excedent en valeur
la somme de la recette des Fermes  Chlons, celles des rentes que les
Seigneurs de Paris ont aux environs de Chlons, & encore la valeur de
toutes les denres & de toutes les marchandises qui ont t envoes de
Paris  Chlons & qu'on y a vendues pour argent comptant, de la somme de
cinq mille onces d'argent ou de vingt-cinq mille liv. il faudra
ncessairement que le Banquier  Paris envoie cette somme en argent 
Chlons. Cette somme sera l'excdent ou la balance du commerce entre ces
deux Villes; on l'enverra dis-je ncessairement en especes  Chlons, &
cette opration se trouvera conduite de la maniere suivante ou de
quelqu'autre maniere approchante.

Les Agens, ou Correspondans des Marchands de vin de Chlons & des autres
qui ont envo des denres ou des Marchandises de Chlons  Paris, ont
l'argent de ces ventes en caisse  Paris: ils ont ordre de le remettre 
Chlons; ils ne sont pas dans l'habitude de le risquer par les voitures,
ils s'adresseront au Caissier des Fermes qui leur donnera des
rescriptions ou lettres de change sur le Receveur des Fermes  Chlons,
jusqu' la concurrence des fonds qu'il a  Chlons, & cela ordinairement
au pair; mais comme ils ont besoin de remettre encore d'autres sommes 
Chlons, ils s'adresseront pour cela au Banquier qui aura  sa
disposition les rentes des Seigneurs  Paris qui ont des terres aux
environs de Chlons. Ce Banquier leur fournira, de mme que le Caissier
des Fermes, des lettres de change sur son correspondant  Chlons
jusqu' la concurrence des fonds qu'il a  sa disposition  Chlons, &
qu'il avoit ordre de faire revenir  Paris: cette compensation se fera
aussi au pair, si ce n'est que le Banquier cherche  y trouver quelque
petit profit pour sa peine, tant de la part de ces Agens qui s'adressent
 lui pour remettre leur argent  Chlons, que de celle des Seigneurs
qui l'ont charg de faire revenir leur argent de Chlons,  Paris. Si le
Banquier a de mme  sa disposition  Chlons, la valeur des
Marchandises qui y ont t envoes de Paris, & qui y ont t vendues
pour argent comptant; il fournira encore de mme des lettres de change
pour cette valeur.

Mais dans notre supposition les Agens des Marchands de Chlons, ont
encore en caisse  Paris vingt-cinq mille livres qu'ils ont ordre de
remettre  Chlons, au-del de toutes les sommes ci-dessus mentionnes.
S'ils offrent cet argent au Caissier des Fermes, il rpondra qu'il n'a
plus de fonds  Chlons, & qu'il ne sauroit leur fournir de lettres de
change ou des rescriptions sur cette Ville. S'ils offrent l'argent au
Banquier il leur rpondra, qu'il n'a pas non plus de fonds  Chlons, &
qu'il n'a pas occasion de tirer, mais que si l'on veut lui paer trois
pour cent de change, il fournira des lettres: ils offriront un ou deux
pour cent, & enfin deux & demi, ne pouvant faire mieux. A ce prix le
Banquier se dterminera  leur donner des lettres, c'est--dire, qu'en
lui paant  Paris deux livres dix sols, il fournira une lettre de
change de cent livres, sur son correspondant de Chlons, paable  dix
ou quinze jours, afin de mettre ce correspondant en tat de faire ce
paiement des vingt-cinq mille livres qu'il tire sur lui:  ce prix de
change, il les lui enverra par le Messager ou Carrosse en espece d'or,
ou au dfaut de l'or, en argent. Il paiera dix livres pour chaque sac de
mille livres, ou suivant le langage des Banquiers un pour cent; il
paiera  son Correspondant de Chlons pour commission cinq livres par
sac de mille livres, ou demi pour cent, & il gardera pour son profit un
pour cent. Sur ce pied le change est  Paris pour Chlons  deux & demi
pour cent au-dessus du pair, parcequ'on paie deux livres dix sols sur
chaque cent livres pour le prix du change.

C'est ainsi  peu-prs que la balance du commerce se transporte d'une
ville  l'autre, par l'entremise des Banquiers, & en gros articles
ordinairement. Tous ceux qui portent le titre de Banquiers ne sont pas
dans cette habitude; & il y en a plusieurs qui ne se mlent que de
commissions & de spculation de banque. Je ne mettrai au nombre des
Banquiers que ceux qui font voiturer l'argent. C'est  eux  rgler
toujours les changes, dont les prix suivent les frais & les risques du
transport des especes, dans les cas diffrens.

On fixe rarement le prix du change entre Paris & Chlons  plus de deux
& demi ou trois pour cent, au dessus ou au dessous du pair. Mais de
Paris  Amsterdam le prix du change montera  cinq ou six pour cent
lorsqu'il faudra voiturer les especes. Le chemin est plus long, le
risque est plus grand; il faut plus de Correspondans & de
Commissionnaires. Des Indes en Angleterre, le prix du transport sera de
dix  douze pour cent. De Londres  Amsterdam, le prix du change ne
passera guere deux pour cent en tems de paix.

Dans notre exemple prsent, on dira que le change  Paris pour Chlons
sera  deux & demi pour cent, au dessus du pair; & on dira  Chlons que
le change pour Paris est  deux & demi pour cent, au dessous du pair:
parceque dans ces circonstances celui qui donnera de l'argent 
Chlons pour une lettre de change pour Paris ne donnera que
quatre-vingt-dix-sept livres dix sols, pour recevoir cent livres 
Paris: & il est visible que la Ville ou Place o le change est au dessus
du pair doit  celle o il est au dessous, tant que le prix du change
subsiste sur ce pied. Le change n'est  Paris  deux & demi pour cent,
au dessus du pair pour Chlons, que parceque Paris doit  Chlons, &
qu'on a besoin de voiturer l'argent de cette dette de Paris  Chlons:
c'est pourquoi lorsqu'on voit que le change est communement au dessous
du pair dans une ville, par rapport  une autre, on pourra conclure que
cette premiere ville doit la balance du commerce  l'autre, & lorsque le
change est  Madrid ou  Lisbonne au dessus du pair pour tous les autres
pas, cela fait voir que ces deux Capitales doivent toujours envoer des
especes  ces autres pas.

Dans toutes les Places & Villes qui se servent de la mme monnoie & des
mmes especes d'or & d'argent, comme Paris & Chlons sur Marne, Londres
& Bristol, l'on connot & l'on exprime le prix du change en donnant & en
prenant tant pour cent, de plus ou de moins que le pair. Quand on paie
quatre-vingt-dix-huit livres dans une place, pour recevoir cent livres
dans une autre, on dit que le change est  deux pour cent au dessous du
pair -peu-prs: lorsqu'on paie cent deux livres dans une place, pour ne
recevoir que cent livres dans une autre, on dit que le change est  deux
pour cent exactement au-dessus du pair: quand on donne cent livres dans
une place, pour en recevoir cent livres dans une autre, on dit que le
change est au pair. En tout cela il n'y a aucune difficult ni aucun
mystere.

Mais lorsqu'on regle le change entre deux Villes ou Places, o la
monnoie est toute diffrente, o les especes sont de diffrentes
grandeurs, finesses, tailles, & mme de diffrens noms, la nature du
change parot d'abord plus difficile  expliquer; mais dans le fond ce
change tranger ne differe de celui entre Paris & Chlons que par la
diffrence du jargon dont les Banquiers se servent. On parle  Paris du
change avec la Hollande en reglant l'cu de trois livres contre tant de
deniers de gros de Hollande, mais le pair du change entre Paris &
Amsterdam est toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces
d'or ou d'argent de mme poids & titre: cent deux onces paes  Paris
pour recevoir seulement cent onces  Amsterdam, reviennent toujours 
deux pour cent au dessus du pair. Le Banquier qui fait les transports de
la balance du commerce, doit toujours savoir calculer le pair; mais dans
le langage des changes avec l'Etranger, on dira le prix du change 
Londres avec Amsterdam se fait en donnant une livre sterling  Londres
pour recevoir trente-cinq escalins d'Hollande en banque: avec Paris, en
donnant  Londres trente deniers ou peniques sterling, pour recevoir 
Paris un cu ou trois livres tournois. Ces faons de parler n'expriment
pas si le change est au-dessus ou au dessous du pair; mais le Banquier
qui transporte la balance du commerce en sait bien le compte, & combien
il recevra d'especes trangeres pour celles de son pas qu'il fait
voiturer.

Qu'on fixe le change  Londres pour argent d'Angleterre en Roubles de
Moscovie, en Marcs Lubs de Hambourg, en Richedales d'Allemagne, en
Livres de gros de Flandres, en Ducats de Venise, en Piastres de Gnes ou
de Livourne, en Millerays ou Crusades de Portugal, en Pieces de huit
d'Espagne, ou Pistoles &c. le pair du change pour tous ces pas, sera
toujours cent onces d'or ou d'argent contre cent onces: & si dans le
langage des changes il se trouve qu'on donne plus ou moins que ce pair,
cela vient au mme dans le fond que si l'on disoit le change est de tant
au dessus ou au dessous du pair, & on connotra toujours si l'Angleterre
doit la balance ou non  la place avec laquelle on regle le change, ni
plus ni moins qu'on le sait dans notre exemple de Paris & de Chlons.




CHAPITRE III.

_Autres claircissemens pour la connoissance de la nature des changes._


On a vu que les changes sont regls sur la valeur intrinseque des
especes, c'est--dire, sur le pair, & que leur variation provient des
frais & des risques des transports d'une place  l'autre, lorsqu'il faut
envoer en especes la balance du commerce. On n'a pas besoin de
raisonnement pour une chose qu'on voit dans le fait & dans la pratique.
Les Banquiers apportent quelquefois des raffinemens dans cette pratique.

Si l'Angleterre doit  la France cent mille onces d'argent pour la
balance du commerce, si la France en doit cent mille onces  la
Hollande, & la Hollande cent mille onces  l'Angleterre, toutes ces
trois sommes se pourront compenser par lettres de change entre les
Banquiers respectifs de ces trois Etats, sans qu'il soit besoin
d'envoer aucun argent d'aucun ct.

Si la Hollande envoie en Angleterre pendant le mois de Janvier des
marchandises pour la valeur de cent mille onces d'argent, & l'Angleterre
n'en envoie en Hollande dans le mme mois que pour la valeur de
cinquante mille onces, (je suppose la vente & le paiement faits dans le
mme mois de Janvier de part & d'autre) il reviendra  la Hollande dans
ce mois une balance de commerce de cinquante mille onces, & le change
d'Amsterdam sera  Londres au mois de Janvier  deux ou trois pour cent
au dessus du pair, c'est--dire dans le langage des changes, que le
change de Hollande qui toit en Dcembre au pair ou  trente cinq
escalins par livre sterling  Londres, y montera en Janvier  trente six
escalins ou environ; mais lorsque les Banquiers auront envo cette
dette de cinquante mille onces en Hollande, le change pour Amsterdam
retombera naturellement au pair  Londres, ou  trente-cinq escalins.

Mais si un Banquier Anglois prvoit en Janvier, par l'envoi qu'on y fait
en Hollande d'une quantit extraordinaire de marchandises, que la
Hollande lors des paiemens & ventes en Mars redevra considerablement 
l'Angleterre, il pourra ds le mois de Janvier, au lieu d'envoer les
cinquante mille cus ou onces qu'on y doit ce mois-l  la Hollande,
fournir ses lettres de change sur son Correspondant  Amsterdam,
paables  deux usances ou deux mois pour en paer la valeur 
l'chance: & par ce moen profiter du change qui toit en Janvier au
dessus du pair, & qui sera en Mars au dessous du pair: & par ce moen
gagner doublement sans envoer un sol en Hollande.

Voil ce que les Banquiers appellent des spculations qui causent
souvent des variations dans les changes pour un peu de tems,
independamment de la balance du commerce: mais il en faut toujours  la
longue revenir  cette balance qui fait la regle constante & uniforme
des changes; & quoique les spculations & crdits des Banquiers puissent
quelquefois retarder le transport des sommes qu'une Ville ou Etat doit 
un autre, il faut toujours  la fin paer la dette & envoer la balance
du commerce en especes,  la Place o elle est due.

Si l'Angleterre gagne constamment une balance de commerce avec le
Portugal, & perd toujours une balance avec la Hollande, les prix du
change avec la Hollande & avec le Portugal le feront bien connotre; on
verra bien qu' Londres le change pour Lisbonne est au dessous du pair,
& que le Portugal doit  l'Angleterre; on verra aussi que le change pour
Amsterdam est au dessus du pair, & que l'Angleterre doit  la Hollande:
mais on ne pourra pas voir par les changes la quantit de la dette. On
ne verra pas si la balance d'argent qu'on tire de Portugal sera plus
grande ou plus petite que celle qu'on est oblig d'envoer en Hollande.

Cependant il y a une chose qui fera toujours bien connotre  Londres,
si l'Angleterre gagne ou perd la balance gnrale de son commerce (on
entend par la balance gnrale, la diffrence des balances particulieres
avec tous les Etats trangers qui commercent avec l'Angleterre), c'est
le prix des matieres d'or & d'argent, mais particulierement de l'or,
(aujourd'hui que la proportion du prix de l'or & de l'argent en especes
monnoes differe de la proportion du prix du march, comme on
l'expliquera dans le Chapitre suivant). Si le prix des matieres d'or au
march de Londres, qui est le centre du commerce d'Angleterre, est plus
bas que le prix de la Tour o l'on fabrique les guines ou especes d'or,
ou au mme prix que ces especes intrinsquement; & si on porte  la Tour
des matieres d'or pour en recevoir la valeur en guines ou especes
fabriques, c'est une preuve certaine que l'Angleterre gagne dans la
balance gnrale de son commerce; c'est une preuve que l'or qu'on tire
du Portugal suffit non-seulement pour paer la balance que l'Angleterre
envoie en Hollande, en Suede, en Moscovie, & dans les autres Etats o
elle doit, mais qu'il reste encore de l'or pour envoer fabriquer  la
Tour, & la quantit ou somme de cette balance gnrale se connot par
celle des especes fabriques  la Tour de Londres.

Mais si les matieres d'or se vendent  Londres au march, plus haut que
le prix de la Tour, qui est ordinairement de trois livres dix-huit
schelings par once, on ne portera plus de ces matieres  la Tour pour
les fabriquer, & c'est une marque certaine qu'on ne tire pas de
l'Etranger, par exemple du Portugal, autant d'or qu'on est oblig d'en
envoer dans les autres pas o l'Angleterre doit: c'est une preuve que
la balance gnrale du commerce est contre l'Angleterre. Ceci ne se
connotroit pas s'il n'y avoit pas une dfense en Angleterre d'envoer
des especes d'or hors du Roaume: mais cette dfense est cause que les
Banquiers timides  Londres aiment mieux acheter les matieres d'or
(qu'il leur est permis de transporter dans les pas trangers)  trois
livres dix-huit schelings jusqu' quatre livres sterling l'once, pour
les envoer chez l'Etranger, que d'y envoer les guines ou especes d'or
monnoes  trois livres dix-huit schelings, contre les loix, & au
hasard de confiscation. Il y en a pourtant qui s'y hasardent, d'autres
fondent les especes d'or, pour les envoer en guise de matieres, & il
n'est pas possible de juger de la quantit d'or que l'Angleterre perd,
lorsque la balance gnrale du commerce est contre elle.

En France on dduit les frais de la fabrication des especes, qui va
d'ordinaire  un & demi pour cent, c'est--dire, qu'on y regle toujours
le prix des especes au dessus de celui des matieres. Pour connotre si
la France perd dans la balance gnrale de son commerce, il suffira de
savoir si les Banquiers envoient chez l'Etranger les especes de France;
car s'ils le font c'est une preuve qu'ils ne trouvent pas de matieres 
acheter pour ce transport, attendu que ces matieres quoiqu' plus bas
prix en France que les especes, sont de plus grande valeur que ces
especes dans les pas trangers, au moins de un & demi pour cent.

Quoique les prix des changes ne varient guere que par rapport  la
balance du commerce, entre l'Etat & les autres Pas, & que naturellement
cette balance n'est que la diffrence de la valeur des denres & des
marchandises que l'Etat envoie dans les autres pas, & de celles que les
autres pas envoient dans l'Etat; cependant il arrive souvent des
circonstances & causes accidentelles qui font transporter des sommes
considerables d'un Etat  un autre, sans qu'il soit question de
marchandises & de commerce, & ces causes influent sur les changes tout
de mme que feroient la balance & l'excdent de commerce.

De cette nature sont les sommes d'argent qu'un Etat envoie dans un autre
pour des services secrets & des vues de politique d'Etat, pour des
subsides d'alliances, pour l'entretien de troupes, d'Ambassadeurs, de
Seigneurs qui voagent, &c. les capitaux que les Habitans d'un Etat
envoient dans un autre, pour s'y interesser dans les fonds publics ou
particuliers, l'intert que ces Habitans tirent annuellement de pareils
fonds &c. Les changes ne manquent pas de varier avec toutes ces causes
accidentelles, & de suivre la regle du transport d'argent dont on a
besoin; & dans la considration de la balance du commerce, on ne spare
pas, & mme on auroit de la peine  en sparer ces sortes d'articles;
ils influent bien srement sur l'augmentation & la diminution de
l'argent effectif d'un Etat, & de ses forces & puissances comparatives.

Mon sujet ne me permet pas de m'tendre sur les effets de ces causes
accidentelles, je me bornerai toujours aux vues simples de commerce, de
peur d'embarrasser mon sujet, qui ne l'est que trop par la multiplicit
des faits qui s'y prsentent.

Les changes haussent plus ou moins au dessus du pair  proportion des
grands ou petits frais, & risques du transport d'argent, & cela suppos,
les changes haussent bien plus naturellement au dessus du pair dans les
Villes ou Etats o il y a des dfenses de transporter de l'argent hors
de l'Etat, que dans celles o le transport en est libre.

Supposons que le Portugal consomme annuellement & constamment des
quantits considerables de Manufactures de laine & autres d'Angleterre,
tant pour ses propres habitans que pour ceux du Bresil; qu'il en paie
une partie en vin, huiles, &c. mais que pour le surplus du paiement il y
ait une balance constante de commerce qu'on envoie de Lisbonne 
Londres. Si le Roi de Portugal fait de rigoureuses dfenses, & sous
peine non-seulement de confiscation, mais mme de la vie, de transporter
aucune matiere d'or ou d'argent hors de ses Etats, la terreur de ces
dfenses empchera d'abord les Banquiers de se mler d'envoer la
balance. Le prix des Manufactures Angloises restera en caisse 
Lisbonne. Les Marchands Anglois ne pouvant avoir de Lisbonne leurs
fonds, n'y enverront plus de draps. Il arrivera que les draps
deviendront d'une chert extraordinaire; cependant les draps ne sont pas
encheris en Angleterre, on s'abstient seulement de les envoer 
Lisbonne  cause qu'on n'en peut pas retirer la valeur. Pour avoir de
ces draps la Noblesse Portugaise & autres qui ne sauroient s'en passer,
en offriront jusqu'au double du prix ordinaire; mais comme on n'en
sauroit avoir assez qu'en envoant de l'argent hors de Portugal,
l'augmentation du prix du drap deviendra le profit de quiconque enverra
l'or ou l'argent, contre les dfenses, hors du Roaume; cela encouragera
plusieurs Juifs, & autres de porter l'or & l'argent aux Vaisseaux
Anglois qui sont dans la Rade de Lisbonne, mme au hasard de la vie. Ils
gagneront d'abord cent ou cinquante pour cent  faire ce mtier, & ce
profit est pa par les habitans Portugais, dans le haut prix qu'ils
donnent pour le drap. Ils se familiariseront peu--peu  ce mange,
aprs l'avoir pratiqu souvent avec succs, & dans la suite on verra
porter l'argent  bord des Vaisseaux Anglois pour le prix de deux ou un
pour cent.

Le Roi de Portugal fait la loi ou la dfense: ses Sujets, mme ses
Courtisans, paient les frais du risque qu'on court pour rendre la
dfense inutile, & pour l'luder. On ne tire donc aucun avantage d'une
pareille loi, au contraire elle cause un dsavantage rel au Portugal
parcequ'elle est cause qu'il sort plus d'argent de l'Etat qu'il n'en
sortiroit s'il n'y avoit pas une telle loi.

Car ceux qui gagnent  ce mange, soit Juifs ou autres, ne manquent pas
d'envoer leurs profits en pas trangers, & lorsqu'ils en ont assez ou
lorsque la peur les prend ils suivent souvent eux-mmes leur argent.

Que si l'on prenoit quelques-uns de ces contrevenans sur le fait, qu'on
confisqut leurs biens & qu'on les ft mourir, cette circonstance &
cette excution au lieu d'empcher la sortie de l'argent ne feront que
l'augmenter, parceque ceux qui se contentoient auparavant de un ou deux
pour cent pour sortir de l'argent, voudront avoir vingt ou cinquante
pour cent, ainsi il est ncessaire qu'il en sorte toujours de quoi paer
la balance.

Je ne sais si j'ai bien russi  rendre ces raisons sensibles  ceux qui
n'ont point d'ide de commerce. Je sais que pour ceux qui ont quelque
connoissance de la pratique, rien n'est plus ais  comprendre, & qu'ils
s'tonnent avec raison que ceux qui conduisent les Etats & administrent
les Finances des grands Roaumes, aient si peu de connoissance de la
nature des changes, que de dfendre la sortie des matieres & des especes
d'or & d'argent, en mme tems.

Le moen unique de les conserver dans un Etat, c'est de conduire si bien
le commerce avec l'Etranger que la balance ne soit pas contraire 
l'Etat.




CHAPITRE IV.

_Des variations de la proportion des valeurs, par rapport aux Mtaux qui
servent de monnoie._


Si les Mtaux toient aussi faciles  trouver, que l'eau l'est
communment, chacun en prendroit pour ses besoins, & ces mtaux
n'auroient presque point de valeur. Les mtaux qui se trouvent les plus
abondans & qui coutent le moins de peine  produire, sont aussi ceux qui
sont  meilleur march. Le fer parot le plus ncessaire; mais comme on
le trouve communment en Europe, avec moins de peine & de travail que le
cuivre, il est  bien meilleur march.

Le cuivre, l'argent & l'or, sont les trois mtaux dont on se sert
communment pour monnoie. Les Mines de cuivre sont les plus abondantes &
coutent le moins de terre & de travail  produire. Les plus abondantes
Mines de cuivre sont aujourd'hui en Suede: il y faut plus de
quatre-vingts onces de cuivre au March pour paer une once d'argent. Il
est aussi  remarquer que le cuivre qu'on tire de certaines Mines est
plus parfait & plus beau que celui qu'on tire d'autres Mines. Celui du
Japon & de Suede est plus beau que celui d'Angleterre. Celui d'Espagne
toit du tems des Romains, plus beau que celui de l'Ile de Chypre. Au
lieu que l'or & l'argent, de quelque Mine qu'on les tire, sont toujours
de la mme perfection, lorsqu'on les a rafins.

La valeur du cuivre, comme de tout autres choses, est proportionne  la
terre & au travail qui entrent dans sa production. Outre les usages
ordinaires auxquels on l'emploie, comme pour des pots, des vases, de la
batterie de cuisine, des serrures, &c., on s'en sert presque dans tous
les Etats pour monnoie, dans le troc du menu. En Suede on s'en sert
souvent mme dans les gros paiemens lorsque l'argent y est rare. Pendant
les cinq premiers siecles de Rome, on ne se servoit pas d'autre monnoie.
On ne commena  se servir d'argent dans le troc, que dans l'anne
quatre cent quatre-vingt-quatre. La proportion du cuivre  l'argent fut
alors rgle dans les monnoies, comme 72  1; dans la fabrication de
cinq cent douze, comme 80  1; dans l'valuation de cinq cent
trente-sept, comme 64  1; dans la fabrication de cinq cent
quatre-vingt-six, comme 48  1; dans celle de six cent soixante-trois de
Drusus, & celle de Sylla de six cent soixante & douze, comme 53-1/3  1;
dans celle de Marc Antoine de sept cent douze, & d'Auguste de sept cent
vingt-quatre, comme 56  1; dans celle de Neron l'an de Jesus-Christ
cinquante-quatre, comme 60  1; dans celle d'Antonin l'an de l'Ere
prsente cent soixante, comme 64  1; dans le tems de Constantin trois
cent trente, style prsent, comme 120 & 125  1; dans le siecle de
Justinien environ cinq cent cinquante, comme 100  1; & cela a toujours
vari depuis au-dessous de la proportion de 100 dans les monnoies en
Europe.

Aujourd'hui qu'on ne se sert guere de cuivre pour monnoie, que dans le
troc du menu, soit qu'on l'allie avec la calamine, pour faire du cuivre
jaune, comme en Angleterre, soit qu'on l'allie avec une petite partie
d'argent, comme en France & en Allemagne, on le fait valoir communment
dans la proportion de 40  1; quoique le cuivre au March soit
ordinairement  l'argent comme 80 & 100  1. La raison est, qu'on
diminue ordinairement sur le poids du cuivre les frais de la
fabrication; & lorsqu'il n'y a pas trop de cette petite monnoie pour la
circulation du bas troc dans l'Etat, les monnoies de cuivre seul, ou de
cuivre alli, passent sans difficult malgr le dfaut de leur valeur
intrinseque. Mais lorsqu'on les veut faire passer dans le troc dans un
pas tranger, on ne les veut recevoir qu'au poids du cuivre & de
l'argent qui est alli avec le cuivre; & mme dans les Etats o, par
l'avarice ou l'ignorance de ceux qui gouvernent, on donne cours  une
trop grande quantit de cette petite monnoie pour la circulation du bas
troc, & o l'on ordonne qu'on en reoive une certaine partie dans les
gros paiemens, on ne la reoit pas volontiers, & la petite monnoie perd
un agiot contre l'argent blanc, c'est ce qui arrive  la monnoie de
Billon & aux Ardites en Espagne pour les gros paiemens; cependant la
petite monnoie passe toujours sans difficult dans le bas troc, la
valeur dans ces paiemens tant ordinairement petite en elle-mme, par
consquent la perte l'est encore davantage: c'est ce qui fait qu'on s'en
accommode sans peine, & qu'on change le cuivre contre de petites pieces
d'argent au-dessus du poids & valeur intrinseque du cuivre dans l'Etat
mme, mais non dans les autres Etats; chaque Etat en aant de sa propre
fabrication de quoi conduire son troc du menu.

L'or & l'argent ont, comme le cuivre, une valeur proportionne  la
terre & au travail ncessaires  leur production; & si le public se
charge des frais de la fabrication de ces mtaux, leur valeur en lingots
& en especes est la mme, leur valeur au March &  la Monnoie est la
mme chose, leur valeur dans l'Etat & dans les pas trangers est
constamment la mme, toujours regle sur le poids & sur le titre;
c'est--dire, sur le poids seul, si ces mtaux sont purs & sans alliage.

Les Mines d'argent se sont toujours trouves plus abondantes que celles
de l'or, mais non pas galement dans tous les pas, ni dans tous les
tems: il a toujours fallu plusieurs onces d'argent pour paer une once
d'or; mais tantt plus tantt moins, suivant l'abondance de ces mtaux &
la demande. L'an de Rome trois cent dix, il falloit en Grece treize
onces d'argent pour paer une once d'or, c'est--dire, que l'or toit 
l'argent comme 1  13; l'an quatre cent ou environ, comme 1  12; l'an
quatre cent soixante, comme 1  10, tant en Grece qu'en Italie, & par
toute l'Europe. Cette proportion d'1  10 parot avoir continu
constamment pendant trois siecles jusqu' la mort d'Auguste, l'an de
Rome sept cent soixante-sept, ou l'an de grace quatorze. Sous Tibere,
l'or devint plus rare, ou l'argent plus abondant, la proportion a mont
peu--peu  celle de 1  12, 12-1/2 & 13. Sous Constantin l'an de grace
trois cent trente, & sous Justinien cinq cent cinquante, elle s'est
trouve comme 1  14-2/5. L'histoire est plus obscure depuis;
quelques-uns croient avoir trouv cette proportion comme 1  18, sous
quelques Rois de France. L'an de grace huit cent quarante, sous le regne
de Charles le Chauve, on fabriqua les monnoies d'or & d'argent sur le
fond, & la proportion se trouva comme 1  12. Sous le regne de Saint
Louis, qui mourut en mil deux cent soixante & dix, la proportion toit
comme 1  10; en mil trois cent soixante-un, comme 1  12; en mil quatre
cent vingt-un, au-dessus de 1  11; en mil cinq cent au-dessous de 1 
12; en mil six cent environ, comme 1  12; en mil six cent quarante-un,
comme 1  14; en mil sept cent, comme 1  15; en mil sept cent trente,
comme 1  14-1/2.

La quantit d'or & d'argent qu'on avoit apporte du Mexique & du Prou
dans le siecle pass, a rendu non-seulement ces mtaux plus abondans,
mais mme a hauss la valeur de l'or contre l'argent qui s'est trouv
plus abondant, de maniere qu'on en fixe la proportion dans les monnoies
d'Espagne, suivant les prix du March, comme 1  16; les autres Etats de
l'Europe ont suivi d'assez prs le prix de l'Espagne dans leurs
monnoies, les uns les mirent comme 1  15-7/8, les autres comme 1 
15-3/4,  15-5/8, &c. suivant le gnie & les vues des Directeurs des
Monnoies. Mais depuis que le Portugal tire des quantits considrables
d'or du Bresil, la proportion a commenc  baisser de nouveau, sinon
dans les Monnoies, au moins dans les prix du March, qui donne une plus
grande valeur  l'argent, que par le pass; outre qu'on apporte assez
souvent des Indes orientales beaucoup d'or, en change de l'argent qu'on
y porte d'Europe, parceque la proportion est bien plus basse dans les
Indes.

Dans le Japon o il y a des Mines d'argent assez abondantes, la
proportion de l'or  l'argent est aujourd'hui comme 1  8;  la Chine,
comme 1  10; dans les autres pas des Indes en-de, comme 1  11,
comme 1  12, comme 1  13, & comme 1  14,  mesure qu'on approche de
l'Occident & de l'Europe: mais si les Mines du Bresil continuent 
fournir tant d'or, la proportion pourra bien baisser  la longue, comme
1  10, mme en Europe, qui me parot la plus naturelle, si on pouvoit
dire qu'il y et autre chose que le hasard qui guide cette proportion:
il est bien certain que dans le tems que toutes les Mines d'or &
d'argent en Europe, en Asie & en Afrique, toient le plus cultives pour
le compte de la Rpublique Romaine, la proportion dixieme a t la plus
constante.

Si toutes les Mines d'or rapportoient constamment la dixieme partie de
ce que les Mines d'argent rapportent, on ne pourroit pas encore pour
cela dterminer que la proportion entre ces deux mtaux seroit la
dixieme. Cette proportion dpendroit toujours de la demande & du prix du
March: il se pourroit faire, que des personnes riches aimeroient mieux
porter dans leurs poches de la monnoie d'or que celle d'argent, & qu'ils
se mettroient dans le got des dorures & ouvrages d'or prferablement 
ceux d'argent, pour hausser le prix de l'or au March.

On ne pourroit pas non plus dterminer la proportion de ces mtaux, en
considrant la quantit qui s'en trouve dans un Etat. Supposons la
proportion dixieme en Angleterre, & que la quantit de l'or & de
l'argent qui y circule se trouve de vingt millions d'onces d'argent & de
deux millions d'onces d'or, cela seroit quivalent  quarante millions
d'onces d'argent; qu'on envoie hors d'Angleterre, un million d'onces
d'or des deux millions d'onces qu'il y a, & qu'on apporte en change dix
millions d'onces d'argent, il y aura alors trente millions d'onces
d'argent & seulement un million d'onces d'or, c'est--dire, toujours
l'quivalent de quarante millions d'onces d'argent: si l'on considere la
quantit d'onces, il y en a trente millions d'argent & un million
d'onces d'or; & par consquent si la quantit de l'un & de l'autre mtal
en dcidoit, la proportion de l'or  l'argent seroit trentieme,
c'est--dire, comme 1  30, mais cela est impossible. La proportion dans
les pas voisins trangers est dixieme, il ne coutera donc que dix
millions d'onces d'argent, avec quelques bagatelles pour les frais du
transport, pour faire rapporter dans l'Etat un million d'onces d'or en
change de dix millions d'onces d'argent.

Pour juger donc de la proportion de l'or  l'argent, il n'y a que le
prix du March qui puisse dcider: le nombre de ceux qui ont besoin d'un
mtal en change de l'autre, & de ceux qui veulent faire cet change, en
dtermine le prix. La proportion dpend souvent de la fantaisie des
Hommes; les altercations se font grossierement & non gometriquement.
Cependant je ne crois pas qu'on puisse imaginer aucune regle pour y
parvenir, que celle-l: au moins nous savons dans la pratique, que c'est
celle-l qui dcide, de mme que dans le prix & la valeur de toute autre
chose. Les Marchs trangers influent sur le prix de l'or & de l'argent,
plus que sur le prix d'aucune autre denre ou marchandise, parceque rien
ne se transporte avec plus de facilit & moins de dchet. S'il y avoit
un commerce ouvert & courant entre l'Angleterre & le Japon, si on
emplooit constamment un nombre de Vaisseaux pour faire ce commerce, &
que la balance du commerce ft en tous points gale, c'est--dire, qu'on
envot constamment d'Angleterre autant de marchandises au Japon, eu
gard au prix & valeur, qu'on y tireroit des marchandises du Japon, il
arriveroit qu'on tireroit  la longue tout l'or du Japon en change
d'argent, & qu'on rendroit la proportion au Japon pareille entre l'or &
l'argent,  celle qui regne en Angleterre;  la seule diffrence prs
des risques de la navigation: car les frais du voage, dans notre
supposition, seroient supports par le commerce des marchandises.

A compter la proportion quinzieme en Angleterre, & huitieme au Japon, il
y auroit plus de 87 pour cent  gagner, en portant l'argent d'Angleterre
au Japon, & en rapportant l'or: mais cette diffrence ne suffit pas dans
le train ordinaire, pour paer les frais d'un si penible & long voage,
il vaut mieux rapporter des marchandises du Japon, contre l'argent que
de rapporter l'or. Il n'y a que les frais & risques du transport de l'or
& de l'argent qui puissent laisser une diffrence de proportion entre
ces mtaux dans des Etats diffrens; dans l'Etat le plus prochain cette
proportion ne diffrera guere, il y aura de diffrence, d'un Etat 
l'autre, un, deux ou trois pour cent, & d'Angleterre au Japon la somme
de toutes ces diffrences de proportion se montera au-del de
quatre-vingt-sept pour cent.

C'est le prix du March qui dcide la proportion de la valeur de l'or 
celle de l'argent: le prix du March est la base de cette proportion
dans la valeur qu'on donne aux especes d'or & d'argent monnoes. Si le
prix du March varie considrablement, il faut rformer celui des
especes monnoes pour suivre la regle du March; si on nglige de le
faire, la confusion & le desordre se mettent dans la circulation, on
prendra les pieces de l'un ou de l'autre mtal  plus haut prix que
celui qui est fix  la Monnoie. On en a une infinit d'exemples dans
l'antiquit; on en a un tout rcent en Angleterre par les loix faites 
la Tour de Londres. L'once d'argent blanc, du titre d'onze deniers de
fin, y vaut cinq schellings & deux deniers ou peniques sterling: depuis
que la proportion de l'or  l'argent (qu'on avoit fixe  l'imitation de
l'Espagne comme 1  16) est tombe comme 1  15 & 1  14-1/2, l'once
d'argent se vendoit  cinq schellings & six deniers sterling, pendant
que la guine d'or continuoit d'avoir toujours cours  vingt-un
schelings & six deniers sterling, cela fit qu'on emporta d'Angleterre
tous les cus d'un cu blanc, schellings & demi-schellings blancs qui
n'toient pas uss dans la circulation: l'argent blanc devint si rare en
mil sept cent vingt-huit (quoiqu'il n'en restt que les pieces les plus
uses), qu'on toit oblig de changer une guine  prs de cinq pour
cent de perte. L'embarras & la confusion que cela produisit dans le
commerce & la circulation, obligerent la Trsorerie de prier le clebre
le Chevalier Isaac Newton, Directeur des Monnoies de la Tour, de faire
un rapport des moens qu'il crooit les plus convenables pour remedier 
ce dsordre.

Il n'y avoit rien de si ais  faire; il n'y avoit qu' suivre dans la
fabrication des especes d'argent  la Tour le prix de l'argent au
March; & au lieu que la proportion de l'or  l'argent toit depuis
long-tems par les loix & regles de la Monnoie de la Tour, comme 1 
15-3/4, il n'y avoit qu' fabriquer les especes d'argent plus foibles
dans la proportion du March qui toit tombe au-dessous de celle de 1 
15, & pour aller au-devant de la variation que l'or du Bresil apporte
annuellement dans la proportion de ces deux mtaux, on auroit mme p
l'tablir sur le pi de 1  14-1/2, comme on a fait en mil sept cent
vingt-cinq en France, & comme il faudra bien qu'on fasse dans la suite
en Angleterre mme.

Il est vrai qu'on pouvoit galement ajuster les especes monnoes
d'Angleterre, au prix & proportion du march, en diminuant la valeur
numraire des especes d'or, c'est le parti qui fut pris par le Chevalier
Newton dans son rapport, & par le Parlement en consquence de ce
rapport. Mais c'toit le parti le moins naturel & le plus dsavantageux,
comme je vais le faire comprendre. Il toit d'abord plus naturel de
hausser le prix des especes d'argent, puisque le public les avoit dja
hausses au March, puisque l'once d'argent qui ne valoit que soixante
deux deniers sterling au prix de la Tour, en valoit au-del de
soixante-cinq au March, & qu'on portoit hors de l'Angleterre toutes les
especes blanches que la circulation n'avoit pas considrablement
diminues de poids: d'un autre ct, il toit moins dsavantageux  la
Nation Angloise de hausser les especes d'argent que de baisser celles
d'or, par rapport aux sommes que l'Angleterre doit  l'Etranger.

Si l'on Suppose que l'Angleterre doit  l'Etranger cinq millions
sterlings de capital, qui y est plac dans les fonds publics, on peut
galement supposer que l'Etranger a pa ce capital en or  raison de
vingt-un schellings six deniers la guine, ou bien en argent blanc 
raison de soixante-cinq deniers sterlings l'once, suivant le prix du
March.

Ces cinq millions ont par consquent cout  l'Etranger  vingt-un
schellings six deniers la guine, quatre millions six cents cinquante &
un mille cent soixante-trois guines; mais prsentement que la guine
est rduite  vingt-un schellings, il faudra paer pour ces capitaux,
quatre millions sept cents soixante-un mille neuf cents quatre guines,
ce qui fera de perte pour l'Angleterre cent dix mille sept cents
quarante-une guines, sans compter ce qu'il y aura  perdre sur les
intrts annuels qu'on paie.

Monsieur Newton m'a dit pour rponse  cette objection, que suivant les
loix fondamentales du Roaume, l'argent blanc toit la vraie & seule
monnoie, & que comme telle, il ne la falloit pas altrer.[1]

  [1] Ici M. Newton sacrifia le fond  la forme.

Il est ais de rpondre que le public aant altr cette loi par l'usage
& le prix du March, elle avoit cess d'tre une loi; qu'il ne falloit
pas dans ces circonstances s'y attacher scrupuleusement, au dsavantage
de la Nation, & paer aux Etrangers plus qu'on ne leur devoit. Si l'on
n'avoit pas regard les especes d'or comme une monnoie vritable, l'or
auroit support la variation, comme cela arrive en Hollande &  la
Chine, o l'or est plutt regard comme marchandise que comme monnoie.
Si l'on avoit augment les especes d'argent au prix du March, sans
toucher  l'or, on n'auroit pas perdu avec l'Etranger, & on auroit eu
abondamment des especes d'argent dans la circulation; on en auroit
fabriqu  la Tour, au lieu qu'on n'en fabriquera plus jusqu' ce qu'on
fasse un arrangement nouveau.

Par la diminution de la valeur de l'or, que le rapport de M. Newton a
produit de vingt-un schellings six deniers  vingt-un schellings, l'once
d'argent qui se vendoit au March de Londres auparavant  65 & 65
peniques 1/2 ne se vendoit plus  la vrit qu' soixante-quatre
deniers: mais le moen qu'il s'en fabriqut  la Tour, l'once valoit au
March soixante-quatre, & si on le portoit  la Tour pour monnoer, elle
ne devoit plus valoir que soixante-deux; aussi n'en porte-t'on plus. On
a vritablement fabriqu aux dpens de la Compagnie de la Mer du Sud,
quelques schellings, ou cinquiemes d'cu, en y perdant la diffrence du
prix du March; mais on les a enlevs aussi-tt qu'on les a mis en
circulation; on ne verroit aujourd'hui aucune espece d'argent dans la
circulation si elles toient du poids legitime de la Tour, on ne voit
dans le troc que des especes d'argent uses, & qui n'excedent point le
prix du March dans leur poids.

Cependant la valeur de l'argent blanc au March hausse toujours
insensiblement; l'once qui ne valoit que soixante-quatre aprs la
rduction dont nous avons parl, est encore remonte au March  65-1/2
& 66; & pour qu'on puisse avoir des especes d'argent pour la circulation
& en faire fabriquer  la Tour, il faudra bien encore rduire la valeur
de la guine d'or  vingt schellings au lieu de vingt-un schellings, &
perdre avec l'Etranger le double de ce qu'on y a dja perdu, si on
n'aime mieux suivre la voie naturelle, mettre les especes d'argent au
prix du March. Il n'y a que le prix du March qui puisse trouver la
proportion de la valeur de l'or  l'argent, de mme que toutes les
proportions des valeurs. La rduction de M. Newton de la guine 
vingt-un schellings n'a t calcule que pour empcher qu'on n'enlevt
les especes d'argent foibles & uses qui restent dans la circulation:
elle n'toit pas calcule pour fixer dans les monnoies d'or & d'argent
la vritable proportion de leur prix, je veux dire par leur vritable
proportion, celle qui est fixe par les prix du March. Ce prix est
toujours la pierre de touche dans ces matieres; les variations en sont
assez lentes, pour donner le tems de regler les monnoies & empcher les
desordres dans la circulation.

Dans certains siecles la valeur de l'argent hausse lentement contre
l'or, dans d'autres, la valeur de l'or hausse contre l'argent; c'toit
le cas dans le siecle de Constantin, qui rapporta toutes les valeurs 
celle de l'or comme la plus permanente; mais le plus souvent la valeur
de l'argent est la plus permanente, & l'or est le plus sujet 
variation.




CHAPITRE V.

_De l'augmentation & de la diminution de la valeur des especes monnoes
en dnomination._


Suivant les principes que nous avons tablis, les quantits d'argent qui
circulent dans le troc, fixent & dterminent les prix de toutes choses
dans un Etat, eu gard  la vtesse ou lenteur de la circulation.

Cependant nous voons si souvent,  l'occasion des augmentations &
diminutions qu'on pratique en France, des changemens si tranges, qu'on
pourroit s'imaginer que les prix du March correspondent plutt  la
valeur nominale des especes, qu' leur quantit dans le troc;  la
quantit des livres tournois monnoie de compte, plutt qu' la quantit
des marcs & des onces, & cela parot directement oppos  nos principes.

Supposons ce qui est arriv en mil sept cent quatorze, que l'once
d'argent ou l'cu ait cours pour cinq livres, & que le Roi publie un
Arrt, qui ordonne la diminution des cus tous les mois pendant vingt
mois, c'est--dire, d'un pour cent par mois, pour rduire la valeur
numraire  quatre livres au lieu de cinq livres; voons quelles en
seront naturellement les consquences, eu gard au gnie de la Nation.

Tous ceux qui doivent de l'argent s'empresseront de le paer, pendant
les diminutions, afin de n'y pas perdre: les Entrepreneurs & Marchands
trouvent une grande facilit  emprunter de l'argent, cela determine les
moins habiles, & les moins accrdits  augmenter leurs entreprises: ils
empruntent de l'argent,  ce qu'ils croient, sans intrt, & se chargent
de marchandises au prix courant; ils en haussent mme les prix par la
violence de la demande qu'ils en font; les vendeurs ont de la peine  se
dfaire de leurs marchandises contre un argent qui doit diminuer entre
leurs mains dans sa valeur numraire: on se tourne du ct des
marchandises des pas trangers, on en fait venir des quantits
considrables pour la consommation de plusieurs annes: tout cela fait
circuler l'argent avec plus de vtesse, tout cela hausse les prix de
toutes choses, ces hauts prix empchent l'Etranger de tirer les
marchandises de France  l'ordinaire: la France garde ses propres
marchandises, & en mme tems tire de grandes quantits de marchandises
de l'Etranger. Cette double opration est cause qu'on est oblig
d'envoer des sommes considerables d'especes dans les pas trangers,
pour paer la balance.

Le prix des changes ne manque jamais d'indiquer ce dsavantage. On voit
communement les changes  six & dix pour cent contre la France, dans le
courant des diminutions. Les personnes claires en France resserrent
leur argent dans ces mmes tems; le Roi trouve moen d'emprunter
beaucoup d'argent sur lequel il perd volontiers les diminutions: il
propose de se ddommager par une augmentation  la fin des diminutions.

Pour cet effet on commence, aprs plusieurs diminutions,  resserrer
l'argent dans les coffres du Roi,  reculer les paiemens, pensions & la
paie des armes; dans ces circonstances, l'argent devient extrmement
rare  la fin des diminutions, tant par rapport aux sommes resserres
par le Roi & par plusieurs particuliers, que par rapport  la valeur
numraire des especes, laquelle valeur est diminue. Les sommes envoes
chez l'Etranger contribuent aussi beaucoup  la raret de l'argent, &
peu--peu cette raret est cause qu'on offre les magasins de
marchandises dont tous les Entrepreneurs sont chargs  cinquante &
soixante pour cent  meilleur march qu'elles n'toient du tems des
premieres diminutions. La circulation tombe dans des convulsions; l'on
trouve  peine assez d'argent pour envoer au march; plusieurs
Entrepreneurs & Marchands font banqueroute, & leurs marchandises se
vendent  vil prix.

Alors le Roi augmente derechef les especes, met l'cu neuf, ou l'once
d'argent de la nouvelle fabrique,  cinq livres, il commence  paer
avec ces nouvelles especes les troupes & les pensions: les vieilles
especes sont mises hors de la circulation, & ne sont reues qu' la
Monnoie  plus bas prix numraire; le Roi profite de la diffrence.

Mais toutes les sommes de nouvelles especes qui sortent de la Monnoie ne
rtablissent pas l'abondance d'argent dans la circulation: les sommes
resserres toujours par des particuliers, & celles qu'on a envoes dans
le pas tranger, excedent de beaucoup la quantit de l'augmentation
numraire sur l'argent qui sort de la Monnoie.

Le grand march des marchandises en France commence  y attirer l'argent
de l'Etranger, qui les trouvant  cinquante & soixante pour cent, & 
plus bas prix, envoie des matieres d'or & d'argent en France pour les
acheter: par ce moen l'Etranger qui les fait porter  la Monnoie se
ddommage bien de la taxe qu'il y paie sur ces matieres: il trouve le
double d'avantage sur le vil prix des marchandises qu'il achete; & la
perte de la taxe de la monnoie tombe rellement sur les Franois dans la
vente des marchandises qu'ils font  l'Etranger. Ils ont des
marchandises pour la consommation de plusieurs annes: ils revendent aux
Hollandois, par exemple, les piceries qu'ils avoient tires
d'eux-mmes, pour les deux tiers de ce qu'ils en avoient pa. Tout ceci
se fait lentement, l'Etranger ne se dtermine  acheter ces marchandises
de France que par rapport au grand march; la balance du commerce qui
toit contre la France, au tems des diminutions, se tourne en sa faveur
dans le tems de l'augmentation, & le Roi peut profiter de vingt pour
cent ou plus sur toutes les matieres qui entrent en France, & qui se
portent  la Monnoie. Comme les Etrangers doivent  prsent la balance
du commerce  la France, & qu'ils n'ont point chez eux des especes de la
nouvelle fabrique, il faut qu'ils fassent porter leurs matieres &
vieilles especes  la Monnoie, pour avoir des nouvelles especes pour
paer; mais cette balance de commerce que les Etrangers doivent  la
France, ne provient que des marchandises qu'ils en tirent  vil prix.

La France est partout la duppe de ces oprations, elle paie des prix
bien hauts pour les marchandises trangeres lors des diminutions, elle
les revend  vil prix lors de l'augmentation aux mmes Etrangers: elle
vend  vil prix ses propres marchandises, qu'elle avoit tenues si haut
lors des diminutions, ainsi il seroit difficile que toutes les especes
qui sont sorties de France lors des diminutions y puissent rentrer lors
de l'augmentation.

Si l'on falsifie les especes de la nouvelle fabrique chez l'Etranger,
comme cela arrive presque toujours, la France perd les vingt pour cent
que le Roi tablit pour la taxe de la monnoie c'est autant de gagn pour
l'Etranger, qui profite en outre du bas prix des Marchandises en France.

Le Roi fait un profit considrable par la taxe de la monnoie, mais il en
coute le triple  la France pour lui faire trouver ce profit.

On comprend bien que dans les tems qu'il y a une balance courante de
commerce en faveur de la France contre les Etrangers, le Roi est en tat
de tirer une taxe de vingt pour cent ou plus, par une nouvelle
fabrication d'especes & par une augmentation de leur valeur numraire.
Mais si la balance du commerce toit contre la France, lors de cette
nouvelle fabrication, & augmentation, elle n'auroit pas de succs, & le
Roi n'en tireroit pas un grand profit: la raison est que dans ces
circonstances, on est oblig d'envoer constamment de l'argent chez
l'Etranger. Or l'cu vieux est aussi bon dans les pas trangers que
l'cu de la nouvelle fabrique: cela tant les Juifs & Banquiers
donneront une prime ou bnfice entre quatre yeux pour les vieilles
especes, & le particulier qui les peut vendre au dessus du prix de la
Monnoie ne les y portera pas. On ne lui donne  la Monnoie qu'environ
quatre livres de son cu, mais le Banquier lui en donnera d'abord quatre
livres cinq sols, & puis quatre livres dix, & finalement quatre livres
quinze: voila comment il peut arriver qu'une augmentation des especes
manque de succs; cela ne peut guere arriver lorsqu'on fait
l'augmentation aprs des diminutions indiques, parcequ'alors la balance
se tourne naturellement en faveur de la France, de la maniere que nous
l'avons expliqu.

L'exprience de l'augmentation de l'anne 1726, peut servir  confirmer
tout ceci, les diminutions qui avoient prcd cette augmentation furent
faites tout-d'un-coup sans avoir t indiques, cela empcha les
oprations ordinaires des diminutions, cela empcha que la balance du
commerce ne se tournt fortement en faveur de la France lors de
l'augmentation de l'anne 1726, aussi peu de personnes porterent leurs
vieilles especes  la Monnoie, & on fut oblig d'abandonner le profit de
la taxe qu'on avoit en vue.

Il n'est pas de mon sujet d'expliquer les raisons des Ministres pour
diminuer les especes tout-d'un-coup, ni celles qui les tromperent dans
le projet de l'augmentation de l'anne 1726; je n'ai voulu parler des
augmentations & diminutions en France que parceque les effets qui en
rsultent quelquefois semblent combattre les principes que j'ai tablis,
que l'abondance ou la raret de l'argent dans un Etat, hausse ou baisse
les prix de toutes choses  proportion.

Aprs avoir expliqu les effets des diminutions & augmentations des
especes, pratiques en France, je soutiens qu'elles ne dtruisent ni
n'affoiblissent mes principes: car si l'on me dit que ce qui coutoit
vingt livres ou cinq onces d'argent avant les diminutions indiques, ne
coute pas mme quatre onces ou vingt livres de la nouvelle fabrique lors
de l'augmentation; j'en conviendrai sans m'carter de mes principes,
parcequ'il y a moins d'argent dans la circulation qu'il n'y en avoit
avant les diminutions, comme je l'ai expliqu. L'embarras du troc dans
les tems & oprations dont nous parlons, cause des variations dans les
prix des choses, & dans celui de l'intrt de l'argent qu'on ne sauroit
prendre pour regle dans les principes ordinaires de la circulation & du
troc.

Le changement de la valeur numraire des especes a t dans tous les
tems l'effet de quelque misere ou disette dans l'Etat, ou bien celui de
l'ambition de quelque Prince ou Particulier. L'an de Rome 157, Solon
augmenta la valeur numraire des drachmes d'Athnes, aprs une sdition,
& abolition des dettes. Entre l'an 490 & 512 de Rome, la Rpublique
Romaine augmenta par plusieurs fois la valeur numraire de ses monnoies
de cuivre, de faon que leur as est venu  en valoir six. Le pretexte
toit de subvenir aux besoins de l'Etat, & d'en paer les dettes,
accrues par la premiere guerre Punique: cela ne laissa pas de causer
bien de la confusion. L'an 663, Livius Drusus, Tribun du peuple,
augmenta la valeur numraire des especes d'argent d'un huitieme, en
affoiblissant leur titre d'autant: ce qui donna lieu aux Faux-monnoeurs
de mettre la confusion dans le troc. L'an 712, Marc Antoine dans son
Triumvirat, augmenta la valeur numraire de l'argent, de cinq pour cent,
pour subvenir aux besoins du Triumvirat, en mettant du fer avec
l'argent. Plusieurs Empereurs dans la suite ont affoibli ou augment la
valeur numraire des especes: les Rois de France en ont fait autant en
diffrens tems; & c'est ce qui est cause que la livre tournois, qui
valoit ordinairement une livre pesant d'argent, est venue  si peu de
valeur. Cela n'a jamais manqu de causer du dsordre dans les Etats: il
importe peu ou point du tout quelle soit la valeur numraire des
especes, pourv qu'elle soit permanente: la pistole d'Espagne vaut neuf
livres ou florins en Hollande, environ dix-huit livres en France,
trente-sept livres dix sols  Venise, cinquante livres  Parme: on
change dans la mme proportion les valeurs entre ces diffrens pas. Le
prix de toutes choses augmente insensiblement lorsque la valeur
numraire des especes augmente, & la quantit actuelle en poids & titre
des especes, eu gard  la vtesse de la circulation, est la base & la
regle des valeurs. Un Etat ne gagne ni ne perd par l'augmentation ou
diminution de ces especes, pendant qu'il en conserve la mme quantit,
quoique les particuliers puissent gagner ou perdre par la variation,
suivant leurs engagemens. Tous les peuples sont remplis de faux prjugs
& de fausses ides sur la valeur numraire de leurs especes. Nous avons
fait voir dans le chapitre des changes que la regle constante en est le
prix & le titre des especes courantes des diffrens pas, marc pour
marc, & once pour once: si une augmentation ou diminution de la valeur
numraire change pour quelque tems cette regle en France, ce n'est que
pendant un tat de crise & de gne dans le commerce: on revient toujours
peu--peu  l'intrinseque; on y vient ncessairement dans les prix du
march autant que dans les changes avec l'Etranger.




CHAPITRE VI.

_Des Banques, & de leur crdit._


Si cent Seigneurs ou Propritaires de terre, oeconomes, qui amassent
annuellement de l'argent par leurs pargnes pour en acheter des terres
dans les occasions, dposent chacun dix mille onces d'argent entre les
mains d'un Orfvre ou Banquier de Londres, pour n'avoir pas l'embarras
de garder cet argent chez eux, & pour prvenir les vols qu'on leur en
pourroit faire, ils en tireront des billets paables  volont, souvent
ils le laisseront l long-tems, & lors mme qu'ils auront fait quelque
achat, ils avertiront beaucoup de tems d'advance le Banquier de leur
tenir leur argent prt dans l'intervalle des dlais des consultations &
critures de Justice.

Dans ces circonstances le Banquier pourra prter souvent quatre
vingt-dix mille onces d'argent (des cent mille qu'il doit) pendant toute
l'anne, & n'aura pas besoin de garder en caisse plus de dix mille onces
pour faire face  tout ce qu'on pourra lui redemander: il a affaire 
des personnes opulentes & oeconomes,  mesure qu'on lui demande mille
onces d'un ct, on lui apporte ordinairement mille onces d'un autre
ct: il lui suffit pour l'ordinaire de garder en caisse la dixieme
partie de ce qu'on lui a confi. On en a eu quelques exemples &
experiences dans Londres, & cela fait qu'au lieu que les particuliers en
question garderoient en caisse pendant toute l'anne la plus grande
partie des cent mille onces, l'usage de le dposer entre les mains d'un
Banquier fait que quatre vingt-dix mille onces des cent mille sont
d'abord mises en circulation. Voil premierement l'ide qu'on peut
former de l'utilit de ces sortes de banques; les Banquiers ou Orfvres
contribuent  acclrer la circulation de l'argent, ils le mettent 
intert  leurs risques & prils, & cependant ils sont ou doivent tre
toujours prts  paer leurs billets  volont &  la prsentation.

Si un particulier a mille onces  paer  un autre, il lui donnera en
paiement le billet du Banquier pour cette somme: cet autre n'ira pas
peut-tre demander l'argent au Banquier; il gardera le billet & le
donnera dans l'occasion  un troisieme en paiement, & ce billet pourra
passer dans plusieurs mains dans les gros paiemens, sans qu'on en aille
de long-tems demander l'argent au Banquier: il n'y aura que quelqu'un
qui n'y a pas une parfaite confiance, ou quelqu'un qui a plusieurs
petites sommes  paer qui en demandera le montant. Dans ce premier
exemple la caisse d'un Banquier ne fait que la dixieme partie de son
commerce.

Si cent Particuliers, ou Propritaires de terres, dposent chez un
Banquier leur revenu tous les six mois,  mesure qu'ils en sont pas, &
ensuite redemandent leur argent  mesure qu'ils ont besoin de le
dpenser, le Banquier sera en tat de prter beaucoup plus de l'argent
qu'il doit & reoit au commencement des semestres, pour un court terme
de quelques mois, qu'il ne le sera vers la fin de ces semestres: & son
experience de la conduite de ses Chalans lui apprendra qu'il ne peut
guere prter pendant toute l'anne, sur les sommes qu'il doit,
qu'environ la moiti. Ces sortes de Banquiers seront ruins de crdit,
s'ils manquent d'un instant  paer leurs billets  la premiere
prsentation; & lorsqu'il leur manque des fonds en caisse, ils
donneroient toutes choses pour avoir promptement de l'argent,
c'est--dire beaucoup plus d'intert qu'ils ne tirent des sommes qu'ils
ont prtes. Cela fait qu'ils se reglent sur leur exprience pour garder
en caisse de quoi faire toujours face, & plutt plus que moins; ainsi
plusieurs Banquiers de cette espece, (& c'est le plus grand nombre)
gardent toujours en caisse la moiti des sommes qu'on dpose chez eux, &
prtent l'autre moiti  intert & le mettent en circulation. Dans ce
second exemple, le Banquier fait circuler ses billets de cent mille
onces ou cus avec cinquante mille cus.

S'il a un grand courant de dpts & un grand crdit, cela augmente la
confiance qu'on a en ses billets, & fait qu'on s'empresse moins  en
demander le paiement; mais cela ne retarde ses paiemens que de quelques
jours ou semaines, lorsqu'ils tombent entre les mains de personnes qui
n'ont pas de coutume de se servir de lui, & il doit toujours se regler
sur ceux qui sont dans l'habitude de lui confier leur argent: si ses
billets tombent entre les mains de ceux de son mtier, ils n'auront rien
de plus press que d'en retirer l'argent.

Si les personnes qui dposent de l'argent chez le Banquier sont des
Entrepreneurs & Ngocians, qui y mettent journellement de grosses
sommes, & bientt aprs les redemandent, il arrivera souvent que si le
Banquier dtourne plus du tiers de sa caisse il se trouvera embarrass 
faire face.

Il est ais de comprendre par ces inductions, que les sommes d'argent
qu'un Orfvre ou Banquier peut prter  intert, ou dtourner de sa
caisse, sont naturellement proportionnes  la pratique & conduite de
ses Chalans: que pendant qu'il s'est vu des Banquiers qui faisoient face
avec une caisse de la dixieme partie, d'autres ne peuvent guere moins
garder que la moiti ou les deux tiers, encore que leur crdit soit
aussi estim que celui du premier.

Les uns se fient  un Banquier, les autres  un autre, le plus heureux
est le Banquier qui a pour Chalans des Seigneurs riches qui cherchent
toujours des emplois solides pour leur argent sans vouloir, en
attendant, le mettre  intrt.

Une banque gnrale & nationale a cet avantage sur la banque d'un
Orfvre particulier, qu'on y a toujours plus de confiance; qu'on y porte
plus volontiers les plus gros dpts, mme des quartiers de la ville les
plus loigns, & qu'elle ne laisse d'ordinaire aux petits Banquiers que
les dpts de petites sommes, dans leurs quartiers: on y porte mme les
revenus de l'Etat, dans les pas o le Prince n'est pas absolu; & cela
bien loin d'en altrer le crdit & la confiance, ne sert qu'
l'augmenter.

Si les paiemens dans une banque nationale se font en critures ou
virement de Parties, il y aura cet avantage, qu'on n'y sera pas sujet
aux falsifications, au lieu que si la Banque donne des billets on en
pourra faire de faux & causer du dsordre: il y aura aussi ce
dsavantage, que ceux qui sont dans les quartiers de la ville, loigns
de la Banque, aimeront mieux paer & recevoir en argent que d'y aller, &
surtout ceux de la campagne; au lieu que si l'on rpand des billets de
Banque, on s'en pourra servir de prs & de loin. On paie dans les
Banques nationales de Venise & d'Amsterdam en criture seulement; mais 
celle de Londres on paie en critures, en billets & en argent, au choix
des particuliers: aussi c'est aujourd'hui la Banque la plus forte.

On comprendra donc que tout l'avantage des Banques publiques ou
particulieres dans une ville, c'est d'acclrer la circulation de
l'argent, & d'empcher qu'il n'y en ait autant de resserr qu'il y en
auroit naturellement dans plusieurs intervalles de tems.




CHAPITRE VII.

_Autres claircissemens & recherches sur l'utilit d'une Banque
nationale_.


Il est peu important d'examiner pourquoi la Banque de Venise & celle
d'Amsterdam, tiennent leurs critures dans des monnoies de compte
diffrentes de la courante & pourquoi il y a toujours un agiot 
convertir ces critures en argent courant, ce n'est pas un point qui
soit d'aucune utilit pour la circulation. La Banque de Londres ne l'a
pas suivie en cela; ses critures, ses billets & ses paiemens, se font &
se tiennent en especes courantes: cela me parot plus uniforme & plus
naturel & non moins utile.

Je n'ai p avoir des informations exactes de la quantit des sommes
qu'on porte ordinairement  ces Banques, ni le montant de leurs billets
& critures, non plus que celui des prts qu'ils font, & des sommes
qu'ils gardent ordinairement en Caisse pour faire face: quelqu'autre qui
sera plus  porte de ces connoissances en pourra mieux raisonner.

Cependant, comme je sais assez bien que ces sommes ne sont pas si
immenses qu'on le croit communment, je ne laisserai pas d'en donner une
ide.

Si les billets & critures de la Banque de Londres, qui me parot la
plus considrable, se montent une semaine portant l'autre  quatre
millions d'onces d'argent ou environ un million sterling; & si on se
contente d'y garder communment en Caisse le quart ou deux cents
cinquante mille livres sterling, ou un million d'onces d'argent en
especes, l'utilit de cette Banque pour la circulation correspond  une
augmentation de l'argent de l'Etat de trois millions d'onces, ou sept
cents cinquante mille livres sterling, qui est sans doute une somme bien
forte & d'une utilit trs grande pour la circulation dans les
circonstances que cette circulation a besoin d'tre acclre: car j'ai
remarqu ailleurs qu'il y a des cas o il vaut mieux pour le bien de
l'Etat de retarder la circulation que de l'acclrer. J'ai bien oui
dire, que les billets & critures de la Banque de Londres ont mont dans
certains cas,  deux millions sterling; mais cela ne me parot avoir t
que par un accident extraordinaire; & je crois que l'utilit de cette
Banque ne correspond en gnral qu' environ la dixieme partie de tout
l'argent qui circule en Angleterre.

Si les claircissemens qu'on m'a donns en gros sur les revenus de la
Banque de Venise en mil sept cent dix-neuf sont vritables, on pourroit
dire en gnral des Banques nationales que leur utilit ne correspond
jamais  la dixieme partie de l'argent courant qui circule dans un Etat:
voici -peu-prs ce que j'y ai appris.

Les revenus de l'Etat de Venise peuvent monter annuellement  quatre
millions d'onces d'argent qu'il faut paer en critures  la Banque, &
les Collecteurs tablis pour cet effet, qui reoivent  Bergame & dans
les pas les plus loigns les taxes en argent, sont obligs de les
convertir en critures de Banque lors des paiemens qu'ils en font  la
Rpublique.

Tous les paiemens  Venise pour ngociations, achats, & ventes,
au-dessus d'une certaine somme modique, doivent par la loi se faire en
critures de Banque: tous les Dtailleurs, qui ont amass de l'argent
courant dans le troc, se trouvent obligs d'en acheter des critures
pour faire leurs paiemens des gros articles; & ceux qui ont besoin, pour
leur dpense ou pour le dtail de la basse circulation, de reprendre de
l'argent, sont dans le cas de vendre leurs critures contre de l'argent
courant.

On a trouv que les vendeurs & acheteurs de ces critures, sont
communment de niveau, lorsque la somme de tous les crdits ou critures
sur les Livres de la Banque, n'excedent pas la valeur de huit cent mille
onces d'argent ou environ.

C'est le tems & l'exprience qui ont donn (suivant mon Auteur) cette
connoissance  ces Venitiens. A la premiere erection de la Banque, les
particuliers apportoient leur argent  la Banque, pour y avoir des
crdits en critures, pour la mme valeur: dans la suite cet argent
dpos  la Banque, fut dpens pour les besoins de la Rpublique, &
cependant les critures conservoient encore leur valeur primordiale,
parcequ'il se trouvoit autant de particuliers qui avoient besoin d'en
acheter, que de ceux qui avoient besoin d'en vendre: ensuite l'Etat se
trouvant press donna aux Entrepreneurs de la guerre des crdits en
critures de Banque, au dfaut d'argent, & doubla la somme de ces
crdits.

Alors le nombre des Vendeurs d'critures tant devenu bien suprieur 
celui des Acheteurs, ces critures commencerent  perdre contre
l'argent, & tomberent  vingt pour cent de perte: par ce discrdit le
revenu de la Rpublique diminua d'un cinquieme, & le seul remede qu'on
trouva  ce dsordre, fut d'engager une partie des fonds de l'Etat, pour
emprunter  intrt de l'argent en critures. Par ces emprunts en
critures on en teignit une moiti, & alors les Vendeurs & Acheteurs
d'critures se trouvant -peu-prs de niveau, la Banque a recouvr son
crdit primitif, & la somme des critures se trouve rduite  huit cent
mille onces d'argent.

C'est par cette voie qu'on a reconnu que l'utilit de la Banque de
Venise, par rapport  la circulation, correspond  environ huit cent
mille onces d'argent: & si l'on suppose que tout l'argent courant qui
circule dans les Etats de cette Rpublique peut monter  huit millions
d'onces d'argent, l'utilit de la Banque correspond au dixieme de cet
argent.

Une Banque nationale dans la Capitale d'un grand Roaume ou Etat, semble
devoir moins contribuer  l'utilit de la circulation,  cause de
l'loignement de ses Provinces, que dans un petit Etat; & lorsque
l'argent y circule en plus grande abondance que chez ses Voisins, une
Banque nationale y fait plus de mal que de bien. Une abondance d'argent
fictif & imaginaire cause les mmes dsavantages, qu'une augmentation
d'argent rel en circulation, pour y hausser le prix de la terre & du
travail, soit pour encherir les ouvrages & Manufactures au hasard de les
perdre dans la suite: mais cette abondance furtive s'vanouit  la
premiere bouffe de discrdit, & prcipite le dsordre.

Vers le milieu du Regne de Louis XIV en France, on y vooit plus
d'argent en circulation que chez les Voisins, & on y levoit les revenus
du Prince sans le secours d'une Banque, avec autant d'aisance & de
facilit qu'on leve aujourd'hui ceux d'Angleterre, avec le secours de la
Banque de Londres.

Si les viremens de partie  Lyon montent dans une de ses quatre Foires 
quatre-vingt millions de livres, si on les commence, & si on les finit
avec un seul million d'argent comptant, ils sont sans doute d'une grande
commodit pour pargner la peine d'une infinit de transports d'argent
d'une maison  une autre; mais  cela prs, on conoit bien qu'avec ce
mme million de comptant qui a commenc & conclu ces viremens, il seroit
trs possible de conduire dans trois mois tous les paiemens de
quatre-vingt millions.

Les Banquiers,  Paris, ont souvent remarqu que le mme sac d'argent
leur est rentr quatre  cinq fois dans les paiemens d'un seul jour,
lorsqu'ils avoient beaucoup  paer &  recevoir.

Je crois les Banques publiques d'une trs grande utilit dans les petits
Etats, & dans ceux o l'argent est un peu rare; mais je les crois peu
utiles pour l'avantage solide d'un grand Roaume.

L'Empereur Tibere, Prince severe & oeconome, avoit amass dans le Trsor
de l'Empire deux milliards sept cents millions de Sesterces, ce qui
correspond  vingt-cinq millions sterlings, ou cent millions d'onces
d'argent: somme immense en especes pour ces tems-l, & mme pour
aujourd'hui: il est vrai qu'en resserrant tant d'argent, il gna la
circulation, & que l'argent devint bien plus rare  Rome qu'il n'avoit
t.

Tibere, qui attribuoit cette raret aux monopoles des Gens d'affaires &
Financiers qui affermoient les revenus de l'Empire, ordonna par un Edit
qu'ils achetassent des terres pour les deux tiers au moins de leur
fonds. Cet Edit, au lieu d'animer la circulation, la mit entierement en
dsordre: tous les Financiers resserroient & rappelloient leurs fonds,
sous prtexte de se mettre en tat d'obir  l'Edit, en achetant des
terres, qui au lieu d'encherir devenoient  beaucoup plus vil prix par
la raret de l'argent en circulation. Tibere remedia  cette raret
d'argent, en prtant aux particuliers sous bonnes cautions, seulement
trois cents millions de Sesterces: c'est--dire, la neuvieme partie des
especes qu'il avoit dans son trsor.

Si la neuvieme partie du trsor suffisoit  Rome pour rtablir la
circulation, il sembleroit que l'tablissement d'une Banque gnrale
dans un grand Roaume, o son utilit ne corresponderoit jamais  la
dixieme partie de l'argent qui circule, lorsqu'on n'en resserre point,
ne seroit d'aucun avantage rel & permanent, & qu' le considerer dans
sa valeur intrinseque, on ne peut le regarder que comme un expdient
pour gagner du tems.

Mais une augmentation relle de la quantit d'argent qui circule est
d'une nature diffrente. Nous en avons dja parl, & le Trsor de Tibere
nous donne encore occasion d'en toucher un mot ici. Ce Trsor de deux
milliards sept cents millions de Sesterces, laiss  la mort de Tibere,
fut dissip par l'Empereur Caligula son Successeur dans moins d'un an.
Aussi ne vit-on jamais  Rome l'argent si abondant. Quel en fut l'effet?
Cette quantit d'argent plongea les Romains dans le luxe, & dans toutes
sortes de crimes pour y subvenir. Il sortoit tous les ans plus de six
cents mille livres sterlings hors de l'Empire pour les marchandises des
Indes; & en moins de trente ans l'Empire s'appauvrit, & l'argent y
devint trs rare sans aucun dmembrement ni perte de Province.

Quoique j'estime qu'une Banque gnrale est dans le fond de trs peu
d'utilit solide dans un grand Etat, je ne laisse pas de convenir qu'il
y a des circonstances o une Banque peut avoir des effets qui paroissent
tonnans.

Dans une Ville o il y a des dettes publiques pour des sommes
considrables, la facilit d'une Banque fait qu'on peut vendre & acheter
ses fonds capitaux dans un instant, pour des sommes immenses, sans
causer aucun drangement dans la circulation. Qu' Londres un
particulier vende son capital de la Mer du Sud, pour acheter un autre
capital dans la Banque ou dans la Compagnie des Indes, ou bien dans
l'esperance que dans quelques-tems il pourra acheter  plus bas prix un
capital dans la mme Compagnie de la Mer du Sud, il s'accommode toujours
de Billets de banque, & on ne demande ordinairement l'argent de ces
Billets que pour la valeur des intrts. Comme on ne dpense guere son
capital, on n'a pas besoin de le convertir en especes, mais on est
toujours oblig de demander  la Banque l'argent ncessaire pour la
subsistance, car il faut des especes dans le bas troc.

Qu'un Propritaire de terres qui a mille onces d'argent, en paie deux
cents pour les intrts des fonds publics, & en dpense lui-mme huit
cents onces, les mille onces demanderont toujours des especes: ce
Propritaire en dpensera huit cents, & les Propritaires des fonds en
dpenseront 200. Mais lorsque ces Propritaires sont dans l'habitude de
l'agiot, de vendre & d'acheter des fonds publics, il ne faut point
d'argent comptant pour ces oprations, il suffit d'avoir des billets de
banque. S'il falloit retirer de la circulation, des especes pour servir
dans ces achats & ventes, cela monteroit  une somme considrable, &
gneroit souvent la circulation, ou plutt il arriveroit dans ce cas,
qu'on ne pourroit pas vendre & acheter ses capitaux si frquemment.

C'est sans doute l'origine de ces capitaux, ou l'argent qu'on a dpos 
la Banque & qu'on ne retire que rarement, comme lorsqu'un Propritaire
des fonds se met dans quelque ngoce o il faut des especes pour le
dtail, qui est cause que la Banque ne garde en caisse que le quart ou
la sixieme partie de l'argent dont elle fait ses billets. Si la Banque
n'avoit pas les fonds de plusieurs de ces capitaux, elle se verroit,
dans le cours ordinaire de la circulation, rduite comme les Banquiers
particuliers  garder la moiti des fonds qu'on lui met entre les mains,
pour faire face; il est vrai qu'on ne peut pas distinguer par les Livres
de la Banque ni par ses oprations, la quantit de ces sortes de
capitaux qui passent en plusieurs mains, dans les ventes & achats qu'on
fait dans _Change-alley_, ces billets sont souvent renouvells  la
Banque & changs contre d'autres dans le troc. Mais l'exprience des
achats & ventes de capitaux des fonds fait bien voir que la somme en est
considrable: & sans ces achats & ventes, les sommes en dpt  la
Banque seroient sans difficult moins considrables.

Cela veut dire que lorsqu'un Etat n'est pas endett, & n'a pas besoin
des achats & ventes de capitaux, le secours d'une Banque y sera moins
ncessaire & moins considrable.

Dans l'anne mil sept cent vingt, les capitaux des fonds publics & des
_Bubbles_ qui toient des attrapes & des entreprises de Socits
particulieres  Londres, montoient  la valeur de huit cents millions
sterlings, cependant les achats & ventes de capitaux si venimeux se
faisoient sans peine, par la quantit de billets de toutes especes qu'on
mit sur la place, pendant qu'on se contentoit des mmes papiers pour le
paiement des intrts; mais sitt que l'ide des grandes fortunes porta
nombre de particuliers  augmenter leur dpense,  acheter des
quipages, des linges & soieries trangeres, il fallut des especes pour
tout cela, je dis pour la dpense des intrts, & cela mit tous les
systmes en pieces.

Cet exemple fait bien voir, que le papier & le crdit des Banques
publiques & particulieres peuvent causer des effets surprenans dans tout
ce qui ne regarde pas la dpense ordinaire pour le boire & pour le
manger, l'habillement & autres ncessits des familles: mais que dans le
train uniforme de la circulation, le secours des Banques & du crdit de
cette espece est bien moins considrable & moins solide qu'on ne pense
gnralement. L'argent seul est le vrai nerf de la circulation.




CHAPITRE VIII.

_Des rafinemens du crdit des Banques gnrales._


La Banque nationale de Londres, est compose d'un grand nombre
d'Actionaires qui choisissent des Directeurs pour en rgir les
oprations. Leur avantage primordial consistoit  faire un partage
annuel des profits qui s'y faisoient par l'intrt de l'argent, qu'on
prtoit hors des fonds qu'on dposoit  la Banque; on y a ensuite
incorpor des fonds publics, dont l'Etat paie un intrt annuel.

Malgr un tablissement si solide, on a vu (lorsque la Banque avoit fait
de grosses avances  l'Etat, & que les porteurs de billets de banque
apprhendoient que la Banque ne fut embarrasse) qu'on couroit sus & que
les Porteurs alloient en foule  la Banque pour retirer leur argent: la
mme chose est arrive lors de la chte de la Mer du Sud, en mil sept
cent vingt.

Les rafinemens qu'on apportoit pour soutenir la Banque & modrer son
discrdit, toient d'abord d'tablir plusieurs Commis pour compter
l'argent aux Porteurs, d'en faire compter de grosses sommes en pieces de
six & de douze sols, pour gagner du tems, d'en paer quelques parties
aux Porteurs particuliers qui toient-l  attendre des journes
entieres pour tre pas  leur tour; mais les sommes les plus
considrables  des amis qui les emportoient & puis les rapportoient 
la Banque en cachette, pour recommencer le lendemain le mme mange: par
ce moen la Banque faisoit bonne contenance & gagnoit du tems; en
attendant que le discrdit se ralentit; mais lorsque cela ne suffisoit
pas, la Banque ouvroit des souscriptions, pour engager des Gens
accrdits & solvables,  s'unir pour se rendre garans de grosses sommes
& maintenir le crdit & la circulation des billets de banque.

Ce fut par ce denier rafinement que le crdit de la Banque se maintint
en mil sept cent vingt, lors de la chte de la Mer du Sud; car aussi-tt
qu'on sut dans le public que la souscription fut remplie par des Hommes
riches & puissans, on cessa de courir  la Banque, & on y apporta 
l'ordinaire des dpts.

Si un Ministre d'Etat en Angleterre, cherchant  diminuer le prix de
l'intrt de l'argent, ou par d'autres vues, sait augmenter le prix des
fonds publics  Londres, & s'il a assez de crdit sur les Directeurs de
la Banque, pour les engager (sous obligation de les ddommager en cas de
perte)  fabriquer plusieurs billets de banque, dont ils n'ont reu
aucune valeur, en les priant de se servir de ces billets eux-mmes pour
acheter plusieurs parties & capitaux des fonds publics; ces fonds ne
manqueront pas de hausser de prix, par ces oprations: & ceux qui les
ont vendus, voant ce haut prix continuer, se dtermineront peut-tre,
pour ne point laisser leurs billets de banque inutiles & croant par les
bruits qu'on seme que le prix de l'intrt va diminuer & que ces fonds
hausseront encore, de les acheter  un plus haut prix qu'ils ne les
avoient vendus. Que si plusieurs particuliers, voant les Agens de la
Banque acheter ces fonds, se mlent d'en faire autant croant profiter
comme eux, les fonds publics augmenteront de prix, au point que le
Ministre souhaitera; & il se pourra faire que la Banque revendra
adroitement  plus haut prix tous les fonds qu'elle avoit achets,  la
sollicitation du Ministre, & en tirera non-seulement un grand profit,
mais retirera & teindra tous les billets de banque extraordinaires
qu'elle avoit fabriqus.

Si la Banque seule hausse le prix des fonds publics en les achetant,
elle les rabaissera d'autant lorsqu'elle voudra les revendre pour
teindre ses billets extraordinaires; mais il arrive toujours que
plusieurs particuliers voulant imiter les Agens de la Banque dans leurs
oprations, contribuent  les soutenir; il y en a mme qui y sont
attraps faute de savoir au vrai ces oprations, o il entre une
infinit de rafinemens, ou plutt de fourberies qui ne sont pas de mon
sujet.

Il est donc constant qu'une Banque d'intelligence avec un Ministre, est
capable de hausser & de soutenir le prix des fonds publics, & de baisser
le prix de l'intrt dans l'Etat au gr de ce Ministre, lorsque les
oprations en sont menages avec discrtion, & par-l de librer les
dettes de l'Etat; mais ces raffinemens qui ouvrent la porte  gagner de
grandes fortunes, ne sont que trs rarement menags pour l'utilit seule
de l'Etat; & les oprateurs s'y corrompent le plus souvent. Les billets
de banque extraordinaires, qu'on fabrique & qu'on rpand dans ces
occasions, ne drangent pas la circulation, parcequ'tant emplos 
l'achat & vente de fonds capitaux, ils ne servent pas  la dpense des
familles, & qu'on ne les convertit point en argent; mais si quelque
crainte ou accident imprvu poussoit les Porteurs  demander l'argent 
la Banque, on en viendroit  crever la bombe, & on verroit que ce sont
des oprations dangereuses.


FIN.




TABLE

DES CHAPITRES.


PREMIERE PARTIE.

  CHAP. I. De la Richesse.                                       page, 1
  CHAP. II. Des Socits d'Hommes.                                     3
  CHAP. III. Des Villages.                                             9
  CHAP. IV. Des Bourgs.                                               12
  CHAP. V. Des Villes.                                                16
  CHAP. VI. Des Villes capitales.                                     21
  CHAP. VII. Le travail d'un Laboureur vaut moins que celui d'un
    Artisan.                                                          23
  CHAP. VIII. Les Artisans gagnent, les uns plus, les autres moins,
    selon les cas & les circonstances diffrentes.                    25
  CHAP. IX. Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui
    travaillent dans un tat, se proportionne naturellement au
    besoin qu'on en a.                                                28
  CHAP. X. Le prix & la valeur intrinseque d'une chose en gnral
    est la mesure de la terre & du travail qui entrent dans sa
    production.                                                       33
  CHAP. XI. Du pair ou rapport de la valeur de la Terre  la valeur
    du travail.                                                       40
  CHAP. XII. Tous les Ordres & tous les Hommes d'un Etat subsistent
    ou s'enrichissent aux dpens des Propritaires des Terres.        55
  CHAP. XIII. La circulation & le troc des denres & des
    marchandises, de mme que leur production, se conduisent en
    Europe par des Entrepreneurs, & au hasard.                        62
  CHAP. XIV. Les humeurs, les modes & les faons de vivre du Prince
    & principalement des Propritaires de terre, dterminent les
    usages auxquels on emploie les terres dans un Etat, & causent,
    au March, les variations des prix de toutes choses.              76
 CHAP. XV. La multiplication & le dcroissement des Peuples dans un
    Etat dpendent principalement de la volont, des modes & des
    faons de vivre des Propritaires de terres.                      86
  CHAP. XVI. Plus il y a de travail dans un Etat, & plus l'Etat est
    cens riche naturellement.                                       113
  CHAP. XVII. Des Mtaux & des Monnoies, & particulierement de l'or
    & de l'argent.                                                   126

SECONDE PARTIE.

  CHAP. I. Du Troc.                                                  151
  CHAP. II. Des prix des Marchs.                                    155
  CHAP. III. De la circulation de l'Argent.                          159
  CHAP. IV. Autre rflexion sur la vtesse ou la lenteur de la
    circulation de l'argent, dans le troc.                           183
  CHAP. V. De l'ingalit de la circulation de l'argent effectif,
    dans un Etat.                                                    197
  CHAP. VI. De l'augmentation & de la diminution de la quantit
    d'argent effectif dans un Etat.                                  211
  CHAP. VII. Continuation du mme sujet de l'augmentation & de la
    diminution de la quantit d'argent effectif dans un Etat.        232
  CHAP. VIII. Autre Reflexion sur l'augmentation & sur la
    diminution de la quantit d'argent effectif dans un Etat.        239
  CHAP. IX. De l'intert de l'argent, & de ses causes.               264
  CHAP. X. Des causes de l'augmentation & de la diminution de
    l'intert de l'argent, dans un Etat.                             282

TROISIEME PARTIE.

  CHAP. I. Du Commerce avec l'Etranger.                              297
  CHAP. II. Des Changes & de leur nature.                            323
  CHAP. III. Autres claircissemens pour la connoissance de la
    nature des changes.                                              340
  CHAP. IV. Autres claircissemens pour la connoissance de la
    nature des changes.                                              355
  CHAP. V. De l'augmentation & de la diminution de la valeur des
    especes monnoes en dnomination.                               381
  Chap. VI. Des Banques, & de leur crdit.                           397
  CHAP. VII. Autres claircissemens & recherches sur l'utilit
    d'une Banque nationale.                                          406
  CHAP. VIII. Des rafinemens du crdit des Banques gnrales.        426


FIN.




NOTES DU TRANSCRIPTEUR

L'orthographe (en particulier les accents) et la ponctuation sont
conformes  l'original. On a cependant corrig les erreurs manifestement
introduites par les typographes.





End of Project Gutenberg's Essai sur le commerce, by Richard Cantillon

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are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
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trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

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works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
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without further opportunities to fix the problem.

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LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
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remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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