The Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jacques Bainville

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Title: Histoire de France

Author: Jacques Bainville

Release Date: October 16, 2020 [EBook #63478]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  JACQUES BAINVILLE

  HISTOIRE
  DE FRANCE


  PARIS
  ARTHME FAYARD & Cie, DITEURS
  26-29, Rue du Saint-Gothard.

  Copyright by Jacques Bainville, 1924.
  Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
  rservs pour tous pays, y compris la Russie.




DU MME AUTEUR


LOUIS II DE BAVIRE.
BISMARCK ET LA FRANCE.
LE COUP D'AGADIR ET LA GUERRE D'ORIENT.
HISTOIRE DE DEUX PEUPLES.
LA GUERRE ET L'ITALIE.
PETIT MUSE GERMANIQUE.
COMMENT EST NE LA RVOLUTION RUSSE.
HISTOIRE DE TROIS GNRATIONS.
LES CONSQUENCES POLITIQUES DE LA PAIX.
FILIATIONS.




_Il a t tir de cet ouvrage:_

Vingt-cinq exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder Zonen numrots
de 1  25.

Soixante-quinze exemplaires sur papier vlin pur fil des Papeteries
Lafuna numrots de 26  100.

L'dition originale a t imprime sur papier alfa.




AVANT-PROPOS


Si les lecteurs veulent bien le lui permettre, l'auteur de ce livre
commencera par une confession. Quand il tait au collge, il n'aimait
pas beaucoup l'histoire. Elle lui inspirait de l'ennui. Et quand le got
lui en est venu plus tard, il s'est rendu compte d'une chose: c'est
qu'il rpugnait  la narration des faits aligns, les uns au bout des
autres. On ne lui avait jamais dit, ou bien on ne lui avait dit que
d'une manire convenue et insuffisante, pourquoi les peuples faisaient
des guerres et des rvolutions, pourquoi les hommes se battaient, se
tuaient, se rconciliaient. L'histoire tait un tissu de drames sans
suite, une mle, un chaos o l'intelligence ne discernait rien.

Est-il vrai qu'il faille enseigner l'histoire aux enfants sans qu'ils la
comprennent et de faon  meubler leur mmoire de quelques dates et de
quelques vnements? C'est extrmement douteux. On ne s'y prendrait pas
autrement si l'on voulait tuer l'intrt. En tout cas, un ge vient, et
trs vite, o l'on a besoin d'un fil conducteur, o l'on souponne que
les hommes d'autrefois ressemblaient  ceux d'aujourd'hui et que leurs
actions avaient des motifs pareils aux ntres. On cherche alors la
raison de tout ce qu'ils ont fait et dont le rcit purement
chronologique est insipide ou incohrent.

En crivant une histoire de France, c'est  ce besoin de l'esprit que
nous avons essay de rpondre. Nous avons voulu d'abord y rpondre pour
nous-mme et  cette fin dgager, avec le plus de clart possible, les
causes et les effets.

Nous n'avons pas tent une oeuvre originale: on peut claircir
l'histoire, on ne la renouvelle pas. Nous n'avons pas non plus soutenu
une thse. Nous nous sommes efforc de montrer comment les choses
s'taient produites, quelles consquences en taient rsultes,
pourquoi,  tel moment, telle dcision avait t prise plutt que telle
autre. Ce qu'on dcouvre, au bout de cette analyse, c'est qu'il n'est
pas facile de conduire les peuples, qu'il n'est pas facile non plus de
fonder et de conserver un Etat comme l'Etat franais, et l'on en garde,
en dfinitive, beaucoup d'indulgence pour les gouvernements.

Peut-tre ce sentiment est-il la garantie de notre impartialit. Mais
comment serions-nous de parti pris puisque notre objet est de prsenter
dans leur enchanement les vnements de notre histoire? Nous ne pouvons
la juger que par ses rsultats. Et, comparant notre condition  celle de
nos anctres, nous sommes amens  nous dire que le peuple franais doit
s'estimer heureux quand il vit dans la paix et dans l'ordre, quand il
n'est pas envahi et ravag, quand il chappe aux guerres de destruction
et  ces guerres civiles, non moins redoutables, qui, au cours des
sicles, ne l'ont pas pargn.

Cette conception de l'histoire est simple. C'est celle du bon sens.
Pourquoi juger la vie d'un pays d'aprs d'autres rgles que celle d'une
famille? On peut crire l'histoire  bien des points de vue. Il nous
semble que l'accord gnral peut s'tablir sur celui-l.

Les lments d'un tel livre se trouvent partout. On demandera seulement
s'il est possible, en cinq cents pages, de raconter, d'une manire  peu
prs complte, deux mille ans d'histoire de France. Nous rpondons
hardiment: oui. La tche de l'historien consiste essentiellement 
abrger. S'il n'abrgeait pas,--et la remarque n'est pas nouvelle,--il
faudrait autant de temps pour raconter l'histoire qu'elle en a mis  se
faire. Toutefois chaque gnration a une tendance naturelle  donner
plus d'importance  la priode contemporaine qu'aux temps plus reculs.
C'est la preuve que de grandes quantits de souvenirs tombent en route.
Au bout de quatre ou cinq cents ans, on commence  ne plus gure
apercevoir que les sommets et il semble que les annes aient coul jadis
beaucoup plus vite que nagure. Nous avons tch de maintenir une juste
proportion entre les poques et, pour la plus rcente, puisque cette
histoire va jusqu' nos jours, de dgager les grandes lignes que
l'avenir, peut-tre, retiendra.

Nous ne voulons pas terminer cette brve introduction et confier ce
livre au public sans dire quels sont les ouvrages que nous avons
consults avec le plus de fruit. Nous n'numrerons pas ici tout ce qui
est classique, ni tout ce qui est trop particulier. Nous dirons
seulement que Michelet, dans son Moyen Age,--en tenant compte des
rectifications que Fustel de Coulanges et son cole ont apportes sur
nos origines,--reste digne d'tre lu et donne en gnral une impression
juste. A partir du seizime sicle, s'il est gt par de furieux partis
pris, ses vues sont encore parfois pntrantes: c'est l'avantage et la
supriorit des historiens qui ont du talent, mme quand leurs thories
sont contestables. Mais quel dommage que Sainte-Beuve n'ait pas crit
notre histoire nationale! Ses _Lundis_ et ses _Nouveaux Lundis_ sont
remplis de traits de lumire et c'est lui, bien souvent, dans une tude,
dans un portrait, qui donne la clef de ce qui, ailleurs, reste
inexpliqu ou obscur. Nul n'a mieux montr que l'histoire tait de la
psychologie.

C'est aussi de la politique, ce qui revient un peu au mme. A cet gard,
il faut rhabiliter le _Consulat et l'Empire_ de Thiers. On a pris
l'habitude de railler cet ouvrage. La mode en est passe. Mais ce qui
est aussi pass de mode, c'est d'exposer les motifs et les intentions
des hommes qui conduisent les grandes affaires et c'est pourtant ce qui
importe le plus  la clart des vnements. On peut dire que Thiers y
excelle. Avec un esprit plus philosophique, dans l'Europe et la
Rvolution franaise, Albert Sorel l'a seulement corrig. Pour la
Restauration et la monarchie de Juillet, l'oeuvre de M. Thureau-Dangin
est essentielle, comme celle de M. de la Gorce pour le second Empire.
Enfin, pour les origines et les dbuts de la troisime Rpublique (au
del de 1882 il n'y a encore rien), les quatre volumes de M. Gabriel
Hanotaux sont infiniment prcieux.

Nous nous en voudrions de ne pas citer, parmi les autres livres dont
nous avons tir profit, la _Formation de l'Unit franaise_, d'Auguste
Longnon, et la grande _Histoire de France_ de Dareste qu'Albert Sorel
recommandait comme la plus honnte qu'on et crite de nos jours et qui
s'arrte malheureusement un peu tt. Il y a enfin, pour les personnes
curieuses d'tendre leurs connaissances, trois ouvrages que nous ne
voulons pas oublier. Chacun d'eux se place  un point de vue d'o l'on
n'a pas l'habitude de considrer notre histoire, ce qui est un grand
tort. Ce sont les points de vue diplomatique, maritime et financier. Le
_Manuel historique de Politique trangre_ de M. Emile Bourgeois, le
_Manuel d'histoire maritime de la France_ de M. Joanns Tramond,
l'_Histoire financire de la France aux dix-septime et dix-huitime
sicles_ de M. Marcel Marion, montrent bien des choses sous un aspect
ignor ou mconnu et, en plus d'un endroit, nous ont permis de trouver
ce qui anime l'inerte matire historique, ce que nous nous efforons de
dgager  chaque page: l'explication des faits.

J. B.




HISTOIRE DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER

PENDANT 500 ANS LA GAULE PARTAGE LA VIE DE ROME


Il y a probablement des centaines de sicles que l'Homme s'est rpandu
sur la terre. Au del de 2.500 ans, les origines de la France se perdent
dans les conjectures et dans la nuit. Une vaste priode tnbreuse
prcde notre histoire. Dj, sur le sol de notre pays, des migrations
et des conqutes s'taient succd, jusqu'au moment o les Gals ou
Gaulois devinrent les matres, chassant les occupants qu'ils avaient
trouvs ou se mlant  eux. Ces occupants taient les Ligures et les
Ibres, bruns et de stature moyenne, qui constituent encore le fond de
la population franaise. La tradition des druides enseignait qu'une
partie des Gaulois tait indigne, l'autre venue du Nord et
d'Outre-Rhin, car le Rhin a toujours paru la limite des Gaules. Ainsi,
la fusion des races a commenc ds les ges prhistoriques. Le peuple
franais est un compos. C'est mieux qu'une race. C'est une nation.

Unique en Europe, la conformation de la France se prtait  tous les
changes de courants, ceux du sang, ceux des ides. La France est un
isthme, une voie de grande communication entre le Nord et le Midi. Il y
avait, avant la conqute romaine, de prodigieuses diffrences entre la
colonie grecque de Marseille et les Cimbres d'entre Seine et Loire ou
les Belges d'entre Meuse et Seine. D'autres lments, au cours des
sicles, se sont ajouts en grand nombre  ceux-l. Le mlange s'est
form peu  peu, ne laissant qu'une heureuse diversit. De l viennent
la richesse intellectuelle et morale de la France, son quilibre, son
gnie.

On dit communment que, dans cette contre fertile, sur ce territoire si
bien dessin, il devait y avoir un grand peuple. On prend l'effet pour
la cause. Nous sommes habitus  voir  cet endroit de la carte un Etat
dont l'unit et la solidit sont presque sans exemple. Cet Etat ne s'est
pas fait tout seul. Il ne s'est pas fait sans peine. Il s'est fait de
main d'homme. Plusieurs fois, il s'est croul mais il a t rebti. La
combinaison France nous parat naturelle. Il y a eu, il aurait pu y
avoir bien d'autres combinaisons.

Harmonieuse  l'oeil, la figure de notre pays est dfectueuse  d'autres
gards. Du ct du Nord et de l'Est, la France a une mauvaise frontire
terrestre qui l'expose aux invasions d'un dangereux voisin. De plus,
Flandres, Allemagne, Italie, Espagne, l'inquitent, la sollicitent,
l'cartlent presque. Si elle possde l'avantage unique de communiquer
avec toutes les mers europennes, elle a, en revanche, des frontires
maritimes trop tendues, difficiles  garder et qui exigent un effort
considrable ou un choix pnible, l'Ocan voulant une flotte et la
Mditerrane une autre. Si la France n'est pas dirige par des hommes
d'un trs grand bon sens, elle risque de ngliger la mer pour la terre
et inversement, ou bien elle se laisse entraner trop loin, ce qui lui
arrivera  maintes reprises. Si elle n'a soin d'tre forte sur mer, elle
est  la merci d'une puissance maritime qui alors met obstacle  ses
autres desseins. Si elle veut y tre forte, la mme puissance maritime
prend ombrage de ses progrs et c'est un nouveau genre de conflit. Prs
de mille ans d'une histoire qui n'est pas finie seront partags entre la
mer et la terre, entre l'Angleterre et l'Allemagne. Ainsi l'histoire de
la France, c'est celle de l'laboration et de la conservation de notre
pays  travers des accidents, des difficults, des orages, venus de
l'intrieur comme de l'extrieur, qui ont failli vingt fois renverser la
maison ou aprs lesquels il a fallu la reconstruire. La France est une
oeuvre de l'intelligence et de la volont.

                   *       *       *       *       *

A quoi devons-nous notre civilisation? A quoi devons-nous d'tre ce que
nous sommes? A la conqute des Romains. Et cette conqute, elle et
chou, elle se ft faite plus tard, dans des conditions diffrentes,
peut-tre moins bonnes, si les Gaulois n'avaient t diviss entre eux
et perdus par leur anarchie. Les campagnes de Csar furent grandement
facilites par les jalousies et les rivalits des tribus. Et ces tribus
taient nombreuses: plus tard, l'administration d'Auguste ne reconnut
pas moins de soixante nations ou cits. A aucun moment, mme sous le
noble Vercingtorix, la Gaule ne parvint  prsenter un front vraiment
uni, mais seulement des coalitions. Rome trouva toujours, par exemple
chez les Rmes (de Reims) et chez les Eduens de la Sane, des sympathies
ou des intelligences. La guerre civile, le grand vice gaulois, livra le
pays aux Romains. Un gouvernement informe, instable, une organisation
politique primitive, balance entre la dmocratie et l'oligarchie: ainsi
furent rendus vains les efforts de la Gaule pour dfendre son
indpendance.

Les Franais n'ont jamais reni l'alouette gauloise et le soulvement
national dont Vercingtorix fut l'me nous donne encore de la fiert.
Les Gaulois avaient le temprament militaire. Jadis, leurs expditions
et leurs migrations les avaient conduits,  travers l'Europe, jusqu'en
Asie-Mineure. Ils avaient fait trembler Rome, o ils taient entrs en
vainqueurs. Sans vertus militaires, un peuple ne subsiste pas; elles ne
suffisent pas  le faire subsister. Les Gaulois ont transmis ces vertus
 leurs successeurs. L'hrosme de Vercingtorix et de ses allis n'a
pas t perdu: il a t comme une semence. Mais il tait impossible que
Vercingtorix triompht et c'et t un malheur s'il avait triomph.

Au moment o le chef gaulois fut mis  mort, aprs le triomphe de Csar
(51 avant l're chrtienne), aucune comparaison n'tait possible entre
la civilisation romaine et cette pauvre civilisation gauloise, qui ne
connaissait mme pas l'criture, dont la religion en tait reste aux
sacrifices humains. A cette conqute, nous devons presque tout. Elle fut
rude: Csar avait t cruel, impitoyable. La civilisation a t impose
 nos anctres par le fer et par le feu et elle a t paye par beaucoup
de sang. Elle nous a t apporte par la violence. Si nous sommes
devenus des civiliss suprieurs, si nous avons eu, sur les autres
peuples, une avance considrable, c'est  la force que nous le devons.

Les Gaulois ne devaient pas tarder  reconnatre que cette force avait
t bienfaisante. Ils avaient le don de l'assimilation, une aptitude
naturelle  recevoir la civilisation grco-latine qui, par Marseille et
la Narbonnaise, avait commenc  les pntrer. Jamais colonisation n'a
t plus heureuse, n'a port de plus beaux fruits, que celle des Romains
en Gaule. D'autres colonisateurs ont dtruit les peuples conquis. Ou
bien les vaincus, replis sur eux-mmes, ont vcu  l'cart des
vainqueurs. Cent ans aprs Csar, la fusion tait presque accomplie et
des Gaulois entraient au Snat romain.

Jusqu'en 472, jusqu' la chute de l'empire d'Occident, la vie de la
Gaule s'est confondue avec celle de Rome. Nous ne sommes pas assez
habitus  penser que le quart de notre histoire, depuis le commencement
de l're chrtienne, s'est coul dans cette communaut: quatre  cinq
sicles, une priode de temps  peu prs aussi longue que de Louis XII 
nos jours et charge d'autant d'vnements et de rvolutions. Le dtail,
si l'on s'y arrtait, ferait biller. Et pourtant, que distingue-t-on 
travers les grandes lignes? Les traits permanents de la France qui
commencent  se former.

Il est probable que, sans les Romains, la Gaule et t germanise. Il y
avait, au del du Rhin, comme un inpuisable rservoir d'hommes. Des
bandes s'en coulaient par intervalles, pousses par le besoin, par la
soif du pillage ou par d'autres migrations. Aprs avoir t des
envahisseurs, les Gaulois furent  leur tour envahis. Livrs 
eux-mmes, eussent-ils rsist? C'est douteux. Dj, en 102 avant
Jsus-Christ, il avait fallu les lgions de Marius pour affranchir la
Gaule des Teutons descendus jusqu'au Rhne. Contre ceux qu'on appelait
les Barbares, un immense service tait rendu aux Gaulois: il aida
puissamment la pntration romaine. L'occasion de la premire campagne
de Csar, en 58, avait t une invasion germanique. Csar s'tait
prsent comme un protecteur. Sa conqute avait commenc par ce que nous
appellerions une intervention arme.

Ds que la conqute fut acheve, Rome se trouva associe aux Gaulois
pour repousser les Germains. Avec l'attrait de la civilisation
grco-latine, rien n'a autant servi  former l'amiti gallo-romaine. En
somme, on fut deux pour dfendre le bien commun. C'est le sens du
clbre discours aux Gaulois que Tacite prte  Crialis aprs sa
victoire sur les Bataves: Nous ne nous sommes pas tablis sur le Rhin
pour dfendre l'Italie, mais pour empcher un nouvel Arioviste de
conqurir les Gaules... Les Germains ont toujours une mme raison qui
les pousse sur votre territoire: l'inquitude, l'avidit, la passion du
changement, passion naturelle quand, au lieu de leurs marais et de leurs
dserts, ils esprent possder un sol d'une fertilit extrme et devenir
vos matres.

La politique romaine tait si clairvoyante, l'Empire romain se rendait
si bien compte du rle qu'il jouait dans le monde que Tacite prtait
encore ces paroles au gnral Crialis: Supposez que les Romains soient
chasss de leurs conqutes: qu'en peut-il rsulter, sinon une mle
gnrale de tous les peuples de la terre?

Ce jour devait venir. L'Empire romain tomberait. La digue serait rompue,
la prophtie ralise. Cette catastrophe, qui a laiss si longtemps aux
Europens le regret de la paix romaine, nous enseigne que le progrs
n'est ni fatal ni continu. Elle nous enseigne encore la fragilit de la
civilisation, expose  subir de longues clipses ou mme  prir
lorsqu'elle perd son assise matrielle, l'ordre, l'autorit, les
institutions politiques sur lesquelles elle est tablie.

Jusqu'au sicle terrible o les Barbares submergrent tout, la Gaule, de
concert avec Rome, avait d refouler de nombreuses invasions: annonce
des luttes que la France de l'avenir aurait  soutenir contre
l'Allemagne. En 275, l'empereur Probus repousse et chtie durement les
Germains qui s'taient avancs fort loin en Gaule et qui, en se
retirant, avaient laiss derrire eux des ruines et un dsert. Dans leur
retraite, ils avaient mme, comme en 1918, coup les arbres fruitiers.
Quatre-vingts ans plus tard, Julien, celui qui aimait tant le sjour de
Paris, est assig par les Allemands jusque dans la ville de Sens, puis
les chasse au del du Rhin et leur impose un tribut pour la rparation
(c'est dj la chose et le mot) des destructions auxquelles ils
s'taient encore livrs.

A mesure que l'Empire s'affaiblissait, se consumait dans l'anarchie, ces
invasions devenaient plus frquentes et le nombre des Barbares qui se
pressaient aux portes semblait crotre. Il en surgissait toujours de
nouvelles espces, heureusement rivales: ainsi la Gaule fut nettoye des
Vandales par les Goths. Pourtant, au cinquime sicle, la collaboration
de la Gaule et de Rome s'exprima encore d'une manire mmorable par
Atius, vainqueur d'Attila aux Champs Catalauniques. Le roi des Huns, le
flau de Dieu tait  la tte d'un empire qu'on a pu comparer  celui
des Mongols. Lui-mme ressemblait  Gengiskhan et  Tamerlan. Il
commandait  des peuplades jusqu'alors inconnues. Atius le battit prs
de Chlons avec l'aide des Wisigoths et des Francs, et cette victoire
est reste dans la mmoire des peuples (451).

C'est la premire fois que nous nommons les Francs destins  jouer un
si grand rle dans notre pays et  lui donner leur nom. Il y avait
pourtant de longues annes qu'ils taient tablis le long de la Meuse et
du Rhin et que, comme d'autres Barbares, ils servaient,  titre
d'auxiliaires, dans les armes romaines. C'taient des Rhnans et l'une
de leurs tribus tait appele celle des Ripuaires parce qu'elle habitait
la rive gauche du Rhin (Cologne, Trves).

Pourquoi une aussi grande fortune tait-elle rserve aux Francs? Connus
de Rome ds le premier sicle, ils lui avaient donn, non seulement des
soldats, mais, peu  peu, des gnraux, un consul, et mme une
impratrice. Ce n'tait pourtant pas ce qui les distinguait des autres
Barbares que Rome avait entrepris d'attirer, d'assimiler et d'utiliser
contre les Allemands d'Outre-Rhin. Les Francs taient mme, d'une
manire gnrale, en retard sur les peuples d'origine germanique
installs comme eux dans les limites naturelles de la Gaule. Les Goths
et les Burgondes, admis  titre d'htes depuis longtemps, taient plus
avancs et plus dgrossis. Cette circonstance devait tourner  leur
dtriment.

Au moment o l'empire d'Occident disparut, les Francs, tablis dans les
pays rhnans et belges, taient encore de rudes guerriers que rien
n'avait amollis. Ils taient soldats et leur gouvernement tait
militaire. Clodion, Pharamond, Mrove n'taient que des chefs de
tribus, mais des chefs. Voil pourquoi la tradition qui fait remonter 
ces roitelets la fondation de la Monarchie franaise n'est pas absurde,
bien que, dans la ralit, les rois francs, avant Clovis, aient compt,
pour les Gallo-Romains, beaucoup moins que les chefs des Goths, Alaric
et Ataulphe, ou Gondioc le Burgonde, pre du fameux Gondebaud.

Voil ces Francs, peu nombreux mais ardents  la guerre, et qui se
tiennent sur les points d'o l'on domine la France, ceux qui commandent
les routes d'invasion et par o l'on va au coeur, c'est--dire  Paris.
Ils taient les mieux placs. Une autre circonstance leur fut peut-tre
encore plus favorable: les Francs n'taient pas chrtiens. Cette raison
de leur succs semble surprenante d'abord. On va voir par quel
enchanement naturel elle devait les servir.

De bonne heure, la Gaule tait devenue chrtienne et elle avait eu ses
martyrs. L'Eglise de Lyon, illustre par le supplice de Pothin et de
Blandine, fut le centre de la propagande. De bonne heure, ce
christianisme gallo-romain eut pour caractre d'tre attach 
l'orthodoxie. Ds qu'elle avait commenc  se rpandre, la religion
chrtienne avait connu les hrtiques. Nulle part les dissidents ne
furent combattus avec autant d'ardeur qu'en Gaule. Saint Irne avait
pris la dfense du dogme contre les gnostiques. Saint Hilaire lutte
contre une hrsie plus grave et qui faillit l'emporter: l'arianisme.
Les Barbares dj tablis en Gaule s'tant convertis, taient tout de
suite devenus ariens. Lorsque les Francs parurent  leur tour, il y
avait une place  prendre. La Gaule elle-mme les appelait. Et l'Eglise
comprit que ces nouveaux venus, ces paens, rivaux naturels des
Burgondes et des Goths, pouvaient tre attirs dans la vraie croyance.
Ce fut le secret de la russite de Clovis et c'est une des raisons pour
lesquelles on ne peut pas dire qu'il y ait eu de conqute franque.

Depuis longtemps dj l'Empire romain agonisait. En mourant, il laissait
une confusion pouvantable. Plus d'autorit. Elle tomba naturellement
entre les mains de ceux qui possdaient l'ascendant moral: les vques.
On se groupa autour de ces dfenseurs des cits. Mais l'Eglise savait
bien que sa mission n'tait pas d'exercer le pouvoir. Chez elle vivait
une tradition, la distinction du temporel et du spirituel, et aussi une
admiration, celle de l'ordre romain. Rtablir une autorit dans les
Gaules, obtenir que cette autorit ft chrtienne et orthodoxe, telles
furent l'ide et l'oeuvre du clerg. Deux hommes d'une grande
intelligence, le roi Clovis et l'archevque de Reims, saint Remi, se
rencontrrent pour cette politique. Mais on aurait peine  en comprendre
le succs si l'on ne se reprsentait l'angoisse, la terreur de l'avenir
qui s'taient empares des populations gallo-romaines depuis que
manquait Rome et sa puissante protection.

Ce pays fertile, industrieux, couvert de riches monuments, o une classe
moyenne tendait toujours  se reconstituer comme un produit du sol aprs
chaque tempte, tait d'instinct conservateur. Il avait horreur de
l'anarchie. Les communistes du temps, les Bagaudes, dont les tentatives
rvolutionnaires avaient toujours t vaincues, n'taient pas moins
redouts que les Barbares du dehors. La Gaule romaine dsirait un
pouvoir vigoureux. C'est dans ces conditions que Clovis apparut.

A peine Clovis eut-il succd  son pre Childric qu'il mit ses
guerriers en marche de Tournai, sa rsidence, vers le centre du pays. Il
entreprenait de dominer les Gaules. A Soissons, gouvernait le patrice
Syagrius, ple reflet de l'empire effondr. Saint Remi vit que le salut
n'tait pas l. Quelle autre force y avait-il que le Barbare du Nord?
Qu'et-on gagn  lui rsister? Clovis et tout bris, laiss d'autres
ruines, apport une autre anarchie. Il y avait mieux  faire: accueillir
ce conqurant, l'aider, l'entourer, pour le mettre dans la bonne voie.
De toute vidence, c'tait l'invitable. Il s'agissait d'en tirer le
meilleur parti pour le prsent et pour l'avenir.

Clovis, de son ct, avait certainement rflchi et mri ses desseins.
Il tait renseign sur l'tat moral de la Gaule. Il avait compris la
situation. Ce Barbare avait le got du grand et son entreprise n'avait
de chances de russir, de durer et de se dvelopper que s'il respectait
le catholicisme, si profondment entr dans la vie gallo-romaine.
L'anecdote fameuse du vase de Soissons prouve  quel point il voyait
juste. L'excution sommaire d'un soldat sacrilge fit plus que tout pour
le triomphe de Clovis. On reconnat le grand homme d'Etat  ces audaces
qui crent des images immortelles.

Il fallait encore que Clovis se convertt. Sa conversion fut
admirablement amene. Ce Barbare savait tout: il recommena la
conversion de l'empereur Constantin sur le champ de bataille. Seulement,
lorsqu' Tolbiac (496) il fit voeu de recevoir le baptme s'il tait
vainqueur, l'ennemi tait l'Allemand. Non seulement Clovis tait devenu
chrtien, mais il avait mis en fuite l'envahisseur ternel, il avait
chass au del du Rhin l'ennemi hrditaire. Ds lors, il tait
irrsistible pour la Gaule romanise.

On peut dire que la France commence  ce moment-l. Elle a dj ses
traits principaux. Sa civilisation est assez forte pour supporter le
nouvel afflux des Francs, pour laisser  ces Barbares le pouvoir
matriel. Et elle a besoin de la force franque. Les hommes, elle les
assimilera, elle les polira. Comme sa civilisation, sa religion est
romaine, et la religion est sauve: dsormais le fonds de la France
religieuse,  travers les sicles, sera le catholicisme orthodoxe.
Enfin, l'anarchie est vite, le pouvoir, tout grossier qu'il est, est
recr, en attendant qu'il passe en de meilleures mains, et ce pouvoir
sera monarchique. Il tendra  raliser l'unit de l'Etat, ide romaine
aussi. Rien de tout cela ne sera perdu. A travers les tribulations des
ges, ces caractres se retrouveront.

Cependant il s'en fallait encore de beaucoup que la France ft fonde et
sre de ses destins. La monarchie franque n'avait t qu'un pis aller
dans la pense des hommes d'Eglise qui l'avaient accueillie. Malgr ses
imperfections, elle va servir, pendant prs de trois cents ans, 
prserver les Gaules de la ruine totale dont les avait menaces la chute
de l'Empire romain.




CHAPITRE II

L'ESSAI MROVINGIEN


Les dbuts de Clovis furent si grands, si heureux, qu'on put croire
qu'il laisserait aprs lui quelque chose de vraiment solide. En quelques
annes, en quelques expditions, il fut le matre de la Gaule. Campagnes
 la fois militaires et politiques. Partout Clovis apparaissait comme le
librateur et le protecteur des catholiques dans les pays o rgnaient
des Barbares ariens. Gondebaud, le roi de Bourgogne (et la Bourgogne,
c'tait toute la valle du Rhne), devint son tributaire et donna des
garanties aux Gallo-Romains. Avec l'Aquitaine, la valle de la Garonne
fut dlivre des Goths. C'est  ce moment que Clovis eut la conscration
qui lui manquait encore: aprs celle de l'Eglise, celle de l'empereur.
L'Empire, rfugi  Constantinople, n'avait plus d'autorit en Occident,
mais il y gardait du prestige. Lorsque Clovis eut reu d'Anastase la
dignit et les insignes consulaires, ce qu'aucun autre roi barbare
n'avait obtenu, sa position se trouva grandie. La dynastie mrovingienne
se trouvait rattache  l'Empire romain. Elle parut le continuer et elle
fut ds lors lgitime. C'est une des raisons qui lui permirent de se
prolonger pendant deux sicles et demi.

Toutefois il manquait  Clovis d'tre aussi puissant dans son pays
d'origine que dans ses domaines nouveaux. Les tribus franques, restes
paennes, avaient des chefs qui n'taient pas disposs  obir au
parvenu converti. Ces petits chefs, dont certains taient ses parents,
pouvaient devenir dangereux. Clovis ne vit pas d'autre moyen que de les
supprimer. Il frappa  la tte, excuta une srie de crimes politiques
avec une ruse dont le bon Grgoire de Tours a laiss un naf rcit. Si
Clovis n'avait fait disparatre ces petits rois, il et t expos 
leur coalition et, dans une guerre civile entre tribus franques, il
n'est pas certain que ses guerriers lui fussent rests fidles. En
somme, par des moyens peu scrupuleux, il acheva l'unit de son royaume
au Nord. Et il eut l'opinion publique pour lui. Car il tait indiffrent
 la population gallo-romaine que des chefs barbares fussent traits 
la manire barbare tandis qu'elle-mme gardait ses usages, ses lois, sa
religion dont Clovis tait l'instrument, puisqu'en tuant ou en faisant
tuer des paens comme les Ragnacaire et les Sigebert, il ouvrait un
champ nouveau au christianisme. Ces meurtres ont t des oprations
politiques dont le succs prouve que Clovis s'appuyait solidement sur la
Gaule.

Il n'y a donc pas lieu de parler d'une conqute ni d'un asservissement
de la Gaule par les Francs, mais plutt d'une protection et d'une
alliance, suivies d'une fusion rapide. La manire mme dont les choses
s'taient passes, telles que nous venons de les voir, montre que
l'lment gallo-romain avait appel l'autorit de Clovis et que Clovis,
de son ct, avait trs bien vu que ce peuple dsempar, craignant le
pire, dsirait une autorit forte. S'il en et t autrement, si les
Gallo-Romains s'taient bien trouvs du gouvernement des autres chefs
barbares, Clovis ne ft pas all loin. D'ailleurs les tribus franques
n'taient mme pas assez nombreuses pour subjuguer toute la Gaule, pas
plus qu'elles n'taient capables de la diriger. Pour ces raisons, on vit
tout de suite les Mrovingiens entours de hauts fonctionnaires qui
portaient des noms latins et qui sortaient des vieilles familles
snatoriales. Des gnraux gallo-romains commandrent des armes
franques. Les lois, les impts, furent les mmes pour tous. La
population se mla spontanment par les mariages et le latin devint la
langue officielle des Francs qui oublirent la leur, tandis que se
formait la langue populaire, le roman, qui,  son tour, a donn
naissance au franais.

Les Gallo-Romains furent si peu asservis que la plupart des emplois
restrent entre leurs mains dans la nouvelle administration qui continua
l'administration impriale. Et ce furent les Francs qui protestrent, au
nom de leurs coutumes, contre ces rgles nouvelles pour eux. Ils
avaient, du droit et de la libert, une notion germanique et anarchique
contre laquelle les rois mrovingiens eurent  lutter. Les hommes
libres avaient l'habitude de contrler le chef par leurs assembles. La
discipline civile de Rome leur tait odieuse. Il fut difficile de les y
plier et, en dfinitive, ils furent conquis plus que conqurants. Ce
qu'on a dit du partage des terres entre les guerriers francs n'est que
fables et Fustel de Coulanges a dmontr que la proprit gallo-romaine
n'avait chang ni de caractre ni de mains.

Comment se fait-il donc que l'oeuvre de Clovis n'ait pas t plus
durable, que la France n'ait pas t fonde ds ce moment-l? Peut-tre
cette monarchie franque avait-elle russi trop vite et lui manquait-il
d'tre l'effet de la patience et du temps. Mais elle avait en elle-mme
un grand vice que rien ne put corriger. L'usage des Francs tait que le
domaine royal ft partag,  l'exclusion des filles, entre les fils du
roi dfunt. Applique  la Gaule et aux conqutes si rcentes de Clovis,
cette rgle barbare et grossire tait encore plus absurde. Elle fut
pourtant observe. Sur ce point, la coutume franque ne cda pas. Les
quatre fils de Clovis se partagrent sa succession. Il faudra attendre
les Captiens pour que monarchie et unit deviennent synonymes.

L'ide de l'unit, l'ide de l'Etat, ide romaine, subsistait dans les
esprits. On s'imagina que les quatre fils de Clovis vivraient d'accord
pour continuer la tche de leur pre. Eux-mmes le crurent sans doute.
C'tait contraire  la nature des choses. Le partage entranait les
divisions. De ce moment date, entre l'Austrasie et la Neustrie, une
funeste opposition dans laquelle les peuples n'taient pour rien puisque
c'tait l'opposition de Paris et de Metz, de Rouen et de Verdun.
Consquence dplorable d'une erreur politique. Cette erreur ne doit pas
faire oublier que la royaut mrovingienne, toute imparfaite qu'elle
tait, a mieux valu que le chaos. Au berceau mme de la puissance
romaine, en Italie, l'quivalent des Mrovingiens a manqu aprs la
chute de l'Empire, et l'Italie, casse en morceaux, est reste treize
cents ans sans retrouver son unit.

Tel est le service que nous ont rendu les Clovis, les Clotaire, les
Chilpric. Aprs eux, les Carolingiens reculeront le moment de la grande
crise, celle du morcellement fodal. Pendant ces quatre sicles, l'ide
de l'Etat n'aura pas pri et les Captiens pourront la reprendre. La
tradition romaine n'aura pas t tout  fait rompue. Sans les
Mrovingiens, tout ce qui a t fait plus tard pour constituer la France
n'et pas t possible ou, du moins, et rencontr plus de difficults.

L'an des fils de Clovis, Thierry, reut, avec l'Austrasie ou pays de
l'Est, la majeure partie de l'Empire franc: Metz en tait la capitale.
C'en tait aussi la partie la plus expose aux retours offensifs des
Allemands, des Burgondes et des Goths, et Thierry fut avantag parce
qu'tant arriv  l'ge d'homme c'tait le plus capable de dfendre le
territoire. Ses frres adolescents s'taient partag la Neustrie ou pays
de l'Ouest, les pays uniquement gallo-romains. On voit tout de suite que
le roi d'Austrasie devait tre le plus influent parce qu'il conservait
un point d'appui chez les Francs eux-mmes et dans la terre d'origine
des Mrovingiens. Ayant un pied sur les deux rives du Rhin, il
protgeait la Gaule contre les invasions germaniques.

Les hritiers de Clovis furent  peu prs d'accord, si l'on passe sur
quelques drames de famille, tant qu'il s'agit de continuer Clovis. Il y
eut l une quarantaine d'annes d'expditions brillantes, jusqu'en
Espagne et en Italie, destines  protger les frontires du royaume
mrovingien, tout un raccourci de notre histoire future, toute une
pope militaire qu'on s'est raconte aussi longtemps que l'pope
napolonienne, jusqu'au jour o elle est tombe dans l'oubli. Mais,  la
mort de Thodebald, fils de Thierry, de terribles dissentiments
clatrent dans la descendance de Clovis. Austrasiens et Neustriens se
battirent pour la prminence. Il s'agissait de savoir qui commanderait.
Les luttes dramatiques de Chilpric et de Sigebert, l'interminable
rivalit de Frdgonde et de Brunehaut, n'eurent pas d'autre cause.
C'taient des partis qui se dchiraient et toute ide de nationalit
tait absente de ces conflits.

Aprs cette longue guerre civile, l'empire des Francs se trouva runi
dans une seule main, celle de Clotaire II. Mais l'Austrasie, la
Bourgogne et la Neustrie avaient gard chacune une administration
distincte et, par l'effet des dsordres, l'autorit royale s'tait
affaiblie, dpouille. Grands et petits, lacs et religieux lui avaient
arrach des immunits. Le pouvoir s'miettait, le territoire se
dmembrait. En outre, pendant cette priode trouble o la mort allait
vite, il y avait eu des minorits  la faveur desquelles une nouvelle
puissance avait grandi: le maire du palais, c'tait en somme le premier
ministre, devenu vice-roi quand le souverain tait mineur ou incapable.
Avec les maires du palais paraissait une nouvelle force. L'un d'eux,
Ppin de Landen, en Austrasie, devait donner naissance  une deuxime
dynastie.

Les Mrovingiens eurent encore deux rgnes brillants et forts avec
Clotaire II et Dagobert. Celui-ci, grand lettr, grand btisseur,
vritable artiste, est rest fameux, ainsi que son ministre saint Eloi.
C'est peut-tre, de tous les princes de sa race, celui qui a port le
plus loin l'imitation des empereurs de Rome. Les Francs s'taient
entirement romaniss.

Aprs Dagobert (638), ce fut la dcadence: les partages recommencrent
entre ses fils et l'effet du partage fut aggrav par les minorits. Les
maires du palais devinrent les vritables matres. Quelques
Mrovingiens, parvenus  l'ge d'homme, essayrent de ragir et de
rtablir l'autorit royale. Ils ne russirent pas  remonter le courant.
On avait perdu l'habitude d'obir. Les grands conspiraient et
dfendaient par tous les moyens ce qu'ils appelaient dj la libert.
Chilpric II passa pour un despote et un ractionnaire: il fut
assassin. Des annes de guerre civile s'ensuivirent, luttes entre des
partis rivaux qui exploitaient la vieille concurrence entre Neustriens
et Austrasiens, et qui, selon les besoins du jour, couronnaient ou
dtrnaient des rois enfants. Le grand conflit qui mit aux prises
Ebroin, maire de Neustrie, et saint Lger, tout-puissant en Bourgogne,
formerait une histoire fastidieuse de coups d'tat et de rvolutions
politiques. Les contemporains assistrent avec terreur  cette anarchie
o la France sombrait,  peine apparue au jour.

Il fallait autre chose. L'exprience mrovingienne, bien commence,
finissait mal. On sentait le besoin d'un nouveau Clovis. O le prendre?
Une dynastie ne se fonde pas toute seule. Il y avait bien, en Austrasie,
une famille dont l'influence ne cessait de crotre, et c'tait encore,
malgr les efforts des hommes politiques de Neustrie, l'Austrasie qui
disposait des plus grands moyens matriels pour diriger l'Empire franc.
Cette famille, celle des ducs d'Hristal, qui devait tre la souche de
la dynastie carolingienne et qui se rattachait au maire du palais Ppin
de Landen, mit prs de cent ans  s'emparer de la couronne. Ce fut un
beau travail de patience jusqu'au jour o les circonstances permirent la
substitution.

Les d'Hristal ou Pipinnides russirent parce qu'ils eurent le temps
pour eux et parce qu'ils rendirent les services que l'on attendait.
Riches et puissants en Austrasie o ils portaient le titre de ducs, ils
reprsentaient, aux frontires du monde germanique, la civilisation
catholique et romaine qui avait besoin d'une grande force politique pour
se maintenir. Aussi devaient-ils avoir avec eux, et l'Eglise, et les
sentiments qui avaient dj assur le succs de Clovis. C'est ce qui
leur promettait de refaire un jour l'unit de la Gaule, appuys sur
l'Austrasie o tait le sige de leur pouvoir. En somme, les anctres de
Charlemagne se sont levs par les mmes procds qui, de notre temps,
ont port les lecteurs de Brandebourg au trne imprial d'Allemagne et
les ducs de Savoie au trne d'Italie.

La premire tape consistait  briser l'opposition des hommes politiques
de Neustrie. Ce fut l'oeuvre de Ppin d'Hristal. Vainqueur,  Testry,
en 687, des maires neustriens, Ebroin et Waratte, il porta aussi le coup
de grce  la dynastie mrovingienne: si elle existait encore, c'tait
par l'usage que les partis en faisaient les uns contre les autres. A
compter de ce moment, les Mrovingiens, pourvus d'un vain titre, ne
furent plus que les rois fainants trans dans leurs chariots 
boeufs. La ralit du pouvoir tait en d'autres mains, celles du prince
et duc d'Austrasie.

Toutefois, Ppin d'Hristal ne se sentait pas assez fort pour crer une
nouvelle lgitimit, tandis que l'autre mourait lentement. Il ne voulut
pas brusquer les choses: la Neustrie, la Bourgogne n'taient pas mres.
Il y avait,  et l, des troubles. Parfois les anciens partis se
ranimaient. Ppin mourut en 714 sans avoir trouv l'occasion de prendre
la couronne. A sa mort, peu s'en fallut que tout ne ft compromis. La
guerre civile reprit, aggrave par la guerre trangre, car le parti
neustrien ne craignit pas de s'allier aux tribus allemandes rvoltes
contre l'Austrasie. Faute grave du maire de Neustrie Rainfroi. Il
donnait  l'hritier des Pipinnides l'occasion d'apparatre  la France
chrtienne et romaine comme le vrai dfenseur de la civilisation et de
la nationalit.

Cet hritier, c'est Charles Martel. Les d'Hristal sont dcidment une
race doue. Charles a du caractre, du talent. Les circonstances le
serviront, et il excelle  saisir les circonstances. Comment
s'impose-t-on  un peuple? Toujours de la mme manire: par les services
rendus. Charles reprsentera l'ordre et la scurit. Il a dj battu les
agitateurs neustriens: la lgalit est rtablie. Il dompte encore les
Saxons, toujours prts  se remuer et  envahir. Mais une occasion plus
belle et plus grande que les autres vient s'offrir: une invasion
nouvelle, l'invasion des Arabes. Ce n'est pas seulement une race, c'est
une religion, c'est un monde ennemi qui apparat avec eux. Sorti du fond
de l'Arabie, l'Islam avance vers l'Occident. Il a rduit  rien l'empire
de Constantinople, conquis l'Afrique du Nord, l'Espagne, franchi les
Pyrnes, pntr dans les valles de la Garonne et du Rhne. Cette
menace refait l'union des Gaules. L'Aquitaine, toujours jalouse de son
indpendance, mme sous les plus puissants des Mrovingiens, s'alarme,
tourne les yeux vers le grand chef militaire du Nord. On a besoin d'un
sauveur et il n'y en a d'autre que le duc d'Austrasie. Charles se fit-il
dsirer, ou bien, pour intervenir, pour entraner ses troupes, fallut-il
que le danger se rapprocht? Il ne se mit en campagne qu'aprs la prise
de Bordeaux par les Arabes. Abdrame montait toujours. Charles, qui
reut ce jour-l le nom de Martel, le rencontra et le mit en fuite prs
de Poitiers (732).

L'Austrasien avait dlivr le pays et il continua, au Sud,  le nettoyer
des Arabes. Aprs un pareil service rendu  la nation, les d'Hristal
apparaissaient comme des sauveurs. Vainqueur des infidles, Charles
tait  la fois un hros national et un hros chrtien. Le pape Grgoire
III sollicitait le secours de son bras et Charles rpondait avec
empressement: ce bienfait ne devait pas tre perdu. Qui l'et, ds lors,
empch d'tre roi? Il ne voulut rien gter par la prcipitation. Il
s'tait born  ne pas remplacer un obscur Mrovingien, Thierry IV, mort
en 737.

Charles tait si bien souverain, sans en avoir le titre, qu'il retomba
dans l'usage des Francs, dans la faute de Clovis: avant de mourir, il
partagea ses Etats entre ses deux fils, Carloman et Ppin. Mais tout
devait russir aux d'Hristal. Ppin et Carloman, par miracle, furent
d'accord. Les vieux partis avaient relev la tte, des troubles avaient
clat. Les deux frres tirrent d'un clotre le dernier rejeton des
Mrovingiens pour se couvrir de la lgitimit. Ils soumirent les
rebelles. Cela fait, Carloman eut le bon esprit d'abdiquer et de laisser
le pouvoir  son frre, l'nergique Ppin. Les derniers obstacles
taient franchis: la dynastie carolingienne n'avait plus qu' succder 
l'ombre mrovingienne. L'tat de fait fut consacr, non seulement par le
consentement des grands et de la nation, mais par une consultation du
pape qui fut d'avis que le vrai roi tait celui qui exerait le pouvoir:
Zacharie rcompensait le service rendu  Grgoire III par le pre de
Ppin.

Le changement de dynastie se fit sans secousses (752). Il avait t
admirablement amen. Toutes les prcautions avaient t prises. Le
dernier Mrovingien avait disparu, l'opinion publique approuvait. La
conscration du Saint-Sige, le sacre, rendait la nouvelle dynastie
indiscutable et crait une autre lgitimit. La substitution fut si
naturelle qu'elle passa presque inaperue. Le maire du palais tait
devenu roi. L'autorit tait rtablie, le pouvoir puissant. Une re
nouvelle s'tait ouverte, celle des descendants de Charles Martel, les
Carolingiens.




CHAPITRE III

GRANDEUR ET DCADENCE DES CAROLINGIENS


De tout temps la politique s'est faite avec des sentiments et avec des
ides. Et il a fallu,  toutes les poques, que les peuples, pour tre
gouverns, fussent consentants. Ce consentement ne manqua pas plus  la
deuxime dynastie qu'il n'avait manqu  la premire. Il n'y eut pas
plus de conqute par l'une que par l'autre. Sous les Mrovingiens, les
Francs avaient t assimils. Quand vinrent les Carolingiens,
l'assimilation tait complte et la dynastie en formait elle-mme la
preuve. On trouve dans la gnalogie des nouveaux rois toutes les races,
toutes les provinces, l'Aquitaine et la Narbonnaise comme l'Austrasie.
Ils taient la plus haute expression de leur temps et ils eurent pour
tche de satisfaire les aspirations de leur sicle.

L'clat que le nom de Charlemagne a laiss dans l'histoire suffit 
montrer  quel point ils russirent. Pour les contemporains, ce rgne
fut une renaissance; on s'panouit dans la raction qui avait mis fin 
l'anarchie de la dernire priode mrovingienne. L'ordre tait rtabli,
le pouvoir restaur. Depuis la chute de l'Empire romain,  laquelle il
faut toujours revenir, tant tait puissante la nostalgie qu'avaient
laisse Rome et la paix romaine, deux ides avaient fini par se
confondre. C'tait l'ordre romain, qui voulait dire civilisation et
scurit, et c'tait la religion chrtienne, devenue romaine  son tour.
Avec plus de ressources et dans de meilleures conditions, les
Carolingiens recommenaient ce que Clovis avait tent: reconstituer
l'empire d'Occident, inoubliable et brillant modle, qui, malgr ses
vices et ses convulsions, avait laiss un regret qui ne s'effaait pas.

Les dbuts de la nouvelle monarchie furent extraordinairement heureux et
ressemblent d'une faon singulire, mais en plus grand, aux dbuts de
Clovis. Les Carolingiens savaient ce qu'ils voulaient. Pas une
hsitation, pas une faute dans leur marche. A sa mort, en 767, Ppin a
pacifi et runi la Gaule entire, y compris l'indocile Aquitaine. Les
derniers Arabes rests en Provence et en Narbonnaise ont repass les
Pyrnes. Loin que le pays soit expos aux invasions, barbares et
infidles se mettent sur la dfensive. Et voil que le pape, menac dans
Rome par les Lombards, abandonn par l'empereur de Constantinople qui
penche dj vers le schisme, a demand la protection du roi des Francs.
Alors se noue un lien particulier entre la papaut et la France. Ppin
constitue et garantit le pouvoir temporel des papes. Par l il assure la
libert du pouvoir spirituel qui, dans la suite des temps, chappera 
la servitude de l'Empire germanique, et la France respirera tandis que
se drouleront les luttes du Sacerdoce et de l'Empire. La religion
romaine ne pourra pas devenir l'instrument d'une domination europenne:
sauvegarde de notre indpendance nationale. Si Ppin n'a pu calculer
aussi loin, il savait du moins que, par cette alliance avec l'Eglise, il
affermissait sa dynastie  l'intrieur. Au dehors, la France devenait la
premire des puissances catholiques, la fille ane de l'Eglise, et
c'tait une promesse d'influence et d'expansion.

La nouvelle dynastie s'appuyait donc sur l'Eglise comme l'Eglise
s'appuyait sur elle. Etienne II avait renouvel la conscration qu'il
avait donne  Ppin. Il avait couronn lui-mme le nouveau roi, et ce
couronnement, c'tait un sacre. De plus le pape avait salu Ppin du
titre de patrice avec l'assentiment de l'empereur d'Orient qui se
dsintressait de l'Italie. L'union de l'Eglise et des Carolingiens
allait restaurer l'empire d'Occident, devenu l'empire de la chrtient.

Empereur: ce fut le titre et le rle de Charles, fils de Ppin, Charles
le Grand, _Carolus magnus_, Charlemagne. Encore a-t-il fallu, pour que
Charles ft grand, que son frre Carloman, avec lequel il avait partag
les domaines de Ppin, mourt presque tout de suite. L'autre Carloman,
leur oncle, s'tait jadis effac devant son an. Sans ces heureuses
circonstances au dbut des deux rgnes, on serait retomb dans les
divisions mrovingiennes, car dj Charles et Carloman avaient peine 
s'entendre. L'Etat franais ne sera vraiment fond que le jour o le
pouvoir se transmettra de mle en mle par ordre de primogniture. Il
faudra attendre les Captiens.

Cependant Charlemagne eut le bnfice de l'unit. Il eut aussi celui de
la dure. Non seulement l'intelligence et la volont du souverain
taient suprieures, mais elles purent s'exercer avec suite pendant
quarante-cinq ans.

Ds qu'il fut le seul matre, en 771, Charlemagne se mit  l'oeuvre. Son
but? Continuer Rome, refaire l'Empire. En Italie, il bat le roi des
Lombards et lui prend la couronne de fer. Il passe  l'Espagne: c'est
son seul chec. Mais le dsastre de Roncevaux, le cor de Roland, servent
sa gloire et sa lgende: son pope devient nationale. Surtout, sa
grande ide tait d'en finir avec la Germanie, de dompter et de
civiliser ces barbares, de leur imposer la paix romaine. Sur les
cinquante-trois campagnes de son rgne, dix-huit eurent pour objet de
soumettre les Saxons. Charlemagne alla plus loin que les lgions, les
consuls et les empereurs de Rome n'taient jamais alls. Il atteignit
jusqu' l'Elbe. Nous avons, disait-il firement, rduit le pays en
province selon l'antique coutume romaine. Il fut ainsi pour l'Allemagne
ce que Csar avait t pour la Gaule. Mais la matire tait ingrate et
rebelle. Witikind fut peut-tre le hros de l'indpendance germanique,
comme Vercingtorix avait t le hros de l'indpendance gauloise. Le
rsultat fut bien diffrent. On ne vit pas chez les Germains cet
empressement  adopter les moeurs du vainqueur qui avait fait la Gaule
romaine. Leurs idoles furent brises, mais ils gardrent leur langue et,
avec leur langue, leur esprit. Il fallut imposer aux Saxons la
civilisation et le baptme sous peine de mort tandis que les Gaulois
s'taient latiniss par got et convertis au christianisme par amour. La
Germanie a t civilise et christianise malgr elle, et le succs de
Charlemagne fut plus apparent que profond. Pour la Francie, les
peuples d'Outre-Rhin, rfractaires  la latinit, restaient des voisins
dangereux, toujours pousss aux invasions. L'Allemagne revendique
Charlemagne comme le premier de ses grands souverains nationaux. C'est
un norme contre-sens. Ses faux Csars n'ont jamais suivi l'ide
matresse, l'ide romaine de Charlemagne: une chrtient unie.

Les contemporains s'abandonnrent  l'illusion que la Germanie tait
entre dans la communaut chrtienne, acquise  la civilisation et
qu'elle cessait d'tre dangereuse pour ses voisins de l'Ouest. Ils
furent un peu comme ceux des ntres qui ont eu confiance dans le baptme
dmocratique de l'Allemagne pour la rconcilier avec nous. Cependant
Charlemagne avait recommenc Marc-Aurle et Trajan. Il avait protg
l'Europe contre d'autres barbares, slaves et mongols. Sa puissance
s'tendait jusqu'au Danube. L'empire d'Occident tait restaur comme il
l'avait voulu. Il ne lui manquait plus que la couronne impriale. Il la
reut des mains du pape, en l'an 800, et les peuples, avec le nouvel
Auguste, crurent avoir renou les ges. Restauration phmre. Mais le
titre d'empereur gardera un tel prestige que, mille ans plus tard, c'est
encore celui que prendra Napolon.

De l'Empire reconstitu, Charlemagne voulut tre aussi le lgislateur.
Il organisa le gouvernement et la socit; le premier il donna une forme
 la fodalit, ne spontanment dans l'anarchie des sicles antrieurs
et qui, par consquent, n'avait pas t une invention ni un apport des
envahisseurs germaniques. Lorsque l'Etat romain, puis l'Etat mrovingien
avaient t impuissants  maintenir l'ordre, les faibles, les petits
avaient cherch aide et protection auprs des plus forts et des plus
riches qui, en change, avaient demand un serment de fidlit. Je te
nourrirai, je te dfendrai, mais tu me serviras et tu m'obiras. Ce
contrat de seigneur  vassal tait sorti de la nature des choses, de la
dtresse d'un pays priv d'autorit et d'administration, dsol par les
guerres civiles. Les Carolingiens eux-mmes avaient d leur fortune 
leur qualit de puissants patrons qui possdaient une nombreuse
clientle. L'ide de Charlemagne fut de rgulariser ces engagements, de
les surveiller, d'en former une hirarchie administrative et non
hrditaire, o entraient des hommes de rien et dont le chef suprme
serait l'empereur. Charlemagne voyait bien que la fodalit avait dj
des racines trop fortes pour tre supprime par dcret. Il voyait aussi
qu'elle pourrait devenir dangereuse et provoquer le morcellement de
l'autorit et de l'Etat. Il voulut dominer ce qu'il ne pouvait dtruire.
Le souverain lui-mme, en change de services civils et militaires,
concda,  titre rvocable,  titre de bienfait (_bnfice_) des
portions de son domaine, allgeant ainsi la tche de l'administration,
s'attachant une autre catgorie de vassaux. Ce fut l'origine du fief. Et
tout ce systme, fond sur l'assistance mutuelle, tait fort bien conu.
Mais il supposait, pour ne pas devenir nuisible, pour ne pas provoquer
une autre anarchie, que le pouvoir ne s'affaiblirait pas et que les
titulaires de fiefs ne se rendraient pas indpendants et hrditaires,
ce qui ne devait pas tarder.

D'ailleurs il ne faudrait pas croire que le rgne de Charlemagne et t
un ge d'or o les hommes obissaient avec joie. Le besoin d'ordre, le
prestige imprial confraient  Charles une dictature. Il en usa. Ses
expditions militaires, plus d'une par an, cotaient cher. Elles
n'taient pas toujours suivies avec enthousiasme. Il fallut que
Charlemagne et la main dure et il eut affaire  plus d'un Ganelon. A sa
mort, les prisons taient pleines de grands personnages dont il avait eu
sujet de se plaindre ou de se mfier. Son gouvernement fut bienfaisant
parce qu'il fut autoritaire. Un long souvenir est rest de la
renaissance intellectuelle qui s'panouit  l'abri de ce pouvoir
vigoureux. Encore une fois, la civilisation, hritage du monde antique,
tait sauve. C'tait un nouveau relai avant de nouvelles convulsions.

Au fond, l'empire de Charlemagne tait fragile parce qu'il tait trop
vaste. Il ne tenait que par le gnie d'un homme. Dans une Europe o des
nations commenaient  se diffrencier, refaire l'Empire romain tait un
anachronisme. Charlemagne avait d fixer sa rsidence  Aix-la-Chapelle,
c'est--dire  mi-chemin entre l'Elbe et la Loire, de manire  n'tre
loign d'aucun des points o des mouvements pouvaient se produire. Ce
n'tait pas une capitale. C'tait un poste de surveillance. Un peu avant
sa mort, qui survint en 814, Charlemagne eut des pressentiments funestes
pour l'avenir. Ses pressentiments ne le trompaient pas.

Aprs quatre gnrations de grands hommes, la vigueur des Pipinnides
tait puise. Leur bonheur aussi. L'empereur Louis tait un faible. Les
peuples sentirent ce qui manquait  l'hritier de Charlemagne pour
continuer l'oeuvre de ses anctres et Louis le Pieux fut encore
surnomm par ironie le Dbonnaire. Ds qu'il rgne, la belle machine
construite par son pre se drange. Des rvoltes, des conspirations
clatent. Des partis se forment. Les vques eux-mmes s'en mlent. La
majest impriale n'est plus respecte. A deux reprises, le Dbonnaire
est dpos aprs avoir subi l'humiliation des pnitences publiques.
Restaur deux fois, son rgne s'achve dans l'impuissance en face de ses
trois fils rebelles qui, avant sa mort, se disputent son hritage les
armes  la main.

Lothaire, l'an, voulait maintenir l'unit de l'Empire. Charles le
Chauve et Louis le Germanique se ligurent contre lui. C'tait dj plus
qu'une guerre civile, c'tait une guerre de nations. La paix, qui fut le
clbre trait de Verdun, dmembra l'Empire (843). Etrange partage,
puisque Louis avait l'Allemagne, Lothaire une longue bande de pays qui
allait de la mer du Nord jusqu'en Italie avec le Rhne pour limite 
l'Ouest, tandis que Charles le Chauve recevait le reste de la Gaule.

L'unit de l'Empire carolingien tait rompue. De cette rupture, il
allait mourir encore plus vite que la Monarchie mrovingienne n'tait
morte. Les partages taient l'erreur ingurissable de ces dynasties
d'origine franque. Celui de Verdun eut, en outre, un rsultat
dsastreux: il crait entre la France et l'Allemagne un territoire
contest et la limite du Rhin tait perdue pour la Gaule. De ce jour, la
vieille lutte des deux peuples prenait une forme nouvelle. La France
aurait  reconqurir ses anciennes frontires,  refouler la pression
germanique: aprs plus de mille ans et des guerres sans nombre, elle n'y
a pas encore russi.

Nous devons un souvenir  celui des petits-fils de Charlemagne auquel la
Gaule chut. De mme que Louis le Germanique fut tout de suite un roi
allemand, son frre, Charles le Chauve, se nationalisa et fut un roi
franais. Il eut  coeur de retrouver les provinces de l'Est. Le royaume
de Lothaire n'tait pas viable: faute d'avoir pu garder toute la
Lotharingie ou Lorraine, Charles, du moins, carta le roi allemand le
plus loin possible. Malheureusement il fut gar par la chimre
impriale et s'puisa  vouloir reconstituer l'Empire carolingien. Mais
il n'avait pas laiss de prescription s'tablir contre la France. S'il
n'avait pas rtabli l'unit de l'Empire, il avait affirm l'unit
franaise. C'tait une ide nationale. Pour qu'elle vct, il n'tait
pas inutile qu'elle et t proclame avant la disparition de l'Etat
carolingien. Cette ide vivrait. D'autres allaient la recueillir.




CHAPITRE IV

LA RVOLUTION DE 987 ET L'AVNEMENT DES CAPTIENS


Le dixime sicle est probablement le plus atroce de notre histoire.
Tout ce qu'on avait vu  la chute de Rome et pendant l'agonie des
Mrovingiens fut dpass. Seule, la lutte de tous les jours, la
ncessit de vivre, qui ne laisse mme plus de temps pour les regrets,
empcha les hommes de tomber dans le dsespoir. Avec la dcadence de
l'autorit carolingienne, les calamits recommenaient. Au Sud, les
Sarrasins avaient reparu. Et puis un autre flau tait venu: les
Normands, qui, aprs avoir pill les ctes, s'enhardissaient,
remontaient les fleuves, brlaient les villes et dvastaient le pays.
L'impuissance des Carolingiens  repousser ces envahisseurs hta la
dissolution gnrale. Dsormais, le peuple cessa de compter sur le roi.
Le pouvoir royal devint fictif. L'Etat est en faillite. Personne ne lui
obit plus. On cherche protection o l'on peut.

Alors les hauts fonctionnaires se rendent indpendants. Le systme
fodal, que Charlemagne avait rgularis et disciplin, s'affranchit et
produit un pullulement de souverainets. L'autorit publique s'est
vanouie: c'est le chaos social et politique. Plus de Francie ni de
France. Cent, mille autorits locales, au hasard des circonstances,
prennent le pouvoir. Le gouverneur de province, le gouverneur de canton,
le duc, le comte, de moindres personnages, s'tablissent dans leurs
charges, les lguent  leurs enfants, se comportent en vrais souverains.
C'est comme si, de nos jours, des commandants de corps d'arme, des
prfets, des sous-prfets devenaient hrditaires. Ailleurs, ce furent
des vques, des abbs qui recueillirent la succession de l'Etat tomb
dans l'impuissance. Telle fut l'origine des seigneureries
ecclsiastiques.

Ce serait une erreur de croire que les populations eussent t hostiles
 ce morcellement de la souverainet. Tout ce qu'elles demandaient,
c'taient des dfenseurs. La fodalit, issue du vieux patronat, fonde
sur la rciprocit des services, naissait de l'anarchie et du besoin
d'un gouvernement, comme aux temps de l'humanit primitive.
Reprsentons-nous des hommes dont la vie tait menace tous les jours,
qui fuyaient les pirates normands et les bandits de toute espce, dont
les maisons taient brles et les terres ravages. Ds qu'un individu
puissant et vigoureux s'offrait pour protger les personnes et les
biens, on tait trop heureux de se livrer  lui, jusqu'au servage,
prfrable  une existence de bte traque. De quel prix tait la
libert quand la ruine et la mort menaaient  toute heure et partout?
En rendant des services, dont le plus apprci tait la dfense de la
scurit publique, le seigneur fodal lgitima son usurpation. Parfois
mme il promettait des garanties particulires  ceux qui
reconnaissaient son autorit. Par l dura l'esprit des franchises
provinciales et municipales, destines  une renaissance prochaine.

Tout cela se fit peu  peu, spontanment, sans mthode, avec la plus
grande diversit. Ainsi naquit une multitude de monarchies locales
fondes sur un consentement donn par la dtresse. Les abus de la
fodalit ne furent sentis que plus tard, quand les conditions eurent
chang, quand l'ordre commena  revenir, et les abus ne s'en
dvelopprent aussi qu' la longue, la valeur du service ayant diminu
et le prix qu'on le payait tant rest le mme. C'est ce que nous voyons
de nos jours pour le rgime capitaliste. Qui se souvient des premiers
actionnaires qui ont risqu leur argent pour construire des chemins de
fer? A ce moment-l, ils ont t indispensables. Depuis, par voie
d'hritage ou d'acquisition, leurs droits ont pass  d'autres qui ont
l'air de parasites. Il en fut de mme des droits fodaux et des charges
qu'ils avaient pour contre-partie. Transforms, uss par les sicles,
les droits fodaux n'ont disparu tout  fait qu'en 1789, ce qui laisse
une belle marge au capitalisme de notre temps. Mais, de mme que la
cration des chemins de fer par des socits prives fut salue comme un
progrs, ce fut un progrs, au dixime sicle, de vivre  l'abri d'un
chteau fort. Les donjons abattus plus tard avec rage avaient t
construits d'abord avec le zle qu'on met  lever des fortifications
contre l'ennemi.

Cependant deux consquences allaient sortir de la fodalit: en premier
lieu, un trs grave danger pour l'avenir de la France. L'unit tait
dtruite. Ce qui se formait un peu partout, c'taient des Etats. Du plus
grand au plus petit, chacun s'tait install dans son domaine comme dans
une proprit prive. De l tant de guerres de voisin  voisin. Et puis,
par hritage ou par mariage, des provinces entires pouvaient aller 
des trangers. Ce fut la cause, l'occasion ou le prtexte de beaucoup
d'autres guerres et, en particulier, de la guerre de Cent ans. D'autre
part, ces Etats s'taient forms naturellement aux endroits indiqus par
la gographie, ceux o les hommes avaient une communaut d'intrts,
l'habitude de se frquenter et de vivre ensemble, parfois de vieilles
traditions hrites des tribus gauloises. Pour ces raisons,
quelques-unes des nouvelles dynasties enfoncrent de fortes racines dans
certaines provinces. C'est ce qui mit le remde  ct du mal: une de
ces familles deviendrait un jour assez forte pour se placer au-dessus
des autres et pour reconstituer l'unit franaise dont l'ide s'tait
obscurcie sans tre jamais tout  fait morte.

Durant cet pouvantable chaos du dixime sicle, il est curieux
d'observer avec quelle peine les institutions meurent et combien les
nouvelles sont lentes  grandir. Les Carolingiens avaient beau rester
soumis  l'lection ou au simulacre de l'lection, Ppin le Bref ayant
t prince lu, ils avaient beau avoir perdu l'estime publique, au point
d'tre dposs comme il advint  Charles le Gros pour son incapacit et
sa lchet, ils gardaient ce prestige de la lgitimit par lequel
s'taient prolongs les Mrovingiens. Et, d'autre part, l'ascension de
la famille qui tait destine  les remplacer fut lente. Parmi ces
souverainets locales qui avaient pouss partout, il en tait de plus
importantes que les autres. Ducs de France et de Bourgogne, comtes de
Flandre et de Toulouse: ce sont les grands feudataires. Ils mettent en
chec la royaut carolingienne. Ils sont vis--vis d'elle comme de
grands lecteurs indociles. Ils lui parlent un langage rpublicain. Ils
lui disent que la loi se fait par la constitution du roi et le
consentement du peuple. Le droit, la justice, la libert sont invoqus
contre la monarchie. Cependant les plus habiles et les plus puissants de
ces chefs fondent un Etat pour assurer leur domination personnelle et
ils aperoivent la possibilit de se mettre  la place des Carolingiens.
C'est pourquoi le principe de l'lection triomphe: il affaiblit la
royaut et il autorise toutes les ambitions. Plus tard, la royaut
allemande restera soumise au rgime lectif tandis que la nouvelle
monarchie franaise se fortifiera par l'hrdit.

On ne s'explique pas le succs de la maison captienne si l'on ne tient
pas compte de ces conditions politiques. Mais, comme les Carolingiens,
les Captiens devront leur fortune aux services qu'ils ont rendus.
Robert le Fort, le vrai fondateur de la maison, s'est battu dix ans
contre les Normands et il est mort au champ d'honneur. Robert le Fort
tait certainement un homme nouveau, d'origine modeste puisque la
lgende lui donne pour pre un boucher. Son fils Eudes dfend
hroquement Paris contre les mmes adversaires, tandis que Charles le
Gros se couvre de honte. Charles le Gros dpos, Eudes est candidat 
une sorte de consulat  vie. Le duc de France fut lu  Compigne en
888. Il faudra encore cent ans pour qu'un autre Robertinien, un autre
duc de France devienne vraiment roi. Eudes, aprs avoir essay d'tendre
son autorit, comprit que les temps n'taient pas mrs. Une opposition
lgitimiste subsistait dans l'Est. Un descendant de Charlemagne la
ralliait et les petits princes qu'alarmait la nouvelle grandeur du duc
de France, leur gal de la veille, soutenaient le Carolingien pour se
consolider eux-mmes. Eudes trouva meilleur de ne pas s'entter. Il
rservait l'avenir. Il se rconcilia avec Charles le Simple et transigea
avec lui:  sa mort, le Carolingien prendrait sa succession et
retrouverait son trne. Cette restauration eut lieu en effet et ce fut
une partie politique habilement joue. Sans la prudence et la
perspicacit d'Eudes, il est probable que les ducs de France eussent t
crass par une coalition.

Pendant prs d'un sicle, ils vont prparer leur accession au trne.
Nous ne sommes pas assez habitus  penser au temps et au concours de
circonstances qu'il a fallu pour amener les grands vnements de
l'histoire. Presque rien de grand ne se fait vite. Il faut vaincre des
traditions, des intrts. Et il faut aussi pouvoir durer. Si les
Robertiniens, descendants de Robert le Fort, ne s'taient maintenus
solidement dans leurs domaines, si la mort tait venue frapper leur
famille comme elle a frapp, par exemple, la famille de Louis XIV, il
n'y aurait pas eu de monarchie captienne. Et les tmoins de la longue
rivalit qui mit aux prises les Robertiniens et les Carolingiens ne
pouvaient savoir non plus de quel ct pencherait la balance. Un moment,
il fut permis de croire que l'hritier de Charlemagne l'emporterait. A
force de patience,  force d'attendre le moment sr, les Robertiniens
avaient failli tout gter. Hugues le Grand se contentait de protger les
Carolingiens, de les faire rois, comme les Pipinnides, autrefois,
s'taient abrits derrire les Mrovingiens fainants. Quand ce faiseur
de rois mourut, le Carolingien, Lothaire, tait un enfant, mais cet
enfant allait tre un homme ambitieux et actif.

Hugues le Grand tait mort en 956. Il laissait son duch  Hugues Capet.
Il s'en fallait de beaucoup que celui-ci n'et qu' prendre la couronne
royale. Avec Lothaire, la vieille dynastie se ranime. Lothaire veut
ressaisir l'autorit, reconqurir son royaume. Il retrouve son prestige
en dlivrant Paris d'une invasion allemande. S'il et vcu davantage,
qui sait s'il n'touffait pas la chance des Captiens? Il mourut,
quelques-uns disent empoisonn, en 986. Son fils Louis ne rgna qu'un an
et fut tu dans un accident de chasse. Il n'y avait plus de Carolingien
qu'un lointain collatral, Charles de Lorraine. Hugues Capet tenait
l'occasion que sa famille attendait depuis la mort d'Eudes, et lui-mme
depuis trente annes.

L'affaire n'allait pas toute seule. Hugues trouva heureusement un alli.
Adalbron, archevque de Reims, avait eu de graves difficults avec
Lothaire qui l'avait accus de trahison. Son procs durait encore.
Hugues fit proclamer son innocence  l'assemble de Senlis, et, sance
tenante, Adalbron, acquitt, proposa que le duc de France ft nomm roi
 titre provisoire. Une autre assemble fut convoque  Senlis pour
l'lection dfinitive. Adalbron soutint que Charles de Lorraine n'avait
pas de droits au trne pour diverses raisons dont la plus importante fut
qu'il tait vassal du roi de Germanie. Ainsi Hugues Capet fut lu en
qualit de prince national (987).

Car ce fut bien une lection. Hugues s'tait assur des voix et
Adalbron l'avait prsent comme le candidat le meilleur, celui qui
serait le dfenseur de la chose publique et des choses prives. Hugues
ne ngligea aucune chance, aucun argument, aucun moyen. Il y avait
d'ailleurs une centaine d'annes que la couronne tait devenue lective
non seulement en France mais en Lotharingie, en Italie et en Allemagne
o elle devait le rester: on avait acquis la pratique de ces lections.
Cependant celle de Hugues fut loin d'tre unanime. Plusieurs des grands
feudataires, les comtes de Flandre, de Troyes, de Toulouse, le duc
d'Aquitaine et quelques archevques ne la reconnurent pas. Il tait
clair que la nouvelle dynastie aurait de longues luttes  soutenir avant
de reconstituer l'unit du royaume.

Ne du rgime fodal, la royaut captienne en avait le faible et le
fort. Le faible, c'tait que la France restait divise en souverainets
multiples. Le fort, c'tait que les Captiens, ducs hrditaires dans
leurs domaines de l'Ile-de-France, suzerains dans le Maine, la Touraine,
l'Anjou, taient solidement installs au coeur du pays. Ils n'auraient
plus qu' s'affranchir de l'lection pour s'tendre et se dvelopper, ce
qui se fit de la manire la plus simple du monde. Hugues Capet ayant
tout de suite associ au trne son fils an, l'lection du successeur
eut lieu du vivant du roi. Elle ne fut plus qu'un simulacre qui ne
comportait aucun risque. Il avait donc fallu plus de cinq cents ans pour
que l'usage absurde des partages ft abandonn et il fallut encore de
longues annes avant que le principe hrditaire triompht tout  fait
du principe lectif. La succession de mle en mle par ordre de
primogniture, conqute inaperue des contemporains, allait permettre de
refaire la France.

Le bon sens des Captiens, qui devait tre,  de rares exceptions prs,
la qualit dominante de leur race, ne serait pas moins utile  cette
oeuvre de longue haleine. Rendre service: c'tait la devise de la maison
depuis Robert le Fort. Avancer pas  pas, prudemment, consolider chaque
progrs, compter les deniers, se garder des ambitions excessives, des
entreprises chimriques, ce fut son autre trait, avec un sentiment
d'honorabilit bourgeoise plus que princire et le got de
l'administration. La France sense, quilibre, se reconnut dans cette
famille qui aimait son mtier et qui avait le don de s'instruire par
l'exprience. Il semble que les Captiens aient eu devant les yeux les
fautes de leurs prdcesseurs pour ne pas les recommencer. Les
descendants de Charlemagne, de Charles le Chauve  Lothaire, s'taient
puiss  reconstituer l'Empire. Ce fut galement la manie des empereurs
germaniques. Les Captiens taient des ralistes. Ils se rendaient un
compte exact de leurs forces. Ils se gardrent  leurs dbuts
d'inquiter personne.

La race de Hugues Capet, aprs avoir mis trois gnrations  prendre la
couronne, rgnera pendant huit sicles. L'avenir de la France est assur
par l'avnement de la monarchie nationale. A cette date de 987,
vritablement la plus importante de notre histoire, il y a dj plus de
mille ans que Csar a conquis la Gaule. Entre la conqute romaine et la
fondation de la monarchie franaise, il s'est coul plus de temps, il
s'est pass peut-tre plus d'vnements que de 987  nos jours. Au cours
de ces mille annes, nous avons vu que la France a failli plusieurs fois
disparatre. Comme il s'en est fallu de peu que nous ne fussions pas
Franais!

La nouvelle dynastie tait elle-mme bien fragile: quand Hugues mourut,
il venait tout juste de faire reconnatre son titre de roi par les
grands feudataires, titre qui ne lui donnait sur eux qu'une supriorit
morale. Il avait mme d dfendre son domaine contre ses voisins. Ces
guerres de province  province et de clocher  clocher taient une des
dsolations de l'anarchie fodale. Au comte de Prigord qui s'tait
empar de sa ville de Tours, Hugues ayant fait demander par un hraut:
Qui t'a fait comte? s'entendit rpondre: Qui t'a fait roi? Les
Robertiniens avaient mis cent ans  s'lever au trne. Il leur faudra
encore cent ans pour qu'ils soient tout  fait solides. Supposons chez
les descendants de Hugues des morts imprvues et prmatures, qui
auraient remis la couronne au hasard de l'lection, supposons de trop
longs rgnes achevs dans la faiblesse snile, le roi vieillard perdant
le contact avec ses contemporains et sa longvit troublant l'ordre
rgulier des gnrations: la maison captienne disparaissait. En tout
cas elle n'et pas dploy ses qualits. A tous les gards, son succs
tient  ce qu'elle a t d'accord avec les lois de la nature.

La France avait l'instrument politique de son relvement. Mais quelle
longue tche  remplir! Les Captiens n'allaient pas, d'un coup de
baguette magique, gurir les effets de l'anarchie. Le territoire
national restait morcel: il faudra des sicles pour le reprendre aux
souverainets locales. Et l'absence de gouvernement rgulier avait caus
bien d'autres maux qui, eux non plus, ne seraient pas guris en un jour.
L'croulement de la Monarchie carolingienne avait produit les effets
d'une rvolution. Presque tout le capital de la civilisation s'y tait
englouti. Les famines, les pidmies se prolongrent jusqu'au sicle
suivant. Les conditions de la vie taient devenues si terribles qu'elles
ont donn naissance  la lgende d'aprs laquelle les hommes de ce
temps-l auraient attendu la fin du monde, et, croyant que l'an 1000 ne
pouvait tre dpass, auraient, dans une sorte de folie collective,
renonc au travail et  l'effort. On a exagr, on a gnralis
abusivement quelques passages de vieilles chroniques. La vie ne fut
interrompue nulle part. Mais les hommes avaient beaucoup souffert. Il en
resta un grand mouvement mystique, tout un renouveau de l'esprit
religieux. L'Eglise en profita pour imposer les rgles qui limitaient
les guerres prives et le brigandage: ce fut la trve de Dieu. En mme
temps, la chevalerie tait institue. Les devoirs de l'homme d'armes,
l'honneur du soldat: ces ides taient en germe dans la fodalit,
fonde sur l'ide de protection. L'Eglise les exalta et les codifia.
Bientt ce renouveau de la vie spirituelle donnera naissance aux
Croisades, drivatif puissant, par lequel l'Occident, depuis trop
longtemps repli sur lui-mme, enferm dans les horizons borns de sa
misre matrielle et politique, prparera sa renaissance en reprenant
contact avec le monde mditerranen et l'Orient, avec les vestiges de
l'antiquit et d'une civilisation qui ne s'oubliait pas.




CHAPITRE V

PENDANT 340 ANS, L'HONORABLE MAISON CAPTIENNE RGNE DE PRE EN FILS


Les premiers rgnes furent sans clat. Pendant une centaine d'annes,
cette royaut fit petite figure. Quel domaine troit! Avec Paris pour
centre, ses principales villes taient Orlans, Etampes, Melun, Dreux,
Poissy, Compigne et Montreuil-sur-Mer. C'tait  peu prs tout ce que
le roi possdait en propre, et maints chteaux forts, au milieu de ses
terres, abritaient encore des seigneurs qui le bravaient. Comme chef
fodal et duc de France, le roi avait pour vassaux directs les comtes de
Blois, d'Anjou et du Maine et les comtes bretons du Mans et de Rennes
pour arrire-vassaux. Huit grands fiefs, relevant nominalement de la
couronne, indpendants en fait, se partageaient le reste du territoire,
si troitement born  l'Est par l'Empire germanique qu'il ne touchait
mme pas partout au Rhne et que ni Lyon, ni Bar-le-Duc, ni Cambrai,
pour ne citer que ces villes, n'en faisaient partie.

Les huit grands fiefs taient ceux de Flandre, de Normandie, de
Bourgogne, de Guyenne, de Gascogne, de Toulouse, de Gothie (Narbonne,
Nmes) et de Barcelone: la suzerainet captienne sur ces duchs et ces
marches venait de l'hritage des Carolingiens. C'tait un titre
juridique qu'il restait  raliser et qui ne le serait jamais partout.
En fait, les grands vassaux taient matres chez eux.

La dignit royale et l'onction du sacre qui entranait l'alliance de
l'Eglise, une vague tradition de l'unit personnifie par le roi:
c'tait toute la supriorit des Captiens. Ils y joignaient l'avantage,
qui ne serait senti qu' la longue, de rsider au centre du pays. En
somme, le roi comptait peu, mme pour ses vassaux directs. Tels taient
les comtes d'Anjou: de leur maison devait sortir la funeste dynastie des
Plantagenets qui, un jour, mettrait la France en danger.

L'autorit des premiers Captiens tait surtout une autorit morale.
Elle fut porte trs haut chez le successeur de Hugues. Robert le Pieux
sentit surtout le caractre religieux de la royaut. Sa tche politique
fut simplifie par les rivalits qui mettaient aux prises les souverains
provinciaux, et Robert, prtre-roi, ne finit pas comme le pieux
empereur, le fils dbonnaire de Charlemagne. Aprs lui, Henri et
Philippe premiers du nom russirent  durer et mme  accrotre leur
domaine: une expansion modeste commenait. Et dj ils avaient aussi le
sens europen: Henri Ier pousa la fille du Grand-Duc de Kief, qui
prtendait descendre des rois de Macdoine. Ainsi le nom de Philippe
entra dans la maison de France. Mais Philippe Ier tait si peu puissant
que le seigneur de Montlhry l'empchait de dormir.

Il devait survenir, durant ces trois premiers rgnes, rgnes obscurs,
deux vnements d'une immense porte, la conqute de l'Angleterre par le
duc de Normandie et les Croisades.

Nous n'avons pas encore parl, pour la clart du rcit, de ce qui tait
arriv en 911, au temps des grandes calamits, dans la rgion
neustrienne la plus expose aux invasions par mer. Incapable de rsister
aux Normands, l'empereur carolingien avait cd  leur chef Rollon la
province qui est devenue la Normandie. Et l'on vit encore le miracle qui
s'est rpt tant de fois dans cette priode de notre histoire: le
conqurant fut assimil par sa conqute. En peu de temps, les nouveaux
ducs de Normandie et leurs compagnons cessrent d'tre des pirates. Ils
se firent chrtiens, prirent femme dans le pays, en parlrent la langue,
et, comme ils avaient l'habitude de l'autorit et de la discipline,
gouvernrent fort bien; le nouveau duch devint vigoureux et prospre.
Les Normands ajoutrent un lment nouveau, un principe actif  notre
caractre national. Toujours enclins aux aventures lointaines, ils s'en
allrent fonder un royaume dans l'Italie mridionale et en Sicile,
portant au loin le nom franais. Mais, tout prs d'eux, une autre
conqute s'offrait aux Normands, celle de l'Angleterre, o dj leur
influence avait pntr. Une seule bataille, celle d'Hastings, livra
l'le  Guillaume le Conqurant en 1066. L'Angleterre, qui jusqu'alors
ne comptait gure, qui tait un pauvre pays encore primitif, peu peupl,
entre dans l'histoire et va singulirement compliquer la ntre.
Allemagne, Angleterre: entre ces deux forces, il faudra nous dfendre,
trouver notre indpendance et notre quilibre. C'est encore la loi de
notre vie nationale.

On pense que le roi de France ne vit pas sans inquitude le duc de
Normandie grandir de cette manire formidable et, devenu roi en
Angleterre, avoir un pied  Londres et l'autre  Rouen. L'Angleterre a
d'abord t comme une colonie de la France. C'taient notre langue, nos
moeurs que Guillaume avait portes dans l'le, avec ses barons, ses
soldats et les aventuriers qui, de toutes nos provinces, avaient rpondu
 son appel. Pourtant un danger nouveau commenait avec cette conqute.
Les Captiens n'auraient un peu de tranquillit que le jour o ils
auraient repris la Normandie. En attendant, ils profitaient de la
moindre occasion pour intervenir dans les querelles des Normands et pour
susciter  leur duc autant de difficults qu'ils pouvaient.

L'autre vnement fut favorable. Les Croisades corrigrent en partie ce
que la conqute de l'Angleterre avait d'alarmant. Elles
dcongestionnrent la fodalit. En tournant les nergies et les gots
batailleurs vers une entreprise religieuse et idaliste, Urbain II et
Pierre l'Ermite rendirent un immense service  la jeune royaut. Si le
pape eut une ide politique, elle visait probablement l'Allemagne avec
laquelle il tait en conflit. Toute la chrtient et les plus fidles
partisans de l'empereur germanique obissant  la voix du pontife:
c'tait une victoire du sacerdoce sur l'Empire. Cependant le Captien,
que sa modestie tenait  l'cart de ces grandes querelles, profiterait
du dplacement de forces que la dlivrance de la Terre-Sainte allait
causer.

Il se trouva qu'au moment de la premire croisade, la plus importante de
toutes (1096), le roi de France tait en difficult avec l'Eglise 
cause d'un second mariage irrgulier. Philippe Ier ne participa d'aucune
manire  l'expdition tandis que toute la chevalerie franaise partait.
Nulle part, dans la chrtient, l'enthousiasme pour la guerre sainte
n'avait t plus grand que dans notre pays, au point que la croisade
apparut aux peuples d'Orient comme une entreprise franaise. Il en
rsulta d'abord pour la France un prestige nouveau et qui devait durer
dans la suite des sicles. Et puis, beaucoup de croiss disparurent.
D'autres qui, pour s'quiper, avaient engag leurs terres, furent
ruins. Ce fut une cause d'affaiblissement pour les seigneuries
fodales. Et il y eut deux bnficiaires: la bourgeoisie des villes et
la royaut.

Depuis les destructions et la dsolation du dixime sicle, des
richesses s'taient reconstitues, la socit tendait  se rgulariser.
Aux sicles prcdents, la ruine de l'ordre et de la scurit avait
pouss les petits et les faibles  se livrer  des personnages puissants
ou nergiques en change de leur protection. Les circonstances avaient
chang. La preuve que le rgime fodal avait t bienfaisant, c'est qu'
l'abri des chteaux forts une classe moyenne s'tait reforme par le
travail et par l'pargne. Alors cette classe moyenne devint sensible aux
abus de la fodalit. La dpendance ne lui fut pas moins insupportable
que les petites guerres, les brigandages, les exactions. On avait
recherch la protection des seigneurs pour tre  l'abri des pirates: on
voulut des droits civils et politiques ds que la protection fut moins
ncessaire. La prosprit rendit le got des liberts et le moyen de les
acqurir. Ce qu'on appelle la rvolution communale fut, comme toutes les
rvolutions, un effet de l'enrichissement, car les richesses donnent la
force et c'est quand les hommes commencent  se sentir srs du lendemain
que la libert commence  avoir du prix pour eux.

De l devaient natre de nouveaux rapports entre protecteurs et
protgs. La bourgeoisie des villes s'tait groupe en associations de
mtier. Par un phnomne naturel et que nous voyons se produire de nos
jours, ces syndicats en vinrent  jouer un rle politique. Les
corporations runies constiturent la commune qui obtenait ses liberts
tantt par la violence, tantt  l'amiable ou  prix d'argent. Le
seigneur tant  la croisade, le bourgeois s'enhardissait. Ce mouvement
faillit d'ailleurs engendrer une autre sorte d'anarchie, celle de la
fodalit bourgeoise, car les communes conurent naturellement
l'autorit de la mme faon que les seigneurs dont elles prenaient la
place. On aurait vu une foule de petites seigneuries rpublicaines et le
morcellement de la souverainet, qui caractrise le rgime fodal,
aurait persist sous une autre forme. C'est ce qui se produisit en
Flandre, en Allemagne, en Italie, o les villes libres et les
rpubliques ont pullul. En France, l'intervention du roi empcha le
mouvement communal de prendre une tournure anarchique.

Ce mouvement fut d'ailleurs trs vari, comme l'tait le monde de ce
temps o tout avait un caractre local, o les conditions changeaient de
province  province et de cit  cit. Les communes se fondrent
paisiblement dans le Midi o survivaient les coutumes municipales de la
Gaule romaine. Elles n'allrent pas sans tumulte au Nord. Selon les
lieux et les circonstances, elles russirent ou elles chourent ou bien
elles aboutirent  des compromis. Il n'y eut pas d'unit dans ce
mouvement. Il n'y eut pas de doctrine: les communiers s'alliaient  qui
ils pouvaient, parfois  de vritables brigands fodaux. Le Captien, 
l'origine, n'eut pas non plus d'autre politique que celle de l'occasion.
Il soutenait la commune  Amiens parce que, l, il avait, avec
Enguerrand de Coucy, le mme adversaire qu'elle. Il la rprimait  Laon
parce que la commune de cette ville tait l'allie de son ennemi Thomas
de Marle contre l'vque, ami du roi.

Ce roi, le premier des Captiens qui ait port le nom de Louis, avait
pris soin de se rattacher aux Carolingiens en s'appelant Louis VI:
c'tait une indication. Avec lui commence la priode d'activit de la
Monarchie captienne (1108). Le moment tait venu. Si un prince
apathique l'avait laiss passer, l'avenir de la France et t bien
compromis. Louis le Gros tait nergique et il partit d'une ide simple:
tre le matre chez lui. Il entreprit des oprations de police militaire
destines  nettoyer le pays: c'tait le programme que son pre lui
avait indiqu quand il lui montrait le donjon de Montlhry comme le
premier obstacle  renverser. L'ambition du roi de France, au
commencement du douzime sicle, tait d'aller sans encombres de Paris 
Orlans.

C'est au cours de ces oprations de bien petite envergure et qui lui
cotrent pourtant de grands efforts, qu'il arriva  Louis le Gros de
s'allier au mouvement communal. Dans ses propres villes, il le rprimait
quand il y avait des dsordres, ou bien il le limitait soigneusement. Il
commena aussi  organiser l'administration du royaume avec le souci de
garder l'autorit entre ses mains. C'tait un homme pour qui les leons
de l'exprience n'taient pas perdues et il ne voulait pas s'exposer 
crer une autre fodalit. Aussi choisit-il pour fonctionnaires de
petites gens qui fussent bien  lui et qu'il changeait souvent de place.
A sa suite, les rois de France s'entoureront de roturiers bons
comptables et bons lgistes. Son homme de confiance, Suger, un simple
moine, sera le ministre-type de la royaut.

Voil comment, par la force des choses, les Captiens, issus du rgime
fodal, en devinrent les destructeurs. Ils devaient le soumettre ou tre
mangs par lui. Mais cela ne se fit ni par doctrine ni par systme. Si
le roi de France ne voulait pas de fodaux dans son domaine, il tenait
beaucoup  sa suzerainet sur les grands feudataires. Il y avait un
droit fodal. Les vassaux qui l'eussent viol avaient eux-mmes des
vassaux qui pouvaient le violer  leur tour. C'est pourquoi les
Captiens purent citer  leur cour de justice des princes plus puissants
qu'eux comme les Plantagenets. En somme le roi de France retenait de la
fodalit ce qu'elle avait d'avantageux pour lui: c'tait un article
d'exportation. A l'intrieur, il s'appuyait sur la grande force morale
du temps, l'Eglise, que sa tradition invinciblement romaine portait vers
la monarchie, c'est--dire vers l'unit. Il s'appuyait aussi sur
l'opinion publique, sur le peuple qui trouvait une protection dans son
autorit. Ainsi la politique captienne se prcisait et se dfinissait.
Elle fondait la nation et l'Etat. Avant tout, cette politique tait
nationale et dj le roi personnifiait la France. On le vit lorsque
l'empereur allemand, en 1124, tenta encore une invasion. De tous les
points du pays, vassaux et milices vinrent se ranger autour du roi et de
l'oriflamme de saint Denis. Le Csar germanique ne s'attendait pas 
cette rsistance. Dj en marche sur Reims, il rebroussa chemin. On a
dit avec raison que c'tait le prlude de Bouvines.

Avec l'ordre renaissant, avec l'excitation intellectuelle des croisades,
le got du savoir et le got des ides s'taient ranims. Quelle erreur
de croire que ce sicle lui-mme ait t celui de la foi docile et de
l'obissance au matre! Ce fut le sicle d'Ablard, de sa fabuleuse
clbrit, des controverses philosophiques, des audaces de l'esprit. Les
hrsies reparaissaient et elles trouvrent saint Bernard pour les
combattre. La croisade contre les Albigeois tait proche. Il y avait
aussi des bouillonnements d'indiscipline et, pendant sa rgence, il
faudra que Suger ait la main lourde. Les hommes de ce temps-l ont eu
les mmes passions que nous.

Sous Louis le Gros, la croissance du royaume avait fait des progrs
considrables. Le rgne de son successeur faillit tout compromettre.
Louis VII s'tait trs bien mari. Il avait pous Elonore de Guyenne
dont la dot tait tout le Sud-Ouest. Par ce mariage, la France, d'un
seul coup, s'tendait jusqu'aux Pyrnes. Les deux poux ne
s'entendirent pas et Louis VII parat avoir eu de srieux griefs contre
la reine; la France aussi a eu son nez de Cloptre qui a failli
changer son destin. Toutefois cette union orageuse ne fut annule
qu'aprs quinze ans, lorsque Suger, le bon conseiller, eut disparu. Ce
divorce fut une catastrophe. Bien qu'Elonore ne ft plus jeune, elle ne
manqua pas de prtendants et elle porta sa dot  Henri Plantagenet,
comte d'Anjou. C'tait une des pires consquences du dmembrement de
l'Etat par le rgime fodal que le territoire suivt le titulaire du
fief, homme ou femme, comme une proprit. Dans ce cas, la consquence
fut d'une gravit sans pareille. Le hasard voulut, en outre, que le
comte d'Anjou hritt presque tout de suite de la couronne d'Angleterre
(1154). Le Plantagenet se trouvait  la tte d'un royaume qui
comprenait, avec son domaine angevin, la Grande-Bretagne et la
Normandie, et, par Elonore, la Guyenne, l'Auvergne, l'Aquitaine. Serr
entre cet Etat et l'Empire germanique, que deviendrait le royaume de
France? C'est miracle qu'il n'ait pas t cras. La fin du rgne de
Louis VII se passa  carter la tenaille et  dfendre les provinces du
Midi contre l'envahissement anglo-normand. Une grande lutte avait
commenc. Elle ne devait avoir de trve qu'avec saint Louis. Ce fut la
premire guerre de cent ans.

Assurment on ne s'est pas battu tous les jours de ces cent annes, et
d'autres vnements ont coup cette guerre, des croisades, par exemple,
 peu prs comme nos expditions du Tonkin et du Maroc entre les deux
guerres franco-allemandes. Un trs petit nombre d'hommes suffisait  ces
campagnes o la prise d'un chteau dcidait d'une province. Ne se
battaient, d'ailleurs, que des chevaliers, militaires par le statut
fodal et par tat. Quand des leves de milices avaient lieu, elles
taient partielles, locales et pour un temps trs court. Rien qui
ressemblt, mme de loin,  notre conscription et  notre mobilisation.
Les hommes de ce temps eussent t bien surpris de savoir que ceux du
vingtime sicle se croiraient libres et que, par millions, ils seraient
contraints de faire la guerre pendant cinq annes. Lorsque des milices
taient convoques, au douzime et au treizime sicle, c'tait pour une
priode limite au del de laquelle il n'y avait pas moyen de les
retenir.

Pour conduire cette lutte contre l'Etat anglo-normand, il se trouva un
trs grand prince, le plus grand que la tige captienne et donn depuis
Hugues Capet. Philippe Auguste, devenu roi avant l'ge d'homme, car il
tait n tard du second mariage de Louis VII, fut d'une tonnante
prcocit. Chez lui, tout tait volont, calcul, bon sens et modration.
En face de ces deux fous furieux, Richard Coeur de Lion et Jean sans
Terre, fils d'Elonore et d'Henri Plantagenet, Philippe Auguste
reprsente le ralisme, la patience, l'esprit d'opportunit. Qu'il allt
 la croisade, c'tait parce qu'il tait convenable d'y aller. Il
rentrait au plus vite dans son royaume qui l'intressait bien davantage,
laissant les autres courir les aventures, profitant, pour avancer ses
affaires, de l'absence et de la captivit de Richard Coeur de Lion. Chez
Philippe Auguste, il y a dj des traits de Louis XI. Ce fut, en somme,
un rgne de savante politique et de bonne administration. C'est pourquoi
l'imagination se rfugia dans la lgende. La littrature emporta les
esprits vers des temps moins vulgaires. Le Moyen Age lui-mme a eu la
nostalgie d'un pass qui ne semblait pas prosaque et qui l'avait t
pareillement. Ce fut la belle poque des chansons de geste et des romans
de chevalerie. Le sicle de Saladin et de Lusignan, celui qui a vu
Baudouin empereur de Constantinople, a paru plat aux contemporains. Ils
se sont rfugis, pour rver, auprs de Lancelot du Lac et des
chevaliers de la Table Ronde. Il faudra quatre cents ans pour qu' son
tour, fuyant son sicle, celui de la Renaissance, le Tasse dcouvre la
posie des croisades.

Philippe Auguste n'avait qu'une ide: chasser les Plantagenets du
territoire. Il fallait avoir russi avant que l'empereur allemand,
occup en Italie, et le loisir de se retourner contre la France.
C'tait un orage que le Captien voyait se former. Cependant la lutte
contre les Plantagenets fut longue. Elle n'avanait pas. Elle tranait
en siges, en escarmouches, o le roi de France n'avait pas toujours
l'avantage. Henri, celui qu'avait rendu si puissant son mariage avec
Elonore de Guyenne, tait mort. Richard Coeur de Lion, aprs tant
d'aventures romanesques, avait t frapp d'une flche devant le chteau
de Chalus: ni d'un ct ni de l'autre il n'y avait encore de rsultat.
Vint Jean sans Terre: sa dmence, sa cruaut offrirent  Philippe
Auguste l'occasion d'un coup hardi. Jean tait accus de plusieurs
crimes et surtout d'avoir assassin son neveu Arthur de Bretagne. Cette
royaut anglaise tombait dans la folie furieuse. Philippe Auguste prit
la dfense du droit et de la justice. Jean tait son vassal: la
confiscation de ses domaines fut prononce pour cause d'immoralit et
d'indignit (1203). La loi fodale, l'opinion publique taient pour
Philippe Auguste. Il passa rapidement  la saisie des terres confisques
o il ne rencontra qu'une faible rsistance. Fait capital: la Normandie
cessait d'tre anglaise. La France pouvait respirer. Et, tour  tour, le
Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou tombrent entre les mains du roi.
Pas de gant pour l'unit franaise. Les suites du divorce de Louis VII
taient rpares. Il tait temps.

Philippe Auguste s'occupait d'en finir avec les allis que Jean sans
Terre avait trouvs en Flandre lorsque l'empereur Othon s'avisa que la
France grandissait beaucoup. Une coalition des rancunes et des avidits
se forma: le Plantagenet, l'empereur allemand, les fodaux jaloux de la
puissance captienne, c'tait un terrible danger national. Si nous
pouvions reconstituer la pense des Franais en l'an 1214, nous
trouverions sans doute un tat d'esprit assez pareil  celui de nos
guerres de libration. L'invasion produisait dj l'effet lectrique
qu'on a vu par les volontaires de 1792 et par la mobilisation de 1914.
Devant le pril, Philippe Auguste ne manqua pas non plus de mettre les
forces morales de son ct. Il avait dj la plus grande, celle de
l'Eglise, et le pape Innocent III, adversaire de l'Empire germanique,
tait son meilleur alli europen: le pacte conclu jadis avec la papaut
par Ppin et Charlemagne continuait d'tre bienfaisant. Philippe Auguste
en appela aussi  d'autres sentiments. On forcerait  peine les mots en
disant qu'il convoqua ses Franais  la lutte contre l'autocratie et
contre la raction fodale, complice de l'tranger. Il y a plus qu'une
indication dans les paroles que lui prte la lgende au moment o
s'engagea la bataille de Bouvines: Je porte la couronne, mais je suis
un homme comme vous. Et encore: Tous vous devez tre rois et vous
l'tes par le fait, car sans vous je ne puis gouverner. Les milices
avaient suivi d'enthousiasme et, aprs la victoire qui dlivrait la
France, ce fut de l'allgresse  travers le pays. Qui oserait assigner
une date  la naissance du sentiment national?

Ce rgne s'acheva dans la prosprit. Philippe Auguste aimait l'ordre,
l'conomie, la bonne administration. Il se contenta de briser le royaume
anglo-normand et d'ajouter au territoire les provinces de l'Ouest, de
restituer la Normandie  la France. Il se garda d'aller trop vite et,
aprs Bouvines, d'abuser de la victoire. Son fils, Louis VIII, s'tait
lanc  la conqute de l'Angleterre. Philippe Auguste le laissa partir
sans s'associer  l'aventure qui, bien commence, devait finir mal. Il
prfrait organiser ses domaines avec prudence, avec mthode, imposant
l'autorit royale, dveloppant par les baillis un ordre administratif
jusqu'alors embryonnaire, crant des finances, enfin dotant l'Etat de
ses organes principaux. La socit du Moyen Age, qui allait s'panouir
avec saint Louis, est dj forme sous Philippe Auguste. Quelques-uns
des caractres qui distingueront l'Etat franais jusqu' nos jours et
qui taient en germe sous les premiers Captiens s'accusent aussi. Dj
cet alli de l'Eglise n'aime pas plus la thocratie que la fodalit.
S'il trouve fort bon que le pape fasse et dfasse des empereurs en
Allemagne, il ne souffre pas d'atteintes  l'indpendance de sa
couronne. A l'intrieur, il se dfend contre ce que nous appellerions
les empitements du clerg. Il y a dj chez le grand-pre de saint
Louis quelque chose qui annonce Philippe le Bel.

Ce qu'on rattache d'ordinaire le plus mal  ce grand rgne, c'est la
croisade contre les Albigeois. Qu'tait l'hrsie albigeoise? Un
mouvement politique. On y reconnat ce qui apparatra dans le
protestantisme: une manifestation de l'esprit rvolutionnaire. Il y a
toujours eu, en France, des lments d'anarchie. D'poque en poque,
nous retrouverons de ces violentes pousses de rvolution, suivies, tt
ou tard, d'une raction aussi vive. Et toujours rvolution et raction
ont pris la forme d'une guerre religieuse, d'une lutte d'ides.

Comme les protestants, les Albigeois prtendaient purifier le
christianisme. Ils s'insurgeaient contre la hirarchie ecclsiastique et
contre la socit. Si l'on en croit les contemporains, leur hrsie
venait des Bogomiles bulgares qui furent comme les bolcheviks du Moyen
Age. Ce n'est pas impossible, car les ides circulaient alors aussi vite
que de nos jours. Il est  remarquer en outre que le Languedoc, les
Cvennes, pres rgions o le protestantisme trouvera plus tard ses
pasteurs du dsert, furent le foyer de la secte albigeoise.

Elle se dveloppa, avec la tolrance de la fodalit locale, jusqu'au
jour o la croisade fut prche  travers la France, au nom de l'ordre
autant qu'au nom de la foi. Ds le moment o Simon de Montfort et ses
croiss se mirent en marche, l'affaire changea d'aspect. Elle devint la
lutte du Nord contre la fodalit du Midi et la dynastie toulousaine.
L'adversaire tait le comte de Toulouse au moins autant que l'hrsie.
Le Nord triompha. Mais, avec un sens politique profond, Philippe Auguste
refusa d'intervenir en personne et d'assumer l'odieux de la rpression.
Il n'avait que peu de got pour les croisades, et celle-l, s'il y et
pris part, et gt les chances de la Monarchie dans la France
mridionale. La fodalit du Sud ne se releva pas de cette lutte. Du
moins les rancunes qui en restrent n'atteignirent pas le Captien.
Elles ne compromirent pas son oeuvre d'unit.

En mourant (1223), Philippe Auguste ne laissait pas seulement une France
agrandie et sauve des prils extrieurs. Il ne laissait pas seulement
un trsor et de l'ordre au dedans. Sa monarchie tait devenue si solide
qu'il put ngliger la prcaution qu'avaient observe ses prdcesseurs.
Il ne prit pas la peine d'associer son fils an au trne avant de
mourir. Louis VIII lui succda naturellement et personne ne demanda
qu'une lection et lieu. A peine se rappelait-on qu' l'origine la
Monarchie avait t lective. De consuls  vie, les Captiens taient
devenus rois hrditaires. Depuis Hugues Capet, il avait fallu prs de
deux sicles et demi pour que l'hrdit triompht. Evnement immense.
La France avait un gouvernement rgulier au moment o les empereurs
d'Allemagne tombaient les uns aprs les autres, au moment o l'autorit
du roi d'Angleterre tait tenue en chec par la grande charte de ses
barons.

Mais il tait temps que la monarchie franaise n'et plus  se soucier
de la succession au trne. Le rgne de Louis VIII, occup  poursuivre
l'oeuvre de son pre contre les Anglais encore installs dans le
Sud-Ouest et contre la dynastie toulousaine, encore puissante dans le
Midi, ce rgne fut court. En 1226, lorsque Louis VIII mourut, son fils
an avait onze ans. Les minorits ont toujours t un pril. Celle-l
compte parmi les plus orageuses. Le rgne de saint Louis a commenc,
comme celui de Louis XIV, par une Fronde, une Fronde encore plus
dangereuse, car ceux qui la conduisaient taient de puissants fodaux.
Les vaincus de Bouvines taient avides de prendre leur revanche et d'en
finir avec l'unificateur captien. Les conjurs contestaient la rgence
de Blanche de Castille. Ils cherchaient  dshonorer la veuve de Louis
VIII en rpandant le bruit de son inconduite et lui reprochaient d'tre
une trangre. Ils taient mme prts  mettre la couronne sur une autre
tte. L'nergie et l'habilet de Blanche de Castille russirent 
dissoudre cette ligue qui, par bonheur, ne trouva pas d'appui 
l'tranger. Mais le trouble avait t grave dans le royaume. Le danger
avait t grand. Deux fois, le jeune roi faillit tre enlev. La
fidlit des bourgeois de Paris le sauva et elle sauva la France d'une
rechute dans l'anarchie. Ce fut la premire victoire de l'ide de
lgitimit, une ide qui avait dj des ngateurs. Ce fut aussi, le mot
a t employ et il n'a rien d'excessif, la premire restauration.

L'Espagnole, mre de saint Louis, eut une rgence aussi difficile et
aussi brillante que celle d'Anne d'Autriche le sera. Elle ne dfendit
pas seulement la couronne contre les mcontents. Elle runit le
Languedoc au royaume, cueillant ainsi, grce  la prudente abstention de
Philippe Auguste, le fruit politique de la guerre contre les Albigeois.
A l'Ouest, le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc, un Captien qui avait
mal tourn, un des conjurs de la ligue, avait appel les Anglais  son
aide. Il fut galement battu et des garnisons royales occuprent les
principales places bretonnes. Quelle tche longue et malaise que de
faire la France! Tout tait sans cesse  recommencer.

En 1236, Louis IX est majeur. Il vient d'pouser Marguerite de Provence.
Mariage politique qui prpare la runion d'une autre province. Mais les
poux ont d'tranges affinits. Leurs sentiments sont les mmes. Le
saint roi a prs de lui une vritable sainte. Quel est ce rgne tonnant
qui s'ouvre? Oh! si le phnomne est d'une incomparable beaut, s'il est
unique dans l'histoire, il n'chappe pourtant pas  une sorte de rgle.
Le rgne de saint Louis succde  ce qu'on pourrait appeler, en forant
un peu les mots, le rationalisme du temps de Philippe Auguste. C'est une
raction. La royaut captienne a dj vu Robert le Pieux succder 
Hugues. Saint Louis reprsente un retour  l'ide du prtre-roi. Il est
en harmonie avec son temps, celui de saint Thomas d'Aquin, marqu par un
renouveau de foi chrtienne. Toutes proportions gardes, c'est ainsi
qu'aprs les encyclopdistes, le dbut du dix-neuvime sicle verra le
_Gnie du christianisme_ et une renaissance religieuse.

Mais la Monarchie a grandi. Louis IX, ce n'est plus le pieux Robert qui
s'enfermait dans son oratoire. La monarchie a des devoirs, des
traditions, une vitesse acquise. Saint Louis continuera ses
prdcesseurs. Seulement il les continuera en dveloppant un lment
que, jusqu' lui, la dynastie captienne n'avait qu' peine dgag. Les
qualits de sa race, il les poussera jusqu' la vertu, jusqu' la
saintet. La royaut franaise tait un peu terre  terre. Par lui, elle
prendra un caractre de grandeur spirituelle dont elle gardera toujours
le reflet. On a remarqu que la plupart des autres maisons royales ou
impriales de l'Europe avaient pour emblmes des aigles, des lions, des
lopards, toutes sortes d'animaux carnassiers. La maison de France avait
choisi trois modestes fleurs. Saint Louis a t la puret des lys.

La ferveur religieuse qui l'entrana  des croisades tait assez
nouvelle chez les Captiens. Elle n'excluait chez lui ni la hardiesse,
ni la finesse, ni le sens de la politique. Saint Louis savait frapper
fort et frapper juste. A la bataille de Taillebourg, en 1242, il avait
bris le dernier retour offensif des Plantagenets. On a admir que,
parti pour dlivrer Jrusalem, il ft all, comme Bonaparte, droit en
Egypte, clef de la Palestine et de la Syrie.

Cette expdition tourna mal. C'tait la fin des croisades et le royaume
chrtien de Jrusalem ne pouvait plus tre sauv. Saint Louis fut fait
prisonnier par les Mameluks aprs des combats chevaleresques et ne
recouvra sa libert qu'en payant ranon. Sa mre, vieillie, le rappelait
en France, inquite de l'anarchie des Pastoureaux: c'tait encore un de
ces mouvements rvolutionnaires compliqus de mysticisme qui revenaient
priodiquement. La bourgeoisie des villes se chargea de l'craser. Tout
tait rentr dans l'ordre au retour de Louis IX.

Son voeu, sa croisade, son chec, avaient encore pur son me. Il fut
alors lui-mme et mit la justice et la moralit  la base de son
gouvernement. On ne l'a pas toujours compris. De son temps mme, il ne
manquait pas de gens pour le trouver un peu exalt. Lorsqu'il dcida,
lui, le vainqueur de Taillebourg, de rendre au roi d'Angleterre de
magnifiques provinces franaises du Sud-Ouest, ce fut de l'indignation.
La postrit s'en est tonne elle-mme, car le propre de l'histoire est
d'tre presque toujours mcontente et de reprocher aux uns leur avidit,
aux autres leur dsintressement. Louis IX a expliqu lui-mme cette
restitution par des raisons naturelles. Il voulait, entre lui et son
cousin d'Angleterre, mettre fin  l'tat de guerre, amener un apaisement
vritable. En somme, Louis IX transigeait avec Henri III. S'il lui
rendait des provinces, Henri III renonait  revendiquer celles qu'il
avait perdues, notamment la Normandie, ce qui tait important puisque
les Plantagenets avaient refus jusque-l de regarder comme dfinitives
les annexions de Philippe Auguste. En outre, Henri III reconnaissait la
suzerainet du roi de France sur la Guyenne et les territoires
rtrocds. C'tait donc un march, c'tait l'arrangement qui vaut mieux
qu'un procs: la pense de saint Louis tait politique et non pas
mystique. Il portait seulement plus haut que les autres Captiens la
tendance de sa maison qui tait de mettre le bon droit de son ct.
Certes, il s'est tromp s'il a cru qu'il assurait pour toujours la paix
avec l'Angleterre. Rien ne permet de lui attribuer cette pense. Ce
n'tait qu'un rglement provisoire, une trve. En prenant soin d'exiger
d'Henri III l'hommage de vassalit, saint Louis marquait assez qu'il
rservait l'avenir. Tant mieux si la France pouvait un jour se librer
pacifiquement des Anglais. Mais il ne renonait  rien.

A l'intrieur galement le rgne de saint Louis fut celui de la justice.
Ce ne fut pas celui de la faiblesse: il eut la justice des justiciers et
savait fort bien faire pendre, mme des barons. Il y a aussi une
saintet de l'ordre et des lois. Louis IX continua l'oeuvre des
lgistes,--il en avait pour amis,--en l'adoucissant de christianisme et
d'humanit. Bataille n'est pas voie de droit, disait-il pour refuser
les jugements de Dieu. C'est comme juge royal, sous le chne de
Vincennes, que son souvenir est rest populaire. Il ne se contentait pas
de prcher d'exemple. Il organisait les tribunaux, la procdure. Il
mettait le Parlement au-dessus des autres juridictions. C'est sous son
rgne que cette cour d'appel et de justice reoit ses attributions
principales. Et le Parlement jouera un grand rle dans notre histoire.
En unifiant le droit, il unira la nation. Il renforcera l'Etat en
liminant peu  peu les justices fodales, jusqu'au jour o le Parlement
lui-mme, devenu pouvoir politique, sera un danger pour la monarchie.

Rformateur judiciaire, saint Louis fut aussi un rformateur de la
socit. Il pousse  la libration des serfs, il tend le droit de
bourgeoisie. Surtout il organise les corporations. L'existence et les
droits de l'ouvrier reoivent protection dans un ordre social
chrtien, inscrit au clbre _Livre des Mtiers_. Si la figure de saint
Louis est devenue si vite idale, si elle est reste lgendaire, ce
n'est pas seulement parce que ce roi tait bon, juste et charitable.
C'est parce que, sous son rgne, par la bonne droiture, comme disait
Joinville, la France tait devenue plus prospre, la vie plus douce,
plus sre, plus humaine. Il lguera  la monarchie captienne et  la
France une renomme qui ne s'effacera plus.

Ce pieux roi, il ne faudrait pas le prendre pour un roi clrical. Pas
plus que celle de Philippe Auguste, sa monarchie n'est une thocratie.
Le roi n'est pas l'esclave du clerg, dont la noblesse n'est pas
davantage l'associe. C'et t trop simple! A chaque instant les
intrts diffrent, les conflits et les comptitions clatent. La pit,
la saintet mme de Louis IX le rendaient plus indpendant qu'un autre
dans ses relations avec l'Eglise parce qu'il tait insouponnable au
point de vue de la foi. Michelet remarque avec raison que, s'il n'y
avait eu saint Louis, Philippe le Bel n'et peut-tre pas os entrer en
lutte avec le pape.

Louis IX eut une fin de missel et de vitrail. Les nouvelles d'Orient
taient mauvaises, le royaume chrtien de Jrusalem s'en allait par
morceaux: il voulut empcher que l'oeuvre de deux sicles ft anantie.
Mais l'enthousiasme des croisades tait tomb. L'ardeur de la
renaissance religieuse aussi. Cette fois, Joinville ne partit pas et
remercia Dieu de le laisser  la maison. Avec saint Louis, les croisades
allaient finir. Son frre Charles d'Anjou, qui avait conquis la Sicile
et qui n'avait en tte que des ides politiques, le dirigea vers Tunis,
face  la cte sicilienne. A peine arriv  l'endroit o avait t
Carthage, le saint roi, comme l'appelait dj la renomme, mourut de la
peste en rptant le nom de Jrusalem, que personne n'entreprendrait
plus de dlivrer aprs lui.

A sa mort (1270), il y a prs de trois cents ans que rgnent les
Captiens. Les progrs sont considrables, et le plus sensible, c'est
que l'Etat franais, dont les traits principaux sont fixs, a pris
figure au dehors. Il est sorti victorieux de sa lutte avec les
Plantagenets, la menace allemande a t conjure et maintenant
l'Angleterre et l'Allemagne sont en pleine rvolution. Saint Louis, en
mourant, laissait  son fils, avec des enseignements dignes de lui,
une situation excellente, mais qui allait comporter des dveloppements
imprvus.

Ce qui fait la complexit de l'histoire, c'est que les vnements
sortent sans fin les uns des autres. La dernire croisade de Louis IX,
en cotant la vie  plusieurs princes et princesses, ouvrait des
hritages  son successeur Philippe III. La monarchie, depuis Louis
VIII, appliquait un systme qui avait ses avantages et ses
inconvnients. Quand des provinces taient nouvellement runies, elles
taient donnes en apanage  des princes captiens afin de ddommager
les fils puns et d'viter les jalousies et les drames de famille o
s'tait abme la dynastie des Plantagenets. On pensait que cette mesure
transitoire aurait en outre l'avantage de mnager le particularisme des
populations, de les accoutumer  l'administration royale, tout en
formant autour du royaume proprement dit des principauts confdres,
destines tt ou tard  faire retour  la couronne  dfaut d'hritiers
mles. Ce calcul ne fut juste qu'en partie, ce qui arrive souvent en
politique: quelques-uns des apanags, en petit nombre d'ailleurs, furent
ingrats et indociles. Toutefois le fils de saint Louis recueillit tout
de suite plusieurs hritages, dont celui de Toulouse. Mais le comte de
Toulouse avait des vassaux qui refusrent de reconnatre la suzerainet
du roi de France. Ils appelrent le roi d'Aragon  leur aide. Philippe
III, qui gagna  ces campagnes le nom de Hardi, fut oblig de dfendre
la frontire des Pyrnes. L'Espagne entrait dans nos proccupations
politiques. A peu de temps de l, ce fut la succession de Navarre qui
mla le roi de France aux affaires espagnoles. Nos frontires
mridionales ne pouvaient tre atteintes sans conflit avec l'Aragon et
la Castille.

En mme temps, Philippe III tait attir en Italie par d'autres
circonstances. Nous avons dj vu que Charles d'Anjou tait devenu roi
de Naples et de Sicile. Le frre de saint Louis avait t appel par un
pape franais dsireux de mettre fin en Italie  l'influence gibeline
c'est--dire allemande. Charles d'Anjou avait accept, aprs de longues
hsitations de Louis IX, et son succs fut complet. Pour en finir avec
les intrigues allemandes, il fit condamner  mort le jeune Conradin,
l'hritier des Hohenstaufen, dont les Allemands, six cents ans plus
tard, au dire d'Henri Heine, ne nous avaient pas encore pardonn
l'excution.

La rvolte des Siciliens, reste fameuse sous le nom de Vpres
siciliennes, commena la dcadence du royaume franais de Naples. La
France elle-mme s'en trouvait atteinte et Philippe III dut venir au
secours de son oncle. Le roi d'Aragon s'en mla et l'on eut ainsi la
premire image des futures guerres d'Italie avec leurs complications
germaniques et espagnoles. Pour tre tranquille sur les Pyrnes, pour
garder la Mditerrane libre, la France se trouvait entrane trop loin.
Il allait falloir se dgager.

Philippe le Hardi mourut en 1285 au retour d'une deuxime expdition,
cette fois en Catalogne. Son fils, Philippe le Bel, n'avait que dix-sept
ans, mais il tait singulirement prcoce. Il jugea bientt que cette
affaire de Sicile tait puisante et sans issue et il s'effora de la
liquider avec avantage et avec honneur. Il appliquait dj sa maxime:
Nous qui voulons toujours raison garder. Il n'tait pas raisonnable de
courir des aventures lointaines lorsque la France n'tait pas acheve.
Et puis, les dernires croisades, suivies de ces affaires italiennes et
espagnoles, avaient t dispendieuses. Il fallait crer des impts qui
mcontentaient le contribuable et demander de l'argent  tout le monde,
mme au clerg, ce qui fut l'origine des dmls du nouveau roi avec le
pape. C'est la premire fois que nous avons  parler d'une crise
financire. Mais la monarchie avait cr des finances, organis
l'administration. Ce qui se faisait autrefois au hasard, les dpenses
qu'on couvrait par des moyens de fortune, par des dons plus ou moins
volontaires, tout cela devenait rgulier. La machine de l'Etat
commenait  marcher,  distribuer de la scurit, de l'ordre, mais elle
cotait cher. Faire la France cotait cher aussi. Ces difficults, que
nous connaissons de nouveau aujourd'hui, dureront des sicles.

A beaucoup d'gards, il y a une curieuse ressemblance entre le rgne de
Philippe le Bel et celui de Louis XIV. Tous deux ont t en conflit avec
Rome. Philippe IV a dtruit les puissances d'argent, celle des Templiers
surtout, comme Louis XIV abattra Fouquet. Philippe le Bel enfin, a t
attir par la Flandre comme le sera Louis XIV, et cette province, d'une
acquisition si difficile, l'engagera aussi dans de grandes
complications. Il y a comme un rythme rgulier dans l'histoire de notre
pays, o les mmes situations se reproduisent  plusieurs centaines
d'annes de distance.

Cependant l'effet apaisant de l'arrangement conclu par Louis IX tait
puis. Un jour ou l'autre, la lutte devait reprendre avec les Anglais.
Ils taient toujours tablis en Guyenne, matres de Bordeaux, et c'tait
une cause de conflits continuels. Il fallait que la France n'et plus
d'enclave anglaise ou que l'Anglais ft matre de la France:
l'alternative ne tardera pas  se poser. On dira que, si l'Angleterre
avait t sage, elle aurait vacu des territoires nettement franais.
Mais l'Angleterre, insulaire et maritime, a toujours d avoir des
possessions au dehors: nos provinces, dans un temps o le monde tait
plus troit, lui tenaient lieu de colonies. Il lui semblait aussi
naturel d'tre  Bordeaux qu'aujourd'hui d'tre  Bombay.

Les gouvernements avaient longtemps recul une explication invitable.
Les populations eurent moins de patience que les rois. Edouard Ier et
Philippe le Bel ne se dclarrent pas la guerre: elle clata
spontanment entre les marins normands et ceux de Bordeaux. Les
gouvernements y furent entrans aprs une longue procdure, Philippe le
Bel ayant voulu juger et condamner Edouard comme l'avait t Jean sans
Terre. Cette fois, le moyen juridique ne russit plus. Le conflit tait
devenu celui de deux nations et le roi anglais tait opinitre. Philippe
le Bel comprit qu'une lutte grave s'ouvrait et il eut le premier cette
ide que, pour combattre l'Angleterre, c'tait sur mer qu'il fallait
l'atteindre. La France commenait  avoir une marine. Les Croisades, les
expditions de Sicile et d'Espagne avaient form des marins. Philippe le
Bel appela dans la Manche les navires qu'il avait dans la Mditerrane.
Les Gnois construisirent  Rouen un arsenal et une escadre et lui
donnrent un amiral. Alors Edouard Ier, alarm de cette force maritime
naissante, suscita contre la France une coalition europenne, la mme
que celle de Bouvines. Philippe le Bel  son tour chercha des allis et
rpondit par un vritable blocus continental auquel prirent part la
Sude, la Norvge, les villes de la Hanse, les Etats ibriques. Mais, 
ce blocus, qui devait touffer l'Angleterre, la Flandre refusa de
s'associer parce que ses tissages avaient besoin de la laine anglaise.
Il fallait renoncer  la guerre conomique ou bien forcer la Flandre 
servir la politique franaise. Entre les deux belligrants, le pays
flamand,--la future Belgique,--devenait le vritable enjeu.

On voit le caractre moderne de cette guerre o Philippe le Bel fit tte
avec sang-froid aux plus grands prils. L'empereur germanique, Adolphe
de Nassau, tait entr dans la coalition ennemie et, par un manifeste
insolent, avait revendiqu au nom de l'Empire des droits et des
territoires, notamment Valenciennes. A cette rclamation, Philippe ne
rpondit que par deux mots crits sur un vaste parchemin: _Trop
allemand._ Ces deux mots, que certains conseillers du roi avaient
trouvs rudes et imprudents, eurent un effet magique: Adolphe sentit que
la France tait prte  rsister et il n'insista pas. D'ailleurs,
Philippe le Bel s'tait assur des concours allemands, selon une mthode
dsormais classique, et il eut aussi l'appui de la papaut. Vritable
conflit europen, o l'on vit en jeu les ressorts et les lments des
futures guerres europennes.

Quand la paix fut signe avec l'Angleterre, au bout de cinq ans, en
1299, l'objet de la lutte, comme il arrive souvent, avait t perdu de
vue. Un arrangement fut conclu pour la Guyenne avec Edouard Ier, qui
pousa Marguerite de France. Mais la Flandre tait dsormais le
principal souci de Philippe le Bel. Conduit  la conqurir par le
dveloppement de la guerre avec les Anglais, il se heurtait  la
rsistance des Flamands. Ce peuple de tisserands battit  Courtrai la
chevalerie franaise: ce fut la journe des perons (1302). Il fallut
organiser une vritable expdition pour venir  bout de la rvolte. De
ce ct, l'expansion de la France rencontrait des limites. Alors que
presque partout les nouvelles provinces s'taient donnes joyeusement,
une nation se manifestait en Flandre: un jour ce sera la nation belge.
Philippe, toujours judicieux, le comprit. Il se contenta de confirmer sa
suzerainet sur le pays flamand et de garder en gage les parties les
plus proches de la France, Lille et Douai, plus accessibles 
l'influence franaise: nul ne serait Franais par force.

Ces affaires furent une des causes de la clbre dispute qui clata
entre le pape et Philippe le Bel. Boniface VIII avait pris fait et cause
pour le comte de Flandre et sa fille que le roi avait traits en
rebelles et qu'il gardait prisonniers. En somme, le pape, chef suprme
de la chrtient, victorieux dans sa longue lutte avec les empereurs
germaniques, trouvait naturel de contrler les gouvernements. C'est ce
que Philippe le Bel n'accepta pas et, contre la papaut, il dfendit les
droits de la couronne et l'indpendance de l'Etat franais.

Boniface VIII s'tait ml de choses qui ne le regardaient pas. Il ne se
contentait pas de reprocher  Philippe le Bel d'avoir touch ou saisi
des revenus de l'Eglise,--le grand souci du roi, tandis qu'il tait aux
prises avec les difficults europennes, tant de ne pas laisser sortir
d'argent de France. Le pape critiquait le gouvernement de Philippe le
Bel, l'accusait d'oppression et de tyrannie, intervenait mme dans les
finances puisqu'un de ses griefs tait l'altration des monnaies, mesure
ncessite par la guerre, elle aussi; car, en ce temps-l, o l'on
n'avait pas la facilit d'imprimer des billets de banque, on mettait
moins de mtal prcieux dans les pices de monnaie, ce qui tait la
forme ancienne de l'inflation montaire.

Philippe le Bel reut mal ces remontrances et la France les reut aussi
mal que lui. Pour frapper les imaginations, comme s'y prendrait
aujourd'hui la presse, le roi publia de la bulle _Ausculta fili_ un
rsum qui grossissait les prtentions du pape. On dit qu'il rpandit
encore, dans le style du Trop allemand, une rponse insolente o
Boniface tait appel Sa Trs Grande Fatuit, tandis que Philippe ne
lui donnait que peu ou point de salut. Enfin, pour mieux marquer qu'il
avait la France derrire lui, le roi convoqua des Etats Gnraux. On a
prtendu de nos jours que c'tait une innovation, que, de ces Etats de
1302, dataient une institution et l'origine des liberts publiques. A la
vrit, il y avait toujours eu des assembles. L'une d'elles, nous
l'avons vu, avait lu Hugues Capet. Les bourgeois des villes, les gens
de mtier, avaient coutume de dlibrer sur les questions conomiques,
en particulier celle des monnaies. La convocation de 1302 ne les surprit
pas et ne parat pas avoir t un vnement, car l'lection des
reprsentants du troisime ordre--le tiers tat--n'a pas laiss de
traces et tout se passa comme une chose naturelle et ordinaire puisque
la convocation fut du mois de mars et qu'on se runit ds avril, 
Paris, dans l'glise Notre Dame. Nobles, bourgeois, clerg mme, tous
approuvrent la rsistance de Philippe le Bel au pape. Le roi de France
ne reconnaissait point de suprieur sur la terre. C'est l'expression
dont Bourdaloue s'est servi plus tard pour donner, en exemple agrable 
Louis XIV, la vigueur avec laquelle saint Louis avait agi pour
dfendre les droits de la couronne. Une tradition de la monarchie et de
l'Etat franais s'tait forme.

Boniface VIII, qui avait une grande force de caractre, n'tait pas
homme  cder. Il maintint sa prtention de convoquer  Rome un concile
pour juger le Captien et aviser  la rforme du royaume. Philippe le
Bel tait menac d'excommunication s'il refusait de laisser partir pour
Rome les prlats franais. Toutefois il chercha  ngocier. Sa nature le
portait  puiser les moyens de conciliation avant de recourir aux
grands remdes. C'est seulement quand il vit que le pape tait rsolu 
l'excommunier et  user contre lui de ses forces spirituelles, ce qui
et peut-tre amen un dchirement de la France, que Philippe prit le
parti de prvenir l'attaque et de frapper un grand coup. Il tait temps,
car dj la parole pontificale agissait et le clerg, les ordres
religieux, les Templiers surtout, hsitaient  suivre le roi et  donner
tort  la papaut. C'est alors que Guillaume de Nogaret se rendit 
Rome, trouva Boniface VIII  Anagni et s'empara brutalement de sa
personne. Dlivr, le pape mourut d'motion quelques jours plus tard
(1303).

Cette audace, cette violence tonnrent l'Europe. On avait vu un Csar
germanique s'humilier  Canossa devant Grgoire VII. Le roi de France
triomphait. Il avait os porter la main sur le pontife sans rompre le
mariage des fleurs de lis avec la papaut. Les bulles de Boniface VIII
taient annules. Le roi de France tait matre chez lui. Il avait jou
gros jeu pour sauver son autorit et l'unit morale du royaume. Le signe
de sa victoire, ce fut que Clment V, ancien archevque de Bordeaux,
passa pour un pape franais et s'tablit  Avignon. Pendant trois quarts
de sicle, les papes y resteront sous la protection de la monarchie
franaise.

Ces rsultats, Philippe le Bel ne les avait pas cherchs. Ils vinrent
naturellement, comme une suite des choses. Ce rgne a une explication:
la Flandre. Il a une clef: Courtrai. Si l'annexion de la Flandre tait
superflue, sa soumission tait ncessaire au dessein national du roi. Il
la fallait pour mettre la France en sret contre l'Angleterre. La
dfaite de Courtrai avait t un coup terrible. Cette dfaite est de
1302. L'acte brutal de Nogaret est de 1303: le roi de France a agi pour
dfendre son prestige en Europe. Battu en Flandre, excommuni  Rome,
abandonn peut-tre par une partie de ses sujets: tout et t perdu.
L'affaire flamande, c'est--dire au fond l'affaire anglaise, a command
la politique de Philippe le Bel.

C'tait aussi cette entreprise extrieure, longue et coteuse, qui
l'avait conduit  multiplier les impts impopulaires. Les gouvernements
en reviennent toujours aux mmes impts quand le trsor a de grands
besoins: la maltte tait notre taxe sur le chiffre d'affaires. Ils
recourent aux mmes expdients: la fabrication artificielle ou
l'altration de la monnaie qui ont la vie chre pour consquence. On vit
sous Philippe le Bel ce que nous avons vu, jusqu' une loi sur les
loyers. Les Franais d'alors supportaient fort mal ces inconvnients. Il
y eut  Paris des meutes o le roi faux monnayeur fut en grand
danger. Comment expliquer aux gens que la quantit de mtal prcieux
retire des cus reprsentait le prix qu'avait cot la formation de la
France? La livre, qui tait une livre d'or sous Charlemagne, n'est plus
de nos jours qu'un morceau de papier. La diffrence reprsente ce que
nous avons dpens pour devenir et rester Franais.

Philippe le Bel, pour trouver de l'argent, s'adressa  ceux qui en
avaient et que l'opinion publique l'engageait  frapper. Il mit de
lourdes taxes sur les marchands trangers et sur les Juifs qui faisaient
le commerce de la banque. Est-ce aussi pour se procurer des ressources
qu'il dtruisit l'ordre du Temple? Oui et non. Le procs des Templiers
se rattache au conflit avec Boniface VIII. L'Ordre n'tait pas seulement
riche. Il tait puissant. C'tait dj un Etat dans l'Etat. Et il tait
international. En prenant parti pour Boniface VIII, il avait menac
l'unit du royaume. Le procs des Templiers, qui eut un si grand
retentissement, fut avant tout un procs politique. Philippe le Bel ne
fut si acharn  brler comme hrtiques de nombreux chevaliers et leur
grand matre, Jacques de Molay, que pour donner  cette opration de
politique intrieure un prtexte de religion et de moralit.

Ce que nous trouvons sous ce rgne, nous le retrouverons  toutes les
poques o le pril extrieur, la ncessit de dfendre le pays et
d'accomplir une grande tche nationale, ont conduit le gouvernement
franais  des mesures d'exception et  ne reconnatre pour loi que
celle du salut public. Est-ce par hasard qu'on trouve _Salus populi_ sur
des monnaies de ce temps? Il ne faut pas oublier que Philippe le Bel
runit  la France la Champagne, la Marche et Angoulme, Lyon et le
Vivarais, qu'il maria son second fils, Philippe le Long,  l'hritire
de Bourgogne, et qu'il garda, de la dure entreprise de Flandre, Lille,
Douai et Orchies. C'tait, au milieu des pires difficults, un des plus
grands efforts d'expansion que la France et accomplis depuis le premier
Captien. Que les intrts particuliers en aient souffert, ce n'est pas
ce qui doit nous surprendre. Pourquoi l'histoire malveillante n'a-t-elle
retenu que leurs plaintes? Les progrs territoriaux, l'autorit
croissante de la France exaltaient au contraire les esprits
dsintresss. C'est alors que Pierre Dubois composa son fameux mmoire
sur la politique franaise et le rle europen de la monarchie et lui
montra la route du Rhin.

Nous l'avons dj remarqu et nous le remarquerons encore: les hommes de
ce temps-l taient plus difficiles  gouverner que ceux du ntre. De
nos jours, l'uniformit de l'administration a rendu la tche du pouvoir
relativement aise. Au Moyen Age, les individus pouvaient encore braver
l'Etat et les ligues de mcontents le tenir en chec. Il se forma de ces
ligues  la fin du rgne de Philippe le Bel et il y entrait des nobles,
des clercs, aussi bien que des bourgeois. Lorsque Philippe IV mourut, en
1314 (il n'avait que quarante-six ans), le royaume tait trangement
troubl. L'indiscipline tait gnrale.

Louis X fut surnomm Hutin, non qu'il ft querelleur ou batailleur comme
on l'a cru, mais parce que son avnement survint dans ce temps de
tumulte (hutin) et de dsordre. L'histoire ne s'arrte pas  ce rgne:
elle a tort. Une clef des grands vnements qui vont suivre est l. Le
contribuable est rvolt. Il refuse son argent. Il faut veiller  la
dpense: on fera des conomies sur la marine, dispendieuse de tout temps
et soigne par Philippe le Bel comme la condition de notre russite. Les
ligues assigent le jeune roi de rclamations insolentes. Toute l'oeuvre
politique et administrative des rgnes prcdents est en pril. Pour la
sauver, Louis X doit calmer les mcontents, plier la voile devant la
tempte. Il recourt mme  la dmagogie et sacrifie l'homme qui incarne
le dernier gouvernement, ce Le Portier, bras droit de Philippe le Bel,
qui est rest clbre sous le nom d'Enguerrand de Marigny et qui tait
l'objet d'une impopularit formidable parce qu'il n'avait pas rsist 
la tentation de s'enrichir. Peuple, bourgeois, barons, princes du sang
mme, chacun regarda comme une vengeance personnelle la pendaison de ce
ministre roturier. Mais, en mourant, dit trs bien Michelet, il laisse
 la royaut qui le frappe ses instruments de puissance, au peuple qui
le maudit des institutions d'ordre et de paix. Plus tard, ce serviteur
du pays sera rhabilit. Sa mise  mort avait t une diversion. Elle a
peut-tre empch que de plus graves dommages fussent causs  l'oeuvre
du roi dont il avait t le collaborateur.

Le pauvre Louis Hutin, vou  d'ingrates besognes, n'a gure laiss que
ce nom bizarre et une clbre ordonnance pour l'affranchissement des
serfs de son domaine. Les deux ans de son rgne ne sont pas  ngliger,
bien que sa mort, tt venue, ait compt plus que sa vie. Pour la
premire fois depuis trois cents ans, un Captien disparaissait sans
laisser de fils. A qui la couronne irait-elle? Il n'y avait pas de lois
constitutives du royaume. Ne de l'lection, d'une sorte de consulat 
vie devenu hrditaire, la monarchie n'avait pas de statut. L'usage, le
bon sens supplaient. Il et t absurde qu'une femme pt porter la
France en dot  un tranger. Dj il tait de rgle que tout apanage
retournt  la couronne  dfaut d'hritier mle et la royaut, par
cette exception, chappait aux rgles fodales. C'est pourquoi la
couronne passa sans encombres, non  la fille que laissait Louis Hutin,
mais  son frre, le deuxime fils de Philippe le Bel, Philippe le Long.
Il ne vint d'opposition que de quelques grands fodaux et des princes de
Valois qui ne devaient pas tarder  profiter de cette rgle, comme
hritiers de France, et  la trouver fort raisonnable. Cette opposition
fut promptement carte par l'assemble des notables qui fut convoque 
Paris. Chose curieuse: on prouva le besoin de donner une base juridique
 la succession de mle en mle dont tout le monde reconnaissait
l'utilit, et l'on alla chercher, pour justifier une loi naturelle, je
ne sais quelle loi des Francs Saliens, d'o le nom baroque de loi
salique. La France tait dcidment un pays de juristes et de
grammairiens.

Quelle qu'en ft la base, une rgle tait pose et elle serait
salutaire. Nous savons ce qu'a donn la succession dans la ligne
masculine. Nous ne savons pas ce qui ft advenu de la France si, comme
en d'autres pays, la couronne avait pu tre porte dans la ligne
fminine. Cette fois l'hrdit tait bien tablie. Ce qui est
remarquable encore, c'est que personne ne pensa  rappeler les origines
lectives de la royaut. La raison dcisive en faveur de Philippe le
Long et t qu'en 987 on n'aurait jamais song  lire une femme. On
n'en parla mme pas, tant le principe hrditaire tait enracin.

Philippe V ne rgna gure plus que son frre an. Comme lui il voulut
en finir avec le hutin. Si peu que la succession de son frre lui et
t conteste, Philippe se mfiait. Il voulut de l'ordre partout, brisa
les ligues en s'appuyant sur les bonnes villes et sur l'Universit de
Paris, courut sus  un nouveau soulvement de Pastoureaux. Lui aussi
mourut jeune et sans laisser de fils, en 1322. Cette fois, la couronne
passa sans plus de difficult  son frre Charles, surnomm le Bel,
comme son pre, et qui eut soin, tant le premier Captien qui s'appelt
Charles, de prendre le numro quatre pour se rattacher  la ligne de
Charlemagne, de mme que le premier Louis avait pris le numro six pour
attester la mme filiation.

Charles le Bel, comme ses frres, fut occup  la police du royaume et
il eut la main rude. On pendit quelques financiers: le peuple, aprs
chaque rgne, rclamait ces holocaustes. Quelques brigands fodaux
furent aussi condamns  mort. Ces choses se passaient tandis que
l'Angleterre et l'Allemagne taient en rvolution. En Angleterre, le roi
Edouard II, dpos, tait tu dans sa prison, car le rgicide n'est pas
nouveau. Charles profita de ce dsordre chez les Anglais pour mettre la
Guyenne sous squestre. En Allemagne, l'empereur, un Bavarois, tait
contest, excommuni. Ses adversaires sollicitrent l'aide du roi de
France et lui offrirent mme la couronne impriale. Il fallait, pour que
la France ft en scurit, ces divisions chez nos voisins.
Malheureusement elles ne dureront pas.

Charles le Bel,  son tour, mourut de bonne heure, en 1328. Comme ses
frres encore, il ne laissait qu'une fille. La reine attendait un
deuxime enfant. Charles dsigna son cousin germain Philippe de Valois
pour la rgence. Mais la reine mit au monde une autre fille. Le rgent,
du fait, devint roi. La loi salique, la transmission de la couronne de
mle en mle par ordre hrditaire, s'appliquait d'elle-mme.

Une assemble, semblable  celle qui avait jadis lu Hugues Capet,
approuva, sur l'avis conforme des juristes. L'avnement de la branche
cadette se passa donc aussi bien que possible. Il n'en est pas moins
vrai qu'il y avait eu discussion, et dans un temps o les Franais
n'taient pas trs ports  respecter le pouvoir. Sans doute il ne
s'leva qu'une rclamation, celle d'Edouard III, petit-fils de Philippe
le Bel par sa mre Isabeau. La rclamation fut carte pour diverses
raisons dont la majeure fut qu'en France on ne voulait pas tre sujet
du roi d'Angleterre. Mais la revendication d'Edouard servirait bientt
de prtexte au besoin d'expansion du peuple anglais. Dans ce conflit,
par lequel le royaume de France sera mis tout prs de sa fin, l'ennemi
ne manquera pas d'attaquer les titres de Philippe VI que les Flamands
appelleront le roi trouv et les Anglais: l'usurpateur. Quelque chose
en restera, un certain discrdit qui sera manifeste dans la
quasi-rvolution d'Etienne Marcel. Si peu que la monarchie franaise
soit conteste, elle l'est: Charles le Mauvais n'et pas t possible au
sicle prcdent. Dans ces fcheuses circonstances, o la fortune
abandonne pour la premire fois les Captiens, il y a le germe des
prochaines calamits.




CHAPITRE VI

LA GUERRE DE CENT ANS ET LES RVOLUTIONS DE PARIS


A cet endroit de notre histoire nationale, tournons la tte en arrire.
En trois sicles et demi, avec des moyens d'abord infimes, les Captiens
sont arrivs  des rsultats considrables. La France qu'ils ont forme
a dj grande figure. Ce n'a pas t commode tous les jours. Il s'en
faut de beaucoup que nos rois aient fait tout ce qu'ils auraient voulu.
Parfois ils se sont tromps, n'tant pas infaillibles. Souvent aussi,
ils ont rencontr la rsistance du dehors, et celle, non moins
redoutable, du dedans. Le sentiment de l'intrt gnral n'tait pas
plus rpandu dans ces temps-l que de nos jours et les intrts
particuliers ne s'immolaient pas plus volontiers qu'aujourd'hui.

Un concours de circonstances favorables avait permis de conjurer le
pril anglais et le pril allemand. L'Allemagne et l'Angleterre avaient
t divises, diverties, rendues inoffensives par des luttes intrieures
auprs desquelles les ntres n'taient rien. Pour longtemps encore,
l'Allemagne est hors de cause. Il n'en est plus de mme de l'Angleterre.
La folie furieuse des Plantagenets, l'agitation des barons pour obtenir
la Charte, le mcontentement, si tragiquement termin, contre Edouard
II: ces circonstances avaient affaibli la royaut anglaise. Elles
avaient permis aux Captiens de refouler dans le Sud-Ouest l'Etat
anglo-normand dchu de sa splendeur. Mais, de sa dernire crise, la
monarchie anglaise sortait plus forte. On et dit qu'elle s'tait
retrempe dans le rgicide. L'Angleterre, avec Edouard III, a un
gouvernement. En outre, elle est devenue un pays d'industrie et de
commerce qui a besoin de marchs et de colonies. La France est  porte
de sa main et la France est riche. Un irrsistible instinct pousse  la
conqute l'Angleterre affranchie de ses dissensions.

La France est prospre: le butin de l'arme d'Edouard en tmoignera. De
longues annes d'organisation et de paix ont permis aux Franais
d'accumuler des richesses. Michelet en convient: L'tat florissant o
les Anglais trouvrent le pays doit nous faire rabattre beaucoup de tout
ce que les historiens ont dit de l'administration royale au quatorzime
sicle. Laborieux, conomes, paysans et bourgeois de France sont
toujours pareils  eux-mmes. Ils ne se doutent pas que leur terre est
envie, que les richesses ne se gardent pas toutes seules, que l'or
attire la conqute. Ils ne comprennent pas que certains sacrifices sont
utiles, qu'il ne faut pas lsiner sur la prime d'assurance nationale.
Dans ce pays riche, quel mcontentement contre les impts! C'est presque
une rvolution  la fin du rgne de Philippe le Bel. Ses fils ont d
cder sur la question d'argent. Toutefois, Philippe de Valois trouve
encore une brillante situation europenne, des allis sur le continent,
des cousins qui rgnent  Naples et en Hongrie, trois rois  sa cour,
dont celui de Bohme. Vraiment il semblerait que la France n'et rien 
craindre. Quand Edouard reprend la vieille mthode anglaise, essaie de
liguer contre la France les princes d'Allemagne et des Pays-Bas,
Philippe VI, d'un geste, disperse cette coalition. Il est si bien parti
qu'il trouvera encore le moyen d'acqurir Montpellier et le Dauphin,
d'o les fils ans des rois de France prendront le titre de dauphins.
Le comte de Flandre est cette fois bon Franais et ses Flamands,
insoumis, sont battus  Cassel (1328). L'Angleterre n'a pas d'allis. Si
les marchands de laine anglais veulent entrer en France, il faudra
qu'ils se rsignent  prendre eux-mmes le harnois.

On voit la liaison des vnements depuis Philippe le Bel. Le grand
conflit tourne toujours autour de la Flandre. Par la Flandre, l'Anglais
cherche  nous atteindre et nous cherchons  atteindre l'Anglais. On
n'claircit pas les causes de nos prochains dsastres lorsqu'on accuse
Philippe de Valois d'avoir t un fodal, un ractionnaire entt de
chevalerie. Edouard III, lui aussi, suivait les traditions, les symboles
et les usages chevaleresques: on lui prsenta le hron avant son
dpart pour la France et l'on sait son mot,  Crcy, sur les perons du
petit prince Noir. C'tait la part de la mode et de la littrature.

Si Philippe VI n'a eu qu'une arme fodale  opposer  l'arme anglaise,
c'est qu'il n'avait pu en avoir d'autre. Edouard III, par de longs
prparatifs, avait form une arme presque moderne, munie d'artillerie,
de tout le nouveau matriel du temps. Ses soldats servaient
obligatoirement, portaient uniforme. La flotte de guerre, la dfense des
ctes, les approvisionnements: tout avait t soign. Les marchands
anglais n'avaient refus aucun crdit.

Rien de pareil en France. De l'argent? Le contribuable crie. Philippe VI
dut essayer de s'en faire par des moyens mdiocres et d'un rendement
douteux, par le pape et la promesse d'une croisade. La marine de
Philippe le Bel? Elle n'a plus d'quipages exercs et elle se dlabre.
Le service militaire? Les communes s'en rachtent. La noblesse, qui le
doit, demande des indemnits. La France n'est pas dans de bonnes
conditions...

Plusieurs annes se passrent avant l'engagement dcisif. Les
adversaires se ttaient. Edouard III intervenait dans nos affaires,
celle de la succession d'Artois, celle de la succession de Bretagne.
Nous prtions secours contre lui au roi d'Ecosse. Enfin la Flandre,
longtemps hsitante, se rangea du ct des Anglais. Edouard y trouva un
homme  lui, un grand brasseur de Gand, Jacques Artevelde, qui devint le
vritable matre du pays flamand. Les hostilits s'ouvrirent sur mer et
la flotte franaise paya des annes d'incurie. Elle fut dtruite en 1340
 la funeste bataille de l'Ecluse: la guerre de Cent ans a commenc par
ce dsastre, par l'quivalent de Trafalgar. Dsormais, l'Angleterre est
matresse des routes maritimes. Elle envahira la France o et quand elle
voudra.

Cependant cette campagne de Flandre tourna court. Edouard III craignit
de s'engager trop loin en pays franais, et Philippe VI, sagement,
refusa la bataille. Un soulvement populaire, o Jacques Artevelde
prit, rendit la Flandre moins sre pour les Anglais. Ils tentrent
alors une diversion par la Bretagne o Jean de Montfort revendiquait son
duch contre Charles de Blois, soutenu par la France. Guerre dynastique
en apparence mais o se manifestait le particularisme breton. Le roi
d'Angleterre prit le parti de Montfort: cette intervention ne le mena 
rien. L'attaque par les deux ailes, Flandre et Bretagne, avait chou.
Alors il acheva ses apprts, mit au point son arme et, la mer tant
libre, dbarqua dans le Cotentin.

Ce fut l'invasion d'un pays sans dfense. D'un trait, l'arme anglaise
traversa la Normandie, pillant les villes ouvertes. Elle remonta la
Seine, menaa Paris. Philippe VI, pendant ce temps, inquitait l'ennemi
du ct de la Guyenne. Il remonta en hte avec son arme et son approche
dtermina Edouard, qui se sentait bien en l'air, expos  une aventure,
 s'en aller au plus vite vers le Nord. Plusieurs fois sa retraite
faillit tre coupe, tant qu'il dut se rsoudre  faire tte, croyant
tout perdu. En somme, il redoutait l'arme franaise, il ne se fiait pas
assez  la supriorit de ses moyens. Il avait pourtant l'avantage de la
tactique et du matriel. Le calcul et l'organisation l'emportrent sur
l'imprudence d'une vaine bravoure dans la fatale journe de Crcy: notre
principale force militaire y fut dtruite (1346). Edouard III put
assiger et prendre Calais. Pendant deux sicles, l'Angleterre gardera
cette tte de pont.

Edouard III ne poursuivit pas ses avantages. La guerre cotait cher, les
armes taient peu nombreuses, ce qui rendait prudent. Une trve,
plusieurs fois renouvele, fut signe avec la France. Elle durait encore
lorsque Philippe VI mourut en 1350. La dfaite de Crcy, la premire
grande dfaite de la royaut franaise, avait eu un effet dtestable.
Elle tombait sur un mauvais terrain. Un historien a pu dire qu'
l'avnement de Jean le Bon la trahison tait partout. L'obissance,
nulle part. Dj, un tratre, le comte d'Harcourt, avait appel Edouard
III dans le Cotentin: l'Anglais trouvait des intelligences ailleurs
qu'en Bretagne. Le roi Jean n'tait sr de personne, des fodaux moins
que des autres. Il essaya de s'attacher la noblesse par le sentiment de
l'honneur, exploita la mode, cra un ordre de chevalerie: ce qu'on prend
pour des fantaisies moyengeuses avait un sens politique. Ce Jean, qu'on
reprsente comme un tourdi, un agit romanesque et glorieux, se rendait
compte de la situation. Son autorit tait compromise. Il n'hsita pas 
faire dcapiter sans jugement un conntable, le comte d'Eu, qui avait
vendu aux Anglais la place de Guines. Mais il allait trouver un tratre
dans sa propre famille. Charles le Mauvais, roi de Navarre, petit-fils
de Louis Hutin, s'estimait injustement vinc du trne de France. Lui et
les siens agitaient le pays par leurs intrigues et leurs rancunes. Jean
chercha vainement  le gagner par des procds gnreux. Charles le
Mauvais tait puissant. Il avait des fiefs et des domaines un peu
partout en France, des partisans, une clientle. Le parti de Navarre ne
craignit pas d'assassiner le nouveau conntable par vengeance: ce fut le
dbut des crimes politiques et de la guerre civile. Jean rsolut de
svir, de squestrer les domaines du roi de Navarre, qui passa
ouvertement  l'Angleterre. Ce fut le signal de la reprise des
hostilits avec les Anglais (1355).

La lutte s'annonce mal pour la France. Le roi doit compter avec Charles
le Mauvais, perfide, presque insaisissable, sur lequel, par un beau coup
d'audace, il ne met un jour la main que pour voir une partie du royaume
s'insurger en sa faveur. Jean procde  des excutions sommaires, fait
reculer les rebelles, mais n'ose,  tort, verser le sang de sa famille,
et se contente d'emprisonner le roi de Navarre qui lui demande pardon 
genoux: nous verrons bientt reparatre le Mauvais, pire dans son
orgueil humili. Cependant les troupes anglaises se sont mises en
mouvement. Elles envahissent et ravagent la France, cette fois celle du
Midi, et avancent par le Sud-Ouest. C'tait le moment de la nouvelle
rencontre, invitable depuis Crcy. Edouard III s'y tait prpar.
L'argent lui manquait: l'Angleterre industrielle et commerante en
emprunta, sur le monopole des laines, aux banquiers florentins. A la
France, surtout agricole, cette ressource faisait dfaut. L'impt seul
pouvait remplir le trsor et moins que jamais les Franais taient
d'humeur  payer des impts tandis qu'ils se plaignaient des expdients
financiers auxquels la couronne tait rduite. Jean dut s'adresser aux
Etats provinciaux pour obtenir des subsides et, en 1355, convoqua des
Etats Gnraux. L parut Etienne Marcel, prvt des marchands de Paris.
Avertie par le chancelier des dangers que courait la France, l'assemble
consentit  voter des taxes, mais  la condition de les percevoir par
des agents  elle et d'en contrler l'emploi. Elle ajouta de svres
remontrances au gouvernement sur la gestion des finances publiques. Que
les impts soient vots et perus par les reprsentants de ceux qui les
paient, le principe tait bon. La monarchie l'acceptait. Elle avait
elle-mme tant de difficults  trouver de l'argent! Elle et volontiers
laiss la tche  d'autres. Mais les Etats tombaient mal. Ils ne furent
pas plus heureux que le roi. Une partie de la France tait en rbellion.
La Normandie, l'Artois, la Picardie n'avaient pas voulu dputer aux
Etats Gnraux et refusrent d'acquitter les taxes. L'assemble de 1355
avait esquiss un gouvernement reprsentatif: il ne fut pas mieux obi
que l'autre et l'anarchie en fut aggrave. Les Etats, devant le refus
des contribuables, remplacrent les taxes sur le sel et sur les ventes
par un prlvement sur le revenu qui fut accueilli de la mme manire.
Cependant l'ennemi ravageait notre territoire. La rsistance aux impts
vots par les Etats, dit Michelet, livrait le royaume  l'Anglais.

Jean le Bon dut se porter  la rencontre de l'envahisseur avec des
troupes qui n'taient ni mieux armes ni mieux instruites que celles de
Crcy. Ces dix ans avaient t perdus dans le mcontentement et les
dissensions. La France n'avait fait aucun progrs militaire. Sa seule
arme, l'arme chevaleresque et fodale, se battit selon des principes
qui ne valaient plus rien et recommena les fautes de Crcy. Cette fois
le dsastre fut complet. A Poitiers, le roi Jean, qui s'tait battu en
personne, la hache  la main, fut pris et emmen  Londres par les
Anglais (1356).

La vritable couleur de ces vnements a t gte par un conteur exquis
et niais. Froissart ne s'arrte qu'aux coups d'estoc et de taille dont
se renlumine son rcit. La ralit ne fut pas si romanesque. Dans un
pays o le dsordre croissait depuis cinquante ans, la disparition du
roi cra une situation rvolutionnaire. Le dauphin Charles, nomm
lieutenant du royaume, restait seul  Paris. Il devait, plus tard, tre
un de nos meilleurs souverains. C'tait alors un trs jeune homme,
froid, d'aspect timide et chtif, prcocement calculateur. Il n'eut pas
d'autorit dans Paris, dj grande ville tumultueuse. On vit alors tous
les phnomnes de la dbcle. A la nouvelle de la catastrophe de
Poitiers, on chercha les responsables. On accusa les nobles,
c'est--dire les militaires. On cria  la trahison. Le dauphin ayant
convoqu les Etats Gnraux, l'assemble commena, comme toutes les
assembles en pareil cas, par nommer une commission d'enqute qui exigea
l'institution d'un conseil de surveillance auprs du dauphin et des
fonctionnaires publics, ainsi qu'un comit de l'arme, charg
d'ordonner pour le fait des guerres. C'tait une tentative de
gouvernement parlementaire et, tout de suite, la politique apparut. Il y
eut un parti navarrais aux Etats. Une des requtes prsentes par la
commission tendait  mettre en libert le roi de Navarre, illgalement
retenu.

Les choses, ayant pris ce tour, devaient vite empirer. Aux requtes des
Etats, le dauphin avait rpondu d'une faon dilatoire et demand d'en
rfrer  son pre. Cependant la confusion s'aggravait dans le pays. Les
Anglais et les Navarrais dvastaient les campagnes. Des bandes armes,
les grandes compagnies, se livraient au brigandage. Paris, qui
s'entourait en hte de murs, s'emplissait de rfugis qui rpandaient
l'alarme et la fivre. Plusieurs meutes avertirent le dauphin qu'il et
 cder aux Etats Gnraux. Comme il disait plus tard: Dissimuler
contre la fureur des gens pervers, quand c'est besoin, est grand sens.
Il venait de rendre une ordonnance qui donnait satisfaction aux dputs
sur plusieurs points, sauf sur celui du roi de Navarre, lorsque le roi
Jean fit savoir de Londres qu'une trve tant signe avec l'Angleterre,
il n'y avait plus lieu de voter les impts proposs par les Etats ni,
par consquent, de tenir la session de Pques. L'agitation de Paris
s'accrut et, ds lors, Etienne Marcel se comporta en vritable chef
rvolutionnaire. Il fallait au mouvement l'appui d'un parti et d'un nom.
Un coup de main dlivra Charles le Mauvais qui, par la complicit du
prvt des marchands, vint  Paris et harangua le peuple. Cependant
Etienne Marcel faisait prendre  ses partisans des cocardes rouges et
bleues. Son plan tait d'humilier le dauphin, de dtruire son prestige
et ce qui lui restait d'autorit. Un jour, s'tant rendu au Louvre avec
une troupe en armes et suivi d'une grande foule, il adressa au dauphin
de violentes remontrances. Puis, sur un signe du prvt, les deux
marchaux, conseillers du jeune prince, qui se tenaient auprs de lui,
furent assassins sous ses yeux. Le dauphin lui-mme, couvert de leur
sang, fut coiff par Etienne Marcel du chaperon rouge et bleu comme
Louis XVI le sera un jour du bonnet rouge.

Ces scnes rvolutionnaires, qui ont eu, quatre cents ans plus tard, de
si frappantes rptitions, ne s'accordent gure avec l'image qu'on se
fait communment de l'homme du Moyen Age, pieusement soumis  ses rois.
On sait mal comment le dauphin, captif d'Etienne Marcel aprs la
sanglante journe du Louvre, russit  s'chapper de Paris. Ayant
atteint l'ge de dix-huit ans, il prit le titre de rgent et, rfugi en
Champagne, il obtint l'appui des Etats de cette province. Ce fut le
point de dpart de la rsistance. Beaucoup de dputs aux Etats
Gnraux, effrays, avaient fui Paris. Ils tinrent  Compigne une
assemble qui se pronona pour le rgent et lui accorda les ressources
ncessaires pour lever des troupes moyennant la promesse de rformes.
Aussitt le dauphin commena l'investissement de Paris, Etienne Marcel
ayant refus de se soumettre.

C'tait la guerre civile, la dispute pour le pouvoir. Elle veilla des
instincts ternels et l'anarchie spontane clata. Dans toute la
rgion qui entoure la capitale, dans le pays de Laon, d'Amiens, de
Beauvais, de Soissons, o le mouvement communal avait dj revtu,
jadis, les formes les plus violentes, ce fut une terrible Jacquerie.
Etienne Marcel accueillit avec joie, s'il ne l'avait provoque, cette
rvolte paysanne et s'entendit avec ses chefs. Mais les Jacques,
auxquels il prtait la main, furent battus, presque par hasard,  Meaux.
Charles le Mauvais lui-mme, pour ne pas s'aliner les nobles qui
taient dans son parti, s'associa  la rpression et il y eut grand
massacre des rvolts. Avec la Jacquerie, Etienne Marcel perdait un
grand espoir. Il ne comptait plus que sur Charles le Mauvais auquel il
donna le titre de capitaine gnral de Paris, mais qui, devenu prudent,
ngociait dj avec le dauphin. En somme l'effroi qu'avait rpandu la
Jacquerie rtablissait les affaires de la royaut. Paris, serr de prs,
manquait de vivres et commenait  murmurer. On murmura plus encore
lorsque le prvt des marchands eut appel des Anglais dans la ville. Le
parti royaliste, terroris par des massacres aprs la fuite du rgent,
releva la tte. Bientt Etienne Marcel fut tu au moment o, selon la
lgende, il plaait lui-mme les gardes qui devaient ouvrir les portes
de Paris au roi de Navarre: la dernire ressource du chef
rvolutionnaire parat en tout cas avoir t d'offrir la couronne 
Charles le Mauvais. Etienne Marcel finit comme un tratre.

Jean Maillart et les bourgeois parisiens qui avaient men cette
contre-rvolution arrtrent les amis du prvt et envoyrent des
dputs au rgent qui reprit possession de la ville. On tait en juillet
1358: les troubles duraient depuis prs de deux ans. Les traces en
resteront longtemps dans les esprits. Lorsque le dauphin entra dans
Paris, un bourgeois, selon le rcit de Christine de Pisan, s'approcha et
lui adressa des menaces. Le jeune prince empcha qu'on lui ft du mal et
se contenta de lui rpondre d'un mot  la Henri IV: On ne vous en
croira pas, beau sire. Le futur roi Charles, qui allait devenir Charles
le Sage, vivra sous l'impression de ces vnements rvolutionnaires
comme Louis XIV vivra sous l'impression de la Fronde.

La royaut tait rtablie dans sa capitale, mais la guerre civile
n'avait pas arrang les affaires de la France. L'tat de guerre durait.
Les campagnes,  la merci des Anglais, foules aux pieds, se dfendaient
comme elles pouvaient: l'histoire du grand Ferr, si connue, illustre la
rsistance du peuple  l'envahisseur, laisse pressentir Jeanne d'Arc.
Les compagnies, les brigands, les bandes navarraises ajoutaient aux
calamits. Il fallait au royaume la paix d'abord. Celle qu'offrit
Edouard III tait telle (le vieil Etat anglo-normand en et t
reconstitu), que les Etats Gnraux autorisrent le rgent  la
repousser. Alors Edouard III se prpara de nouveau  envahir la France
et cette menace eut un effet salutaire: Charles le Mauvais lui-mme eut
honte de ne pas paratre bon Franais et conclut un accord provisoire
avec le rgent, tandis que les milices pourchassaient les grandes
compagnies. Edouard III, dbarqu  Calais avec une puissante arme, se
heurta partout  des populations hostiles,  des villes qui
s'enfermaient dans leurs murs. Il parut devant Paris et les Franais se
gardrent de lui offrir la bataille. Las de battre un pays dsert,
Edouard III, craignant un dsastre, rabattit de ses exigences. On signa
en 1360 le trait de Brtigny qui nous laissait la Normandie mais nous
enlevait tout le Sud-Ouest jusqu' la Loire. Le tribut de guerre, dit
ranon du roi Jean, fut fix  trois millions d'cus d'or payables en
six annuits. Invasion, dmembrement du territoire, indemnit crasante:
tel fut le prix du hutin qui avait commenc aux dernires annes de
Philippe le Bel pour s'panouir dans les rvolutions de Paris.

La nation franaise avait pay cher cinquante ans d'insubordination et
de dsordre. Comment se relverait-elle? Par les moyens contraires. Le
roi Jean, dlivr, vcut encore quatre ans qu'il passa  nettoyer le
pays des brigands qui l'infestaient. Quand son fils Charles lui succda
(1364), il s'en fallait de beaucoup que cet ouvrage ft fini. Un grand
rgne de rparation et de restauration commenait. Charles V, qui fut
surnomm le Sage, c'est--dire le savant, celui qui sait, n'est pas un
personnage de Froissart. Il est dpourvu de panache. Il vit comme vivra
Louis XI, renferm. Il calcule, mdite, thsaurise, il suit un plan.
C'est un constructeur, l'homme dont la France a besoin. Il pansera ses
plaies, il la remettra  son rang en moins de vingt annes.

Son ide, elle n'est pas difficile  saisir. La France ne peut pas se
rsigner au trait de Brtigny ou bien elle renonce  vivre. Il faut que
l'Anglais sorte du royaume ou bien il finira par en devenir le matre.
Pour le chasser, deux conditions ncessaires: une arme d'abord, une
marine ensuite. D'arme, Charles V n'en a pas. Il est si loin d'en avoir
une que son clbre et fidle conntable, Duguesclin, n'a t d'abord
que le capitaine d'une de ces bandes qui guerroient un peu partout. Le
roi s'attache Duguesclin, rallie par lui quelques-unes des grandes
compagnies, en forme peu  peu des troupes rgulires. Les Navarrais,
toujours pousss en avant par l'Angleterre, sont battus  Cocherel:
petite victoire, grandes consquences. Le roi de Navarre comprend qu'il
n'a plus rien  esprer, que l'ordre revient, que le temps des troubles
est fini. Charles le Sage transige avec Charles le Mauvais, en attendant
mieux. Il transige partout, selon sa maxime qu'il faut savoir cder aux
gens pervers. Il transige mme avec les aventuriers irrductibles des
grandes compagnies. Duguesclin, par un trait de gnie, conduit les
rfractaires en Espagne,  la solde d'Henri de Transtamare, pour
combattre Pierre le Cruel soutenu par les Anglais. Aprs des pripties
nombreuses, Henri de Transtamare l'emportera et sera un utile alli de
la France.

Pour librer le territoire, il n'y avait qu'un moyen et Charles V, sage
et savant, homme de la rflexion et des livres, le comprit. C'tait que
l'Anglais ne ft plus matre de la mer. Ds que les communications entre
l'le et le continent cesseraient d'tre assures, les armes anglaises,
dans un pays hostile et qui supportait mal leur domination, seraient
perdues. Crer une marine: oeuvre de longue haleine, qui veut de la
suite, de l'argent, et il a toujours t difficile d'intresser le
Franais terrien aux choses de la mer. Charles V prpara de loin notre
renaissance maritime et comptait, en attendant, sur la flotte de ses
allis d'Espagne. Encore le succs supposait-il que l'Angleterre
ngligerait la sienne. On ne s'expliquerait pas la rapidit de la
revanche prochaine si l'Angleterre,  son tour, n'avait flchi. Sur la
fin du rgne d'Edouard III, elle s'est fatigue de son effort. Son
rgime parlementaire, dj n avec la Charte des barons, s'est
dvelopp. La Chambre des Communes est spare de la Chambre des Lords,
elle a des sessions rgulires, comme en voulaient nos Etats Gnraux,
et les Communes, de moins en moins volontiers, votaient des taxes pour
la guerre. Au chancelier qui leur demandait si elles voulaient la paix
perptuelle, les Communes rpondaient: Oui, certes. L'Angleterre se
relchait de sa vieille tnacit.

Alors, ayant nou des alliances de terre et de mer, Charles V couta
l'appel des populations cdes et dnona le trait de Brtigny. La
campagne, mene par Duguesclin, consistait  user l'ennemi, usure qui
devint plus rapide quand la flotte anglaise eut t battue et dtruite
par les Espagnols devant La Rochelle. Les conditions de la lutte
changeaient. Des corsaires franais ou  la solde de la France
inquitaient les convois et parfois les ports de l'ennemi. Edouard III,
alarm, voulut frapper un coup, mais il lui fallut un an pour envoyer en
France une nouvelle arme. La consigne fut de lui refuser partout le
combat, de ne pas retomber dans les fautes de Crcy et de Poitiers.
Cette arme anglaise allait  l'aventure, cherchant un adversaire qui se
drobait. Elle alla finir, extnue, presque ridicule,  Bordeaux,
tandis que chteau par chteau, ville aprs ville, les provinces du
Sud-Ouest taient dlivres. Charles V eut d'ailleurs soin d'entretenir
leur patriotisme par l'octroi de nombreux privilges. Il usa en
particulier de l'anoblissement, l'tendit et le facilita, car il va sans
dire que la noblesse n'a jamais pu se recruter que dans la roture, comme
le militaire se recrute dans le civil.

Edouard III, dcourag, finit par accepter des pourparlers de paix.
Charles V voulait l'vacuation complte du territoire, sans oublier
Calais. L'Angleterre refusa et la guerre reprit. Le roi de France avait
profit de cette trve pour raliser son grand projet: la cration d'une
marine. On chercherait en vain ailleurs que dans des ouvrages spciaux
des renseignements sur cette partie essentielle de l'oeuvre de Charles
le Sage. Pour avoir de l'argent, il usa de tous les moyens, menaa,
flatta les Etats Gnraux, conduisit lui-mme les dputs visiter les
navires et tablissements pour les intresser au dveloppement de sa
marine; il eut les fonds qu'il voulut et les employa avec une stricte
conomie, un sens prcis de l'objectif  atteindre, dit M. Tramond dans
son _Manuel d'histoire maritime de la France_. Peu de lignes clairent
mieux sur le caractre ternel de l'art de gouverner. Charles le Sage,
pour donner aux Franais le sens de la mer, n'a pas procd autrement
qu'on ne ferait de nos jours.

Si Charles V avait vcu dix ans de plus, il est probable que Jeanne
d'Arc et t inutile: il n'y aurait plus eu d'Anglais en France. A la
fin de son rgne, les rles taient renverss. Nos escadres, commandes
par l'amiral Jean de Vienne, mule sur mer de Duguesclin, ravageaient
librement les ctes anglaises. Nos allis espagnols entraient jusque
dans la Tamise. En France, les Anglais ne possdaient plus que Bayonne,
Bordeaux et Calais. Leur expulsion complte n'tait plus qu'une question
de temps car leurs affaires intrieures allaient mal. Edouard III et le
prince Noir taient morts. Richard II avait treize ans et sa minorit
devait tre tumultueuse: dj Wiclef avait annonc la Rforme, le
commerce souffrait et une Jacquerie, plus terrible que celle qu'on avait
vue chez nous, allait venir. Mais il semblait que la fortune ft lasse
d'tre fidle  la France comme elle l'avait t pendant trois cents
ans. Par la mort de Charles le Sage (1380), nous allions retomber dans
les faiblesses d'une minorit, suivie d'une catastrophe pargne
jusque-l  la monarchie captienne:  peine majeur, le roi deviendrait
fou.

Avant de raconter ces vnements et pour en faciliter l'intelligence, il
faut prciser quelques points de la politique de Charles V. Il avait
pris le royaume dans un tat rvolutionnaire. Il y avait rtabli
l'autorit royale  force d'habilet. Pendant quelques annes, les Etats
Gnraux avaient t  peu prs les matres. Charles V les carta
doucement, tout en gardant pour la monarchie l'organisation financire
qu'ils avaient mise sur pied. Pour dire brivement les choses, les Etats
Gnraux avaient voulu donner un caractre rgulier  l'impt vot par
eux. Les aides perdaient ainsi leur caractre de droit fodal rclam
par le roi comme seigneur dans son domaine et comme suzerain dans le
reste du royaume. Les aides, grce aux rformes demandes par les
assembles, tendaient  devenir des taxes d'Etat. Charles V garda la
rforme, la rendit permanente, espaa puis carta les Etats Gnraux qui
auraient pu dfaire ce qu'ils avaient fait. Il fallait, pour russir un
pareil escamotage, sa patience, sa subtilit et aussi le prestige d'une
gestion conome: les millions du trsor qu'il laissa en mourant valaient
tous les contrles aux yeux de la bourgeoisie franaise. Ce progrs de
l'administration tait  la base de notre revanche sur les Anglais. Il
tait fragile. Une mauvaise politique l'aura vite compromis, et les
circonstances allaient se conjurer pour nous rejeter dans le dsordre.

Les hommes les plus habiles ne peuvent pas tout calculer. Un des grands
enseignements de l'histoire, c'est que des mesures bonnes, judicieuses 
un moment donn et que les gouvernements ont t flicits d'avoir
prises, produisent parfois des circonstances aussi funestes
qu'imprvues.

La monarchie restait fidle  la coutume des apanages. En somme, cette
coutume semblait offrir plus d'avantages que d'inconvnients. Elle
assurait la concorde et l'harmonie entre les fils de France. Les
domaines momentanment dtachs de la couronne y revenaient
rgulirement. Aussi Jean le Bon, ayant acquis la Bourgogne par
hritage, l'avait-il donne en apanage  son fils Philippe. Charles V,
tout  son grand dessein contre les Anglais, imagina d'y faire servir
son frre le duc de Bourgogne et d'arracher dfinitivement la Flandre 
l'influence anglaise en la rapprochant de la France par l'intermdiaire
bourguignon. Dans cette ide, le duc Philippe avait pous l'hritire
du comt de Flandre et, pour faciliter ce mariage, Charles V avait
consenti  rendre aux Flamands les conqutes de Philippe le Bel, Lille,
Douai et Orchies. Il comptait bien que cette Flandre franaise, suivie
de l'autre, retournerait un jour au royaume, et, en attendant, le duch
de Flandre-Bourgogne envelopperait Calais, pousserait notre influence
vers l'Allemagne et les Pays-Bas. Ce plan semblait irrprochable.
Pourtant il advint dans la suite le contraire de ce qu'avait calcul la
sagesse de Charles V. Loin d'assimiler la Flandre, la Bourgogne fut
aspire par elle. Cette Flandre, elle tait plus que rfractaire: elle
conqurait qui croyait l'avoir conquise. Ainsi la maison de Bourgogne,
par ses possessions flamandes, s'cartera de plus en plus de la France.
Elle en deviendra une des pires ennemies avec Jean sans Peur et le
Tmraire.

Dans ce triste quatorzime sicle, plein de fureurs et de folies, le
rgne de Charles V est une oasis de raison. Partout ailleurs, dmences
et rvoltes. Charles VI, Richard II et leurs oncles sont bien de la mme
poque, comme en sont Artevelde, Etienne Marcel et Rienzi. De respect
pour l'autorit, il n'y en a gure. L'Angleterre donne l'exemple des
dtrnements et du rgicide, des sujets de tragdie pour Shakespeare. De
tous les pouvoirs, le plus haut, le pouvoir spirituel, celui de la
papaut, n'existe pour ainsi dire plus. Il y a un schisme dans l'Eglise,
deux papes en guerre, l'un  Rome, l'autre  Avignon. On dispute quel
est le vrai. Ni l'un ni l'autre n'est vnr.

A la mort de Charles V, la France tait bien prs de retomber dans les
agitations. Il y avait de fcheux symptmes en Bretagne, en Flandre.
C'est dans ces conditions que les prils d'une minorit allaient encore
tre courus.

A peine le sage roi eut-il disparu que les oncles de Charles VI se
querellrent pour la rgence. Mauvais dbut. Dangereux spectacle. Il
fallut l'arbitrage d'une assemble de dignitaires et de membres du
Parlement qui donnrent la tutelle aux quatre ducs, ceux d'Anjou, de
Berry, de Bourgogne et de Bourbon. Combinaison dtestable: dans cette
rpublique de princes, le duc d'Anjou ne songeait qu' son hritage de
Naples, le duc de Bourgogne  son hritage de Flandre. Le pouvoir
redevenait faible et, de plus, il tait divis. Les illustres
collaborateurs, les bons conseillers de Charles V taient morts, comme
Duguesclin, ou disgracis par les ducs. Il n'en fallut pas davantage
pour rveiller l'esprit rvolutionnaire qui s'tait dj manifest avec
Etienne Marcel.

Ds que les rgents voulurent lever des impts, des meutes clatrent 
Paris. Le Conseil, avide de popularit, cda tout de suite. Aussitt,
les villes de province, encourages, opposrent la mme rsistance. Le
Conseil en appela aux Etats pour voter les aides: tout le systme de
Charles V tait dtruit sans que l'appel aux Etats et donn de
meilleurs effets que pendant la captivit du roi Jean. On sentit que le
gouvernement tait sans force. Il fut brav un peu partout. Rouen,
Amiens, le Languedoc se soulevrent. Tandis que le duc d'Anjou chtiait
Rouen, Paris s'insurgeait de nouveau, et plus violemment. Le peuple
pillait l'Arsenal, s'armait, enlevait vingt mille maillets de fer: ce
fut la sdition des Maillotins. Il fallut revenir sur Paris o les
bourgeois, effrays par les excs des mutins, ngocirent avec les
rgents. Cependant les troubles persistaient en France. A tort ou 
raison, le duc de Bourgogne dclara que le foyer de la rvolution tait
chez les Gantois insurgs contre leur comte, son beau-pre. Une
expdition fut conduite en Flandre et le jeune roi y prit part. Charles
V avait laiss une arme solide: elle travailla pour l'hritage du duc
de Bourgogne. Les Flamands furent crass  Rosebecque. Cependant il
fallut revenir au plus vite pour rprimer  Paris une nouvelle rvolte
des Maillotins. Cette fois les troupes royales entrrent les glaives au
poing. La rpression fut svre et, pendant trois semaines, les cours
martiales prononcrent des excutions (1382).

L'oeuvre de Charles V sombrait dans ces dsordres. Par bonheur,
l'Angleterre, au mme moment, sous un roi pareillement trop jeune,
l'tourdi Richard II, n'tait pas moins trouble: le duc de Bourgogne,
qui avait de l'esprit politique, quoiqu'il l'appliqut surtout  ses
propres affaires, ne se trompait peut-tre pas quand il disait que les
rvolutions se tenaient et se rpandaient d'un pays  l'autre. Tandis
qu'apparaissaient ces symptmes inquitants, Charles VI atteignit sa
majorit. Ses intentions taient bonnes. Il rappela les conseillers de
son pre, qu'on appelait par drision les marmousets. Jean de Vienne,
Clisson vivaient encore. Avec eux, il entreprit d'achever la libration
du territoire. Mais le jeune roi n'avait pas la prudence de Charles V:
il voulut en finir d'un coup avec l'Angleterre, l'envahir, recommencer
Guillaume le Conqurant. Depuis sept ans, la flotte, faute d'argent et
de gouvernement, avait t nglige. L'expdition, par le mauvais
vouloir des ducs, ne fut pas prte  temps. Elle ne partit jamais. Mis
sur leurs gardes, les Anglais, qui ne pouvaient gure mieux que cette
diversion, excitrent la Bretagne. C'est en allant chtier le parti
anglais de Montfort que Charles VI fut frapp de folie dans la fort du
Mans (1392).

Le roi fou: trange et funeste complication. Ailleurs, le malheureux et
t dpos. La France le garda avec une curieuse sorte de tendresse, par
respect de la lgalit et de la lgitimit, chez certains avec l'ide
secrte que cette ombre de roi serait commode et laisserait bien des
licences. Les oncles se htrent de revenir. La France, en effet, va
tre libre, libre de se dchirer dans les guerres civiles.

Toute guerre civile est une guerre d'ides o se mlent des intrts.
Dans le drame qui commence, il y a la querelle du schisme,
l'intervention auprs des deux papes de l'Universit de Paris, la grande
puissance intellectuelle de la France d'alors, la grande remueuse des
esprits, forte de son anciennet, de son clat et de ses privilges,
mi-clricale et mi-laque, presque internationale par la foule des
tudiants trangers qu'elle attirait. La papaut tant divise,
l'Universit prit le rle d'arbitre du conflit et, pour forcer les deux
papes rivaux  cder, dcida de sa propre autorit qu'il ne convenait
plus d'obir ni  l'un ni  l'autre. Cependant la monarchie franaise
continuait  soutenir le pape d'Avignon. Cette politique tait celle du
duc d'Orlans, frre du roi fou, et nouveau venu dans le conseil de
rgence o les autres ducs avaient d l'accueillir  regret. Que Louis
d'Orlans, dans ce conseil de princes, ait reprsent l'intrt de la
France et la tradition nationale, il n'en faut pas douter. On ne peut
nier, dit Michelet, que le parti d'Orlans ne ft le seul qui agt pour
la France et contre l'Anglais, qui sentt qu'on devait profiter de
l'agitation de ce pays, qui tentt des expditions. Louis d'Orlans eut
contre lui l'Universit,  cause de l'affaire du pape; les contribuables
parce que, pour continuer Charles le Sage, il fallait lever des impts,
enfin le duc de Bourgogne, parce que ce prince, par ses possessions de
Flandre et des Pays-Bas, se trouvait engag dans un systme qui n'tait
plus franais. Ce nouveau duc, Jean sans Peur, cousin germain du roi et
du duc d'Orlans, n'tait dj plus des ntres, il tait nationalis
flamand. Sous les apparences d'un Franais, il y avait un tranger au
conseil de rgence. Il tait dsign pour rallier les mcontents.

Entre Louis et Jean sans Peur, ce fut d'abord une lutte sourde. Ce que
faisait Orlans, Bourgogne le dfaisait. Orlans tablissait des taxes:
elles taient supprimes par Bourgogne. Moyen de popularit facile.
Moyen aussi de mnager l'Angleterre, comme la politique permanente des
Flamands le voulait. Le roi anglais, Richard II, tait devenu pour nous
un ami. Il avait pous la fille de Charles VI. Et il tait trop occup
des sditions de son royaume pour reprendre la guerre en France. Ce fut
une des raisons de sa chute, non la seule, car il fut imprudent et
extravagant avec ses Anglais et leur Parlement, si difficiles 
gouverner. Richard II subit le sort d'Edouard II,  qui l'Angleterre
reprochait aussi de lui avoir donn une reine franaise. Richard fut
dtrn par son cousin Henri de Lancastre, puis assassin. A la place
d'un brouillon inoffensif, l'Angleterre avait un roi qui serait et notre
adversaire et le pre d'Henri V, l'homme d'Azincourt, un ennemi encore
plus cruel que ne l'avait t Edouard III. L'action discrte de Jean
sans Peur favorisa Lancastre contre l'intrt de la France.

En somme, dans le gouvernement des ducs, l'influence bourguignonne
l'emportait toujours. C'tait elle qui menait l'Etat franais. Il
fallait que Louis d'Orlans, pour tre aussi puissant que son cousin,
et comme lui des possessions hors de France. Il acquit le Luxembourg
d'o il surveillait les Pays-Bas. Le duc de Bourgogne se sentit menac
et ne songea plus qu' supprimer son rival. Un soir de 1407, il fit tuer
son cousin dans une rue de Paris.

L'assassinat du duc d'Orlans coupa la France en deux. Il cristallisa
les partis et fut le signal de la guerre civile. De part et d'autre, on
alla chercher des auxiliaires o l'on put en trouver, mme anglais. Le
parti d'Orlans amena les terribles Gascons du comte d'Armagnac. Le nom
d'Armagnac lui en resta, oppos aux Bourguignons. Les ducs de Bourgogne
n'avaient cess de flatter Paris. Paris se pronona pour eux.
L'Universit, toujours passionne par l'affaire du schisme, toujours
oppose au pape franais, le pape d'Avignon, celui du duc d'Orlans,
devint bourguignonne et justifia le crime de Jean sans Peur. Il y eut l
des mois d'agitation inoue, une agitation de parole et de plume comme
dans toutes les grandes affaires qui ont divis la France. L'Universit
disputeuse se grisait et, de mme qu'elle voulait donner un statut 
l'Eglise, elle voulut donner des lois  la France. Le duc de Bourgogne
songeait-il  imiter Henri de Lancastre,  prendre la couronne? Il ne
semble pas. De mme qu'Etienne Marcel l'avait offerte  Charles de
Navarre, l'Universit la lui offrait: il rpondit qu'il n'tait pas
capable de gouverner si grand royaume que le royaume de France.
Peut-tre se contentait-il de favoriser chez nous le dsordre: ses
intrts et son coeur taient aux Pays-Bas.

Jean sans Peur, s'il tait dilettante, put jouir du prompt embarras de
l'Universit, de ces docteurs, de ces disputeurs de profession, chargs
tout  coup, par le triomphe de la parole, d'un mandat politique.
L'Universit demanda le concours du Parlement: la suprme cour de
justice ne voulut pas sortir de son rle, ces hauts magistrats ne
voulurent pas se compromettre dans une aventure. L'Universit ne fut pas
arrte par ce refus. Elle tait pousse par son orgueil et par son
proltariat, ses tudiants pauvres, ses moines mendiants. Ces
intellectuels entreprenaient une rvolution et, comme il leur fallait
des excutants, ils trouvrent pour allie la vieille, puissante et
violente corporation de la boucherie. Voil le carme Eustache en
compagnie de Caboche, les thologiens avec les corcheurs, l'Universit
de Gerson la main dans la main des meutiers. L'imprudente thologie fut
vite dpasse par les cabochiens. Comme sous Etienne Marcel, Paris vit
des scnes rvolutionnaires (1413). La Bastille, construite par Charles
le Sage pour surveiller la capitale, fut assige par le peuple: il y
aura, le 14 juillet 1789, un vague souvenir de cet assaut lorsque
l'meute se portera contre la vieille forteresse devenue inoffensive et
dsarme. Enfin les insurgs, conduits par un mdecin, voulurent
s'emparer de la famille royale. L'htel Saint-Paul fut forc  plusieurs
reprises et les tratres que le peuple rclamait enlevs sous les yeux
du jeune dauphin, quelques-uns massacrs. Le duc de Bourgogne assistait
 ces violences qui taient l'oeuvre de ses partisans. On ne l'couta
plus quand il essaya de les modrer. C'tait la Terreur. Pour l'apaiser,
le duc de Berry conseilla de promulguer l'ordonnance qu'on appelle la
grande ordonnance cabochienne et qui mettait bout  bout les rformes
demandes ou ralises depuis un demi-sicle. Ce n'tait pas assez pour
contenter les corcheurs et les excs continurent. Mais l'Universit et
les bourgeois commenaient  trembler devant les terroristes. Ds lors
la raction ne tarda plus. Les Armagnacs en furent l'instrument et Jean
sans Peur, compromis avec les cabochiens, dut s'enfuir.

Un dsastre national fut encore le prix dont ces dsordres se payrent.
Le nouveau roi anglais, Henri IV, menait fermement l'Angleterre. Contre
la Jacquerie, les lollards, le puritanisme naissant, il la gouvernait
avec les propritaires et l'Eglise tablie. Son fils Henri V, qui lui
succda bientt, reprit les desseins d'Edouard III, releva sa marine et
dbarqua une arme devant Harfleur, qui fut pris aprs un sige d'un
mois: il n'y avait plus, pour l'arrter, de marine ni d'arme
franaises. Avec Harfleur, l'Angleterre tenait notre grand arsenal
maritime, l'embouchure de la Seine, la Normandie. Comme pour prouver
qu'il n'avait rien  craindre, Henri V remonta lentement vers sa base de
Calais, trouvant partout la complicit bourguignonne. La France ft
reste inerte sans sa chevalerie. On peut dplorer la tmrit,
l'imprvoyance de cette noblesse qui alla, comme  Crcy et  Poitiers,
se faire massacrer  Azincourt (1415). Du moins, elle fut patriote:
quelques Bourguignons se mlrent aux rangs des Armagnacs qui eurent
l'honneur de provoquer la rsistance  l'envahisseur. Et surtout de quoi
se plaindre? Nous n'avions plus d'autres soldats que ces gentilshommes
imprudents.

Le dsastre d'Azincourt ne ranima pas la France: elle se dissolvait. Par
un autre malheur, les chances de l'avenir reculrent. En quelques mois,
trois dauphins moururent. Seul resta le quatrime fils de Charles VI, un
enfant. La longue incapacit du roi fou ne finirait que pour une
nouvelle minorit: Henri V pouvait se proclamer roi de France.
D'ailleurs les Franais se battaient entre eux devant l'ennemi. La reine
elle-mme, la Bavaroise Isabeau, avait pass au duc de Bourgogne, de
plus en plus populaire parce que son parti tait celui de la paix  tout
prix avec les Anglais. Bientt les Bourguignons ouvrirent  Jean sans
Peur les portes de Paris. Ce fut une terrible revanche pour les exils,
pour les vaincus des journes cabochiennes qui revinrent avides de
vengeance. Des milliers de personnes du parti armagnac avaient t
arrtes: il ne fut pas difficile de rveiller la furie des corcheurs
et de la foule. A deux reprises, des massacres eurent lieu dans les
prisons. Etrange ressemblance de ces scnes avec celles de septembre
1792. Plus trange encore le soin des historiens de ne pas la marquer,
comme si la rvolution du dix-huitime sicle avait t un phnomne
miraculeux ou monstrueux, mais unique et gigantesque, au lieu d'tre un
pisode  sa place dans la suite de nos crises et de nos renaissances,
de nos retours  l'ordre et de nos folies.

Jean sans Peur finit par rtablir un peu d'ordre dans Paris, mais la
France tait dans le chaos. La confusion des ides tait extrme. Il n'y
avait plus de gouvernement. Le duc de Bourgogne tenait en son pouvoir le
roi fou, parlait en son nom et avait pour complice la reine Isabeau,
l'indiffrente et obse Bavaroise. Le dauphin Charles s'tait retir
avec ses partisans au sud de la Loire. Cependant Henri V procdait
mthodiquement  la conqute de la France, prenait Rouen et s'installait
en Normandie. On reprochait  Jean sans Peur de trahir. Sans doute ne
voulut-il pas conclure avec l'Angleterre une paix qui ne pouvait tre
que honteuse et s'exposer  la protestation du dauphin: l'me de la
rsistance nationale se ft rfugie chez le futur roi. Jean chercha
donc  se rapprocher du jeune prince. Deux entrevues eurent lieu. A la
seconde,  Montereau, une altercation clata. Le duc de Bourgogne fut
assassin, ainsi que lui-mme jadis avait fait tuer le duc d'Orlans
(1419).

Ce nouveau crime politique, commis en prsence du dauphin bien que
celui-ci ne l'et pas command, prcipita la fin du drame. Comme jadis
le parti d'Orlans, le parti bourguignon cria vengeance, en appela au
pays. Cette vengeance, le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon,
l'exera contre la France. Il la livra  Henri V, qui pousa une fille
de Charles VI et qui deviendrait roi de France  sa mort, les deux
couronnes devant alors tre confondues. Ainsi la France tait conquise
par l'Angleterre, elle perdait son gouvernement national puisque le
dauphin Charles, le soi-disant dauphin, tait dchu de ses droits au
trne par un document sign de Charles VI priv de ses dernires lueurs
de raison. Dans ces mots soi-disant dauphin il y avait une imputation
terrible: celle que Charles VII n'tait pas le fils de son pre. Tel fut
le honteux trait de Troyes (20 mai 1420). Plus honteuse l'acceptation
de l'Universit, du Parlement, de tous les corps constitus de France.
La signature de Charles VI tant nulle, les Etats Gnraux consentirent
 donner la leur. Paris mme, ce fier Paris, acclama Henri V, moult
joyeusement et honorablement reu. Henri V s'empressa de prendre
possession de la Bastille, du Louvre et de Vincennes. De ces
forteresses, un roi tranger commanderait les Parisiens. Voil ce que
les rvolutions leur avaient apport: elles sont la seule cause de cet
incroyable abaissement. La misre, la famine taient telles,  la suite
de ces longs dsordres, que Paris, aprs avoir perdu le sens national
dans ses disputes, avait perdu la dignit.

Neuf annes s'coulrent pendant lesquelles il n'arriva pour la France
qu'un vnement heureux. En 1422, Henri V tait mort prmaturment, deux
mois avant Charles VI. C'est--dire que l'Anglais n'eut pas l'hritage
que lui rservait le trait de Troyes. Il ne fut pas roi de France. Il
ne fut pas sacr  Reims. Il laissait un fils de neuf mois qui ne
pouvait, lui non plus, recevoir la conscration et prononcer le serment
d'o le pouvoir lgitime dcoulait. Ce fut, pour la cause de Charles
VII, pour la cause nationale, une chance inestimable: la voie restait
libre. On comprend l'importance que Jeanne d'Arc, avec une intuition
merveilleuse, attacha  faire sacrer le dauphin sans dlai.

De 1422  1429, l'hritier de la couronne de France, proscrit, dnu de
ressources, reconnu par un petit groupe de fidles seulement, erre dans
les parties de son royaume qui ne sont pas occupes par les Anglais.
Encore le vrai roi n'y a-t-il gure d'autorit. Il est le roi de
Bourges, o il rside ordinairement. Cette chtive royaut est bien
nominale. Charles VII ne peut mme pas lever des soldats. Il n'a avec
lui que quelques bandes d'Armagnacs, quelques Ecossais qu'il paie, quand
par hasard il a de l'argent. Charles VII, qui ne peut aller  Reims
occup par les Anglais, n'est que le dauphin. Il n'est qu'un prtendant.
Ses droits sont contests. Sa naissance l'est elle-mme. Comment peut-on
tre svre pour les hsitations et les faiblesses de ce malheureux
jeune homme de vingt ans, si mal prpar  sa tche (il tait le
quatrime fils du roi fou), si mal soutenu par un pays dmoralis, si
mal entour que ses conseillers se disputaient entre eux, comme il
arrive dans les affaires qui ne vont pas bien et o l'on s'aigrit?
Charles VII tenta ce qu'il put: une rconciliation avec le duc de
Bourgogne, qui choua; un mariage, qui russit, avec la fille du duc
d'Anjou. Il avait le sentiment d'un rle national  remplir, seul moyen
de retrouver sa couronne. Les ressources matrielles lui manquaient
autant que le ressort moral et toutes ses petites entreprises militaires
taient voues  l'chec. Devant l'Angleterre victorieuse, devant la
puissante maison de Bourgogne, le roi de Bourges se sentait cras. Le
rgent anglais, le duc de Bedford, avait entrepris la soumission
mthodique de la France. Orlans assig tait sur le point de succomber
aprs une belle et longue dfense, aprs quoi les Anglais eussent t
les matres de l'Ouest et du Centre. La cause de Charles VII semblait
perdue. Il songeait  se retirer dans le Dauphin. D'autres lui
conseillaient de quitter la France.

Tout allait changer en quelques semaines. La rsistance d'Orlans avait
fini par forcer l'attention du pays, par le rveiller. Orlans, c'tait
un symbole. L'assassinat du duc d'Orlans par le duc de Bourgogne, la
captivit de Charles d'Orlans, le fils de la victime, le touchant et
pur pote, vingt-cinq ans prisonnier  Londres: autant de souvenirs,
d'images, d'motions. Orlans tait la ville du parti d'Orlans, du
parti national, la ville ennemie des Bourguignons et des cabochiens. Les
histoires hroques de son sige coururent la France. Elles allaient
jusqu'aux limites de Champagne et de Lorraine, dans ce village de
Domremy o Jeanne d'Arc entendait ses saintes. Et les voix lui disaient
ce qu'il fallait faire, ce que nous voyons distinctement aujourd'hui,
mais ce que le plus grand des politiques, vivant en ce temps-l, n'et
peut-tre vu que pour le juger impossible: Dlivrer Orlans et sacrer
le dauphin  Reims.

C'tait la mission de Jeanne d'Arc et elle l'a remplie. Pour la France,
c'tait le salut. D'un consentement universel, il n'est dans aucun
temps, dans aucun pays, aussi pure hrone, rcit plus merveilleux. Nul
ne pourra l'entendre que ses yeux ne s'emplissent de larmes. Ce que nous
voulons montrer ici, c'est comme le sublime pisode de Jeanne d'Arc
entre harmonieusement dans l'histoire de France, continue le pass et
prpare l'avenir.

Jeanne d'Arc a aujourd'hui moins de sceptiques qu'elle n'en trouva de
son temps. Ds le jour o une force mystrieuse poussa cette jeune fille
de dix-huit ans  quitter son pre, sa mre et son village pour sauver
la France, les objections ne manqurent pas. Jamais elles ne la
dcouragrent. Ceux qui crurent en elle, le peuple le premier, eurent
raison contre les raisonneurs. Et ceux-l mmes qui n'avaient pas la
foi, mais qui voulaient le bien du royaume, se dirent qu'aprs tout les
affaires taient si bas qu'on ne risquait rien  essayer ce concours
providentiel. La cause du dauphin ne pouvait plus compter que sur un
miracle. Et ce miracle, la France l'attendait, car  peine Jeanne d'Arc
fut-elle partie de Vaucouleurs pour se rendre auprs de Charles VII, que
son nom vola de bouche en bouche et rendit courage aux assigs
d'Orlans.

Du point de vue le plus terrestre, du point de vue politique, ce qu'il y
a d'incomparable chez Jeanne d'Arc, c'est la justesse du coup d'oeil, le
bon sens, la rectitude du jugement. Pour sauver la France cre par ses
rois, confondue avec eux, il fallait relever la royaut. Pour relever la
royaut, il fallait rendre confiance et prestige  l'hritier qui
finissait par perdre espoir, et peut-tre doutait de sa naissance mme.
C'est pourquoi la premire rencontre de Jeanne et de Charles VII est si
mouvante. Le geste de Jeanne, reconnaissant le dauphin qui la met 
l'preuve, et tombant  ses genoux, est dcisif. Le principe sauveur, la
monarchie, est dsign. A l'homme, au roi lgitime, la confiance en
lui-mme est rendue.

Elle fut rendue  tous. Il n'tait pas rare que les militaires et les
politiques qui aimaient le mieux Jeanne d'Arc ne voulussent pas
l'couter. Presque toujours c'tait elle qui avait raison, ses
pressentiments taient vrifis et elle dgageait un tel esprit de
tranquille certitude que les gens faisaient sans effort ce qu'elle avait
dit. Ainsi fut lev le sige d'Orlans (8 mai 1429). Puis, sans perdre
une minute, n'coutant pas les avis, intresss ou dsintresss, des
faux sages, Jeanne conduisit le roi  Reims. La vraie sagesse tait de
suivre son inspiration. D'enthousiasme, les Anglais, qui essayaient de
barrer le passage, furent bousculs  Patay. D'enthousiasme, Troyes fut
pris. Les gouverneurs bourguignons, effrays par ce mouvement populaire,
ne recevant pas de secours de Bedford, ouvrirent les portes de Chlons
et de Reims. Le dauphin y fut sacr solennellement, selon les rites. Ds
lors, le petit prince anglais ne pouvait plus tre en France qu'un faux
roi.

La France, aprs le sacre, retrouvait, avec sa monarchie, la condition
de son indpendance et l'instrument de son salut. Mais tout ce qui
pouvait se faire par miracle tait fait. Jeanne d'Arc, aprs l'apothose
de Reims, eut un de ces pressentiments qui ne la trompaient pas: sa
mission tait finie. Il ne lui manquait plus que l'aurole du martyre.
Son rve et t de conduire le roi  Paris aprs l'avoir conduit 
Reims. Elle choua devant la ville, reste de coeur et d'me
bourguignonne: le bourgeois de Paris, dans son clbre _journal_,
injurie l'hrone des Armignats. Autre chec devant Compigne: tombe
aux mains de Jean de Ligny, bourguignon, Jeanne, d'ordre du duc de
Bourgogne, fut livre aux Anglais. La lutte des partis continuait et
elle forme l'lment capital du procs de Rouen. Jeanne d'Arc
personnifiait la patrie pour les uns, pour les autres les noms dtests
d'Orlans et d'Armagnac. Bedford et Winchester, pour condamner la sainte
au bcher, pour se venger en dconsidrant sa cause, se servirent encore
de nos guerres civiles. Qui fut leur homme? Cauchon, une des lumires de
l'Universit de Paris, l'Universit bourguignonne, pleine de rancunes.
Cauchon eut soin de la consulter: l'Universit dclara coupable et
envoya au feu celle qui reprsentait le parti d'Orlans (30 mai 1431).
La haine de l'Universit contre Jeanne d'Arc est la mme qui avait
associ les docteurs aux bouchers, les intellectuels aux cabochiens.
L'odieux du procs et de la condamnation doit quitablement se partager
entre les Anglais et leurs serviteurs franais du parti bourguignon, le
parti de l'Angleterre, le parti de l'tranger.

Pourtant, une des grandes ides de la bonne Lorraine avait t la
rconciliation des Franais. Grce au mouvement national que son
intervention avait dtermin, le retentissement et l'horreur de son
martyre ralisrent son voeu. La domination anglaise tait de plus en
plus dteste. Paris mme se lassait. Le duc de Bourgogne se sentait
abandonn de ses partisans et la protection de l'Angleterre commenait 
lui peser. Quatre ans aprs la mort de Jeanne d'Arc, au congrs d'Arras,
il se rconciliait avec Charles VII qui n'acheta pas trop cher cet
accord en exprimant des regrets pour l'assassinat de Jean sans Peur.
Brve rconciliation. La maison de Bourgogne sera encore l'ennemie de la
France. Mais il n'y aura plus chez nous que des dbris du parti
bourguignon. Le parti de la lgitimit, le parti franais, l'a emport.
Un an aprs le trait d'Arras, les Parisiens ouvrent leurs portes aux
gens du roi et ils aident Richemont  chasser la garnison anglaise.

Rien n'tait encore fini. Les Anglais tenaient toujours une partie du
royaume. Le reste tait dans le chaos et la misre. Comme Charles le
Sage, Charles VII avait tout  refaire: l'administration, les finances,
l'arme, en un mot l'Etat. Et le roi de France n'avait que de misrables
ressources:  la cour somptueuse de Bourgogne, dans le grand apparat de
la Toison d'Or, on se moquait du roi de Gonesse mont sur un bas
cheval trottier. Et non seulement Charles VII ne disposait que de
faibles moyens, mais tout le monde avait perdu l'habitude d'obir: les
grands vassaux donnaient le mauvais exemple. Il faudra juger le duc
d'Alenon, coupable d'avoir ngoci avec l'Angleterre.

Le beau feu d'enthousiasme et de patriotisme qui avait pris naissance 
Domremy ne pouvait durer toujours. Surtout il ne pouvait suffire 
remplacer l'organisation et la discipline. Rtablir l'ordre, chasser les
Anglais: ce fut pendant vingt ans la tche de Charles VII. Il
l'accomplit  la manire captienne, petitement d'abord, pas  pas,
posant une pierre aprs l'autre, aid dans sa besogne par des gens de
peu ou de rien, des bourgeois administrateurs, l'argentier Jacques
Coeur, le matre de l'artillerie Jean Bureau. Le bien servi fut le
surnom de Charles VII. Il eut le talent de se faire servir, d'couter
les bons conseils, d'exploiter les dvouements, d'tre ingrat au besoin,
bref de tout ramener au bien de l'Etat. Le rsultat fut qu' la mort du
roi, l'Angleterre, en France, ne tenait plus que Calais. La victoire de
Formigny (1450) effaa Crcy, Poitiers, Azincourt.

Les Anglais n'eussent pas t chasss, du moins aussi vite, si la
division ne se ft mise parmi eux: leurs rgents se querellrent. Les
minorits ne russissaient pas mieux aux Anglais qu' nous. Celle
d'Henri VI leur fut fatale, les introduisit dans la guerre civile qui
devait clater bientt, York contre Lancastre, cette guerre des deux
Roses qui dchirerait l'Angleterre au moment o l'Allemagne, sortant de
son anarchie et de sa lthargie sous la main des Habsbourg, allait
redevenir dangereuse pour nous. Avec ces troubles d'Angleterre, la
guerre de Cent ans s'teint. A si peu de temps du bcher de Rouen, le
thtre tourne, la scne change. Voici la France,  peine dlivre des
Anglais, attire vers l'Est o ses frontires sont cruellement
inacheves.

Aux heures de sa pire dtresse, le roi de Bourges avait trouv appui
auprs de l'empereur Sigismond. Quand il voulut se dbarrasser des
bandes armes qui infestaient la France, de mme que Charles V avait
liquid les grandes compagnies en les envoyant en Espagne, il les envoya
en Suisse pour rendre service  l'empereur. D'o,  l'improviste, de
grandes consquences. Le dauphin avait conduit  Ble les routiers
encombrants, et le dauphin, c'tait le futur Louis XI. En battant les
Suisses, il les dcouvrit, il apprit  les connatre. Plus tard il se
souviendra d'eux. Cependant les cantons helvtiques s'affranchissaient,
l'empereur tait trop faible pour les faire rentrer dans le devoir, et
il devait appeler les Franais  son aide. Voyant cela, des villes
d'Empire, qui n'taient d'Empire que par les lointains effets des
partages carolingiens, demandrent la protection du roi de France. Ce
fut le cas de Toul et de Verdun. Metz s'y joindra plus tard: les grandes
luttes du seizime et du dix-septime sicles s'annoncent.

Autre vnement, lointain celui-l, riche, lui aussi de consquences. En
1453, les Turcs s'emparent de Constantinople. Depuis longtemps dj ils
avaient pris pied en Europe: ils devenaient puissance europenne. La
chrtient en trembla. Qui et dit alors que, dans les luttes de
l'avenir, la France trouverait en Turquie un alli inespr contre
l'Empire germanique? Ainsi, en mal, en bien, les choses politiques
s'engendrent les unes des autres, et au moment mme, nul regard, si
perant soit-il, ne peut en pntrer bien profondment la complexit.




CHAPITRE VII

LOUIS XI: L'UNIT SAUVE, L'ORDRE RTABLI, LA FRANCE REPREND SA MARCHE
EN AVANT


En somme, depuis l'avnement des Valois, la monarchie et la France
avaient peine  se remettre d'aplomb. Le prestige de la royaut n'tait
plus ce qu'il avait t. Les circonstances avaient singulirement
favoris et enhardi la haute fodalit, les grands vassaux, les ducs de
Bourgogne surtout, qui apparaissaient comme les gaux du roi de France.
Avec la Picardie et la ligne de la Somme, ne tenaient-ils pas Paris 
leur discrtion? Les ducs bourguignons se sentaient de moins en moins
Franais  mesure que s'loignait leur cousinage. Philippe le Bon, Jean
sans Peur lui-mme, avaient encore quelquefois scrupule de nuire  la
France. Charles le Tmraire sera un ennemi dclar. Il ne semblait pas
impossible alors que cet Etat nouveau dtruist l'Etat franais.

L'oeuvre de restauration de Charles VII tait fragile, aussi fragile que
l'avait t celle de Charles V. En 1461, il mourut, dit-on, d'inquitude
et de chagrin. Il en avait de srieuses raisons. Son fils an ne
s'tait-il pas rvolt contre lui? Ne s'tait-il pas mis  la tte d'une
ligue rebelle? En rtablissant l'ordre en France, Charles VII avait fait
des mcontents: l'anarchie profite toujours  quelqu'un, souvent aux
grands, jamais aux petits. La praguerie (elle fut ainsi nomme par une
singulire imitation des troubles hussites de Prague) ressemble  tant
de frondes que nous avons dj vues et que nous verrons encore. Que
cette noblesse franaise tait trange! Tantt fidle, dvoue, prte 
verser son sang, dcime  Crcy, dcime  Poitiers, dcime 
Azincourt; tantt insoumise et dresse contre l'Etat. Pourtant ce
n'tait pas une caste, une aristocratie ferme, une race  part en
France. Les grands vassaux sortaient presque tous de la famille
captienne. Quant aux nobles, ils eussent disparu depuis longtemps si
des anoblis n'avaient occup les places vides. Mais tout homme riche,
tout seigneur, supporte mal la discipline. Ce fut justement le
rtablissement de la discipline civile et militaire qui fut la cause de
la praguerie.

Cette affaire fut d'autant plus grave que l'hritier de la couronne y
tait ml. Jamais encore, chez les Captiens, on n'avait vu le futur
roi en rbellion contre son pre. Sans doute il y avait l un signe de
l'impatience de rgner qui tourmentait Louis XI. Il y avait aussi
l'indice d'un affaiblissement de la monarchie. Les contemporains purent,
 bon droit, trouver le symptme mauvais et croire davantage  la maison
de Bourgogne qu' la maison de France divise contre elle-mme. Mais
Louis XI tait de vrai lignage captien. Il s'instruisait par
l'exprience. Il n'en sera que plus ardent  rendre de l'autorit  la
couronne.

La praguerie avait t rprime par Charles VII avec dcision. Mais le
dauphin, pardonn, n'avait pas tard  se brouiller de nouveau avec son
pre et  se mettre sous la protection du duc de Bourgogne: l, il put
observer et connatre son adversaire des temps prochains. Malgr les
griefs que lui avait donns le dauphin, Charles VII fut sage de ne pas
causer de discordes en l'excluant du trne. Il n'couta pas ceux qui lui
conseillaient de cder la Guyenne  son second fils: le systme des
apanages avait cot trop cher. L'unit du royaume tait plus prcieuse
que tout. Charles VII a rendu un autre service  la France en laissant
intact l'hritage de Louis XI.

Et quand celui-ci fut roi, il continua l'oeuvre de son pre. Si la
grande fodalit comptait sur le nouveau rgne, elle se trompait.
Seulement, Louis XI, esprit raliste, avait bien jug qu'il n'tait pas
assez fort pour la combattre en face. Il avait,  juste titre, le
cauchemar des coalitions. Il eut recours aux armes quand il ne pouvait
s'en dispenser, mais sa prfrence tait pour d'autres moyens, l'argent
surtout: il payait ce qu'il ne pouvait conqurir. Avaricieux pour
lui-mme, encore plus modeste dans ses habits que son pre, il trouvait
quatre cent mille cus pour acheter une province. La ruse, l'absence de
scrupules taient dans son caractre. Elles taient aussi des ncessits
de la situation. Diviser ses ennemis, abattre les plus faibles,
s'humilier au besoin devant les autres, sacrifier ses allis en cas de
ncessit, inspirer la crainte quand il tait le plus fort, subir des
affronts et attendre l'heure de la vengeance: ce n'taient pas des
procds de paladin. Charles le Tmraire, le grand duc d'Occident,
avait une autre allure. A la fin, comme dans la fable, le roseau
l'emporta  force de plier.

Louis XI avait cru d'abord que quelques concessions aux grands vassaux
suffiraient  sa scurit, et qu'il pourrait, en attendant mieux,
s'occuper d'autres affaires, du Roussillon, par exemple, qu'il runit
une premire fois  la couronne. Mais le conflit avec la maison de
Bourgogne tait invitable. Le comte de Charolais, bientt Charles le
Terrible ou le Tmraire, ambitieux et violent,  la fois Anglais et
Portugais par sa mre, gouvernait dj au nom du vieux duc Philippe.
Charles se mfiait de Louis XI autant que Louis XI se mfiait de lui.
Tout leur tait grief, mme leurs ngociations. L'orage devait clater.
C'tait bien ce que le roi redoutait: une coalition des fodaux, une
autre praguerie. Elle eut avec elle le propre frre du roi, comme pour
le punir de sa rbellion contre son pre. Elle prit le nom sduisant de
ligue du Bien Public, qui ralliait tous les mcontents. Elle lana une
proclamation dmagogique o les illgalits et l'arbitraire de la
monarchie taient dnoncs: chose admirable sous la signature de Charles
le Tmraire! Louis XI tait mme accus de comploter avec l'Angleterre
contre les princes franais, alors qu'il avait pris, par un bon contrat
avec Warwick, une assurance contre une intervention anglaise. Il
rpondit, avec bon sens, que, sous les rgnes prcdents, c'taient les
guerres civiles qui avaient livr la France aux Anglais.

Louis XI avait sur les grands fodaux l'avantage de l'organisation
royale, de l'arme permanente laisse par Charles VII. Le roi est
toujours prt, disait avec dpit le Tmraire. Quand le duc de
Bourgogne arriva, Louis XI avait dj mis hors de jeu les ducs de
Bourbon et de Nemours, grce  quoi une bataille, qui eut lieu 
Montlhry (1465), fut indcise et Louis XI put rentrer dans Paris qu'il
dispensa d'impts pour tre plus sr de sa fidlit, car la trahison
courait partout, mme au camp royal, ce qui explique beaucoup des
rancunes que garda le roi et des svrits qu'il eut plus tard. Une
bataille  Montlhry! Reprsentons-nous la faiblesse d'un gouvernement
dont le sort se jouait  quelques lieues de sa capitale.

Cependant Bourguignons, Bretons, Lorrains avaient opr leur jonction et
menaaient Paris que Louis XI ne put empcher de passer  l'ennemi qu'
force de flatteries et de cadeaux. Il se jugeait lui-mme en si mauvaise
posture qu'il parlait de se rfugier en Suisse ou chez son ami le duc de
Milan. Par bonheur, les coaliss hsitrent. Louis XI profita de ce
moment d'hsitation pour tenter les princes. Places fortes, provinces,
argent: il leur offrit beaucoup, un peu moins pourtant que ce qu'ils
auraient pu prendre. A ce prix, qui tait lourd, Louis XI cartait le
pril. Il montrait que la prtendue ligue du Bien Public n'tait qu'une
ligue d'avidits.

Louis XI l'avait chapp belle, mais il s'tait encore dmuni, affaibli,
et ce ne serait pas une petite affaire de ressaisir ce qu'il avait cd,
la Normandie  l'un, la Guyenne  l'autre, tout un dmembrement de la
France. Peut-on reprocher  Louis XI de n'avoir sign  Conflans qu'avec
la pense de ne pas tenir? Il faudrait un volume pour entrer dans le
dtail de la politique qu'il suivit alors, des multiples intrigues qu'il
noua, convoquant les Etats Gnraux pour leur faire dclarer que la
cession de la Normandie tait nulle, reprenant cette province  son
frre, encourageant les rvoltes de Lige et de Dinant contre le duc de
Bourgogne.

Charles le Tmraire, qui venait de succder  son pre, nourrissait de
vastes et dangereux desseins. Il voulait fondre en un bloc ses domaines
faits de pices et de morceaux, relier la Bourgogne aux Pays-Bas, soit
par la Champagne, soit par la Lorraine, gouverner sans avoir  rendre
hommage au roi de France, ni  respecter les coutumes flamandes. Dj il
avait terriblement chti les villes de la Meuse. Louis XI sentit que
son tour allait venir et voulut prvenir le danger. Se fiant  son
adresse, il demanda une entrevue  son cousin et, muni d'un sauf-conduit
en rgle, se rendit  Pronne. Comment le renard n'avait-il pas senti le
pige? A peine tait-il arriv  Pronne que Charles le Tmraire,
allguant une nouvelle rvolte des Ligeois, dont il rendait le roi
responsable, le retint prisonnier. Il ne le relcha qu'aprs l'avoir
humili. Louis XI dut aller, de compagnie avec le duc de Bourgogne,
craser,  Lige, nos fidles allis. Il avait d promettre aussi de
donner la Champagne  son frre. Louis XI accepta tout, signa tout,
sacrifia les Ligeois et sa fiert pour sauver la Champagne. Il fit tant
qu'en retrouvant sa libert il obtint que, si son frre y consentait, il
pourrait lui donner une autre province moins importante que la
Champagne. Louis XI s'tait tir du plus mauvais pas de sa vie. Mais
pourquoi Charles le Tmraire l'avait-il laiss partir quand il le
tenait  sa merci? On ne peut trouver qu'une raison: la force morale que
reprsentait le roi, le devoir qui liait le vassal, mme le grand
vassal, au suprme suzerain. Ainsi jadis les Plantagenets avaient
respect leur hommage au roi de France. La fodalit portait en
elle-mme cet important correctif. Elle protgeait, elle servait encore
le souverain qui lui a port de si rudes coups.

C'est  la suite de cette aventure que Louis XI infligea  ceux qui
l'avaient trahi ses plus clbres chtiments. Le cardinal La Balue avait
tremp dans le guet-apens de Pronne. Ce prince de l'Eglise eut la vie
sauve, mais il fut enferm dans une de ces cages de fer qu'on employait
en Italie et dont il avait lui-mme recommand l'emploi. Ces chtiments,
que la lgende a retenus, frappaient les esprits. C'tait ce que
cherchait Louis XI et c'tait la plus simple de ses tches. Il tait
ncessaire d'inspirer de la crainte. A chaque instant, il fallait
rprimer des sditions de seigneurs ou de villes. Partout le roi
trouvait des ennemis. Du ct de l'Angleterre, o l'on ne savait alors
qui gouvernerait le lendemain, le roi de France devait toujours tre sur
ses gardes. Malgr les trves, l'tat de guerre avec le duc de Bourgogne
tait permanent. Une fois, le Tmraire n'y tint plus. Il voulut
brusquer la partie, envahit le royaume, assigea Beauvais. Mais sa
rputation commenait  tre mauvaise. Beauvais redouta le sort des
Ligeois. Les habitants, les femmes mme, dfendirent la ville et c'est
l que s'illustra Jeanne Hachette (1472). L'expdition tourna court. Le
duc de Bourgogne rentra chez lui sans rsultat. Alors les esprits
perspicaces se mirent  douter de lui et c'est  ce moment que Commines
passa au camp de Louis XI.

Vis--vis de son grand adversaire, le roi avait adopt pour tactique la
prudence. Il le voyait s'engager dans des entreprises de plus en plus
hasardeuses, affronter la Lorraine, l'Alsace, l'Allemagne, la Suisse.
Louis XI le sentit perdu. Dsormais il se garda d'intervenir autrement
qu'en lui suscitant des ennemis. Il fit confiance au temps, attendit son
heure. Il donna mme Saint-Quentin pour que le duc de Bourgogne se
tournt d'un autre ct. Ce ct, c'tait celui de Granson et de Morat
o les cantons suisses infligrent deux graves dfaites au puissant duc.
Il ne s'en remit pas. Rien ne lui russit plus. Devant Nancy, dont il
voulait faire la capitale de son Etat, la tte d'une Lotharingie
nouvelle, il trouva une mort misrable (1477).

Plus grand bonheur ne pouvait arriver  la France. Sans effort de notre
part, un ennemi dangereux tait abattu. Et puis, Charles n'avait pas de
fils: ses apanages retournaient donc  la couronne. Ils n'y retournrent
pas sans des difficults qui eussent t plus grandes si le Tmraire
n'avait fini dans un dsastre: Louis XI dut encore mettre des garnisons
en Bourgogne, en Picardie et en Artois. Quant  l'hritire, Marie de
Bourgogne, les Pays-Bas lui restaient en propre. Elle tait  marier,
dj presque fiance  Maximilien, le fils de l'empereur Frdric. On
reproche  Louis XI de ne pas lui avoir donn son fils. Mais le dauphin
n'avait que huit ans et Marie de Bourgogne avait des rancunes contre la
maison de France. Elle porta les Pays-Bas dans la maison d'Autriche.
Funeste mariage! Trois sicles plus tard, Louis XV disait devant le
tombeau de Marie de Bourgogne: Voil l'origine de toutes nos guerres.
Cependant, sur le moment mme, le mal ne parut pas si grand. L'empereur
germanique tait si faible, si dpourvu de ressources, que son fils ne
songea mme pas  revendiquer l'hritage entier de Charles le Tmraire.
Quant  donner un prince du sang pour poux  Marie de Bourgogne, comme
le suggrait Commines, Louis XI refusa avec raison. Pas plus que son
pre il ne se souciait de recommencer les apanages, de ressusciter
peut-tre un parti bourguignon.

D'ailleurs, il recueillait de toutes parts. Le bon roi Ren, le roi
d'Aix, mourait bientt, lui laissait l'Anjou, tandis que la Provence,
allant  un hritier sans enfants, revenait peu aprs  la France. Un
accident de cheval enlevait Marie et mettait fin aux dernires
difficults de la succession de Bourgogne. La paix d'Arras fut conclue
avec Maximilien. Alors Louis XI possda paisiblement. Picardie,
Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou: voil ce qu'il
laissait  la France. Enorme progrs, non seulement par l'tendue et la
richesse de ces provinces, mais parce qu'elles groupaient ce qui tait
pars et formaient autant de barrires contre les invasions. On ne peut
mieux dire que Michelet: Le royaume, jusque-l ouvert, se ferma pour la
premire fois et la paix perptuelle fut fonde pour les provinces du
centre. De plus, la grande fodalit ennemie de l'Etat s'teignait. Il
ne restait plus  craindre que la maison de Bretagne. Louis XI avait
achev de rduire les grands vassaux: le duc de Nemours fut dcapit.
Dj le conntable de Saint-Pol l'avait t pour trahison. Enfin, autre
rsultat du rgne: ds 1475 il avait t sign  Picquigny, avec
l'Angleterre, une paix dfinitive, qui fermait la guerre de Cent ans.

Tout cela, ce grand pas vers l'unit et la scurit de la France, sans
guerre. Louis XI n'aimait pas le risque des batailles et il avait une
arme pour intimider l'adversaire plutt que pour s'en servir. Quel gr
lui en a-t-on su? Aucun. Ce roi vivait sans luxe, entour d'hommes
obscurs, Olivier Le Dain ou le mdecin Coctier. Il tait avare du sang
de son peuple, et ne menait  l'chafaud que des princes tratres et
rebelles. Sa lgende n'en est pas moins sinistre et elle a port jusqu'
nous les racontars du temps, tout ce que les agents bourguignons
propageaient. Les foules sont romanesques et sentimentales. Pour elles,
Louis XI, tout en calcul, qui choisissait des victimes utiles, resta
l'homme noir. On plaignit Saint-Pol et Nemours. On se dfendit mal
d'admirer Charles le Tmraire, un de ces hommes qui,  l'exemple de
Napolon, frappent les imaginations jusque par leur fin tragique. Mais,
pour Louis XI, le rsultat seul comptait. Il mettait loin en arrire
l'orgueil et l'amour-propre. Hroque, chevaleresque et mme, si l'on
veut, plus franc, n'et-il pas couru au-devant du danger? A des moments
difficiles, il avait su rompre et s'humilier. Il n'avait eu que des
ambitions modestes, ralisables: s'arrondir, donner ou rendre  la
France ce qui tait franais. En face de lui, le duc de Bourgogne
forait le temps et la nature. Une catastrophe l'attendait. Cependant,
jusqu' nos jours, de graves historiens ont reproch  Louis XI d'avoir
t cruel pour d'illustres personnages, d'avoir vers du sang. Comme la
foule, ils se soucient peu des cadavres que le Tmraire avait entasss,
des villes qu'il avait dtruites, des populations qu'il avait ananties.
L'histoire mlodrame s'attendrit sur La Balue, Saint-Pol et Nemours.
Elle passe lgrement sur le sac de Lige. Elle ne compte pas les
milliers d'humbles vies humaines que Louis XI a pargnes et celles
qu'il a protges en donnant  la France de l'ordre et des frontires.

Ce rgne, dont la vraie gloire n'a t vue qu'aprs bien longtemps,
assurait une longue priode de solidit et de prosprit. On frmit
quand on pense  ce qui ft arriv si Louis XI tait mort quelques
annes plus tt, avant que la grande fodalit et perdu la partie. En
1483, son fils Charles VIII n'avait que treize ans. Une minorit
recommenait, mais dans des conditions aussi bonnes que possible.
L'opposition des princes avait cess d'tre redoutable: une femme en
vint  bout. Louis XI avait dsign pour la rgence sa fille Anne de
Beaujeu, confidente de sa politique et de ses penses. Rgence aussi
heureuse et aussi habile que celle de Blanche de Castille. Aux grands
qui s'taient encore soulevs, le duc d'Orlans  leur tte, Anne
sacrifia les hommes les plus impopulaires de l'entourage de son pre,
mais elle prserva son oeuvre. Les grands, pour porter un coup  la
monarchie, rclamaient les Etats Gnraux. La rgente les convoqua plus
largement qu'ils ne l'avaient jamais t, non seulement toutes les
provinces, mais toutes les classes, les paysans mme, une vraie
reprsentation nationale qui vint, munie de cahiers, comme elle
viendra en 1789. On entendit tout, dans cette assemble, des demandes de
rformes administratives, qui d'ailleurs ne furent pas perdues, et des
thories politiques, jusqu' celle de la souverainet du peuple que
dveloppa Philippe Pot. Comme l'avait calcul la rgente, l'espoir des
princes fut tromp. Les Etats de 1484, runis par prudence  Tours et
non  Paris, ne trouvrent point leur Etienne Marcel. Alors les fodaux
dus prirent les armes. D'avance leur cause tait perdue et l'opinion
publique jugea bien en appelant leur soulvement la guerre folle. Elle
eut ce rsultat que le seul des princes qui restt puissant, le duc de
Bretagne, fut vaincu.

A ce moment, la rgente eut  prendre une dcision dlicate. Dans un
sens comme dans l'autre, il y avait  perdre et  gagner. Le moyen de
runir  la couronne les Bretons toujours ombrageux et jaloux de leur
indpendance, c'tait de marier Charles VIII avec l'hritire de
Bretagne, la jeune duchesse Anne. Mais Louis XI, au trait d'Arras,
avait convenu que le dauphin pouserait Marguerite d'Autriche, fille de
Maximilien et de Marie de Bourgogne. A quoi valait-il mieux renoncer? A
la Bretagne ou bien  la Franche-Comt et  l'Artois, dot de la
princesse Marguerite? Il semble que Maximilien lui-mme ait dict le
choix de la cour de France. On apprit que le veuf ambitieux avait pous
la duchesse Anne en secret et par procuration. Maximilien matre de la
Bretagne, c'tait l'ennemi install en France. Le mariage fut dclar
nul avec l'appui du pape et ce fut Charles VIII qui pousa. La Bretagne
deviendrait franaise. Enfin cette porte, trop longtemps ouverte 
l'tranger, se fermait.

Tout allait bien pour la France. Le duc d'Orlans, le premier des
princes, le futur Louis XII, s'tait rconcili avec le roi qui lui
avait pardonn. L'Angleterre allait de guerre civile en guerre civile.
Maximilien tait devenu empereur, mais l'empereur germanique, dans ses
Allemagnes divises, continuait  avoir plus de difficults que de
puissance. Ni lui ni les Anglais ne purent rien contre le mariage
breton.

Charles VIII, devenu majeur, tait  la tte d'un Etat pacifi,
prospre, et de la plus belle arme d'Europe. La France le poussait 
agir. Elle s'tait ennuye sous Louis XI. Comme il lui est arriv
maintes fois, elle tait lasse d'une vie prosaque. Une autre gnration
tait venue. Les maux de la guerre taient oublis. On aspirait au
mouvement,  la gloire. O diriger ce besoin d'activit? Oh! les tches
ne manquaient pas. La France n'tait pas encore finie. Vers la Lorraine
et le Rhin, entrevus par Charles VII, il restait beaucoup  faire, mais
ce n'est pas l qu'allaient les imaginations. Et puis, pour pouser la
duchesse bretonne, pour rompre le projet de mariage autrichien, Charles
VIII avait renonc par trait  la Franche-Comt et  l'Artois.
Reprendre sa parole et entran des complications, peut-tre des
prils. Une route restait ouverte et le sentiment public y poussait le
jeune roi. C'tait plus fort que le raisonnement: tout conspirait  nous
entraner en Italie. Sagement, Charles VII et Louis XI avaient refus de
soutenir les droits sur Naples qu'ils tenaient de la maison d'Anjou. Ils
avaient rsist aux sollicitations des cits italiennes. Mais un esprit
d'aventure soufflait en France. Beaucoup d'Italiens taient venus: leur
pays de soleil attirait. En dveloppant le commerce,--l'essor de Lyon
date de ce temps-l,--Louis XI avait donn naissance  de nouveaux
courants: Lyon et ses soies sont en rapport avec le Pimont et la
Lombardie. Et il avait encore, cet avare, donn naissance  des ides de
luxe: d'Italie, il ne venait pas seulement des cages de fer. _Italiam!
Italiam!_ C'tait un dsir, le got de l'art, du beau, plus que celui
des conqutes, qui animait les Franais. Si l'on cherche les rsultats
des brillantes campagnes de Charles VIII, de son entre  Rome, de sa
chevauche jusqu' Naples, on ne les trouve gure que dans l'ordre
esthtique. Ce fut une vraie guerre de magnificence. Le beau voyage!
Qu'il plut aux Franais! Avec quelle complaisance il fut parl des
exploits de Bayard et de La Trmoille! Quelle revanche des annes grises
o Louis XI, enferm  Plessis-ls-Tours, coiff de son vieux chapeau,
ruminait de longs calculs!

On ne peut trouver  ces expditions qu'une ide politique: c'tait
d'carter Maximilien qui, pousant toujours, tenait de sa femme Blanche
Sforza des droits sur le Milanais. C'tait aussi d'carter l'Espagne
dont les princes s'taient empars du royaume de Naples au dtriment de
la maison d'Anjou. L'anarchie italienne attirait les convoitises et
l'Italie nous appelait  l'aide. Savonarole,  Florence, saluait le roi
de France des noms de librateur et de vengeur. Ainsi tout invitait
Charles VIII  franchir les Alpes.

Cette guerre, si dsire, si fte, fut aussi le principe de
complications infinies, d'une suite de coalitions et de ligues jusqu'au
jour o, par le mariage du fils de Maximilien avec Jeanne la Folle,
l'empereur germanique, Charles-Quint, deviendra roi d'Espagne et
ralisera la puissance la plus dangereuse que la France ait rencontre
depuis qu'elle s'est affranchie de l'Angleterre. Alors la France
trouvera devant elle l'Allemagne qui, par la maison d'Autriche,
recommence  compter en Europe. Les Habsbourg, partis de si peu de
chose, ne cessaient de s'lever par les mariages et par de patients
accroissements de leurs domaines hrditaires. Combien de fois dj, en
Flandre, en Bretagne mme, la France n'avait-elle pas eu affaire  eux?
On les retrouvera en Italie. On les et retrouvs ailleurs. Le grand
conflit approchait sans qu'on le vt bien de part ni d'autre. La France
et Maximilien ngocirent beaucoup au sujet de l'Italie o les choses
s'embrouillaient  plaisir. On sera mme alli un moment contre la
Rpublique de Venise.

L'expdition de Charles VIII, si clatante  ses dbuts, finit mal,
l'Italie versatile s'tant tourne contre les Franais qu'elle avait
appels. Il fallut, pour en sortir, bousculer  Fornoue les soldats de
la ligue italienne (1495). Ce fait d'armes sauvait la face, et la
guerre d'Italie, en France, ne cessa pas d'tre populaire. Elle n'avait
rien cot: l'arme s'tait nourrie sur l'habitant. Elle avait mme
rapport, avec de la gloire, un somptueux butin. Cete guerre, elle sera
reprise par Louis XII et Louis XII sera l'un des plus aims de nos rois.

Charles VIII, aprs un rgne trs court, mourut d'accident, ne laissant
que des filles. Comme la royaut franaise s'tait affermie! A la mort
du dernier fils de Philippe le Bel, l'avnement des Valois n'avait pas
t sans causer du trouble. Louis d'Orlans, Louis XII, cousin de
Charles VIII, succda sans difficults (1498). C'tait le petit-fils de
la victime fameuse, dont la mort, jadis, avait divis la France. Tout
cela tait loin. Le nouveau roi lui-mme avait oubli un moment que sa
famille avait personnifi le parti de la France, et, pendant la minorit
de Charles VIII, il avait pris part  la folle guerre des princes. Il
avait vite expi et regrett cette erreur de jeunesse. C'est pourquoi on
lui attribue le mot clbre  La Trmoille, qui l'avait alors battu et
fait prisonnier: Le roi de France ne venge pas les injures du duc
d'Orlans. Et, pour que le bnfice du mariage de Charles VIII ne ft
pas perdu, Louis XII se hta d'pouser  son tour la Bretagne avec la
veuve de son cousin.

Louis XII a gard dans l'histoire le nom de pre du peuple que les
Etats Gnraux de 1506 lui ont donn. Ce rgne, si occup au dehors des
nouvelles guerres d'Italie, et dont la politique extrieure ne fut pas
irrprochable, a t,  l'intrieur, celui de la bonne administration.
Autant que les peuples peuvent tre heureux, les Franais d'alors
semblent l'avoir t. Il y a peu de priodes o ils se soient montrs
aussi contents de leur gouvernement. L'histoire recueille en gnral
plus de rcriminations que d'loges. Presque toujours on s'est plaint.
Presque toujours les gens ont trouv que les choses allaient mal. Sous
Louis XII, c'est un concert de bndictions. La France se flicite des
impts, qui sont modrs, de la police, qui est efficace, de la justice,
qui est juste. Le commerce lui-mme, si exigeant, est satisfait. Depuis
saint Louis, pareil panouissement ne s'tait vu. Comme alors, ce fut
une douceur de vivre, en comparaison, peut-tre, des temps si durs, legs
des guerres civiles et de l'invasion, par lesquels la France avait
pass. A ces moments-l on bnit le pouvoir. Sans doute, quand la France
ne court pas de grand pril extrieur, quand il n'y a pas au dedans de
factions qui la dchirent, elle se gouverne aisment. Elle a tout ce
qu'il faut pour tre heureuse. La popularit de Louis XII a t due pour
une part  ces circonstances favorables. La monarchie franaise tait
aussi, au jugement des contemporains, le meilleur gouvernement qui
existt alors. Elle tait tempre par ses propres traditions et le mode
de formation du royaume y rpandait naturellement les liberts. Il
fallait respecter les coutumes et les franchises des provinces
nouvellement runies, la Bourgogne, la Bretagne, et des privilges  peu
prs quivalents s'tendaient aux autres provinces. La France tait
seule en Europe  offrir ce mlange d'unit et de diversit. Dans des
conditions politiques et sociales bien diffrentes de celles
d'aujourd'hui, les Franais ont eu ainsi une existence enviable. Chaque
classe avait son statut, ses droits, mais aucune n'tait ferme. On
accdait librement au clerg. Quant  la noblesse, la bourgeoisie s'y
poussait d'un mouvement continu et cette noblesse prenait l'habitude de
servir. Les droits seigneuriaux taient de plus en plus limits et
rgulariss, de moins en moins lourds. La loi sortait de la coutume. Et
l'ensemble formait une harmonie qu'admira Machiavel, venu d'un pays o
tout n'tait que confusion. Entre les Franais et leur gouvernement, qui
se rencontraient dans la ligne moyenne de la modration et du bon sens,
la convenance tait parfaite. On comprend que la monarchie captienne,
qui avait dj rsist  tant d'orages, se soit si profondment
enracine, que la France lui soit revenue  plusieurs reprises et lui
soit reste fidle longtemps.

Il s'en faut pourtant de beaucoup que l'activit de Louis XII au dehors
ait t aussi heureuse. La guerre d'Italie, qu'il avait reprise, qui
gardait toujours le mme charme, tourna plus mal encore que sous Charles
VIII. Aprs des dbuts faciles, la France s'englua dans les
complications italiennes. Les alliances, les ligues, avec ou contre les
Espagnols, avec ou contre Maximilien, avec ou contre Jules II, se
nouaient et se dnouaient d'un jour  l'autre. Louis XII partageait le
royaume de Naples avec le roi d'Espagne, puis le partage entranait la
brouille et nous tions vaincus  Crignole. Associ un moment 
l'empereur et au pape contre la Rpublique de Venise, Louis XII entre
bientt en conflit avec Jules II qui coalise contre la France
Maximilien, Ferdinand le Catholique, Henri VIII d'Angleterre, les
Suisses et la Rpublique de Venise. La France est aux prises avec toute
l'Europe d'alors. Malgr des prodiges de valeur militaire, malgr la
campagne de Gaston de Foix, aussi foudroyante que celle de Bonaparte,
malgr la victoire de Ravenne o le jeune capitaine prit, la France
finit par perdre l'Italie  la bataille de Novare (1513). Ce fut le
signal de l'invasion. Henri VIII dbarqua une arme  Calais, la
terrible porte que gardait chez nous l'Angleterre, et prit Tournai. Les
Allemands, les Impriaux, parurent en France pour la premire fois
depuis longtemps. Ils assigrent Dijon, accompagns des Suisses devenus
nos ennemis: aprs avoir combattu pour leur libert, les cantons
tournaient au militarisme. Heureusement la furie des Franais, clbre
depuis Fornoue, inspirait une crainte salutaire. On acheta d'abord les
Suisses, qui avaient des gots mercenaires, puis Henri VIII, qui trouva
que c'tait de l'argent vite gagn. Louis XII s'tant rconcili avec le
pape Lon X, les autres coaliss se dispersrent. Le roi mourut peu
aprs cette alerte. Mais le signe tait grave et on ne le comprit pas.
La France brillante et heureuse qui pleura le pre du peuple oublia de
se dire ce qu'elle doit se dire toujours: Souviens-toi que tu peux tre
envahie.




CHAPITRE VIII

FRANOIS Ier ET HENRI II: LA FRANCE CHAPPE A L'HGMONIE DE L'EMPIRE
GERMANIQUE


La date de 1515, amie de la mmoire, a quelque chose de joyeux et de
pimpant. Ce rgne qui commence, Franois Ier, ce prince artiste, la
France qui s'panouit, qui dveloppe son gnie latin, qui renat sous
le souffle embaum de l'Italie, ce luxe, cette joie de vivre: que de
promesses! Pourtant le sicle serait lugubre, rempli de nouvelles
dsolations. Il nous apportait la guerre trangre et la guerre civile.
Non seulement Charles-Quint tait n avec lui, mais une rvolution
religieuse, qui serait une rvolution politique, tait tout prs de
dchirer les Franais et, par leurs divisions, d'ouvrir la France 
l'tranger.

Ces malheurs ne pouvaient se prvoir lorsque le neveu de Louis XII lui
succda. La France n'tait pas rassasie des guerres d'Italie. A la
veille de la mort de Louis XII, on s'apprtait  reconqurir le
Milanais. Franois Ier, prudent malgr sa jeunesse et son dsir de
briller, s'assura qu'il n'y aurait pas, cette fois, de coalition 
craindre et franchit les Alpes hardiment. Il ne tarda pas  rencontrer
les Suisses qui taient l comme en pays conquis. Curieuse histoire que
celle de ces cantons qui, enivrs de leurs victoires pour la libert,
avaient pris got  la guerre et, d'opprims, taient devenus
oppresseurs. Histoire qui s'est rpte vingt fois, qui a t celle de
presque tous les peuples affranchis. Les Suisses taient de rudes
soldats et Franois Ier put tre fier de les avoir mis en fuite 
Marignan aprs une bataille de deux jours. Il y gagna Milan et une
rconciliation avec le pape: le premier Concordat, qui durera jusqu' la
Rvolution, date de l. Il y gagna aussi l'estime de ceux qu'il avait
battus. Une paix perptuelle fut signe  Fribourg avec les cantons
suisses: de part et d'autre, exemple presque unique dans l'histoire, le
pacte a t observ.

La Lombardie, ce champ de bataille europen, tait conquise pour la
troisime fois. A quoi la conqute de ce poste avanc pouvait-elle tre
utile sinon  empcher qu'un autre s'en empart? Dj on voyait grandir
une formidable puissance. La patience et l'art des mariages avaient
servi l'ambition de la pauvre maison de Habsbourg. Le petit-fils de
Maximilien et de Marie de Bourgogne recevrait un hritage immense. Il
aurait les Pays-Bas, l'archiduch d'Autriche, l'Espagne et, par
l'Espagne, Naples et les trsors nouveaux de l'Amrique. Que lui
manquerait-il? D'tre empereur comme son grand-pre, de disposer de
l'Allemagne autant que l'empereur lu pouvait en disposer.

Maximilien mourut en 1519. Contre Charles d'Autriche, pour empcher
cette formidable concentration, Franois Ier conut l'ide de se porter
candidat  l'Empire. Pourquoi non? Le choix des lecteurs allemands
tait libre. Quelques-uns taient nos amis, d'autres  vendre. La lutte
lectorale entre les deux rois fut la mme que si l'enjeu avait t un
clocher. Bien que quelques princes seulement fussent lecteurs,
l'opinion publique comptait, elle pesait sur leurs votes: on fit
campagne contre Franois Ier dans les cabarets allemands et les deux
concurrents n'pargnrent ni l'argent, ni la rclame, ni les promesses,
ni la calomnie. Pour combattre l'or du candidat franais, les grands
banquiers d'Augsbourg, les Fugger, vinrent au secours, non de
l'Autrichien, mais du prince qui, par Anvers, tenait le commerce de
l'Allemagne. L'opration de banque russit. Au vote, Charles l'emporta.
La monstrueuse puissance tait constitue, l'Espagne et l'Allemagne
accouples. Mais, quelques mois plus tard, Luther brlait  Wittenberg
la bulle du pape. L'Allemagne aurait sa guerre religieuse, et avant
nous. La France saurait en profiter. Une Allemagne unie, avec l'empereur
vraiment matre, telle que la rvait Charles-Quint, c'et peut-tre t
notre mort.

Au moins, c'et t l'effondrement. La France tait bloque au Nord, 
l'Est, sur les Pyrnes: nous finissons par comprendre l'instinct qui la
portait, sous tant de prtextes, avec enttement,  se donner de l'air
du ct de l'Italie. Et pourquoi le conflit tait-il invitable?
Charles-Quint n'avait-il pas assez de terres? Ne pouvait-il pas s'en
contenter? Mais la vie des peuples a comme des lois fixes. Pour
l'Europe, c'est de ne pas supporter une grande domination: cela s'est vu
depuis la chute de l'Empire carolingien. Pour l'Allemagne, c'est
d'envahir ses voisins ds qu'elle est forte: cela s'est vu toujours. Et
pour la France, c'est d'avoir des frontires moins incertaines  l'Est,
dans les territoires que le germanisme ne cesse de lui contester.
L'empire de Charles-Quint tait dmesur. Il tait absurde. Et si la
France tait reste ce qu'elle tait alors, que ne lui et-il pas
manqu? Malgr tant de progrs, quel inachvement! Dunkerque, Verdun,
Nancy, Besanon taient encore au del de ses limites. La France
pouvait-elle se passer de tant de villes et de provinces dont nous
n'imaginons pas aujourd'hui que nous soyons spars? Il fallait se
ceindre les reins pour la lutte qui s'offrait.

Les deux adversaires sentirent qu'elle serait grave et chacun voulut
mettre les chances de son ct. Chacun rechercha des alliances. Le
danger tait toujours le mme pour nous. C'tait une coalition o
l'Angleterre entrerait, l'Angleterre qui, par Calais, avait une porte
ouverte ici. L'arbitre de la situation, c'tait Henri VIII et il ne
l'ignorait pas. Il rflchissait aussi. Ne serait-ce pas grave pour
l'Angleterre, si l'empereur, roi d'Espagne, venait  dominer l'Europe?
Henri VIII se laissa courtiser par Franois Ier qui essaya de gagner son
ministre Wolsey, de l'blouir et de le sduire lui-mme  l'entrevue
clbre du Camp du Drap d'or. L'Anglais ne repoussa pas davantage les
avances de Charles-Quint. Finalement il opta pour l'empereur qui, de son
ct, n'avait pas t avare de promesses. Et puis, au fond, l'Angleterre
ne pouvait se consoler d'avoir t chasse de France et il semblait que
l'heure de la dmembrer ft venue. Alors Charles-Quint, fort de
l'alliance anglaise, n'hsita plus. En l'anne 1521 commence cette lutte
entre la France et la maison d'Autriche, c'est--dire entre la France et
l'Allemagne, qui, sous des formes diverses, s'est perptue jusqu' nos
jours, qui peut-tre n'est pas finie.

Pour avoir raison de la France, l'ennemi a toujours su qu'il devait
trouver des partisans chez elle. Mais les anciennes factions avaient
disparu et il ne s'en tait pas encore form d'autres. De la haute
fodalit vaincue par Louis XI, il ne restait qu'un seul reprsentant:
il trahit. Le duc-conntable de Bourbon, un ambitieux aigri, osa,
quoique prince du sang, conspirer avec l'tranger contre la sret de
l'Etat. Grave complot, car le duc tait puissant par ses alliances de
famille, ses vastes domaines, et, conntable, il tait, avant le roi,
chef de l'arme. Franois Ier agit avec promptitude et vigueur. On ne
reverra pas, dit-il, les temps de Charles VI. Il ordonna l'arrestation
des complices du conntable, effraya par un lit de justice le Parlement
de Paris, fort peu sr. Quant au conntable lui-mme, il russit 
s'enfuir et porta dsormais les armes contre la France. L'horreur
qu'inspira ce crime contre la patrie tait de bon augure. Elle touffa
le mcontentement que causaient dj les impts, les sacrifices d'argent
exigs par la guerre.

Sur toutes nos frontires, on se battait, et la France fut rduite  la
dfensive quand elle eut perdu le Milanais pour la troisime fois. Il ne
s'agissait plus d'une guerre de magnificence, mais de tenir l'ennemi
loin des Alpes et de laisser l'Italie entre lui et nous. Cette
couverture tait perdue. La France courut alors un grand danger. Autour
d'elle, le cercle de l'investissement se resserra: du dehors on la crut
perdue. Paris menac dut s'entourer de tranches  la hte. Heureusement
les Impriaux furent arrts, battus en Champagne. Henri VIII, mcontent
de son alli, craignant de trop s'engager, se retira. En mme temps qu'
ce pril, nous avions chapp au pril ordinaire: la trahison 
l'intrieur. On pouvait compter sur l'unit morale du pays.

On en avait besoin. Charles-Quint tait dcid  redoubler ses coups.
Les gnraux franais essayrent encore de dgager l'Italie. Aprs huit
mois de campagne, il fallut reculer. Cette fois, la route du Midi tait
ouverte  l'invasion. Les Impriaux entrrent en Provence, le duc de
Bourbon  leur tte, et vinrent assiger Marseille dont la rsistance
permit au roi d'accourir avec une arme. L'ennemi dut lever le sige,
battre en retraite avec prcipitation et repasser en Italie o le roi
crut tenir la victoire. Au lieu de la victoire, ce fut un dsastre. Le
sort tourna devant Pavie (1525) et le roi tomba prisonnier aux mains de
l'ennemi, comme jadis  Poitiers Jean le Bon. Franois Ier le dit
lui-mme: il ne lui tait demeur que l'honneur et la vie.

Il n'est pas douteux que Charles-Quint ait cru qu'en tenant le roi il
tenait la France, comme Edouard III l'avait tenue aprs Poitiers. Mais
cette fois il n'y eut ni dsordre ni trahison: le sentiment public ne
l'aurait pas support. On vit bien un essai de complot, qui avorta, pour
enlever la rgence  la mre du roi, Louise de Savoie. Quelques
intrigants et agents de l'ennemi tentrent aussi, mais en vain, de
rveiller le parti bourguignon  Paris et de retrouver des partisans du
duc de Bourbon dans ses anciens domaines. La rgente se garda de
convoquer des Etats Gnraux: c'tait assez d'un Etienne Marcel. La
seule opposition qu'elle rencontra fut une opposition lgale, celle du
Parlement de Paris qui avait t, qui tait peut-tre encore secrtement
sympathique au duc de Bourbon. Cet incident vaut qu'on s'y arrte, car
il annonce bien des choses qui vont suivre.

Par ses attributions mme, le Parlement, corps judiciaire, avait pris un
caractre politique. Charg d'enregistrer les dits, il les examinait et
il participait ainsi au pouvoir lgislatif. Il s'tait form chez lui
des traditions et des doctrines. Muni du droit de remontrance, il
critiquait le gouvernement, il se donnait un air libral. Un conflit
avait dj clat au sujet du Concordat que le Parlement trouvait tout 
la fois contraire aux liberts de l'Eglise gallicane et trop propre 
renforcer l'autorit du roi en lui donnant la nomination aux bnfices
ecclsiastiques. Le Parlement avait d s'incliner devant la volont du
roi, mais il restait attach  son principe et il gardait surtout
rancune au ngociateur du Concordat, le chancelier Duprat: nous
retrouverons sous Mazarin cette opposition du Parlement au premier
ministre. Aprs Pavie, l'occasion parut bonne aux grands magistrats
parisiens de prendre leur revanche et d'acqurir de la popularit en
accusant de nos revers les financiers et leurs concussions. Mais, chose
plus importante, le Parlement se plaignait que le gouvernement ne
poursuivt pas les novateurs religieux,--il les appelait dj les
hrtiques,--qui commenaient  paratre en France. La rsistance au
protestantisme partait, non pas du pouvoir, indiffrent  la Rforme,
mais d'un des organes de l'opinion publique. Il en sera ainsi jusqu'au
dix-septime sicle et l'on voit dj paratre le principal caractre
des guerres de religion o, du ct catholique, la rsistance sera
spontane tandis que la monarchie essaiera de garder le rle d'arbitre.

A cette heure-l, il y avait d'autres intrts  dfendre et d'autres
soucis. L'essentiel tait que, pendant la captivit du roi, la France
restt calme et unie. Alors il ne servait de rien  l'empereur d'avoir
ce prisonnier. Est-ce que, sans les rvolutions parisiennes et
l'anarchie, le trait arrach jadis au roi Jean n'et pas t nul?
Charles-Quint ne voulait relcher Franois Ier qu' des conditions
exorbitantes: pour lui tout ce qui avait appartenu au Tmraire; pour
Henri VIII la Normandie, la Guyenne, la Gascogne; pour le duc de Bourbon
le Dauphin et la Provence. Plutt mourir que ce faire, rpondit
Franois Ier. Charles-Quint gardait son captif sans tre plus avanc. Il
se rendait odieux, un peu ridicule. L'Anglais commenait  rflchir, 
trouver que l'empereur devenait bien puissant, tenait peu ses promesses,
payait mal et la Chambre des Communes voulait au moins de l'argent. La
rgente eut l'habilet d'en offrir: la France se trouvait bien d'tre
riche et de savoir dpenser  propos. Pour deux millions d'cus d'or,
Henri VIII changea de camp.

Charles-Quint ne pouvait plus rien tirer de son prisonnier que par la
lassitude, l'ennui et la crainte que, l'absence du roi se prolongeant,
l'ordre ne ft troubl en France. Franois Ier accepta le trait de
Madrid, donnant ses deux fils en otages  son ennemi, mais non sans
avoir averti que, sign par contrainte, ce trait serait nul.
Charles-Quint avait encore exig la Bourgogne. Le roi, rentr en France,
reut des dputs bourguignons la dclaration qu'ils voulaient rester
Franais, et une assemble spciale, runie  Cognac, dclara qu'il
n'tait pas au pouvoir du roi d'aliner une province du royaume (1526).

En ralit, Charles-Quint n'ignorait pas que son trait resterait sans
effet, mais il devait sortir d'une situation embarrassante. Dans son
trop vaste empire, les difficults ne manquaient pas. Partout o il
rgnait, il tait comme un tranger. L'Espagne n'aimait pas ce Flamand
et il avait eu  vaincre l'insurrection des _comuneros_. La
Flandre-Belgique aimait peu cet Espagnol. Une partie de l'Allemagne
avait pass  Luther et les princes protestants dfendaient leur
indpendance, les liberts germaniques, contre les projets d'unification
de l'empereur. Enfin, menaant l'Empire, par la Hongrie, il y avait les
Turcs, dj sur la route de Vienne. Pour se dfendre contre la puissance
germanique, la France devra toujours chercher des allis dans l'Europe
centrale et dans l'Europe occidentale. Les princes protestants, les
Turcs taient des auxiliaires qui s'offraient. Une politique, celle de
l'quilibre, s'baucha.

Le soir mme de Pavie, Franois Ier, en secret, avait envoy sa bague 
Soliman. Le sultan et son ministre Ibrahim comprirent ce signe. Les
relations entre la France et la Turquie taient anciennes. Elles
dataient de Jacques Coeur et de Charles VII. Mais c'taient des
relations d'affaires. Devenir l'alli des Turcs: pour que le roi
francht un tel pas, il fallait la ncessit. Les Turcs occupent
l'empereur et font la sret de tous les princes, disait Franois Ier
aux Vnitiens. Il ira encore plus loin, puisqu'il lancera contre son
ennemi jusqu'aux pirates d'Alger. Cette alliance avec l'Infidle,
c'tait tout de mme la fin de l'ide qui avait inspir les Croisades,
la fin de l'ide de chrtient. Dans la mesure o elle avait exist, o
elle avait pu survivre  tant de guerres entre les nations d'Europe, la
conception de la Rpublique chrtienne tait abolie. Elle l'tait par le
germanisme lui-mme qui posait  la France une question de vie ou de
mort, lui ordonnait de se dfendre. Cette guerre tait le commencement
des guerres inexpiables o la vieille Europe viendrait tant de fois
s'engloutir pour de nouvelles mtamorphoses. Le roi Trs Chrtien
envoyait sa bague  Soliman. Mais bientt, car la rpudiation par
Franois Ier de l'inacceptable trait de Madrid avait rouvert les
hostilits, Charles-Quint, Majest Catholique, livrait Rome  ses
troupes bigarres,  ses Vandales et  ses Goths. Le sac de la Ville
Eternelle, o le conntable de Bourbon, inoubliable figure du rengat de
son pays, trouva la mort, effraya l'Europe comme un prsage (1527).
Peut-tre la chrtient, lointain souvenir de l'unit romaine,
tait-elle dj une illusion. Elle ne fut plus qu'une chimre.

Pour se reconnatre dans les vnements trs confus qui vont suivre,
trves conclues et dnonces, alliances noues et dnoues, il faut un
fil conducteur. Comment Franois Ier finit-il par se rconcilier deux
fois avec Charles-Quint, la premire au trait de Cambrai qui rendit au
roi ses fils otages, la seconde avec un tel empressement que l'empereur
fut reu en France? C'est que les choses ne sont jamais simples. En
thorie, il tait facile de s'unir, pour abattre Charles-Quint, 
Soliman et aux protestants d'Allemagne. Mais, en Europe, cette alliance
avec les Turcs, dont les invasions montaient, avanaient sans cesse,
faisait scandale. Charles-Quint exploitait ces craintes et ces
rpugnances contre Franois Ier qui devait ruser, rassurer, fournir des
explications, ne pas laisser Charles-Quint prendre le rle de dfenseur
du catholicisme. Quant aux princes protestants d'Allemagne, confdrs 
Smalkalde contre l'empereur, il leur arrivait de se souvenir qu'ils
taient Allemands et que Charles-Quint les couvrait en Autriche lorsque
les Turcs menaaient Vienne.

Ce n'est pas seulement en Europe que la position de Franois Ier tait
difficile  tenir. C'tait en France. L'alliance avec les protestants
allemands souleva une question de politique intrieure  partir du
moment o il y eut des protestants franais. Lorsque la Rforme parut
chez nous, le moins qu'on puisse dire de l'attitude de Franois Ier,
c'est que ce fut celle de l'indulgence. Sa soeur, la lettre, la
mystique Marguerite de Navarre, l'amie de Clment Marot, tait
sympathique  cette nouveaut. Le roi lui-mme, la Rforme le servant en
Allemagne, la voyait sans dplaisir en France. Il protgea et sauva
plusieurs rforms, intervint pour la tolrance. Mais, nous l'avons vu,
c'tait l'opinion publique qui poursuivait les rforms. Et la
propagande protestante grandissait, s'enhardissait, formait des
fanatiques et des iconoclastes. Des statues de la Vierge furent brises,
un placard contre la messe clou jusque sur la porte de la chambre du
roi. La faute ordinaire des propagandistes, c'est de chercher 
compromettre ceux qui ne les combattent pas et Franois Ier ne voulait
pas, ne pouvait pas tre compromis: on sentait dj se former ce qui
serait bientt la Ligue catholique. Il vit que les rforms, avec
maladresse, essayaient de mettre la main sur lui. Il se dgagea sans
brutalit. Les historiens protestants lui ont toujours rendu justice,
mme quand c'est pour l'opposer  ses successeurs.

Il est facile de comprendre que ce commencement de guerre religieuse 
l'intrieur ait gn la politique trangre du roi. Sans doute, une
coalition forme du roi de France, d'Henri VIII, alors en querelle avec
Rome, et des protestants allemands, cette coalition et t redoutable
pour Charles-Quint. Elle ne ft pas alle loin si, aux yeux de la France
catholique,--l'immense majorit des Franais,--Franois Ier ft devenu
le roi de la Rforme. Prendre ouvertement le parti des hrtiques,
c'tait peut-tre, dans la disposition des esprits, courir le risque
d'une rvolution. Cependant, la rsistance, souvent violente, des
Franais  la diffusion du protestantisme, refroidissait nos allis
d'Allemagne. D'o les fluctuations que subit,  partir de 1538, la
politique de Franois Ier.

Mais une rconciliation sincre, durable, n'tait pas possible entre la
maison d'Autriche et la France, tant que l'empereur menacerait
l'indpendance et la sret de l'Europe. La guerre reprit et, cette
fois, la partie fut nulle. Les Impriaux, pourtant battus en Italie 
Crisoles, avaient envahi la France par le Nord et la paix avait d tre
signe  trente lieues de Paris,  Crpy-en-Laonnois (1544). Non pas une
paix: une trve prcaire, pareille aux autres, qui ne rsolvait rien et
que l'opinion publique trouva humiliante. Comme son pre avait fait pour
le trait de Madrid, le dauphin, soucieux de sa popularit, attesta
devant notaire que, devenu roi, il ne reconnatrait pas le trait de
Crpy. A la mort de Franois Ier, de nouvelles hostilits se prparaient
entre la France et l'empereur.

Ce qui s'est labor, construit,  cette date de 1547 o Henri II
devient roi, c'est une politique. Dcidment, les affaires d'Allemagne
sont les plus importantes. Nos frontires de l'Est aussi. L'Italie n'est
qu'un thtre secondaire. Contre qui porte l'effort de la France? Contre
l'Empire germanique. C'est donc l qu'il faut agir, c'est cet Empire
qu'il faut dissocier, s'il se peut. Quant aux rsultats de l'invitable
guerre, o seront-ils cueillis? Sur la ligne qui spare l'Empire de la
France, dans cette Lotharingie d'o le partage des Carolingiens nous a
carts depuis cinq cents ans. La lutte contre la maison d'Autriche,
c'est--dire la lutte contre l'Allemagne, conduit la France  reprendre
ses frontires du ct du Rhin. L'achvement de notre unit sur les
points o elle tait encore le plus imparfaite devient un dessein tout 
fait net sous Henri II.

Au dbut du nouveau rgne, les nouvelles d'Allemagne taient mauvaises
pour nous. Charles-Quint tentait ce que les rois de Prusse n'obtiendront
que quatre sicles plus tard: devenir le matre dans une Allemagne
unifie, transformer l'Empire lectif en monarchie hrditaire.
L'Allemagne tait alors une mosaque de principauts et de villes
libres. Sa constitution, dfinie par la Bulle d'Or, tait  la fois
aristocratique et rpublicaine. Charles-Quint commena par priver les
villes de leur indpendance, puis il passa aux princes. L'anne mme de
l'avnement de Henri II, l'lecteur de Saxe fut battu  Muhlberg. Sans
un secours du dehors, les princes allemands succombaient, la maison
d'Autriche centralisait et gouvernait l'Allemagne. Alors Charles-Quint
et t bien prs de raliser son rve, de dominer l'Europe. Il fallait
se hter pour prvenir ce pril. Auprs des Turcs, auprs du pape,
auprs de la Rpublique de Venise, auprs des princes italiens et des
princes allemands, partout o elle put trouver des adversaires de
l'empereur, la diplomatie franaise fut  l'oeuvre.

Une circonstance favorable pour nous, c'tait que la Rforme n'avait pas
encore srieusement troubl la France, tandis que l'Allemagne et
l'Angleterre taient dchires par le conflit des religions. Par l,
l'Angleterre fut empche d'intervenir dans les affaires continentales.
Tandis que la politique franaise liait partie avec les protestants
d'Allemagne, elle soutenait les catholiques anglais. Une soeur des
Guise, de la maison de Lorraine, cette famille dj influente et qui va
jouer un si grand rle chez nous, avait pous le roi d'Ecosse. Sa
fille, Marie Stuart, tait demande par Edouard VI. Conduite en France,
elle pousa le dauphin. De mme, Philippe II pousait Marie Tudor: la
France et l'Espagne cherchent galement  agir par le catholicisme sur
l'Angleterre divise  son tour par la religion. Pour nous, l'avantage
de ces luttes religieuses et politiques, c'est que les Anglais ne seront
plus  craindre. Boulogne, perdue  la fin du dernier rgne, fut reprise
en attendant que Calais le ft.

Henri II avait eu raison d'ajourner la reprise des hostilits avec
l'empereur. Le grand dessein politique de Charles-Quint rencontrait des
obstacles. La branche allemande de sa famille ne voulait pas que
l'Empire passt  son fils Philippe II, roi d'Espagne. Les protestants
d'Allemagne et leurs princes, malgr leur dfaite, rsistaient. Bien
travaills par nos agents, ils conclurent le trait secret de Chambord
qui les rendait nos allis. Henri II prit le titre de dfenseur des
liberts germaniques et Marillac avait donn la formule de cette
politique: Tenir sous main les affaires d'Allemagne en aussi grande
difficult qu'il se pourra, ce qu'Henri II traduisait d'un mot plus
nergique: le grabuge. De leur ct, les princes protestants avaient
reconnu les droits du roi sur Cambrai, Metz, Toul et Verdun. Tout tait
prt pour la guerre que chacun sentait invitable (1552).

Le roi de France y prluda par un manifeste en franais et en allemand
que dcorait un bonnet phrygien entre deux poignards avec cette devise:
Libert. La monarchie franaise faisait en Allemagne de la propagande
rpublicaine. Toul ouvrit ses portes, Metz et Verdun furent pris, et
l'arme franaise parut jusqu'au Rhin o burent ses chevaux. Cependant
Charles-Quint, battu par l'lecteur de Saxe, avait failli tomber entre
ses mains. L'Allemagne tait sur le point de lui chapper. Il se hta de
signer avec les protestants la transaction de Passau par laquelle il
reconnaissait les liberts germaniques. Puis, croyant l'Allemagne
pacifie, il voulut reprendre Metz. Le duc de Guise courut s'y enfermer,
mit la ville en tat de dfense et, aprs deux mois de sige,
contraignit Charles-Quint  se retirer (1553). Ce fut un triomphe
personnel pour Franois de Guise, un triomphe qu'il achvera bientt,
quand il enlvera Calais par un coup de main audacieux. La popularit de
Guise sera immense. Un soldat de gnie tait apparu et ce grand
capitaine deviendra le chef d'un parti, une puissance politique. Il sera
un moment plus puissant que le roi lui-mme. Et c'est la gloire
militaire qui lui donnera, ainsi qu' son fils, une sorte de dictature
lorsque viendront l'affaiblissement du pouvoir et la dmagogie.

La guerre s'tait prolonge cinq ans en Italie et dans le nord de la
France sans que l'empereur pt obtenir un rsultat. Rien ne lui
russissait plus. En Allemagne, les protestants s'enhardissaient et lui
imposaient des conditions nouvelles. La souverainet de chaque Etat
allemand en matire religieuse tant reconnue, l'unit devenait
chimrique. C'est alors que Charles-Quint, dcourag, oblig de renoncer
 son rve, n'ayant mme pu transmettre  son fils la couronne
impriale, rsolut d'abdiquer (1556). Par cette retraite volontaire,
dont le roi de France se rjouit silencieusement, il avouait son chec.
Sans doute son fils Philippe II possde les Pays-Bas et l'Espagne. En
guise de consolation pour la perte de l'Empire, il a pous Marie Tudor.
Il reprendra les plans de son pre, il tentera comme lui de dominer
l'Europe, mais dans des conditions encore moins bonnes. La premire
partie de la lutte contre la maison d'Autriche tournait  l'avantage de
la France.

Ce ne fut pas sans quelques nouveaux accidents. Philippe II avait
recommenc la guerre et il avait avec lui les Anglais de Marie Tudor et
le duc de Savoie. Cette fois, l'ennemi dlaissa Metz et entra en France
par la frontire des Pays-Bas, la grande route de l'invasion. Le duc de
Savoie, par une marche rapide, arriva jusqu' Saint-Quentin que
dfendait Coligny. Une tentative du conntable de Montmorency pour
dbloquer la ville fut malheureuse: l'arme franaise fut crase, la
route de Paris tait ouverte. Seule,  ce moment, l'hsitation de
Philippe II, sa crainte de compromettre le fruit d'une campagne
heureuse, nous sauvrent d'un pire dsastre. Le duc de Guise, qui menait
campagne en Italie, fut rappel  la hte et nomm lieutenant gnral.
Ce grand capitaine avait l'esprit politique. Il vit la France inquite,
fatigue, avec un mauvais moral. Il fallait frapper un grand coup pour
relever l'opinion publique. Franois de Guise pensa  Calais, prcieuse
possession de l'Angleterre, sa dernire enclave sur notre sol. La ville
fut reconquise en quelques jours (1558), avec une hardiesse, un bonheur
extraordinaires. Dfenseur de Metz, librateur de Calais, Guise devint
irrsistible. Cependant son rival Coligny, le vaincu de Saint-Quentin,
qui, avec son frre Dandelot, inclinait pour la Rforme, tait
tristement prisonnier. Dj la partie n'tait pas gale entre celui qui
serait le champion de la cause catholique et celui qui serait le
champion de la cause protestante.

Le duc de Guise ayant rtabli les affaires de la France, la paix
devenait possible. Ce fut une paix de liquidation. De tous les cts, on
n'en pouvait plus. Marie Tudor tait morte. Avec elle Philippe II
perdait l'alliance anglaise, et la reine Elisabeth, se dcidant pour le
protestantisme, fondait l'glise anglicane. Le roi d'Espagne tait
inquit sur mer par les Turcs, comme l'tait sur terre son cousin
l'empereur Ferdinand qui, ayant en outre affaire aux protestants
d'Allemagne, n'avait mme pas pris part  la lutte. La France retrouvait
Saint-Quentin, gardait Metz, Toul, Verdun et Calais. Mais, sauf Turin,
elle renonait  l'Italie. C'est ce qui fait que le trait de
Cateau-Cambrsis n'a pas t plus glorieux. Les militaires regrettaient
ces campagnes d'Italie qui rapportaient de l'avancement et du butin, et
ils dclarrent que l'abandon de tant de conqutes tait une honte. Les
mmoires de Montluc sont pleins de ces protestations. Elles ont t
rptes. Il est curieux que l'histoire, au lieu d'enregistrer les
rsultats, se laisse impressionner, mme  longue distance, par des
hommes qui n'ont pris la plume, comme c'est presque toujours le cas des
auteurs de mmoires, que pour se plaindre ou se vanter.

Henri II mourut d'accident sur ces entrefaites (1559). Aux ftes donnes
pour la paix, le roi prit part  un tournoi o la lance de Montgomery
lui entra dans l'oeil. La mort de ce prince nergique et froid tombait
mal. Il ne laissait que de jeunes fils  un moment o la France se
troublait. Comme toujours, de si longues annes de guerre, qui avaient
t pourtant des guerres de salut national, avaient t coteuses. Elles
avaient accabl les finances, atteint les fortunes prives. Il avait
fallu multiplier les emprunts et les impts, tirer argent de tout,
vendre les charges publiques. Dj, au dbut du rgne d'Henri II, les
provinces du Sud-Ouest s'taient souleves contre la gabelle et
l'insurrection avait pris un caractre rvolutionnaire, dont tmoigne un
clbre pamphlet contre les tyrans, le _Contre un_ de La Botie, l'ami
de Montaigne. Ce cri rpublicain sera bientt repris par les
calvinistes, tout d'abord respectueux de l'autorit et des pouvoirs
tablis, comme Luther et Calvin lui-mme l'avaient recommand. Qu'il y
et, au fond de la Rforme, un levain politique, un principe
d'insurrection, c'est ce qui n'est gure douteux. En Allemagne, la
grande rvolte des paysans de Souabe, puis le soulvement des
anabaptistes de Mnster, qui professaient le communisme, avaient
concid avec la prdication protestante. Si la France semblait beaucoup
plus rfractaire  la Rforme, qui ne s'y propageait qu'avec lenteur,
toutefois l'avilissement de l'argent, la chert de la vie, consquences
de la guerre et peut-tre aussi de l'afflux subit de l'or amricain,
avaient cr du mcontentement, un terrain favorable  l'opposition
politique, en appauvrissant les classes moyennes. Ce fut, chez nous, le
grand stimulant du protestantisme, auquel adhrrent surtout la
bourgeoisie et la noblesse, tandis que la population des campagnes, que
la crise conomique n'avait pas atteinte, resta indemne. Quant  ceux
que leur tournure d'esprit, des raisons intellectuelles ou mystiques
avaient convertis  la religion rforme, ils furent ensuite entrans
dans le mouvement de la guerre civile: la distinction entre huguenots
de religion et huguenots d'Etat ne tarda gure  s'effacer.

Franois Ier avait dj d s'occuper des protestants dont la prdication
causait des dsordres. Sous Henri II, les incidents se multiplirent. Il
y en eut de graves  Paris, o la foule assaillit une runion que les
rforms tenaient au Pr-aux-Clercs. Des glises naissaient un peu
partout,  l'exemple de celle que Calvin fondait  Genve, et les
perscutions, voulues par l'opinion publique, poussaient, comme
toujours, les convertis  proclamer leur foi et  chercher le martyre.
Ces symptmes taient inquitants. Il tait clair que la France allait
se couper en deux, clair aussi que la rsistance du peuple catholique
serait plus forte que la propagande calviniste. Contre les hrtiques,
la foule exigeait des supplices, ne les trouvait jamais assez durs.
Michelet doit le noter: On s'touffait aux potences, aux bchers.
L'assistance dirigeait elle-mme et rglait les excutions. D'autres
signes apparaissaient, propres  proccuper un gouvernement: deux partis
se formaient dans tous les corps de l'Etat. Dans l'arme, Guise et
Coligny s'opposaient. Au Parlement, une chambre acquittait les
protestants, l'autre les condamnait au feu. La magistrature se
discrditait. Pour mettre fin au scandale, Henri II tint au Parlement
une sance solennelle qui tourna en un scandale pire. Un des
conseillers, Dubourg, nouveau converti, dfia le roi, le compara
bibliquement au tyran Achab. Sance tenante, Henri II fit arrter par sa
garde quelques-uns des hauts magistrats. Malgr l'nergie de la riposte,
impossible de mconnatre qu'une crise de l'autorit commenait.




CHAPITRE IX

LES GUERRES CIVILES ET RELIGIEUSES REMETTENT LA FRANCE AU BORD DE LA
RUINE


La mort d'Henri II prcipita les choses: le grabuge, comme il disait,
passait d'Allemagne en France. Son fils Franois II n'avait que seize
ans et il tait maladif. Son rgne d'une anne fut celui o les
catholiques et les protestants prirent position, tandis que se dessinait
un tiers parti qui, redress par l'exprience de la Ligue et devenu le
parti des politiques, aurait la victoire  la longue. Ce tiers parti
tait en ralit celui de la couronne. S'il tait reprsent par le
chancelier L'Hospital, libral vnrable et verbeux, il avait pour
cerveau calculateur la reine mre, Catherine de Mdicis, car Henri II
avait pous cette descendante des banquiers florentins.

Le chef incontest des catholiques tait le duc de Guise. Son immense
popularit, sa gloire militaire le servaient. Quant aux protestants, ils
cherchaient un chef sans le trouver. Il y avait bien, en face de la
maison de Lorraine, celle de Chtillon: Coligny et Dandelot. Coligny,
soldat, se drobait encore et se contentait de plaider pour la
tolrance. Un prince du sang et mieux convenu aux calvinistes. Ils
portrent leurs vues sur le roi de Navarre, Antoine de Bourbon, que sa
femme Jeanne d'Albret entranait vers la Rforme, mais que ses intrts
et son caractre rendaient hsitant, et sur son frre le prince de
Cond, plus rsolu et que l'ambition tenta.

Nous avons ainsi le thme gnral des guerres de religion. Il y a deux
grands camps par la France, disait Pasquier. La monarchie, fidle, mme
sous des princes dbiles,  son rle national, s'efforcera de maintenir
l'quilibre et de rester au-dessus des factions. Ces vnements
extrmement troubles ont encore t obscurcis par la passion qui se mle
aux rcits qu'on en a faits jusqu' nos jours. Chacun des partis accuse
l'autre d'avoir commenc. Ce qui est certain, c'est que le duc de Guise,
qu'il le voult ou non, se trouvait  la tte des catholiques. Il tait
l'homme le plus ha des protestants et conduit par cela mme, et pour se
dfendre,  dsirer le pouvoir. Oncle du jeune roi, puisque Marie Stuart
tait sa propre nice, l'avnement de Franois II lui donna dans le
gouvernement une influence d'autant plus grande que son frre, le
cardinal de Lorraine, occupait ce qui correspondrait aujourd'hui aux
ministres de l'Intrieur et des Finances.

Les protestants, jusque-l, avaient pu se montrer hardis en paroles et
violents dans leurs pamphlets. Ils n'avaient pas encore pass 
l'action. Ce grand pas fut franchi par un homme de coup de main, La
Renaudie, que ses coreligionnaires semblent bien avoir approuv tout en
se rservant de le dsavouer. La Renaudie, ayant runi un certain nombre
de gentilshommes rforms, leur proposa d'enlever les Guise et d'obtenir
ensuite la libert de la religion protestante, en promettant pour ne pas
les effaroucher, de ne toucher ni au roi ni  l'tat lgitime du
royaume. En ralit, son plan consistait  se saisir du roi en mme
temps que des Guise,  convoquer les Etats Gnraux et  proclamer les
Bourbons. Ce fut la conspiration d'Amboise (1560). Elle fut vente par
le cardinal de Lorraine, et le duc de Guise devana La Renaudie qui fut
tu au moment o il concentrait ses bandes. Par cette aventure, le parti
protestant s'tait mis dans un tort grave. Dj trop fort pour
s'incliner, il se jetait dans la rbellion. Il prit les armes sur divers
points,  Lyon, en Dauphin, en Provence.

Le service que les Guise ont rendu  ce moment-l a t de voir la
ncessit de la rpression et de se charger des responsabilits. Il leur
fallait cependant, pour rsister aux protestants factieux, une sorte
d'approbation nationale, le chancelier L'Hospital, soutenu par la reine
mre, tant pour les mesures de conciliation. C'est ainsi que, du
consentement de tous, furent runis les Etats Gnraux, le dangereux
remde des temps troubls.

Mais les Guise ne livraient rien au hasard. Leur plan tait de frapper
tout de suite un grand coup et de placer les dputs devant un fait
accompli. Les Etats convoqus  Orlans, le roi de Navarre et Cond
furent invits  s'y rendre. S'ils refusaient, ils s'avouaient coupables
et se mettaient hors la loi. S'ils venaient avec des troupes, ils
trahissaient une mauvaise conscience. S'ils venaient seuls, ils se
livraient  leurs adversaires. C'est ce qui eut lieu. Le roi de Navarre,
que son irrsolution rendait inoffensif, fut intimid par un accueil
glacial et une troite surveillance. Quant  Cond, somm par le roi
d'expliquer sa conduite, il rpondit qu'il tait calomni par les Guise.
Arrt, jug, il fut condamn pour trahison. Les Guise avaient obtenu ce
qu'ils voulaient. En frappant les princes de Bourbon, ils avaient frapp
le parti protestant  la tte.

La mort de Franois II, dans la mme anne 1560, atteignit les Guise au
milieu de ce succs. Cette mort changeait tout, car le nouveau roi,
Charles IX, tant mineur, la reine mre et L'Hospital prenaient la haute
main. On peut croire que, ds ce moment, l'ide d'un changement de
dynastie hanta les Guise, comme elle tait dans l'esprit des
protestants. Et du changement de dynastie  la suppression du rgime
monarchique, il n'y a qu'un pas. Un tat d'esprit rvolutionnaire se
rpandait.

Apaisement, rconciliation: c'tait le programme de Catherine et de
L'Hospital. Programme chimrique: les positions taient trop nettes, les
passions trop brlantes. L'habilet de l'Italienne, le libralisme du
chancelier russirent quelque temps  carter les questions qui
irritaient, les questions de personnes d'abord. Mais il n'tait pas
possible d'tre si impartial que la balance ne pencht de quelque ct.
Les Guise carts du pouvoir, le roi de Navarre au conseil, Cond
graci, l'amnistie pour les calvinistes: la balance penchait du ct des
protestants qui s'enhardirent, tandis que les catholiques s'alarmaient.
L'Hospital s'tait tromp sur la nature du problme, ou plutt il ne
l'avait pas vue. Il n'avait pas distingu ce que Sainte-Beuve appelle
l'esprit rpublicain primitif des Eglises rformes et leur dessein
exprs de former un Etat dans l'Etat. L'Hospital ne crut pas seulement
contenter les calvinistes par des concessions et des dits de tolrance.
Ne distinguant pas le cours des vnements, il affaiblit l'Etat au
moment le plus mauvais. Il a ainsi une lourde responsabilit dans les
massacres et les guerres civiles. L'ordonnance qu'il rendit, selon
l'usage, aprs les Etats Gnraux d'Orlans, rpondait aux rformes
demandes par les dputs bourgeois, effrays surtout de la dpense et
du dficit qui atteignait 43 millions, chiffre norme alors. Le
chancelier fit des conomies, mais de l'espce des conomies ruineuses.
Il diminua la force publique, licencia la garde cossaise. Les pensions
rduites firent des mcontents et des demi-solde. Ce n'tait pas tout.
Les pouvoirs des municipalits furent accrus: c'est comme si, dans des
temps troubls, la police intrieure tait abandonne aux communes.
L'Hospital pensait que la libert arrangerait tout: il dsarmait le
gouvernement et il armait les partis. Michelet, presque malgr lui,
traite ce libral comme un imbcile: Aux flots de la mer souleve, aux
lments furieux, au chaos, il dit: Soyez rois.

Ces circonstances expliquent comment, presque d'un seul coup, la France
flamba. En vain le chancelier multipliait les dits; personne ne les
observait. Les calvinistes ne trouvaient pas qu'il leur donnt assez et
le parti catholique trouvait qu'il leur donnait trop. Les uns
troublaient la messe, les autres le prche, sans qu'on st jamais qui
avait commenc. La singulire ide qu'eut L'Hospital de convoquer 
Poissy un colloque d'vques et de ministres pour rapprocher les deux
religions s'acheva par une violente querelle et laissa penser aux
catholiques que le pouvoir tait prt  sacrifier leur foi. Dans son
rle de conciliatrice, Catherine de Mdicis se rendait suspecte. Dj,
le duc de Guise, le vieux conntable de Montmorency et le marchal de
Saint-Andr avaient form une sorte de gouvernement  ct du
gouvernement, le triumvirat. Un incident plus grave que les autres, o
le duc de Guise fut personnellement ml, donna le signal de la guerre
civile. Les protestants, dont les coreligionnaires avaient eu le dessous
dans la sanglante chauffoure qu'on a appele le massacre de Vassy,
crirent  la perscution et prirent les armes. On tait en mars 1562:
la vritable guerre civile commenait et un manifeste du prince de Cond
l'ouvrit.

Cette guerre, Franois de Guise, avec sa dcision ordinaire, voulut
l'entreprendre dans de bonnes conditions. Il avait pour lui Paris, qui
restera jusqu'au bout catholique, et la rsistance passionne de la
capitale annonce l'chec de la nouvelle religion, car dj la France ne
peut plus tre qu' l'image de Paris. Guise voulut encore autre chose:
tre sr du gouvernement. Par un coup aussi calcul et aussi hardi que
celui d'Orlans, il s'empara,  Fontainebleau, de la reine mre et du
jeune roi, les conduisit  Paris, et reprit le pouvoir.

La tutelle et la surveillance que les Guise imposaient  la royaut et
que Catherine subissait impatiemment, contre lesquelles Charles IX et
Henri III se dfendront plus tard, taient fort illgales. Toutefois,
sans cette dictature, la France et couru de bien plus grands prils. Le
coup d'oeil de Guise tait prompt et sr. Il avait vu tout de suite la
marche que les vnements devaient suivre. Toute guerre civile introduit
l'tranger dans les affaires d'un pays. Quand une guerre civile a en
outre un principe religieux, elle prend un caractre international. La
crainte des Guise tait que les protestants de France n'eussent recours
aux protestants du dehors. Comme nous avions encore de bonnes relations
avec ceux d'Allemagne, les Guise cherchrent  les convaincre qu'il y
avait bien moins de diffrence entre luthriens et catholiques qu'entre
luthriens et calvinistes. Le cardinal de Lorraine, par une politique
qu'on lui a beaucoup reproche, fit mme, dans un entretien fameux sur
la foi et le dogme, d'tonnantes concessions au duc de Wurtemberg. Cette
politique russit et, les subsides aidant, on put voir des retres
allemands combattre dans les rangs catholiques contre d'autres retres.
Du ct de l'Angleterre, favorable au protestantisme, les Guise taient
sans moyens d'action. Mais une alliance s'offrait  eux, celle de
l'Espagne. Philippe II avait pris position contre la Rforme en Europe,
Elisabeth d'Angleterre tait son ennemie. Ainsi, en France, chacun des
deux camps trouvait des allis.

Si les interventions trangres taient dplorables, celle de l'Espagne
semblait  ce moment la moins dangereuse. Catherine elle-mme y avait
recouru pour intimider le roi de Navarre, menac dans son Etat, et la
manoeuvre avait t efficace. Ensuite l'entente du parti catholique avec
l'Espagne se faisait par les voies rgulires et diplomatiques, tandis
que le parti protestant, parti rebelle, bien qu'il s'en dfendt, tait
en mauvaise posture pour ngocier. Elisabeth lui donna son appui
moyennant des gages: la remise du Havre d'abord et plus tard la
restitution de Calais. Cond et Coligny qui signrent cette convention
ont ni qu'ils eussent voulu trahir. Cependant ils livraient leur pays.

On a compar l'anne 1562  1793. Ce fut, en effet, une anne de
massacres et de terreur o aucun des partis n'pargna l'autre: Montluc
et le baron des Adrets, dans le Midi, ont attach leur nom  ces luttes
impitoyables. Mais la Rvolution a dtruit moins de monuments,
d'glises, de tombeaux et de statues, car les protestants s'en prenaient
aux images. Beaucoup de lieux de France montrent encore les ruines de
ce temps-l. Cependant la carte des opinions et des religions a
sensiblement chang. Car si, au Sud, catholiques et protestants,
personnifis par Montluc et des Adrets, sont toujours rests en
prsence, l'Ouest, en partie calviniste au seizime sicle, a vu la
dfaite de la Rforme. C'est en Normandie, o Cond et Coligny
trouvaient leur appui principal, que la bataille se livra. Parti pour
protger le Havre contre les Anglais et reprendre Rouen, Guise rencontra
Cond et Coligny prs de Dreux et remporta une victoire difficile, mais
une victoire. Il lui restait  s'emparer d'Orlans, une des places du
protestantisme, lorsqu'il fut assassin par Poltrot de Mr (1563). A ce
guet-apens, le fils de Franois de Guise rpondra dans la nuit de la
Saint-Barthlemy. A la guerre civile et religieuse, ce crime ajoutait la
vendetta.

En attendant, les vnements avaient travaill pour Catherine de
Mdicis. Le duc de Guise, ce roi non couronn, et l'incertain roi de
Navarre, tu au sige de Rouen, taient morts. Le triumvirat cessait
d'exister. Le prince de Cond et les protestants taient vaincus.
Catherine, qui avait compris la force du parti catholique, utilisa ces
circonstances. Le parti calviniste tait dcourag, fatigu de la lutte.
Elle le divisa. Elle offrit la paix  Cond et aux gentilshommes
protestants, leur accordant la libert du culte qui tait refuse 
quiconque ne pouvait clbrer la Cne en priv et dans son chteau.
Ainsi l'aristocratie protestante avait satisfait son point d'honneur et
semblait abandonner la plbe. Un coup tait port au parti, mais c'tait
loin d'tre le coup de grce.

A peu prs en ce temps, Catherine de Mdicis se comparait  Blanche de
Castille qui avait dissous une rvolte des grands par son habilet et
qui n'avait pas voulu que la monarchie ft souille du sang des
Albigeois. Pendant cette accalmie, o Charles IX atteignit sa majorit,
l'autorit et les traditions royales se relevrent. La reine mre, qui
gardait la haute direction, croyait cette fois avoir trouv la vraie
formule de l'quilibre: un gouvernement catholique avec le respect de la
justice lgale pour les huguenots. Catherine se flattait d'avoir rtabli
la tranquillit du royaume et d'avoir su mieux s'y prendre que Philippe
II qui ensanglantait les Pays-Bas. Catherine de Mdicis tait trop
optimiste. La tranquillit tait fort incertaine. Le parti protestant
n'tait pas assez vaincu pour se contenter de la place qui lui tait
faite et pour ne pas se redresser. Il comptait des fanatiques qui
aspiraient  reprendre la lutte et qui, pour ranimer les nergies,
exploitaient tous les incidents. Ils finirent par entraner Coligny qui,
s'inspirant  la fois de La Renaudie et de Franois de Guise, de la
conjuration d'Amboise et du coup d'Etat de Fontainebleau, voulut, avant
de recommencer la guerre, s'emparer de la personne du roi. Se
proposait-il de dominer Charles IX ou de le remplacer par un Bourbon?
Avait-il les arrire-penses rpublicaines que croit dcouvrir Michelet?
Son chec ne permet pas de le savoir. Malgr l'aveuglement de
L'Hospital, qui ne voulait pas croire  tant d'audace, le coup de
Coligny fut manqu et Charles IX, aprs avoir failli tre pris  Meaux,
put se rfugier  Paris.

Les protestants avaient commis une faute grave. Ils obligeaient la
monarchie  les regarder comme des rebelles, et ils dtournaient d'eux
le tiers parti qui, avant tout, respectait la couronne. L'Hospital,
rendu responsable de ce qui avait failli arriver, dut quitter le
pouvoir. L'influence revint aux Guise et la rpression commena. L'arme
royale tait si peu puissante qu'en deux ans, malgr des succs (
Jarnac, o le prince de Cond fut tu, et  Moncontour), elle ne parvint
pas  craser la sdition. Coligny avait pour point d'appui La Rochelle
d'o il communiquait par mer avec ses allis protestants d'Angleterre et
des Pays-Bas. Parfois il russissait  donner la main  d'autres forces
calvinistes formes dans le Centre ou dans le Midi, venues de Hollande
ou d'Allemagne, et il parut jusqu'en Bourgogne. Cette troisime guerre
civile finit encore par puisement mutuel. Et puis Charles IX dsirait
se rconcilier avec les protestants pour des raisons de politique
intrieure. Une transaction ne valait-elle pas mieux que ces guerres qui
ruinaient la France? En outre, la maison de Lorraine redevenait bien
puissante, bien exigeante, et le jeune Henri de Guise, fils de Franois,
commenait  porter ombrage  la couronne. Au dehors, on avait  se
mfier de Philippe II dont l'alliance catholique tait peu sincre et
qui n'tait pas fch que la France s'affaiblt par ses divisions.
Toujours conseill par sa mre, lev dans la politique du tiers parti,
Charles IX, qui avait mme eu pour nourrice une protestante, n'avait pas
de haine pour les calvinistes. Il dsirait se rconcilier avec eux. Dj
il leur avait accord la libert de conscience. Par la paix de 1570, il
leur donna encore la libert du culte, sauf quelques restrictions en vue
de l'ordre public, et quatre places de sret, La Rochelle, Cognac, La
Charit et Montauban.

En somme la monarchie avait trait avec un parti rebelle comme avec des
belligrants. Cette politique, pour russir, supposait un apaisement
gnral, une vaste rconciliation de famille entre les Franais. Afin de
l'obtenir, Charles IX voulut commencer par en haut. Le premier prince du
sang, c'tait le fils d'Antoine de Bourbon et de la reine de Navarre,
c'tait le futur Henri IV,  qui revenait la couronne si le roi et ses
jeunes frres mouraient sans enfants. Henri de Bourbon tait protestant.
Sa mre, l'ardente calviniste Jeanne d'Albret, l'avait conduit  La
Rochelle et il avait fait ses premires armes sous Coligny. On pouvait
prvoir une situation trs grave le jour o la couronne passerait des
Valois aux Bourbons, o le principe hrditaire appellerait au trne un
protestant que les catholiques refuseraient de reconnatre. C'tait et
ce devait tre la plus grande des difficults que la monarchie et
rencontres en elle-mme depuis ses origines. Il fallait donc aider,
prparer la fusion, faciliter la transmission de l'hritage. L'ide de
Charles IX, ide  laquelle, malgr toutes les oppositions, il ne
renona pas, fut de donner sa soeur Marguerite en mariage  Henri de
Bourbon pour rapprocher les deux branches de la famille.

En 1571, Catherine crivait, avec la joie d'un grand succs: Nous avons
ici l'amiral  Blois. Coligny  la cour, c'tait un renversement
complet de la situation. Le chef des rebelles, qui avait, quelques mois
plus tt, presque assig Paris, brl un de ses faubourgs, entra dans
la ville  la droite du roi. Il devenait son conseiller. Il fit avec lui
des plans de politique extrieure fonds sur une alliance avec le prince
d'Orange contre Philippe II. On se rconcilia mme avec la reine
d'Angleterre, qui tenait pourtant Marie Stuart en prison. Un mariage
entre Elisabeth et le duc d'Anjou ou,  son dfaut, le duc d'Alenon,
fut bauch. Coligny rendit ses places de sret en tmoignage que les
calvinistes avaient cess d'tre les ennemis de l'Etat et il envoya ses
bandes en avant pour dlivrer les Pays-Bas des Espagnols. La guerre
d'Espagne devait rallier tous les bons Franais, et la conqute de la
Flandre dtourner la nation de la guerre civile.

Par un brusque revirement, la politique de la France devenait
protestante et Coligny avait manqu de mesure. Un grand et rapide succs
de la diversion qu'il avait conue et peut-tre tout entran. Mais ses
calculs taient chimriques. Une entreprise de la France aux Pays-Bas
inquitait l'Angleterre et l'Allemagne. L'Espagne de Philippe II tait
puissante et l'on ne savait jusqu'o une guerre avec elle pouvait mener.
Les esprits politiques s'alarmaient des dangers de cette entreprise et
ils sentaient la population catholique s'nerver de la faveur et de
l'autorit croissante des protestants. Surtout, le mariage de Marguerite
de Valois et d'Henri de Bourbon, le premier mariage mixte et sans
dispense du pape, faisait scandale. On prchait dans Paris contre les
fianailles. Charles IX, pour qui cette union tait le point capital de
sa politique, persvra. Il fora mme le consentement de sa soeur. A
Notre-Dame elle hsitait encore, et l'on raconte que le roi, d'un geste
brusque, la fora d'incliner la tte pour dire oui.

C'est dans ce mariage, pourtant destin  tre le symbole de la
rconciliation des Franais, qu'est l'origine de la Saint-Barthlemy. La
vendetta des Guise contre Coligny ne suffit pas  expliquer cette
explosion de fureur. Il est vraisemblable qu'un premier attentat dirig
contre Coligny, qui fut seulement bless, fut inspir par Henri de Guise
en reprsailles du meurtre de son pre. Mais l'excitation de Paris tait
grande. On avait annonc que les noces d'Henri de Bourbon seraient des
noces vermeilles. En somme le gouvernement, par sa nouvelle politique
favorable aux protestants, s'tait mis dans une de ces situations
fausses dont on ne sort plus que par la violence. La sincrit de
Charles IX ne peut tre mise en doute. Aprs l'attentat de Maurevel
contre Coligny, il avait encore pris des mesures pour la protection des
calvinistes. Ce ne fut pas sans de longues hsitations qu'il finit par
se ranger au parti contraire et par se rendre aux conseils de Catherine
de Mdicis qui, ramene  d'autres sentiments, lui reprsenta qu'il
mettait la monarchie en danger, que Coligny l'entranait  sa perte, que
si les Guise prenaient la direction de la raction catholique qui
s'annonait, ils deviendraient les matres de l'Etat. L'unique ressource
tait de les devancer et de frapper le parti protestant  la tte.

La Saint-Barthlemy fut ainsi bien moins l'effet du fanatisme que la
consquence de la politique de bascule et de la politique de
mnagements. Le roi, pour avoir pench du ct de Coligny, tait dans
une impasse. Les protestants taient installs au Louvre avec son
beau-frre. Comment les renvoyer? Mais s'il continuait  gouverner avec
Coligny, une rvolution pouvait les renverser tous les deux. Chasser
Coligny? Autre perplexit. C'tait aussi chasser Henri de Bourbon  qui
le roi venait de donner sa soeur. C'tait dsavouer ce mariage qui avait
cot tant de peine, suscit tant d'opposition, et qui avait tant
d'importance pour l'avenir du trne. Cependant un coup d'Etat des Guise,
qui avaient refus de quitter Paris et que la population approuvait,
tait imminent.

Les deux journes qui prcdrent le 24 aot 1572 furent remplies par
des conseils orageux o furent exprims les avis les plus divers. Le
plus curieux, celui qui peint le mieux la situation, fut donn par
Catherine de Mdicis qui songeait  laisser le champ libre aux Lorrains,
comme on appelait les Guise, pour se retourner contre eux quand ils
auraient dcapit le parti calviniste. Ainsi la monarchie n'et pas
tremp dans la sanglante affaire et elle et t affranchie de tous les
grands, de tous les chefs, catholiques et protestants. Ce plan parut
compliqu, dangereux, incertain, capable de donner aux Guise une
autorit qu'il et t difficile de leur reprendre ensuite. D'ailleurs
le temps pressait. Il fallait se dcider. Il fallait agir. On savait que
les huguenots allaient venir en corps accuser les Guise devant le roi.
Charles IX se vit entre deux prils et ses dernires hsitations furent
vaincues.

Loin qu'il y ait eu prmditation dans la Saint-Barthlemy, on y
distingue au contraire l'effet d'une sorte de panique. Les objections du
roi taient celles d'un homme qui ne voit que dangers  tous les partis
qu'on lui soumet. Un autre trait rvlateur, c'est que Charles IX
commena  se dcider lorsque Gondi lui eut suggr que le roi pourrait
dire  la France: Messieurs de Guise et de Chtillon se sont battus. Je
m'en lave les mains. Ce n'tait pas hroque, mais cette anxit, cette
prudence, ce soin de se couvrir de tous les cts montrent que Charles
IX avait le sentiment que le sort de la monarchie et de l'Etat se
jouait. Michelet convient que, dans le conseil royal, l'hypothse qui
parut la plus redoutable (et elle se ralisera plus tard avec la Ligue)
fut celle o un grand parti catholique s'organiserait et se dresserait
contre la monarchie compromise avec le parti protestant. L'exprience
devait prouver que la raison tait forte. Par elle se dcida le coup.

Il n'y eut pas besoin qu'on excitt Paris. Non seulement Coligny et les
chefs, mais tous les protestants furent massacrs avec une fureur
enthousiaste. Paris avait de vieilles rancunes,  la fois religieuses et
politiques. Le petit commerce parisien reprochait aux huguenots de faire
du tort aux affaires par leurs guerres civiles. Jusque dans le Louvre,
on tua les gentilshommes protestants, et il y avait parmi eux les plus
beaux noms de France. Charles IX eut peine  sauver son beau-frre et
Cond, qu'il voulait pargner, non seulement par sentiment de famille,
mais aussi pour garder quelqu'un  opposer aux Guise. Le vrai sens de la
fameuse journe est l. Plus tard, dans ses _Considrations sur les
coups d'Etat_, Gabriel Naud crira que celui de 1572 tait rest
incomplet parce que les princes lorrains n'avaient pas subi le mme
sort que les Chtillon.

Avec passion, les provinces avaient suivi l'exemple de Paris. Un peu
partout les protestants furent tus en masse, comme si les catholiques
n'eussent attendu que ce signal et l'autorit intervint pour modrer
cette ardeur plutt que pour exciter au massacre. L'effet de terreur fut
profond sur les calvinistes. Beaucoup abjurrent, surtout les
gentilshommes, les grands bourgeois,  l'exemple d'Henri de Bourbon,
qui, une premire fois, se convertit. Le protestantisme, dcapit, mais
priv de ses lments conservateurs, en aura dsormais des tendances
plus rpublicaines et plus rvolutionnaires. S'il s'teint dans une
partie de la France, il se rfugie dans l'Ouest,  La Rochelle, et dans
le Midi, autour des Cvennes o le souvenir des Albigeois lui donnait
une sorte de prdestination. La guerre civile n'est donc pas finie. Ce
qui l'est, c'est l'exprience tente par Charles IX, l'essai d'une
collaboration avec les calvinistes. Le fait qui reste, c'est que la
France n'a voulu accepter ni la Rforme ni l'influence des rforms sur
le gouvernement.

Il faut reconnatre que l'horreur de la Saint-Barthlemy, rpandue et
rpercute par l'histoire, n'a t que modrment ressentie par les
contemporains. Charles IX et sa mre, si troubls au moment de prendre
leur rsolution, n'taient pas sans inquitude aprs. Mais on cherche en
vain la trace d'une grande rprobation de l'Europe. En somme,
l'vnement fut jug au point de vue de ses rsultats politiques. La
monarchie franaise s'tait tire d'un pril pressant: Philippe II n'en
eut aucun plaisir. Quant aux puissances protestantes, elles pensrent
que le roi de France serait plus fort pour maintenir l'quilibre en face
du roi d'Espagne. La reine d'Angleterre, le prince d'Orange, les princes
protestants d'Allemagne se rapprochrent de la cour de France. Avec leur
assentiment, le troisime fils de Catherine de Mdicis, le duc d'Anjou,
fut lu roi de Pologne. Louis de Nassau travaillait mme pour que
Charles IX ft lu empereur.

Le roi, trs jeune encore, allait d'ailleurs mourir ds 1574. Avec la
passion qui travestit cette priode de notre histoire, on a prtendu que
le remords de la Saint-Barthlemy l'avait tu. Que ces terribles scnes
aient frapp son imagination, c'est  l'honneur de Charles IX. Mais sa
mort--une pleursie--fut trouble par autre chose que des souvenirs.
Dans un pays o, depuis cinquante ans, des guerres civiles incessantes
avaient succd  une grande guerre trangre, il y avait des
souffrances et de l'irritation. Aux protestants insoumis du Midi et de
La Rochelle, les malcontents s'taient joints. Et, de mme qu'il y
avait les Guise avec les catholiques et les Chtillon avec les
calvinistes, les malcontents avaient eux une autre grande famille, celle
des Montmorency, qui reprsentait le tiers parti. Ainsi, il tait facile
d'entrevoir de nouvelles convulsions, mais aussi une nouvelle
combinaison de tendances et de forces, celle des catholiques modrs
unis aux huguenots, regroups sous la direction d'Henri de Bourbon, roi
de Navarre.

La deuxime phase des guerres de religion, si tourmente, presque
fantastique, est un renversement curieux des situations. La France ne
sera pas protestante: c'est pour l'histoire une affaire juge. Mais les
catholiques ne sont pas encore rassurs, loin de l. Charles IX ne
laisse pas de fils. Il est peu probable qu'Henri III en laisse un. Alors
l'hritier du trne, ce sera Henri de Bourbon, le protestant mal
converti qui est dj retourn  la Rforme. Plutt un autre roi, plutt
la Rpublique qu'un roi huguenot: ce sera la formule de la Ligue. Mais
Charles IX, puis Henri III, ces derniers Valois dcris et injuris plus
que tous les autres souverains franais, tiennent bon,  tous risques,
sur le principe essentiel, le rocher de bronze de l'Etat: la monarchie
hrditaire. C'est pour ce principe qu'Henri III, qui passe pour
effmin comme il passe pour avoir conseill la Saint-Barthlemy, va
lutter quinze ans. A la fin, il le paiera de sa vie.

Il tait en Pologne  la mort de son frre et il ne rentra en France que
pour trouver un royaume divis, un trne chancelant. Son plus jeune
frre, le duc d'Alenon, tait contre lui, avec la coalition des
mcontents et des huguenots. Rbellion, coups de main, combats partout.
Le roi n'tait pas assez fort pour venir  bout des sditieux. Il le
tenta vainement. Vainement aussi il tenta, en ngociant, d'arrter une
arme allemande, vingt mille retres en marche pour rejoindre les
rebelles de l'Ouest et du Midi. Pour empcher cette jonction redoutable,
Henri III prfra capituler et cder de bon gr ce que lui eussent
impos les rebelles. Le duc d'Alenon reut un apanage. Les Montmorency
reprirent leurs charges. Les protestants obtinrent le libre exercice de
leur culte, sans restriction d'aucune sorte, des places de sret, des
siges dans les Parlements, tout ce qu'ils demandaient, depuis un quart
de sicle, les armes  la main, plus un dsavoeu de la Saint-Barthlemy,
une vraie amende honorable, quatre ans aprs la clbre journe. Encore
une fois, la monarchie cherchait un accord avec le parti protestant.

Chez les catholiques, la rponse ne tarda pas, et elle fut violente.
C'est alors que naquit la Ligue que pressentait Charles IX et dont la
crainte l'avait dtermin, la veille de la Saint-Barthlemy. A l'exemple
des protestants qui avaient lev des armes, form un gouvernement,
dress un Etat contre l'Etat, les catholiques constiturent  leur tour
une association politique. Le mouvement partit de Picardie, dont les
habitants refusaient de laisser Pronne comme place de sret aux
huguenots, mais l'ide s'en tait dj rpandue sur beaucoup de points
lorsque le manifeste de la Sainte-Union fut lanc par Henri de Guise.
Le _Balafr_ (il venait d'tre bless au visage en combattant les
retres) tait aussi populaire que son pre l'avait t. La situation
qui s'tait vue sous les rgnes prcdents avec le duc Franois se
reproduisait: le parti catholique aurait un chef politique plus puissant
que le roi lui-mme.

Le manifeste d'Henri de Guise n'tait pas expressment dirig contre la
monarchie. Mais il contenait dj des indications inquitantes. On y
demandait pour les provinces de ce royaume le rtablissement des
droits, prminences, franchises et liberts anciennes, telles qu'elles
taient du temps du roi Clovis, premier roi chrtien, et encore
meilleures, plus profitables, si elles se peuvent inventer. Ce bizarre
souci d'archasme et de tradition, cachait, disait-on, la grande ide
des Guise, qui prtendaient descendre de Charlemagne et qui voulaient se
faire rois. En tout cas la Ligue,  peine constitue, montra sa force.
Henri III s'empressa de la reconnatre et de se mettre  sa tte pour ne
pas tre dbord. Il tait difficile de gouverner dans des conditions
pareilles et la monarchie, par ses oscillations, trahissait sa
faiblesse. Dans son perptuel effort pour maintenir l'quilibre, elle
suivait les impulsions et ne les donnait pas. Elle n'avait mme plus
d'argent pour les dpenses les plus ncessaires ni autorit pour en
avoir. Afin d'obtenir les ressources indispensables, des tats gnraux,
o la Ligue ne fit lire que des catholiques, furent tenus  Blois en
1576. Ils s'achevrent dans la confusion de voeux et de votes
contradictoires, tant sur la question de religion que sur celle des
subsides. Henri de Guise n'en sortait pas vainqueur, mais le roi en
sortit bien diminu.

De cette date jusqu' 1585, le gouvernement vcut au jour le jour dans
un affaiblissement extrme. L'anne d'aprs les tats de Blois, Henri
III tenta un coup d'autorit et pronona la dissolution de toutes les
ligues, protestantes aussi bien que catholiques. Ce fut en vain. Les
moyens d'tre obi lui manquaient. Beaucoup de gens crurent alors la
royaut prs de la fin. C'est  peine si le roi tait en sret dans son
Louvre et sa cour ressemblait  celle d'un petit prince d'Italie entour
de complots et d'assassinats. Il lui fallait  son service, pour le
protger, des spadassins, qu'on appela les mignons et qui furent ensuite
les Quarante-Cinq. Conseill par sa mre, il essaya, pour durer, toutes
les recettes de Catherine de Mdicis et mme celles de Charles IX,
l'entente avec Elisabeth d'Angleterre et la diversion extrieure par une
campagne aux Pays-Bas. L'expdition russit mal et c'est aprs l'chec
d'Anvers que mourut le duc d'Alenon, quatrime fils d'Henri II. Ds
lors, Henri de Bourbon qui, depuis longtemps, s'tait chapp de Paris
et qui tait retourn au calvinisme, devenait, de toute certitude,
l'hritier du trne. Ce fut pour les Guise l'occasion de ranimer la
Ligue en excitant les catholiques contre Henri III qui voulait laisser
sa couronne  un protestant et imposer un roi hrtique  la France.

La Ligue, qui eut  Paris son foyer le plus ardent, tait une minorit,
mais une minorit active et violente. La petite bourgeoisie, les
boutiquiers irrits par la crise conomique, en furent l'lment
principal. Aussi n'est-on pas surpris de retrouver aux journes de la
Ligue le caractre de toutes les rvolutions parisiennes, celles du
quatorzime sicle comme celles de la Fronde et de 1789.

En 1576, la Ligue avait langui. Cette fois, elle mit encore plusieurs
mois avant de faire explosion. L'ide d'Henri III tait d'user les
catholiques et les protestants les uns par les autres. Tout en affectant
de se conformer aux dsirs des ligueurs, il cherchait  mnager les
protestants. Une maladresse drangea ses projets. Contre ses
instructions, son lieutenant, le duc de Joyeuse, charg de contenir le
roi de Navarre, redevenu chef des calvinistes, lui offrit la bataille et
l'occasion de la gagner. Le Barnais vainquit  Coutras (1587). C'tait
la premire victoire que les protestants remportaient. Henri de Bourbon
en profita modrment. Il donnait dj l'impression qu'il se comportait
en futur roi de France plutt qu'en chef de parti et qu'il voulait
laisser entier l'hritage qu'il esprait. Mais Coutras produisit un
effet profond sur les catholiques. Henri III devint suspect de
faiblesses et de mnagements calculs en faveur des ennemis de la
religion et de l'Etat. Il fut accus de trahir. D'innombrables libelles,
d'une violence extraordinaire, furent publis contre lui. Le cri de la
Ligue devint: Sus au roi! Les ligueurs rclamaient des tats gnraux.
Ils annonaient ouvertement que, si Henri III mourait, l'ordre de
succession serait chang et que le cardinal de Bourbon serait appel au
trne et non pas le protestant Henri de Navarre. Des prtres, en chaire,
accusaient le roi de tous les vices et de tous les crimes: il n'est pas
tonnant que sa mmoire nous soit arrive si salie.

Aucun gouvernement n'et souffert pareil scandale sans se condamner 
disparatre. Henri III voulut svir et ordonna l'arrestation des
prdicateurs qui l'insultaient. Aussitt la ville s'mut, les ligueurs
prirent les armes et appelrent le duc de Guise qui vint  Paris malgr
la dfense du roi et fut acclam par la foule. La ville se remplissait
de ligueurs accourus des provinces environnantes et l'insurrection se
prparait devant les autorits impuissantes, puisque la commune de Paris
assurait elle-mme sa police. Le gouvernement devait se dfendre ou
abdiquer. Henri III se rsolut  une sorte de coup d'Etat, et, violant
le privilge municipal, fit entrer un rgiment suisse et des gardes
franaises. Alors les ligueurs crirent  l'illgalit et  la tyrannie,
des barricades se dressrent dans toutes les rues et jusqu'autour du
Louvre, o les agitateurs parlaient d'aller prendre le roi. Henri III
tait presque seul au milieu de Paris hostile. Il n'attendit pas d'tre
arrt et s'chappa secrtement avec un petit nombre de gentilshommes et
de conseillers.

Cette journe des barricades, cette insurrection parisienne, cette
fuite, les sentiments rpublicains de beaucoup de ligueurs, montrent
comme la royaut tait tombe bas. Pourtant c'est  Chartres, o Henri
III s'tait rfugi comme jadis Charles VII  Bourges, que s'taient
rfugies aussi l'ide de l'Etat et l'ide nationale. Ce qui se battait
en France  travers les partis, c'tait l'tranger. Elisabeth soutenait
les protestants. Philippe II la Ligue. L'Espagne et l'Angleterre
continuaient chez nous la lutte qu'elles se livraient depuis longtemps.
Et c'est un bonheur pour la France qu'aucune puissance n'ait alors t
en mesure de profiter de ses dsordres, l'Allemagne tant divise,
l'Angleterre tenue en respect par les Espagnols, tandis que le dsastre
de l'_Armada_ disperse devant les ctes anglaises enlevait  Philippe
II les moyens de dominer l'Europe. La France tait pourtant si affaiblie
que le duc de Savoie pouvait se permettre de lui enlever le marquisat de
Saluces.

La royaut humilie, oblige de subir les exigences de la
Sainte-Union; l'anarchie partout; la Rpublique, que les protestants
n'avaient pu faire,  moiti ralise par les catholiques: en 1588 les
tats gnraux de Blois, triomphe de la Ligue, donnrent ce spectacle.
Des dputs ligueurs demandrent que la France se gouvernt comme
l'Angleterre et la Pologne. Par une dmagogie facile, les impts furent
 peu prs supprims. Plus tard, la Ligue abolira mme les loyers et les
rentes.

Le roi n'tait plus le matre en France. La Ligue gouvernait  sa place,
lui laissait  peine de quoi vivre dignement. Chass de Paris, bafou
par les tats gnraux, il n'tait pas plus en sret  Blois qu'au
Louvre. On se battait jusque dans son antichambre. D'un moment 
l'autre, le duc de Guise pouvait s'emparer de lui, le forcer  abdiquer,
l'enfermer dans un clotre comme un obscur Mrovingien. Rien n'avait
russi  Henri III, ni l'habilet, ni les concessions, ni la tentative
de coup de force dans sa capitale. Restait une suprme ressource:
frapper  la tte, supprimer les Guise. Lgalement? Impossible d'y
penser. Pour condamner les princes lorrains, le roi n'et trouv ni un
Parlement ni un tribunal. Alors l'ide qui,  la Saint-Barthlemy, avait
dj t suggre  Charles IX, s'imposa  l'esprit d'Henri III. Pour
sauver la monarchie et l'Etat il n'y avait plus que l'assassinat
politique. Henri III s'y rsolut et Guise, averti, ne le crut mme pas
capable de cette audace, tant il se sentait puissant. Son fameux: Il
n'oserait tait l'expression de son ddain, le mot d'un homme sr de
lui. Il logeait au chteau mme, entour de ses gens, et le roi tait
presque relgu dans son vieux cabinet. Il fallut, pour ce drame,
autant d'assurance chez Guise que d'audace chez Henri III qui ne pouvait
compter que sur les quelques gentilshommes gascons qui turent le duc 
coups de poignard et d'pe au moment o il entrait dans la chambre du
conseil (23 dcembre 1588). Son frre le cardinal fut tu le lendemain,
les autres membres de la famille de Lorraine et les principaux ligueurs
arrts.

Cet acte de violence n'eut pas le rsultat que le roi esprait, car,
s'il privait la Ligue de son chef, il ne la supprimait pas. Cependant
c'tait un acte sauveur et qui, par ses consquences indirectes, allait
porter remde  l'anarchie. Pour Henri III, tout accommodement tait
devenu impossible avec la Ligue qui rclamait son abdication, gouvernait
Paris par le Conseil des Seize, crait pour la France le Conseil Gnral
de l'Union, tandis que, pour sauver les apparences, un roi tait ajout
 ce rgime rpublicain et le nom de Charles X donn au cardinal de
Bourbon. Ainsi la succession par ordre de primogniture, loi
fondamentale et tutlaire du royaume, tait branle, presque renverse.
Dans ce dsordre, dans cette rvolution qui ruinait l'oeuvre de
plusieurs sicles, il n'y avait plus qu'un moyen de salut: c'tait que
le roi et son successeur lgitime agissent de concert. Henri III et
Henri de Bourbon rconcilis le comprirent, sautrent ce grand pas. Ils
unirent leurs forces trois mois aprs le drame de Blois. L'assassinat du
duc de Guise avait prpar la transmission rgulire du pouvoir des
Valois aux Bourbons. Il avait rendu possible le rgne d'Henri IV. Cet
inestimable service rendu  la France, dsormais sauve de l'anarchie et
du dmembrement, a t pay  Henri III par le rgicide et par
l'ingratitude des historiens qui n'ont retenu de lui que les injures des
pamphlets catholiques et protestants.

Grce  l'arme que le Barnais apportait  la cause royale, les troupes
de la Ligue furent refoules et les deux cousins, le roi de France et le
roi de Navarre, mirent le sige devant Paris. L rgnaient une passion,
une frnsie, une haine indescriptibles telles que les engendre
seulement la guerre civile. Un moine fanatis, Jacques Clment, muni
d'une lettre fausse, se rendit au camp royal,  Saint-Cloud, et,
introduit auprs du roi, le tua d'un coup de couteau. Les dernires
paroles d'Henri III furent pour dsigner Henri de Bourbon comme son
hritier lgitime et pour prdire sa conversion (1er aot 1589).

Henri III tait mort pour une ide: celle de l'Etat, de la monarchie, de
l'unit nationale. Il n'tait pas mort en vain. Par Henri IV, l'homme
aux deux religions, la France allait retrouver la paix intrieure. Par
ce prince politique, l'heure des politiques, l'heure du tiers parti
approchait.




CHAPITRE X

HENRI IV RESTAURE LA MONARCHIE ET RELVE L'TAT


La Ligue fut une rvolution catholique mais une rvolution. Et Michelet
a crit ce mot qui va loin: La Ligue donne pour deux cents ans
l'horreur de la Rpublique. Au sicle suivant, cette horreur sera
renouvele par la Fronde.

A la mort d'Henri III, la France, au fond d'elle-mme, aspirait au
retour de l'ordre. On se reprsente ce que trente ans de guerres civiles
avaient dj cot. Quatre millions d'hommes peut-tre. Et que de
ruines! Piti, confusion, misre partout, disait Henri IV. Le plus
grand des maux, cause de tout, c'tait encore l'anarchie. Qui
gouvernerait? La Ligue  Paris, et dans la plupart des grandes villes.
Et l'esprit rpublicain des ligueurs ne le cdait gure  celui des
protestants. Dans les provinces, des gouverneurs se taillaient des
principauts. Le gouvernement lgitime, rgulier, n'tait plus qu'un
parti, celui des royalistes, et il s'en fallait de beaucoup qu'il ft le
plus fort. Il avait pourtant l'avenir pour lui, comme le distingua tout
de suite le Snat de la Rpublique de Venise, qui fut la premire
puissance en Europe  reconnatre Henri IV.

Sans l'affaire de la religion, Henri de Bourbon n'aurait pas eu de peine
 reconqurir son royaume. Il dut  la fin se convaincre que, si la
France dsirait un roi, elle ne voulait qu'un roi catholique. Choisir
l'heure de la conversion, c'tait la difficult. Henri IV et prfr ne
se convertir que vainqueur, librement. S'il avait abjur ds le
lendemain de la mort d'Henri III, comme on l'en pressait, tant de hte
et t suspecte. Il n'et pas t sr de dsarmer les ligueurs et de
rallier tous les catholiques, tandis que les protestants, qui dj
n'avaient en lui qu'une confiance mdiocre, l'eussent abandonn. Pour ne
pas tout perdre, il devait courir sa chance, attendre d'tre impos par
les vnements. La joie de Paris  la nouvelle du crime de Saint-Cloud,
l'exaltation du rgicide par la Ligue, l'avertissaient assez que l'heure
n'tait pas venue. Dans sa dclaration du 4 aot, il se contenta de
jurer que la religion catholique serait respecte et que, dans les six
mois, un concile dciderait de la conduite  tenir. Cette demi-mesure,
peut-tre la seule  prendre, ne contenta pas tous les royalistes dont
certains refusrent de le servir tandis qu'un grand tiers de l'arme
protestante s'en alla, reniant ce parjure. Sans la noblesse, qui lui fut
gnralement fidle et mrita bien de la France, il n'et gard que bien
peu de monde autour de lui.

Roi de France, Henri IV tait plus faible que roi de Navarre, presque
aussi faible que l'avait t Henri III. Il n'tait en ralit qu'un
prtendant et sa seule force tait le principe hrditaire. Oblig de
lever le sige de Paris, le voil courant l'ouest de la France,
poursuivi par l'arme de la Ligue, recevant des secours et des troupes
de la reine d'Angleterre, tandis que les ligueurs taient aids par le
roi d'Espagne:  travers nos guerres civiles, Elisabeth et Philippe II
cherchaient  s'atteindre, l'tranger profitait de nos querelles, mais
Henri IV s'honora en refusant  quelque prix que ce ft de promettre
Calais. Mayenne, le frre d'Henri de Guise, qui commandait, d'ailleurs
mal, l'arme de la Ligue, se fit battre  Arques, prs de Dieppe. A Ivry
(1590), le jour du panache blanc, Henri IV remporta un autre succs.
Victoires infiniment utiles  sa cause mais qui ne terminaient rien.
Revenu sous les murs de Paris, la ville lui rsista passionnment.

Que de siges a subis Paris dans sa longue histoire! Celui-l ne
ressemble  aucun autre par l'obstination des assigs. Tantt bloqu,
tantt dbloqu, Paris, de plus ou moins prs, fut investi pendant prs
de quatre ans. Deux fois Henri IV crut y entrer de force. Il choua deux
fois. Il semblait que le roi calviniste ft rejet par les murs
eux-mmes. Peut-tre et-il russi enfin par le blocus et la famine, qui
fut terrible, si le duc de Parme, envoy par Philippe II  la tte d'une
arme espagnole, ne l'et oblig  s'loigner. Toutefois Henri IV ne
cdait pas et Paris non plus. Les six mois qu'il avait fixs taient
couls depuis longtemps et, la situation n'ayant pas chang, Henri IV
jugeait toujours sa conversion humiliante et plus propre  l'affaiblir
qu' le fortifier. Pour sortir de l, il fallait que la Ligue se
reconnt impuissante  donner  la France un gouvernement rgulier.

Le sien tait chaotique, rvolutionnaire. Sans doute la Ligue avait un
roi, mais ce roi, le prtendu Charles X, cardinal de Bourbon, n'tait
qu'une figure dcorative et, par surcrot, il tait prisonnier de son
neveu Henri IV, comme il avait t prisonnier d'Henri III qui s'tait
bien gard de le relcher, le hasard l'ayant mis entre ses mains. Le roi
de la Ligue ne devait pas tarder  mourir, et sa mort excita de
nombreuses ambitions. On tait tellement convaincu que jamais Henri IV
ne parviendrait  se faire reconnatre, que des candidats au trne se
prsentrent. Le roi d'Espagne le rclama, nonobstant la loi salique,
pour sa fille Isabelle, petite-fille d'Henri II. Le duc de Savoie,
petit-fils de Franois Ier, se mit sur les rangs: celui-l pensait que
la France serait dmembre et se ft content du Dauphin et de la
Provence. Le duc de Lorraine tait encore candidat, ainsi que Mayenne
qui comptait bien que le pain cuisait pour lui. Ces ambitions
s'opposaient et se paralysaient. Henri IV en profita.

Cependant, les matres de Paris, appuys sur l'organisation de la Ligue,
c'taient les Seize, et ce comit de salut catholique rgnait par la
terreur, appliquait  ses adversaires et mme aux modrs les mesures
classiques des rvolutions, loi des suspects, saisie des biens
d'migrs, proscription, puration des fonctionnaires. Aprs un jugement
sommaire, le premier prsident du Parlement et deux conseillers furent
pendus pour trahison. Cet acte de terrorisme inquita Paris, plus
encore le duc de Mayenne. Jusqu'o les obscurs tyrans iraient-ils? Dj
ils avaient appel une garnison espagnole, ils envoyaient des adresses
de fidlit  Philippe II. Le duc de Mayenne, encourag par les ligueurs
politiques qui, au fond, taient les plus nombreux dans la population
parisienne, brisa la faction des Seize dont quelques-uns furent pendus 
leur tour. Ceux qui ne s'enfuirent pas furent jets en prison.

La Ligue subsistait, mais son pouvoir politique tait diminu, son
organisation affaiblie. En frappant la dmagogie, Mayenne rendait
service  Henri IV, s'il croyait ne travailler que pour lui-mme.
D'ailleurs, le temps passait et, ni d'un ct ni de l'autre, on
n'arrivait  rien. On couchait sur ses positions. Henri IV, repouss de
Paris, avait, dans les mmes conditions, chou devant Rouen qui ne
voulait pas non plus de roi hrtique. Cette impuissance des deux
camps engendrait la lassitude qui elle-mme conduisait  des tentatives
de rapprochement. Le parti des politiques, le tiers parti, commenait 
dire tout haut que le mieux serait de s'entendre avec le roi de Navarre.
Mais la difficult tait toujours la mme, car Henri IV voulait tre
reconnu sans conditions. Dj rsolu  sauter le pas,  se convertir,
il voulait que son abjuration ft volontaire. Il entendait ne devoir la
couronne qu' la lgitimit et ne laisser la monarchie dpendre de rien
ni de personne, ni de la religion, ni du pape, ni de l'autorit usurps
par une ligue. Toute sa manoeuvre tendit  prserver l'indpendance du
pouvoir royal et  viter jusqu'aux apparences d'une constitution
impose par les ligueurs.

Pour que la lgitimit l'emportt, il fallait une dernire exprience:
c'tait que la Sainte-Union ft reconnue incapable de fonder un
gouvernement rgulier. Les tats gnraux de 1593, convoqus pour
l'lection d'un roi, aboutirent  un chec complet. L encore, ce fut le
duc de Mayenne qui, sans le vouloir, aida Henri IV. Dsireux de prendre
pour lui-mme la royaut vacante et d'carter l'infante dont la
candidature tait pose par Philippe II, protecteur de la Ligue, Mayenne
adressa un appel aux royalistes et leur demanda de participer aux tats.
Henri IV saisit cette occasion pour affirmer ses droits et annoncer
qu'il tait prt  se convertir. Cette nouvelle, lance  point,
produisit une sensation immense. Parmi les ligueurs, le groupe des
politiques fut encourag. L'lan, la faveur publique passaient de leur
ct et le pamphlet que rdigeaient quelques-uns d'entre eux, polmistes
et journalistes de talent, la clbre _Satire Mnippe_, ridiculisait
les intransigeants et rendait odieux leurs allis espagnols. Mme dans
les tats ligueurs, la rsistance  l'intervention trangre grandit.
Des voix s'levrent pour protester contre l'abrogation de la loi
salique, et la candidature de l'infante Isabelle, prsente par Philippe
II, soutenue par le lgat du pape, combattue en arrire par Mayenne,
souleva de nombreuses objections. L'affaire tranait dans des dbats
sans fin, lorsque le Parlement, conservateur des lois fondamentales,
prit une initiative. Par un arrt retentissant qui fut port et signifi
 Mayenne, la cour suprme dclara que le royaume ne pouvait tre occup
par des trangers. L'intrigue espagnole, qui languissait, fut crase du
coup.

Les vnements conspiraient pour Henri IV et les intransigeants de la
Ligue perdaient du terrain. Le sentiment national s'tait rveill et ce
rveil profitait au droit royal. Depuis la fin d'avril, des confrences
duraient  Suresnes entre ligueurs modrs et royalistes catholiques 
la recherche d'une solution. Ce rapprochement tait  lui seul un
rsultat considrable, d'autant plus que les ngociateurs, se sentant
soutenus par l'opinion publique, persistaient  garder le contact malgr
les difficults qui surgissaient. Henri IV avait espr que sa promesse
de conversion suffirait pour qu'il ft reconnu. Mais il devint vident
qu'il fallait cder sur ce point pour russir et qu'il devait se
convertir d'abord. D'ailleurs, la conversion prcdant la reconnaissance
n'avait plus les inconvnients qu'elle prsentait avant les tats
gnraux. Le dsir de paix, le besoin d'un gouvernement rgulier taient
devenus tels que le roi ne risquait plus, comme il l'et risqu quelques
mois plus tt, de se convertir pour rien. Ds qu'il serait catholique,
le mouvement en sa faveur serait irrsistible. Mais il fallait qu'il ft
catholique pour entraner le mouvement.

C'est en effet ce qui se passa. Le 25 juillet 1593, Henri IV abjura en
l'glise Saint-Denis,  deux pas de Paris o la Ligue rsista encore
huit mois, sans espoir. Du moins son obstination prouvait-elle la
puissance de l'ide d'o elle tait sortie: quinze ans plus tard c'est
encore sa passion qui armera Ravaillac. Dans sa dfaite, la Ligue
restait victorieuse: elle avait arrach l'Etat au protestantisme. Elle
avait dtruit la chance qu'avait eue un moment la cause calviniste, la
chance qui avait voulu que le lgitime hritier de la couronne ft un
protestant. Mais ce que la Ligue avait mconnu, c'est--dire le
caractre hrditaire et national de la monarchie, prenait aussi sa
revanche. La France n'avait pas voulu d'un roi hrtique, mais elle
n'avait pas voulu d'un roi tranger ou d'un roi lu. Ses institutions
taient sorties intactes de la tempte. La restauration d'Henri IV,--car
ce fut, comme pour Charles VII,--une restauration, consolidait la
monarchie dont l'avenir, depuis cinquante ans, tait devenu douteux.

Les talents politiques du roi, sa bonne humeur firent le reste. Il a plu
 la France, mais sa plus grande qualit a t de lui rendre l'ordre et
le repos. On lui passa, on trouva hroque et charmant ce qu'on et
condamn chez d'autres, ses caprices, ses amours, et mme des
indlicatesses choquantes. Ni les contemporains, ni l'histoire n'ont eu
de blme trs svre pour Gabrielle d'Estres et Henriette d'Entraigues,
et l'on admire qu'il ait mrit ce nom de Vert-Galant. Ainsi, La
Vallire, Montespan, Maintenon rayonnent de la gloire de Louis XIV
tandis que Louis XV est fltri, et que les vertus de Louis XVI ne lui
ont pas t un titre. C'est la politique qui fait les rputations.

A partir de l'abjuration, tout russit  Henri IV parce que les Franais
taient las de l'anarchie et de l'intervention trangre et, selon son
mot, affams de voir un roi. Ne pouvant aller  Reims, encore aux
mains des Guise, il fut sacr  Chartres. Il ngociait avec le pape pour
que son excommunication ft leve. Cependant, ses forces grandissant
chaque jour, il menaait de reprendre les hostilits contre ce qui
restait de rebelles tout en leur laissant esprer de l'indulgence, et la
Ligue, qui avait perdu sa raison d'tre, commenait  se dissoudre. Le
parti des politiques l'emportait presque partout. Le duc de Mayenne,
jugeant la partie perdue, quitta Paris dont les ligueurs rallis
ouvrirent bientt les portes  Henri IV. Le 22 mars 1594, le roi fit son
entre dans la ville, presque sans rsistance. Le gouvernement de la
Ligue s'vanouit, la garnison espagnole sortit librement et une large
amnistie fut accorde  ceux qui s'taient compromis jusqu'au bout.

Il ne faudrait pourtant pas croire que l'ordre et la tranquillit
fussent revenus et les divisions effaces du jour au lendemain. Les
esprits avaient t trop mus, la France trop secoue et l'on devine ce
qu'un demi-sicle de guerre civile avait laiss d'anarchie. En l'absence
d'autorit publique, une sorte de fodalit s'tait reconstitue. C'est
elle que Richelieu devra achever d'abattre. Henri IV, jusqu'au jour de
son assassinat, fin d'une longue srie d'intrigues, sera entour de
haines et de complots. Avant de tomber rue de la Ferronnerie, il
chappera  d'obscurs rgicides comme Jean Chtel, il devra condamner 
mort un haut conspirateur comme Biron. Entre les catholiques et les
protestants, la balance sera difficile  tenir, les catholiques toujours
en mfiance contre l'hrsie, les protestants, avec leur esprit
inquiet, toujours avides de ces srets par lesquelles ils tendaient
 former un Etat dans l'Etat.

Henri IV passa encore quatre ans en oprations de police, en
ngociations et en marchandages de toute sorte avant de redevenir le
matre dans son royaume. Il achetait ceux qu'il ne pouvait rduire et
beaucoup d'anciens ligueurs, parmi lesquels les princes de la maison de
Lorraine, vendirent trs cher leur ralliement. Mayenne fut pardonn
parce qu'il n'avait jamais accept le dmembrement de la France: l'ide
du roi, celle de la rconciliation nationale, paraissait dans ce noble
motif.

La Ligue n'abdiqua vraiment comme organisation politique que le jour o
Henri IV eut reu l'absolution du pape. Restait  vaincre l'obstination
de Philippe II qui ne se rsignait pas au relvement de la France et qui
gardait encore chez nous quelques complices. Henri IV appela le pays 
s'affranchir tout  fait de l'tranger. Cette guerre de dlivrance
devait effacer le souvenir des guerres civiles, et le calcul tait bon.
Malheureusement, la France tait si puise que, malgr un succs 
Fontaine-Franaise, nous prouvmes de srieux revers. En 1595, Amiens
fut pris, Paris menac et il fallut solliciter le secours de
l'Angleterre qui se fit beaucoup prier, demanda mme, ce qui lui fut de
nouveau refus, de mettre des soldats  Calais, et nous aida faiblement
sur terre mais se chargea volontiers de poursuivre les Espagnols sur
mer. L'Espagne ne s'tait jamais remise du dsastre naval de l'_Armada_.
Il fallut qu'elle ft puise elle-mme pour que Philippe II consentt 
signer la paix de Vervins. Il avait perdu la partie en France et il
l'avait  moiti perdue aux Pays-Bas. La Hollande s'tait affranchie et
le nouvel Etat, les Provinces-Unies, form par de durs combats pour sa
libert, ajoutait un lment actif  la politique de l'Europe.

Presque en mme temps que la paix de Vervins fut sign l'Edit de Nantes
(13 avril 1598). Les protestants avaient t aussi longs que la Ligue et
l'Espagne  reconnatre le fait accompli. Depuis la conversion du roi,
ils ne cessaient de s'agiter, de tenir des assembles, d'adresser au
gouvernement des plaintes et des sommations, de chercher des appuis au
dehors, et mme de profiter, pour accrotre leurs exigences, des
embarras et des revers du gouvernement, comme ce fut le cas au dsastre
d'Amiens. C'est quand ils virent que la paix avec l'Espagne allait tre
conclue qu'ils rduisirent leurs prtentions et acceptrent un accord.
En effet, l'Edit de Nantes ne fut pas un acte gracieux, d  la volont
du roi, dans la plnitude de sa souverainet, mais un trait dont les
articles furent dbattus comme avec des belligrants. Si Henri IV
l'avait pu, il n'aurait pas pay l'apaisement d'un tel prix, ni accept
des conditions aussi dangereuses. Si les calvinistes n'avaient t
remplis de mfiance, s'ils avaient dsir rentrer dans la communaut au
lieu de rester organiss en parti, ils se fussent contents de la
libert de conscience. A cette libert, il fallut, pour obtenir leur
signature, ajouter les garanties non seulement politiques, mais
territoriales: plus de cent villes, dont quelques-unes trs importantes
et capables de soutenir un sige, La Rochelle, Saumur, Montauban,
Montpellier. Et ces places de sret devaient tre entretenues aux frais
du Trsor, c'est--dire par tous les contribuables, mme catholiques. En
outre, avec leur synode et leurs assembles, les calvinistes gardaient
les organes d'un gouvernement, une autonomie, ce qu'on a pu dfinir une
rpublique autorise. Un pareil dmembrement de la souverainet
publique serait inconcevable de nos jours. Mme alors, quand le rgime
des privilges et des franchises tait couramment admis, les concessions
accordes au parti protestant parurent fortes. Il ne devait pas tarder 
paratre qu'elles taient dangereuses. Ces conditions s'accordaient mal,
de part et d'autre, avec l'ide de tolrance. Henri IV signa sans doute
avec l'espoir que c'tait un premier pas, que l'apaisement dfinitif
viendrait. Il dut surtout considrer que le parti protestant tait
toujours capable de mettre sur pied vingt-cinq mille soldats et de
reprendre la guerre. Les huguenots lui avaient arrach l'Edit de Nantes
par la force comme la Ligue lui avait arrach sa conversion. L'opinion
publique ne s'y trompa pas et l'Edit ne passa qu'avec peine: c'tait
l'annonce de la future rvocation. Il fallut, pour obtenir
l'enregistrement, que le roi ngocit, que le trait subt des
retouches, enfin qu'il agt sur les Parlements soit par son loquence,
soit par autorit. Celui de Rouen ne s'inclina tout  fait qu'en 1609.

Henri IV qui connaissait et craignait ses anciens coreligionnaires, ne
fut tranquille que quand il eut donn une svre leon  leur
protecteur, le duc de Bouillon, qui, par sa principaut de Sedan, alors
hors de France, pouvait tre redoutable. Cependant une autre leon avait
t administre au duc de Savoie qui continuait  convoiter nos
provinces du sud-est. Une brillante campagne nous valut la Bresse, le
Bugey et Gex, tandis que la France, en renonant au marquisat des
Saluces, marquait qu'elle renonait aux aventures d'Italie. La politique
des agrandissements reprenait, la politique traditionnelle, patiente,
mesure, observant la loi de l'utile et du possible, celle que Richelieu
dfinira: Achever le pr carr. Le roi amliora encore sa position
europenne en pousant Marie de Mdicis, apparente  la maison
d'Autriche et au pape Clment VIII, et la reine, en donnant un hritier
au trne, abolissait la crainte d'une autre succession protestante,
ainsi que d'une ligue nouvelle. Aprs tant de traverses, la monarchie se
consolidait.

En mme temps, peu  peu, revenaient le calme et l'ordre. Aux premires
annes du dix-septime sicle, le passif du seizime commenait  se
liquider. Le relvement conomique et financier alla du mme pas que le
relvement politique. Avec Sully, type nouveau de l'homme d'affaires
protestant, Henri IV travailla  rtablir la fortune de la France. Le
dlabrement du pays, le dsordre de l'administration, l'appauvrissement
des familles, taient immenses. Lorsque le roi souhaitait que chacun
pt, le dimanche, mettre la poule au pot, il voquait des annes de
privations. Lorsque Sully disait l'autre mot clbre: Labourage et
pturage sont les deux mamelles de la France, il partait de cette ide
juste que l'agriculture est la source de notre richesse. On
reconstruisit, comme on reconstruit toujours, avec du bon sens, par le
travail et l'pargne, avec des principes paysans et bourgeois. Sur sa
base agricole, sa terre qui rcompense toujours le labeur, la France
refit de la richesse. Comme on dit, les affaires reprirent. Des
industries, encourages par le gouvernement, se fondrent. L'esprit
d'entreprise se ranima et nos Dieppois commencrent nos colonies.

La France se reconstituait, elle reprenait des forces au moment o
l'Europe avait besoin d'elle. Ce qui nous avait sauvs, pendant nos
dchirements, c'tait la rivalit de l'Angleterre et de l'Espagne,
c'tait la lutte des Pays-Bas contre leurs matres espagnols, c'tait
l'effacement de l'Empire germanique. Depuis que Charles Quint avait
disparu, les Habsbourg de Vienne, tout en gardant la couronne impriale,
n'avaient plus de pouvoir rel en Allemagne. L'indpendance des princes
allemands, les progrs du protestantisme, le conflit des religions
avaient divis l'Allemagne et rendu inoffensifs les Habsbourg relgus
au fond du Danube. Ils pouvaient toujours redevenir dangereux par leur
alliance avec les Habsbourg de Madrid et le devoir de la politique
franaise tait de surveiller la maison d'Autriche. Aux premires annes
du dix-septime sicle, il tait visible  bien des signes qu'elle se
rveillait et se prparait  reconqurir son autorit en Allemagne en
prenant la tte d'un mouvement catholique avec l'appui de Philippe III.
Le danger tait le mme que sous Charles-Quint. Henri IV le vit et il
encouragea les princes protestants d'Allemagne  la rsistance. Cette
politique, si naturelle, tait encore plus difficile qu'au temps d'Henri
II, car Henri IV devait, plus qu'un autre, viter de se rendre suspect
de sympathies pour la cause de la Rforme. Ses intentions pouvaient trop
aisment tre travesties. Une politique extrieure purement franaise,
mais dirige par la force des choses contre une puissance catholique,
ranimait les accusations et les soupons des vieux ligueurs.

Il fallut pourtant prendre parti lorsque se prsenta l'affaire de la
succession de Juliers. En revendiquant cet hritage, la maison
d'Autriche cherchait  s'installer sur la rive gauche du Rhin. De l,
elle et menac et les Provinces-Unies des Pays-Bas, et la France qui ne
pouvait se dispenser d'intervenir. La politique d'Henri IV fut celle de
Franois Ier et d'Henri II: s'opposer  la domination d'une grande
puissance, protger l'indpendance des Etats moyens et petits. Dans son
grand dessein, Sully n'a laiss qu'une caricature de cette vue
raliste, si conforme  la position de la France et  ses intrts.
Henri IV cherchait l'quilibre et non l'utopie.

Il tait prt  chasser les Habsbourg de Juliers, au risque d'une
guerre, pour en viter une plus grave dans l'avenir. Ces prparatifs
n'allrent pas sans murmures. On racontait que le roi s'alliait  tous
les protestants d'Europe pour combattre la religion catholique et mme
le pape. Propages par l'ennemi, ces fables couraient la France. Il y
avait aussi, jusqu' la cour, un parti qui tait hostile  un conflit
avec l'Autriche et l'Espagne. Dans cet moi du sentiment public, o
remontaient les souvenirs des guerres de religion, il se trouva un
esprit faible et exalt pour penser au rgicide. En assassinant Henri
IV, le 14 mai 1610, Ravaillac crut faire oeuvre sainte. Son crime
reproduit celui de Jacques Clment. Henri IV est tomb sous le couteau
d'un revenant de la Ligue, comme Henri III sous le couteau du moine
quand la Ligue tait dans son ardeur.




CHAPITRE XI

LOUIS XIII ET RICHELIEU: LA LUTTE NATIONALE CONTRE LA MAISON D'AUTRICHE


Au lendemain de la mort d'Henri IV, tout le monde craignit le
recommencement des troubles. Crainte fonde: on tait encore si prs des
guerres civiles et de la Ligue! Le temps des rois est pass. Celui des
princes et des grands est venu. Voil, selon Sully, ce qui se disait
aprs le crime de Ravaillac. Il y eut en effet un renouveau d'anarchie
aristocratique et princire, de sdition calviniste. Mais la masse du
pays tenait au repos dont elle venait de goter. Elle tait hostile aux
ambitieux et aux fanatiques. Grce  ce sentiment gnral, on passa sans
accidents graves des annes difficiles.

Les ministres d'Henri IV, qui continurent  gouverner au nom de la
rgente, jugrent bien la situation. Ce n'tait pas le moment d'entrer
dans des complications extrieures, encore moins dans une guerre.
Villeroy liquida honorablement la grande entreprise d'Henri IV. On se
contenta de prendre la ville de Juliers, de compte  demi avec les
Hollandais, pour qu'elle ne restt pas aux Impriaux, et de la remettre
 nos allis d'Allemagne. Pour s'assurer de l'Espagne, on ralisa un
projet de mariage qui avait dj t envisag du vivant du roi et le
jeune Louis XIII pousa Anne d'Autriche.

Cette politique servit de prtexte  une opposition qui n'eut rien de
national. Les protestants crurent ou feignirent de croire qu'ils taient
menacs par les nouvelles alliances catholiques. Les princes des deux
religions, Cond, Soissons, Mayenne, Bouillon, Nevers, Vendme,
formrent une ligue et prirent les armes. Conseille par son homme de
confiance, Concini, devenu marchal d'Ancre, Marie de Mdicis prfra
ngocier avec les rebelles que de courir le risque d'une guerre civile.
Elle les apaisa par des places et des pensions, et, comme ils avaient
rclam des Etats Gnraux dans leur manifeste, elle les prit au mot,
non sans avoir eu soin de montrer le jeune roi qui parcourut les
provinces de l'Ouest encore agites par Vendme. Au retour de ce voyage,
qui produisit une impression excellente, Louis XIII fut dclar majeur
et les tats furent convoqus  un moment o, le gouvernement s'tant
raffermi, la manoeuvre des princes tournait contre eux.

Les Etats Gnraux de 1614 seront les derniers avant ceux de 1789. Ils
discrditrent l'institution parce que l'ide du bien gnral en fut
absente, tandis que chacun des trois ordres songea surtout  dfendre
ses intrts particuliers. La noblesse s'en prenait  la vnalit et 
l'hrdit des charges qui constituaient une autre aristocratie: car le
tiers tat tait en ralit la noblesse de robe. La clbre querelle de
la Paulette, qui remplit les dbats, fut une querelle de classes qui
irrita les familles parlementaires, menaces dans la proprit de leurs
offices. Quant au clerg, son orateur fut le jeune vque de Luon,
Armand du Plessis de Richelieu, l'homme de l'avenir. Richelieu se
plaignit que son ordre ft loign des fonctions publiques alors que les
ecclsiastiques taient plus dpouills que tous autres d'intrts
particuliers. Ainsi Richelieu posait adroitement sa candidature et le
spectacle qu'avaient donn la noblesse et le tiers justifiait son
langage. Des trois ordres, c'taient d'ailleurs les deux premiers que le
gouvernement redoutait le plus  cause de leur indpendance tandis que
le tiers, tout aux questions matrielles, tait beaucoup plus docile. On
s'empressa de fermer les tats aprs avoir promis de supprimer la
vnalit des charges. Ce que le gouvernement se promettait surtout 
lui-mme, c'tait de ne plus convoquer d'Etats Gnraux.

La mauvaise rputation de Concini, qui, malgr le tmoignage favorable
de Richelieu, a travers l'histoire, vient de la cabale des Parlements
qui,  partir de ce moment, s'agitrent. L'hrdit des charges tait
sans doute un abus. La bourgeoisie, qui en profitait, y tait attache.
Pour dfendre ce qu'ils considraient comme leur bien, les Parlements
firent de la politique. Dans leurs remontrances, ils attaqurent le
Florentin Concini, comme ils attaqueront plus tard Mazarin avec lequel
il eut des ressemblances. Cette agitation des gens de robe, qui
affectaient de parler au nom du bien public, entrana celle des princes
qui entrana  son tour celle des protestants. C'est au milieu de ces
dsordres que Concini appela aux affaires des hommes nergiques, parmi
lesquels Richelieu, qui fut nomm secrtaire d'Etat  la Guerre et se
mit en mesure, comme il l'annona aussitt, de chtier les
perturbateurs.

Quand ce ne serait que pour avoir invent Richelieu, Concini ne devrait
pas passer pour un si mauvais homme. Son tort fut d'aimer l'argent
autant que le pouvoir et, par l, de se rendre impopulaire. Dans la
haute fortune qu'il devait  la faveur de Marie de Mdicis, il manqua
aussi de tact et de prudence et il humilia le jeune roi en affectant de
le tenir  l'cart des affaires. Louis XIII venait d'atteindre seize
ans. Il se confia  un gentilhomme provenal, de sa maigre suite,
Charles d'Albert de Luynes, qui n'eut pas de peine  le convaincre que
son autorit tait usurpe par le marchal d'Ancre. Mais comment
renverser le tout-puissant Florentin, matre du gouvernement, des
finances et de l'arme? Il n'y avait d'autre ressource que l'audace. Le
24 avril 1615, au moment o Concini entrait au Louvre, il fut arrt au
nom du roi par Vitry, capitaine des gardes, et, comme il appelait 
l'aide, tu  coups de pistolet. Je suis roi maintenant, dit Louis
XIII  ceux qui le flicitaient. Et il congdia les collaborateurs du
Florentin, Richelieu lui-mme, auquel il adressa de dures paroles que
Luynes s'empressa d'attnuer, devinant l'avenir de l'vque de Luon.
Marie de Mdicis fut loigne.

Depuis la mort d'Henri IV, quel que ft l'homme au pouvoir, la politique
ne changeait gure. Comme les autres, Luynes voulut viter les aventures
et un conflit avec l'Espagne, au dedans maintenir l'ordre, contenir les
protestants. Cependant il se prparait en Europe des vnements qui
bientt ne permettraient plus  la France de rester neutre. La lutte
entre catholiques et protestants recommenait en Allemagne. A la vrit,
mais on ne le vit pas tout de suite, ce n'tait pas une lutte de
religions, c'tait une lutte politique. La maison d'Autriche reprenait
les plans de Charles-Quint. Elle catholicisait l'Allemagne pour la
dominer. La Bohme (les Tchques d'aujourd'hui) avait commenc la
rsistance par la fameuse dfenestration des reprsentants de
l'Empereur au chteau de Prague. Elle avait pris pour roi l'lecteur
palatin, chef de l'Union vanglique, tandis que les Hongrois, de leur
ct, se rvoltaient. L'empereur Ferdinand se vit en danger, chercha
secours au dehors et s'adressa  la France qu'il sollicitait  la fois
au nom des intrts de la religion catholique et au nom de la solidarit
des monarchies.

Le gouvernement franais avait un parti  prendre et le choix tait
difficile. Venir en aide  la maison d'Autriche, c'tait contraire aux
intrts et  la scurit de la France. Appuyer les protestants
d'Allemagne, c'tait rveiller les mfiances des catholiques franais,
enhardir nos propres protestants qui s'agitaient dans le Midi. Le
Conseil dcida de n'intervenir que pour conseiller la paix  l'Union
vanglique allemande. Il craignait en somme d'tre entran dans un
grand conflit de l'Europe centrale et s'efforait de l'empcher par le
moyen ordinaire des mdiations diplomatiques. Il est rare que ce moyen
arrte les grands courants de l'histoire. Bientt les Tchques rvolts
furent crass  la bataille de la Montagne-Blanche: ce fut pour
l'Europe le coup de tonnerre que reproduira un jour la bataille de
Sadowa. La puissance de l'Empereur tait accrue par cette victoire qui
atteignait indirectement la France. La maison d'Autriche redevenait
dangereuse. Quelle que ft la prudence du gouvernement franais, sa
rpugnance  la guerre, il finirait par tre forc d'intervenir.

Pour reprendre la politique nationale, pour se mler activement aux
grandes affaires europennes, il fallait qu'une condition ft remplie:
la tranquillit  l'intrieur. Au moment o Luynes mourut, le Midi tait
toujours troubl par les calvinistes, et le roi en personne, venu pour
prendre Montauban, avait d en lever le sige. La France avait besoin
d'un gouvernement ferme qui rtablt l'ordre au dedans avant de passer 
l'action extrieure. Il faudrait encore prparer cette action par des
alliances. La marche circonspecte que suivit Richelieu justifie
l'abstention de ses prdcesseurs.

Il n'obtient le pouvoir qu'en 1624: Louis XIII avait peine  lui
pardonner d'avoir t l'homme de Concini et d'tre rest le candidat de
la reine mre. Devenu cardinal, son prestige avait grandi et il avait su
se rendre indispensable. Au Conseil, il fut bientt le premier et, sans
tapage, par des initiatives prudentes, limites, commena le
redressement de notre politique trangre. Le point qu'il choisit tait
important mais ne risquait pas de mettre toute l'Europe en branle.
C'tait la valle suisse de la Valteline par laquelle les Impriaux
passaient librement en Italie. En dlivrant la Valteline des garnisons
autrichiennes, la France coupait les communications de l'Empereur avec
l'Espagne.

Cette affaire, assez complique, tait en cours lorsque les protestants
franais se soulevrent, prenant La Rochelle comme base, et mirent
Richelieu dans un grand embarras. C'tait toujours la mme difficult.
Pour combattre la maison d'Autriche il fallait, en Europe, recourir 
des allis protestants: princes allemands, Pays-Bas, Angleterre, et
c'est ainsi qu'Henriette de France pousa Charles Ier. Mais ces
alliances offusquaient ceux des catholiques franais chez qui vivait
encore l'esprit de la Ligue tandis qu'elles excitaient les protestants,
jamais las de se plaindre. Richelieu tait encore loin d'avoir le pays
en main et l'intention qu'il annonait de gouverner inquitait les
intrigants. Il fallut briser la cabale qui s'tait forme autour de
Gaston d'Orlans: Chalais qui, charg de surveiller le remuant jeune
prince, avait pris part au complot, eut la tte tranche. C'est aussi
vers le mme temps que deux gentilshommes qui avaient brav l'dit sur
les duels allrent  l'chafaud. Pour prvenir de plus grands dsordres,
Richelieu, approuv par Louis XIII, rtablissait d'une main rude la
discipline dans le royaume.

La position de la France en Europe n'en tait pas moins difficile.
Richelieu, inquiet de ce qui se passait  l'intrieur, s'tait ht de
conclure la paix avec l'Espagne; alors les Anglais se retournrent
contre nous. Il est vrai que Richelieu, reprenant les projets d'Henri
IV, avait conu l'ide de rendre une marine  la France: depuis bientt
cent ans nous n'en avions plus et il nous en fallait une pour achever le
grand dessein contre l'Espagne auquel Richelieu ne renonait pas. Il en
fallait une aussi pour que la France tnt sa place  ct des puissances
maritimes, l'Angleterre, la Hollande, qui grandissaient et commenaient
 se disputer les colonies. Il en fallait une enfin pour venir  bout
des protestants qui, du port de La Rochelle, mettaient en chec l'Etat
dsarm sur l'Ocan.

Tout cela distrayait la France, qui ne pouvait tre partout, de
l'affaire essentielle, celle d'Allemagne. Jamais nous ne fmes autant
partags entre la terre et la mer. Mais d'abord il fallait en finir au
dedans avec la rbellion calviniste, avec ces enrags, comme les
appelait Malherbe. Les Anglais, descendus dans l'le de R pour leur
porter secours, en furent heureusement chasss. On dut encore rduire La
Rochelle par un long sige qui est rest fameux et o Richelieu montra
sa tnacit. Du succs de cette entreprise, tout le reste dpendait.
Lorsque La Rochelle eut capitul, aprs un nouvel chec des Anglais, ce
fut un jeu de prendre les dernires places rebelles du Midi. L'anne
1629 marqua la dfaite finale du protestantisme comme parti politique et
comme Etat dans l'Etat.

Dlivr de ce pril intrieur, Richelieu eut encore  dfendre sa
situation personnelle contre l'opposition qui se groupait autour de
Monsieur et de la reine mre. Assur de l'appui de Louis XIII aprs la
journe des Dupes, Richelieu n'en eut pas moins  combattre les
intrigues et les cabales auxquelles le frre du roi se prtait. Cette
priode offre une singulire ressemblance avec le rgne de Louis XI, et
Louis XIII eut les mmes rigueurs pour les sditieux: le marchal de
Montmorency, gouverneur du Languedoc, qui avait pris fait et cause pour
Gaston d'Orlans, eut la tte tranche. Jusqu' la fin du rgne, il y
aura, avec un caractre plus ou moins grave, de ces complots et de ces
rbellions que l'Espagne encourageait et qui sont, pour ainsi dire,
insparables de toute grande action  l'extrieur, car c'est un moyen
d'attaque ou de dfense de l'ennemi. La dfaite du parti protestant
tait pourtant le soulagement principal. Les autres agitations, les
autres diversions, aristocratiques et princires, en taient rendues
moins dangereuses. Et nous qui jugeons l'oeuvre de Richelieu par les
rsultats, nous pensons que le grand ministre, qui est venu  bout de
telles difficults, a d vivre au milieu du respect, de l'admiration et
de la gratitude. Mais si la prise de La Rochelle fut populaire, on est
surpris des murmures qu'excita l'excution de Montmorency, comme plus
tard celle de Cinq-Mars et de son complice de Thou. De mme que les
victimes de Louis XI, celles de Richelieu ont paru touchantes. Elles
sont devenues des figures de roman. Le peuple, disait le cardinal,
blme quelquefois ce qui lui est le plus utile et mme ncessaire.

L'ordre se trouva enfin  peu prs rtabli (et ce concours de
circonstances explique les succs futurs) au moment o nous ne pouvions
plus nous dispenser d'intervenir en Allemagne. Contre les progrs de la
maison d'Autriche, qui reprenait l'oeuvre d'unification de
Charles-Quint, les princes protestants avaient d'abord t secourus par
les Danois. Le Danemark vaincu, la Sude prit sa place. Gustave-Adolphe,
champion du protestantisme, remporta sur les armes impriales
d'clatantes victoires qui retardaient d'autant l'heure o la France
elle-mme devrait s'en mler. Cependant Gustave-Adolphe donnait  cette
guerre un caractre de religion qui ne plaisait qu' demi  Richelieu.
Il apparaissait comme le champion de la Rforme et si Richelieu
cultivait contre l'empereur Ferdinand les alliances protestantes, il ne
se souciait pas d'accrotre en Europe la puissance politique du
protestantisme et de runir tout ce qui tait catholique autour de la
maison d'Autriche. Il y avait une balance  tenir. Pourtant, lorsque
Gustave-Adolphe eut t tu dans sa dernire victoire, celle de Lutzen,
en 1632, un prcieux auxiliaire disparut. Richelieu rpugnait toujours 
entrer directement dans la lutte: il en cotait moins d'entretenir les
ennemis de l'Empereur par des subsides. Pendant deux annes encore,
Richelieu recula le moment de prendre part  la guerre. La ligue
protestante d'Allemagne, appuye par les Sudois, tenait toujours. Le
grand et puissant gnral des Impriaux, le clbre Wallenstein, tait
en rvolte contre Ferdinand et presque roi au milieu de son arme.
Richelieu esprait qu' la faveur de ces vnements il avancerait
jusqu'au Rhin et raliserait ce qu'il appelait son pr carr. En effet
la Lorraine, dont le duc se prtait aux intrigues de Gaston d'Orlans,
fut occupe. Richelieu mit des garnisons en Alsace dont les habitants
avaient rclam la protection de la France, craignant que leur pays ne
servt de champ de bataille aux deux partis qui se disputaient
l'Allemagne. Mais Wallenstein fut assassin et l'autorit impriale se
raffermit. L'Espagne mit sa redoutable infanterie  la disposition de
l'Empereur. Les Sudois commencrent  reculer. La ligue protestante fut
battue  Nordlingue. La France devait s'en mler ou abandonner l'Europe
 la domination de la maison d'Autriche.

On tait en 1635. Il y avait vingt-cinq ans que la France cartait la
guerre. Cette fois, elle venait nous chercher et Richelieu dut s'y
rsoudre. Et l'on vit, comme au sicle prcdent, quelle grande affaire
c'tait que de lutter contre la maison d'Autriche. Aprs quelques
succs, dans les Pays-Bas, nos troupes furent dbordes et l'ennemi
pntra en France. La prise de Corbie par les Espagnols en aot 1636
rappela que notre pays tait vulnrable et Paris dangereusement voisin
de la frontire. Louis XIII et Richelieu restrent dans la capitale, ce
qui arrta un commencement de panique et aussitt il se produisit un de
ces mouvements de patriotisme dont le peuple franais est coutumier,
mais qu'on avait cess de voir pendant les guerres civiles. L'anne de
Corbie a beaucoup frapp les contemporains. La France y donna en effet
une preuve de solidit. Elle prit confiance en elle-mme. C'est l'anne
du _Cid_, l'anne o Richelieu fonde l'Acadmie franaise. L'annonce du
sicle de Louis XIV est l.

Cependant l'ennemi tait sur notre sol. Il fallut le chasser de Picardie
et de Bourgogne avant que Richelieu pt se remettre  sa grande
politique d'Allemagne. Surtout il tait apparu que, contre les forces
organises dont la maison d'Autriche disposait, la France ne pouvait pas
pratiquer cette politique sans avoir une arme et une marine. Richelieu
travaillait sans relche  les lui donner. Il fut un grand homme d'Etat
non pas tant par ses calculs et ses desseins que par l'exacte
apprciation des moyens ncessaires pour arriver au but et des rapports
de la politique et de l'administration intrieures avec la politique
extrieure. C'est ainsi qu'il finit par russir dans une entreprise o
la France se heurtait  plus fort qu'elle.

Des campagnes difficiles mais heureuses et marques par la prise de
Brisach et celle d'Arras, les succs de nos allis protestants en
Allemagne, la rvolte des Catalans et des Portugais contre le
gouvernement espagnol, circonstance dont sut profiter la politique de
Richelieu: ces vnements favorables  notre cause rtablirent peu  peu
l'galit des forces. Jusque chez lui, le roi d'Espagne reculait. C'est
alors que le Roussillon fut occup et nous n'en sortirons plus. Envahie
en 1636, la France, en 1642, avait avanc d'un large pas vers ses
frontires historiques du Rhin et des Pyrnes. Rien n'tait pourtant
achev, la guerre continuait du ct allemand et du ct espagnol,
lorsque, cette anne-l, le cardinal mourut. Cinq mois aprs Louis XIII
le suivit dans la tombe. Ces deux hommes unis par la raison d'Etat, on
peut dire par le service et non par l'affection, ne peuvent plus, pour
l'histoire, tre spars.

Ce qu'ils avaient demand  la France, pendant prs de vingt ans,
c'tait un effort considrable de discipline, d'organisation, d'argent
mme. Richelieu, appuy sur le roi, avait exerc une vritable dictature
que le peuple franais avait supporte impatiemment, mais sans laquelle
l'oeuvre nationale et t impossible. Les grands n'taient plus seuls 
se rvolter. Plus d'une fois les paysans se soulevrent  cause des
impts, les bourgeois parce que la rente n'tait plus paye. La grandeur
du rsultat  atteindre, la France au Rhin, la conqute des frontires
naturelles, la fin du pril allemand, l'abaissement des Habsbourg,
c'taient des ides propres  exalter des politiques. Comment la masse
et-elle renonc joyeusement  ses commodits pour des fins aussi
lointaines et qui dpassaient la porte des esprits? Plus tard les
Franais ont eu un vritable culte pour la politique de Richelieu,
devenue une tradition, un dogme national, respect mme par les
rvolutionnaires. De son vivant, les contemporains ne se disaient pas
tous les jours qu'aucun sacrifice n'tait de trop pour abattre la maison
d'Autriche. A la vrit, la mort du grand cardinal fut ressentie comme
un soulagement.

Pour la scurit de la France, il fallait pourtant continuer sa
politique et l'on retombait dans les faiblesses et les embarras d'une
minorit. Un roi de cinq ans, une rgente espagnole, un ministre
italien: mauvaises conditions, semblait-il, mais corriges par une chose
importante. Richelieu laissait une doctrine d'Etat, et, pour la
raliser, une administration, une organisation, une arme aguerrie, des
gnraux expriments. Choisi, form par Richelieu, Mazarin connaissait
ses mthodes et il avait la souplesse qu'il fallait pour les appliquer
dans des circonstances nouvelles. Cet tranger, cet Italien, avide
d'argent et de profits, si prodigieusement dtest, a pourtant fait pour
le compte de la France une politique que la plupart des Franais ne
comprenaient mme pas. Il eut le talent de plaire  Anne d'Autriche, au
point qu'on a cru  leur mariage secret. Il lui inspira confiance, et,
malgr les cabales, malgr une vritable rvolution, elle ne l'abandonna
jamais, pas plus que Louis XIII n'avait abandonn son ministre. C'est
ainsi que cette rgence trouble mena au terme l'oeuvre de Richelieu.
Sans doute il n'y avait plus qu' rcolter. Encore fallait-il ne pas
arrter en chemin l'entreprise nationale.

Sur tous les fronts, la guerre continuait, cette guerre qui, pour
l'Allemagne, fut de trente ans. En 1643 une victoire clatante  Rocroy,
o la redoutable infanterie espagnole fut battue par Cond, donna aux
Franais un lan nouveau. L'Empire n'en pouvait plus. L'Espagne
faiblissait. Le chef-d'oeuvre de Richelieu avait t de retarder
l'intervention, de mnager nos forces. La France, avec ses jeunes
gnraux, donnait  fond au moment o l'adversaire commenait  tre
las.

Ds le temps de Richelieu on avait parl de la paix. L'anne d'aprs
Rocroy, des ngociations commencrent. Le lieu choisi pour la confrence
tait Munster, en Westphalie. Mais la paix n'tait pas mre. Quatre ans
se passrent encore avant qu'elle ft signe, sans que la guerre cesst.
On ngociait en combattant et Mazarin comprit que, pour obtenir un
rsultat, il fallait conduire les hostilits avec une nouvelle nergie.
Les campagnes de Turenne en Allemagne, une clatante victoire du Grand
Cond  Lens sur les Impriaux unis aux Espagnols dcidrent enfin
l'Empereur  traiter. La paix de Westphalie fut signe en octobre 1648.

Cette paix, qui devait rester pendant un sicle et demi la charte de
l'Europe, couronnait la politique de Richelieu. C'tait le triomphe de
la mthode qui consistait  achever la France en lui assurant la
possession paisible de ses nouvelles acquisitions. Il ne suffisait pas
d'ajouter l'Alsace au royaume. Il fallait encore que cette province ne
ft pas reprise au premier jour par les Allemands. Il ne suffisait pas
d'humilier la maison d'Autriche, de lui imposer une paix avantageuse
pour nous. Il fallait encore, pour que cette paix ft respecte, pour
que le rsultat d'une lutte longue de plus d'un sicle ne ft pas remis
en question, que l'Empire ft affaibli d'une faon durable et qu'il ne
pt se runir en un seul corps. Au trait de Westphalie, la politique
qui avait toujours t celle de la monarchie franaise, celle des
liberts germaniques, reut sa conscration. Notre victoire fut celle
du particularisme allemand. La dfaite de l'Empereur fut celle de
l'unit allemande. Mosaque de principauts, de rpubliques, de villes
libres, l'Allemagne, au lieu d'un Etat, en formait plusieurs centaines.
C'tait l'miettement, l'impuissance, le libre jeu laiss  notre
diplomatie, car ces trois cent quarante-trois Etats indpendants, de
toutes les tailles et de toutes les sortes, taient matres de leurs
mouvements et de leurs alliances. Leurs rapports avec l'Empire
devenaient extrmement vagues et s'exprimaient par une Dite, un
vritable Parlement, o, avec un peu de savoir-faire, nos agents
pouvaient intervenir de faon  tenir le corps germanique divis. Le
principe de l'quilibre europen, fond par le trait de Westphalie,
reposait sur une vritable limination de l'Allemagne, ce qui resta
notre doctrine constante, parce que c'tait notre plus grand intrt,
jusqu' la fin du dix-huitime sicle. Enfin pour conserver ces
rsultats, pour empcher qu'il y ft port atteinte et que l'Allemagne
ft conduite par une seule main, la France, ainsi que la Sude, avait un
droit de garantie au nom duquel elle pouvait s'opposer  tout changement
de la Constitution de l'Empire,  toute redistribution des territoires,
en d'autres termes aux ambitions de la maison d'Autriche ou de tout
autre pouvoir qui reprendrait son programme de domination des pays
germaniques. L'Allemagne n'tait plus, comme disait plus tard Frdric
II, qu'une Rpublique de princes, une vaste anarchie sous notre
protectorat. Ruine, dpeuple par la guerre de Trente Ans, rduite 
l'impuissance politique, elle cessait pour longtemps d'tre un danger.
Nous aurions encore  nous occuper d'elle. Nous n'avions plus  craindre
ses invasions: la grandeur de la France date de cette scurit.

Il est rare qu'on puisse fixer des moments o la politique a obtenu ce
qu'elle cherchait, o elle l'a ralis, dans la mesure o les choses
humaines comportent les ralisations. Le trait de Westphalie est un de
ces moments-l.

Il ne terminait pas tout parce que, dans l'histoire, rien n'est jamais
termin, parce que chaque progrs, pour tre conserv, demande un
effort. Il ne terminait pas tout non plus parce que le roi d'Espagne ne
se tenait pas pour battu et continuait la guerre. Il avait en effet des
raisons de croire que le triomphe de Mazarin tait fragile. En France,
la paix de Munster n'avait excit ni enthousiasme ni reconnaissance.
Elle tait reste presque inaperue. A l'heure o elle fut signe, la
France tait depuis trois mois en tat de rvolution et le gouvernement
franais  peine matre de Paris.




CHAPITRE XII

LA LEON DE LA FRONDE


On a pris l'habitude de regarder la Fronde comme un pisode romanesque
et mme galant  cause des belles dames qui s'en mlrent. Ce fut, en
ralit, la pousse rvolutionnaire du dix-septime sicle. Ce grand
sicle n'est devenu celui de l'ordre qu'aprs avoir pass par le
dsordre. Il a eu, vers son milieu, une fivre, une ruption rpandue
sur plusieurs pays d'Europe. Nous avons dj vu le roi d'Espagne aux
prises avec des mouvements d'indpendance en Catalogne et au Portugal. A
Naples, le pcheur Masaniello prit le pouvoir et son histoire frappa les
imaginations. A Paris, dans les rues, au passage d'Anne d'Autriche, on
criait: A Naples! Mais rien ne saurait se comparer  l'impression que
produisit la rvolution d'Angleterre. L'excution de Charles Ier,
beau-frre de Louis XIII, semblait annoncer la fin des monarchies. Le
rapport de ces vnements avec les troubles qui clatrent en France
n'est pas douteux.

On retrouve dans la Fronde les lments ordinaires dont les rvolutions
se composent. L'effort et la fatigue de la guerre de Trente Ans y
entrrent pour une part. Richelieu avait demand beaucoup au pays et
tout ce qui avait t contenu sous sa main de fer se libra sous
Mazarin. Il se fit une alliance des grands qu'il avait contraints  la
discipline nationale, et de la bourgeoisie qui avait souffert dans ses
intrts d'argent. Pour une autre part, et non la moindre, il y eut le
jansnisme, cette Rforme sans schisme, qu'on a pu appeler la Fronde
religieuse. Les pamphlets contre Mazarin et les polmiques avec les
jsuites, les mazarinades et les _Provinciales_ (bien que lgrement
postrieures) partent du mme esprit. Un admirateur de la Fronde l'a
appele la guerre des honntes gens contre les malhonntes gens. Si
elle avait russi, on lui aurait certainement reconnu les caractres
intellectuels et moraux d'une rvolution vritable.

Lorsque les troubles clatrent, au commencement de 1648, l'anne du
trait de Westphalie, le gouvernement tait depuis plusieurs mois en
conflit avec le Parlement qui dclarait illgales quelques taxes
nouvelles. La raison du mcontentement tait toujours la mme: la
guerre, l'action extrieure, l'achvement du territoire cotaient cher.
Le Trsor tait vide. Il fallait emprunter, imposer, quelquefois
retrancher un quartier de la rente, ce que les bourgeois prenaient mal
comme on s'en douterait si la satire de Boileau ne l'avait dit. Mazarin,
tout aux grandes affaires europennes, laissait les finances et la
fiscalit au surintendant. Lorsque les choses se gtaient, il se
flattait de les arranger par des moyens subtils. Il eut le tort, quand
le Parlement adressa au pouvoir ses premires remontrances, de ne pas
voir qu'il s'agissait de quelque chose de plus srieux que les cabales
d'_Importants_ dont il tait venu  bout au dbut de la rgence. La
rsistance du Parlement faisait partie d'un mouvement politique. On
demandait des rformes. On parlait de libert. Surtout on en voulait 
l'administration laisse par Richelieu,  ces intendants qu'il avait
crs et qui accroissaient l'autorit du pouvoir central. Les hauts
magistrats recevaient des encouragements de tous les cts. Les
concessions par lesquelles Mazarin crut les apaiser furent donc
inutiles. Le Parlement s'enhardit, et bien qu'il n'et que le nom de
commun avec celui de Londres, l'exemple de la rvolution anglaise ne fut
pas sans chauffer les imaginations. En somme le Parlement de Paris, le
plus souvent soutenu par ceux des provinces, prtendait agir comme une
assemble souveraine et, au nom des antiques institutions et liberts du
royaume, limiter l'autorit de la monarchie, singulirement renforce
sous la dictature de Richelieu. Les Parlements deviennent ds ce
moment-l ce qu'ils seront encore bien plus au dix-huitime sicle: un
centre de rsistance au pouvoir et d'opposition aux rformes,
d'agitation et de raction  la fois, un obstacle  la marche de l'Etat.

Le gouvernement avait fini par s'apercevoir du danger. Il voulut couper
court et profiter de l'impression produite par la victoire de Lens.
L'arrestation de quelques conseillers fut ordonne et parmi eux
Broussel, devenu populaire par son opposition acharne aux impts. Ce
fut le signal de l'insurrection et des barricades. Devant le soulvement
de Paris, le gouvernement cda. Broussel, le pre du peuple, fut remis
en libert. L'abolition ou la rduction des taxes fut accorde ainsi que
diverses rformes, en particulier des garanties pour la libert
individuelle, que le Parlement rclamait. Le pouvoir avait capitul
devant cette bauche de rvolution.

La reine Anne s'en rendit si bien compte qu'elle ne se crut plus en
libert  Paris et emmena le jeune roi  Rueil. Elle n'en revint
qu'aprs la signature de la paix dans l'ide que ce grand succs
national changerait les esprits. Mais les traits de Westphalie, si
importants pour l'avenir, si importants pour l'histoire, firent  peine
impression. Comme la guerre continuait avec l'Espagne, Mazarin, qui
devenait l'objet de l'animosit publique, fut accus de l'entretenir.
L'opposition reprit de plus belle. La campagne des pamphlets et des
chansons contre le cardinal et la rgente s'envenima. Pour la seconde
fois, le gouvernement jugea plus prudent de quitter Paris pour
Saint-Germain, mais de nuit et secrtement, tant la situation tait
tendue. A ce dpart, le Parlement rpondit en exigeant le renvoi de
Mazarin et la ville se mit en tat de dfense. La premire Fronde
clatait.

C'tait la manifestation d'un dsordre gnral. Grands seigneurs et
belles dames, noblesse toujours indpendante, gnraux mme, clerg avec
Gondi (le cardinal de Retz), Parlement, bourgeoisie, peuple:
l'effervescence tait partout. Il s'y mlait des souvenirs de la Ligue,
des rancunes protestantes (ce qui explique le cas de Turenne),
l'impatience de la discipline que Richelieu avait impose: tout ce qui
fait balle dans les temps o il y a des sujets de mcontentement
nombreux et o l'on sent que l'autorit n'est plus trs ferme. Cependant
cette confusion de tant d'intrts et de tant de mondes divers semble
avoir t une des causes de faiblesse de la Fronde. Ds le premier choc
avec les troupes rgulires, l'arme leve par les Parisiens subit un
chec devant Charenton. La discorde se mit chez les Frondeurs et l'on
finit par ngocier avec la Cour une paix ou plutt une trve.

Il serait trop long de raconter par le dtail les intrigues et les
troubles dont furent remplis et le reste de l'anne 1649 et les annes
qui suivirent. Ce temps ne peut se comparer qu' celui de la Ligue. Le
dsordre s'tait tendu aux provinces. La Normandie et Bordeaux furent
un moment en rvolte ouverte. Cependant nous tions toujours en guerre
avec l'Espagne et ni Cond ni le glorieux Turenne n'hsitaient  marcher
avec l'ennemi qui avana jusqu' la Marne. Il fallut que l'Espagne ft
bien affaiblie pour ne pas tirer meilleur parti de ces avantages.

Au milieu de cet immense gchis, la dtresse devint extrme. Les
rentiers qui avaient commenc la Fronde eurent  s'en repentir les
premiers. On n'est surpris que d'une chose, c'est que, dans cette
confusion, la France ne se soit pas dissoute. Ce qui sauva encore la
monarchie, ce fut l'absence d'une ide commune chez les sditieux. Une
assemble de la noblesse rclama les Etats Gnraux, selon l'usage des
temps de calamits. Elle prtendit, invoquant toujours les anciennes
traditions fodales que nous avons vues renatre sous la Ligue, rendre
au second ordre un droit de contrle sur le pouvoir. Ce langage, bien
qu'il ft accompagn de formules librales, inquita le Parlement qui se
rservait ce rle pour lui-mme et se souvenait des Etats de 1614, de
l'affaire de la Paulette et de la rancune des gens d'pe contre les
gens de robe. L'chec de la nouvelle Fronde tait en germe dans ce
conflit.

La nouvelle tait pourtant bien plus grave que l'ancienne. Mazarin et la
reine Anne, ne pouvant rien par la force, avaient essay de diviser
leurs adversaires et obtenu l'arrestation de Cond et des princes de sa
famille par des promesses au clan de Gondi. La manoeuvre ayant russi,
Turenne et les Espagnols ayant en outre t battus  Rethel, Mazarin
voulut profiter de la circonstance pour ramener la Cour  Paris et
raffermir son autorit. C'en fut assez pour que tous les Frondeurs
s'unissent contre lui. Le duc d'Orlans, le prsident Mol, Gondi, les
parlementaires et les nobles, tout le monde se dressait contre Mazarin.
A la fin, le Parlement n'exigea pas seulement la libration des princes
mais le bannissement du ministre. Mazarin n'attendit pas l'arrt: il
s'enfuit de Paris et se rfugia chez notre alli l'lecteur de Cologne,
aprs avoir convenu avec la rgente qu'il la conseillerait de loin en
attendant son retour.

La situation tait vritablement rvolutionnaire. La reine Anne, ayant
voulu  son tour quitter Paris, en fut empche par les Frondeurs. Les
milices bourgeoises furent convoques et elle ne les apaisa qu'en leur
montrant le jeune roi endormi ou qui feignait de dormir: il n'oublia
jamais ces scnes humiliantes. En somme, la famille royale tait
prisonnire, Beaufort, Gondi, la Grande Mademoiselle, tous les agits,
les tourneaux et les doctrinaires de cette trange rvolution matres
de Paris. Par bonheur, ce beau monde, uni  celui de la rue, ne tarda
pas  se dchirer. Avant de prendre la fuite, Mazarin avait ouvert les
portes de la prison de Cond, avec l'ide que cet orgueilleux ne
s'entendrait pas longtemps avec les autres frondeurs. Mazarin avait vu
juste. Monsieur le Prince mcontenta tout le monde. Son alliance avec
l'Espagne devint un scandale et le Parlement, qui dnonait en Mazarin
l'tranger, ordonna que l'on court sus  Cond, rebelle et tratre et
qui avait livr les places  l'ennemi. La circonstance, qu'il avait
calcule, parut propice au cardinal pour rentrer en France:
sur-le-champ, l'union se refit contre lui-mme, et comme le jeune roi,
dont la majorit avait t proclame sur ces entrefaites, tait  la
poursuite de Cond, la Fronde rgna sans obstacle  Paris. Lorsque
l'arme royale, commande par Turenne qui s'tait soumis (car on passait
avec facilit d'un camp dans l'autre), voulut rentrer dans la capitale,
elle fut arrte  la porte Saint-Antoine et c'est l que Mademoiselle,
du haut de la Bastille, tira le canon contre les troupes du roi.

On tait en 1652, et ce fut pour l'Etat le moment le plus critique de la
Fronde. Le roi tait arrt devant Paris, avec des provinces souleves
dans le dos. Un gouvernement de princes et de princesses du sang et de
dmagogues se formait: c'tait le retour aux pires journes de la Ligue.
Le bon sens, par l'organe d'un tiers parti, revint aussi pour les mmes
raisons. Les bourgeois parisiens ne tardrent pas  sentir que ce
dsordre ne valait rien pour les affaires. Une meute, accompagne de
tuerie et d'incendie  l'Htel de Ville, effraya les uns et commena 
dgoter les autres. Aprs trois mois de ce gchis, Paris, devenu plus
sage, fut mr pour le retour du jeune roi et Mazarin rentra lui-mme en
fvrier de l'anne suivante.

La France tait tout endolorie de cette stupide aventure. D'une guerre
civile, aggrave par la guerre trangre et qui avait dur quatre ans,
tait sorti ce qu'un contemporain appelait la ruine gnrale des
peuples. On a dcrit la misre au temps de la Fronde. Misre telle
que les missions de saint Vincent de Paul parcouraient le royaume pour
porter secours aux affams et aux malades. D'ailleurs, comme aprs la
Ligue, le pays fut long  se remettre de la secousse. L'indiscipline ne
disparut pas du jour au lendemain. Il fallut ngocier et rprimer, payer
les uns et punir les autres. Des provinces taient en pleine anarchie,
exploites et tyrannises par des brigands  prtentions fodales. Ce
fut le cas de l'Auvergne o il fallut encore, dix ans plus tard, tenir
des grands jours et faire des exemples par une procdure
extraordinaire. Et quand on se demande comment l'Etat franais a
nanmoins rsist  cet branlement, on doit se souvenir que l'arme, en
gnral, resta dans le devoir et que tout se serait dissous sans ces
quelques officiers inconnus de vieux rgiments, dont parle M. Lavisse
et dont la ferme fidlit sauva le roi et la France.

Sainte-Beuve a crit,  propos d'une autre priode trouble de notre
histoire: Nous nous imaginons toujours volontiers nos anctres comme en
tant  l'enfance des doctrines et dans l'inexprience des choses que
nous avons vues; mais ils en avaient vu eux-mmes et en avaient
prsentes beaucoup d'autres que nous avons oublies. La Fronde fut une
de ces leons, leon pour la nation franaise, leon pour le roi qui se
souvint toujours, dans sa puissance et dans sa gloire, des mauvais
moments que la monarchie avait passs pendant son adolescence.

La Fronde vaincue, Mazarin rentr  Paris, l'ordre ne se rtablit pas
comme par enchantement. L'ordre, la France y aspirait. Comment, par
quelle forme de gouvernement se raliserait-il? On ne le voyait pas
encore. Mais un point restait acquis et se dgageait de ces agitations,
de ces campagnes de pamphlets et de presse, des paroles audacieuses du
Parlement: l'opposition  Mazarin tait ne de l'opposition  Richelieu,
plus violente encore parce que le pouvoir tait plus faible et que le
deuxime cardinal tait un tranger. Depuis trente annes et mme plus,
car l'origine remonte  Concini, le rgime de la France avait t celui
du ministriat, le gouvernement, au nom du roi, par un ministre. Ce
rgime a t bon pour la France puisque, sous deux hommes de premier
ordre, il nous a donn frontires, scurit, prestige en Europe.
Cependant les Franais ne s'en sont pas accommods. Ce rgime leur
dplat, les froisse. Et puisqu'il n'est pas support, puisqu'il cause
de si violentes sditions, il est dangereux, il ne faut pas qu'on y
retombe. D'autre part si la France dit ce qu'elle ne veut pas, elle ne
dit pas non plus ce qu'elle veut. Le mot de Rpublique, quelquefois
prononc pendant la Fronde, reste sans cho. Puisque la France est
extnue par l'anarchie, puisqu'elle a eu peur d'un autre abme, comme
au temps de la Ligue, puisqu'elle veut un gouvernement qui gouverne et
qui ne soit pas celui d'une sorte de grand vizir, il ne reste qu'une
solution: le gouvernement personnel du roi. Voil comment le rgne de
Louis XIV est sorti de la Fronde.

De 1653  1661, cette pense mrit. Louis XIV, qui devient homme,
rflchit, forme ses ides. C'est une transition o se prpare ce qui va
suivre. Le calme revient, l'autorit se rtablit et cette autorit sera
celle du roi. Le changement qui se produit et le besoin de l'poque ont
t admirablement rendus par la lgende. Louis XIV n'est pas entr au
Parlement un fouet  la main. Il n'a pas dit: L'Etat c'est moi. C'est
pourtant le sens de son avertissement aux magistrats, toujours dmangs
de dsobissance, lorsque, ayant appris qu'ils refusaient d'enregistrer
des dits prsents par lui le mme jour, il revint en hte de la chasse
et leur parla un langage svre. Mais le mot l'Etat c'est moi, tait
celui de la situation. Il sera vrai quelques annes plus tard. Il ne
l'tait pas encore lorsque le Roi n'avait que dix-sept ans et Mazarin
dut calmer le Parlement, toujours pntr de son importance et fch de
l'algarade.

L'tonnant, c'est que, dans sa grande faiblesse, la France ait pu
continuer sa politique et en finir avec la guerre d'Espagne. Il est vrai
que, prt pour rendu, Mazarin soutenait la rvolution du Portugal comme
les Espagnols aidaient la Fronde. Et puis, le trait de Westphalie
jouait en notre faveur. Plus d'inquitude du ct de l'Allemagne. Si
Mazarin ne put empcher l'lection de Lopold de Habsbourg aprs la mort
de Ferdinand, il noua avec une douzaine de princes allemands l'alliance
connue sous le nom de Ligue du Rhin qui suffisait  paralyser l'Empire.
Enfin Mazarin rechercha l'amiti de Cromwell bien que la France et
donn asile aux Stuarts. Aprs l'excution de Charles Ier, oncle de
Louis XIV, ni la monarchie franaise ni la monarchie espagnole n'avaient
protest ni mme rompu les relations diplomatiques parce que l'une et
l'autre dsiraient le concours de l'Angleterre. L'indiffrence aux ides
et aux rgimes tait telle que ce fut mme la Hollande rpublicaine qui,
pour ses intrts maritimes, entra en lutte avec la Rpublique anglaise.
Dans le conflit de la France et de l'Espagne, l'Angleterre, comme au
sicle prcdent, tait l'arbitre. Cromwell opta pour la France parce
qu'il trouva bon de ruiner la marine des Espagnols et de leur prendre
des colonies: les rivalits coloniales commenaient  exercer leur
influence sur la politique de l'Europe.

Le concours anglais, bien que trs faible au point de vue militaire, fit
pencher la balance en notre faveur. La guerre avec l'Espagne, cette
guerre de plus de vingt ans, qui languissait, se ranima, surtout en
Flandre. Turenne se retrouva en face de Cond, toujours au camp
espagnol, et le battit prs de Dunkerque aux dunes. Ce fut la fin. Le
trait des Pyrnes fut sign entre la France et l'Espagne en 1659. Et
cette paix, autant que la diffrence des situations le permettait, fut
calque sur celle de Westphalie. Nos acquisitions taient importantes:
le Roussillon et la Cerdagne, une partie de l'Artois, quelques places en
Flandre, en Hainaut et en Luxembourg. Mais, dans cette politique de
progression modre qui tait la vraie tradition captienne reprise par
Richelieu, l'accroissement de la scurit ne comptait pas moins que
celle du territoire. Il s'agissait toujours d'empcher la runion de
l'Autriche et de l'Espagne. En manoeuvrant pour que Louis XIV poust
l'ane des infantes, Mazarin empchait le mariage de Marie-Thrse avec
l'empereur Lopold, mariage qui et ramen le vieux pril de
Charles-Quint. Lopold pousa une autre fille de Philippe IV, mais il
n'tait plus que cohritier d'Espagne avec le roi de France. En outre,
par une clause du contrat, Marie-Thrse n'abandonnait ses droits  la
succession de la couronne d'Espagne que moyennant une dot qui ne
devait jamais tre paye. Nos esprances sur la Flandre,  laquelle nous
avions d renoncer pour la plus grande part, restaient donc ouvertes, et
nous pourrions, si le cas se prsentait,--et il se prsentera,--nous
opposer au transfert  l'Autriche de la succession espagnole. Ainsi,
onze ans aprs le trait de Westphalie, celui des Pyrnes ne nous
laissait plus sur le continent d'ennemi redoutable, et, par cette
limination des deux dangers, l'allemand et l'espagnol, plus que par ses
conqutes, la France devenait ce qu'elle n'avait jamais t jusque-l,
c'est--dire la premire des puissances d'Europe.

Il est aussi vain de contester la part de Mazarin dans ce succs que de
chercher  la calculer exactement. Il a continu Richelieu. Il avait
compris sa pense. Il a russi dans des conditions difficiles, malgr la
France, et cet Italien a t plus constamment Franais que Turenne et
Cond. On ne lui a pas pardonn d'avoir aim l'argent et d'avoir empli
ses poches. Des services qu'il rendait, il se payait lui-mme. Ce
n'tait pas dlicat. D'une autre faon, des ministres intgres mais
maladroits ont cot plus cher.

En 1661, lorsque Mazarin meurt et que la vritable majorit du roi
commence, tout est runi au dedans et au dehors pour un grand rgne.
Cependant les choses, en France, taient encore loin d'aller pour le
mieux. Comme disait le prambule d'une ordonnance du temps, le dsordre
tait si universel et si invtr que le remde en paraissait presque
impossible. Dans ce dsordre, si les puissances fodales avaient t
abaisses, les puissances d'argent avaient grandi. Les financiers, les
traitants, habiles  mettre les gens de lettres de leur ct, et, par
eux, l'opinion publique, taient devenus un pouvoir inquitant pour
l'Etat: le procs de Fouquet sera l'acte par lequel Louis XIV,  son
dbut, tablira son autorit. Il s'agit, pour le roi, de gouverner
lui-mme, comme la nation, qui ne veut plus du ministriat, le
demande. Il s'agit,  l'extrieur, de conserver les progrs raliss, ce
qui sera aussi difficile qu'il l'a t de les obtenir, de mme qu'il est
plus difficile de garder une fortune que de la gagner. A la fin, et dans
l'ensemble, Louis XIV aura t gal  ces tches. Et pour expliquer son
oeuvre, sa politique, son esprit, son caractre, un mot suffit et ce mot
est encore du sagace Sainte-Beuve: Louis XIV n'avait que du bon sens,
mais il en avait beaucoup. C'est pourquoi l'cole classique, l'cole de
la raison, qui s'panouit au moment o il devient le matre, s'est
reconnue en lui. On dirait que, dans tous les domaines, la leon de la
Fronde a port.




CHAPITRE XIII

LOUIS XIV


Le long rgne de Louis XIV--plus d'un demi-sicle--qui ne commence
vraiment qu' la mort de Mazarin, a un trait principal dominant: une
tranquillit complte  l'intrieur. Dsormais, et jusqu' 1789,
c'est--dire pendant cent trente annes, quatre gnrations humaines,
c'en sera fini de ces troubles, de ces sditions, de ces guerres civiles
dont le retour incessant dsole jusque-l notre histoire. Ce calme
prolong, joint  l'absence des invasions, rend compte du haut degr de
civilisation et de richesse auquel la France parvint. L'ordre au dedans,
la scurit au dehors--ce sont les conditions idales de la prosprit.
La France en a remerci celui qu'elle appela le grand roi par une sorte
d'adoration qui a dur longtemps aprs lui. Voltaire, avec son _Sicle
de Louis XIV_, est dans le mme tat d'esprit que les contemporains des
annes qui suivirent 1660. Il souligne, comme le fait qui l'a le plus
frapp et qui est aussi le plus frappant: Tout fut tranquille sous son
rgne. Le soleil de Louis XIV illuminera le rgne de Louis XV. Et ce
n'est que plus tard encore, aprs quinze ans du rgne de Louis XVI, que
le charme sera rompu, que nous entrerons dans un nouveau cycle de
rvolutions.

Avec Louis XIV, le roi rgne et gouverne. La monarchie est autoritaire.
C'est ce que souhaitent les Franais. Puisqu'ils ne veulent ni des
Ligues, ni des Frondes, ni du ministriat, le gouvernement personnel
du roi est l'unique solution. Ds que l'ide du jeune souverain fut
comprise, elle fut populaire, elle fut acclame. De l ce concert de
louanges que la littrature nous a transmis, cet enthousiasme, qui
tonne quelquefois, chez les esprits les plus libres et les plus fiers,
et qu'on prend  tort pour de la flatterie. La France, comme sous Henri
IV, s'panouit de bonheur dans cette raction. Sous toutes les formes,
dans tous les domaines, elle aima, elle exalta l'ordre et ce qui assure
l'ordre: l'autorit. Du comdien Molire  l'vque Bossuet, il n'y eut
qu'une voix. C'est ainsi que, dans cette seconde partie du dix-septime
sicle, la monarchie eut un prestige qu'elle n'avait jamais atteint.

L'originalit de Louis XIV est d'avoir raisonn son cas et compris comme
pas un les circonstances dans lesquelles son rgne s'tait ouvert et qui
lui donnaient en France un crdit illimit. Il l'a dit, dans ses
_Mmoires_ pour l'instruction du Dauphin, en homme qui avait vu beaucoup
de choses, la Fronde, les rvolutions d'Angleterre et de Hollande: il y
a des priodes o des accidents extraordinaires font sentir aux
peuples l'utilit du commandement. Tant que tout prospre dans un Etat,
on peut oublier les biens infinis que produit la royaut et envier
seulement ceux qu'elle possde: l'homme, naturellement ambitieux et
orgueilleux, ne trouve jamais en lui-mme pourquoi un autre lui doit
commander jusqu' ce que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce
besoin mme, aussitt qu'il a un remde constant et rgl, la coutume le
lui rend insensible. Ainsi Louis XIV avait prvu que le mouvement qui
rendait la monarchie plus puissante qu'elle n'avait jamais t ne serait
pas ternel, que des temps reviendraient o le besoin de libert serait
le plus fort. Dsire en 1661 pour sa bienfaisance, l'autorit
apparatrait comme une tyrannie en 1789: dj, sur la fin de son rgne,
Louis XIV a pu s'apercevoir que la France se lassait de ce qu'elle avait
appel et salu avec enthousiasme et reconnaissance. Il avait prvu
cette fatigue, annonc ce retour du pendule, et, par l, il a t
meilleur connaisseur des hommes que ceux qui prtendent qu'il a donn 
la monarchie le germe de la mort en concentrant le pouvoir.

Ce rgne de cinquante-quatre annes, si charg d'vnements au dehors,
ne compte au dedans que deux faits, la condamnation de Fouquet au dbut
et, plus tard, la rvocation de l'Edit de Nantes. Deux faits d'accord
avec le sentiment gnral, approuvs ou rclams par l'opinion publique.

Si un homme semblait devoir succder  Mazarin, c'tait le surintendant
Fouquet, plus riche, presque aussi puissant que le roi lui-mme. Fouquet
avait difi une immense fortune aux dpens des finances publiques, 
l'exemple du cardinal qui avait au moins, pour excuse  ses voleries,
les services rendus  la nation. Louis XIV, au lendemain de la mort de
Mazarin, avait pris lui-mme la direction des affaires, travaillant avec
ses ministres, ne dlguant son autorit  aucun d'eux. Il redoutait le
surintendant qui avait de grands moyens financiers, une nombreuse
clientle, un cortge de protgs, des amis partout, dans
l'administration, dans le monde, chez les gens de lettres. De plus,
Fouquet selon une habitude qui remontait au temps des guerres civiles,
avait acquis  Belle-Isle un refuge, une place forte d'o il pouvait, en
cas de disgrce et de malheur, tenir tte au gouvernement. C'est ce
dangereux personnage politique, aspirant au rang de premier ministre,
que le roi voulut renverser. Ce serait le signe qu'il n'y aurait plus ni
maire du palais ni grand vizir et que nul n'aurait licence de s'enrichir
 la faveur du dsordre et aux frais de l'Etat. La dissimulation et la
ruse avec lesquelles Louis XIV procda avant d'arrter le surintendant
montrent qu'il le craignait et qu'il n'tait pas sr de russir. Fouquet
bris plus facilement qu'on n'avait cru, la chute, acclame par la
France, de cette puissance d'argent qui aspirait  la puissance
politique: l'exemple fut retentissant et salutaire. Rien dsormais ne
s'opposa plus  Louis XIV.

Vingt-cinq ans plus tard, le mme courant conduisait, poussait  la
rvocation de l'Edit de Nantes. On ne saurait sparer cette affaire des
autres affaires religieuses du mme temps. Ce qui devint peu  peu
perscution du protestantisme s'apparente troitement aux conflits avec
la papaut, conflits qui aboutirent  la fameuse dclaration des droits
de l'Eglise gallicane, en 1682, tandis que la rvocation est de 1685.
Les contemporains taient hants par le souvenir des guerres de
religion. En mmoire de la Ligue, l'autorit du pape, hors les choses de
la foi, leur semblait un pril. Le jansnisme, qui avait tremp dans la
Fronde, tait mal vu. Pour la mme raison, la dissidence des
Protestants, qui vivaient cependant en repos, veillait des
apprhensions constantes. C'est une erreur de croire que le besoin
d'unit morale, qui mena  la rvocation, ait t d'essence uniquement
religieuse. Il fut surtout politique. A cet gard, l'Angleterre et les
pays protestants du Nord, en supprimant les restes du catholicisme, en
perscutant les catholiques et en les cartant des emplois, avaient
donn l'exemple. Les Anglais taient rests sous l'impression de la
Conspiration des Poudres et regardaient les papistes comme des tratres
et des ennemis publics. Pour les Franais, le protestantisme
reprsentait, avec le mauvais souvenir de l'Etat dans l'Etat et du sige
de La Rochelle, une possibilit de retour aux guerres civiles et aux
rvolutions. Il est trs remarquable que Bossuet ait conduit de front
ses controverses avec les ministres de la religion rforme et la
dfense des liberts de l'Eglise gallicane, que les querelles de Louis
XIV avec Innocent XI aient concid avec les mesures contre les
protestants.

C'est par des conversions qu'on s'tait flatt d'abord de les ramener.
Il y en avait eu de retentissantes, celle de Turenne entre autres, qui
laissaient croire que le zle tait mort, que l'hrsie dmode, comme
disait Mme de Maintenon (elle-mme convertie), consentirait 
disparatre. La rsistance des rforms, surtout dans les communauts
compactes du Midi, irrita les convertisseurs. On passa insensiblement 
des procds plus rudes. Les protestants rpondirent par l'migration.
D'autres, en Dauphin, dans les Cvennes, vieux foyers de la Rforme,
prirent les armes. Alors la France vit rouge, crut au retour des
dsolations de l'autre sicle,  des complots avec l'tranger, d'autant
plus qu'on tait  la veille de la guerre de la ligue d'Augsbourg. On
voulut obtenir de force ce qui avait chou par la persuasion. Toute
l'histoire de la rvocation est l et le gouvernement de Louis XIV fut
entran  des extrmits qu'il n'avait pas prvues et introduit dans
des embarras qu'il avoua lui-mme en dclarant que, s'il supprimait la
libert du culte pour des raisons de police, il entendait respecter la
libert de conscience. L'migration priva la France d'un grand nombre
d'hommes gnralement industrieux (les valuations vont de cent
cinquante  quatre cent mille), et le gouvernement, qui s'effora
bientt de ramener les rfugis, fut plus sensible  cette perte que le
public, qui aurait volontiers cri bon dbarras. Par un curieux retour
des choses, ces migrs, bien accueillis dans les pays protestants,
surtout en Hollande, contriburent  rpandre en Europe notre langue et
nos arts en mme temps qu'une rancune que nos ennemis d'alors ne
manqurent pas d'exploiter. C'est plus tard seulement qu'en France mme
on en a fait grief  Louis XIV.

La condamnation de Fouquet, la rvocation, telles furent les seules
affaires intrieures du rgne. Rien ne trouble donc l'oeuvre magistrale
d'organisation que Louis XIV entreprit avec ses ministres, mais sans
varier de la rgle qu'il s'tait fixe, c'est--dire sans jamais
dlguer le pouvoir  aucun d'eux, fussent-ils les plus grands. Colbert,
disciple de Richelieu, form par Mazarin, dsign par lui au Roi, eut la
besogne de plusieurs des plus gros ministres, les finances, la marine,
le commerce, l'agriculture, les travaux publics, les colonies. Pourtant
il n'eut jamais le titre ni l'emploi de premier ministre, pas plus que
Louvois, rorganisateur de l'arme.

Le duc de Saint-Simon s'est plaint de ce rgne de vile bourgeoisie. Sous
Louis XV, d'Argenson dira avec le mme ddain: satrapie de roture. Les
collaborateurs directs de Louis XIV sortaient en effet de la classe
moyenne, en quoi ce rgne ne se distingue pas des autres rgnes
captiens. Il y eut seulement, dans la gnration de 1660, un zle, un
enthousiasme, une ardeur au travail, un got de tout ce qui tait
ordonn et grand qui se retrouve dans l'administration comme dans la
littrature. L'ide tait claire pour tous. La France avait un
gouvernement ferme et stable. Elle avait la premire place en Europe
depuis que ni l'Allemagne divise, ni l'Espagne vaincue, ni l'Angleterre
affaiblie par ses rvolutions ne la menaaient plus. Cependant la France
n'tait pas acheve. Bien des choses lui manquaient encore: Lille,
Strasbourg, Besanon, par exemple. C'tait le moment d'acqurir nos
frontires, de raliser de trs vieilles aspirations. Pour cela, il
fallait que la France ft forte par elle-mme et non seulement de la
faiblesse des autres, faiblesse qui ne durerait pas toujours et 
laquelle des coalitions remdieraient. Il fallait donner au pays les
moyens qu'il n'avait pas, restaurer ce qui s'tait englouti dans les
dsordres et les misres de la Fronde: des finances, de la richesse, une
industrie, une marine, une arme, tout ce qui tait tomb dans le
dlabrement. Quelques annes de travail et de mthode suffirent  lui
rendre des navires et des rgiments, des ressources de toutes sortes,
cet argent aussi, sans lequel, disait Colbert, un Etat n'est pas
vraiment fort. Le moment de passer  l'action extrieure, c'est--dire
d'achever la France, tait venu.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, et qui est fort compliqu, on
doit se reprsenter ce que l'Europe tait alors. La puissance que tout
le monde avait crainte jusque-l, c'tait l'Espagne. La Hollande, qui
s'tait affranchie de la domination espagnole, en souffrait avec
inquitude le voisinage dans le reste des Pays-Bas. Comme ce voisinage
nous tait galement pnible, l'alliance franco-hollandaise se nouait
naturellement. D'autre part, l'Angleterre et la Hollande, nations
maritimes et commerantes, rivalisaient entre elles et aussi avec
l'Espagne, la grande puissance coloniale de ce temps-l. Tant que la
France n'eut ni marine, ni commerce, ses relations avec l'Angleterre et
la Hollande furent amicales ou aises. Tout changea lorsque, sous
l'impulsion de Colbert, la France devint un concurrent commercial,
lorsqu'une guerre de tarifs commena. Tout changea encore plus, tout
s'aigrit lorsque, l'arme franaise marchant  la conqute de la Flandre
espagnole, les Hollandais virent qu'ils auraient pour voisin le puissant
Etat franais devenu plus redoutable pour eux que l'Espagne lointaine.

L'achvement de la France, la ralisation du grand dessein national si
souvent compromis, si longtemps entrav, repris par Richelieu, demandait
pour russir, et ne pas coter trop cher, que l'Angleterre au moins
restt neutre. Chose difficile: il n'tait ni dans ses traditions, ni
dans ses intrts de nous voir avancer en Flandre, du ct d'Ostende et
d'Anvers, tandis que notre pavillon grandissait sur mer. Deux
circonstances favorables permirent  la politique franaise d'avoir
pendant plusieurs annes l'Angleterre dans son jeu. D'abord la rivalit
anglo-hollandaise, ensuite la restauration des Stuarts, qui s'tait
accomplie avec l'appui de la France: la France tenait Charles II, dont
le trne tait fragile, par l'aide qu'elle lui donnait et par
l'inquitude des restes de la faction de Cromwell que Louis XIV, dans
ses Mmoires, se vante, avec le ralisme du sicle, d'avoir entretenu en
mme temps que l'autre parti, celui qui voulait ramener l'Angleterre au
catholicisme. Notre situation fut bonne et nos succs faciles aussi
longtemps que cette combinaison russit, que l'Angleterre, affaiblie par
ses luttes intrieures, fut dans nos intrts et mconnut les siens. Les
difficults commencrent  partir du jour o l'Angleterre et la Hollande
se runirent et o Guillaume d'Orange, ayant commenc par renverser la
Rpublique hollandaise, renversa aussi les Stuarts, prit le trne de son
beau-pre Jacques II et devint roi d'Angleterre en 1689. Aprs cette
rvolution, la fortune de Louis XIV changea. L'Angleterre deviendra
notre principale ennemie, l'me des coalitions qui s'opposeront au
dveloppement de la France sur la mer comme sur le continent. On
comprend que Louis XIV se soit intress  la cause des Stuarts autant
que sa mre et Mazarin avaient t indiffrents  la mort de Charles
Ier, il ne cherchait qu' annuler l'Angleterre. Cette politique, qui
russit pendant vingt-cinq ans, permit  Louis XIV de poursuivre
l'oeuvre de Richelieu, d'effacer les plus graves effets, toujours
prsents, du mariage de Maximilien et de Marie de Bourgogne, et de
donner  la France les territoires et la couverture qui, au nord et 
l'est, lui manquaient cruellement. Aprs cela, Louis XIV devra dfendre
ses conqutes. On peut dire que son histoire a deux parties distinctes
et comme deux versants: avant et aprs la chute de Jacques II.

Ces brves explications permettent de suivre plus aisment les cours des
guerres, qui eurent l'acquisition de la Flandre pour point de dpart,
jusqu' l'affaire de la succession d'Espagne, qui remplit la fin du
rgne. Si l'on blme chez Louis XIV le got des conqutes, si on lui
reproche son ambition, alors il faut trouver les premiers Captiens
ambitieux parce qu'ils ont voulu s'avancer au del de Dreux et
d'Etampes. Si l'on estime que Louis XIV a voulu aller trop loin, il
faudrait dire  quels signes se fussent reconnues les limites auxquelles
il devait s'arrter. L'objet essentiel tant de protger la France
contre les invasions, de lui donner une ceinture solide, il tait aussi
rationnel d'avoir Mons, Namur et Mastricht, que les places de l'Escaut
et de la Sambre, Valenciennes ou Maubeuge, qui mettent  l'abri la
valle de l'Oise. Ce qu'on appelle les conqutes de Louis XIV partait
d'un plan stratgique et de scurit nationale. Elles taient en
harmonie avec le systme de Vauban et pour ainsi dire dictes par lui.
Nous ne nous tonnons plus que des pays de langue flamande soient
incorpors  la France. C'est ainsi que nous avons gard Hazebrouck et
Cassel. Il s'agissait, dit Auguste Longnon, de fermer le plat pays
compris entre la mer et la Lys. L'invasion de 1914, les batailles de
Charleroi et de l'Yser nous rendent ces raisons plus sensibles. Le
vritable conqurant, c'tait donc le technicien Vauban qui dsignait
les lieux et les lignes d'o la France tait plus facile  dfendre.
C'est par des ttonnements, des expriences, aprs des rsistances
vaincues ou reconnues insurmontables que notre frontire du nord et du
nord-est s'est fixe o elle est. Rien ne l'indiquait sur la carte des
Pays-Bas espagnols, o ont t mles si longtemps nos villes du Nord et
les cits belges d'aujourd'hui.

Quand le roi d'Espagne fut mort, les rformes de Colbert avaient port
leur fruit, la France avait des finances saines, une arme, les moyens
de sa politique. Le moment tait venu de passer  l'action extrieure et
l'argument tait tout prt: la dot de Marie-Thrse n'avait pas t
paye. La renonciation subordonne au paiement de cette dot tait donc
nulle et Louis XIV revendiqua l'hritage de son beau-pre: toute cette
procdure avait t rgle d'avance. Du point de vue militaire comme du
point de vue diplomatique, l'affaire fut d'ailleurs longuement prpare,
puisque, le roi d'Espagne tant mort en 1665, Turenne n'entra en
campagne que deux ans plus tard. Elle fut mene ensuite avec une
prudence extrme, au point qu'on s'tonna, au dehors, du dfaut
d'audace des Franais. Cependant l'Espagne tait incapable de dfendre
ses provinces excentriques.

En 1667, notre arme entra en Flandre comme elle voulut, puis l'anne
suivante, en Franche-Comt, mais par une action si mesure qu'on aurait
cru que l'Espagne tait encore redoutable. Il faut avouer que cette
modration, destine  n'inquiter ni la Hollande ni l'Angleterre, ne
servit de rien et c'est peut-tre ce qui, par la suite, rendit Louis XIV
moins mnager de l'opinion europenne. Turenne n'avait mme pas os
pousser jusqu' Bruxelles. Cependant, parce que nous avions pris
quelques places flamandes, les Hollandais, jusque-l nos allis, se
crurent perdus et ameutrent l'Europe contre le roi de France qu'ils
accusaient d'aspirer  la monarchie universelle. Notre diplomatie,
habilement conduite par Hugues de Lionne, prit ses prcautions. Le
nouveau roi d'Espagne, Carles II, tait chtif. Il tait probable qu'il
ne laisserait pas d'enfants et que son hritage serait revendiqu par
les maris de ses deux soeurs, l'une ayant pous un Bourbon, l'autre un
Habsbourg. Si l'empereur Lopold n'tait pas pour le moment un
comptiteur dangereux, il pouvait le devenir: ainsi la succession
d'Espagne tait dj proccupante. Un trait de partage ventuel fut
sign avec Lopold pour prvenir ces difficults futures et nous assura,
sur les possessions espagnoles qui resserraient la France et la tenaient
loigne de ses frontires naturelles, des droits beaucoup plus tendus
que les modestes conqutes de la rcente campagne.

Informe de cette transaction, la Hollande offrit alors  Louis XIV un
arrangement sur la base des rsultats acquis. Il et donc fallu que
Louis XIV, pour conserver l'amiti des Hollandais, abandonnt le trait
de partage, se lit les mains pour l'avenir et que la France renont 
parfaire son territoire. Le sage Lionne lui-mme conseilla de ne pas
signer un pareil engagement qui dtruisait la transaction conclue avec
l'empereur et qui n'et profit qu' la maison d'Autriche. Alors la
Hollande, comme si elle n'avait attendu que ce prtexte, se rconcilia
avec l'Angleterre, chercha mme  entraner notre vieille allie la
Sude dans une coalition contre la France.

Sur ces entrefaites, notre arme s'tait empare de la Franche-Comt
presque sans coup frir. Louis XIV ne voulut pas aller trop vite et, au
grand mcontentement des militaires, prfra ne rien hasarder.
L'opposition qu'il avait rencontre en Europe, cette bauche de triple
alliance hollando-anglo-sudoise  laquelle il ne s'tait pas attendu,
le rendaient circonspect. Il se hta en 1668, de signer la paix
d'Aix-la-Chapelle avec l'Espagne,  qui il restitua la Franche-Comt, ne
gardant que ce qu'il avait pris en Flandre: Lille et Douai n'taient pas
des acquisitions ngligeables. Aussitt Vauban fortifia les places
nouvelles, donnant ainsi leur sens  ces conqutes destines  mettre la
France, sur son ct le plus vulnrable,  l'abri des invasions.

Les historiens aiment tant  blmer et contredire qu'ils reprochent en
gnral  Louis XIV d'avoir t trop timide  ce moment-l, avant de lui
reprocher d'avoir t plus tard tmraire. Ils disent qu'en 1668 la
France pouvait s'tendre d'un coup jusqu' Anvers, c'est--dire craser
dans l'oeuf la future Belgique. Louis XIV jugea mieux qu'eux. Il savait
que l'Angleterre n'avait renonc  Calais qu' contre coeur et nous
souffrait difficilement  Dunkerque. A Anvers, c'tait une hostilit
certaine et la politique franaise avait besoin que l'Angleterre restt
neutre pour excuter un plan qui n'tait, en somme, que le plan de
scurit de Vauban. Les Franais de cette poque rvaient peu, ou leur
imagination tait raliste. Ils se souciaient moins d'agrandir leur pays
que de le protger. La possession de Lille leur apparaissait surtout
comme celle d'une bonne place de couverture. A chaque ville prise,
Vauban creusait des fosss, construisait des courtines et des
demi-lunes, et, depuis, ses travaux ont servi chaque fois que nous avons
t attaqus. On comprend que Louis XIV ait cout distraitement Leibniz
qui lui conseillait de laisser les bicoques de la Meuse et de l'Escaut
pour conqurir l'Egypte et l'Inde. On a mme crit avec ddain que la
politique de Louis XIV avait t d'esprit terrien, c'est--dire terre 
terre. On veut dire que, malgr le style ample du sicle et la manire
majestueuse dont Louis XIV a parl de sa gloire, cette politique tait
celle du bonhomme Chrysale, qui prfrait la bonne soupe au beau
langage.

Nous nous sommes tendu sur la premire grande opration politique et
militaire que Louis XIV ait entreprise parce que le reste y est en
germe. Que rsultait-il de cette exprience? Que, pour complter la
France du Nord, il fallait venir  bout des Hollandais. Pour venir 
bout des Hollandais, il fallait d'abord dissoudre leurs alliances.
Charles II fut repris en main. Pour la Sude, on mit l'enchre sur les
florins de la Hollande. Les princes allemands furent en grand nombre
gagns par des subsides et nous tions comme chez nous chez notre alli
l'lecteur de Cologne. C'est ainsi qu'en 1672 la Hollande put tre
envahie par une puissante arme franaise. Cette campagne, qui
s'annonait comme facile, fut pourtant le dbut d'une grande guerre qui
dura six ans.

Tout et peut-tre t fini en quelques semaines si, par un excs de
prudence, nous n'tions arrivs trop tard  Muyden o se trouvaient les
principales cluses. La Hollande s'inonda pour se sauver et mettre
Amsterdam hors d'atteinte. Elle fit plus: elle renversa la Rpublique
bourgeoise, o nous gardions encore des amis, pour donner le
stathoudrat, c'est--dire la monarchie,  Guillaume d'Orange, notre
adversaire obstin. Tout changea par la rsistance de cette petite
nation passe du rgime rpublicain au rgime monarchique et militaire.
La France fut tenue en chec. Guillaume d'Orange s'appliquait partout 
lui susciter des ennemis. Il travaillait l'Angleterre protestante contre
Charles II. Il s'alliait  l'lecteur de Brandebourg (la Prusse de
demain),  l'empereur,  l'Espagne mme,  tout ce qui avait des
rancunes contre nous,  ceux qui auraient bien voulu dtruire les
traits de Westphalie et des Pyrnes. Ainsi se forma une premire
coalition, encore faible et chancelante,  laquelle la France rsista
victorieusement et sans grande difficult. L'abstention de l'Angleterre
ne nous crait pas de pril maritime et, sur le continent, il nous tait
facile de lancer la Sude et les Polonais contre les Brandebourgeois,
les Hongrois contre l'empereur, et de nourrir des insurrections contre
le roi d'Espagne, sans compter les Etats allemands qui nous restaient
fidles, comme la Bavire, ou qui le redevenaient soit par crainte des
Habsbourg, soit  prix d'argent.

Il n'en est pas moins vrai que la situation tait renverse: la France
dut se mettre sur la dfensive. Un moment, l'Alsace, que l'empereur
rvait de nous reprendre, fut envahie et c'est l que prit Turenne.
Mais la France tait forte sur terre et sur mer et elle tait riche.
Notre arme progressait, lentement, mais srement, dans la Flandre, qui
restait notre objet principal. Notre marine, l'oeuvre de Colbert,
s'aguerrissait et l'illustre Ruyter tait battu par Duquesne. Malgr la
tnacit du stathouder, les Hollandais se lassaient, commenaient 
prendre peur et nos amis du parti rpublicain demandaient la paix. De
son ct, Louis XIV dsirait en finir. Il ne cessait d'avoir les yeux
fixs sur l'Angleterre qui nous chappait: Charles II, cdant peu  peu
 l'opinion publique, venait de donner sa nice Marie en mariage 
Guillaume d'Orange. Enfin, la paix tant mre fut signe  Nimgue en
1678 et Louis XIV put y imposer ses conditions, toujours inspires des
mmes principes: des agrandissements calculs en vue de la scurit de
nos frontires. Des places trop avances furent restitues  l'Espagne:
Gand, Charleroi, Courtrai. Mais nous gardions Valenciennes, Cambrai,
Saint-Omer, Maubeuge, soit la moiti de la Flandre, plus la
Franche-Comt qui couvrait la France  l'est. La France prenait ainsi sa
figure et ses dimensions modernes. D'autres dispositions du trait,
subies par l'empereur, prparaient l'annexion du duch de Lorraine.
D'autres encore, mettant  notre discrtion la rive gauche du Rhin, nous
protgeaient, de ce ct vulnrable, contre les invasions. Tout cela
tait conforme  un systme de prvoyance et de prudence auquel la
postrit a bien mal rendu justice. On honore le nom de Vauban sans
savoir que les conqutes de Louis XIV, conqutes de srets et de places
fortes, ont t pour ainsi dire rgles par lui.

La ceinture de la France tait  la fois largie et mieux ferme: ce
rsultat avait t acquis grce aux traits de Westphalie et des
Pyrnes qui nous avaient affranchis de la pression allemande et de la
pression espagnole, grce encore, c'est un point sur lequel on ne
saurait trop insister, aux circonstances soignes et exploites par
notre action diplomatique, qui avaient tenu l'Angleterre  l'cart. Si
l'Angleterre s'tait tourne contre nous un peu plus tt, il n'est pas
certain que notre entreprise de Flandre et mieux russi que sous les
Valois. Mais nous approchons du moment o l'Angleterre s'opposera  la
politique franaise, prendra la tte des coalitions et les rendra
redoutables. Nous entrerons alors dans une priode de difficults et de
prils, une sorte de nouvelle guerre de Cent Ans, qui ne sera pas plus
que l'autre une guerre de tous les jours, mais qui ne se terminera qu'au
dix-neuvime sicle,  Waterloo.

Il y eut, en attendant, un rpit pendant lequel l'Etat franais, ayant
en somme dict ses conditions  Nimgue, parut dans toute sa puissance.
Louis XIV en profita pour fermer encore quelques troues, supprimer les
enclaves gnantes et choquantes qui subsistaient au milieu de nos
possessions nouvelles. La mthode adopte fut de prononcer
l'incorporation au royaume par des arrts de justice fonds sur
l'interprtation des traits existants et appuys au besoin par des
dmonstrations militaires. C'est ainsi qu'il fut procd en
Franche-Comt, en Alsace et en Lorraine. C'est ainsi qu'en 1681
Strasbourg devint franais par arrt de justice avant de l'tre de
coeur, ce qui ne tarda pas.

Ces annexions en pleine paix, selon une mthode fort conomique pour
nous, et que l'on appela d'un mot trs juste des runions, causrent
du mcontentement en Europe. L'Allemagne s'mut. Mais ni l'empereur,
menac par les Turcs jusque sous les murs de Vienne, ni les pacifiques
bourgeois hollandais, revenus  leur ngoce, n'taient en tat ou en
humeur d'entreprendre la guerre. L'Angleterre tait toujours neutre,
notre diplomatie dissuada les princes allemands d'intervenir, et, par la
trve de Ratisbonne, les runions furent provisoirement acceptes par
l'Europe. C'tait encore un succs, mais fragile. Le pril d'une
coalition tait apparu et l'on dcouvrait que l'Europe n'acceptait pas
les agrandissements de la France, qu' la premire occasion elle
s'efforcerait de nous ramener  nos anciennes limites. Dans cette
situation, les ressources diplomatiques n'taient pas ngliges mais
elles s'puisaient. Louis XIV pensa que le seul moyen tait d'imposer,
car si la crainte qu'il inspirait venait  cesser, toutes les
puissances se runiraient contre lui. C'est ainsi que, dans plusieurs
affaires qui se prsentrent alors (par exemple le bombardement de
Gnes, qui mettait ses navires au service de l'Espagne), on reproche au
roi d'avoir brav l'Europe, de mme qu'on lui reproche d'avoir manqu
d'audace dans la premire campagne de Flandre. Il est facile de blmer 
distance. Sur le moment, le parti  prendre n'est pas si commode. On dit
que Louis XIV a provoqu la coalition. Est-on sr qu'il ne l'et pas
encourage en donnant une impression de timidit et de faiblesse? Dj
Guillaume d'Orange et l'empereur Lopold s'entendaient secrtement. La
rvocation de l'Edit de Nantes, sur ces entrefaites, donna un aliment 
la propagande antifranaise dans les pays protestants. Mais les
protestants n'taient pas nos seuls ennemis. L'empereur, de son ct, se
chargeait d'exciter les pays catholiques en accusant Louis XIV d'tre
l'alli des Turcs. Le roi eut mme un grave conflit avec le pape
Innocent XI. Avignon fut occup et il s'en fallut de peu que le marquis
de Lavardin, entr  Rome avec ses soldats, n'imitt Nogaret: c'est la
curieuse ressemblance, que nous avons dj signale, de ce rgne avec
celui de Philippe le Bel.

La ligue d'Augsbourg se forma dans ces circonstances. Elle fut loin, au
dbut, de comprendre toute l'Allemagne et toute l'Europe. Elle devait
bientt se complter. La chose la plus grave tait en voie de
s'accomplir: l'Angleterre tournait du ct de nos ennemis. L'opposition
contre Jacques II grandissait et sept membres de la Chambre des lords
avaient pris l'initiative d'offrir le trne  Guillaume d'Orange. Quand
Louis XIV proposa  Jacques II de le soutenir, il eut la dsagrable
surprise d'tre repouss par le Stuart qui, de crainte d'tre
dfinitivement compromis par l'alliance franaise, se priva de son
unique secours. Ne pouvant plus compter sur Jacques II, Louis XIV prit
le parti de laisser faire, dans l'ide que l'usurpation de Guillaume
d'Orange entranerait une longue guerre civile et immobiliserait
l'Angleterre et la Hollande  la fois. Ce calcul se trouva faux. Le
prince d'Orange dbarqua en Angleterre et dtrna son beau-pre, sans
difficults (1688). Dsormais l'Angleterre nous est hostile. Elle ne
fait plus qu'un avec la Hollande. Toute la politique de l'Europe est
change.

Louis XIV, qui pressentait ces vnements, n'avait pas voulu les
attendre. Etant donn l'attitude qu'il avait prise, son dessein tait
d'user d'intimidation et de prcaution. Sans dclarer la guerre, il
annona qu'il tait oblig d'occuper la rive gauche du Rhin et une
partie de la rive droite afin que l'Empire ne pt s'en servir comme
d'une base militaire contre la France. En dvastant le Palatinat de
l'autre ct du Rhin, ravage que les Allemands nous reprochent encore
comme s'ils n'en avaient pas commis bien d'autres, Louvois suivit
brutalement la logique de cette conception dfensive: pour se donner un
glacis plus sr, il mit un dsert entre l'Empire et nous. Louis XIV
blma ces violences contraires  notre politique d'entente avec les
populations germaniques. Par le fait, pendant toute la guerre, qui dura
de 1689  1697, le glacis fut infranchissable, malgr le nombre de nos
ennemis et l'importance des forces qui nous attaquaient. D'ailleurs ces
prparatifs en pays rhnan taient accompagns de grands travaux sur les
autres parties de la frontire. La politique de Louis XIV restait fidle
 son principe: entourer la France de forteresses et de tranches,
fermer toutes les troues, barrer les routes d'invasion. C'est pourquoi
le roi voulut, ds le dbut de la campagne, s'emparer de Mons et de
Namur, qui couvrent la valle de l'Oise. Ne pouvant emporter de front ce
systme imprenable, l'ennemi songea  le tourner par la Suisse. Les
traits d'amiti conclus avec les cantons nous mirent encore  l'abri de
ce ct-l.

L'Empire, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie, l'Espagne: dans cette
guerre, dite de la ligue d'Augsbourg, nous avions presque toute l'Europe
contre nous. Le but des coaliss? Annuler les agrandissements de Louis
XIV, ramener la France aux limites des traits de Westphalie et des
Pyrnes. Aprs quoi, ces traits eux-mmes eussent t bien compromis.
Malgr huit ans de campagnes o, de part et d'autre, on vita les
grandes batailles dcisives, la coalition (d'ailleurs souvent dsunie,
bien que Guillaume d'Orange en ft le chef) n'obtint pas le rsultat
qu'elle cherchait. Partout, sur terre, la France lui avait tenu tte. On
ne s'tait pas battu sur notre sol et nous avions t vainqueurs 
Steenkerke et  Neerwinden,  Staffarde et  la Marsaille.

La guerre se serait termine entirement  notre avantage si, sur mer,
nous n'avions eu le dessous. Pourtant les dbuts de la campagne maritime
avaient t brillants. La flotte puissante qu'avait laisse Colbert ne
craignait pas les forces runies des Anglo-Hollandais. Nous dbarquions
librement en Irlande pour y soutenir Jacques II et l'ide vint de
dbarquer en Angleterre mme. Mais la difficult pour la France tait
toujours de tenir l'Ocan et la Mditerrane, le Ponant et le Levant. De
plus, il y avait  Paris deux coles, celle qui croyait  l'importance
de la mer, celle qui ne croyait qu'aux victoires continentales. Aprs le
dsastre de la Hougue, les continentaux l'emportrent sur les
maritimes. Cette dfaite navale n'tait pas irrmdiable. Si elle
ruinait l'espoir de rduire l'Angleterre en la menaant jusque chez
elle, notre marine n'tait pas dtruite. La confiance l'tait. L'opinion
publique cessa de s'intresser aux choses de la mer. La dpense
qu'exigeait l'entretien de puissantes escadres servit de prtexte.
Colbert tait mort, son oeuvre ne fut pas poursuivie, et la dcadence
commena. De longtemps, nous n'aurons plus de forces navales capables de
s'opposer aux Anglais  qui reviendra la matrise des mers.

La dfaite de la Hougue, en 1692, fut loin de terminer la guerre. Elle
nous empcha seulement de la gagner tout  fait. Tourville et Jean Bart
portrent encore de rudes coups aux amiraux anglo-hollandais. Sur terre,
la coalition s'puisait, mais la France se fatiguait aussi. Sur le Rhin,
les Alpes, les Pyrnes, elle n'avait t entame nulle part, mais elle
avait souffert. Cet immense effort avait t coteux. Les ressources
cres par Colbert avaient fondu et Louis XIV voyait approcher l'heure,
charge de soucis, o la succession d'Espagne s'ouvrirait. Il cherchait
depuis longtemps une paix de compromis,  la fois avantageuse et
honorable. Cette paix rflchie, modre, fut celle de Ryswick (1697).
Si la France restituait beaucoup de choses, elle gardait Strasbourg. Et
surtout ces restitutions s'inspiraient du plan qui consistait  nous
donner des frontires solides. Le systme de Vauban avait subi
victorieusement l'preuve de la guerre. Mais Vauban avait peut-tre
tendance  tendre un peu trop son systme. Louis XIV pensa qu'on ne
perdrait rien  le resserrer. Il n'en fut pas moins blm pour n'avoir
pas tir meilleur parti des victoires de Luxembourg et de Catinat, les
militaires se plaignirent hautement de cette paix et Louis XIV, au nom
duquel on attache aujourd'hui des ides d'excs et d'orgueil, a pass de
son temps pour avoir, par timidit, sacrifi les intrts et la grandeur
de la France. Ces contradictions sont la monnaie courante de l'histoire;
quand on l'a un peu pratique on ne s'en tonne mme plus.

Ce qui avait le plus cot  Louis XIV, c'tait de reconnatre Guillaume
d'Orange comme roi d'Angleterre et de renoncer  la cause des Stuarts,
car c'tait aussi reconnatre que l'Angleterre chappait  notre
influence. Mais un intrt suprieur exigeait de grands mnagements de
beaucoup de cts. L'vnement prvu depuis les dbuts du rgne, depuis
le mariage avec Marie-Thrse, approchait. Le roi d'Espagne Charles II,
beau-frre de Louis XIV et de l'empereur Lopold, allait mourir sans
enfant. Selon que Charles II laisserait sa succession  l'un ou 
l'autre de ses neveux, le sort de l'Europe serait chang. Le danger,
pour nous, c'tait que l'hritage revnt aux Habsbourg de Vienne, ce qui
et reconstitu l'empire de Charles-Quint. D'autre part Charles II ne se
dcidait pas. D'innombrables intrigues se croisaient autour de son
testament. Louis XIV pensait aussi, et avec raison, que si un Bourbon
tait dsign, ce ne serait pas sans peine et peut-tre sans guerre
qu'il recueillerait le magnifique hritage: Espagne, Flandre belge, une
grande partie de l'Italie, le Mexique et presque toute l'Amrique du
Sud. Pour un homme aussi sens, c'tait trop beau. Il savait maintenant
que, dans tous ses projets, il devait compter avec les puissances
maritimes. En outre, il tait clair que l'Angleterre convoitait les
colonies de l'Espagne. Louis XIV prfra donc ngocier un trait de
partage de la succession espagnole et, pendant prs de trois ans, la
carte de l'Europe fut manie et remanie de faon  donner satisfaction
 tous les comptiteurs, Habsbourg et Bourbon, Bavire et Savoie. Les
plans de Louis XIV taient toujours dirigs par le principe des
frontires et c'tait en Lorraine, dans les Alpes,  Nice, qu'il
cherchait des compensations  ses abandons de l'hritage espagnol. La
mauvaise foi de Guillaume d'Orange, au cours de ces pourparlers, est
certaine, car seule l'Angleterre, dans ces projets, ne recevait rien.

Un premier partage fut annul par la mort du prince lectoral de Bavire
auquel l'Espagne, pour n'inquiter personne, avait t attribue. Tout
fut  recommencer. La bonne volont de Guillaume d'Orange manquait parce
qu'une solution pacifique enlevait  l'Angleterre l'esprance de
s'enrichir des dpouilles de l'Espagne dans les pays d'outre-mer. Ce qui
manquait encore, c'tait le consentement de l'empereur Lopold qui
travaillait pour que le testament ft en faveur de sa famille. C'tait
le consentement des Espagnols eux-mmes qui ne voulaient pas que leur
Etat ft dmembr. Le testament de Charles II, toujours hsitant et qui
n'aimait pas  prvoir sa mort, lui fut enfin impos par les patriotes
espagnols qui dsignrent le second des petits-fils de Louis XIV, le duc
d'Anjou, un prince de la puissante maison de Bourbon leur paraissant
plus capable qu'un autre de maintenir l'indpendance et l'intgrit de
l'Espagne.

Peu de dlibrations furent plus graves que celles o Louis XIV, en son
conseil, pesa les raisons pour lesquelles il convenait d'accepter ou de
repousser le testament de Charles II, qui mourut en 1700. Accepter,
c'tait courir les risques d'une guerre, au moins avec l'empereur, trs
probablement avec l'Angleterre dont le gouvernement n'attendait que le
prtexte et l'occasion d'un conflit pour s'attribuer la part coloniale
de l'hritage espagnol. Ainsi, l'acceptation, quelques prcautions que
l'on prt, c'tait la guerre. Mais s'en tenir au trait de partage,
c'tait ouvrir  l'empereur le droit de revendiquer l'hritage entier,
car tout partage tait exclu par le testament. Alors, et selon
l'expression du chancelier Pontchartrain que rapporte Saint-Simon, il
tait au choix du roi de laisser brancher (c'est--dire lever) une
seconde fois la maison d'Autriche  fort peu de puissance prs de ce
qu'elle avait t depuis Philippe II. C'tait la considration
capitale. Elle emporta l'acceptation. Un des ministres prsents fut
pourtant d'avis que nous ne gagnerions pas grand-chose  installer 
Madrid un Bourbon, dont tout au plus loin la premire postrit,
devenue espagnole par son intrt, se montrerait aussi jalouse de la
puissance de la France que les rois d'Espagne autrichiens. Et il est
vrai que le duc d'Anjou devint trs vite Espagnol. Mais le grand point
gagn, ce n'tait pas seulement qu'il y et  Madrid une dynastie
d'origine franaise. C'tait qu'il n'y et plus de lien entre l'Espagne
et l'Empire germanique et que la France ne ft plus jamais prise 
revers: soulagement, scurit pour nous. Le mot clbre et arrang, il
n'y a plus de Pyrnes, traduisait ce grand rsultat, la fin d'une
inquitude et d'un pril qui avaient si longtemps pes sur la France.

Ainsi, refuser le testament, c'tait laisser l'Espagne  la maison
d'Autriche, malgr la nation espagnole qui appelait le duc d'Anjou.
L'accepter, c'tait, en revanche, renoncer aux acquisitions que le
trait de partage nous promettait. Il fallait opter. Un intrt
politique suprieur, la considration de l'avenir l'emportrent. A
distance, les raisons qui dterminrent le choix paraissent encore les
meilleures et les plus fortes. Par la suite, nous nous sommes flicits
en vingt occasions d'avoir soustrait l'Espagne  l'influence allemande.

A partir du moment o un petit-fils de Louis XIV succdait  Charles II
sous le nom de Philippe V, il tait invitable qu'il y et en Europe de
violentes oppositions. Celle de l'empereur vinc fut immdiate. Quant 
Guillaume d'Orange, d'avance son parti tait pris. Toutefois il devait
compter avec le Parlement anglais et avec les Etats Gnraux de
Hollande, galement las de la guerre. Et-il t possible  Louis XIV
d'chapper au conflit? On lui reproche des fautes qui donnrent 
Guillaume III le prtexte qu'il cherchait pour exciter l'opinion
publique en Angleterre et aux Pays-Bas. En ralit, Louis XIV devait
s'attendre  des hostilits et ses mesures de prcaution taient
aussitt traduites en provocations. Son petit-fils rgnant en Espagne,
le roi de France tait comme chez lui  Anvers et  Ostende et c'tait
ce que l'Angleterre ne pouvait supporter. Elle ne pouvait supporter non
plus que, par son association avec l'Espagne, la France domint la
Mditerrane, devnt peut-tre la premire des puissances maritimes et
coloniales. La Chambre des Communes n'hsita plus lorsqu'elle eut
compris, selon l'expression d'un historien, que cette guerre tait une
guerre d'affaires dont l'enjeu serait le commerce des riches colonies
espagnoles. Comme dans tous les grands conflits, les considrations
conomiques se mlaient aux considrations politiques.

Guillaume III mourut avant d'avoir dclar la guerre et sans qu'elle en
ft moins certaine, tant il est vrai que les hommes n'y pouvaient et n'y
changeaient rien. La situation tait plus forte qu'eux. Il suffit de
penser  une chose: que dirait l'histoire si Louis XIV avait laiss
tomber l'Espagne aux mains de l'empereur germanique? Que dirait-elle
d'un gouvernement britannique qui se serait dsintress de l'opulente
succession?

Il vient sans doute  l'esprit que Louis XIV et pu rassurer des
puissances inquites en marquant avec nettet que la France et l'Espagne
ne se confondraient pas. Mais dj l'empereur revendiquait par les armes
ce qu'il appelait son hritage et l'Espagne tait si faible, si peu
capable de se dfendre elle-mme (sans compter les embarras qui
rsultaient du changement de dynastie) que nous dmes la porter  bout
de bras, mettre nos armes, nos gnraux, nos ressources au service de
Philippe V. Dans ces conditions, nos ennemis avaient beau jeu 
prtendre que l'Etat franais et l'Etat espagnol ne faisaient plus qu'un
et les accusations d'imprialisme redoublaient.

Louis XIV, prvoyant que la lutte serait difficile, s'tait muni
d'alliances: l'lecteur de Bavire et celui de Cologne, le duc de
Savoie, le Portugal. La tactique de la coalition fut de nous souffler
ces allis ou de les mettre hors de combat. Le duc de Savoie, adepte de
la versatilit rflchie lcha pied le premier. Au Portugal, les
Anglais imposrent les traits de Lord Methuen par lequel ce pays serait
 l'avenir un de leurs protectorats. Ils profitrent aussi des
circonstances pour s'installer  Gibraltar o ils sont rests depuis, et
 Port-Mahon. L'Angleterre se servait, elle assurait sa domination
maritime, tout en affectant de mener le bon combat pour la libert de
l'Europe. D'ailleurs, sur terre et sur mer, elle conduisait de plus en
plus vigoureusement la lutte, maintenait entre les coaliss une union
difficile, ne marchandait pas les subsides  l'empereur et reconnaissait
comme roi d'Espagne l'archiduc Charles que sa flotte dbarqua en
Catalogne. Marlborough et le prince Eugne taient des adversaires
redoutables, nos gnraux moins bons et moins heureux, notre marine,
nglige depuis la Hougue, rduite  la guerre de corsaires. Aprs la
dfaite de l'arme franco-bavaroise  Hoechstdt, la Bavire fut rduite
 merci, l'Allemagne perdue pour nous. Le Milanais et la Flandre belge
le furent  leur tour. En 1706, aprs quatre ans de guerre, les armes
franaises taient refoules sur nos frontires qu'il fallait dfendre
en mme temps que l'Espagne envahie. Enorme effort o s'puisait la
France, qui arrivait  peine  contenir l'ennemi sur les lignes
prpares par Vauban. Les mauvaises nouvelles se succdaient. Le
territoire fut entam et la prise de Lille fut ressentie comme un coup
terrible. A la fin de l'anne 1708, les coaliss se crurent certains que
la France tait perdue. Louis XIV avait tent de bonne heure d'ouvrir
des ngociations, craignant que les rsultats acquis dans la premire
partie de son rgne ne fussent compromis: c'tait au fond ce que la
coalition voulait. A chacune de ses offres elle rpondait par des
exigences plus fortes. L'empereur avait d'abord demand Strasbourg, puis
toute l'Alsace. Louis XIV ft all jusqu' abandonner Philippe V: la
coalition voulut en outre qu'il s'engaget  combattre son petit-fils
pour l'obliger  laisser l'Espagne  l'archiduc Charles. Encore,  ce
prix, la France n'et-elle obtenu qu'une suspension d'armes de deux
mois, un armistice misrable et incertain.

L'intention de ruiner et de dmembrer notre pays tait vidente. Il
fallait rsister jusqu'au bout, quels que fussent le dsir et le besoin
de la paix, et, pour cela, expliquer  l'opinion publique que nos
ennemis nous obligeaient  continuer la guerre. On conseillait  Louis
XIV de convoquer les Etats Gnraux: il ne voulut pas de ce remde
dangereux. Il prfra crire une lettre, nous dirions aujourd'hui un
message, dont lecture fut donne dans tout le royaume et les Franais y
rpondirent par un nouvel lan. Cette facult de redressement qui leur
est propre parut encore  ce moment-l. Les rcriminations ne manqurent
pas non plus, ni les gens qui rclamaient des rformes et  qui les
revers fournissaient l'occasion de se plaindre du rgime.

La rsistance ne fut pas inutile, car nos ennemis  leur tour se
fatiguaient. En somme, sauf au nord, la France n'tait pas envahie et,
sur nos lignes de dfense, nous ne reculions que pied  pied. La journe
de Malplaquet, en 1709, l'anne terrible, fut encore malheureuse pour
nous, mais elle cota horriblement cher aux Allis. Les ngociations
recommencrent avec un plus vif dsir d'aboutir chez les Anglais, las de
soutenir la guerre continentale par des subsides aux uns et aux autres.
Les tories, c'est--dire approximativement les conservateurs, arrivrent
au pouvoir et le parti tory nous tait moins dfavorable que le whig,
c'est--dire les libraux. Il comprit que le moment tait venu pour
l'Angleterre de consolider les avantages maritimes et coloniaux que la
guerre lui avait rapports. De plus, un vnement considrable s'tait
produit en Europe: par la mort inopine de l'empereur Joseph, l'archiduc
Charles avait hrit de la couronne d'Autriche. En continuant la guerre
 leurs frais pour lui donner l'Espagne, les Anglais auraient travaill
 reconstituer l'Empire de Charles-Quint non plus par mtaphore mais
dans la ralit. La combinaison que Louis XIV acceptait, c'est--dire la
sparation des deux monarchies de France et d'Espagne, n'tait-elle pas
prfrable? Il se trouvait qu'au total Louis XIV, en acceptant la
succession, avait sauv l'Europe d'un pril et combattu pour cet
quilibre europen, dont la doctrine, pour tre moins claire chez les
Anglais que chez nous, tait mieux comprise du parti tory. Ces nouvelles
rflexions furent mries  Londres par un soulvement de l'Espagne en
faveur de Philippe V et la victoire franco-espagnole de Villaviciosa.
Ds lors les pourparlers avancrent et un armistice franco-anglais fut
conclu en 1711. Les Hollandais et les Impriaux restaient intransigeants
mais privs de leur appui principal. Il tait temps pour nous. La place
de Landrecies succombait et les dernires lignes de la frontire
artificielle qui nous avait permis de contenir l'invasion cdaient 
leur tour. Les Hollandais et les Impriaux appelaient leurs
retranchements le chemin de Paris. Villars russit  les arrter et 
les battre  Denain, puis  reprendre l'offensive et  dlivrer les
places du Nord dj tombes au pouvoir de l'ennemi. Les traits
d'Utrecht (1713) ne tardrent pas.

Dbarrasse d'un vain dtail et de louanges aussi superflues que les
reproches, l'histoire de Louis XIV revient  ceci: les consquences
heureuses qui taient contenues dans les traits de Westphalie et des
Pyrnes ayant t tires, une partie de l'Europe s'tait ligue pour
anantir ces rsultats. A la fin de cette longue lutte, une sorte de
balance s'tait tablie. La France avait perdu la partie sur les mers.
Sur le continent, elle conservait  peu de chose prs les frontires
qu'elle avait acquises, des frontires lgrement plus tendues, en
certains points (nous gardions par exemple Landau) que celles
d'aujourd'hui, si l'on excepte le duch de Lorraine, qui n'tait pas
encore runi au royaume bien qu'il ft sous le contrle de la France.
Mais nous tions carts de la Flandre belge. L-dessus, la volont fixe
de l'Angleterre l'avait emport. La clause principale du trait
d'Utrecht tait celle qui enlevait la Belgique  l'Espagne pour la
donner  l'empereur sous couleur de compensation. Pas plus de Belgique
franaise que de Belgique espagnole sous un prince d'origine franaise:
le motif le plus profond de l'opposition des Anglais  Philippe V avait
t celui-l. Si la maison d'Autriche reut les Pays-Bas, ce fut  la
condition de ne jamais pouvoir en disposer en faveur de personne, et
personne voulait dire la France. La Hollande, devenue, par Guillaume
d'Orange, une simple annexe de l'Angleterre, fut charge de veiller 
l'excution de cette clause essentielle et elle eut droit de tenir
garnison dans un certain nombre de places belges. Le trait dit de la
Barrire (c'tait en effet une barrire contre la France) organisait un
condominium austro-hollandais, assez semblable  la neutralit sous
laquelle la Belgique a vcu de nos jours. En exigeant que le port de
Dunkerque ft combl, ses fortifications rases, l'Angleterre montrait
l'importance qu'elle attachait  nous dsarmer sur la cte qui lui fait
face, comme  nous tenir loigns d'Anvers. La question de la
Flandre-Belgique, si longtemps dbattue entre la France et l'Angleterre,
est une des clefs de notre histoire. Nous l'avons vu et nous le verrons
encore.

Ce n'tait pas tout ce que l'Angleterre obtenait. Elle eut sa part de la
succession d'Espagne. Matresse de la mer, elle devait l'tre aussi des
colonies. Dans l'Amrique du Nord, o nous avions pris pied depuis Henri
IV, des territoires peupls par des Franais, Terre-Neuve, l'Acadie,
furent perdus pour nous, et le Canada menac. Dans l'Amrique du Sud, le
privilge du commerce, enlev  l'Espagne, fut transfr  l'Angleterre
 qui la suprmatie maritime et coloniale revint: la Hollande elle-mme,
chaloupe dans le sillage de l'Angleterre, cessa de compter.

Au regard de celles-l, les autres conditions du trait d'Utrecht et de
ceux qui le compltrent peuvent sembler secondaires. La sparation
formelle des couronnes de France et d'Espagne, la renonciation de
Philippe V  ses droits de prince franais allaient de soi. D'autres
dispositions eurent toutefois de grandes consquences que tout le monde
n'aperut pas. Pour obtenir une paix durable par une sorte d'quilibre,
tentative que les congrs europens recommencent au moins une fois tous
les cent ans, on procda  de nombreux changes de territoires. La
physionomie de l'Europe en fut transforme.

L'Empereur surtout, pour le ddommager de la couronne d'Espagne, reut,
outre les Pays-Bas, des compensations considrables: la Lombardie, la
Toscane, le royaume de Naples. Par ces agrandissements, le centre de
gravit de l'Autriche fut brusquement dplac vers l'Italie et l'Orient,
loign du corps germanique. Les possessions de l'empereur furent
dsormais dissmines, d'une dfense difficile. Alanguie par son
extension, impuissante en Allemagne, la maison d'Autriche cessait d'tre
dangereuse pour nous. Elle devenait en Europe une puissance
conservatrice, comme la France elle-mme, qui n'avait aucun intrt 
remettre en question des rsultats pniblement acquis. Cependant deux
Etats s'taient levs, deux Etats qui auraient leur fortune  faire.
L'lecteur de Brandebourg tait devenu roi en Prusse, et il tait crit
que les Hohenzollern, les plus actifs et les plus ambitieux des princes
allemands, chercheraient  dominer l'Allemagne et  reconstituer  leur
profit l'unit allemande, manque par les Habsbourg. Le duc de Savoie
allait galement prendre le titre de roi et sa position tait la mme
vis--vis des Habsbourg et de l'Italie. C'tait un grand changement dans
le systme des forces europennes. Louis XIV, tout prs de sa mort,
comprit que la lutte contre la maison d'Autriche tait un anachronisme.
Selon le vritable esprit de la politique franaise et des traits de
Westphalie, il fallait surveiller l'Etat, quel qu'il ft, qui serait
capable d'attenter aux liberts du corps germanique, et, pour un oeil
exerc, cet Etat tait la Prusse. Tel fut le testament politique de
Louis XIV qui n'avait reconnu le nouveau roi de Berlin qu'aprs une
longue rsistance. Mais Louis XIV ne devait pas tre cout. C'est sa
vritable gloire d'avoir compris que la rivalit des Bourbons et des
Habsbourg tait finie, qu'elle devenait un anachronisme, que des
bouleversements continentaux ne pourraient plus se produire qu'au
dtriment de la France et au profit de l'Angleterre pour qui chaque
conflit europen serait l'occasion de fortifier sa domination maritime
et d'agrandir son empire colonial. L'Autriche n'tait plus dangereuse,
la Prusse ne l'tait pas encore, tandis que l'Angleterre, victorieuse
sur les mers, nous menaait d'touffement. Pour maintenir notre position
sur le continent, nous avions d lui cder de ce ct-l. C'est de ce
ct-l aussi que devait se porter un jour, aprs des erreurs et des
diversions malheureuses, notre effort de redressement. Car, ce que cette
longue guerre avait encore enseign, c'tait que nous ne pouvions pas
lutter victorieusement contre les Anglais si nos forces maritimes
n'taient pas en mesure de tenir tte aux leurs.

La France tait trs fatigue lorsque Louis XIV mourut, en 1715. Encore
une fois, elle avait pay d'un haut prix l'acquisition de ses frontires
et de sa scurit. Etait-ce trop cher? Il ne manqua pas de Franais pour
le trouver. Les souffrances avaient t dures. L'anne 1709, avec son
terrible hiver et sa famine, se passa tout juste bien. On murmura
beaucoup. Il se chanta contre le roi et sa famille des chansons presque
rvolutionnaires. Un jour, des femmes de Paris se mirent en marche sur
Versailles pour rclamer du pain. La troupe dut les arrter.

Il y eut aussi d'honntes gens et de beaux esprits chimriques pour
exposer des plans de rformes. La mort du jeune duc de Bourgogne avait
dispers un petit groupe, qu'inspiraient Fnelon, Saint-Simon,
Boulainvilliers. On y formait des plans de retour  un pass imaginaire,
une sorte de roman politique que traduit en partie le _Tlmaque_. On y
rvait, contre l'exprience de notre histoire, d'une harmonie dlicieuse
entre la royaut patriarcale et des Etats Gnraux priodiques o la
noblesse aurait retrouv un grand rle. Ce mouvement no-fodal ou de
raction aristocratique n'est pas ngligeable parce qu'il reparatra
sous la Rgence, se confondra avec la thorie des corps intermdiaires
de Montesquieu, se perptuera dans la famille royale jusqu' Louis XVI,
qui aura t nourri de ces ides.

En mme temps, Vauban recommandait la dme royale, c'est--dire un
impt de dix pour cent sur tous les revenus, sans exemption pour
personne. Son systme d'un impt unique, si souvent repris, tait
enfantin, mais la forme seule de son livre fut condamne. Ds 1695,
Louis XIV avait cr la capitation qui frappait tous les Franais sauf
le roi et les tout petits contribuables, mais qui rencontra une vaste
opposition, tant elle heurtait les habitudes et les intrts. En 1710,
fut institu l'impt du dixime qui ressemblait fort  la dme de
Vauban, et dont se rachetrent aussitt  qui mieux mieux, par
abonnement ou d'un seul coup, par forfait ou don gratuit, tous ceux
qui le purent, tant tait grande l'horreur des impts rguliers. Telle
avait dj t l'origine de bien des privilges fiscaux. Car ce serait
une erreur de croire que les privilgis, sous l'ancien rgime, fussent
seulement les nobles et le clerg, qui avaient d'ailleurs des charges,
celui-ci l'assistance publique et les frais du culte, ceux-l le service
militaire. Les privilgis, c'taient aussi les bourgeois qui avaient
acquis des offices, les habitants des villes franches ou de certaines
provinces, en gnral nouvellement runies, qui possdaient leur statut,
leurs Etats, leurs liberts et qu'on tenait  mnager spcialement. De
ces droits, de ces privilges, les Parlements, corps intermdiaires,
taient les dfenseurs attitrs. Lorsque, aprs Louis XIV, les cours
souveraines sortiront de leur sommeil, leur rsistance aux impts sera
acharne. De l, sous Louis XV, ces luttes entre le pouvoir, qui
s'efforcera de restaurer les finances, et les magistrats opposs aux
diximes et aux vingtimes. Ainsi les ides dans lesquelles Fnelon
avait lev le duc de Bourgogne allaient contre celles de Vauban. Elles
mettaient l'obstacle sur la route. Il importe de noter ds  prsent
cette contradiction essentielle pour saisir le caractre des difficults
intrieures qui se poursuivront tout le long du dix-huitime sicle.

C'est pour d'autres raisons que Louis XIV,  la fin de son rgne, pensa
que le retour des dsordres qui en avaient rendu les dbuts si
incertains n'tait pas impossible. Dans son esprit, ce qui tait 
redouter, c'tait une nouvelle Fronde. Une minorit viendrait aprs lui.
Son fils et son petit-fils taient morts. L'hritier? Un enfant de cinq
ans qui peut essuyer bien des traverses, disait le roi  son lit de
mort. Il dit aussi: Je m'en vais, mais l'Etat demeurera toujours.

Si Louis XIV n'a pas fond l'Etat, il l'a laiss singulirement plus
fort. Il en avait disciplin les lments turbulents. Les grands ne
songeaient plus  de nouvelles ligues ni  de nouvelles frondes. Pendant
cinquante ans, les Parlements n'avaient ni repouss les dits ni
combattu les ministres ou le pouvoir. Il n'y avait plus qu'une autorit
en France. Les contemporains surent parfaitement reconnatre que la
force de la nation franaise, ce qui lui avait permis de rsister aux
assauts de l'Europe, venait de l, tandis que le roi d'Angleterre devait
compter avec sa Chambre des Communes, l'empereur avec la Dite de
Ratisbonne et avec l'indpendance des princes allemands garantie par les
traits de Westphalie.

Tout ne marchait pas aussi bien dans le royaume de France que l'avait
rv Colbert dont les vastes projets d'organisation n'avaient pu tre
raliss qu'en partie, les grandes tches extrieures s'tant mises en
travers. Du moins la France avait l'ordre politique sans lequel elle
n'et pas rsist  de si puissantes coalitions, ni rsolu  son profit
les questions d'Allemagne et d'Espagne. On a dit que Louis XIV n'avait
laiss que les apparences de l'ordre, parce que, trois quarts de sicle
aprs sa mort, la rvolution clatait. Ce qui est tonnant c'est
qu'aprs les cinquante-quatre ans de calme de son rgne, il y en ait eu
encore soixante-quinze. Notre histoire moderne ne prsente pas de plus
longue priode de tranquillit. C'est ainsi qu'on put passer par une
minorit et une rgence qui ne justifirent qu'en partie les inquitudes
du vieux roi mourant.

Voil, dans ce rgne, ce qui appartient  la haute politique. Nous avons
laiss de ct tout ce qui est le domaine de la littrature et de
l'anecdote. Et pourtant, Louis XIV a sa lgende, insparable de son
histoire et de la ntre. Versailles, la Cour, les matresses du roi, la
touchante La Vallire, l'altire Montespan, l'austre Maintenon qui
devint sa compagne lgitime, sont encore un fonds inpuisable pour le
roman, le thtre et la conversation. Tour  tour, si ce n'est en mme
temps, les Franais ont admir ou blm cette vie royale, commence dans
le succs et la gloire, acheve dans les deuils de famille et les
revers. Ils ne se sont pas lasss de s'en rpter les dtails, partags
entre le respect et l'envie qu'inspirent les grands noms et les grandes
fortunes. Cette curiosit n'est pas puise de nos jours, tant la
France,  tous les gards, a vcu du sicle de Louis XIV, tant les
imaginations ont t frappes par le roi-soleil. Versailles est rest un
lieu historique, non seulement pour nous, mais pour l'Europe entire. Ce
palais, dont la coteuse construction arrachait des plaintes  Colbert,
o Louis XIV se plaisait d'autant plus que les souvenirs de la Fronde
lui avaient laiss une rancune contre Paris, a t le point que des
millions d'hommes regardaient, l'endroit d'o partait une imitation
presque gnrale. Versailles symbolise une civilisation qui a t
pendant de longues annes la civilisation europenne, notre avance sur
les autres pays tant considrable et notre prestige politique aidant 
rpandre notre langue et nos arts. Les gnrations suivantes hriteront
du capital matriel et moral qui a t amass alors, la Rvolution en
hritera elle-mme et trouvera encore une Europe qu'un homme du
dix-huitime sicle, un tranger, l'Italien Caraccioli appelait
l'Europe franaise.




CHAPITRE XIV

LA RGENCE ET LOUIS XV


On a dit, ds le dix-huitime sicle, que la Rgence avait t
pernicieuse  l'Etat. Elle le fut, en effet, pour des raisons qui
tenaient moins au caractre du Rgent qu' la nature des circonstances.

La grande affaire de la monarchie, c'tait toujours d'assurer la
succession au trne, et Louis XIV, avant de mourir, avait vu disparatre
son fils, le Grand Dauphin, ses petits-fils, le duc de Bourgogne et le
duc de Berry, tandis que le duc d'Anjou, roi d'Espagne, avait perdu ses
droits. L'hritier tait un jeune enfant qui, avant longtemps, n'aurait
pas de descendance. Le premier prince du sang, rgent naturel, c'tait
le duc d'Orlans contre lequel Louis XIV nourrissait de l'antipathie
parce qu'il avait intrigu en Espagne contre Philippe V et surtout 
cause de la mfiance qu'inspiraient les membres de la famille royale en
souvenir des anciennes sditions: il est  remarquer que Louis XV et
Louis XVI, par un vritable systme, carteront les princes des emplois
importants.

Louis XIV avait donc toutes sortes de raisons de ne pas aimer son neveu
dont la rputation n'tait pas bonne et qui passait pour un esprit
frondeur, nous dirions aujourd'hui un esprit avanc. De plus, les rangs
taient trs claircis dans la maison de France. Que la mort la frappt
encore aussi durement, il faudrait chercher, pour rgner, de lointains
collatraux. De l l'ide qui vint  Louis XIV et qu'il mit  excution
en 1714 et en 1715, sans que personne ost protester, de renforcer sa
famille. Les deux fils qu'il avait eus de Mme de Montespan, le duc du
Maine et le comte de Toulouse, furent dclars lgitimes et aptes 
succder. Le Parlement enregistra docilement les dits. Par son
testament, Louis XIV institua un conseil de rgence dont le duc
d'Orlans aurait la prsidence seulement et o entreraient les
Lgitims.

Ce fut la cause initiale des difficults et des scandales qui allaient
survenir. Le duc d'Orlans ne devait avoir de cesse que les Lgitimits,
concurrents possibles, fussent remis  leur place. Ce n'tait pas tout.
Il avait  redouter Philippe V qui persistait  revendiquer ses droits
et qui, au cas o le jeune roi Louis XV ft mort, et pu les faire
valoir contre le duc d'Orlans. Cette situation complique allait peser
pendant plusieurs annes sur toute notre politique. En voulant borner
l'autorit du Rgent, Louis XIV l'avait pouss  mettre toute son
activit  l'affermir.

Le premier soin de Philippe d'Orlans fut d'annuler le testament de
Louis XIV et de se dbarrasser du conseil de rgence. C'est au Parlement
qu'il demanda de lui rendre ce service. Les hauts magistrats
retrouvaient un rle politique qu'ils avaient perdu depuis plus d'un
demi-sicle et auquel ils ne pensaient plus. On rappela  cette occasion
que le Parlement, au temps de la Ligue, avait sauv la monarchie en
s'opposant  la candidature espagnole. On reprit aussi la maxime d'aprs
laquelle le Parlement tait faible quand le roi tait fort, et fort
quand le roi tait faible. Flatt, il accorda  Philippe les pouvoirs
d'un vritable rgent et le testament de Louis XIV resta lettre morte.
En change, le droit de remontrances fut reconnu aux Parlements. Ils ne
tarderont pas  abuser de l'importance qui leur tait rendue.

L'opration n'tait pas bonne puisque le pouvoir, en cherchant  se
fortifier d'un ct, s'affaiblissait de l'autre. Mais ce ne fut pas le
seul prix dont le duc d'Orlans paya la rgence. Il chercha la
popularit  la faon d'un candidat qui craignait des rivaux. Ayant des
amis  rcompenser et des partisans  gagner, il cra sept conseils de
dix membres chacun chargs de ce qui correspond aux affaires d'un
dpartement ministriel. Les secrtaires d'Etat taient remplacs par de
petites assembles, selon un systme que Saint-Simon recommanda et qui
avait t mis en circulation quelques annes plus tt par l'entourage du
duc de Bourgogne sous l'influence de Fnelon; le Rgent ordonna mme que
le _Tlmaque_ ft imprim, pour marquer qu'il entendait s'inspirer des
rformateurs qui taient apparus  la fin du dernier rgne et inaugurer
un gouvernement libral d'un genre nouveau, bizarre mlange de fodalit
et de libralisme, d'imitation de l'Angleterre et d'antiquit
mrovingienne. D'autres mesures furent prises, notamment l'abolition des
rigueurs contre les jansnistes auxquels Louis XIV n'avait jamais
pardonn d'avoir particip  la Fronde. C'tait en tout le contre-pied
du dfunt roi, et par des moyens faciles, car on tait fatigu de
l'austrit dans laquelle avait fini par s'enfermer la cour de
Versailles. La Rgence fut une raction contre la pit, les
confesseurs, les jsuites, et le duc d'Orlans, homme d'ailleurs
agrable et gnreux, devint l'idole d'une grande partie du public
jusqu'au jour o, par une autre exagration et une autre injustice, on
s'est mis  le peindre comme un monstre de dbauche.

L'inconvnient des conseils, de ce gouvernement  tant de ttes, ne
tarda pas  tre senti et ils furent supprims. Il n'en est pas moins
vrai que ces changements, ces prtendues rformes brusquement annules,
le retour des Parlements  l'activit politique, puis le coup de force
par lequel, en 1718, le Rgent, toujours avec l'aide des hauts
magistrats, retira aux Lgitims la qualit de princes du sang,
branlrent la machine de la monarchie telle que Louis XIV l'avait
rgle.

Le trouble fut peut-tre pire dans la politique extrieure. La pense,
le testament de Louis XIV n'y furent pas plus respects que ne l'avaient
t ses dispositions de famille. En face de l'Angleterre, sortie du
trait d'Utrecht toute-puissante, la France avait sans doute la paix 
sauvegarder, mais aussi son indpendance et son avenir. L'Espagne,
l'Autriche, qui ne nous menaaient plus, pouvaient entrer avec nous dans
un systme d'quilibre continental et maritime: il y avait encore les
restes d'une marine espagnole et l'empereur, aux Pays-Bas, allait tenter
de s'en crer une par la compagnie d'Ostende. Ces possibilits
n'chappaient pas  la politique anglaise qui mit en jeu, pour les
dtruire, les ressorts que lui offraient les circonstances: effrayer le
rgent par la menace d'une guerre  laquelle d'ailleurs elle ne songeait
pas, et lui garantir, avec le pouvoir, la succession qui, au cas o le
jeune roi disparatrait, lui serait dispute par Philippe V. Duclos
affirme qu'un an avant la mort de Louis XIV, Stair, ambassadeur
d'Angleterre, avait eu avec le duc d'Orlans des confrences secrtes.
Il persuada ce prince que le roi George et lui avaient les mmes
intrts. Pour gagner d'autant mieux sa confiance, il convenait que
George tait un usurpateur  l'gard des Stuarts; mais il ajoutait que
si le faible rejeton de la famille royale en France venait  manquer,
toutes les renonciations n'empcheraient pas que lui, duc d'Orlans, ne
ft regard comme un usurpateur  l'gard du roi d'Espagne. Il ne
pouvait donc, disait Stair, avoir d'alli plus sr que le roi George.

Telle fut la raison secrte de la triple alliance
anglo-franco-hollandaise, du pacte par lequel le Rgent et son ministre
Dubois se lirent, se livrrent mme  l'Angleterre. Le motif avou,
auquel des historiens se sont laiss prendre, c'tait de garantir la
paix d'Utrecht qui n'avait pourtant aucun besoin d'tre garantie, comme
le remarquait Alberoni, le ministre du roi d'Espagne. Le Rgent et
Dubois s'abandonnrent aux Anglais qui les conduisirent droit  la
guerre. Et la guerre avec qui? Avec l'Espagne, aux cts de laquelle
nous venions de lutter contre l'Angleterre pour y tablir un Bourbon.
Que Philippe V ait commis des fautes en se mlant des affaires de
France, en s'obstinant  maintenir ses droits, au cas o Louis XV
mourrait, ce n'est pas douteux. Mais on a beaucoup exagr la
conspiration de son ambassadeur Cellamare avec la duchesse du Maine,
et cette intrigue, plus mondaine que politique, servit surtout de
prtexte  la guerre contre l'Espagne (1718). Les fautes de Philippe V
n'excusent pas celle qui consista, pour le seul profit de la politique
anglaise,  dtruire le systme naturel de nos alliances, tel qu'il
rsultait de la guerre de succession. Les prtentions de Philippe V
taient platoniques tant que le jeune roi vivait. Il tait facile de
rassurer l'Angleterre, puisqu'elle s'alarmait encore de la runion des
deux couronnes, ou feignait de s'en alarmer. Si les projets d'Alberoni
sur la Sicile taient aventureux, ce n'tait pas une raison pour aider
l'Angleterre  dtruire la marine espagnole, ce dont se chargea l'amiral
Byng. Ce n'tait pas une raison non plus pour envahir l'Espagne avec une
arme franaise et pour y dtruire de nos propres mains les vaisseaux en
chantier et les arsenaux, c'est--dire pour assurer la suprmatie
maritime des Anglais. Cette guerre, avantageuse  l'Angleterre
seulement, finit par le renvoi d'Alberoni qui avait voulu ranimer le
cadavre de l'Espagne et par la renonciation de Philippe V  la Sicile
ainsi qu' ses droits  la couronne de France. Pouvons-nous tant nous
offusquer  distance, que les Bourbons d'Espagne aient gard de
l'attachement, mme inconsidr, pour leur pays d'origine? Nous ne les
avions pas installs  Madrid pour qu'ils oubliassent tout de suite
qu'ils taient Franais.

Cette inutile guerre d'Espagne, qu'on a pu appeler fratricide, avait
dj troubl l'esprit public, Philippe V ayant adress aux Franais un
manifeste qui ne resta pas sans cho, o il rappelait qu'il tait le
petit-fils de Louis XIV. Un autre vnement, en France mme, eut des
consquences encore plus graves parce qu'il fit des victimes, des ruines
et qu'il engendra un durable mcontentement.

Le nom de Law et celui de son Systme sont rests fameux. Chacun les
connat, ils ont travers deux sicles, et l'on en parle encore comme on
parle des assignats. C'est le signe de l'impression profonde qu'avait
produite cette aventure financire. Pour comprendre comment le Rgent
fut conduit  donner sa confiance et sa protection  l'Ecossais Law,
banquier ingnieux et hardi, il faut encore se rendre compte de son
dsir de plaire. Nous avons dj vu qu' la mort de Louis XIV, nos
finances, rtablies par Colbert, taient retombes dans un tat
critique. Il y a de la monotonie  constater que nos grandes entreprises
extrieures, l'achvement ou la dfense du territoire, ont,  toutes les
poques, consomm d'normes capitaux et laiss de difficiles questions
d'argent  rsoudre. Pour trouver des ressources et rtablir l'quilibre
par les moyens ordinaires, il fallait demander des sacrifices aux
contribuables, supprimer les privilges, quelle qu'en ft l'origine,
faire payer tout le monde et beaucoup, obliger les enrichis de la guerre
 rendre une partie de leurs bnfices, rduire les rentes et les
pensions. C'est ce que le duc de Noailles tenta honntement, tout en
s'efforant d'viter la pleine banqueroute que certains, comme
Saint-Simon, conseillaient, car on a toujours conseill les mmes choses
dans les mmes occasions. Pour ces mesures, pour ces rformes, il et
fallu, le mot est de Michelet, un gouvernement fort, bien assis. Celui
du Rgent ne l'tait pas. Il craignait tout. Il avait rtabli dans leur
ancien pouvoir les Parlements toujours hostiles aux taxes. Soumettre de
grands seigneurs, des personnages influents,  l'impt du dixime,
c'tait peut-tre les faire passer au parti de Philippe V et des
Lgitims. Saigner la bourgeoisie, le peuple, c'tait crer de
l'irritation et le Rgent avait besoin de popularit. Il fut conquis par
le Systme de Law, trs sduisant en apparence, et qui consistait 
crer une richesse artificielle et des ressources fictives, sans avoir
l'air de rien demander  personne, en imprimant du papier-monnaie.

Le Systme de Law a gard des dfenseurs qui assurent, sans preuve,
qu'il fut ruin par la jalousie des Anglais, ce qui achverait
d'ailleurs, si c'tait vrai, de condamner Dubois et la politique de
complaisance envers l'Angleterre. Le fait est qu'aprs une priode
brillante, un coup de fouet donn au commerce,  l'industrie,  la
colonisation (la fondation du port de Lorient date de l), la dbcle
survint. Il y avait eu des mois d'agiotage, dont le souvenir est rest
lgendaire, o des fortunes s'difiaient en un jour. Tout  coup,
l'chafaudage de Law vacilla. Il reposait sur la Compagnie des Indes,
communment appele Mississippi, dont les actions servaient  garantir
les billets de la banque de Law, devenue banque de l'Etat. La baisse de
ces actions entrana donc celle des billets, puis, la baisse de ceux-ci
prcipitant la baisse de celles-l, ce fut un effondrement. Il y eut des
ruines subites, un vaste dplacement des fortunes, sans compter
l'atteinte au crdit, la perte de la confiance publique, bref un
branlement social qui vint aggraver cet branlement moral dont nous
avons relev les premires traces  la fin du rgne de Louis XIV.

Ce changement est bien marqu par la littrature. Aprs l'cole de 1660,
l'cole de l'ordre et de l'autorit, celle de l'irrespect. Il est trs
significatif que la chute du Systme soit de 1720 et la publication des
_Lettres persanes_ de l'anne suivante.

Les contemporains se sont tonns qu'une rvolution n'ait pas clat 
ce moment-l. Mais, une nouvelle Fronde n'tait plus possible. L'Etat,
tel que l'avait form Louis XIV, tait trop rgulier, trop disciplin,
trop puissant. Il fallait renverser toute la machine, comme il arrivera
 la fin du sicle, et personne n'y tenait. Le prestige de la monarchie,
lev si haut, la dfendait et la dfendra encore. Tout l'espoir allait
au rgne de Louis XV.

Le jeune roi avait quatorze ans, il avait atteint l'ge de la majorit
lgale, lorsque Dubois, puis le Rgent, disparurent, en 1723,  quelques
mois de distance. En l'espace de huit ans, par le malheur de leur
situation et la force des choses plutt que par des intentions
mauvaises, ils avaient commis des dgts incontestables. Surtout, ils
avaient perdu de vue la situation de la France dans une Europe
transforme, complique, o de nouveaux lments apparaissaient,
tendaient  changer le rapport des forces: ce n'tait pas seulement la
Prusse, mais, avec Pierre le Grand, la Russie. L'avance que nous avions
conquise au dix-septime sicle nous donnait une grande place que nous
avions  dfendre contre l'Angleterre, ds lors tourne vers la
suprmatie conomique, vers la conqute des marchs et des colonies. A
la suite de la paix d'Utrecht, jamais le choix entre la terre et la mer,
la mesure  garder entre des intrts complexes afin de les concilier
pour le bien du pays, n'avaient impos plus de rflexion. Il se trouvait
que, par l'initiative de Franais entreprenants, qu'avaient approuvs
successivement Henri IV, Richelieu, Colbert, nous avions jet les bases
d'un empire colonial qui devait exciter la jalousie de l'Angleterre,
gner son dveloppement, autant que l'empire colonial espagnol. Notre
domaine, c'tait presque toute l'Amrique du Nord, du Canada jusqu'au
golfe du Mexique, les plus belles des Antilles, des comptoirs en Afrique
et dans l'Inde, amorces de vastes tablissements. Sur tous ces points,
nous avions prcd les Anglais, distraits pendant la plus grande partie
du dix-septime sicle par leurs rvolutions, nous leur barrions
l'avenir. Nous devions nous attendre  leur jalousie et  leur hostilit
et leur intrt tait de nous voir engags dans de striles entreprises
en Europe tandis que nous ngligerions la mer, car un pays qui oublie sa
marine ne garde pas longtemps ses colonies.

Aprs le dsastre de la Hougue, le public franais s'tait dgot des
choses navales. Il se dgota des choses coloniales aprs la faillite du
Systme de Law fond sur l'exploitation des richesses d'outre-mer, et
cet tat d'esprit, personne ne l'a mieux exprim que Voltaire par son
mot clbre sur les arpents de neige du Canada. L'intrt allait
toujours aux mmes questions, pourtant rgles successivement par les
traits de Westphalie, des Pyrnes et d'Utrecht. On tait sr d'exciter
une fibre chez les Franais en leur parlant de la lutte contre la maison
d'Autriche. Cette lutte n'avait plus de raison d'tre, mais la tradition
tait plus forte que la raison. Il y avait un parti nombreux, loquent,
pour qui l'ennemi n'avait pas chang et le gouvernement qui recommenait
 combattre les Habsbourg tait sr d'tre populaire. A cet gard aussi,
la Rgence, en cherchant, pour les raisons que nous avons vues, les
bonnes grces de l'opinion, greva le rgne de Louis XV.

Au moment o ils moururent, le Rgent et le cardinal Dubois avaient
chang de front. Ils taient entrs dans une nouvelle triple alliance,
franco-anglo-espagnole, celle-l, contre l'empereur Charles VI qu'il
s'agissait de chasser d'Italie pour y installer les Bourbons d'Espagne.
L'Angleterre s'tait mise de la partie, sans respect pour le trait
d'Utrecht, afin de ruiner les entreprises maritimes de Charles VI 
Ostende,  Trieste et  Fiume. Habilement, elle avait marchand son
concours et l'avait donn  condition que la France renont  son
commerce en Espagne. Ainsi la politique anglaise suivait son dessein,
qui tait de supprimer toutes les concurrences navales et commerciales
en exploitant les divisions, les ambitions et les erreurs des puissances
europennes. Ce projet, arrt par la mort de ceux qui, en France,
l'avaient conu, ne fut pas mis  excution, mais il ne manqua pas de
consquences. Pour sceller la rconciliation des maisons de France et
d'Espagne, Dubois et le Rgent avaient arrang un mariage entre Louis XV
et une infante de cinq ans. Exprs ou non, c'tait retarder le moment o
la couronne aurait un hritier. Il est donc difficile de blmer sur ce
point le duc de Bourbon qui, devenu premier ministre aprs la mort du
Rgent, dfit ce que celui-ci avait fait, renvoya  Madrid la jeune
infante, ce dont se fcha Philippe V qui se rconcilia avec l'empereur:
mais cette rconciliation tait plus conforme  nos intrts qu'une
guerre o l'Espagne et l'Autriche, qui nous taient utiles l'une et
l'autre, se seraient puises, et nous avec elles, au bnfice de
l'Angleterre seule. On a dit qu'en choisissant pour Louis XV un parti
modeste, en lui donnant pour femme Marie Leczinska, fille du roi dtrn
de Pologne, le duc de Bourbon et Mme de Prie se proposaient de dominer
la future reine. Il y a du vrai dans cette imputation, mais le choix
tait difficile puisqu'on avait en vain demand la main d'une princesse
anglaise. De plus Marie Leczinska avait vingt-deux ans et elle ne devait
pas tarder  tre mre, ce qui, en assurant la succession, abolissait
les intrigues qui avaient rempli la minorit de Louis XV, dont la sant
frle excitait tant d'esprances et de jalousies. Il n'est que trop sr,
en tout cas, et c'est la conclusion  tirer de la Rgence, que la
monarchie a subi un dommage considrable et qui compte peut-tre parmi
les causes lointaines de la Rvolution, lorsque, la mort ayant rompu
l'ordre naturel des gnrations, Louis XIV n'ayant laiss qu'un
arrire-petit-fils, un enfant eut pris la suite d'un vieillard. Nous
avons dj observ que, si de pareils malheurs taient arrivs chez les
premiers Captiens, leur dynastie n'et probablement pas brav les
sicles.

En gnral, les historiens reprochent  Louis XV son indolence et son
apathie. Il est vrai qu'il n'imposa pas toujours sa volont, mme quand
il avait raison, et il tait sens. Pourtant, et c'est en quoi il
diffre de Louis XVI, il ne doutait pas de son autorit et il l'a montr
en plusieurs occasions. Les historiens regrettent donc en somme qu'il
n'ait pas exerc le pouvoir d'une manire aussi personnelle que son
arrire-grand-pre. Peut-tre ne rflchit-on pas que les circonstances
au milieu desquelles Louis XV atteignit sa majorit ne ressemblaient pas
 celles de 1660. Le besoin de commandement que l'on ressentait alors
n'existait plus. Ce qui dominait, au contraire, c'tait l'esprit
critique. La vogue des institutions anglaises, dveloppe par
Montesquieu et par Voltaire, favorise par les essais de rforme de la
Rgence, commenait. Autant la situation avait t nette et simple 
l'avnement de Louis XIV, autant la tche du gouvernement redevenait
difficile.

C'est cependant par un acte d'autorit que dbuta Louis XV,  seize ans,
lorsqu'il renvoya le duc de Bourbon,  peu prs comme Louis XIII avait
secou la tutelle de Concini. Le jeune roi avait donn sa confiance 
son prcepteur Fleury, vque de Frjus. Choix heureux: ce sage
vieillard dirigea les affaires avec prudence. Il y eut, pendant quinze
ans, une administration intelligente, conome, qui remit les finances 
flot et rtablit la prosprit dans le royaume, preuve qu'il n'tait pas
condamn  la banqueroute depuis la guerre de succession d'Espagne et le
Systme de Law. De tout temps, la France n'a eu besoin que de quelques
annes de travail et d'ordre pour revenir  l'aisance et  la richesse.
Notre clatante civilisation du dix-huitime sicle ne s'expliquerait
pas sans cette renaissance conomique qui fut singulirement aide par
les traditions bureaucratiques que le sicle prcdent avait laisses.
Il ne faut pas dire trop de mal des bureaux: leurs abus ne les empchent
pas d'tre indispensables. Orry, dont le nom est rest obscur, fut un
digne successeur de Colbert dans la gestion des deniers publics.
D'Aguesseau, qui est illustre, continua l'oeuvre lgislative que Colbert
avait commence, et, pour une large part, ses ordonnances ont t
reproduites par le Code civil, car la Rvolution a continu au moins
autant qu'elle a innov.

Appliqu au relvement de la France, Fleury, au dehors, vitait les
aventures. Il n'avait pas de grandes vues de politique europenne mais
un sens assez juste de l'utile et du ncessaire. Le point noir de
l'Europe,  ce moment-l, c'tait la succession d'Autriche qui se
prsentait d'ailleurs autrement que la succession d'Espagne. L'Empereur
Charles VI, n'ayant que des filles, se proccupait de laisser ses Etats
hrditaires  l'archiduchesse Marie-Thrse et il cherchait  faire
signer et garantir ses dispositions testamentaires, sa Pragmatique
sanction, par toutes les puissances. En France, un parti dj nombreux
reprsentait que la maison d'Autriche tait l'ennemie du royaume, que
nous n'avions pas intrt  la perptuer et que l'occasion de l'abattre
dfinitivement ne devait pas tre perdue. On tait antiautrichien au nom
de la tradition et des principes de Richelieu. Ainsi naissait, sur une
question de politique trangre, une controverse qui devait dgnrer en
conflit, un conflit qui, un jour, deviendrait fatal  la monarchie
elle-mme.

Fleury se contentait de surveiller les vnements et de djouer les
intrigues qui pouvaient mettre la paix en danger, tout en refusant de
signer la Pragmatique sanction de Charles VI pour chapper  des
difficults intrieures et peut-tre en calculant aussi qu'il tenait
l'empereur par l'espoir de sa signature. Quelle que ft sa prudence,
Fleury, qui tait accus de pusillanimit par l'opinion publique, comme
Louis-Philippe le sera cent ans plus tard, se vit, bien malgr lui,
oblig d'intervenir en 1733, lorsque l'indpendance de la Pologne fut en
danger. La France a toujours eu besoin d'un alli qui pt prendre
l'Allemagne  revers, et la Sude, qui avait rempli cette fonction au
dix-septime sicle, s'en tait d'autant plus dtourne qu'elle tait
aux prises avec la Russie rnove par Pierre le Grand: l'apparition de
la puissance russe a t dans le systme europen le principe de
bouleversements dont la France a eu  souffrir. L'intangibilit et
l'alliance de la Pologne taient alors des prceptes que la politique
franaise a retrouvs depuis 1918 et qui lui ont caus d'immenses
embarras au dix-huitime sicle. Ce ne fut donc pas pour soutenir le
beau-pre de Louis XV que Fleury intervint en faveur de Stanislas contre
la candidature au trne de Pologne de l'lecteur de Saxe, mais parce que
l'indpendance de la Pologne tait menace  la fois par l'Empire et par
la Russie qui voulaient imposer Auguste III. Seulement on s'aperut vite
qu'il n'tait pas facile de dfendre la Pologne, prise entre les
Allemands et les Russes, si elle n'tait pas capable de se dfendre
elle-mme: Pllo prit dans sa vaine tentative pour dlivrer Dantzig.
Nous fmes rduits  une diversion contre l'Empire dans laquelle le
parti antiautrichien se jeta avec joie, Villars, cet anctre, et le
chevalier de Belle-Isle, petit-fils de Fouquet, tant les plus ardents.
Fleury modra tant qu'il put ces vieux et ces jeunes fous. Dj la cause
de Stanislas tait perdue, les Polonais n'ayant pas su rester unis en
face des envahisseurs. Fleury avait eu soin de limiter les risques et de
ne pas rendre la guerre gnrale, en obtenant la neutralit de
l'Angleterre par l'engagement de ne pas attaquer les Pays-Bas. Il ne
songea plus qu' sortir de ce mauvais pas avec profit et il ngocia le
trait de Vienne (1738), par lequel il garantissait la Pragmatique. En
change, et  titre de ddommagement, Stanislas, vinc de Pologne,
recevait la Lorraine qui,  sa mort, retournerait  la couronne de
France, tandis que le duc Franois de Lorraine, pour pouser
Marie-Thrse, renonait  ses droits sur le duch. C'tait la solution
lgante et avantageuse de plusieurs difficults  la fois. Jusqu'alors
on n'avait pas trouv le moyen de runir cette province franaise et,
malgr de perptuels conflits avec les princes lorrains, malgr une
occupation, mme prolonge, de leur territoire, la monarchie n'avait
jamais voulu annexer la Lorraine par la violence et contre le voeu de
ses habitants.

La raison exigeait qu'on s'en tnt l et tel tait le sentiment de
Fleury, lgitimement fier d'avoir atteint ces rsultats en vitant la
mdiation intresse de l'Angleterre. Mais, en France, le parti
antiautrichien se plaignait qu'il et trop cd  l'Autriche et
regrettait qu'au lieu de brves campagnes sur le Rhin et en Italie une
arme n'et pas t envoye jusqu'en Bohme. Le ministre des affaires
trangres Chauvelin tait le plus belliqueux des austrophobes. Fleury,
pour pouvoir signer la paix de Vienne, avait obtenu de Louis XV la
disgrce et le renvoi de Chauvelin. Ce fut le premier pisode de ce
grand conflit d'opinions. Il avait t bien rgl et sans dommages pour
la France.

Les deux hommes les plus importants de l'Europe,  ce moment-l, Fleury
et Walpole, taient pacifiques tous deux. On pouvait donc penser que,
quand l'empereur mourrait, sa succession se rglerait sans encombre. On
ne comptait pas avec les forces qui travaillaient  la guerre.

Walpole fut dbord le premier. L'Angleterre, qui ne cessait de
dvelopper son commerce, convoitait prement les colonies espagnoles.
L'Espagne s'tant mise en dfense contre une vritable expropriation,
les ngociants et les armateurs anglais s'exasprrent, le Parlement
britannique les couta et Walpole cda, prfrant, selon un mot connu,
une guerre injuste  une session orageuse. La guerre maritime durait
depuis un an entre l'Angleterre et l'Espagne qui, du reste, se dfendait
avec succs, et la France, demeure neutre, commenait  comprendre
qu'elle tait menace derrire les Espagnols et qu'il serait prudent de
s'armer sur mer, lorsque l'empereur Charles VI mourut au mois d'octobre
1740. Il avait eu, lui aussi, une illusion semblable  celle de Walpole
et de Fleury. Il avait cru que des actes notaris suffiraient  garantir
l'hritage de sa fille et la paix. Tout se passa bien d'abord. Seul
l'lecteur de Bavire, qui prtendait  la couronne impriale, levait
une contestation, lorsque, sans avertissement, violant toutes les rgles
de la morale publique, le roi de Prusse envahit une province
autrichienne, la Silsie.

Depuis le jour o l'lecteur de Brandebourg avait pris le titre de roi,
la Prusse avait grandi dans le silence. Frdric-Guillaume, le
roi-sergent, avait constitu  force d'application, d'organisation et
d'conomie, un Etat et une arme solides. Son fils Frdric II, qui
venait de lui succder, avait donn le change sur ses ambitions par une
jeunesse orageuse, l'talage de ses gots pour notre littrature et le
soin qu'il avait pris de conqurir une vritable popularit parmi les
Franais en protgeant et en flattant nos crivains et le plus clbre
de tous, Voltaire. Frdric II passait pour un prince clair, ami du
progrs et des ides qu'on appelait nouvelles et dont la vogue
continuait  se rpandre. Son coup de force, qui aurait d soulever
l'indignation, fut accueilli au contraire par des applaudissements parce
qu'il tait dirig contre l'Autriche, toujours considre comme
l'ennemie traditionnelle de la France.

A ce mme moment, Fleury, malgr sa prudence, se voyait oblig
d'intervenir dans la guerre anglo-espagnole dont le dveloppement
menaait nos intrts maritimes de la manire la plus grave. Belle-Isle
et les antiautrichiens lirent habilement les deux affaires. Ils dirent
que l'Autriche tait l'allie des Anglais, que l'heure de la dtruire
tait venue et qu'en la frappant on frapperait l'Angleterre. Ce
raisonnement omettait deux choses: la mer et la Prusse. Mais Frdric II
passait pour un de ces princes allemands qui avaient t jadis, comme le
Bavarois ou le Palatin, nos associs contre les Impriaux. De plus il
tait sympathique. Le courant devint si fort en faveur de l'alliance
prussienne et de la guerre que Fleury, vieilli, fatigu, craignant, s'il
rsistait, de perdre le pouvoir comme Walpole l'avait craint, finit par
cder. Louis XV cda lui-mme. Il eut tort puisqu'il n'approuvait pas
cette guerre et disait qu'il et t prfrable pour la France de
rester sur le mont Pagnotte, c'est--dire de regarder les autres se
battre et de se rserver. Il voyait juste: par malheur pour nous, il
n'imposa pas son avis. C'tait peut-tre de l'indolence, peut-tre aussi
le sentiment que la monarchie, diminue depuis la Rgence, n'tait pas
assez forte pour combattre l'entranement gnral.

On entra ainsi, en 1741, dans une guerre continentale dont le premier
effet fut de nous dtourner de la guerre maritime o, de concert avec
l'Espagne, nous pouvions porter  l'Angleterre des coups sensibles qui
l'auraient peut-tre arrte dans sa poursuite de l'hgmonie, car,  sa
grande dception, ses escadres insuffisamment organises avaient subi de
mortifiants checs. Mais, en France, tout tait  l'entreprise
d'Allemagne que Fleury, du moins, s'effora de limiter, proccup
surtout que l'Angleterre n'entrt pas dans ce nouveau conflit,
l'exprience de la succession d'Espagne ayant appris ce que cotait une
guerre de coalitions  laquelle l'Angleterre tait mle.

Cependant on s'indignait de la prudence de Fleury. Elle semblait snile.
Les Franais eurent l'illusion, habilement entretenue par Frdric,
qu'ils taient les matres de l'Europe. Pendant la premire anne de
leur campagne, tout russit au marchal de Belle-Isle, qui conduisit ses
troupes jusque sous les murs de Vienne, remonta en Bohme et s'empara de
Prague par une escalade hardie. En janvier 1742, notre alli l'lecteur
de Bavire fut lu empereur  Francfort et ce fut en France un cri de
triomphe: enfin la couronne impriale tait enleve  la maison
d'Autriche! On se rjouissait au moment o la fragilit de ces succs
allait apparatre. Marie-Thrse n'avait pas pli devant les revers.
Elle avait pour elle les plus guerriers de ses sujets, les Hongrois.
Elle savait qu'elle pouvait compter sur l'Angleterre. Elle avait dj
ngoci avec Frdric, compagnon peu sr pour la France et qui ne
songeait qu' tirer son pingle du jeu en consolidant ses profits. Trois
semaines aprs le couronnement du nouvel empereur, la Bavire fut
envahie par les Autrichiens: elle n'tait plus qu'un poids mort pour
nous. En mme temps, les Anglais se prparaient  intervenir activement
en faveur de l'Autriche, et le roi de Prusse, peu soucieux d'encourir
leur inimiti, se hta d'accepter le march que lui offrait
Marie-Thrse, c'est--dire presque toute la Silsie pour prix de sa
dfection.

En vain Fleury avait-il conseill la paix, ds le mois de janvier, aprs
l'lection de Francfort. Il comprit aussitt la gravit de la situation
o nous mettait la trahison de la Prusse. Se fiant au prestige de la
raison, il eut l'ide d'adresser  Marie-Thrse une lettre
confidentielle o il lui reprsentait qu'il n'tait ni de l'intrt de
la France ni de l'intrt de l'Autriche de continuer la lutte.
Marie-Thrse, par rancune, commit la faute de publier cette lettre,
soulevant en France l'indignation contre Fleury et contre elle-mme,
rendant la rconciliation plus difficile puisque son mauvais procd,
son orgueil accroissaient chez nous l'impopularit de la maison
d'Autriche. Il est vrai qu' ce moment elle comptait sur une victoire
complte. Belle-Isle, isol en Bohme, dut ramener son arme en plein
hiver avec de lourdes pertes. Chevert, bloqu  Prague, capitula. Les
brillants succs du dbut tournaient au dsastre et ce fut en France un
concert de rcriminations qui s'adressaient  tout le monde et qui
accrurent le trouble de l'opinion publique.

Le pire tait que nous ne pouvions plus sortir de cette guerre. Les
diversions classiques qui furent tentes, par la Sude, par l'Italie, ne
russirent pas. Au commencement de 1743, lorsque Fleury mourut, accabl
de chagrin et d'annes, nos affaires allaient mal. L'Angleterre avait en
Allemagne une arme, constitue d'autant plus facilement que le roi
George tait en mme temps lecteur de Hanovre. Les Anglo-Hanovriens
russirent  donner la main aux Autrichiens aprs la bataille de
Dettingen. Nos troupes durent vacuer l'Allemagne, repasser le Rhin, et,
replies sur les dfenses de Vauban, protger nos frontires.

Il y eut alors un vritable redressement de la politique franaise.
L'chec ouvrit les yeux. La vritable ennemie de la France, ce n'tait
pas l'Autriche, c'tait l'Angleterre, que nous finissions toujours par
trouver devant nous. C'tait elle l'me des coalitions. La France
s'tait donc trompe en portant la guerre en Allemagne, en travaillant
directement pour l'lecteur de Bavire, infrieur au rle qu'on avait
conu pour lui, et indirectement pour le roi de Prusse, perfide et
dangereux. Il fallait revenir, dans les pays allemands,  nos traditions
vritables, celles du trait de Westphalie, n'y paratre qu'en
protecteurs des liberts germaniques et de l'quilibre, tourner nos
forces contre l'Angleterre, et, pour la chasser du continent,
l'atteindre l o son alliance avec l'Autriche et la Hollande l'avait
installe mais la rendait vulnrable: dans les Flandres. Alors il nous
deviendrait possible de liquider honorablement l'aventure et d'obtenir
la paix.

Ce plan rflchi, propos par le marchal de Noailles, fut accept par
Louis XV. On se prpara  l'excuter pendant l'hiver et, au printemps,
une forte arme, accompagne par le roi, envahit la Flandre maritime et
s'empara d'Ypres et de Furnes. Il est vrai que, pendant ce temps, les
Autrichiens par une marche hardie, entraient en Alsace. Frdric II, qui
surveillait les vnements pour tenir la balance gale entre les
adversaires, craignit que l'Autriche ne devnt trop forte. Il rompit sa
neutralit et opra une rapide diversion en Bohme. Les Autrichiens
durent alors sortir d'Alsace aussi vite qu'ils y taient entrs. C'est 
ce moment que Louis XV, ayant suivi Noailles  Metz, y tomba
dangereusement malade. Sa gurison causa en France un enthousiasme
extraordinaire: le danger que courait le pays avait excit le sentiment
national exprim par la monarchie et rarement, dans notre histoire,
a-t-on vu se manifester un loyalisme aussi ardent, signe des attaches
puissantes que la royaut avait acquises sous le rgne de Louis XIV:
comment oublier que, cent ans plus tt, on tait  la veille de la
Fronde?

Nous tions accrochs  un coin de la Flandre, nous avions repouss une
invasion, mais les choses n'avanaient gure lorsqu'une claircie
apparut au commencement de 1745. Charles VII, l'empereur bavarois,
mourut. La couronne impriale tait libre pour l'archiduc lorrain, poux
de Marie-Thrse, et une transaction devenait possible. Pour l'obtenir,
il fallait poursuivre le plan de Noailles, porter l'effort en Flandre, y
battre les Anglais. Maurice de Saxe, capitaine expriment, un de ces
Allemands d'autrefois qui servaient volontiers la France, fut mis  la
tte d'une arme considrable, marcha hardiment sur Tournai, et, les
Anglais ayant voulu dlivrer cette place importante de la barrire
hollandaise, la barrire dresse au trait d'Utrecht contre la France,
furent battus  Fontenoy, en prsence de Louis XV (1745). Cette victoire
fameuse, presque lgendaire (Messieurs les Anglais, tirez les
premiers), suivie de plusieurs autres succs, nous donnait bientt
toute la Belgique. Louis XV entrait triomphalement  Anvers. Les
Hollandais, qui avaient de nouveau renvers la Rpublique et rtabli le
stathoudrat, comme au sicle prcdent, taient mis  la raison par la
prise de Berg-op-Zoom. Mais il ne nous suffisait pas d'tre victorieux
aux Pays-Bas. Le thtre de la guerre tait plus vaste. Nous tions
battus en Italie, et, comme au seizime sicle, la Provence tait
envahie par les Impriaux. Frdric II achevait ce qu'il avait  faire
en Allemagne, battait les Saxons, entrait  Dresde, puis, nous
trahissant de nouveau, s'arrangeait avec l'Autriche qui lui laissait la
Silsie tandis qu'il reconnaissait le nouvel empereur Franois de
Lorraine. Enfin et surtout les Anglais, matres de la mer, avaient pu un
moment dbarquer sur les ctes de Bretagne. La lutte s'tait tendue aux
colonies et nous nous dfendions de notre mieux au Canada et aux Indes
o Dupleix difiait avec de faibles moyens une oeuvre grandiose.
Qu'arriverait-il donc si la guerre continuait? Peut-tre garderions-nous
les Pays-Bas autrichiens. Mais alors aucune paix avec l'Angleterre ne
serait possible. Nous perdrions nos colonies. Les hostilits se
perptueraient avec l'Autriche et nous savions dsormais qu'il ne
fallait pas compter sur Frdric. Mieux valait liquider tandis que nous
tenions des gages. Ainsi cette premire guerre de Sept Ans s'acheva par
une paix blanche (1748).

Le trait d'Aix-la-Chapelle a pass pour un monument d'absurdit. C'est
de lui qu'il devint proverbial de dire: Bte comme la paix. Mais,
quand le principe de la guerre a t mauvais, comment la paix
pourrait-elle tre bonne? Tout ce que nous avions gagn, au dix-huitime
sicle,  reprendre contre les Habsbourg la politique qui tait
opportune au dix-septime, c'tait d'avoir agrandi la Prusse et dtruit
l'quilibre de l'Europe. De la faute commise par la France en 1741,
Frdric fut le bnficiaire. Dj, pendant la campagne, il avait t
l'arbitre de la situation, nous prtant son concours autant qu'il y
avait intrt et pas une minute de plus. L'arbitre, il le serait encore
bien mieux puisqu'il tait plus fort qu'avant. Ds ce moment, il tait
clair que la Prusse aspirait  prendre en Allemagne la place de
l'Autriche et que cette ambition n'tait plus dmesure. Alors, si la
France s'obstinait dans une politique antiautrichienne, elle travaillait
pour Frdric. Si nous changions de systme, si nous renversions nos
alliances, nous devions avoir Frdric pour ennemi. Dans les deux cas,
l'Angleterre, avec qui nous n'avions rien rgl, avec qui notre rivalit
coloniale continuait, trouvait un soldat sur le continent. Voil ce que
nous avait cot l'erreur du parti de Belle-Isle, l'anachronisme de la
lutte contre la maison d'Autriche. La politique franaise avait perdu sa
clart. Elle avait cess d'tre intelligible  la nation et elle l'tait
 peine, dans cette masse de contradictions, pour ceux qui dirigeaient
les affaires et qui avaient besoin avant tout de retrouver une ligne de
conduite. L'extrme complexit d'une Europe et d'un monde qui se
transformaient tous les jours aggravait le conflit des opinions et des
thories, et ce conflit rendait lui-mme plus difficile la tche de
notre politique, ouvrait la porte aux intrigues et aux intrigants. C'est
dans cette confusion que se forma le clbre secret du roi,
superposition d'une diplomatie  une autre, surveillance d'une
diplomatie par une autre. Il faudra encore du temps avant que le
dsordre caus par la folle guerre de la succession d'Autriche soit
rpar et que la politique franaise retrouve une mthode.

Rien de plus singulier d'ailleurs que l'tat des esprits en France au
milieu du dix-huitime sicle. Jamais il n'y a eu autant de bien-tre
chez nous qu'en ce temps-l. Jamais la vie n'a t aussi facile. Nous
pouvons en juger par la peinture, le mobilier, les constructions, les
monuments et les travaux publics eux-mmes. Si l'Etat,  la suite de la
guerre, est tomb dans de nouveaux embarras financiers, ces embarras
n'ont rien de tragique et la France en a vu de pires. Dans l'ensemble,
ce dont les Franais ont  se plaindre n'est que le pli d'une feuille de
rose en comparaison de tant de calamits qu'ils ont subies ou qu'ils
subiront. On est frapp de l'insignifiance de leurs sujets de
mcontentement. Mais on est frapp d'autre chose. Les crivains
demandent des rformes. L'administration, qui devient tous les jours
plus rgulire, travaille  les accomplir, et elle se heurte  une
opposition gnrale parce qu'il est impossible de rien rformer sans
froisser des intrts. Le Parlement rsiste  l'autorit, refuse
d'enregistrer les impts, comme sous la Fronde. Et ces impts quels
sont-ils? Ce sont des taxes de guerre, c'est, aprs le dixime
provisoire, le vingtime permanent institu par le contrleur gnral
Machault et qui doit atteindre tout le monde, comme Louis XIV l'avait
dj voulu, sans connatre ni privilges ni privilgis. A deux
reprises, en 1753 et en 1756, il faudra exiler, emprisonner, briser les
parlementaires qui ne cdent pas parce qu'ils se regardent comme chargs
de dfendre les coutumes du royaume parmi lesquelles les immunits
fiscales des gens de robe sont les premires  leurs yeux. C'est donc,
comme en politique extrieure, l'opposition qui s'attache au pass et le
gouvernement qui lutte pour le progrs. On a ainsi de l'ancien rgime
une image fort diffrente de celle qui le reprsente comme le dfenseur
des privilges fiscaux. La vrit est que l'histoire a retenu les
plaintes, les colres, les mots  effet de ceux qui ne voulaient pas
payer. Dj,  la fin du rgne de Louis XIV, Saint-Simon, indign par la
capitation et le dixime, qui n'pargnaient pas les grands seigneurs,
les avait qualifis d'exactions monstrueuses. Il avait crit que le
roi tirait tout le sang de ses sujets, et en exprimait jusqu'au pus.
Sous Louis XV, Mme du Deffand dira: On taxe tout, hormis l'air que nous
respirons, ce qui viendra d'ailleurs sous la Rvolution, avec l'impt
des portes et fentres. Il faut donc prendre pour ce qu'elles valent ces
lamentations que la littrature a transmises jusqu' nous. Elles manent
des nombreuses catgories de personnes, presque toutes riches ou aises,
qui jusque-l chappaient  l'impt ou ne payaient que ce qu'elles
voulaient bien payer. Et, parmi ces personnes, les plus nombreuses
appartenaient  la bourgeoisie, au tiers tat, dtenteur de ces offices
et de ces charges de magistrature qui procuraient l'exemption. Dans les
protestations contre le vingtime, la plus juste tait sans doute celle
o les Parlements, afin de colorer leur opposition d'un prtexte
honorable, prenaient fait et cause pour la noblesse pauvre des
campagnes, astreinte au service militaire.

On comprend alors les difficults que l'ancien rgime a rencontres au
dix-huitime sicle pour mettre de l'ordre dans les finances. On
comprend d'o est venu le dficit persistant. Les contemporains ont
donn le change en accusant uniquement les prodigalits de la Cour. De
l vient que, dans un temps o les moeurs taient peu rigides, on se
soit offusqu des favorites, Mme de Pompadour ou Mme du Barry, comme
jamais on ne s'tait plaint de Mme de Montespan. Alors, il parut
beaucoup de livres, avec un immense succs, contre l'absolutisme. En
pratique, le pouvoir, loin d'tre absolu, tait tenu en chec par les
Parlements dont l'opposition aux rformes financires paralysait le
gouvernement et lui rendait impossible l'administration du royaume.

Louis XIV, au dbut de son rgne, avait, d'autorit, ramen les
Parlements  leur rle judiciaire, et, comme on tait au lendemain de la
Fronde, l'opinion l'avait approuv. Nous avons vu comment la Rgence,
ayant eu besoin des magistrats pour casser le testament de Louis XIV,
les avait rappels  la vie politique. Ils n'en profitaient pas
seulement pour refuser d'enregistrer les impts. Ils intervenaient
aussi, avec une gale passion, dans les controverses religieuses. Il y
avait de longues annes que durait en France une dispute autour de la
bulle _Unigenitus_, qui n'tait que la vieille dispute pour et contre le
jansnisme, et les parlementaires taient gnralement jansnistes. Ces
agitations de robes, ces guerres de doctrines et de plume n'avaient rien
de nouveau. Elles mettaient aux prises des tendances ternelles qui
s'taient heurtes bien plus violemment au Moyen Age et au temps de la
Rforme. Quelle que ft l'illusion des contemporains, qui s'imaginaient
que tout cela tait sans prcdents, ce qu'on a appel les grands dbats
du dix-huitime sicle portait sur des sujets fort anciens. Il s'y
ajoutait toutefois un lment nouveau: la campagne des philosophes et
des encyclopdistes contre la religion catholique. Il se trouva donc que
les Parlements jansnistes eurent l'appui des philosophes distes ou
incrdules dans la lutte contre la bulle _Unigenitus_ et l'Ordre des
jsuites. Les Cours, conservatrices et ractionnaires quand il
s'agissait des privilges, attaches aux anciens usages, y compris la
torture, se trouvrent, pendant une quinzaine d'annes, les allies des
crivains qui, en toutes choses, demandaient des rformes et l'abolition
du pass. D'autre part, le gouvernement se trouvait en prsence du
clerg et des catholiques qui tenaient pour la bulle, du Parlement qui
associait sa rsistance  la bulle  sa rsistance aux rformes et aux
impts, et des philosophes qui agitaient l'opinion contre les abus dont
le Parlement tait le protecteur et contre la bulle qui mettait en cause
la religion. On conviendra que la tche du pouvoir n'tait pas aise. Il
avait  trouver son chemin entre tous ces courants et l'on est frapp de
voir  quel point il se montra dpourvu de prjugs et de partis pris.
En effet, si pour obtenir la paix religieuse, il finit par imposer aux
magistrats l'enregistrement de la bulle, il finit aussi par leur
accorder l'expulsion des jsuites pour obtenir l'enregistrement des
impts. Et pas plus que la monarchie n'avait perscut le protestantisme
 ses dbuts, elle n'a cherch  touffer les philosophes et
l'Encyclopdie. Elle a mme eu des ministres qui les ont protgs et qui
se sont servis d'eux et de leur influence sur l'opinion soit pour
composer avec les Parlements, comme Choiseul, soit pour les briser comme
Maupeou.

Pour rendre encore plus grave la question des impts et, par
contre-coup, le conflit avec les Parlements, il ne manquait qu'une
nouvelle guerre. Au milieu du dix-huitime sicle, elle tait fatale
avec les Anglais. Aux colonies, elle n'avait jamais cess. Dupleix fut
dsavou dans l'Inde o il nous taillait un empire: ce sacrifice  la
paix fut inutile. En Amrique, les colons anglais de l'Est attaquaient
nos Canadiens et recevaient des secours de la mtropole. Lorsque le
gouvernement franais alarm voulut envoyer des renforts au Canada, nos
navires furent arrts et saisis par la flotte anglaise. Aux
observations qu'il fit  Londres, on lui rpondit que les hostilits
taient dj ouvertes. En mai 1756, la dclaration de guerre de la
France devint la carte force par la volont de l'Angleterre. A son
corps dfendant, la France se trouva engage dans une grande lutte pour
ce qu'elle ne dsirait pas, ce qu'elle regardait comme secondaire: les
intrts maritimes et coloniaux, devenus les premiers du peuple anglais.

Mais notre conflit avec l'Angleterre engendrait ncessairement une
guerre gnrale. C'est ici que les funestes consquences du coup de tte
de 1741 apparurent. La Prusse ne songeait qu' conserver la Silsie,
l'Autriche  la reprendre. Le rapt de cette province dominait la
politique de l'Europe. Ds le mois de janvier 1756, Frdric avait sign
avec George II, lecteur de Hanovre, en mme temps que roi d'Angleterre,
un trait qui lui garantissait ses conqutes. Dans le conflit qui
s'annonait entre la France et l'Angleterre, il prenait parti pour nos
adversaires et se dclarait notre ennemi. Bon gr, mal gr, l'Autriche
et la France se trouvaient rapproches. Par le premier trait de
Versailles, le mois mme de notre rupture avec les Anglais, une alliance
dfensive tait conclue entre Bourbons et Habsbourg. Un an plus tard,
cette alliance se resserrait, Frdric ayant envahi la Saxe comme il
avait envahi la Silsie et dvoil l'ambition de la Prusse qui tait de
mettre sous sa dpendance tout le corps germanique.

Le renversement des alliances est un vnement considrable dans notre
histoire. Tout naturellement les austrophobes, les partisans aveugles de
la tradition se rcrirent, et le pire fut que, bientt, aux yeux du
public, le rsultat malheureux de la guerre parut leur donner raison. De
l'alliance autrichienne date le divorce entre la monarchie et la nation
et sera encore, trente-cinq ans plus tard, le grief le plus puissant des
rvolutionnaires, celui qui leur donnera le moyen de renverser et de
condamner Louis XVI.

La lgende fut que la royaut n'avait renonc  ses anciennes maximes,
abandonn la lutte contre la maison d'Autriche que par une intrigue de
cour. Frdric fit de son mieux pour accrditer cette version et, comme
il avait dj une femme, Marie-Thrse, pour adversaire (en attendant
l'impratrice de Russie), il accusa Mme de Pompadour, Cotillon II,
d'avoir sacrifi les intrts de la France au plaisir vaniteux d'tre en
correspondance avec la fille des Habsbourg. Il est vrai que
Marie-Thrse, son ministre Kaunitz et son ambassadeur Stahremberg ne
ngligrent rien pour flatter la favorite. Il est vrai aussi que la
maison de Babiole o eurent lieu les pourparlers, la part qu'y prit,
avec Mme de Pompadour, l'abb de Bernis, homme de cour auteur de vers
galants, donnent au renversement des alliances un air de frivolit. Ce
fut pourtant une opration srieuse et rflchie. Par le premier trait
de Versailles, le gouvernement franais n'avait conclu qu'une alliance
dfensive. Elle fut tendue aprs l'accession et les succs de Frdric,
mais, par un second trait, nous prtions notre concours militaire 
l'Autriche contre la promesse d'tendre notre frontire dans la partie
mridionale des Pays-Bas autrichiens, d'Ostende  Chimay, le reste
devant former un Etat indpendant, esquisse de la future Belgique, qui
serait attribu  l'infant de Parme, gendre de Louis XV. Connues de nos
jours seulement, les instructions de Bernis, devenu ministre des
Affaires trangres,  Choiseul, nomm ambassadeur  Vienne, ont montr
que l'alliance avec l'Autriche avait t l'effet du calcul et non du
caprice. L'exprience, disait Bernis, a prouv que nous avions eu tort
de contribuer  l'agrandissement du roi de Prusse. L'intrt de la
France est qu'aucune puissance ne domine l'Allemagne et que le trait de
Westphalie soit respect. Or Frdric a saisi l'occasion de notre
conflit avec l'Angleterre pour s'allier avec cette puissance dans l'ide
que nous serions trop occups sur les mers pour nous opposer  ses
entreprises dans les pays germaniques. Si nous laissions le roi de
Prusse en tte--tte avec l'Autriche, il serait  craindre qu'il
n'arrivt  ses fins et que le systme de l'Allemagne ft boulevers 
notre dtriment. Il ne restait d'autre parti que de rpondre aux avances
de l'Autriche et de s'associer  elle pour dfendre l'quilibre
europen.

En 1756 et en 1757, Bernis a donc compris que le danger en Allemagne
tait prussien. Il a vu aussi combien notre tche devenait lourde,
puisque, au moment o l'Angleterre nous provoquait  une lutte
redoutable, nous tions engags par Frdric dans une guerre
continentale et dans la complexit des affaires de l'Europe centrale et
orientale. Cette complexit s'accroissait du fait que l'impratrice de
Russie entrait dans la coalition contre la Prusse, car nous avions 
protger notre autre et ancienne allie, la Pologne, contre les
convoitises de l'Autriche et de la Russie, nos associes, sans compter
que, pour avoir le concours des Russes, il avait fallu conseiller  la
Pologne de ne pas se mler du conflit. On a ainsi l'ide d'un vritable
ddale o la politique franaise se perdit plusieurs fois. La diplomatie
secrte embrouilla souvent les choses en cherchant  rsoudre ces
contradictions. Mais on ne peut pas incriminer  la fois le Secret du
roi et le renversement des alliances puisque le secret tait polonais
et cherchait  rserver l'avenir de nos relations avec la Pologne malgr
nos liens avec la Russie et l'Autriche.

La guerre maritime avait bien commenc malgr l'infriorit de nos
forces navales. Le marchal de Richelieu avait dbarqu  Minorque, pris
Port-Mahon, et ce succs, qui librait la Mditerrane, et permit notre
installation en Corse, nous donnait en outre la promesse de l'alliance
espagnole. Pour l'Angleterre, c'tait un chec dont elle fut
profondment irrite. Rien ne montre le caractre impitoyable de la
lutte qu'elle avait entreprise contre nous comme la fureur avec laquelle
la foule anglaise exigea la condamnation et l'excution de l'amiral
Byng.

En dpit de ce dbut brillant, l'tat des esprits tait mauvais en
France. Le conflit avec les Parlements durait toujours. Il s'aggrava
lorsqu'il fallut leur demander d'enregistrer les dits qui prorogeaient
des impts temporaires et en craient de nouveaux. Il tait pourtant
indispensable de trouver des ressources pour soutenir la guerre sur
terre et sur mer. Dans les pays d'tats, c'est--dire dans les
provinces qui votaient elles-mmes leurs contributions, les assembles
et les Parlements rsistrent, et ce fut le commencement du conflit, qui
devait tre si long et si grave, avec les Etats de Bretagne. En mme
temps les querelles religieuses, les interminables querelles sur la
bulle _Unigenitus_, renaissaient. Le pouvoir dut tre nergique et il le
fut. Il y eut un lit de justice pour les impts, un autre pour les
affaires ecclsiastiques. Le Parlement de Paris rpondit par des
dmissions en masse qui causrent une grande agitation: l'attentat de
Damiens, quelques jours aprs, en fut le symptme (janvier 1757). Le
danger que le roi avait couru eut du moins pour effet d'inspirer la
crainte d'un bouleversement en France. Il y eut de grandes
manifestations de loyalisme. Les dmissions furent reprises. Mais si
l'ordre ne fut pas troubl, le dsordre moral persista. Les revers de la
guerre de Sept Ans allaient tomber sur un mauvais terrain, et cette
double guerre contre l'Angleterre et la Prusse, si grave par ses
consquences, qui et exig un si grand effort de tous, fut  peine
comprise. La littrature tmoigne que la porte en chappait aux guides
de l'opinion publique. L'tat le plus gnral tait tantt
l'indiffrence, et tantt le dnigrement.

La guerre maritime est une affaire d'organisation. Elle veut une
prparation de longue haleine. Elle veut aussi beaucoup d'argent. Trois
ministres laborieux, Maurepas, Rouill, Machault, avaient fait ce qu'ils
avaient pu sans russir  porter remde  notre infriorit navale.
Cependant, avec une implacable volont que personnifia le premier Pitt,
le pre du grand adversaire de Napolon, les Anglais, aprs notre succs
de Port-Mahon, redevinrent matres de la mer et purent s'emparer de nos
colonies, avec lesquelles nos communications taient coupes. Malgr une
glorieuse rsistance, Montcalm succomba au Canada, Lally-Tollendal aux
Indes. Une  une, nos autres possessions furent cueillies par les
Anglais.

Il est plus difficile de s'expliquer que la guerre n'ait pas mieux
tourn pour nous en Allemagne. On se rend compte des fautes militaires
que nos gnraux commirent. Mais il leur manquait,  eux aussi, le feu
sacr, la conviction: on souponne d'Estres d'avoir t hostile 
l'alliance autrichienne, et si Frdric II, dont cette guerre fit un
hros germanique, finit par chapper  la quadruple alliance,  la
formidable coalition qui l'attaquait, il ne dut pas son salut  ses
talents militaires seuls mais  l'espce de popularit que la mode
philosophique et littraire, habilement soigne, lui avait donne jusque
chez ses adversaires.

En 1757, la Prusse, attaque de quatre cts  la fois, semblait sur le
point de succomber. Nous avions mis hors de combat les Anglo-Hanovriens
qui avaient capitul  Closterseven. Les Anglais avaient perdu leurs
moyens d'agir sur le continent, mais ils ne se sont jamais inclins
devant une dfaite continentale tant qu'ils ont t matres de la mer.
Les Etats de Frdric taient envahis par les Sudois, les Russes et les
Autrichiens qui venaient d'entrer  Berlin. L'arme franaise, avec un
contingent important que les princes allemands avaient fourni,
s'avanait vers la Saxe. Frdric,  Rosbach, bouscula les vingt mille
hommes de troupes auxiliaires allemandes qui se dbandrent et battit
Soubise.

Nous avons, dans notre histoire, subi des dfaites plus graves. Il n'en
est pas qui aient t ressenties avec plus d'humiliation que celle de
Rosbach. A cette sorte de honte, un sentiment mauvais et nouveau se mla
chez les Franais: le plaisir d'accuser nos gnraux d'incapacit,
d'opposer le luxe de nos officiers aux simples vertus du vainqueur.
Jamais l'admiration de l'ennemi n'alla si loin: elle a dur, elle a
profit  la Prusse jusqu' la veille de 1870. Frdric de Hohenzollern
passa pour le type du souverain clair. Ses victoires, pour celles du
progrs et mme, ou peu s'en faut, de la libert. C'tait pourtant un
despote, un souverain absolu et plus autoritaire que tous les autres. Sa
mthode c'tait le militarisme, le caporalisme, le dressage prussien, le
contraire du gouvernement libral. Il a fallu plus d'un sicle pour
qu'on s'en apert.

Aprs Rosbach, Bernis eut l'intuition que la guerre d'Allemagne tait
perdue, et que mieux vaudrait nous en retirer. Au conseil, l'avis oppos
prvalut. La campagne fut continue toute l'anne 1758, mlange pour
nous de succs et de revers, sans rsultats. Frdric tenait toujours
tte aux Autrichiens et aux Russes. Il semblait pourtant impossible
qu'il ne fint pas par tre cras. Encore un effort, et la coalition
viendrait  bout de la Prusse. Ce fut la thse que soutint Choiseul,
partisan de l'alliance autrichienne, et il quitta son ambassade pour
succder  Bernis dcourag.

Rsolu  poursuivre la guerre, Choiseul eut une ide juste. Rien ne
serait obtenu tant que nous serions impuissants sur mer. Pour cesser de
l'tre, il ne fallait pas seulement renforcer nos escadres autant qu'on
le pouvait au milieu des hostilits, mais acqurir des allis maritimes.
L'Espagne, quoique dchue, comptait encore, Naples tait une bonne
position dans la Mditerrane et des Bourbons rgnaient  Madrid et 
Naples comme  Paris. En aidant  leur donner ces royaumes, la France ne
devait pas avoir travaill en vain. Le _pacte de famille_ ajout 
l'alliance autrichienne, ce fut la politique de Choiseul.

Si l'ide tait juste, elle venait trop tard. Choiseul eut aussi le tort
de voir trop grand. Il organisa une descente en Angleterre, mais la
flotte anglaise, qui bloquait nos ctes depuis longtemps, battit  Lagos
l'escadre de Toulon qui tentait de rejoindre Brest et, dans le Morbihan,
la journe de M. de Conflans fut un dsastre gal  celui de la
Hougue. Une diversion de nos corsaires en Irlande fut inutile. Et le
pacte de famille lui-mme, sign en 1761, ne servit  rien pour cette
fois. L'Espagne n'tait pas prte et les Anglais en profitrent pour
s'emparer des colonies espagnoles. Ayant les mains pleines, matres de
nos les bretonnes, ils commenaient cependant  se lasser, comme en
1711, des lourdes dpenses de la guerre. Pitt tomba et les tories
pacifiques revinrent au pouvoir. Cependant le cercle de ses ennemis se
resserrait autour de Frdric. Sa perte semblait certaine. Une
circonstance, celle que l'Allemagne a encore calcule en 1917, le sauva:
Elisabeth tant morte en 1762, la Russie de Pierre III fit dfection 
ses allis, se rapprocha de la Prusse, et l'Autriche, renonant  la
lutte, conclut  Hubertsbourg une paix par laquelle elle abandonnait la
Silsie  Frdric. Quelques jours avant, par le trait de Paris, la
France s'tait rsigne elle-mme  signer la paix que l'Angleterre
avait voulue (1763).

Ainsi, avec l'Angleterre comme avec la Prusse, nous avions perdu la
partie, mais c'tait sur mer surtout que nous avions eu le dessous. La
preuve tait faite depuis longtemps qu'aucun conflit avec les Anglais ne
pouvait bien tourner pour nous si notre marine tait incapable de tenir
tte  la leur. Au trait de Paris, cette leon fut paye de notre
domaine colonial presque entier. Le Canada, la rive gauche du
Mississippi, le Sngal sauf Gore, l'Inde sauf les quelques comptoirs
que nous y possdons encore: le prix de notre dfaite tait lourd,
d'autant plus lourd que les bases de l'Empire britannique taient
dsormais jetes. Cependant ce n'en taient que les bases. Cette grande
victoire, l'Angleterre aurait encore  en dfendre les rsultats et,
tout de suite, elle le sentit, elle reprocha  son gouvernement de
n'avoir pas mis la France aussi bas que Pitt s'y tait engag. Car si le
public franais prit lgrement la perte de nos colonies, il commena
aussi  sentir que la domination de la mer par les Anglais constituerait
une tyrannie insupportable, un danger dont il tait ncessaire de
s'affranchir. Dj, pendant la guerre de Sept Ans, nous avions construit
des navires de guerre par souscription publique. Aprs le trait de
Paris, Choiseul dirigea toute sa politique vers une revanche sur ceux
qu'on appelait les tyrans des mers. Restauration de notre puissance
navale, consolidation du pacte de famille, acquisition de la Corse,
poste avanc dans la Mditerrane qui annulait la prsence des Anglais 
Minorque, ce fut l'oeuvre de Choiseul.

Pour ses vastes projets, il avait besoin d'argent et la guerre de Sept
Ans en avait dj cot beaucoup. Pour avoir de l'argent, il avait
besoin des Parlements qui autorisaient les impts. Pour gagner les
Parlements, dont le conflit avec le clerg durait toujours, dont la
tendance tait toujours jansniste, Choiseul obtint de Louis XV que
l'Ordre des jsuites leur ft sacrifi. La condamnation de l'Ordre, qui
avait en France de nombreux collges et auquel il fut interdit
d'enseigner, fut en mme temps une victoire pour le parti de
l'Encyclopdie, pour les philosophes et les gens de lettres qui
attaquaient la religion et l'Eglise. Choiseul calcula qu'il flatterait
par l, outre les parlementaires, une partie remuante de l'opinion.
Choiseul y acquit sans doute une popularit qui lui permit de poursuivre
son oeuvre nationale, sa rforme de l'arme et de la marine. Mais il ne
dsarma pas l'opposition. Celle des Parlements contre les impts reprit,
particulirement violente en Bretagne, dont les Etats taient attachs 
leurs privilges, et soutenus par le Parlement de Rennes. Le Parlement
de Paris prit fait et cause pour ses confrres de Rennes, pour La
Chalotais contre d'Aiguillon, qui faisait office de gouverneur, et il
s'ensuivit toute une srie d'incidents, de lettres de jussion, de lits
de justice qui se succdrent de 1766  1771. Choiseul qui passait, non
sans raison, pour tre favorable aux magistrats, tomba au cours de cette
lutte. Maupeou fit comprendre au roi que l'opposition des parlementaires
devenait un pril pour le gouvernement. En mme temps, Louis XV fut
alarm des projets de Choiseul qui, tout  l'ide de revanche, poussait
l'Espagne  la guerre avec les Anglais pour y entraner la France. La
chute de Choiseul fut encore un des vnements retentissants du rgne.
Le jour o il fut renvoy dans ses terres, il y eut des manifestations
en son honneur: par une singulire contradiction, la foule acclamait
l'homme de cette alliance autrichienne qu'elle avait dteste, l'homme
qui venait encore de donner pour femme au dauphin, au futur Louis XVI,
Marie-Antoinette d'Autriche.

Le dpart de Choiseul fut suivi du coup d'Etat de Maupeou. On nglige
trop, d'ordinaire, cet vnement dans le rgne de Louis XV. Les
Parlements, dont les attributions s'taient grossies au cours des ges,
taient devenus un obstacle au gouvernement. L'opposition des cours
souveraines, celles des provinces marchant d'accord avec celle de Paris,
devenait un grand pril politique. Les cours taient alles jusqu'
proclamer leur unit et leur indivisibilit. Elles agissaient de
concert, repoussaient les dits sous la direction du Parlement de Paris,
dcernaient mme des prises de corps contre les officiers du roi. Cette
tonnante anarchie, dit Voltaire, ne pouvait pas subsister. Il fallait
ou que la couronne reprt son autorit ou que les Parlements
prvalussent. C'tait un pouvoir qui se dressait contre le pouvoir et,
en effet, l'un ou l'autre devait succomber. Depuis le temps de la
Fronde, la monarchie avait eu  compter avec cette magistrature
indpendante, sa propre cration, presque aussi vieille qu'elle-mme et
qui, peu  peu, lui avait chapp. Louis XIV avait rsolu la difficult
par la mthode autoritaire et grce  son prestige. Pendant son rgne,
les Parlements avaient t soumis. Ranims par la Rgence, ils s'taient
enhardis peu  peu, et leur opposition, fonde sur le respect des droits
acquis, tait devenue plus nuisible  mesure que l'Etat et
l'administration s'taient dvelopps, avaient eu besoin d'organiser et
de rendre moderne une France constitue pice  pice, reprise, pice 
pice aussi, sur le vieux chaos de l'Europe fodale. Les ministres du
dix-huitime sicle, jusqu'au malheureux Calonne, ne tarissent pas sur
la difficult de gouverner un pays qui avait mis huit cents ans  former
son territoire,  runir des villes et des provinces dans les
circonstances et aux conditions les plus diverses, o l'on se heurtait,
ds que l'on voulait changer, simplifier, amliorer quelque chose,  des
exceptions,  des franchises,  des privilges stipuls par contrat. A
la fin du rgne de Louis XV, il apparut que les Parlements, en
s'opposant aux changements, par consquent aux rformes et aux progrs,
mettaient la monarchie dans l'impossibilit d'administrer,
l'immobilisaient dans la routine, et, par un attachement aveugle et
intress aux coutumes, la menaient  une catastrophe, car il faudrait
alors tout briser pour satisfaire aux besoins du temps. La rsistance
que la monarchie avait toujours rencontre dans son oeuvre politique et
administrative, rsistance qui avait pris la forme fodale jusqu'au
temps de Richelieu, prenait alors une forme juridique et lgale, plus
dangereuse peut-tre, parce que, n'tant pas arme, elle n'avait pas le
caractre vident et brutal d'une sdition.

Choiseul avait essay de gouverner avec les Parlements en leur donnant
les jsuites en pture, en flattant leurs sentiments jansnistes, en
tirant mme de leur sein des ministres et des contrleurs gnraux.
L'effet de cette politique tait dj us. Il ne restait plus qu'
recourir aux grands moyens. En 1771, Maupeou, charg de l'opration,
supprima les Parlements et la cour des aides. A leur place furent
institus des conseils suprieurs. La vnalit des charges tait
abolie, la justice devenait gratuite. C'tait une des rformes les plus
dsires par le pays. La suppression des Parlements, acte d'une
politique hardie, permettait de continuer cette organisation rationnelle
de la France qui, depuis des sicles, avait t entreprise par la
monarchie. La voie tait libre. Ce que Bonaparte, devenu Premier Consul,
accomplira trente ans plus tard, pouvait tre excut sans les ruines
d'une rvolution. De 1771  1774, l'administration de Terray,
injustement dcrie par l'histoire, mieux juge de nos jours, commena
de corriger les abus. Elle adoucit d'abord, avec l'intention de les
abolir ensuite, les impositions les plus vexatoires; elle organisa ces
fameux vingtimes qui avaient soulev tant de rsistances; elle s'occupa
enfin de crer des taxes quitables, telle que la contribution
mobilire, reprise plus tard par l'Assemble constituante, en un mot
tout ce qui tait rendu impossible par les Parlements.

Si nous pouvions faire l'conomie d'une rvolution, ce n'tait pas en
1789, c'tait en 1774,  la mort de Louis XV. La grande rforme
administrative qui s'annonait alors, sans secousses, sans violence, par
l'autorit royale, c'tait celle que les assembles rvolutionnaires
baucheraient mais qui prirait dans l'anarchie, celle que Napolon
reprendrait et qui russirait par la dictature: un de ses
collaborateurs, le consul Lebrun, sera un ancien secrtaire de Maupeou.
Il y a l dans notre histoire une autre sorte de continuit qui a t
mal aperue.

Nous allons voir comment ces promesses furent ananties ds le dbut du
rgne de Louis XVI par le rappel des Parlements. Alors seulement la
rvolution deviendra invitable.

Lorsque Louis XV mourut, s'il y avait du mcontentement, il n'tait pas
incurable. S'il y avait de l'agitation, elle tait superficielle.
L'ancien rgime avait besoin de rformes, il le savait, et l'immobilit
n'avait jamais t sa devise. Que de fois il s'tait transform depuis
Hugues Capet! Sans doute le succs allait aux faiseurs de systmes parce
qu'il est plus facile de rebtir la socit sur un plan idal que
d'ajuster les institutions, les lois, l'administration d'un pays aux
besoins de nouvelles gnrations. De l l'immense succs de Jean-Jacques
Rousseau, le simplificateur par excellence. Mais, depuis le bienfaisant
coup d'Etat de 1771, il n'existait plus d'opposition organise. Le
pouvoir s'tait bien dfendu, n'avait pas dout de lui-mme. Jamais
Louis XV n'avait consenti  convoquer les Etats Gnraux, comprenant
que, ce jour-l, la monarchie abdiquerait. On la blmait, on la
critiquait, ce qui n'tait pas nouveau, mais elle ne donnait pas de
signes de faiblesse. Les affaires du temps, celles de Calas, du
chevalier de la Barre, de Sirven, de Lally-Tollendal, causes
retentissantes que Voltaire plaida au nom de la justice et de
l'humanit, n'eurent d'autres rpercussions politiques que d'aider au
discrdit des parlementaires par qui les condamnations avaient t
prononces. Choiseul fut renvoy, les Parlements casss sans qu'il y et
seulement des barricades comme sous la Fronde. Quant aux autres
plaintes, aux autres accusations, elles taient de celles auxquelles
bien peu de gouvernements chappent. Les rductions de rentes et de
pensions, rductions si ncessaires, auxquelles Terray procda sous
Maupeou, furent appeles banqueroutes; d'une disette et de spculations
sur les bls, sortit la lgende du pacte de famine; les favorites du
roi, Mme de Pompadour et Mme du Barry, furent trouves scandaleuses.
Cependant il y avait eu  d'autres poques des moments plus graves pour
la royaut, plusieurs fois chasse de Paris. Si des esprits sombres
annonaient des catastrophes, on ne distinguait nulle part les
prparatifs ni le dsir vritable d'une rvolution.

Gouverner est toujours difficile, mais ne l'tait pas plus pour la
monarchie  ce moment-l qu' un autre. Quand on y regarde de prs, la
situation tait plus complexe  l'extrieur qu' l'intrieur. Louis XV
avait encore accru le royaume de la Lorraine et de la Corse. Mais les
deux guerres de Sept Ans avaient montr que le problme tait de moins
en moins simple. Il fallait conserver sur le continent les avantages que
nous avait lgus le dix-septime sicle, empcher des bouleversements
en Allemagne, nous mfier des ambitions de la Prusse. Cependant, avec
l'apparition de la Russie, la question d'Orient prenait un nouvel
aspect. La Turquie tait menace de dmembrement; la Pologne notre
allie ncessaire, tait menace de ruine (le premier partage est de
1772). Enfin nous avions  effacer les plus graves des effets du trait
de Paris si nous ne voulions pas renoncer aux colonies et  la mer, au
nouveau genre d'expansion que les grands peuples europens
recherchaient, si nous ne voulions pas abandonner les ocans et le monde
 l'Angleterre. Questions maritimes et coloniales, question d'Allemagne,
question d'Orient: voil ce qui va occuper le rgne de Louis XVI et, par
une grave faute initiale, le rappel des Parlements, provoquer le drame
de 1789.




CHAPITRE XV

LOUIS XVI ET LA NAISSANCE DE LA RVOLUTION


Au moment o Louis XVI,  vingt ans, devient roi, il ne faut pas
seulement regarder l'tat de la France. Il faut regarder l'tat de
l'Europe. Cette Europe est sinistre. C'est un ge de grands carnassiers.
Frdric de Prusse et Catherine de Russie, une Allemande, ont commenc
le partage de la Pologne auquel ils ont associ l'Autriche.
L'Angleterre, digrant ses conqutes, ne pense qu'aux intrts de son
commerce et  garantir contre les concurrences sa suprmatie maritime.
Tel tait le monde lorsque la plus grande partie des Franais rvait
d'une rnovation de l'humanit et d'un ge d'or.

Les diffrences des doctrines et des coles n'empchaient pas qu'il y
et en France un fonds commun d'aspirations et d'illusions. Il en est
ainsi  toutes les poques, et le jeune roi n'et pas t de la sienne
s'il n'en avait, dans une certaine mesure, partag les ides. On s'est
souvent demand ce qui serait arriv si le duc de Bourgogne, l'lve de
Fnelon, avait succd  Louis XIV. Peut-tre l'a-t-on vu sous Louis
XVI. Les conceptions, d'ailleurs vagues, exprimes par le doucetre
_Tlmaque_, qui taient apparues aux dernires annes du dix-septime
sicle, mlange d'esprit traditionnel et d'esprit rformateur, celles
que la Rgence avait appliques un moment avec ses conseils
aristocratiques, ces conceptions s'taient conserves dans la famille
royale. Le vertueux dauphin, fils de Louis XV, y tait attach et Louis
XVI avait t lev dans ce souvenir. Qu'ont donc fait les grands, les
Etats de province, les Parlements, pour mriter leur dchance?
crivait-il de sa main peu aprs son avnement, condamnant ainsi
l'volution poursuivie depuis 1660. Les mesures les moins intelligibles,
 premire vue, de son rgne, ainsi quand le ministre de la guerre Sgur
voudra que les officiers soient nobles, partent de l. Le bien public,
par le moyen de la monarchie agissant comme une autorit paternelle et
respectant les vieux droits, les liberts, franchises et garanties, les
trois ordres et les grands corps, le retour  l'ancienne constitution de
la monarchie, telle qu'on l'imaginait: c'tait moins des principes
qu'une tendance qui paraissait se confondre sur certains points--sauf la
question religieuse--avec celle des philosophes, mais qui en tait
l'oppos. Car, pour les philosophes, le progrs devait se raliser par
l'abolition du pass, par une lgislation uniforme, en un mot par le
despotisme clair, celui de Frdric, de Catherine, de Joseph II,
celui que concevaient un Choiseul et un Maupeou, les hommes les plus
trangers du monde  la tradition.

Sous Louis XV, la grande affaire avait t celle des Parlements.
Choiseul avait gouvern avec eux, Maupeou sans eux. Le coup d'Etat de
Maupeou,--on disait mme sa rvolution,--tait encore tout frais en 1774
et les avis restaient partags. Mais la suppression des Parlements avait
t un acte autoritaire et Louis XVI, comme le montre toute la suite de
son rgne, n'avait ni le sens ni le got de l'autorit. Le nouveau roi
donna tort  son grand-pre. Il trouva, dit Michelet, que le Parlement
avait des titres, aprs tout, aussi bien que la royaut; que Louis XV,
en y touchant, avait fait une chose dangereuse, rvolutionnaire. Le
rtablir, c'tait rparer une brche que le roi mme avait faite dans
l'difice monarchique. Turgot, en vain, lutta et rclama... Le Parlement
rentra (novembre 1774) hautain, tel qu'il tait parti, hargneux, et
rsistant aux rformes les plus utiles.

Ainsi, pour l'cole de la tradition, la suppression des Parlements avait
t une altration de la monarchie, l'indpendance de la magistrature
tant une des lois fondamentales du royaume. Mais le recours aux Etats
Gnraux en tait une aussi. Il y avait plus d'un sicle et demi que la
monarchie avait cess de convoquer les Etats Gnraux, parce qu'ils
avaient presque toujours t une occasion de dsordre. L'indpendance
des Parlements avait t supprime  son tour, parce que l'opposition
des parlementaires redevenait aussi dangereuse qu'au temps de la Fronde
et paralysait le gouvernement. Le conflit, qui n'allait pas tarder 
renatre entre la couronne et le Parlement, rendrait invitable le
recours aux Etats Gnraux. Bien qu'on ne l'ait pas vu sur le moment, il
est donc clair que le retour  la tradition, qui tait au fond de la
pense de Louis XVI et qui s'unissait dans son esprit  un programme de
rformes, sans moyen de les raliser, ramenait la monarchie aux
difficults dont elle avait voulu sortir sous Louis XIV et sous Louis
XV.

Ces difficults politiques dcupleraient les difficults financires
nes des deux guerres de Sept Ans, qui ne pouvaient tre rsolues que si
la mthode de Maupeou tait continue et qui seraient accrues par les
tches que la France allait rencontrer  l'extrieur o grandissaient
des forces hostiles. Qu'on y joigne l'tat de l'esprit public, nourri
d'utopies par la littrature, et d'une socit qui, du haut jusqu'en
bas, dsirait changer les choses ou aspirait vaguement  changer quelque
chose; qu'on y joigne encore, jusque sur le trne, l'affaiblissement de
l'ide d'autorit, et l'on aura les lments de la Rvolution qui
approchait. Force est  l'histoire de noter qu'elle est venue quinze ans
aprs le rappel des Parlements et ds le jour o furent runis les Etats
Gnraux.

Louis XVI, dit admirablement Sainte-Beuve, n'tait qu'un homme de bien
expos sur un trne et s'y sentant mal  l'aise. Par une succession
d'essais incomplets, non suivis, toujours interrompus, il irrita la
fivre publique et ne fit que la redoubler. Car, ajoutait Sainte-Beuve,
le bien, pour tre autre chose qu'un rve, a besoin d'tre organis, et
cette organisation a besoin d'une tte, ministre ou souverain... Cela
manqua entirement durant les quinze annes d'essai et de ttonnements
accordes  Louis XVI. Les personnages, mme les meilleurs, qu'il voulut
se donner d'abord pour auxiliaires et collaborateurs dans son sincre
amour du peuple taient imbus des principes, des lumires sans doute,
mais aussi,  un haut degr, des prjugs du sicle, dont le fond tait
une excessive confiance dans la nature humaine.

Il et fallu un roi pratique et prudent et Louis XVI n'avait que de
bonnes intentions, avec des ides confuses. Son premier ministre fut ce
que nous nommerions un grand ministre. Il tait compos de
comptences, d'hommes travailleurs, intgres, populaires pour la
plupart. Le jeune roi n'avait cout ni ses sentiments ni ses
prfrences, puisqu'il avait mme appel Malesherbes, clbre pour la
protection qu'il avait accorde aux philosophes lorsqu'il avait t
directeur de la librairie, c'est--dire de la presse. Maurepas, homme
d'Etat d'une vieille exprience, Miromesnil, garde des sceaux,
Vergennes, notre meilleur diplomate, plus tard, Saint-Germain  la
guerre, enfin et surtout Turgot, l'illustre Turgot, dont Voltaire
baisait les mains en pleurant: il y avait dans ce personnel ce qui
donnait le plus d'espoir.

Cependant ce ministre ne russit pas. Il est impossible de dire si les
rformes de Turgot auraient prserv la France d'une rvolution. Ses
plans avaient une part de ralisme et une part de chimre. Ils
s'inspiraient d'ailleurs des ides qui avaient cours, ses successeurs
les ont suivis, et les assembles rvolutionnaires les reprendront.
Mais, par ce choix mme, l'inconsquence de Louis XVI clatait. Turgot
s'tait fait connatre comme intendant et les intendants reprsentaient
le progrs par en haut dans les pays qui relevaient directement de la
couronne. Leur esprit tait  l'oppos de l'esprit des Parlements que le
roi restaurait. Il y avait l, dans le nouveau rgne, une premire
contradiction.

De toute faon, le temps a manqu  Turgot pour excuter son programme
et, s'il avait obtenu, dans l'intendance du Limousin, des rsultats qui
l'avaient rendu clbre, c'est parce qu'il tait rest treize ans  son
poste. Il ne resta que deux ans ministre. Ce ne fut pas seulement 
cause de l'opposition qu'il rencontra et  laquelle on devait
s'attendre. Turgot ne pouvait combattre les abus sans blesser des
intrts et rencontrer des rsistances, celle du Parlement en premier
lieu, qui,  peine rintgr avec promesse de ne pas retomber dans son
ancienne opposition, manifestait de nouveau son bizarre esprit,  la
fois ractionnaire et frondeur. Le plan de Turgot pour assainir les
finances n'tait pas nouveau et l'on a rendu justice aux contrleurs
gnraux qui l'ont prcd. Il s'agissait toujours de faire des
conomies, de mieux rpartir l'impt entre les contribuables, de
supprimer les exemptions et les privilges, et ces projets soulevaient
toujours les mmes temptes. D'autre part, Turgot, convaincu comme
l'avait t Sully, que l'agriculture tait la base de la richesse
nationale, cherchait  la favoriser de diverses manires et en mme
temps  remdier au flau des disettes par la libert du commerce des
bls. L, il ne se heurta pas seulement aux intrts, mais aux prjugs.
Il fut accus, lui, l'honnte homme, de faire sortir le grain du royaume
comme Louis XV l'avait t du pacte de famine. Dans son programme de
libert, Turgot touchait d'ailleurs  d'autres privilges, ceux des
corporations de mtiers, ce qui provoquait les colres du petit
commerce. Ses prfrences pour l'agriculture lui valaient aussi le
ressentiment de l'industrie et de la finance. Turgot, dit Michelet, eut
contre lui les seigneurs et les piciers. Il faut ajouter les banquiers
dont le porte-parole tait Necker, un Genevois, un tranger comme Law,
et qui avait comme lui une recette merveilleuse et funeste: l'emprunt,
l'appel illimit au crdit.

Les inimitis que Turgot s'tait acquises,  la Cour et dans le pays,
taient celles que devait rencontrer tout ministre des finances
rformateur. Elles contriburent sans doute  le renverser. La vraie
cause de sa chute fut d'une autre nature. Pour remplir son programme,
Turgot avait besoin de la paix. Il disait que le premier coup de canon
serait le signal de la banqueroute. Mais que rpondait le ministre des
affaires trangres? En 1776, un vnement considrable venait de se
produire: les colonies anglaises de l'Amrique du Nord s'taient
insurges. C'tait pour la France l'occasion d'effacer les consquences
du trait de Paris, de s'affranchir et d'affranchir l'Europe des tyrans
de la mer. Cette occasion pouvait-elle tre perdue? A cet gard, les
penses qui divisaient le gouvernement franais divisent encore les
historiens selon le point de vue auquel ils se placent. L'historien des
finances juge que cette guerre a t funeste, parce qu'elle a en effet
cot un milliard cinq cents millions ou deux milliards et, comme Turgot
l'avait annonc, prcipit la banqueroute. L'historien politique estime
que le rsultat  atteindre valait plus que ce risque. Ce fut l'avis de
Vergennes et c'est parce qu'il l'emporta que Turgot prfra se retirer.

Nous sommes ici  la jointure des difficults extrieures et des
difficults politiques et financires auxquelles la monarchie devait
bientt succomber. Nous avons vu se dvelopper un tat de l'esprit
public qui avait quelque chose de morbide: Michelet n'a pas tort de
souligner l'importance du magntisme de Mesmer et de l'invention des
ballons qui fortifirent la foi dans les miracles humains, les miracles
du progrs. Nous avons vu d'autre part que le pouvoir avait perdu de son
nergie et qu'il s'tait mis lui-mme sur la voie qui devait le conduire
 convoquer les Etats Gnraux, c'est--dire  dterminer l'explosion.
La guerre d'Amrique, dont il n'aurait pu se dispenser sans compromettre
les intrts de la France et se rsigner pour elle  un effacement
irrparable (qu'on pense  ce que serait aujourd'hui l'empire
britannique s'il comprenait en outre les Etats-Unis), la guerre
d'Amrique donna le choc par lequel la rvolution fut lance.

Disons tout de suite que Necker, appel aux finances sous le couvert
d'un homme de paille, parce qu'il tait tranger, trouva les moyens de
financer la guerre contre les Anglais. Mais  quel prix! Par ses
combinaisons d'emprunt, terriblement onreuses pour le Trsor, il lgua
 ses successeurs un fardeau crasant dont ils ont port l'impopularit.
Ici encore, quelle peine on a  choisir: s'il n'est pas juste d'accuser
Calonne et Brienne des fautes de Necker, l'est-il de reprocher  Necker,
charg de trouver de l'argent pour la guerre, de s'en tre procur par
des moyens faciles, qui avaient l'avantage de ne soulever l'opposition
de personne, mais o bientt nos finances devaient culbuter?

L'engouement du public pour la cause de l'indpendance amricaine aida
Necker  placer ses emprunts et Vergennes  raliser ses projets.
L'Amrique, en se soulevant contre l'Angleterre, faisait cho  l'ide
de libert que le dix-huitime sicle avait rpandue. Le bonhomme
Franklin, au fond un assez faux bonhomme, qui vint  Paris plaider pour
son pays, sut flatter la sensibilit  la mode et fut reu comme un
personnage de Jean-Jacques Rousseau. Cet enthousiasme se traduisait par
le dpart, sur lequel le gouvernement ferma les yeux, de La Fayette et
de ses volontaires. Un peu plus tard, la France envoya, en Amrique,
avec de nombreux subsides, des troupes rgulires sous Rochambeau. Il
n'est pas douteux que, sans notre concours militaire et pcuniaire, les
insurgs amricains eussent t crass.

Cependant l'exprience de la guerre de Sept Ans n'avait pas t perdue.
Vergennes savait que pour lutter avec avantage contre l'Angleterre, la
France devait avoir les mains libres sur le continent. Partisan de
l'alliance autrichienne, il refusait d'en tre l'instrument et de la
dtourner de son objet vritable qui tait de maintenir en Allemagne,
contre la Prusse, l'quilibre cr par le trait de Westphalie.
L'empereur Joseph II, esprit brillant et inquiet, que les lauriers de
Frdric empchaient de dormir, crut que les hostilits entre la France
et l'Angleterre s'accompagneraient d'une nouvelle guerre continentale
favorable  ses ambitions. Vergennes se hta de le dtromper: l'Autriche
ne devait pas devenir,  nos frais, comme la Prusse, une cause de
dsordres en Allemagne. Joseph II,  la mort de l'lecteur de Bavire,
ayant voulu s'emparer de ses Etats, la France intervint au nom de son
droit de garantie sur l'Empire germanique et, par la convention de
Teschen (1779), imposa sa mdiation  l'Autriche et  la Prusse, prtes
 en venir aux mains. Sans rompre l'alliance autrichienne, sans se
rejeter du ct de la Prusse, dans le vritable esprit de notre
politique d'Allemagne, fonde sur la tradition bien comprise de
Richelieu, Louis XVI et Vergennes ne s'taient pas laiss dtourner de
la guerre maritime par une guerre terrestre, la preuve tant faite que
l'Angleterre ne pouvait tre atteinte que sur les mers. La paix
conserve en Europe eut un autre avantage: non seulement l'Angleterre
n'eut pas d'allis, mais les peuples, menacs par son avidit et las de
sa tyrannie navale, se rangrent de notre ct, comme l'Espagne et la
Hollande, tandis que les autres, sur l'initiative de la Russie,
formaient une ligue des neutres, ligue arme, dcide  imposer aux
Anglais la libert de leur navigation.

Ces circonstances, dues  une sage politique, ont permis  la monarchie
expirante de prendre sa revanche du trait de Paris. La guerre de
l'Indpendance amricaine n'a t par le fait qu'un pisode de la
rivalit anglo-franaise. L'Angleterre renona  vaincre les insurgs
(qui traitrent d'ailleurs sans nous attendre) le jour o elle eut
renonc  nous vaincre sur mer. Notre flotte n'avait pas t
reconstruite et fortifie en vain. L'argent qu'elle avait cot n'avait
pas t inutile. Si un projet de dbarquement en Angleterre avorta,
comme avortera celui de Napolon, partout, de l'Ocan Atlantique 
l'Ocan Indien, nos escadres avaient tenu les Anglais en chec et le
bailli de Suffren s'illustra comme un de nos plus grands marins.
L'Angleterre n'tait plus la matresse inconteste des mers. Elle avait
convoit les colonies espagnoles et hollandaises pour compenser la perte
de l'Amrique: elle dut s'en passer, et, si elle garda Gibraltar, rendit
Minorque  l'Espagne. Nous-mmes, par le trait de Versailles (1783),
nous affranchissions Dunkerque des servitudes laisses par le trait
d'Utrecht, nous retrouvions le Sngal, sans lequel notre empire
africain d'aujourd'hui n'existerait pas. Notre prestige restaur en
Extrme-Orient nous permettait de pntrer en Annam et d'amorcer notre
tablissement dans l'Indo-Chine par laquelle, un jour, nous
remplacerions l'Inde. Grand enseignement qui ne doit pas tre nglig:
nous avions perdu nos colonies sur la mer; c'tait aussi sur la mer que
nous commencions  rparer cette perte.

Le dfaut du trait de Versailles, c'tait d'tre une sorte de paix sans
vainqueurs ni vaincus. Elle prouvait que nous tions capables de tenir
tte  l'Angleterre. Elle ne rsolvait rien. Le compromis de 1783 tait
un rsultat, mais fragile. L'quilibre pouvait toujours tre rompu par
l'effort maritime de l'un ou de l'autre pays et c'est ce que
l'Angleterre craignait de notre part et prparait de son ct.
Vergennes, prudent et modr, voulut consolider la situation acquise. La
rivalit de la France et de l'Angleterre lui apparaissait comme un
malheur et il disait que les incompatibilits entre les nations
n'taient qu'un prjug. En 1786, par un trait de commerce qui sera un
des griefs des Etats Gnraux contre la monarchie (on lui reprochait
d'avoir inond la France de marchandises anglaises), le gouvernement de
Louis XVI voulut rconcilier les deux pays, les unir, les associer par
les changes, par leur participation  une prosprit, qui, des deux
cts de la Manche, grandissait tous les jours. Dans toutes les affaires
qui se prsentrent jusqu' la Rvolution (en Hollande, par exemple, o
nos amis les rpublicains furent renverss par les orangistes, 
l'instigation de la Prusse et de l'Angleterre), la France vita ce qui
pouvait conduire  un conflit. Elle laissa faire. Elle fut
volontairement conciliante et pacifique. Pourtant l'Angleterre
observait nos progrs avec jalousie. Elle ne consentait pas  partager
la mer avec nous, et plus son industrie et sa population se
dveloppaient, plus elle dpendait de son commerce, plus elle redoutait
notre concurrence. Au fond du peuple anglais l'ide montait que la paix
blanche de 1783 avait dmontr la ncessit d'arrter la renaissance
maritime de la France. La rivalit, longue dj de prs d'un sicle, 
laquelle Vergennes avait espr mettre un terme, devait clater bientt
avec une nouvelle violence, et les Anglais, cette fois, seraient rsolus
 mener la lutte jusqu'au bout. On comprend ainsi que la Rvolution
franaise ait t pour l'Angleterre ce que la rvolution d'Amrique
avait t pour la France: un lment de leur politique, une occasion et
un moyen.

Le gouvernement de Louis XVI avait de nombreuses raisons de tenir  la
paix. D'abord, trop heureux d'avoir effac les suites funestes de la
guerre de Sept Ans, il voulait s'en tenir l, ne pas compromettre les
rsultats acquis et il avait l'illusion que la France lui en saurait
gr. En outre, l'tat de l'Europe n'tait pas bon. La question d'Orient,
apparue avec les progrs de la Russie, mettait en danger deux clients de
la France, l'Etat polonais, notre alli politique, et l'Empire ottoman
o nos intrts matriels et moraux accumuls depuis deux cent cinquante
ans taient considrables. Protger  la fois l'intgrit de la Turquie
et l'indpendance de la Pologne, dj atteinte par un premier partage;
se servir de l'alliance autrichienne pour empcher l'empereur de
succomber aux tentations de Catherine de Russie qui offrait  Vienne et
 Berlin leur part des dpouilles turques et polonaises; mettre, en
somme, l'Europe  l'abri d'un bouleversement dont l'effet et t,--et
devait tre,--de faire tomber la France du rang qu'elle occupait, de la
situation minente et sre qu'elle avait acquise sous Richelieu et Louis
XIV: tels furent les derniers soucis de la monarchie franaise. On
conoit le soulagement avec lequel les autres monarchies en apprirent la
chute, puisqu'elle tait le gendarme qui maintenait l'ordre en Europe et
empchait les grandes dprdations.

Une autre raison vouait le gouvernement  la prudence: la question
d'argent, considrablement aggrave par les frais de la guerre
d'Amrique et qui devenait une des grandes proccupations du public
autant qu'elle tait celle du pouvoir. L'ensemble et l'enchanement de
tous ces faits rendent compte de la manire dont s'est produite la
Rvolution.

Par les exemples que nous avons sous les yeux et par l'exprience de la
guerre et des annes qui l'ont suivie, o mille choses du pass ont t
revcues, nous comprenons aujourd'hui qu'une mauvaise situation
financire puisse accompagner la prosprit conomique. Tous les
tmoignages sont d'accord: la prosprit tait grande sous le rgne de
Louis XVI. Jamais le commerce n'avait t plus florissant, la
bourgeoisie plus riche. Il y avait beaucoup d'argent dans le pays. Tout
considrable qu'il tait, le dficit pouvait tre combl avec un
meilleur rendement des impts. Malheureusement, les ministres
rformateurs se heurtaient aux vieilles rsistances, qui n'taient pas
seulement celles des privilgis, mais celles de tous les contribuables
dont le protecteur attitr tait le Parlement. La prodigieuse popularit
de Necker tint  ce qu'il eut recours non  l'impt, mais  l'emprunt.
Habile  dorer la pilule,  prsenter le budget, comme dans son fameux
_Compte rendu_, sous le jour le plus favorable, mais aussi le plus faux,
il n'eut pas de peine, en fardant la vrit,  attirer des capitaux
considrables. De l deux consquences: les porteurs de rente devinrent
extrmement nombreux et une banqueroute frapperait et mcontenterait
dsormais un trs grand nombre de personnes; d'autre part, Necker, ayant
donn l'illusion qu'on pouvait se passer d'impts nouveaux, eut la
faveur de tous les contribuables, notamment du clerg,  la bourse
duquel on avait coutume de s'adresser en cas de besoin, mais il rendit
par l les Franais de toutes les catgories encore plus rebelles  la
taxation.

Necker tait tomb en 1781, deux ans avant la fin de la guerre, sur une
question de politique intrieure. Emprunter ne suffisait pas. Il fallait
trouver des ressources par une rforme financire. Aucune n'tait
possible si les Parlements s'y opposaient. C'est pourquoi Necker avait
entrepris de crer dans toutes les provinces, quels qu'en fussent le
rgime et les droits, des assembles provinciales  qui seraient en
partie transfrs les pouvoirs des Parlements et des intendants. Ds
qu'on sut que Necker voulait attacher les Parlements aux fonctions
honorables et tranquilles de la magistrature et soustraire  leurs
regards les grands objets de l'administration, il eut les
parlementaires contre lui. En somme, Necker en revenait par un dtour 
Maupeou. Quelque rpugnance qu'et Louis XVI  se sparer de Necker
aprs s'tre spar de Turgot, il n'eut pas de peine  couter Maurepas,
qui lui montra le danger de ce nouveau conflit, sans compter
l'inconsquence qu'il y aurait eu  humilier ou  briser de nouveau les
Parlements aprs les avoir restaurs.

Il tait bien difficile de sortir de ces difficults et de ces
contradictions, et Louis XVI commenait  tre prisonnier de ses
principes et  tourner dans un cercle vicieux. Cependant, sous ses
artifices, Necker avait cach d'normes trous. Son successeur Joly de
Fleury rvla la vrit: c'est  lui qu'on imputa le dficit. Il tomba 
son tour avec le conseil des finances qu'il avait institu pour rtablir
l'ordre dans les comptes. Aprs lui, le roi crut qu'un administrateur de
carrire, un honnte homme remplirait la tche: Lefvre d'Ormesson prit
des mesures nettes et franches qui n'eurent d'autre effet que de porter
un coup au crdit et de causer une panique. Deux ministres avaient t
uss en deux ans. Un homme habile se prsenta: c'tait Calonne.

Il est rest clbre parce qu'on l'a regard comme le fossoyeur de
l'ancien rgime. A son nom est rest attach le mot clbre de
Beaumarchais, dont le Figaro faisait fureur. Il fallait un calculateur,
ce fut un danseur qui l'obtint. De nos jours, on a presque rhabilit
Calonne. En tout cas, on a compris ses intentions. C'tait un homme
adroit, sduisant, qui comptait sur les ressources de son esprit pour
dnouer les situations les plus difficiles. Devant le vide du Trsor, il
affecta un optimisme qu'il n'avait pas. Connaissant la nature humaine,
il pensa que, pour ne pas se heurter aux mmes oppositions que ses
prdcesseurs, il fallait avoir l'conomie aimable et non hargneuse: des
gnrosits bien places, agrables  des personnes influentes,
supprimeraient les criailleries et permettraient de srieuses rformes.
En mme temps, au prix de quelques millions, il donnerait l'impression
de la richesse, il restaurerait le crdit, un dlai serait obtenu et les
ressources de la France taient assez grandes pour que l'Etat ft hors
d'embarras au bout de quelques annes. Voil le secret de ce qu'on a
appel les prodigalits de Calonne: elles partaient d'une mthode assez
voisine de celle de Necker. Il est tabli d'ailleurs que la grande
mangerie de la cour a t exagre, parce qu'elle tait visible, mais
que, tout compte fait, les profusions de Calonne, les dpenses qu'il
permit  la reine et aux frres du roi n'excdent pas ce que Turgot
lui-mme avait consenti. C'est dpasser toutes les bornes, crit le
plus rcent et le plus impartial scrutateur de notre histoire
financire, que de voir dans ses complaisances pour les gens de cour la
cause capitale de la ruine des finances. En somme, pour durer, gagner
du temps, seul remde  son avis, Calonne jetait de la poudre aux yeux
et quelque pture aux mcontents.

Mais, comme les autres, il prouva l'hostilit des Parlements dont le
rle, devant la restauration financire, fut entirement ngatif.
Ardents  prcher la ncessit des conomies, ils continuaient par
principe de refuser impts, emprunts et rformes. L tait l'obstacle 
tout. On peut donc soutenir de nouveau et avec plus de force ce que nous
indiquions tout  l'heure: en relevant les Parlements, Louis XVI a
empch un rajeunissement de l'Etat, qui ne pouvait avoir lieu sans
dsordre que par le pouvoir lui-mme agissant d'autorit. C'est ainsi
que, par sa fidlit aux ides de son aeul le duc de Bourgogne, Louis
XVI a provoqu la Rvolution.

En effet, si, sous Louis XV, Choiseul avait flatt les Parlements, si
Maupeou les avait briss, c'tait pour ne pas avoir  recourir, dans un
conflit insoluble entre la couronne et ces corps indpendants, 
l'arbitrage des Etats Gnraux. La couronne devait s'en tenir au coup
d'Etat de 1771, ou bien s'appuyer sur la reprsentation nationale. Louis
XVI, hostile au coup d'Etat, tait conduit  adopter le second terme
d'une alternative  laquelle il tait, depuis vingt-cinq ans, impossible
d'chapper. Calonne interprta correctement la pense du roi, lorsque,
aprs deux ans de conflits avec les Parlements, il lui suggra de
convoquer une assemble des notables, un des rouages de la monarchie
constitutionnelle et aristocratique qu'avait dj conue Fnelon.

Ds ce moment-l (fvrier 1787) la Rvolution est en marche. Qu'apporte
Calonne aux notables? Un mlange des ides de Necker et de Turgot,
celles qu'on agitait vaguement un peu partout, le programme que la
Constituante, en grande partie, reprendra. Rien ne serait plus faux que
de regarder Calonne comme un ractionnaire. C'est un rformateur qui
parle  ces reprsentants des trois ordres, choisis parmi des
personnalits considrables ou populaires. La Fayette en tait, ainsi
que de grands seigneurs renomms pour leur philanthropie et leur
attachement aux ides nouvelles. Dans les secrtariats, Mirabeau et
Talleyrand dbutent. Calonne croyait prendre appui sur cette assemble
pour obtenir les rformes que repoussait le Parlement. Il se figurait,
avec l'optimisme de son temps accru par son optimisme naturel, qu'en
invoquant le bien public il obtiendrait ce qu'il cherchait: un nouveau
systme d'impts, vots par des assembles provinciales, avec
suppression des exemptions injustes. C'est--dire que Calonne
s'adressait au bon coeur des privilgis et aux aspirations galitaires
du tiers tat. Avec une vritable navet, pour mieux agir sur les
esprits, il mit  nu la dtresse du Trsor. Les notables, au lieu
d'ouvrir leur bourse, en profitrent pour le charger de tous les pchs.
Les accusations d'impritie et de profusion qui psent sur sa mmoire
datent de l. Il devint le bouc missaire de l'ensemble des causes qui
avaient ruin nos finances. Le scandale fut tel que le roi dut lui
signifier son cong. La premire assemble, cette assemble trie sur le
volet, avait pour ses dbuts renvers un ministre ha des Parlements.

Elle ne fit pas autre chose. Lomnie de Brienne, un prlat ami de
Choiseul et des philosophes et qu'on disait mme athe, succda 
Calonne et reprit ses projets. Il n'obtint rien de plus des notables,
presss surtout de ne pas payer. Pour renvoyer  plus tard le quart
d'heure de Rabelais, ils se rejetrent sur l'ide qu'une grande rforme
des impts devait tre approuve par les Etats Gnraux ou mme, comme
disait La Fayette, par mieux que cela, par une assemble nationale. On
y allait dsormais tout droit.

La fin de l'anne 1787 eut ceci de particulirement funeste pour la
monarchie qu'elle mit Louis XVI en contradiction avec lui-mme: il fut
oblig d'entrer en lutte ouverte avec les Parlements qu'il avait
rtablis. Refus d'enregistrer les dits qui craient les nouvelles
taxes, refus de reconnatre les nouvelles assembles provinciales: sur
tous les points, les cours souveraines se montraient intraitables. Elles
invoquaient, elles aussi, ces lois fondamentales, ces antiques
traditions du royaume en vertu desquelles le roi les avait restaures:
respect des anciennes coutumes provinciales, indpendance et
inamovibilit des magistrats, vote des subsides par les tats gnraux.
Devant cette opposition opinitre, il fallut revenir aux lits de
justice,  l'exil des Parlements, aux arrestations de parlementaires: le
gouvernement tait ramen aux procds du rgne de Louis XV sans pouvoir
les appliquer avec la mme nergie et en ayant, cette fois, l'opinion
publique contre lui. La rsistance des Parlements, dsormais lie  la
convocation des Etats Gnraux, tait populaire. L'ide de consulter la
nation tait lance dans la circulation et s'associait  l'ide de
libert: l'cole philosophique du despotisme clair, celle qui avait
soutenu Choiseul et Maupeou, avait disparu; le libralisme mis en vogue
par la littrature et propag par l'exemple amricain la remplaait.

Brienne, un Maupeou impuissant ou plutt inconscient, ne fut pas
heureux dans sa lutte contre les parlementaires. Ils revendiquaient la
tradition. Il voulut remonter plus haut qu'eux, inventa une cour
plnire, rtablie, disait-il, sur le modle donn par les premiers
Captiens, sinon par Charlemagne. Le Parlement, fru d'antiquit, serait
rduit aux modestes fonctions qu'il remplissait  ses origines. En
somme, Brienne jouait un tour aux magistrats. Son systme, artificiel,
n'eut qu'une consquence. Que voulait-il? Le roi dans ses conseils, le
peuple en ses tats? Donc, plus de pouvoirs intermdiaires, appel direct
 la nation. Ainsi, bien qu'il les promt seulement pour plus tard,
Brienne  son tour annonait des Etats Gnraux. En jouant 
l'archasme, le gouvernement et les Parlements htaient galement
l'heure d'ouvrir les cluses. A ce jeu, on se blessa  mort. La famille
royale elle-mme s'y dchira: le duc d'Orlans, entr dans l'opposition,
fut exil  Villers-Cotterets pour avoir publiquement reproch  Louis
XVI d'agir contre la lgalit, le jour de l'enregistrement forc des
nouveaux dits.

Le gouvernement devenait impossible, parce qu'il avait multipli les
obstacles sur sa route, plac un pige devant chacun de ses pas,  un
moment o il n'y avait plus de bonne volont nulle part. Au fond, le
plus grand sujet de mcontentement et d'inquitude, c'tait la question
d'argent. Les privilgis redoutaient les impts: une assemble du
clerg, runie par Brienne qui en esprait un subside, le refusa net,
dclara, tant le prtexte tait commode, que le peuple franais n'tait
pas imposable  volont. D'autre part, les nombreux cranciers de l'Etat
et porteurs de rentes s'alarmaient. Personne ne voulait payer, les
rentiers voulaient l'tre. Tout le monde comptait sur les Etats
Gnraux, soit pour chapper  la taxation, soit pour garantir le
paiement de la dette publique: autant de Gribouilles impatients de se
jeter  l'eau de peur d'tre mouills. Cependant les impts existants
rentraient mal, parce que le nouveau mcanisme des assembles
provinciales ne fonctionnait pas encore bien. Les ressources du Trsor
taient taries, parce que, la confiance tant branle, sinon dtruite,
on ne souscrivait plus aux emprunts, tandis que les banquiers refusaient
des avances. Le gouvernement, non sans courage, lutta encore pendant
quelques mois contre vents et mares, ne renonant pas aux rformes,
persistant  se montrer plus libral que le Parlement, le forant 
donner aux protestants un tat civil. En mettant tout au mieux, il et
fallu au pouvoir cinq ans de tranquillit pour rtablir un peu d'ordre
dans les finances. Ce rpit, il tait trop tard pour l'obtenir. Les
Parlements avaient parl, plus fort que tout le monde, d'Etats Gnraux,
de libert individuelle, d'abolition des lettres de cachet. L'opinion
publique prenait le parti des Parlements dont la rsistance paralysait
l'Etat et l'acculait  la faillite par le refus des impts. La
Rvolution commena ainsi comme avait commenc la Fronde, avec cette
diffrence que, cette fois, la province donna le signal du mouvement,
Paris n'ayant vu encore que quelques manifestations sans porte.

En Bretagne, en Dauphin, en Barn, les mesures de rigueur prises contre
les Parlements rfractaires dterminrent une srieuse agitation. Il y
avait, dans ces provinces runies plus ou moins tardivement au royaume,
un bizarre mlange, celui qui se retrouvait jusque dans l'esprit du roi,
d'ides anciennes et nouvelles, d'attachement aux vieilles franchises,
diminues ou menaces, et d'enthousiasme pour les principes libraux.
L'extrme complexit de la situation politique et morale ne peut tre
sentie que si l'on observe, par exemple, qu' Rennes la noblesse prit la
dfense de son Parlement, que des gentilshommes bretons envoys  Paris
pour protester auprs du roi tinrent un langage si insolent qu'ils
furent mis  la Bastille, o ils illuminrent, aux applaudissements du
peuple de Paris, le jour de la chute de Brienne. En Dauphin, la
noblesse comptait peu, se confondait avec la bourgeoisie. L toutes les
classes s'unirent pour la dfense du Parlement dauphinois. Une assemble
des trois ordres se tint spontanment, et, le gouvernement lui ayant
interdit Grenoble, sigea  Vizille, d'o partit, le 21 juillet, une
dclaration qui retentit  travers la France. Programme clair, complet,
dont le juge Mounier tait l'auteur, frappant rsum des ides qui
flottaient partout depuis dix ans, que les ministres eux-mmes avaient
lances; pas de rformes, pas de subsides, sans le vote pralable des
Etats Gnraux; lection de tous les dputs; double reprsentation du
tiers tat; enfin, vote par tte et non par ordre, c'est--dire
possibilit pour le troisime ordre d'avoir la majorit sur les deux
autres. La formule courut la France, eut un immense succs. La vieille
outre des Etats Gnraux, remise en honneur par les amateurs
d'anciennets, allait s'emplir de vin nouveau. Chose curieuse, qui
n'tonne plus aprs ce que nous avons vu dj: des retardataires
comptaient sur les Etats pour y faire de la politique, y dfendre
habilement leurs intrts, comme  ceux de 1614. Certains cahiers
montrent que la noblesse esprait rejeter le poids des impts sur le
clerg et rciproquement. Il n'y aura qu'un grand balayage, o
disparatront privilges, exemptions, vieilles franchises provinciales,
Parlements eux-mmes, gouvernement et monarchie, tout ce qui avait cru,
par le retour  l'antique institution, se conserver ou se rajeunir.

Lorsque fut lance la proclamation de Vizille, Brienne avait dj, le 5
juillet, annonc les Etats sans toutefois fixer de date pour les runir.
L'assemble du clerg, en refusant de fournir un secours d'argent, avait
port le coup de grce  cet vque-ministre. Dans tout ceci, les
questions financires pousent les questions politiques. Le Trsor tait
vide, rduit aux expdients. On tait sur le point de suspendre le
service des rentes. Il devenait difficile de payer les fonctionnaires.
Afin d'amortir le coup, Brienne, le 8 aot, convoque dcidment les
Etats Gnraux pour le 1er mai 1789. Le 16, il annonce que l'Etat est 
bout de ressources et il donne de cette demi-banqueroute la raison qui
reste la vraie: La confiance publique a t altre par ceux mmes qui
auraient d conspirer  la soutenir; les emprunts publics ont t
contraris comme s'ils n'eussent pas t ncessaires. Alors, sous le
haro gnral, comme nagure Calonne, Brienne tomba.

Ainsi la plaie d'argent, dont l'ancien rgime souffrait depuis
longtemps, tait devenue mortelle. Et la racine du mal tait dans les
liberts, franchises, immunits, hritage historique de la difficile
constitution de la France, garanties qui rendaient l'individu ou le
groupe plus fort et l'Etat plus faible. Nous n'avons plus l'ide
d'exemptions fiscales attaches  des terres ou  des villes; de Cours
souveraines dont les magistrats, indpendants du pouvoir puisqu'ils ont
achet leurs charges comme une proprit, prennent systmatiquement la
dfense des contribuables; de provinces privilgies ou rcemment
conquises qui jouissent de leur autonomie financire: un quart de la
France vivait sous un autre rgime que le reste du royaume. Le clerg,
galement autonome, a son budget, sa dette, ses charges, mais, vis--vis
de l'Etat, il accorde ou refuse  volont son don gratuit. Sous la
coalition de ces droits, les finances de l'ancien rgime ont succomb et
l'ancien rgime a succomb avec elles pour avoir abandonn la politique
que lui avaient trace Richelieu, Louis XIV et Louis XV, pour avoir
inclin son pouvoir devant des pouvoirs qu'il aurait fallu dominer et
discipliner. Et qu'est-il arriv aprs lui? Quelle qu'ait t l'oeuvre
fiscale de la Rvolution, la simplification qu'elle a obtenue,
l'unification qu'elle a ralise dans l'Etat, elle ne s'en est pas mieux
tire que la monarchie, parce qu'en mme temps elle a provoqu le
dsordre et qu'elle a t impuissante  le rprimer. Aussi est-elle
tombe tout de suite dans une faillite irrmdiable, celle des
assignats. L'ordre financier ne reviendra qu'avec la dictature de
Napolon. D'o cette conclusion, dont l'apparence seule est paradoxale,
que ce qui a le plus manqu  la monarchie, c'est l'autorit, au moment
mme o on se mettait  l'accuser de despotisme.

Puisqu'elle a pri par la question d'argent, il faut donc savoir si
cette question tait insoluble. Deux faits vont rpondre: le dficit,
d'aprs le compte rendu de Brienne, tait de 160 millions sur une
dpense d'un demi-milliard. La France comptait alors environ 25 millions
d'habitants: c'tait une affaire de 6  7 francs par tte. D'autre part,
le service des emprunts absorbait la moiti des recettes. Une proportion
pareille a sembl excessive et irrmdiable jusqu'au jour o nos budgets
d'aprs-guerre ont montr une proportion encore plus forte. On ne peut
donc pas dire que la situation ft dsespre. Elle n'tait sans issue,
rptons-le, que par l'incapacit o se trouvait l'Etat de crer les
ressources suffisantes et de percevoir des impts calculs sur ses
besoins. A cet gard, la Rvolution ne sera pas plus heureuse et la
libert ne lui russira pas mieux que les liberts n'ont russi au roi.
Quant aux frais de la famille royale et de la Cour, quant aux faveurs et
aux pensions, dont on a tant parl, outre que beaucoup rcompensaient
des services rendus  l'Etat et constituaient des retraites, on ne peut
rien en dire de plus juste que ceci: Il n'existe pas et il ne peut
exister de statistiques pour ce genre de dpenses ou de ressources
taries, pas plus qu'il n'en existe, pour des temps plus voisins de nous,
des conomies empches, des sincures tablies et maintenues, des
dpenses inutiles imposes par les influences parlementaires et les
servitudes lectorales. (Marion, _Histoire financire de la France_.)

Cependant, il fallait vivre jusqu' cette convocation des Etats Gnraux
o chacun mettait son espoir. Louis XVI rappela le magicien, le
prestidigitateur, Necker, l'homme par qui le crdit renaissait. Cette
fois, Necker eut tous les pouvoirs d'un ministre et il se remit 
l'oeuvre, plein de confiance dans ses talents. Il prta deux millions de
sa fortune personnelle au Trsor, obtint des avances des banquiers, paya
tout  guichets ouverts. Mais le grand dfaut de Necker, surtout dans un
temps comme celui-l, tait de voir les choses du point de vue financier
et non du point de vue politique. Il ne comprit pas ce qui se prparait,
c'est--dire une rvolution dont il fut encore plus tonn que bien
d'autres. Son excuse est dans un malentendu  peu prs gnral. On le
vit bien lorsque le Parlement, retrouvant son esprit ractionnaire,
dcida que les Etats Gnraux seraient tenus dans les mmes formes que
ceux de 1614. Au fond, tout le monde comptait sur ces tats pour y
dfendre ses intrts, comme dans ceux des autres sicles. La couronne
elle-mme pensait que, comme autrefois, les ordres, les classes, les
corps s'y combattraient et qu'elle serait l'arbitre de cette lutte. Ce
n'tait plus cela du tout. La rclamation du tiers tat, celle du vote
par tte, formule  Vizille, devenait irrsistible. Pour l'avoir
repousse, le Parlement perdit sa popularit en un jour. Necker ayant eu
l'ide, comme Calonne, de consulter les notables, ceux-ci qui, en 1787,
avaient demand des Etats Gnraux pour viter un sacrifice d'argent,
devinrent hostiles du moment que ces Etats ne rpondaient plus  leurs
calculs et s'annonaient comme devant diminuer les deux premiers ordres
au profit du troisime. Notables, Parlements regrettrent alors d'en
avoir tant appel  la reprsentation nationale. Il tait trop tard.
Mais dj, dans la France nagure unanime, se dcouvrait la prochaine
scission.

Le malentendu n'tait pas seulement l. On a beaucoup parl, et avec
admiration, des cahiers qui, selon la coutume, furent rdigs dans
tous les bailliages et qui devaient rsumer les voeux de la nation. En
ralit, ils sont ou bien contradictoires ou bien vagues. Ils soulvent
tous les problmes sans en rsoudre aucun. Il est bien vrai qu'on n'y
trouve pas un mot contre la monarchie, et la France tout entire y
parat royaliste. Mais ce qu'ils demandent quivaut  un bouleversement
du gouvernement et de la socit. Ils manifestent un vif attachement aux
anciennes liberts et aux privilges locaux en mme temps que le dsir
d'unifier les lois. Surtout, et l-dessus les trois ordres sont
d'accord, le principe trs vieux, trs naturel, que les impts doivent
tre consentis, leur emploi contrl par ceux qui les paient, est
affirm avec vigueur. Le souci des finances, la haine du dficit et de
la banqueroute, sentiments louables, s'accompagnent d'une critique
impitoyable des impts existants. On y voit que les privilgis tiennent
d'autant plus  leurs exemptions qu'elles les mettent  l'abri de la
taille, c'est--dire de l'inquisition fiscale. Plus d'impts personnels,
plus de la taille dteste; l-dessus, l'accord est parfait. Cette
rforme sera ralise. Rforme plus que lgitime: excellente. Pour plus
d'un sicle, jusqu' nos jours, les Franais seront dlivrs de l'impt
sur le revenu, le secret de leurs affaires, auquel ils tiennent tant,
sera respect. Mais ce besoin non plus n'est pas neuf. On reconnat ici
l'esprit de la vieille France, sa longue lutte contre le fisc. Ce que
les cahiers montrent surtout, c'est le dsir de ne pas payer ou de
payer le moins possible. Le genre d'imposition que l'on demande est le
plus lger qui se conoive, parce que le bon sens dit que, tout de mme,
il en faut un. Mais on n'en voudrait pas d'autre. Les impts indirects
sont proscrits, les droits sur les boissons non moins que la gabelle. En
rsum, l'Etat aura des charges accrues et des ressources diminues.
Aussi les gouvernements rvolutionnaires, esclaves de cette dmagogie,
seront-ils rapidement conduits  des embarras financiers et  des
expdients pires que ceux dont on avait voulu sortir, sans compter que,
l'anarchie tant trs vite venue, les contribuables traduiront tout de
suite les voeux des cahiers: ils se mettront en grve et ne paieront
plus rien. Svrement, Carnot dira plus tard: Toutes les agitations du
peuple, quelles qu'en soient les causes apparentes ou immdiates, n'ont
jamais au fond qu'un seul but, celui de se dlivrer du fardeau des
impositions.

Les dputs qui, le 5 mai 1789, se runiront  Versailles, ne se
doutaient pas des difficults qui les attendaient. Bientt les
responsabilits de la direction vont peser sur le tiers tat qui mnera
une lutte persvrante pour arracher le pouvoir  la monarchie. En
racontant l'histoire, telle qu'elle a t, nous allons voir le
gouvernement passer en de nouvelles mains sans que la nature de la tche
ait chang.

Le langage du temps, particulirement dclamatoire, les mots clbres,
parfois arrangs, ont donn  ces vnements un caractre hroque et
fabuleux. A la vrit, ils surprirent tout le monde et il arriva ce que
personne n'avait voulu. Le gouvernement, c'est--dire Necker, se
proposait seulement d'obtenir des dputs les moyens de contracter des
emprunts et de rtablir les finances. Il n'avait ni plans ni mme
conceptions politiques: il laissa les choses aller  la drive. La
noblesse fut tout de suite irrite, la tactique des anciens Etats
Gnraux ayant t jete par terre ds le dbut, c'est--dire ds que le
clerg eut pass du ct de la bourgeoisie, le tiers ayant tenu bon sur
le principe du vote par tte et dclar qu'il ne s'agissait pas d'Etats
Gnraux, mais d'une Assemble Nationale o les trois ordres
dlibreraient en commun. Le roi et le gouvernement ne furent pas moins
dconcerts par cette nouveaut que tout, cependant, annonait. Quant
aux dputs du tiers et du clerg, ils ne se doutaient pas qu'ils
allaient tre entrans fort loin, puis dpasss par la force populaire
en mouvement. Personne ne semblait mme avoir remarqu les meutes,
souvent sanglantes, qui s'taient produites  Paris dans l'hiver de
1788-89 et que la disette ou la crainte de la disette avaient
provoques, non plus que les incidents violents qui, en beaucoup
d'endroits, avaient marqu la campagne lectorale. En tout cas, la trs
grande imprudence du gouvernement avait t de convoquer les tats 
Versailles, c'est--dire  deux pas d'une vaste capitale o l'meute
fermentait.

Le tiers mit deux mois  remporter sa premire victoire: la
transformation des Etats en Assemble. Il pouvait craindre une
dissolution: le 20 mai, par le serment du Jeu de Paume, six cents
dputs jurent de ne pas se sparer avant d'avoir tabli la
constitution du royaume. Cruel embarras du gouvernement. Sans doute il
a des troupes. Il peut dissoudre: Necker reprsente qu'on a convoqu les
dputs pour obtenir de l'argent et qu'on va retomber plus bas que la
veille. On ne dissout pas. Le gouvernement (rglement du 23 juin)
reconnat que les impts et les emprunts doivent tre vots, admet la
participation des Etats aux rformes lgislatives, mais ne cde pas sur
la division des ordres. Donc il n'admet pas la transformation des Etats
Gnraux en Assemble Nationale, transformation pour laquelle se sont
dj prononcs le tiers, la majorit du clerg, quelques membres de la
noblesse. Tous ces dputs dcident de rester en sance et, quand le
marquis de Dreux-Brz vient leur rappeler que les trois ordres doivent
siger sparment, Mirabeau rpond par le mot fameux o il oppose  la
volont du roi la volont du peuple: Nous ne sortirons que par la
force. Provocation habile: Mirabeau sait bien que le gouvernement
trangl par la question d'argent, prisonnier de ses principes, guett
par le Parlement, son ennemi, ne peut pas renvoyer les Etats. Le tiers a
partie gagn. Il est rejoint par le clerg au complet. Une grosse
fraction de la noblesse lui vient avec le duc d'Orlans, et le reste
suit, moins par conviction que par prudence:  Paris,  Versailles mme,
l'meute grondait dj. Mounier, Mirabeau s'en inquitaient et le
gouvernement fit ce que tout gouvernement aurait fait  sa place: il
prit des mesures pour maintenir l'ordre. Aussitt le bruit se rpandit
que l'Assemble allait tre dissoute, l'agitation grandit  Paris et
s'accrut encore lorsque Necker, qui dsapprouvait la prsence des
troupes, eut quitt le ministre (11 juillet). Le 12, on apprit que le
roi avait choisi pour ministres Breteuil et ceux qu'on appelait dj les
hommes du parti de la cour ou du parti de la reine. Ce n'tait qu'une
vellit de coup d'Etat et elle aggravait la capitulation, certaine pour
le lendemain.

L'insurrection qui clata alors  Paris et qui fut pleinement
victorieuse n'tait pas ce que rvaient les modrs, les bourgeois qui
formaient la majorit de l'Assemble et qui avaient conduit dans le pays
le mouvement en faveur des rformes. Ce n'tait pas la partie la plus
recommandable de la population, ce n'taient mme pas des lecteurs qui
s'taient empars de fusils et de canons  l'Htel des Invalides, qui,
le 14 juillet, avaient pris la Bastille, massacr son gouverneur de
Launay et promen sa tte  travers les rues ainsi que celle du prvt
des marchands Flesselles. D'ordinaire, la bourgeoisie franaise a peu de
got pour les dsordres de ce genre et il faut avouer qu'aux premires
nouvelles qu'on en eut, l'Assemble de Versailles fut consterne. C'est
aprs seulement que la prise de la Bastille est devenue un vnement
glorieux et symbolique. Mais il n'est gure douteux que cette
insurrection, qui dchanait des passions dangereuses, ait t  tout le
moins encourage par ceux qu'on appelait dj des capitalistes, par
des hommes qui, au fond, tenaient surtout  l'ordre, reprsent pour eux
par le paiement rgulier de la rente et pour qui le dpart de Necker
tait synonyme de banqueroute. Necker fut rappel, puisque son nom tait
pour les rentiers comme un ftiche. Mais dj la matire avec laquelle
on les paie s'envolait.

La prise de la Bastille tait bien un symbole. Elle ne retentit pas
seulement jusqu' Koenigsberg o Kant en drangea sa promenade. Elle fut
en France le point de dpart d'une anarchie qui ne demandait qu'
clater. Le dsaveu des mesures d'ordre, l'interdiction de tirer sur le
peuple, la fraternisation de certaines troupes (les gardes franaises)
avec la foule, l'absence de toute rpression aprs l'meute, eurent
leurs consquences ncessaires et des suites prolonges. Aprs le 14
juillet, une vaste insurrection clate en France. Contre qui? Contre le
vieil objet de la haine gnrale, contre le fisc. Dans les villes, on
dmolit les bureaux d'octroi, on brle les registres, on moleste les
commis, manire sre de se dlivrer des impts. Vaste jacquerie dans les
campagnes, et ce n'est pas un phnomne nouveau: ainsi se traduisent les
voeux, de forme si raisonnable, qu'ont exprims les cahiers.
L'ambassadeur de la Rpublique de Venise, observant comme toujours d'un
oeil aigu, crivait: Une anarchie horrible est le premier fruit de la
rgnration qu'on veut donner  la France... Il n'y a plus ni pouvoir
excutif, ni lois, ni magistrats, ni police.

Cette explosion, nomme par Taine l'anarchie spontane, n'chappa pas
 l'Assemble. Elle en fut effraye et elle se comporta avec la foule
comme le roi se comportait avec elle: par -coups et sans rflexion. Un
rapport sur le brigandage, qui concluait dans les mmes termes que
l'ambassadeur vnitien, rpandit l'alarme. On se dit qu'il fallait faire
quelque chose afin de calmer les populations pour qui la promesse
d'impts justes et rgulirement vots tait une maigre satisfaction. Le
4 aot, dans une sance du soir, un dput de la noblesse, le vicomte de
Noailles, proposa de supprimer les droits fodaux. Ce qui restait de ces
droits tait naturellement fort dtest. A la vrit, beaucoup avaient
disparu, d'autres taient tombs en dsutude. La fodalit dclinait
depuis bien longtemps. Le sacrifice n'en tait pas moins mritoire. Il
l'aurait t encore plus si les propritaires de droits fodaux ne
s'taient en mme temps dlivrs des charges fodales, dont la plus
lourde tait le service militaire. Surtout, ce sacrifice aurait gagn 
ne pas tre consenti sous le coup de la peur et, en tout cas, trs
tourdiment. En effet, dans une sorte de vertige, ce fut  qui
proposerait d'immoler un privilge. Aprs les droits seigneuriaux, la
dme, qui avait cependant pour contre-partie les charges de l'assistance
publique; aprs la dme, les privilges des provinces, des communes, des
corporations. Dans cette nuit de panique plutt que d'enthousiasme, on
abolit ple-mle, sans discernement, les droits, d'origine historique,
qui appartenaient  des Franais nobles et  des Franais qui ne
l'taient pas, ce qui tait caduc et ce qui tait digne de durer, toute
une organisation de la vie sociale, dont la chute cra un vide auquel,
de nos jours, la lgislation a tent de remdier pour ne pas laisser les
individus isols et sans protection. Mirabeau, absent cette nuit-l, fut
le premier  blmer cette vaste coupe, ce tourbillon lectrique, et 
en prvoir les consquences: on avait, disait Rivarol, dracin l'arbre
qu'il et fallu monder. Dj il tait impossible de revenir en arrire
et un mal au moins, mal immdiat, tait irrparable. Car si l'on avait
rendu la France uniforme, en supprimant d'un trait toutes les exceptions
qui rendaient si malaise l'administration financire, l'Etat prenait
aussi des charges qui, en bien des cas, taient la contre-partie des
redevances abolies. Quant  la masse du public, elle interprta cette
hcatombe dans le sens de ses dsirs, c'est--dire comme une dlivrance
de toutes ses obligations. Il arriva donc que, du jour au lendemain,
personne ne paya plus. La perception des impts, qu'on avait crue
rtablie en proclamant la justice pour tous, n'en devint que plus
difficile. On avait cru arrter l'incendie par la dmolition. La
violence de l'incendie redoubla.

A la fin de ce mme mois d'aot 1789, Necker, devant l'Assemble, poussa
un cri de dtresse. Plus que jamais le Trsor tait vide. Les revenus
publics s'tant taris, les recettes ne couvraient dj plus que la
moiti des dpenses. Necker demandait  l'Assemble de rtablir l'ordre
sans lequel le recouvrement des impts tait impossible et d'autoriser
un emprunt. Les impts ne rentrrent pas mieux, l'emprunt rentra mal. Le
24 septembre, Necker annona cet chec. Il montra la pnurie
grandissante de l'Etat, le danger de le laisser sans ressources lorsque
la disette causait dj des troubles et demanda le vote d'une
contribution extraordinaire, dite taxe patriotique, d'un quart du revenu
net  partir de 400 livres.

L'Assemble fut atterre par cette conclusion plus encore que par la
peinture des dsordres o achevaient de sombrer les finances. Venue pour
porter remde au dficit et pour allger les impts, elle se trouvait
devant un dficit agrandi et devant la ncessit de crer un impt plus
lourd que tous ceux qui existaient avant elle. Pour ces reprsentants de
la classe moyenne, c'tait un coup terrible. Assurment ce n'tait pas
cela que le tiers avait espr. Il apparaissait,  travers les paroles
de Necker, paroles de financier toujours, qu'une rvolution n'tait pas
un bon moyen de rsoudre la question d'argent dont la France s'tait
tant alarme et tant plainte. L'Assemble craignit le dsaveu qu'elle
s'infligerait  elle-mme sur cette partie de son programme, puisque le
gouvernement constitutionnel qu'elle voulait fonder avait promis de
faire mieux que la monarchie absolue. Elle fut sur le point de repousser
la taxe. Alors Mirabeau, dou plus que les autres du sens de l'Etat et
du gouvernement, intervint et entrana la majorit en lui montrant
qu'elle prirait encore plus srement par la hideuse banqueroute.
C'est elle, en effet, qui devait tuer la Rvolution peu d'annes plus
tard.

Dans l'histoire, la division des chapitres est le plus souvent
artificielle, les coupures sont arbitraires, parce que les vnements ne
s'arrtent jamais. Quand la Rvolution a-t-elle commenc? A quel moment
le rgne de Louis XVI a-t-il vraiment pris fin? On peut donner des dates
diverses. Il nous parat rationnel de fixer les journes d'octobre pour
les raisons que nous allons dire.

Les Etats Gnraux s'taient ouverts selon des principes et avec un
crmonial galement traditionnel. Puis la distinction des trois ordres,
distinction essentielle, avait disparu. Les Etats taient devenus une
Assemble Nationale qui s'tait proclame Constituante. Pendant qu'elle
s'occupait  donner une Constitution au royaume, c'est--dire une
nouvelle forme  la socit et au gouvernement, non seulement elle avait
t impuissante  porter remde  la maladie financire, en raison de
laquelle avaient t convoqus les Etats, mais encore elle l'avait
aggrave. Il y avait donc eu des surprises et des dconvenues pour tout
le monde. Mais si le roi, comme l'Assemble, comprenait, beaucoup mieux
qu'on ne l'a dit, qu'il s'agissait bien d'une rvolution, on tait
encore trop prs du point de dpart pour ne pas croire que tout
s'arrangerait. On en tait trop prs aussi pour qu'on se crt dans une
situation entirement neuve. Et de fait elle ne l'tait pas. Que
fallait-il pour qu'elle le devnt? Que le dbat ne ft plus entre le roi
et l'Assemble seulement, qu'une autre force, vraiment rvolutionnaire
celle-l, intervnt, pest sur ces deux pouvoirs et prt dsormais plus
d'influence qu'eux. C'est ce qui se produisit  partir des journes
d'octobre, c'est--dire au moment o l'autorit royale tait dj
diminue par l'Assemble et o le prestige de l'Assemble tait affaibli
par son impuissance  maintenir l'ordre et  amliorer les finances.

Depuis le mois de juillet, l'Assemble discutait la constitution. Louis
XVI avait laiss natre ce dbat. Mais il tait la loi vivante. Il
dpendait de lui d'accepter et de repousser les atteintes portes  son
autorit. L'Assemble craignait donc toujours son refus et elle tait
tente de voir  la Cour ou dans l'arme des complots pour encourager le
roi  la rsistance. Rpandre la peur de ces complots, les dnoncer 
toute minute, c'tait d'autre part le rle des agitateurs qui n'avaient
pas tard  paratre, dont la prise de la Bastille et les dsordres qui
l'avaient suivie avaient t le triomphe, Camille Desmoulins, Marat,
Loustalot, qui excitaient Paris par des discours et par la presse.
L'Assemble se mfiait de Paris o la nouvelle loi municipale, loi
infiniment dangereuse, principe de tout ce qui allait survenir, avait
cr une Commune de trois cents membres, encore modre, mais servie par
une garde nationale, qui, sous la direction de La Fayette, esprit
chimrique et avide de popularit, tait une mdiocre garantie pour
l'ordre. Les agitateurs parisiens ne manquaient pas une occasion de
soulever la rue, et le dsarroi grandissant de l'Assemble, qu'ils
menaaient sans cesse et qu'ils intimidaient, ne leur chappait pas.
Dans les premiers jours d'octobre, le bruit fut rpandu qu' Versailles,
 un banquet de gardes du corps, la nouvelle cocarde tricolore avait t
foule aux pieds et qu'un coup de force se prparait. Le 5, le
pain ayant manqu dans quelques boulangeries de Paris, dont
l'approvisionnement commenait  souffrir de la dsorganisation
gnrale, il y eut une meute de femmes qui grossit rapidement et le mot
d'ordre: A Versailles! circula aussitt. La Fayette, aprs une
hsitation, eut l'insigne faiblesse de cder et la garde nationale
suivit le tumultueux cortge au lieu de lui barrer la route. La foule se
porta alors sur Versailles, envahit l'Assemble et le chteau, gorgea
les gardes du corps, rclama la prsence du roi  Paris. La Fayette le
promit et, le 6 octobre, toujours accompagn de l'meute, ou plutt son
prisonnier, conduisit dans la capitale, roi, reine, dauphin et dputs.
On se consola en rptant le mot idyllique: Nous amenons le boulanger,
la boulangre et le petit mitron. La vrit, trs grave, c'tait que la
royaut et l'Assemble (qui, regardant l'arme comme une force
contre-rvolutionnaire, n'avait pas admis un instant la rsistance)
avaient galement capitul. Dsormais, l'meute tenait ses otages. Le
jour o les plus violents seraient matres de Paris et de sa
municipalit,--de sa Commune,--ce jour-l, ils seraient les matres du
gouvernement. L'histoire, le mcanisme, la marche de la Rvolution
jusqu'au 9 thermidor tiennent dans ces quelques mots.




CHAPITRE XVI

LA RVOLUTION


Le sens des journes d'octobre, dont on ne punit mme pas les excs, fut
compris: cent vingt dputs, estimant que l'Assemble n'tait plus
libre, se retirrent. Parmi eux tait Mounier, l'homme du programme de
Vizille. Ds le mois de juin, l'migration avait d'ailleurs commenc. De
la fraternit on allait  la guerre civile comme de l'amour du genre
humain on irait  la guerre trangre.

La premire migration n'eut pas seulement pour consquence d'affaiblir
 l'intrieur les lments de rsistance au dsordre. Pour la plupart,
ces migrs taient non pas des timides qui avaient peur de la
rvolution, mais des hommes nergiques qui voulaient la combattre et qui
trouvaient aussi naturel de passer  l'tranger que, sous la Fronde,
l'avaient trouv Cond et Turenne. Ils furent ainsi amens  prendre les
armes contre leur pays et s'aperurent trop tard que les monarchies
europennes n'taient disposes  aucun sacrifice pour restaurer la
monarchie franaise. La premire migration entrana de graves
consquences  l'intrieur. Elle causa de redoutables embarras  la
royaut  laquelle les migrs ne pardonnaient pas ses concessions au
mouvement rvolutionnaire et qui fut prise entre deux feux. Les dputs
du tiers qui, comme Mounier, s'loignrent par dpit et renoncrent tout
de suite  la lutte n'eurent pas un tort moins grave. Les uns et les
autres, en tout cas, avaient vu qu'il s'agissait bien d'une rvolution.
On ne peut pas en dire autant de beaucoup qui gardrent leurs illusions
ou ne s'aperurent de rien. A cet gard, un des incidents de haute
comdie qui marqurent ces temps dj tragiques, fut celui que
soulevrent les Parlements lorsqu'ils prtendirent, comme s'il n'y avait
rien de chang, enregistrer les dcrets de l'Assemble Nationale de la
mme faon qu'ils enregistraient les dits royaux. On leur fit voir
qu'ils rvaient. Ils furent supprims et l'on n'en parla plus.

Vers la fin de l'anne 1789, bien peu de mois s'taient couls depuis
que les Etats Gnraux s'taient runis. Dj tant de choses avaient t
transformes qu'un simple retour en arrire n'tait plus possible. La
rsignation de Louis XVI aux vnements a paru inexplicable. Son
invincible aversion pour la manire forte n'est mme pas l'unique raison
de sa passivit. Mais l'auteur de _Tlmaque_ et le sage Mentor en
personne, eussent t aussi embarrasss que lui. Imaginons qu' un
moment quelconque un coup de force et chass l'Assemble. Quelle sorte
de gouvernement y aurait-il eu? Le roi et-il relev ces Parlements,
restaur ces provinces  privilges, ces pays d'Etats dont l'opposition
ou les rsistances avaient tant gn la monarchie? Les anciennes
institutions d'origine historique, ranimes par le roi lui-mme, avaient
t renverses par les Etats Gnraux, institution d'origine historique
aussi. Comment sortir de l? Cette difficult, cette contradiction
paralysaient Louis XVI depuis le dbut de son rgne. Peut-tre avait-il
fini par penser, comme le pensrent des hommes qui avaient vu les
embarras du gouvernement avant 1789, qu'aprs tout ce qui disparaissait
avait voulu et appel son sort. Cependant, il fallait remplacer ce qui
tait dtruit. La Constitution que l'Assemble laborait devait tenir
lieu des coutumes, des droits traditionnels, des lois fondamentales dont
se composait ce que les lgistes appelaient l'ancienne Constitution du
royaume. On comptait y mnager le rle et l'avenir de la monarchie, dont
le principe n'tait mme pas discut. En 1789, selon le mot de Camille
Desmoulins, il n'y avait pas dix rpublicains avous en France.

Mais il ne s'agissait pas seulement de donner au royaume une forme de
gouvernement et de choisir entre les thories constitutionnelles  la
mode. Il s'agissait aussi de gouverner en constituant. Tout en
construisant les tages de sa Constitution, l'Assemble gouvernait et
les mesures qu'elle prenait devaient avoir des rpercussions qu'elle ne
calculait pas. De plus il fallait compter avec les ambitions
personnelles, les hommes qui aspiraient au pouvoir, les partis, dj
apparus, et qui lutteraient pour le conqurir. La Constitution
monarchique que l'on prparait serait phmre. Pour les mmes raisons,
celles qui la suivirent ne devaient pas l'tre moins.

Pour se guider  travers ces vnements confus, il faut s'en tenir 
quelques ides simples et claires. Tout le monde sait que, jusqu'au 9
thermidor, les rvolutionnaires les plus modrs, puis les moins
violents furent limins par les plus violents. Le mcanisme de ces
liminations successives fut toujours le mme. Il servit contre les
Constitutionnels, contre les Girondins, contre Danton. Le systme
consistait  dominer la Commune de Paris,  s'en emparer,  tenir les
parties turbulentes de la capitale dans une exaltation continuelle par
l'action de la presse et des clubs et en jouant de sentiments puissants
comme la peur de la trahison et la peur de la famine, par laquelle une
grande ville s'meut toujours, puis  intimider par l'insurrection des
assembles remplies d'hommes hsitants et faibles. La politique
financire, la politique religieuse, la politique trangre des deux
premires Assembles, la Constituante et la Lgislative, aidrent
singulirement au succs de cette dmagogie qui triompha sous la
Convention.

Le pouvoir excutif tait suspendu et les ministres ne comptaient pas.
Souverainement, l'Assemble lgifrait sans trve. Elle remaniait la
France, simplifiait jusqu' la carte, divisait les provinces en
dpartements de taille  peu prs gale, mettait l'uniformit o tait
la diversit. Cette toute-puissance s'arrtait devant le dficit.
L'Assemble aggravait mme la dtresse du Trsor par des innovations qui
ouvraient de nouvelles dpenses en obligeant  des rachats et  des
remboursements en mme temps qu'elles tarissaient d'anciennes ressources
sans en apporter de nouvelles; l'abolition des privilges fiscaux ne
donna rien, parce que ceux qui payaient dj demandrent et obtinrent
d'tre dgrevs dans la mesure o les ci-devant privilgis paieraient 
l'avenir. Quant au recouvrement des impts, nous avons dj vu que
l'anarchie en rendait les rsultats presque drisoires. Ils taient et
ils devaient tre de plus en plus infrieurs aux prvisions en raison du
relchement de l'autorit, de la dsorganisation gnrale et du
bouleversement des fortunes.

Ds l'automne, l'Assemble s'tait trouve devant un vritable gouffre.
Necker, avec ses vieilles recettes, n'tait plus cout. Le magicien
d'hier avait perdu son prestige. Il fallait trouver quelque chose. On
trouva ceci. Le clerg possdait des proprits foncires considrables.
Il consentit  les mettre  la disposition de la nation pour une
opration de crdit assez semblable  celles qui avaient lieu sous
l'ancien rgime o l'Etat empruntait volontiers par l'intermdiaire des
grands corps et des municipalits. Le clerg fut dpouill vainement.
Ds que l'Assemble put disposer de cet norme capital, la tentation
lui vint de le monnayer pour sortir d'embarras d'argent pires que ceux
auxquels elle s'tait flatte de remdier. Les biens ecclsiastiques,
grossis bientt de ceux de la couronne et de ceux des migrs, formrent
les biens nationaux qu'on mit en adjudication. Les assignats furent
d'abord des obligations hypothcaires garanties par les biens nationaux
et qui reprsentaient une avance sur le produit des ventes. Seulement,
la valeur des terres  aliner tant considrable (on a pu l'estimer
environ deux milliards), on voulut viter un chec et, afin d'attirer
les acqureurs, on stipula qu'ils auraient douze ans pour se librer.
Ces dispositions eurent des consquences d'une porte historique
auxquelles personne ne s'attendait.

En effet, les 400 millions d'assignats-titres mis au mois de dcembre
1789 furent rapidement absorbs: les besoins du Trsor taient immenses
et toujours croissants. Ds le mois d'avril 1790, l'Assemble
franchissait une autre tape. Le clerg tait purement et simplement
dpossd, en change de quoi l'Etat se chargeait des frais du culte et
de l'assistance publique. Les richesses dont l'Assemble s'tait empare
devaient mettre fin  toutes les difficults financires en procurant
des ressources qu'on imaginait presque inpuisables. Elles servirent 
gager de nouveaux assignats qui furent, cette fois, du papier-monnaie.
Les avertissements, dans l'Assemble mme, ne manqurent pas. On rappela
l'exemple dsastreux de Law. Certains orateurs annoncrent tout ce qui
devait arriver, l'avilissement progressif des assignats, la misre qui
s'ensuivrait. Le moyen tait trop tentant et l'Assemble n'en avait pas
d'autres pour tenir ses promesses. Ds lors, la maladie de l'inflation
suivit son cours fatal: dprciation constante, incoercible, appelant
des missions de plus en plus fortes, ce que nous avons vu de nos jours
en Russie et en Allemagne. Partie de 400 millions, la Rvolution, au
bout de quelques annes, en sera  45 milliards d'assignats lorsqu'il
faudra avouer la faillite montaire.

Le systme du papier-monnaie, en bouleversant les fortunes, en
provoquant la vie chre, la spculation et la panique, n'a pas peu
contribu  entretenir,  Paris surtout, cet tat d'esprit
insurrectionnel qui tait indispensable aux meneurs. Mais, par un
phnomne tout aussi naturel, les assignats, dont les villes ne
tardrent pas  souffrir, furent une aubaine pour les campagnes. En
effet, c'est en assignats qui se dprciaient tous les jours, mais dont
ils recevaient, en change de leurs produits, des quantits de plus en
plus grandes, que les acqureurs de biens nationaux, paysans pour la
plupart, achevrent de se librer. En 1796, bien avant l'expiration du
dlai de douze ans, un assignat de cent livres valait tout juste six
sous. Cependant l'Etat recevait au pair son propre papier. Il arriva
donc que beaucoup achevrent de devenir propritaires pour le prix de
quelques poulets. Les nouvelles alinations de biens nationaux furent
faites  des conditions aussi avantageuses, assignats et mandats s'tant
effondrs de plus en plus vite. Ainsi s'engloutit, sans profit pour
l'Etat, mais au bnfice des ruraux, l'norme capital qui devait
rtablir les finances. L'opration fut dsastreuse pour le Trsor
public, les rentiers, les habitants des villes. Elle fut magnifique,
inattendue pour les cultivateurs. Et moins leurs acquisitions leur
avaient cot, plus ils tenaient  la dure du rgime qui leur avait
permis de s'enrichir. Comme, dans la plupart des cas, ils avaient eu la
terre pour presque rien, ils craignaient qu'elle ne leur ft reprise ou
bien ils redoutaient d'tre appels  rendre des comptes,  rapporter le
complment du prix. Ils devinrent donc des partisans intresss de la
Rvolution qui rencontra dans le papier-monnaie une attraction gale et
mme suprieure  la rpulsion cause par les souffrances et les
vexations (loi du maximum, rquisitions, poursuites) auxquelles la vie
atrocement chre ne tarda pas  donner lieu. On peut dire que, sans les
assignats, la vente des biens nationaux n'et pas valu  la Rvolution
ce qui a peut-tre fait le plus solide de sa popularit.

En se vouant au papier-monnaie, l'Assemble ouvrait ainsi toute une
srie de consquences. La confiscation des biens ecclsiastiques en
ouvrit une autre. Il est difficile de ne pas voir un lien entre cette
mesure et celle que prit l'Assemble au mois de juillet 1790 lorsqu'elle
vota la Constitution civile du clerg. On avait dpossd le clerg, en
partie pour qu'il ft moins fort. On devait redouter qu'il restt fort,
parce qu'on l'avait dpossd. Le second ordre, celui de la noblesse,
avait t supprim, les titres nobiliaires abolis. Le premier ordre (il
s'en aperut un peu tard) devait disparatre  son tour. Pour que le
clerg cesst d'tre un corps politique, l'Assemble voulut le mettre
dans la dpendance du pouvoir civil. Pour le subordonner au pouvoir
civil, elle porta la main sur l'organisation de l'Eglise. Par l elle
attenta aux consciences et cra une nouvelle sorte de conflit. Presque
partout, les ecclsiastiques qui avaient prt serment  la Constitution
civile, non reconnue par le Pape, furent renis par les fidles, le
prtre inserment fut le vrai prtre. En voulant prvenir la
contre-rvolution, les constituants lui donnrent un aliment redoutable.
Ils allumrent la guerre religieuse.

Pour renverser tant de choses, pour toucher  tant d'intrts de
traditions et de sentiments, la majorit, combattue par la droite qui
comptait des hommes de talent comme Maury et Cazals, avait besoin d'un
appui au dehors. Elle s'tait condamne, ds la premire heure, 
demander secours  la dmagogie et  ne pas connatre d'ennemis 
gauche. Elle regardait Camille Desmoulins et Marat lui-mme comme
d'utiles auxiliaires par l'impulsion qu'ils donnaient. Aussi ne
voulut-elle jamais arrter les excs de la presse, ft-ce la presse
sanguinaire de _l'Ami du Peuple_. Elle ne voulut pas non plus renoncer 
la publicit des sances, interdire les manifestations des tribunes et
les dfils, souvent scandaleux, de dputations  la barre. Elle ne
voulut pas davantage fermer les clubs, les socits populaires qui
taient le levain de la Rvolution. Elle-mme avait pour centre le club
des Jacobins d'o partait toute sa politique: ceux qui se spareront de
cette cellule-mre, les Feuillants, les Girondins, seront isols, puis
crass. La majorit avait besoin de la rue: elle laissa toujours des
possibilits  l'meute. La garde nationale, confie  La Fayette, avait
t fonde pour conserver  la fois l'ordre et la Rvolution: les deux
tiers des sections dont elle se composait  Paris taient plus
favorables  la Rvolution qu' l'ordre et elles eurent pour chefs
Danton et Santerre. Le reste de la France avait t divis en districts
dont les comits lectoraux, ouverts en permanence, taient des foyers
d'agitation: ils ne furent jamais dissous ni leurs locaux ferms.

Les deux hommes qui, par leur situation personnelle et leur popularit,
pouvaient prtendre  un grand rle, La Fayette et Mirabeau, se
jalousaient et ne s'entendaient pas. Tous deux se servirent des mmes
moyens, flattrent la foule, jourent  la fois de la cour et des
agitateurs pour arriver au pouvoir. Par l, ils poussrent aussi au
dsordre. Seulement, dou d'esprit politique, Mirabeau vit le premier
sur quelle pente l'Assemble s'engageait. Il voulut arrter, retenir,
endiguer la Rvolution. Depuis le mois de mars 1790, il tait en
relation avec le roi et la reine. Il leur prodiguait ses conseils.
C'tait le moment d'une accalmie, et Louis XVI lui-mme eut l'illusion
que ses concessions, dont certaines avaient tonn jusqu' ses
adversaires, ne seraient pas inutiles. La fte de la Fdration, au
Champ-de-Mars, sembla marquer un apaisement. Pour runir les dlgus
des gardes nationales et les dputations de tous les dpartements, pour
clbrer la nouvelle unit de la France, on choisit le jour anniversaire
de la prise de la Bastille, dj passe  l'tat de symbole et de
lgende, pure, dpouille de ses souvenirs d'insurrection et d'meute.
Les gardes nationales, les fdrs, soixante mille hommes venus de
toutes les ci-devant provinces, reprsentaient la bourgeoisie franaise.
A Paris mme, les lecteurs, tous bourgeois et payant le cens, venaient
de maintenir Bailly et la municipalit modre. Tout le monde, le roi en
tte, prta serment  la Fdration devant l'autel de la patrie. Ce
fut le triomphe des classes moyennes. Camille Desmoulins et Marat n'en
furent que plus ardents  exciter les vrais patriotes,  dnoncer la
raction, la grande trahison de M. de Mirabeau,  demander des
pendaisons et des massacres. La majorit de l'Assemble, fidle  sa
politique refusa de svir contre les dmagogues. Le rsultat fut qu'un
an plus tard, sur ce mme Champ-de-Mars, o il avait t acclam, o les
Franais s'taient embrasss, La Fayette faisait tirer sur la foule...

Depuis la fte de la Fdration, depuis cette halte illusoire jusqu'en
1791, le dsordre, en effet, ne cessa de s'aggraver. Ce n'taient plus
seulement des bureaux d'octroi qui taient mis au pillage. Il n'y avait
plus seulement la jacquerie. Les mutineries militaires apparurent. Elles
avaient dj commenc depuis longtemps dans les ports de guerre, et
notre ambassadeur  Londres signalait qu'il tait agrable 
l'Angleterre que notre marine ft dsorganise par des troubles.
L'Assemble avait ferm les yeux sur ces dsordres, mme sur ceux,
particulirement graves, qui taient survenus  Toulon. Au mois d'aot
1790, il fallut reconnatre que l'indiscipline gagnait l'arme. Trois
rgiments s'tant rvolts  Nancy, l'Assemble cette fois s'mut et
chargea de la rpression Bouill qui commandait  Metz. La rpression
fut svre et, pour les journaux patriotes, les mutins du rgiment de
Chteauvieux devinrent des martyrs. L'exemple de Nancy, l'nergie de
Bouill arrtrent la dcomposition de l'arme, mais l'Assemble
intimide n'osa plus svir. Une insurrection gnrale des quipages, qui
clata bientt  Brest, n'eut pas de sanction. En peu de temps, la
discipline fut ruine dans les escadres et dans les arsenaux. Des
attentats eurent lieu contre les officiers eux-mmes dont une grande
partie migra, abandonnant des postes o il n'y avait plus ni honneur
ni scurit. Bientt la Rvolution sera en guerre contre l'Angleterre,
et sa marine ne pourra plus, comme le _Vengeur_, que se faire couler.
Bouill a du moins rendu le service de conserver debout l'ancienne arme
dont la Rvolution ne devait pas tarder  avoir besoin.

Cent folliculaires dont la seule ressource est le dsordre, une
multitude d'trangers indpendants qui soufflent la discorde dans tous
les lieux publics, une immense populace accoutume depuis une anne 
des succs et  des crimes. C'est Mirabeau qui peignait en ces termes
l'tat de Paris  la fin de l'anne 1790, trois mois aprs la retraite
dfinitive de Necker, le sauveur d'autrefois parti sous les hues.
Mirabeau entreprit alors de modrer la Rvolution sans rompre avec elle,
en restant mme affili aux Jacobins. Il voulait utiliser le prestige
que la royaut possdait encore, prparer de prochaines lections pour
obtenir une Assemble d'opinions moins avances, reviser la Constitution
dans un sens raisonnable et qui ne diminut pas  l'excs le pouvoir.
Mirabeau n'tait pas seul  former des projets de cette nature. Pour les
excuter, il fallait s'appuyer sur quelque chose puisque les Jacobins
s'appuyaient sur l'meute. Mirabeau songeait depuis longtemps  arracher
le roi et l'Assemble  la pression de la dmagogie parisienne. On n'y
parviendrait qu'en protgeant cette espce de retraite par une force
arme, mais on ne pouvait pas compter sur la garde nationale et,
d'ailleurs, La Fayette, pressenti, avait refus. Restait l'arme
rgulire. Bouill, le chef que la rpression de Nancy avait mis en
vidence, proposa un plan d'aprs lequel Louis XVI viendrait le
rejoindre  Montmdy, aprs quoi il serait possible de runir ailleurs
qu' Paris une Assemble nouvelle.

Personne ne peut dire ce que ce plan aurait donn si Mirabeau avait
vcu. Aurait-il obtenu de l'Assemble l'autorisation de laisser partir
le roi, sous un prtexte quelconque, pour une place de la frontire?
Aurait-il mme persist dans ses projets? Le secret n'avait pu tre
gard, et les Jacobins, mis en veil, rclamaient dj des mesures
contre l'migration et les migrs. En tout cas, Mirabeau mourut, aprs
une brve maladie, le 2 avril 1791. Ses relations avec la cour taient
connues. On lui reprochait tout haut d'en avoir reu de l'argent pour
payer ses dettes. Malgr les funrailles solennelles qui lui furent
faites, son crdit commenait  baisser sous les violentes attaques de
Desmoulins et de Marat. Il est probable qu'il aurait t bientt rduit
 se dfendre: il avait prvu lui-mme l'ostracisme. Il disparut. Ses
plans, dj peu srs lorsque son influence s'exerait, devenaient bien
aventureux. Cependant Louis XVI et Bouill y persistrent, virent mme
dans la mort de Mirabeau une raison de plus d'chapper  la tyrannie
parisienne: le 18 avril, une meute avait empch le roi d'aller 
Saint-Cloud, et un bataillon de la garde nationale, celui de Danton,
avait tenu en chec La Fayette accouru pour dgager les Tuileries. Le
roi, malgr la Constitution, n'tait plus libre. Le parti
constitutionnel tait impuissant  protger sa libert. Cet vnement
acheva de dterminer Louis XVI. Il quitta les Tuileries dans la nuit du
20 juin avec sa famille pour rejoindre Bouill  Montmdy. Reconnu 
Varennes, le roi fut arrt et ramen  Paris.

Cette fuite avait t bien mal calcule. Bouill tait  peine sr de
ses troupes, travailles par les Jacobins qui le hassaient et le
souponnaient. Si Louis XVI avait voulu sortir de France, migrer comme
Monsieur,--le futur Louis XVIII,--qui gagna sans encombre la Belgique,
il aurait pu chapper aisment. Revenu  Paris, plus que jamais
prisonnier, il lui restait la ressource d'abdiquer, de sauver sa tte en
renonant au trne. Cette ide ne lui vint  aucun moment; un roi de
France n'abdiquait pas. Ni Charles VII ni Henri III, dans des
circonstances peut-tre pires, n'avaient abdiqu.

D'ailleurs l'pisode de Varennes avait eu pour effet de rendre Louis XVI
plus prcieux  ceux qu'on appelait les Constitutionnels. Sans roi,
quelque rduit qu'ils eussent rendu le rle de la royaut, la
constitution qu'ils achevaient tombait par terre et ils tombaient avec
elle. La fuite du roi avait accru l'audace des extrmistes qui
demandaient la dchance de Louis XVI. Si la monarchie disparaissait, ce
serait le triomphe des plus violents. Les Constitutionnels, qui
croyaient toucher au port et fermer l're des rvolutions, craignirent
une anarchie sans fin. Ils commencrent aussi  redouter que
l'extrme-gauche, dont ils s'taient jusque-l servis comme d'une
avant-garde, ft victorieuse. Ils eurent donc plus d'gards pour la
royaut, moins de complaisances pour la dmagogie. Ce fut comme une
halte de quelques mois, un essai de raction contre le dsordre, sans
lendemain.

Le 15 juillet, la majorit de l'Assemble avait dcid que, le roi tant
inviolable, l'affaire de Varennes ne comportait pas de suites. Le 16,
des Jacobins dposrent au Champ-de-Mars, sur l'autel de la patrie, une
ptition qui rclamait la dchance, et ils organisrent contre
l'Assemble une manifestation que les meneurs se chargeaient de tourner
en meute. Cette fois, qui fut la seule, l'Assemble tint tte. Elle
proclama la loi martiale. La Fayette lui-mme ordonna de tirer sur la
foule qui refusait d'obir aux sommations. Il y eut trois ou quatre
cents morts et blesss  l'endroit mme o l'on fraternisait un an plus
tt.

Ce jour-l, les meneurs tremblrent et crurent bien la partie perdue
pour eux. Encore un peu de vigueur et les dmagogues rentraient sous
terre. Ils furent rassurs quand ils virent que les Constitutionnels ne
recherchaient pas les responsables, n'osaient mme pas fermer le club
des Jacobins qu'ils abandonnrent pour en ouvrir un autre, celui des
Feuillants. L'nergie des modrs s'tait arrte aprs la fusillade du
Champ-de-Mars et il est facile de comprendre pourquoi les membres de la
droite, les migrs eux-mmes vers lesquels les Constitutionnels se
tournrent alors, ne rpondirent pas  leurs ouvertures: ces vellits
de rsistance ne donnaient confiance  personne. En effet, il ne demeura
que six dputs aux Jacobins, mais le club resta l'me de la Rvolution.
Il fallait abattre l'extrme-gauche ou en subir le joug. La gauche
constitutionnelle, une fois spare de l'extrme-gauche sans l'avoir
crase, n'eut pas plus de jours  vivre que sa constitution.

Il est donc inutile de s'arrter  cette oeuvre mort-ne qui fut
pourtant accepte par Louis XVI et  laquelle il prta serment. Ce
serment, il le tint. Ceux qui avaient dans l'esprit de conduire la
Rvolution jusqu'au bout, c'est--dire de dtruire la monarchie, devront
trouver un autre prtexte pour la renverser.

Barnave avait dit au mois de juillet 1791: Si la Rvolution fait un pas
de plus, elle ne peut le faire sans danger. Le 30 septembre, la
Constituante tint sa dernire sance devant Louis XVI  qui le prsident
Thouret adressa cette parole mmorable, monument des illusions humaines:
Sire, Votre Majest a fini la Rvolution. Seul le premier acte en
tait fini. La Constituante, avant de se sparer, avait pris une
rsolution par laquelle le drame allait rebondir: elle avait dcid que
ses membres ne seraient pas rligibles. Etrange sacrifice, qu'on
attribue au dsintressement,  une affectation de vertu,  de la
navet, mais dont la raison vritable tait sans doute que cette
Assemble, issue des Etats Gnraux o les trois ordres taient
reprsents, signifiait qu'ayant dtruit ces ordres, elle coupait le
dernier lien qui la rattachait  l'ancien rgime. Ayant fait table rase
du pass, elle-mme devait disparatre  son tour. Tout cela tait
rationnel, comme l'tait l'oeuvre entire de la Constituante. Mais les
ralits prendraient vite le dessus. C'tait une chimre d'tablir une
Constitution pour arrter une rvolution  laquelle on donnait des
aliments chaque jour. Et elle en apportait, cette nouvelle Assemble,
dont le personnel n'avait rien de commun avec celui qui venait de se
retirer. Le vrai nom de l'Assemble lgislative, c'est celui de deuxime
pousse rvolutionnaire.

Les lus, tous des hommes nouveaux, la plupart trs jeunes, presque tous
obscurs, sortaient d'un suffrage restreint, censitaire, de cette
bourgeoisie franaise, nombreuse, instruite, aise, qui s'tait encore
dveloppe depuis cent ans par la prosprit de la France, et qui venait
de voter sous le coup de l'affaire de Varennes. Parmi ces dputs, peu
ou pas de nobles, pas de prtres, sauf quelques asserments. La
droite, ce sont les Constitutionnels, les Feuillants, la gauche de la
veille. Cette Assemble est homogne. Les hommes qui la composent sont 
peu prs de mme origine, de mme formation aussi. Ils ont en
philosophie, en politique, les ides que les crivains du dix-huitime
sicle ont rpandues. Sur le monde, sur l'Europe, ils ont des thories
qui se rattachent aux systmes, aux traditions qui avaient dj conduit
l'opinion sous Louis XV: les frontires naturelles, la lutte contre
l'Autriche, l'alliance avec la Prusse. Enfin cette bourgeoisie, depuis
1789, avait suivi les vnements. Elle avait entendu Sieys lui dire
qu'elle n'tait rien jusque-l, ce qui, en tout cas, tait exagr, et
que dsormais elle serait tout, ce qui n'avait de sens que si elle
s'emparait du pouvoir.

Pour s'emparer du pouvoir, il fallait achever la Rvolution, renverser
la monarchie, et la monarchie, qui tenait encore  la France par tant de
liens, ne pouvait en tre arrache que par une grande commotion
nationale: pour avoir la Rpublique, il faudrait passer par la guerre.
Mais quand la Rpublique serait faite, il faudrait encore savoir qui la
dirigerait,  qui elle appartiendrait: d'o les partis, leurs luttes
acharnes. Pas plus que l'Empire allemand, selon la formule de Bismarck,
la Rpublique ne serait cre par des lois et des discours, mais par le
fer et par le feu.

Les vnements de France avaient t accueillis avec flegme par les
gouvernements europens. Pour les chancelleries, les rvolutions
n'taient pas chose nouvelle, et l'usage, qui ne s'est pas perdu, tait
d'en souhaiter  ses ennemis. La ntre fut considre partout comme une
cause d'affaiblissement et l'on s'en rjouit  Londres,  Berlin, 
Vienne et  Ptersbourg. L'Angleterre se persuade qu'elle n'a plus rien
 redouter de la France, crivait notre ambassadeur  Londres. Elle
s'en convainquit encore mieux lorsque la Constituante qui,  la
diffrence de la Lgislative, tait pacifique, eut refus de tenir les
engagements du pacte de famille envers l'Espagne  qui les Anglais
voulaient prendre, en 1790, la baie de Nootka en Californie. Rien ne
pouvait d'ailleurs leur tre plus prcieux que l'meute dans nos ports
militaires, la dsorganisation de notre marine. Toutefois Pitt tenait 
rester neutre pour surveiller la Russie: Catherine calculait notre
dchance pour raliser ses desseins, non seulement sur la Pologne, mais
sur Constantinople. La Prusse tait la plus joyeuse. C'est le moment,
crivait Hertzberg  Frdric-Guillaume, ds le mois de juillet 1789.
Voil une situation dont les gouvernements doivent tirer parti. La
Prusse comptait bien tre dlivre de la surveillance que la monarchie
franaise exerait en Europe en vertu des traits de Westphalie et elle
jouait deux cartes: un agrandissement sur le Rhin ou le partage final de
la Pologne. Il n'est pas douteux que des agents prussiens aient pris
part aux journes rvolutionnaires. Le roi de Prusse,  Paris,
travaillait les rvolutionnaires contre l'Autriche, armait Lopold II 
Vienne contre les Franais. (Emile Bourgeois.) L'empereur, frre de
Marie-Antoinette, en dpit des relations des deux cours, de la politique
commune que les Habsbourg et les Bourbons pratiquaient depuis une
quarantaine d'annes, n'tait pas le dernier  peser la situation: Il
ne s'agit pas de prodiguer notre or et notre sang pour la remettre (la
France) dans son ancien tat de puissance. Et ce ne fut pas le seul
jour o le frre de Marie-Antoinette dit le fond de sa pense. Albert
Sorel a trait d'auguste comdie les gestes et les paroles des rois en
face de la Rvolution. Comdie fort sinistre, action changeante et
double: l'migration fut un jouet entre leurs mains et ils s'en
servirent pour exciter la France rvolutionnaire, prfrant que ce ft
d'elle que la guerre vnt. Ils ont dlibrment sacrifi la famille
royale de France  leurs intrts, comme les migrs, ardents 
confondre la cause de la contre-rvolution avec la cause de l'tranger,
l'ont sacrifie  leurs passions. Les migrs s'aperurent un peu tard
qu'ils avaient second  la fois les ennemis de la France et la
manoeuvre des Girondins.

Dans la nouvelle Assemble, compose surtout de mdiocres, les hommes
les plus brillants, groups autour de quelques dputs du dpartement de
la Gironde dont le nom resta  leur groupe, taient rpublicains sans
l'avouer encore. Parce qu'ils taient loquents, ils avaient une haute
ide de leurs talents politiques. Ils croyaient le moment venu pour leur
aristocratie bourgeoise de gouverner la France; l'obstacle, c'tait la
Constitution monarchique de 1791 dans laquelle les Feuillants pensaient
bien s'tre installs. La Gironde tait l'quipe des remplaants. Les
Constitutionnels se figuraient qu'ayant dtruit l'ancien rgime avec
l'aide des Jacobins, la Rvolution tait fixe. Les Girondins
s'imaginrent qu'ils pourraient recommencer  leur profit la mme
opration avec le mme concours. Et pour abolir ce qu'il restait de la
royaut, pour en rompre le charme sculaire, selon le mot de Jean
Jaurs, ils n'hsitrent pas  mettre le feu  l'Europe.

Si l'on avait le choix entre les adversaires, il fallait, pour
discrditer la monarchie, pour la tuer moralement, que cet adversaire
ft l'Autriche, allie officielle du gouvernement franais, allie de
famille du roi et de la reine. On tait sr d'atteindre mortellement la
royaut en poussant  la guerre contre l'Autriche, en excitant des
sentiments toujours vivaces, en invoquant, comme sous Louis XV, les
traditions de la politique nationale, les traditions de Richelieu. La
rupture de l'alliance autrichienne, disait un Girondin, est aussi
ncessaire que la prise de la Bastille. En effet, cette rupture portait
la Rvolution dans le domaine de la politique trangre, et, par un
calcul terriblement juste, elle allait mettre la royaut en conflit avec
la nation.

Pour allumer cette guerre, les difficults taient toutefois nombreuses.
La France n'y avait aucun intrt. Il fallait en trouver le prtexte. Il
s'en tait prsent un aprs la nuit du 4 aot. Des princes allemands
protestaient contre la suppression des droits fodaux qu'ils possdaient
en Alsace: litige qui pouvait s'arranger sans peine par un rachat et de
l'argent. Toutefois quand on veut la guerre, on l'a. Les Girondins
passrent mme sur une objection capitale. La guerre qu'ils voulaient
contre l'Autriche supposait, pour tre conforme au type classique, que
la Prusse serait notre allie ou resterait neutre. Or, ds le mois
d'aot 1791, Frdric-Guillaume et Lopold s'taient rapprochs. Ils
taient d'accord pour observer les vnements de France, pour adopter 
leur gard une politique d'attente, une politique ambigu, qui rservait
toutes les ventualits et qui se traduisit par l'quivoque dclaration
de Pillnitz que les migrs, avec une coupable imprudence,
interprtrent publiquement comme un appui donn  leur cause, comme une
menace des rois  la Rvolution et comme la condamnation du rgime
constitutionnel accept par Louis XVI. Mais le vrai sens de la
dclaration de Pillnitz, c'tait que, pour faire la guerre  l'Autriche,
il faudrait la faire aussi  la Prusse, donc  toute l'Allemagne,
dtruire la politique franaise d'quilibre germanique, renoncer au
trait de Westphalie. Voil ce qui portait en Europe une vritable
rvolution, beaucoup plus srieuse que les dclarations de fraternit
des peuples contre les tyrannies dont avait dj retenti la
Constituante. C'tait pour la France un saut dans l'inconnu, gros de
dangers. Il suffisait de connatre un peu l'Europe et notre histoire
pour pressentir un branlement du systme europen constitu depuis un
sicle et demi au profit de la France, un branlement dont les
consquences seraient encore plus irrsistibles que celles de la
Rvolution intrieure, car celle-l, un jour ou l'autre, trouverait des
limites et son point d'arrt dans la nature mme de notre pays. Tout
suggrait donc  Louis XVI, averti des choses d'Europe par son
ducation, de s'opposer  cette aventure, de maintenir le contact avec
l'Autriche, de s'unir  elle pour conserver l'quilibre europen: de l
l'ide,  laquelle le roi s'attachait comme  une dernire ressource,
d'un congrs o la situation gnrale serait examine, congrs o
l'Autriche goste esprait bien recueillir quelque profit et dont le
projet ne tarda pas  tre imput  Louis XVI comme une trahison.

Les quelques mois pendant lesquels les Girondins, par une opinitre
volont, firent triompher le parti de la guerre sont dcisifs dans notre
histoire. Nous en supportons encore les effets. La condition des
Franais en a t change dans la mesure o l'a t le rapport des
forces europennes, o notre scurit, acquise pniblement, a t
compromise. Ce que la Rvolution avait valu aux Franais, son reflux
lointain le leur enlverait par morceaux. Ses frontires naturelles, un
moment conquises, seraient reperdues. La libert individuelle serait
rduite un jour par la servitude militaire. L'impt, sous sa forme si
longtemps odieuse, la forme personnelle, renatrait, ayant chang le nom
de taille pour celui d'impt sur le revenu. Ce cercle, ouvert en 1792,
s'est referm sous les yeux de la gnration prsente et  ses frais.

Mirabeau avait aperu, il avait prophtis  la Constituante que notre
ge serait celui de guerres plus ambitieuses, plus barbares que les
autres. Il redoutait le cosmopolitisme des hommes de la Rvolution, qui
tendait  dsarmer la France; leur esprit de propagande qui tendait  la
lancer dans les aventures extrieures; leur ignorance de la politique
internationale qui les jetterait tte baisse dans un conflit avec toute
l'Europe; leurs illusions sur les autres et sur eux-mmes car,
s'imaginant partir pour une croisade, ils confondraient vite
l'affranchissement et la conqute et provoqueraient la coalition des
peuples, pire que celle des rois. Mirabeau avait vu juste. Brissot, le
diplomate de la Gironde, payait l'Assemble de paroles. Il comptait que
les nations refuseraient de combattre la France rvolutionnaire. Il
assurait que la Hongrie tait prte  se soulever contre les Habsbourg,
que le roi de Prusse n'avait pas d'argent pour la guerre, que le
sentiment de la nation anglaise sur la Rvolution n'tait pas douteux,
qu'elle l'aimait et que le gouvernement britannique avait tout 
craindre, impossibilit d'acquitter sa dette, perte de ses possessions
des Indes... Moins d'un an aprs la dclaration de guerre  l'Autriche,
l'Angleterre entrait dans la lutte, et cette guerre, la grande la vraie,
qui recommenait dans les conditions les plus dfavorables pour nous,
elle continuerait encore quand la Rvolution serait dj arrte.

Il rgnait alors en France une extrme confusion dans les ides, les
sentiments, le vocabulaire lui-mme. Les patriotes taient ceux qui
prchaient la guerre aux tyrans pour l'amour de l'humanit et qui, en
mme temps, provoquaient l'indiscipline et encourageaient les soldats
mutins. On proclamait  la fois le dsintressement de la France et le
droit naturel de runir  la nation les populations affranchies. Lorsque
le Comtat et Avignon, terres du Pape, s'taient soulevs, la
Constituante avait hsit  les accueillir, parce que les annexions et
les conqutes taient contraires  ses principes. Ces scrupules furent
vaincus par des hommes de gauche qui demandrent si la rvolution
refuserait d'achever la France et si elle serait plus timide que la
monarchie. Cette ide, la vieille ide des frontires naturelles, de
l'achvement du territoire, continuait de travailler et de pousser les
Franais. Ainsi, pour les jeter dans la guerre, bien des portes taient
ouvertes aux ambitieux de la Gironde. Mais ce furent les Jacobins qui
passrent: la Gironde n'et rien fait sans leur concours et elle acheva
de leur livrer la Rvolution.

Ds le dbut de la Lgislative, runie le 1er octobre 1791, les
Girondins s'taient prononcs pour une politique belliqueuse.
Robespierre, qui n'appartenait pas  la nouvelle Assemble, restait
tout-puissant au grand club. Il fut d'abord oppos  la guerre, se
moqua, non sans justesse, des illusions de Brissot, suivant l'esprit de
la Constituante qui craignait le militarisme et les dictateurs
militaires. Il s'y rallia lorsqu'il eut compris le parti qu'on pouvait
en tirer contre la monarchie, l'lan nouveau que la Rvolution allait en
recevoir. Cosmopolite et humanitaire, le jacobinisme, moyennant quelques
prcautions oratoires, devenait guerrier: il suffisait de dire qu'on ne
combattrait que la tyrannie.

Toutes les mesures auxquelles Brissot et ses amis poussaient l'Assemble
avaient pour objet de mettre Louis XVI en dsaccord avec elle et de
conduire  un conflit avec la royaut: menaces contre les migrs, mme
et surtout contre les frres du roi, pnalits pour les prtres qui
refusaient le serment. Attaqu dans sa famille et dans ses sentiments
religieux, le roi tait provoqu plus gravement dans ce qui ne mettait
pas en cause l'homme mais le gardien des grands intrts de la France au
dehors. Par tous les moyens on cherchait  le placer dans une situation
intenable,  l'enferrer sur son propre rle de souverain
constitutionnel. C'est  quoi la Gironde, sans s'apercevoir qu'elle
travaillait pour les Jacobins et qu'elle conspirait sa propre perte,
parvint avec une insidieuse habilet.

Avant d'exposer la suite de ces rapides vnements, il faut montrer o
en tait la France  la fin de l'anne 1791, lorsque les orateurs de la
Lgislative dfiaient dj l'Europe. L'tat gnral tait de moins en
moins bon. Les assignats se dprciaient, le numraire se cachait, la
vie devenait toujours plus chre et l'Assemble recourait  des
missions continuelles en accusant les spculateurs et les
contre-rvolutionnaires du discrdit croissant de son papier-monnaie.
Dans les provinces, surtout celles de l'Ouest, la question religieuse
soulevait une grande motion. Enfin, la dsorganisation du pays, loin de
s'arrter, s'aggravait. Voici le tableau qu'en trace un historien qui a
regard de prs les ralits: Une foule de gens sans travail, de
contrebandiers privs de leur gagne-pain par la disparition mme des
impts qu'ils fraudaient, de condamns imprudemment amnistis et aussi,
pour employer les expressions du dput Lemontey, cette nue d'oiseaux
de proie trangers qui sont venus fondre sur la France rvolutionnaire,
la remplissent d'lments de dsordre, habiles  entraner au pillage et
 l'incendie des populations imbues de l'ide que tout fermier ou
marchand de grains conspire pour les affamer, tout marchand pour
accaparer, tout noble pour ramener l'ancien rgime, tout prtre
rfractaire pour dtruire la Rvolution. Et pourtant, plus encore que
la Constituante, la Lgislative rpugne  la rpression,  l'emploi de
la force arme. Elle laisse l'anarchie grandir. Elle la favorise mme.
Deux faits importants se sont produits  Paris: La Fayette, qui n'a plus
la confiance de personne, a quitt le commandement de la garde
nationale, et la municipalit parisienne est livre aux Jacobins sous
l'hypocrite Ption qui autorise les insurrections prochaines en armant
de piques les sans-culottes. C'est dans ces conditions, qui
runissaient toutes les difficults et les multipliaient les unes par
les autres, que les Girondins lanaient la France dans une vaste guerre.

Le temps des Constitutionnels, des Feuillants, tait dj pass. Sans
influence sur la Lgislative, ils n'avaient que le ministre d'o ils
allaient tre chasss bientt. D'accord avec le roi, le ministre des
affaires trangres, de Lessart, s'opposait  la guerre. Il fut dnonc
sans relche  la tribune et dans la presse comme le protecteur des
migrs et le chef d'un comit autrichien dont l'inspiratrice aurait
t la reine. Jusqu'alors rien n'avait russi  compromettre
srieusement la famille royale. Ni l'affaire du collier avant 1789 ni la
fuite  Varennes n'avaient dtruit l'antique prestige, fond sur l'union
de la France et de la famille qui, depuis huit cents ans, se confondait
avec elle. L'accusation lance contre la reine, l'Autrichienne, de
servir les intrts de l'ennemi et de tourner la monarchie contre la
nation, fut l'arme empoisonne des Girondins. Pour en finir avec la
royaut, il ne fallait pas moins que la dire coupable de trahison. Au
mois de mars 1792, la Gironde remporta sa premire victoire: Brissot
obtint la mise en accusation de Lessart. C'tait dj celle du roi.

Constitutionnel jusqu'au bout, fidle  son serment, Louis XVI se
conforma au vote de l'Assemble. Il prit pour ministres des Girondins,
sous la prsidence de Dumouriez, homme  tout faire, ami de tous,
capable du bien comme du mal, qui se flattait, comme nagure Calonne,
d'arranger les choses par son adresse et qui n'empcha rien. Les
Girondins, une fois dans la place, menrent les choses rondement. Le 20
avril, ils obtenaient, de l'Assemble presque unanime, la dclaration de
guerre  l'Autriche, prlude de la guerre gnrale. Cette date
historique n'a tout son sens que si l'on rappelle que, cinq jours avant,
la Lgislative avait autoris l'apothose ignominieuse et dgradante
des soldats rebelles de Nancy, chtis par Bouill et amnistis par la
suite. La Lgislative les avait reus  sa barre. La Commune jacobine de
Paris organisa en leur honneur des ftes qui arrachrent  Andr Chnier
une ode indigne. Cette exaltation de l'indiscipline au moment o ils
dfiaient la moiti de l'Europe mesure l'esprit politique des Girondins.
Ils jetaient dans la guerre un pays ravag par la dmagogie et qui
n'avait pas de gouvernement. Ils prparaient ainsi la Terreur. Ils en
rendaient la dictature invitable et mme ncessaire.

La guerre de 1792 ressemblait  celle de 1740 par la tradition
antiautrichienne dont elle se rclamait. A d'autres gards, heureusement
pour la France, c'tait encore une de ces guerres d'autrefois o les
armes taient peu nombreuses, o les campagnes tranaient, o les
batailles taient d'ordinaire de simples engagements, o l'on se portait
peu de coups dcisifs. C'est quand les guerres seront tout  fait
nationales, de peuple  peuple, qu'elles deviendront vraiment terribles,
comme Mirabeau l'avait annonc. Cependant, sous Louis XV, les conflits
auxquels nous avions pris part avaient eu lieu en terre trangre, la
supriorit de la France lui permettant de porter ds le dbut les
hostilits au dehors. Il n'en fut pas de mme en 1792. Les discours de
Brissot et de Vergniaud ne suffisaient pas  remporter la victoire: il
faudrait l'organiser. Trois ans d'anarchie furent pays cher. Le plan
consistait  entrer d'abord en Belgique: on esprait que la population
se soulverait en notre faveur. Non seulement elle ne se souleva pas,
mais deux de nos corps, qui marchaient l'un sur Mons, l'autre sur
Tournai, furent repousss par les Autrichiens dans une telle panique que
le gnral Dillon fut assassin par les fuyards. Les causes et les
responsabilits de cet chec humiliant taient trop visibles. Les
Girondins s'en dchargrent en les rejetant sur la trahison du comit
autrichien, ce qui voulait dj dire clairement de la reine et du roi.
Ds lors, c'est  ciel ouvert qu'ils travaillrent au renversement de la
monarchie, en poussant Louis XVI  bout. Ils voulurent le contraindre 
signer un dcret qui condamnait  la dportation les prtres
inserments. Un autre dcret ordonna la dissolution de sa garde de
sret personnelle. Enfin, comme les Girondins et les Jacobins
craignaient la garde nationale depuis l'affaire du Champ-de-Mars, ils
exigrent la cration  Paris d'un camp o seraient appels 20.000
fdrs pour remplacer les troupes rgulires et combattre la
contre-rvolution, c'est--dire, et tout le monde le comprit, pour
prparer un coup de main. Louis XVI refusa de sanctionner les dcrets et
renvoya les ministres girondins le 12 juin. Le roi persistant dans son
veto, Dumouriez l'abandonna et partit le 18. Les rgiments avaient t
loigns, la garde constitutionnelle licencie. Les fdrs marseillais,
arrivs les premiers  Paris, furent autoriss, aprs une intervention
favorable de Vergniaud,  prendre la tte d'une manifestation populaire
contre le double veto. Le 20 juin, un cortge tumultueux, portant une
ptition pour le rappel des ministres girondins, dfila devant
l'Assemble consentante, puis viola les Tuileries, sans dfense. C'est
ce jour-l que Louis XVI,  la foule qui l'insultait et le menaait,
opposa son courage rsign et tranquille et coiffa le bonnet rouge qui
lui tait tendu.

Les Girondins, qui avaient tout permis, sinon tout organis,
triomphaient de cette humiliation de la monarchie. Mais chacune de leurs
victoires sur la monarchie en tait une bien plus grande pour les
Jacobins. Avec son aveuglement et sa fatuit, la Gironde ne manquait pas
une occasion de prparer sa perte avec celle du roi. Des journes
d'octobre jusqu' celle du 20 juin, la puissance et les proportions de
l'meute n'avaient cess de grandir. Personne ne se dissimulait plus
qu'on allait  des convulsions violentes. Les Prussiens,  leur tour,
taient en guerre avec nous: la Gironde avait ralis ce chef-d'oeuvre
d'unir la Prusse et l'Autriche, les deux rivales traditionnelles. Alors,
sur la proposition de Vergniaud, l'Assemble dcrta que la patrie tait
en danger. Elle l'tait, en effet, par sa faute qui tait celle des
Girondins: ils n'avaient bien calcul qu'une chose, c'tait que la
guerre renverserait la monarchie.

En proclamant la patrie en danger, l'Assemble faisait appel au
patriotisme franais. En dcrtant des enrlements, elle prenait une
dcision d'extrme urgence puisque la France tait sur le point d'tre
envahie. Aprs tant d'accusations, lances contre le comit
autrichien, pour retomber sur le roi et la reine, dans l'motion cause
par le pril extrieur et par une mesure aussi extraordinaire que la
leve en masse, l'ide que la monarchie avait trahi la nation devait
monter avec une force irrsistible. Dans la rue, dans l'Assemble mme,
la dchance de Louis XVI fut demande. Le rsultat que la Gironde avait
cherch tait atteint, mais c'tait le moment que les Jacobins
attendaient pour la dpasser. Le roi est coupable, dclara Robespierre:
l'Assemble l'est aussi puisqu'elle l'a laiss trahir. Il ajouta, avec
sa tranchante logique, que l'Assemble, n'ayant pas renvers la royaut
quand il le fallait, s'tait rendue suspecte et qu'elle ne la
renverserait plus que pour usurper la souverainet du peuple. Il fallait
donc la dissoudre, lire une Convention nationale qui runirait en elle
tous les pouvoirs et qui serait aussi inaccessible aux aristocrates
qu'aux intrigants. Ce discours, qui ouvrit la Terreur, annonait une
double condamnation  mort: celle de Louis XVI et celle des Girondins.
Un frisson passa. Alors, trop tard, les Girondins essayrent de se
rapprocher du roi, de reprendre le rle des Constitutionnels qui,
eux-mmes, en taient  conseiller  Louis XVI de monter  cheval et de
quitter Paris, autrement dit de recommencer Varennes, tandis que La
Fayette tait  la veille d'migrer. Mais Louis XVI qui avait fait,
peut-tre trop facilement, le sacrifice de lui-mme, n'esprait plus
rien. Dgot de ces palinodies, las de ces factions qui, tour  tour,
aprs avoir pouss plus loin la Rvolution, en prenaient peur, il
n'avait plus confiance en personne. Il n'avait jamais t enclin 
l'action et il ne la croyait pas possible. Les Constitutionnels et les
Girondins ne s'entendaient pas. Il n'y avait mme pas d'espoir qu'ils
s'entendissent entre eux pour former un parti de l'ordre. Jusque dans le
panier  son ils ne seraient pas rconcilis. D'ailleurs n'tait-il pas
trop tard? Toutes les fureurs de la guerre civile s'unissaient pour
perdre la royaut. Le manifeste du gnral prussien Brunswick, publi
sur ces entrefaites, tait, avec ses menaces insolentes de dtruire
Paris, conu dans les termes les plus propres  blesser la fiert des
Franais,  les convaincre qu'ils n'avaient plus qu' se battre ou 
prir et  les pntrer de l'ide que l'ennemi et le roi conspiraient
contre eux. Si comme on le croit, le marquis de Limon a lanc ce dfi
sous la signature de Brunswick, on peut dire que c'est de l'migration
que Louis XVI a reu son dernier coup.

Tandis que le roi se rsignait  son sort, les Girondins essayaient
vainement de retarder sa dchance, voyant enfin que ce serait la leur.
Une autre meute, organise par Danton et Robespierre, leur fora la
main, le 10 aot: ils avaient dsarm le roi et l'Assemble, livr Paris
aux Jacobins en y appelant les fdrs. On ne pouvait compter  peu
prs, pour protger les Tuileries, que sur la garde nationale: Mandat,
homme sr, qui la commandait ce jour-l, fut assassin sur l'ordre de
Danton. Depuis les journes d'octobre, jamais la mthode n'avait chang.
La Rvolution arrivait  son terme comme elle avait progress: par
l'meute. En mme temps que la famille royale, menace de mort, quittait
les Tuileries et se rfugiait au milieu de l'Assemble, l'insurrection
s'emparait par la violence de la commune de Paris. Les Jacobins taient
pleinement victorieux. Le lendemain du 10 aot, Robespierre se rendit 
l'Htel de Ville et reprit d'un ton plus haut ses menaces aux Girondins.
Ds lors, la Commune insurrectionnelle fit la loi et ce fut elle la
vritable Lgislative. Elle avait conquis le pouvoir. Sigeant en
permanence, elle imposa la suspension du roi, ce qui tait la dchance
moins le mot. Elle se fit livrer la famille royale qui fut conduite au
Temple, prisonnire. Danton devint Ministre de la Justice. Le tribunal
du peuple, le tribunal rvolutionnaire fut cr. Enfin l'Assemble,
toujours sous la pression de la Commune insurrectionnelle, abdiqua tout
 fait en votant une nouvelle loi lectorale pour la nomination d'une
Convention souveraine qui cumulerait tous les pouvoirs, telle que
Robespierre l'avait rclame.

Tant de coups de thtre, de scnes tragiques, de sang rpandu, ont
frapp  juste titre les imaginations et les frappaient encore davantage
dans un pays comme la France o la tranquillit, depuis prs d'un sicle
et demi, n'avait plus t srieusement trouble, o la vie tait
brillante et douce. Il en est rsult une tendance  grossir ces
vnements et  en grandir les personnages. En ralit, ces parvenus de
l'meute taient  tour de rle tonns, puis effrays de leur victoire.
Ils en sentaient la fragilit, doutant d'tre suivis par l'ensemble des
Franais, ils craignaient une raction et ils avaient raison de la
craindre puisque dj Thermidor n'tait pas loin. De l une infinit
d'intrigues obscures dont l'histoire est mal connue, mais que rvlent
les accusations de trahison que les hommes des clubs changeaient entre
eux. M. Lentre a dduit du mystre qui persiste sur le sort de Louis
XVII que les plus farouches Conventionnels avaient pu prendre des
prcautions et des garanties dans l'ventualit d'une contre-rvolution.
En tout cas, il est clair qu'ils se mfiaient les uns des autres. Il est
naturel aussi qu'ayant conquis le pouvoir par l'audace et la violence,
en courant des risques certains, ils aient pens qu'ils ne pouvaient le
garder qu'avec toujours de l'audace, comme disait Danton, et toujours
plus de violence. La psychologie de la Terreur est l puisque le
terrorisme s'est exerc  la fois sur les contre-rvolutionnaires et 
l'intrieur du monde rvolutionnaire. Il n'y avait personne qui ne ft
suspect, parce que personne n'tait sr ni du lendemain ni de son
voisin. Dantonistes et robespierristes se disputent encore entre eux
sans que le sens de bien des paroles nigmatiques chappes  Danton et
 Robespierre ait t perc, sans que leurs arrire-penses, leurs
secrets soient connus. Les vingt-quatre mois de convulsions qui sparent
le 10 aot du 9 thermidor sont le paroxysme de cette vie des clubs 
laquelle les Constitutionnels, puis les Girondins, dans le mme calcul
et par la mme ncessit, avaient laiss libre cours, parce que c'tait
la vie mme de la rvolution.

Aprs le 10 aot, les Jacobins, malgr leur victoire, n'taient pas
rassurs: l'arme prussienne envahissait la France. On n'tait pas sr
du rsultat des lections, et surtout, avant la runion de l'assemble
nouvelle, les Girondins voulaient que l'usurpation de la Commune et
pris fin. Danton, li au sort de la Commune insurrectionnelle, ne vit
qu'une ressource: terroriser. Ce n'est pas par hasard que les massacres
du 2 septembre, prcds de perquisitions domiciliaires et
d'arrestations en masse ordonnes par le ministre de la justice, eurent
lieu le jour mme o se runissaient les lecteurs parisiens du second
degr, et aprs que, le 30 aot, la Lgislative et vot que le Conseil
de la Commune devait se soumettre  la lgalit. Par cette horrible
besogne, qui fut leur oeuvre, Danton, la Commune insurrectionnelle, les
Jacobins se dfendaient et prenaient une hypothque sur la Convention
qui, en effet, comme la Lgislative, reprsenta une France plus modre
que Paris. Comme la Lgislative aussi, cette troisime Assemble fut
compose en majorit d'hommes timides, plutt favorables  la Gironde,
mais qui, arrivant peu de jours aprs les massacres des prisons, taient
d'avance pouvants. Danton, lu  Paris avec Robespierre et Marat
lui-mme, quitta le ministre aprs y avoir prpar la prochaine dbcle
des Girondins.

Ces vnements, vus du dehors, ne manquaient pas de donner l'impression
que la France se consumait dans l'anarchie et qu'elle courait  sa
perte. En mettant bout  bout les manifestations hideuses ou banales de
la dmagogie, depuis les massacres en rgle jusqu'aux pillages de
boutiques et de marchs, on pouvait rdiger des rapports effroyables
pareils  celui o Roland exposerait bientt les effets de ce qu'il
appelait avec pudeur une propension dsorganisatrice. On pouvait s'y
tromper et il est certain que l'tranger s'y trompa. Il ne calcula pas
que, dans le dsordre, il survivait des lments d'ordre, que tout
n'avait pas t dtruit en France dans l'espace de trois ans, qu'il y
subsistait de grandes ressources, que des hommes consciencieux taient
rests  leur poste, continuaient  faire leur mtier, travaillaient de
leur mieux  maintenir ou  rtablir une organisation. La France
possdait encore des administrateurs et des officiers. Cette armature la
sauva. Les volontaires qui arrivaient aux armes y portaient au moins
autant d'insubordination que d'enthousiasme. Ils y trouvrent
d'anciennes troupes, des cadres, des chefs instruits, une discipline qui
reprit peu  peu le dessus. Cet amalgame finit par donner des
rgiments solides et par mettre en valeur le temprament militaire de la
nation. C'est ce que les Prussiens n'attendaient pas. Ayant jug la
France encore plus bas qu'elle n'tait, encourags par la reddition de
Longwy et de Verdun, ils furent dconcerts  la premire rsistance.
Quoique Brunswick ft matre de la route de Chlons, il ne voulut pas
s'y engager aprs le combat de Valmy, affaire mdiocre en elle-mme,
puisqu'il n'y eut pas huit cents hommes hors de combat de chaque ct,
mais grosse de consquences. Les Prussiens, ayant trouv le morceau plus
dur qu'ils ne croyaient, car ils comptaient sur une promenade militaire,
s'en tinrent l. Ils ne se souciaient pas d'tre retenus en France
tandis que l'Autriche et la Russie se partageraient la Pologne et il
leur suffisait que la Rvolution ft incapable d'empcher ce nouveau
partage, qui en effet eut lieu. D'ailleurs, Dumouriez, trop heureux de
son succs de Valmy, se garda de poursuivre Brunswick et d'exposer son
arme, dont il connaissait la faiblesse,  un retour offensif de
l'adversaire. Il proposa mme la paix  la Prusse et une alliance,
qu'elle repoussa, contre la maison d'Autriche, tant tait puissante chez
les hommes du dix-huitime sicle, l'illusion que le pays du grand
Frdric ne pouvait tre que notre ami.

Valmy est du 20 septembre 1792. La Convention s'ouvrait le 21. Elle
proclama aussitt la Rpublique. Mais, cette Rpublique, qui la
gouvernerait? Quel parti aurait le pouvoir? Ds le premier jour, la
lutte clata entre la gauche et les Girondins, devenus la droite de la
nouvelle Assemble. Tout de suite, comptant sur la sympathie des dputs
des dpartements, ils attaqurent les Jacobins, leur reprochrent
l'usurpation de la Commune de Paris et les massacres de Septembre.
Louvet demanda la mise en accusation de Robespierre et des
septembriseurs. La majorit n'osa pas le suivre. Ses amis de la Gironde
eux-mmes l'abandonnrent, parce qu'ils sentirent que, pour une pareille
raction, la force leur manquait. Ainsi, ds le dbut, les Girondins
avaient commis une faute grave: ils avaient menac leurs allis de la
veille, leurs adversaires d'aujourd'hui, et ils avaient montr qu'ils
n'avaient pas les moyens d'excuter leur menace. Un mois aprs
l'ouverture de la Convention, leur cause tait dj perdue. Les
Jacobins, qui avaient commenc par se dfendre, prenaient l'offensive.
Accuss de meurtre et d'anarchie, ils accusrent  leur tour.
L'accusation qu'ils avaient encourue tait capitale. Leur riposte, pour
les sauver, devait l'tre aussi. L'accusation qu'ils lancrent tait
celle dont les Girondins s'taient servis contre les ministres
constitutionnels et contre la royaut: trahison, incivisme, complicit
avec les contre-rvolutionnaires. La Gironde avait invent le comit
autrichien. Sur de semblables apparences, on imagina contre eux le
crime de fdralisme, d'attentat  la Rpublique une et indivisible.
Ainsi, en tout, les Jacobins manoeuvraient la Gironde, la tenaient par
sa peur de ne pas sembler assez rpublicaine, la poussaient de position
en position. La mise en accusation de Robespierre avait t manque. La
riposte des Jacobins fut la mise en jugement de Louis XVI. Le rgicide
serait l'preuve de toutes les sincrits rpublicaines. Tombs dans ce
pige, les Girondins n'en sortirent pas. Ils avaient condamn les
effusions de sang; ils taient mis en demeure de faire tomber la tte du
roi ou de se rendre suspects. Ils n'vitrent ni l'un ni l'autre.
Rpugnant au crime, ils proposrent l'appel au peuple en guise
d'chappatoire. Aussitt la rue, les sections, les tribunes menacrent
la Convention qui cda  la mme pression que les prcdentes
assembles. Elle repoussa l'appel au peuple. Sur la mort, les Girondins
en droute se divisrent. La direction leur chappait. Ils n'taient
mme plus un parti. La mort du roi, enjeu de cette bataille pour le
pouvoir, fut vote par 361 voix sur 721 votants. Le duc d'Orlans,
conventionnel de gauche sous le nom de Philippe-Egalit, la vota avec la
Montagne. Mais dj le rgicide lui-mme ne pouvait plus sauver
personne. La guillotine tait en permanence sur la place de la
Rvolution.

La dclamation de ce temps-l a laiss croire que la Convention avait
lanc  l'Europe la tte du roi comme un dfi. Le 21 janvier 1793, jour
de l'excution de Louis XVI, l'Autriche, la Prusse et la Russie taient
occupes  partager la Pologne. L'motion dans les cours ne fut pas plus
grande qu'elle ne l'avait t aprs l'excution de Charles Ier. A la
vrit, son dfi le plus grave, la Rvolution l'avait dj jet, et 
qui?  l'Angleterre. Et ce n'tait pas la tte du roi.

On s'est demand souvent comment la Rvolution tait devenue conqurante
et l'on a donn beaucoup d'explications qui contiennent une part de
vrit. L'esprit de propagande, de croisade rvolutionnaire, la
tradition des frontires naturelles, le souvenir, rest si puissant, de
la politique de Richelieu et de la lutte nationale contre la maison
d'Autriche: ces lments de la vie morale du peuple franais ont
contribu pour une large part  rendre la Rvolution guerrire et  lui
donner des motifs d'annexer des peuples sous prtexte de les librer.
Cependant, si nouveaux qu'ils fussent dans les affaires, les
Conventionnels n'ignoraient pas tous les grandes lois de la politique
europenne. Ils tenaient  la neutralit de l'Angleterre et il tait une
chose que jamais l'Angleterre ne permettrait: c'tait que la France ft
matresse des Pays-Bas. Comment avaient-ils accept les plans de
Dumouriez sur la Belgique, que la victoire de Jemmapes venait de lui
ouvrir? Ici, il faut se rappeler que la Rvolution tombait chaque jour
plus bas dans la dtresse financire, qu'elle tait crase sous le flot
des assignats. Les conqutes furent un espoir. Puisque nos armes, o
Dumouriez rtablissait la discipline, avaient dlivr la Rpublique de
l'invasion, pourquoi ne la dlivreraient-elles pas de la pauvret? Il
fallait  tout prix sortir d'une impasse, trouver, disait Cambon, un
moyen d'coulement pour diminuer la masse des assignats circulant en
France et augmenter le crdit de ces assignats par l'hypothque que
fourniront les biens mis sous la garde de la Rpublique. Pour une trs
large part, cette ncessit dtermina les politiques et les financiers 
approuver l'occupation et l'exploitation de la Belgique, sous des
prtextes tirs de la philosophie rvolutionnaire, malgr le risque
d'une intervention anglaise que l'on essaierait de dtourner, tandis que
Custine passait le Rhin. D'abord bien reu par les populations rhnanes,
depuis longtemps francises, Custine les souleva contre nous, ds qu'il
eut frapp d'une grosse contribution la ville de Francfort d'o il fut
bientt chass par les Prussiens. Aussitt aprs notre victoire de
Jemmapes (6 novembre 1792), l'Angleterre tait d'ailleurs rsolue  la
guerre plutt que de laisser les Franais en Belgique. L'excution de
Louis XVI ne fut que l'occasion d'un conflit devenu invitable: les
Anglais se seraient peu soucis de l'excution de Louis XVI si, le 21
janvier, nous n'eussions dj occup Anvers.

Alors commena la guerre vritable, celle de l'Angleterre et de la
France, l'ternelle guerre pour les Pays-Bas, la mme sous la Rvolution
que sous Philippe le Bel, la vieille guerre pour la suprmatie maritime
de la Grande-Bretagne, la mme que sous Louis XIV, Louis XV et Louis
XVI. Il ne s'agissait plus d'une guerre continentale avec des
adversaires comme la Prusse et l'Autriche, sur lesquels la France
pouvait encore remporter des succs. La coalition retrouvait sa tte et
sa caisse. Et, cette fois, l'Angleterre allait mener la lutte jusqu'au
bout, d'autant plus rsolue  liquider son vieux compte avec la France
qu'elle la voyait prive de ses forces navales par la Rvolution puis
rendue incapable de les reconstituer par sa dtresse financire. La
Rvolution, et ce fut une de ses fautes les moins visibles et les plus
choquantes, se mit en conflit avec la plus grande puissance maritime du
monde, sans avoir elle-mme d'escadre et sans espoir d'en retrouver. Car
une marine, instrument de prcision, ne s'improvise pas, la ntre tait
ruine par l'anarchie et, comme disait Villaret-Joyeuse, le patriotisme
ne suffit pas  diriger les vaisseaux. Profitant de cette situation
unique, l'Angleterre n'abandonnerait plus la partie qu'elle ne l'et
gagne. Lente comme toujours  entrer en pleine action, longue  se
dcider et  se prparer, par la nature de son gouvernement
parlementaire, elle tendit elle-mme la dure et la gravit de cette
guerre, parce qu'elle n'y mit que peu  peu toutes ses ressources tandis
que la France, retrouvant sa supriorit sur terre, s'enfonait dans
l'illusion dj ancienne que des victoires terrestres suffiraient 
mettre l'Angleterre  genoux. L'illusion ne prendra fin qu' Waterloo.

On a voulu voir dans les vnements rvolutionnaires, dans la Terreur
elle-mme, des raisons profondes et une ligne de conduite calcule.
L'extrme confusion de cette priode montre plutt que les hommes de la
Rvolution prenaient des dcisions de circonstance. Depuis la
Constituante, il en tait ainsi. La vrit, c'est qu'il y avait le plus
grand trouble dans les esprits. Danton, qu'on a reprsent comme un
homme tout d'une pice, n'tait pas le moins flottant. Elev au pouvoir
par la journe du 10 aot et les massacres de septembre, il n'tait pas
plus capable que ne l'avaient t les Girondins d'endiguer la
Rvolution. Il et voulu se placer entre l'Assemble et la Commune,
entre la Gironde et les Jacobins quand dj les positions taient
prises. Les Girondins avaient enfin dcouvert que la Commune tait le
vritable gouvernement de la Rvolution et ils n'admettaient pas que ce
pouvoir usurp commandt toute la France. A quoi les Jacobins
rpliquaient qu'en dressant les dpartements contre Paris, la Gironde se
rendait coupable de fdralisme, qu'elle tendait  rompre l'unit de
la Rpublique, qu'elle trahissait la nation. Danton tait trop compromis
avec la Commune, il avait trop besoin d'elle, dans le cas o il aurait 
rendre compte du sang rpandu, pour travailler  la renverser. Mais les
Girondins prissaient s'ils ne la renversaient pas. En devenant homme de
gouvernement  son tour, Danton se mettait dans une contradiction
insoluble. On l'admire d'avoir appuy l'institution du tribunal
rvolutionnaire qui devait rgler et modrer la Terreur: il lui donnait
son instrument, il la perfectionnait,  peu prs comme le docteur
Guillotin avait perfectionn la hache du bourreau. Lorsque la Terreur
fut lgalise, elle n'en resta pas moins livre aux plus violents. Et il
ne manqua plus qu'une formalit, lgale elle aussi, pour que Robespierre
et ses amis y fissent passer leurs adversaires politiques, confondus
avec les tratres, les contre-rvolutionnaires et les fauteurs
d'anarchie que le tribunal rvolutionnaire devait chtier: il suffirait
que les membres de la Convention cessassent d'tre inviolables.

A la fin du mois de mars, la Convention avait dj tir de son sein le
Comit de Salut Public pour contrler les ministres, c'est--dire pour
gouverner directement. Afin que les contrleurs fussent  leur tour
contrls, selon la logique du terrorisme, les Conventionnels, sur la
proposition de Marat, avaient renonc  leur inviolabilit. Alors les
rvolutionnaires purent se guillotiner entre eux.

Marat, fanatique dsintress, a t l'homme le plus influent de la
Rvolution, celui qui l'a mene du dehors avec le plus de suite, parce
qu'il avait l'instinct dmagogique, c'est--dire le don de deviner les
passions populaires et le talent d'exprimer les haines et les soupons
de la foule de la faon mme dont elle les sentait. Marat, crivain et
agitateur, a t un terrible artiste de la dmagogie. Il inspirait du
dgot  Robespierre lui-mme, mais il tait, depuis l'origine,
indispensable au progrs de la Rvolution dont le dveloppement,--c'est
la cl dont on ne doit pas se dessaisir,--tait li  une agitation
chronique de la population parisienne,  la possibilit de provoquer des
meutes  tout moment. Camille Desmoulins disait avec raison qu'il n'y
avait rien au del des opinions de Marat. La marche de la Rvolution ne
s'arrtera pas le jour mme o Charlotte Corday aura tu ce monstre,
mais elle en sera sensiblement ralentie. Robespierre, devenu homme de
gouvernement  son tour, aura moins de peine  faire front contre des
meneurs subalternes comme Hbert, et, par l, il rendra lui-mme
possible la raction de Thermidor.

En attendant, les Girondins avaient compris que, pour sauver leur propre
tte, ils devaient frapper l'homme par qui la Rvolution communiquait
avec l'anarchie et y trouvait en toute circonstance critique sa force de
propulsion. Une de leurs pires illusions, que Danton semble avoir
partage, fut que le tribunal rvolutionnaire leur servirait  les
dlivrer de Marat. Ils obtinrent de l'Assemble qu'elle le mt en
accusation. Mais en le dfrant  Fouquier-Tinville et aux jurs
parisiens, c'tait comme si elle l'avait envoy se faire juger par
lui-mme. L'acquittement de Marat fut triomphal et les Girondins
reurent de l'extrme-gauche ce nouveau coup.

Le mois d'avril 1793 et les deux mois qui suivirent furent aussi mauvais
pour eux que pour la Rpublique. On n'avait jamais t si bas. Dumouriez
avait chou en Hollande, perdu la Belgique, puis il avait migr, comme
La Fayette, aprs avoir livr aux Autrichiens les commissaires de la
Convention. La dfection du vainqueur de Valmy et de Jemmapes signifiait
un manque de confiance qui pouvait devenir grave. Elle redoubla  Paris
l'ardeur des luttes politiques parce que, Danton ayant t en rapport
avec Dumouriez, les Girondins l'accusrent d'avoir trahi. Danton s'en
dfendit avec violence. Mais si sa parole tait toujours hardie, sa
pense tait hsitante. Il tait troubl, incertain, comme un homme qui
avait  se reprocher au moins les massacres de septembre. L'accusation
lance contre lui eut pour effet de le rejeter vers la gauche. Il prit
parti contre les Girondins lorsque ceux-ci, effrays par l'acquittement
de Marat, reportrent leur offensive contre la Commune de Paris.
Ralliant toujours, quand ils invoquaient le respect de l'ordre, une
majorit  la Convention, ils avaient pu imposer un conseil de
surveillance  la municipalit jacobine. La riposte des Jacobins fut
conforme au procd qui n'avait cess de russir dans les journes
rvolutionnaires: violente campagne des clubs et de la presse contre la
Gironde accuse de fdralisme et de royalisme, excitations prodigues 
la population parisienne maintenue en tat d'nervement par la
dprciation croissante des assignats, les mauvais approvisionnements
dus  la loi du maximum, et la peur de la disette qui, disait
Lanjuinais, restait le levier des insurrections. Aprs cette savante
prparation, la Commune convoqua les troupes ordinaires de l'meute. Le
gnral Henriot,  la tte des sections les plus avances de la garde
nationale, cerne la Convention, pointe des canons sur elle, empche les
dputs d'en sortir, leur prouve qu'ils sont  la discrtion de la
Commune, leur impose la mise en accusation des Girondins. Robespierre
avait tout machin, Danton fut au moins consentant. Cette journe du 31
mai 1793, exact pendant contre la Gironde du 20 juin 1792 qu'elle avait
organis contre Louis XVI, humiliait l'Assemble comme, un an avant,
avait t humilie la monarchie.

Par ce coup de force, les Jacobins, dj matres de Paris, le deviennent
du gouvernement qui se compose dsormais du Comit de Salut public et de
la Commune. Les Girondins, sauf trois ou quatre, s'enfuient, tentent
vainement de soulever les dpartements. Ils trouveront, pour la plupart,
une fin misrable dans le suicide ou sur l'chafaud. En octobre, le
procs des Girondins, auteurs conscients et volontaires de la guerre 
l'Autriche et  l'Europe, concida avec l'excution de Marie-Antoinette,
l'Autrichienne. Philippe-Egalit, Mme Roland, l'ancien maire Bailly,
tous les personnages du drame, artisans du malheur des autres et de leur
propre malheur, se succdrent en quelques jours sous le couteau.

Par une surenchre continuelle,  force de patience et de dmagogie,
grce surtout au maniement des clubs et de l'meute, Robespierre tait
vainqueur. Aprs le 31 mai, il tait le matre et tous ceux qui
passaient, qui allaient encore passer par les mains du bourreau en
attendant qu'il y passt lui-mme, avaient contribu  l'amener au
pouvoir. Mais dans quel tat prenait-il la France! De nouveau, nos
frontires taient ouvertes  l'invasion. Au printemps, l'enrlement
forc de 300.000 hommes, ajout  la guerre religieuse et  l'excution
de Louis XVI, avait dfinitivement soulev la Vende qui n'estima pas
que la conscription et la caserne fussent des conqutes de la libert.
Lyon et Marseille taient en rvolte contre les Jacobins. Pour leur
chapper, Toulon se donnait aux Anglais. Dans ces circonstances
pouvantables, la France tait sans autre gouvernement que celui de la
Terreur. Par la position dmagogique qu'il avait prise contre les
conspirateurs et les tratres, par sa propension  en voir partout,
Robespierre incarnait la guerre  outrance. La justification de la
Terreur, c'tait de poursuivre la trahison: moyen commode pour le
dictateur d'abattre ses concurrents, tous ceux qui lui portaient
ombrage, en les accusant de dfaitisme. Par l aussi sa dictature
devenait celle du salut public. Elle s'tait leve par la guerre que
les Girondins avaient voulue sans que la France et un gouvernement
assez nergique pour la conduire. Brissot et ses amis avaient tir un
vin sanglant. Il ne restait plus qu' le boire.

C'est ainsi, dans cette mesure et pour ces raisons, que malgr ses
atroces folies, malgr ses agents ignobles, la Terreur a t nationale.
Elle a tendu les ressorts de la France dans un des plus grands dangers
qu'elle ait connus. Elle a contribu  la sauver ou plutt  diffrer
l'heure qui reviendra  la fin du Directoire, que Napolon Ier reculera
encore, jusqu'au jour o il sera lui-mme vaincu. Tout donne  croire
que, dans l't de 1793, la Rpublique et succomb, que le territoire
et t envahi si l'Angleterre avait t prte, si elle avait soutenu
les insurgs vendens, si la Prusse, l'Autriche et la Russie n'eussent
encore t occupes  dpecer la Pologne, victime substitue  la
France, si elles n'eussent t distraites et divises par la question
d'Orient. Sans ce rpit, la Rvolution n'aurait pu craser ses ennemis
de l'intrieur. Les effets de la rorganisation militaire  laquelle se
dvouait Carnot n'auraient pas pu se faire sentir et la leve en masse
n'aurait t que la leve d'une cohue incapable de rsister  l'effort
d'une coalition.

Dsespre en juillet 1793, la situation se rtablissait en octobre par
la victoire de Wattignies qui dbloquait la frontire du Nord.
L'insurrection vendenne reculait, l'insurrection lyonnaise tait
brise. En dcembre, la Vende sera dfinitivement vaincue, Bonaparte se
sera signal  la reprise de Toulon, l'Alsace sera dlivre, la Belgique
nous sera ouverte encore une fois. Quelques historiens se sont demand
pourquoi la Rvolution ne s'tait pas modre  ce moment-l. Ils
excusent la Terreur tant que la patrie est en danger. Ensuite ils se
voilent la face devant ses excs. Une vue plus large des ncessits
devant lesquelles se trouvaient Robespierre et le Comit de Salut public
rend compte de la continuation du terrorisme. On oublie que l'tat des
finances tait toujours plus dsastreux, que l'abme se creusait encore
par l'normit des dpenses militaires. Il fallait de l'argent  tout
prix: la guerre devait nourrir la guerre et c'tait devenu un systme de
vaincre l'ennemi et de vivre  ses dpens, de conqurir pour enrichir
la Rpublique. La guerre continuant, la Terreur devait continuer aussi.
Mais elle servait  autre chose: elle tait un instrument de
confiscation. Elle servait  prendre les biens des migrs,  spolier
les suspects et les riches, dans l'illusion, qui durait depuis la
Constituante, qu'on donnerait enfin une garantie solide aux assignats.

La Terreur ne pouvait donc pas s'arrter d'un signe. Robespierre tait
conduit  se comporter comme un chef. Il commenait  redouter
l'anarchie: le premier il osa frapper la canaille parisienne avec Hbert
et les hbertistes. Tout de suite aprs, ce furent Danton et les
dantonistes, les indulgents, ceux qui penchaient pour une paix
prmature, qu'il envoya  la guillotine. L'illuminisme de Robespierre,
son jargon prtentieux et mystique n'empchent pas de remarquer
l'insistance avec laquelle,  chacun des grands procs politiques, il
parle des tratres, des agents anglais, du rle des banquiers, des
trangers suspects comme Anacharsis Clootz, qui pullulaient depuis les
dbuts de la Rvolution, tout un monde bizarre, inquitant, o il
pura sans piti mais peut-tre pas toujours sans discernement, et
qu'il expdia  la guillotine,  ct de ce qu'il y avait en France de
plus noble et de meilleur, ple-mle avec des innocents, des savants et
des potes. Robespierre se faisait appeler l'incorruptible. Il y avait
donc des corrompus? On a ici l'impression de ces histoires d'argent, de
police et d'espionnage qui sont communes  tous les milieux
rvolutionnaires.

Au mois d'avril 1794, la Terreur dure toujours. Danton a t supprim,
Camille Desmoulins et sa Lucile aussi. Les hommes de la Rvolution se
sont dvors entre eux. Seuls ont chapp les prudents et les habiles,
ceux qui ont eu, comme disait Sieys, le talent de vivre. Mais  force
d'purer la Rvolution, Robespierre en a tari la sve. Lui-mme, avec le
jacobinisme, il est toute la Rvolution. Il n'y avait plus rien aprs
les opinions de Marat. Il n'y a plus personne aprs Robespierre. Il a
grandi, depuis la Constituante, par les surenchres que favorisait le
principe politique en vigueur depuis 1789: pas d'ennemis  gauche.
Maintenant, quelles sont ses ides? Que veut-il? O va-t-il? Il ne le
sait pas lui-mme. On prte  ce despote les projets les plus bizarres,
et la cour de Vienne s'intresse  Monsieur de Robespierre. Pourtant
il n'invente plus autre chose que la fte ridicule de l'Etre suprme,
tandis que la guillotine fauche tous les jours, claircit les rangs de
l'Assemble, dgarnit jusqu' la Montagne. Il ne restait plus gure que
ceux qui, par peur, avaient dit oui  tout. Une peur suprme leur donna
le courage du dsespoir. Robespierre sentit que la Convention lui
chappait et il voulut recourir au moyen ordinaire, celui dont l'effet,
jusque-l, n'avait jamais manqu: l'intervention de la Commune. On vit
alors, au 9 thermidor, cette chose extraordinaire. Les Conventionnels
qui survivaient taient les plus sagaces et les plus subtils, puisqu'ils
avaient russi  sauver leur tte. Ils s'avisrent de ce qu'on ne
semblait jamais avoir compris depuis le 10 aot: que ces fameuses
journes n'taient au fond que de petites affaires de quartier,
qu'avec un peu de mthode, d'adresse et d'nergie, il tait possible de
mettre les meutiers en chec. Sur quoi reposait la Commune jacobine?
Sur les sections. Il s'agissait, pour empcher une journe, pour
arrter Santerre et Henriot, de protger d'abord le point menac avec
des sections modres, puis de prendre l'offensive contre l'meute. Il
ne suffisait donc pas, pour renverser Robespierre, de voter sa mise en
accusation. Il fallait tre sr de ce qui se passerait hors de
l'Assemble. Tallien et Barras se chargrent de la manoeuvre. Elle
russit grce  une seule section, la section Le Pelletier, qui donna le
signal de la rsistance. Robespierre, rfugi  l'Htel de Ville,
connaissait trop bien le mcanisme de la Rvolution pour ne pas savoir
qu'il tait perdu si l'meute et la Commune commenaient  reculer. Il
voulut se tuer, se manqua et, le lendemain, fut port tout sanglant sur
l'chafaud (27-28 juillet 1794).

Aprs la chute de Robespierre, la France respira. Un violent mouvement
de l'opinion publique exigea et obtint le chtiment des bourreaux
barbouilleurs de lois. La guillotine servit encore pour les plus
marquants et les plus abominables des terroristes, comme le tribunal
rvolutionnaire avait servi contre ceux qui l'avaient institu. Mais si
la raction thermidorienne tait un soulagement, ce n'tait pas une
solution. Que cherchait la Rvolution depuis l'origine? Un gouvernement.
Elle avait us trois ou quatre Constitutions, pas mme viables,  peine
appliques. La Terreur tait un tat frntique qui ne laissait aprs
lui qu'impuissance et dgot. Du 9 thermidor au 18 brumaire (les deux
dates restes les plus clbres du nouveau calendrier rpublicain), la
rvolution cherche  se donner un gouvernement qui soit un gouvernement
libre, conforme  ses principes, et elle choue.

Lorsque les modrs de la Convention, par une puration suprme, se
furent dlivrs de Robespierre et de la queue de Robespierre, ils se
retrouvrent devant les mmes difficults que leurs prdcesseurs:
difficults d'argent accrues avec la mare montante des assignats,
guerre extrieure, confusion intense au dedans. Beaucoup de Franais,
excds de l'anarchie, de la misre et des souffrances causes par
l'avilissement du papier-monnaie, aspiraient  l'ordre et le concevaient
sous la forme d'un retour  la royaut. Beaucoup, d'autre part, taient
trop engags dans la rvolution, y avaient trop d'intrts, pour ne pas
apprhender un retour  l'ancien rgime: c'tait en particulier le cas
des rgicides, des acqureurs de biens nationaux et des militaires.
Enfin le jacobinisme tait loin d'tre mort. Pendant cinq annes, la
Rvolution fut occupe  se tenir  gale distance du royalisme et du
terrorisme, sans russir  autre chose qu' entretenir le dsordre et 
prparer le gouvernement autoritaire qui sortirait d'elle pour la
conserver.

La gense du 18 brumaire est simple. Que se passe-t-il aprs Thermidor?
Dsormais la Convention sait ce qu'il faut faire pour viter une
revanche des Jacobins. Le 12 germinal et le 1er prairial, l'meute se
renouvelle et avorte parce qu'elle n'a plus de direction ni
d'organisation, la Commune de Paris ayant t supprime. Pourtant, au
1er prairial, l'alerte a t chaude. La foule a encore envahi
l'Assemble, tu le dput Fraud, et port sa tte au bout d'une pique.
L'insurrection vaincue grce aux sections modres, les thermidoriens se
dcident enfin  prendre la mesure devant laquelle la Rvolution avait
toujours recul: la garde nationale perd son autonomie et elle est
place sous la direction d'un comit militaire. Alors l'influence
politique commence  passer du ct de l'arme, une arme victorieuse
qui vient, par un tonnant exploit, de conqurir la Hollande avec
Pichegru. Qui aura l'arme pour lui aura le pouvoir. L're des gnraux
commence. Le 13 vendmiaire, il faut appeler Bonaparte et son artillerie
pour craser un mouvement royaliste  Paris. Le 18 fructidor, le
Directoire appellera Augereau. Ces deux oprations, exiges par le salut
de l'ide rvolutionnaire, ont t l'cole du coup d'Etat.

Le 18 fructidor est d'une importance particulire pour la suite des
choses, parce qu'il constitue le lien qui unit la Rvolution  l'Empire.
Il faut donc voir les origines de ce coup de barre  gauche qui fut
destin  empcher la raction et la paix tout  la fois. En 1792, la
Rvolution, pour s'achever, avait voulu la guerre. A tous les gards
elle en avait vcu, elle s'en tait nourrie. Elle n'en pouvait plus
sortir sans s'arrter. Mais dj il ne dpendait plus d'elle d'en
sortir. Elle en tait prisonnire comme Napolon en sera prisonnier,
parce qu'elle avait provoqu un ennemi, l'Angleterre, qui tait rsolu 
ne poser les armes qu'aprs avoir vaincu.

En 1795, aprs deux campagnes heureuses en Hollande et dans les
Pyrnes, la Convention avait saisi l'occasion de conclure la paix avec
la Prusse que, dans l'esprit du dix-huitime sicle, elle s'affligeait
de combattre, esprant toujours l'avoir comme allie. Elle avait
galement conclu la paix avec l'Espagne, la seule des puissances dont on
pt dire qu'elle tait entre dans la lutte pour venger Louis XVI. La
Prusse avait ce qu'elle voulait en Pologne, elle s'inquitait des
projets de l'Autriche et de la Russie en Orient. Pour reprendre sa
libert, elle signa le trait de Ble et se dsintressa de la rive
gauche du Rhin, moyennant compensation en Allemagne  son profit. Les
Bourbons d'Espagne comprirent de leur ct qu'ils travaillaient
uniquement pour l'Angleterre et se rapprochrent de la France
rpublicaine dans l'esprit de l'ancien pacte de famille. La Convention
signa cette double paix en ajoutant qu'elle tait un moyen de poursuivre
avec plus d'acharnement la guerre contre les autres ennemis. Les
hostilits continurent avec l'Angleterre et l'Autriche.

Cependant la Convention, qui avait aboli la dictature terroriste, qui
avait condamn l'absurde constitution jacobine, se voyait oblige
d'chafauder un gouvernement rgulier et de recourir  des lections. Il
tait probable que ces lections n'tant pas jacobines, seraient dans un
sens trs modr, sinon ractionnaire, et par consquent favorable  la
paix. La Constitution de l'an III essaya de reconstituer un pouvoir
excutif rgulier en crant un Directoire de cinq membres et un pouvoir
lgislatif quilibr, compos de deux assembles ou conseils, celui des
Anciens et celui des Cinq-Cents. Dans cette Constitution, la partie la
mieux calcule tait celle qui prvoyait que le Corps lgislatif ne
serait lu que par tiers. L'ancienne Convention tait donc sre de
garder quelque temps la majorit. Elle vitait les brusques dplacements
d'opinions et fut libre de poursuivre la lutte contre l'ennemi
extrieur, bien que les premires lections partielles eussent montr
dans le pays un courant favorable  la paix.

Si pitoyable qu'ait t le gouvernement du Directoire, il n'est pas
juste de lui reprocher d'avoir continu la guerre au moment o ses
finances tombaient au dernier degr de la dtresse. Cette dtresse mme
persuadait l'ennemi qu'avec un peu de patience il viendrait  bout des
Franais. Il avait t fabriqu pour 45 milliards d'assignats tombs 
rien. Le Directoire se dcida  brler solennellement la planche qui
servait  les imprimer, mais, se trouvant sans ressources, remplaa ce
papier-monnaie par un autre, les mandats territoriaux, qui eurent
aussitt le mme sort. Si quelques spculateurs s'enrichissaient, les
rentiers, les fonctionnaires mouraient de faim. Nos soldats, dont le
nombre croissait par la conscription, n'avaient pas de souliers. Bientt
la misre allait favoriser la propagande socialiste et la conspiration
de Babeuf. Il est donc naturel que le Directoire ait continu de
concevoir la guerre comme un moyen de lever des contributions sur
l'tranger et de trouver des ressources, et aussi qu'il ait apprhend
le retour, aprs une paix blanche, de troupes affames et dguenilles,
qu'il ait enfin approuv le plan audacieux de Bonaparte, la conqute et
le pillage de l'Italie. La destruction de la planche aux assignats,
symbole de la banqueroute que la Rvolution s'tait flatte d'viter,
est du 19 fvrier 1796. Le 22, Bonaparte recevait le commandement de
l'arme des Alpes qu'il entranait vers ces riches provinces o elle
trouverait honneur, gloire et richesse. Bonaparte tint parole. Une
campagne marque par une srie de victoires, Castiglione, Arcole,
Rivoli, lui permit d'accomplir son programme. Dsormais, il n'en
changera plus. Il fera de ses batailles une source de profits. Pendant
quinze ans, il conduira la guerre, non seulement sans qu'elle cote rien
 la France, mais en travaillant par elle  la restauration financire,
jusqu'au jour o les peuples d'Europe, ranonns, se soulveront.

Un gnral victorieux et qui apportait de l'argent se rendait
indispensable. Et la popularit de Bonaparte grandissait. Il n'en est
pas moins vrai que bien des Franais se demandaient si l'on allait se
battre toujours, enrler toujours, conqurir toujours. On savait aussi
que les partisans les plus passionns de la guerre taient les Jacobins.
On craignait que la situation qui avait men  la Terreur n'y
reconduist. En 1797, au moment o l'Autriche, chasse de l'Italie,
menace jusque chez elle, signait les prliminaires de Loben, les
lections avaient envoy aux Conseils une nouvelle fourne de modrs,
opposs  la politique belliqueuse. Dans l'tat de misre et d'anarchie
o tait la France, avec un gouvernement faible, divis et mpris comme
le Directoire, la continuation de la guerre, aux yeux des hommes
raisonnables, tait une absurdit et devait produire une catastrophe. Il
fallait, disaient-ils, profiter de la dfaite de l'Autriche, de
l'abattement de Pitt qui entamait des pourparlers  Lille et se montrait
dispos  reconnatre les conqutes de la Rvolution, celle de la
Belgique et de la rive gauche du Rhin, la Rpublique batave de Hollande
et la Rpublique cisalpine d'Italie, annexes de la Rpublique franaise.
Un des Directeurs tait d'avis que cette occasion ne devait pas tre
perdue: c'tait Barthlemy, le ngociateur du trait de Ble, diplomate
d'ancien rgime, lve de Vergennes. Carnot hsitait, redoutant un
retour des Bourbons autant que la dictature militaire. Les trois autres,
Rewbell, La Revellire et Barras (quoique ce dernier, vnal et corrompu,
ft flottant), pensaient que la paix offrirait plus de difficults que
la guerre, que le gouvernement aurait  rsoudre des problmes
insolubles ou qu'il serait renvers par la raction dont la paix serait
le triomphe. Ils pensaient aussi que les auteurs et les bnficiaires de
la Rvolution auraient des comptes  rendre, particulirement les
rgicides, et ils se disaient,--en quoi ils n'avaient sans doute pas
tort,--que les dispositions de Pitt ne dureraient pas, qu'une Angleterre
nous laissant nos conqutes du Rhin  l'Adige, c'tait trop beau, que la
guerre reprendrait sans retard et dans des conditions moins bonnes pour
nous, le ressort s'tant une fois dtendu.

Les partisans de la paix avaient la majorit dans les conseils, mais
aucune force organise avec eux. Les partisans de la guerre pouvaient
compter sur les Jacobins, les patriotes et les soldats. Ils
attaqurent violemment les royalistes, les modrs, confondus sous le
nom de faction des anciennes limites, et provoqurent aux armes, avec
la connivence des jeunes gnraux, des adresses contre les ennemis de la
Rpublique. On avait besoin, pour l'opration, d'un homme  poigne:
Bonaparte envoya  Paris Augereau qui envahit la salle des conseils
accompagn de Rossignol et de Santerre, revenants du jacobinisme, arrta
les dputs qui protestaient, et se vanta, le lendemain du 18 fructidor,
que son expdition et russi comme un ballet d'opra (4 septembre
1797).

Les modrs avaient t fructidoriss. Ce fut une Terreur sche, 
peine moins cruelle que l'autre, l'chafaud tant remplac par la
dportation. Des dputs, le directeur Barthlemy lui-mme, furent
envoys  la Guyane avec de nombreux prtres dont beaucoup prirent. Les
arrestations, les proscriptions, les perscutions recommencrent sous
l'influence des Jacobins auxquels la haute main avait t rendue par ce
coup d'Etat.

De son proconsulat d'Italie, le gnral Bonaparte, grand favori du
Directoire, observait les vnements. Il avait approuv, aid le 18
fructidor. Il en profita. Il vit que dsormais le soldat tait le
matre, que le Directoire allait se rendre impopulaire par son retour
violent vers la gauche, que le besoin d'un gouvernement stable,
rassurant pour les personnes et pour les biens, serait bientt senti. Ce
gouvernement, restaurateur de l'ordre et de l'autorit, appuy sur des
hommes qui n'avaient plus d'autres moyens d'existence que le mtier
militaire, devrait aussi conserver les rsultats de la rvolution, dont
Bonaparte lui-mme n'tait que le plus grand des parvenus. Il spculait
aussi sur les deux tendances entre lesquelles les Franais taient
partags. Avant fructidor, le gnral Bonaparte, qui fait dj de la
politique, est le plus ardent  reprocher au parti de la paix de
compromettre le fruit de ses victoires d'Italie. Aprs fructidor, il
change d'attitude, il signe avec l'Autriche la paix de Campo-Formio, une
paix de transaction qui renvoie les affaires les plus difficiles, celles
d'Allemagne,  un futur Congrs, celui de Rastadt.

Si Bonaparte, ds 1797, a entrevu la conduite  tenir pour le cas o les
circonstances lui offriraient un rle politique en France, il avait des
vises plus immdiates. Ces temps taient durs. Il fallait vivre. Les
gnraux, comme les autres, cherchaient, plus ou moins adroitement, 
s'assurer du lendemain: Dumouriez s'tait dj tromp, Pichegru, emptr
dans ses intrigues, allait finir par le suicide. Bonaparte vit grand et
vit juste. Son proconsulat d'Italie ne devait pas tre ternel. Il
inventa autre chose, une expdition d'Egypte, une entreprise d'Orient,
glorieuse et fructueuse, moyen, auquel des Franais avaient pens
pendant tout le dix-huitime sicle, de frapper l'empire anglais des
Indes. Hoche s'tait acharn  des projets de dbarquement, toujours
infructueux, dans le pays de Galles et en Irlande. On n'y renonait pas,
mais, pour venir  bout des Anglais, il fallait tenter autre chose.
Quelque aventureuse qu'elle ft, la proposition de Bonaparte fut
accepte par le Directoire.

L'expdition d'Egypte fut entreprise avec une marine mal reconstitue,
tandis que la flotte anglaise tait devenue plus redoutable. Si
Bonaparte eut le bonheur de dbarquer son corps expditionnaire sain et
sauf, Nelson, peu de temps aprs, dtruisait la flotte franaise 
Aboukir (aot 1798). Les escadres de l'Espagne et de la Hollande, nos
allies, taient battues. Bonaparte avait conquis l'Egypte, mais s'y
trouvait bloqu. La Russie et la Turquie dclaraient la guerre  la
Rpublique. L'Autriche,  son tour, rompait les ngociations de Rastadt,
faisait mme assassiner nos plnipotentiaires et rentrait dans une
coalition plus forte que la prcdente par le concours des Russes. Alors
les choses commencrent  mal tourner pour le Directoire. Aux
observateurs attentifs, il pouvait apparatre dj que les conqutes de
la Rvolution taient attaches avec des pingles, que les combinaisons
de Rpubliques vassales taient un chteau de cartes, que cette guerre
avec une Europe dirige par l'Angleterre devait finir mal pour la
France. Championnet allait jusqu' Naples comme au temps de Charles
VIII. Le Pape tait enlev et transport  Valence. Mais des
insurrections clataient en Italie. Souvarof, uni aux Autrichiens,
entrait  Milan. En France, ces revers accroissaient l'impopularit du
Directoire, gouvernement incapable, livr aux Jacobins. En juin 1799,
une rvolte des Conseils dfit ce que le coup d'Etat de fructidor avait
fait, remania le Directoire sans que le Directoire nouveau ft meilleur
que l'ancien. Cependant, au dehors, les revers se succdaient. Aprs la
dfaite de Novi, l'Italie fut perdue. Sans une victoire de Massna 
Zurich et un succs de Brune en Hollande, qui arrtrent l'ennemi, une
dbcle tait menaante. La confusion rgnait dans les assembles
politiques, et le Directoire,  force d'osciller de droite  gauche et
de gauche  droite, ne savait plus o aller. Bonaparte, de son ct,
venait d'chouer en Syrie o il avait essay de s'ouvrir un chemin.
L'expdition d'Egypte tait sans issue. Inform des vnements de
France, il rsolut de rentrer, chappa aux navires anglais par une
fortune extraordinaire, et, le 8 octobre 1799, il dbarquait  Frjus.

Un mois plus tard, le 9 novembre, 18 brumaire, le Directoire tait
renvers par un de ces coups d'Etat dont il avait donn le modle et qui
finissaient par sembler ordinaire  tout le monde. La Rvolution,--ou
plutt la priode rvolutionnaire proprement dite,--se terminait par
l'aveu d'une cruelle impuissance  fonder un gouvernement.




CHAPITRE XVII

LE CONSULAT ET L'EMPIRE


Le coup d'Etat de brumaire, loin d'tre dirig contre la Rvolution,
tait destin  la sauver. Bonaparte, revenu d'Egypte, apparut comme le
sauveur qu'on cherchait. Ds son arrive  Frjus, il fut accueilli au
cri de Vive la Rpublique. Il traversa la France en triomphateur. Un
rpublicain ardent, Baudin, dput des Ardennes, mourut de joie en
apprenant son retour. Baudin tait un des auteurs de la Constitution de
l'an III, il la voyait prs de prir et il mettait son espoir dans le
jeune gnral qui, le 13 vendmiaire et le 18 fructidor, avait prt
main-forte  la Rvolution. Il ne faut pas oublier non plus que le 18
brumaire fut organis  l'intrieur du gouvernement lui-mme. Deux des
directeurs sur cinq, Sieys et Roger-Ducos, taient d'accord avec
Bonaparte, et Sieys tait un des pres de la Rvolution. Il tenait le
Conseil des Anciens. Lucien Bonaparte prsidait le Conseil des
Cinq-Cents. Ces complicits permirent d'loigner le Corps lgislatif de
Paris et de l'envoyer  Saint-Cloud, sous le prtexte qu'il tait menac
par un mouvement jacobin. Nanmoins, il y eut une violente opposition
aux Cinq-Cents qui voulurent mettre Bonaparte hors la loi. Entour,
presque frapp, ses grenadiers le dgagrent et leur entre dans la
salle des sances mit en fuite les reprsentants qui le traitaient de
factieux et de dictateur.

Bonaparte, dit Thiers, venait, sous les formes monarchiques, continuer
la rvolution dans le monde. En effet, des rvolutionnaires, des
rgicides comme Sieys la sentaient compromise. Rien n'allait plus.
Aucune constitution ne pouvait vivre. L'ordre ne se rtablissait pas.
Brune et Massna avaient tout juste arrt la coalition, et pour combien
de mois ou de semaines? Un pareil tat de choses ne pouvait se prolonger
sans un extrme pril pour la France et pour la Rpublique et devait se
terminer par une invasion ou par un retour  la royaut. Sauf les
royalistes et les Jacobins, les Franais qui voulaient soit le salut du
pays, soit le salut de la Rpublique, et ceux qui voulaient  la fois le
salut de la Rpublique et celui du pays, furent d'accord pour appeler 
l'aide le gnral victorieux. Les directeurs avaient dj pens 
Joubert. De toute faon, la Rpublique abdiquait. Anarchie, ruine
financire, dbcle militaire menaante: tel en tait le triste bilan.
Pour donner une ide du dsordre qui rgnait partout, on ne savait mme
pas au ministre de la Guerre le nombre des soldats sous les armes, ces
soldats nus et affams qui, aprs avoir vcu aux frais de l'ennemi,
commenaient, refouls en France,  exercer le droit de rquisition sur
les Franais. Ainsi, dix ans aprs 1789, la situation n'tait plus
tenable. Ceux qui avaient profit de la rvolution, les acqureurs de
biens nationaux surtout, n'taient pas les moins alarms. Tout le monde
devenait conservateur. Les uns taient las depuis longtemps du dsordre
et des excs. Les autres voulaient consolider le nouveau rgime et
comprenaient la ncessit d'un retour  l'autorit et  l'ordre. Le
dgot et l'inquitude livrrent la France  Bonaparte. Mais sa
dictature sortait des donnes de la rvolution elle-mme qui avait fini
par chercher refuge dans le pouvoir personnel.

On a voulu expliquer Bonaparte par ses origines corses et italiennes.
Mais, d'ducation toute franaise, c'tait avant tout un homme du
dix-huitime sicle. Il en avait les ides, les tours littraires, celui
de la dclamation et de Rousseau, celui de la maxime et de Chamfort.
Dans ses monologues de Sainte-Hlne, que retrouve-t-on toujours?
L'homme qui avait eu vingt ans en 1789. Form sous l'ancien rgime, il a
reconnu lui-mme ce qu'il devait  ceux qui l'avaient instruit. Il a
parl avec gratitude de ses matres de l'Ecole militaire. Il continue,
comme les autres, beaucoup plus de choses qu'il n'en apporte de
nouvelles. Il est de son temps  un point qui tonne parfois, ainsi par
son culte de Frdric II, le hros qui l'avait prcd et qu'il a effac
dans l'imagination des Europens. La rvolution, dont il parle le
langage et partage la philosophie, il l'a traverse en soldat qui a sa
carrire  faire, prompt  saisir les occasions qu'elle lui offre. Il a
servi les partis sans tre d'aucun. Le 10 aot, la rsignation de Louis
XVI l'indigne, parce qu'il a le don du commandement et le sens de
l'autorit. L'instinct de la politique, le got du risque, une confiance
grandissante dans son toile, une aptitude remarquable  comprendre les
hommes et leurs besoins,  trouver les paroles et les actes qu'exige
chaque situation, tels furent les lments de sa russite. Et pourquoi
cette fortune extraordinaire s'est-elle termine par une catastrophe?
Parce que Napolon Bonaparte tait prisonnier de la plus lourde partie
de l'hritage rvolutionnaire, prisonnier de la guerre de 1792,
prisonnier des conqutes. Avec la plupart de ses contemporains, il
n'oubliait qu'une chose: l'Angleterre n'avait jamais permis, elle ne
permettrait jamais que les Franais fussent matres des Pays-Bas. Pour
les en chasser, aucun effort ne lui serait trop coteux. A cette loi,
vieille de plusieurs sicles, la rvolution n'avait rien chang et
l'avnement de Bonaparte ne changeait rien.

Tout fut facile d'abord. La France se jetait dans les bras de l'homme
extraordinaire qui semblait deviner ses dsirs. Les circonstances
conspiraient avec son prestige et son adresse pour lui donner sans
partage le pouvoir. Selon la tradition rvolutionnaire, le Directoire
s'tait pur lui-mme, et, ayant eu besoin du nom de Bonaparte et de
son pe pour cette puration, Sieys et Roger-Ducos lui avaient fait
place parmi eux. De cinq Directeurs, on passait  trois Consuls. Tout de
suite, le gnral Bonaparte fut le premier, le seul. Il gouverna,
rassurant les rvolutionnaires nantis et la masse paisible de la
population. Il effaait les restes du jacobinisme, l'impt forc
progressif et l'odieuse loi des otages. Il rendait les glises au culte
et pacifiait la Vende par l'arrt des perscutions religieuses. Il
annonait la fin de l'atroce misre due aux assignats, misre que le
Directoire, malgr ses promesses, avait t impuissant  gurir. La
Rvolution ne de la peur du dficit, avait ouvert un gouffre. La mort
du papier-monnaie n'avait pas t un remde. On comprenait pour la
premire fois que la rorganisation des finances et le retour  la
prosprit dpendaient d'une rorganisation politique et d'un
gouvernement fort. Les finances, sous l'ancien rgime, n'avaient t
embarrasses que par la rsistance des intrts particuliers dfendus
par les Parlements. Elles avaient t ruines par la dmagogie
rvolutionnaire. Il fallait une autorit ferme pour les rtablir.
Bonaparte, sans tarder, appela auprs de lui un ancien fonctionnaire de
la monarchie, Gaudin, plus tard duc de Gate, qui fonda les
contributions directes sur le modle des vingtimes et rtablit, sur le
modle des aides, les impts indirects abolis par la rvolution. Sans le
dire, on reconnaissait que tout n'avait pas t si mauvais sous l'ancien
rgime, et que le plus grand mal tait l'anarchie.

Cependant, le gouvernement qui s'tait form au lendemain du 18 brumaire
tait provisoire. Selon l'usage, une Constitution, une de plus, devait
tre donne  la Rpublique. Le gnral Bonaparte attendait patiemment
le chef-d'oeuvre que prparait Sieys: il se rservait d'y apporter les
corrections ncessaires. Sieys mdita. Il conut un systme o
l'lection passait par une suite de tamis, un systme qui n'tait ni la
monarchie, ni la Rpublique, ni la dmocratie, ni l'aristocratie, ni la
dictature ni le rgime des Assembles. C'tait une vaste pyramide, 
base populaire, qui allait en s'amincissant jusqu'au Grand Electeur,
sorte de roi constitutionnel non hrditaire, toujours rvocable par un
Snat. Il y avait en outre deux consuls, un de la paix, un de la guerre,
choisis par le Grand Electeur. Quant au Corps lgislatif, il tait
rduit  un rle muet. Il rpondait par oui ou non aprs que le Conseil
d'Etat et le Tribunat avaient parl, ce dernier seul, destin 
reprsenter l'opposition, ayant le droit de plaider contre. Bonaparte
examina le systme, en garda ce qui lui semblait bon, tourna en ridicule
et supprima le Grand Electeur, c'est--dire la tte de la pyramide, et
le remplaa par un Premier Consul, nomm pour dix ans, qui fut lui-mme.
Il ne lui restera plus qu' rduire (en attendant de le supprimer en
1807) le Tribunat trop indpendant, et, du systme harmonieusement
balanc de Sieys, sortit la dictature pure et simple. Les deux consuls
que Bonaparte s'associa pour la forme furent deux hommes d'ge mr, deux
modrs: Cambacrs et Lebrun, lequel--peut-tre n'tait-ce pas un
hasard--avait t, sous Louis XV, secrtaire de Maupeou, au temps du
coup d'Etat contre les Parlements. Le ralliement des catholiques tait
dj presque fait. Le ralliement des royalistes, auxquels pensait
Bonaparte, serait plus facile avec ces hommes-l.

La Constitution de l'an VIII, ainsi remanie par le Premier Consul, fut
approuve par trois millions de voix. On avait dj soumis bien des
projets de gouvernement aux lecteurs: jamais une majorit si forte
n'avait t obtenue. On peut donc se demander si la France, en 1789, ne
s'tait pas abuse sur ses dsirs, si elle n'avait pas aspir 
l'autorit plus qu' la libert. Napolon Bonaparte complta le
gouvernement dont il tait le seul matre par des institutions, qui,
toutes, tendaient  maintenir la socit et la proprit telles qu'elles
taient sorties de la Rvolution,  conserver l'esprit de cette
rvolution dans les lois, mais  couler le tout dans des formes
autoritaires. On et dit que le Premier Consul avait devant les yeux
l'ancien rgime et la dmocratie rvolutionnaire pour prendre les
parties fortes de l'un et supprimer les parties faibles de l'autre. La
Rvolution avait introduit l'lection partout, dans l'administration
comme dans la magistrature et dans la police, c'est tout juste si elle
ne l'avait pas introduite dans l'arme, et c'tait la cause de
l'anarchie dont ses gouvernements taient morts. Bonaparte mit des
prfets et des sous-prfets  la place des comits lus, c'est--dire
qu'il rtablit et multiplia les intendants de l'ancien rgime.
Seulement, la rvolution ayant fait table rase des franchises et
liberts d'autrefois, ainsi que des Parlements qui en taient les
gardiens, les nouveaux intendants administraient sans obstacle au nom du
pouvoir central. Quant  la magistrature, Bonaparte se garda bien de lui
rendre l'indpendance dont elle avait abus sous la monarchie. Le consul
Lebrun, l'ancien collaborateur de Maupeou, put lui donner d'utiles
indications  cet gard. On revint  peu prs au systme de 1771, celui
des magistrats nomms par le gouvernement, la garantie des justiciables
tant l'inamovibilit des juges. Ainsi, utilisant l'exprience de la
royaut et celle de la rvolution, Bonaparte, avec les restes de l'une
et de l'autre, composa les institutions de l'an VIII, fondes sur la
centralisation administrative, qui mettent la nation dans la main de
l'Etat et qui sont si commodes pour les gouvernements que tous les
rgimes qui se sont succd depuis les ont conserves. A peine modifies
dans le dtail, elles durent encore.

Tout russissait au Premier Consul. Mais il ne fallait pas seulement
rendre l'ordre  la France. Il y avait huit ans qu'elle tait en guerre.
Il fallait aussi lui donner la paix. L'empereur de Russie, Paul Ier,
mcontent de ses allis, s'tait retir de la lutte. Restaient en ligne
l'Angleterre et l'Autriche. Le Premier Consul leur proposa de mettre bas
les armes. Que la paix ft possible avec les Anglais tant que nous
tiendrions les bouches de l'Escaut et qu'ils tiendraient les mers,
c'tait une grande illusion. Bonaparte en eut une autre qui annonait
toute la suite. Pitt ayant rejet son offre, le gouvernement de Vienne,
li  celui de Londres, l'ayant rejet aussi, il crut que, par une
victoire clatante sur l'Autriche, il forcerait l'Angleterre  cder.
L'erreur dans laquelle il persista jusqu' la catastrophe finale
s'annonait. Il faut cependant reconnatre que la Rvolution s'y tait
engage avant lui: Bonaparte en avait reu un hritage et un mandat. La
France ne renoncerait plus  la principale,  la plus dsire de ses
conqutes, la Belgique, que le genou de l'adversaire sur la poitrine.
Aucun gouvernement n de la rvolution ne pouvait y renoncer sans
suicide. Bonaparte tait donc li. Et son histoire est celle de la
recherche d'une chose impossible: la capitulation de l'Angleterre sur le
point qu'elle n'avait jamais admis,--l'annexion de la Belgique,--tandis
que la France tait impuissante sur mer. Bonaparte pourra bouleverser le
continent:  la fin, la France sera ramene en de de ses anciennes
limites.

Pour forcer l'Autriche  la paix, le Premier Consul conut un plan
hardi. Tandis que Moreau oprait une diversion heureuse en Allemagne, il
franchit hardiment les Alpes au passage du Grand-Saint-Bernard, battit
Mlas  Marengo, victoire dispute o prit Desaix (14 juin 1800) et
redevint matre de l'Italie. Aprs d'inutiles pourparlers, il fallut
encore, en dcembre, une autre victoire, celle de Moreau  Hohenlinden,
pour que l'empereur Franois II cdt. En fvrier 1801 fut sign le
trait de Lunville. L'Autriche renonait  l'Italie, reconnaissait
toutes les conqutes de la France rvolutionnaire et les quatre
Rpubliques associes ou plutt vassales, la Batave, l'Helvtique, la
Cisalpine et la Ligurienne. La rive gauche du Rhin devint franaise et
fut divise en dpartements. Ce fut le triomphe de Bonaparte et celui de
la Rvolution. Pour la premire fois dans son histoire, la France avait
atteint ses frontires dites naturelles. La Gaule de Csar tait
reconstitue. Elle l'tait par la dfaite de l'ennemie traditionnelle,
la maison d'Autriche, et il semblait que la politique rpublicaine,
hritire de la politique antiautrichienne, la politique de 1741, et
raison contre la politique des Bourbons. Dj Bonaparte formait le
projet de remanier l'Europe, de rassembler les peuples encore diviss,
Allemands et Italiens, de crer,  la place des vieilles constructions
historiques, des Etats nationaux, naturels eux aussi, et d'en prendre
la direction. Abolir en Europe tout ce qui tait gothique, ce que les
traits de Westphalie taient destins  conserver pour empcher les
rassemblements de nationalits contre la France, pour empcher surtout
l'unit germanique, faire table rase des vieilles institutions, 
l'extrieur comme  l'intrieur: c'tait l'essai de raliser un rve,
celui de la Rpublique universelle, sous la prsidence du peuple
franais, et c'tait encore une ide de la Rvolution. On en trouvait
l'origine chez ses orateurs comme chez les publicistes du dix-huitime
sicle dont Bonaparte tait le fils spirituel. Nul ne sait ce que ft
devenu ce vaste systme o la France occupait le premier rang, si
l'Angleterre avait t vaincue. Mais l'Angleterre ne le fut pas. Et le
systme, ayant dtruit nos scurits et nos sauvegardes, ne devait pas
tarder  se retourner contre nous.

L'Autriche avait sign la paix de Lunville dans l'esprit o elle avait
dj, avec la Prusse et la Russie, partag la Pologne, l'esprit de
trafic qui s'tait par des principes contre-rvolutionnaires.
Comprenant que les temps avaient chang, elle mettait elle-mme 
l'encan le vieil Empire germanique, elle en partageait les dpouilles
avec la France, sacrifiait les princes allemands pour se fortifier par
des annexions de territoires, ce qui lui permettrait bientt de
reprendre la lutte. Dans le mme calcul, l'Angleterre, reste seule
combattante, finit, l'anne d'aprs, par entrer  son tour en
ngociations avec le Premier Consul.

Tout ce qui se passa en 1801 fournit la preuve que l'Angleterre, prive
d'allis, ne pouvait rien sur le continent contre la France, mais que,
sur mer, Bonaparte tait impuissant  l'atteindre. S'il eut jamais des
chances d'y russir, ce fut pourtant  ce moment-l. Les navires et les
ports de l'Espagne et de la Hollande taient  notre disposition, la
Russie dans nos intrts, les Scandinaves runis dans une ligue des
neutres qui fermait la Baltique au commerce anglais. De ces lments, il
et t possible de tirer de grands rsultats  la condition que notre
marine, ruine par la rvolution, ft rtablie. Elle ne l'tait pas. Ses
restes furent mis hors de combat avec les btiments espagnols et
hollandais, la Russie nous chappait aprs l'assassinat mystrieux de
Paul Ier, et le bombardement de Copenhague dispersait la ligue des
neutres. Si le Premier Consul obtint la paix d'Amiens, ce fut par la
ruse et le calcul. Il savait l'Angleterre fatigue de la guerre, de
l'argent qu'elle lui cotait. En reprenant ostensiblement des plans de
dbarquement et d'invasion en Grande-Bretagne, pour lesquels des
prparatifs avaient dj t faits en 1797, il effraya le public
anglais, et, les ngociations s'tant ouvertes, il les dirigea vers un
compromis qui rendait la paix d'Amiens fort semblable  la paix de
Lunville: comme il avait ddommag l'Autriche aux dpens des princes
allemands, il ddommagea l'Angleterre aux dpens de nos allis: Ceylan
fut enlev  la Hollande, la Trinit  l'Espagne. De cette transaction,
o nous renoncions d'ailleurs  l'Egypte, perdue pour nous depuis que
les communications par mer taient coupes, la suprmatie maritime et
coloniale de l'Angleterre sortait accrue. Le trait d'Amiens (mars 1802)
lui fut, dans une large mesure, une revanche du trait de Versailles,
celui de 1783.

Une paix ainsi conclue ne pouvait tre qu'une trve. En effet, malgr la
chute de Pitt, les ides dominantes de la politique anglaise ne
changeaient pas. Dans un pays d'opinion, le gouvernement avait cd aux
difficults intrieures, au mcontentement du commerce, qui attribuait 
la prolongation de la guerre la fermeture des marchs continentaux.
Quand, au bout de quelques mois, les hommes d'affaires anglais eurent
compris que ces marchs leur taient ferms, parce que la France tenait,
avec la Belgique et la Hollande, les bouches de l'Escaut, la reprise de
la guerre ne tarda plus.

La France, aprs le trait d'Amiens, s'tait pourtant persuade que la
paix tait dfinitive. Le Premier Consul lui-mme partageait cette
illusion. Il travaillait  crer un tat de choses durable, il
organisait le pays et ses conqutes dans l'esprit qu'il avait montr ds
son arrive au pouvoir. Comme  d'autres poques que nous avons vues
dans notre histoire, il y avait  rparer ce qu'une longue anarchie
avait dtruit:  elle seule, la rfection des routes en disait long sur
l'tendue des dgts accumuls et de la tche  remplir. Dans cette
oeuvre de restauration, semblable  celle que la monarchie avait eu, au
cours des sicles,  reprendre tant de fois, Bonaparte s'loignait de la
rvolution tous les jours davantage. Dans la fonction qu'avaient tenue
avant lui Charles V ou Henri IV, des sentiments et des ides
monarchiques se formaient chez le Premier Consul. Les royalistes crurent
un moment qu'il songeait  rappeler les Bourbons. Louis XVIII, de
l'exil, lui crivit une lettre  laquelle il rpondit d'une manire qui
ne laissait aucun espoir. S'il songeait  la monarchie, c'tait pour
lui-mme. Le complot de quelques Jacobins pour le poignarder avait accru
son horreur des rvolutionnaires. Peu de temps aprs, en dcembre 1800,
il avait chapp  l'explosion d'une machine infernale rue
Saint-Nicaise. Les terroristes, les septembriseurs furent accuss de ce
crime et plus de cent anciens membres de la Convention et de la Commune
inscrits sur une liste de proscription. Fouch, ministre de la police,
ne tarda pas  dcouvrir que les auteurs du complot taient cette fois
des royalistes, agents de l'irrconciliable Georges Cadoudal. Ils furent
excuts, mais la politique du Premier Consul ne changea pas. Il
prparait alors le rtablissement officiel de la religion catholique,
malgr les difficults qu'il rencontrait, malgr les murmures des
militaires eux-mmes, car les passions religieuses avaient t les plus
vives de la rvolution. Le 15 juillet 1801, il avait russi  signer un
Concordat avec Pie VII et le cardinal Consalvi. Au moment de la paix
d'Amiens, tout concourait ainsi  rendre la tranquillit et la
prosprit  la France. La popularit du Premier Consul tait telle
qu'on le regardait comme indispensable et les menaces diriges contre sa
vie n'avaient pour effet que de fortifier son prestige.

Cependant, avec l'tonnante facult que possde la France de se relever
de ses ruines ds que l'ordre est rtabli, des richesses se reformaient,
le commerce et l'industrie taient florissants, les finances elles-mmes
revenaient  la sant: les malheureux rentiers qui avaient attendu de
1789 un raffermissement de leur crance sur l'Etat et qui n'avaient vu
que la banqueroute, commenaient enfin  tre pays. C'tait, il est
vrai, avec une grosse rduction. Le Directoire avait promis de
reconnatre le tiers de leur revenu, le tiers consolid qui dguisait
la faillite. Il avait fallu attendre le Consulat pour que cette promesse
elle-mme ft tenue. Ainsi finissait, par un sacrifice pour les
capitalistes, l'pre conflit qui, sous l'ancien rgime, les avait mis
aux prises avec l'Etat et qui avait t une des causes de la Rvolution.

Dans cette grandeur et cette prosprit, le Premier Consul avait
pourtant une inquitude, et cette inquitude tait lgitime. Aprs tout,
son pouvoir manquait d'une base solide. Il le possdait pour dix ans, il
s'en tait coul trois, et la Constitution de Sieys, mme revue et
corrige, n'tait pas des plus rassurantes pour la stabilit du rgime.
Une opposition trs vive s'tait dj manifeste au Tribunat et n'avait
mnag aucun des projets auxquels Bonaparte tenait le plus, ni le
Concordat, ni l'Ordre de la Lgion d'Honneur, ni le Code Civil. Cette
opposition deviendrait plus dangereuse avec le temps et  mesure qu'on
se rapprocherait du terme des dix annes. On apercevait clairement que,
comme sous le Directoire, la France oscillerait encore entre les
royalistes et les Jacobins, qu'on retournerait aux agitations et 
l'anarchie. Pour asseoir le rgime nouveau, des procds tels que
l'limination des opposants, forme attnue des purations de la priode
rvolutionnaire, ne suffisaient pas. Par une pente naturelle, on voulut
lui donner l'avantage de la dure afin de soustraire le pouvoir aux
contestations. On en venait ainsi au rtablissement de la monarchie en
faveur du Premier Consul. Lui-mme dissimulait ses dsirs et son
ambition, ne demandait rien, laissait agir ses amis. Aprs le triomphe
de la paix d'Amiens, ils proposrent de lui attribuer une rcompense
nationale, mais le Snat ne vota qu'une autre priode de dix annes.
C'tait malgr tout une dconvenue. Alors Cambacrs imagina de
soumettre au peuple la question de savoir si, oui ou non, Napolon
Bonaparte (son prnom commenait  paratre officiellement) serait nomm
Premier Consul  vie, et trois millions et demi de voix, contre moins de
dix mille, rpondirent par l'affirmative. La Constitution fut remanie
dans ce sens, et le Premier Consul reut en outre le droit de choisir
lui-mme son successeur (aot 1802). Quoiqu'il n'et pas d'enfants, rien
n'interdisait que ce successeur ft son fils s'il en avait un.

Ainsi la monarchie hrditaire tait sur le point d'tre rtablie, aprs
tant de serments de ne jamais revenir  la royaut. Ce mouvement s'tait
produit de la faon la plus naturelle du monde et il ne restait en
France qu'un nombre tellement insignifiant de rpublicains de doctrine
qu'aucune rsistance n'tait  craindre. Il fallait seulement rencontrer
les circonstances qui permettraient  Napolon Bonaparte de faire un pas
de plus et de prendre ce titre d'empereur qui tait maintenant dans son
esprit et qui plaisait aux Franais parce qu'il voquait le souvenir de
l'ancienne Rome et parce qu'il rpondait  l'tendue de leurs conqutes.
Il serait cependant aussi faux qu'injuste de prter au Premier Consul
l'ide qu'il avait besoin de la guerre pour acqurir la souverainet
suprme. Il ne le serait pas moins de lui attribuer une autre ambition,
celle de dominer l'Europe. Comme nous allons le voir, l'Empire s'est
fond d'une autre manire. Ds le Consulat  vie, tous les souverains
regardaient Bonaparte comme un des leurs. On le voyait monter peu  peu
vers le trne, tout le monde acceptait cette ascension, et les
monarchies europennes, montrant encore une fois combien peu elle
s'taient soucies de la cause des Bourbons, s'inclinaient devant cette
puissance redoutable. Elles ne cherchaient plus qu' se concilier ses
bonnes grces et, au mieux de leurs intrts, s'adaptaient  une
situation qu'elles ne pouvaient changer.

En 1802 et 1803, la politique du Premier Consul ne tend qu' consolider
et  organiser pacifiquement l'Europe dans la forme nouvelle que lui ont
donne dix ans de guerre. Lorsqu'il se fait proclamer prsident de la
Rpublique cisalpine ou italienne, dont le centre est Milan, lorsqu'il
annexe le Pimont  la France, personne ne proteste, parce que, selon le
vieil usage, tout le monde a reu des compensations. L'Autriche
elle-mme est consentante, parce qu'elle a Venise. Ce principe des
compensations, conformment au trait de Lunville, fut appliqu 
l'Allemagne, et le remaniement de 1803, en supprimant un grand nombre de
principauts ecclsiastiques et de villes libres, prparait la
concentration et l'unit de l'Allemagne. L'Autriche catholique n'hsita
pas plus  recevoir de l'hritier de la Rvolution des dpouilles des
princes-vques que la Prusse protestante et librale  prendre des
mmes mains des cits indpendantes. Cette simplification du chaos
germanique, qui commenait la ruine du trait de Westphalie et qui
faisait la part belle  la Prusse, devait avoir des consquences
funestes pour nous en agrandissant en Allemagne les plus forts aux
dpens des plus faibles. Napolon ne pensait pas plus  ce choc en
retour qu'au danger de rapprocher les membres pars de la nation
germanique. Cette combinaison impliquait de la part de Napolon la
croyance  un tat de choses durable en Europe. Plus significative
encore tait sa proccupation de rendre des colonies  la France: elle
attestait sa confiance dans la solidit de la paix d'Amiens. Il avait
oblig notre allie l'Espagne  lui rtrocder la Louisiane en change
de l'Etrurie constitue en royaume pour un infant. Il entreprenait de
reconqurir Saint-Domingue, aujourd'hui Hati, la perle des Antilles,
qui avait si longtemps fourni la France de sucre et de caf, et qui,
sous la rvolution, aprs une anarchie et des massacres pouvantables,
tait passe aux mains des noirs. Tous ces projets n'attestaient qu'un
dessein, celui de s'installer dans la paix, celui de jouir des
agrandissements immenses que la France avait reus.

Mais il fallait mal connatre l'Angleterre pour se figurer qu'elle se
rsignerait  nous laisser reconstituer un empire colonial, reparatre
sur les mers, possesseurs des plus belles ctes et des plus beaux ports
depuis Rotterdam jusqu' Gnes. Ds que la France aurait une marine, et
elle travaillait  en reconstituer une, elle deviendrait un concurrent
redoutable. On dira, et c'est ce que le gouvernement franais ne
manquait pas de reprsenter, que ces raisons, ces craintes auraient d
empcher l'Angleterre de signer la paix d'Amiens, que rien n'tait
chang depuis 1802. Ce qui avait chang, c'taient les dispositions du
peuple anglais, celles des commerants surtout qui s'apercevaient que
l'expansion de la France leur avait enlev en Europe une vaste
clientle. Le chmage, ce cauchemar de l'Angleterre, apparaissait et
l'effrayait tandis que les politiques, dont Pitt restait le chef,
taient bien rsolus  ne jamais accepter les agrandissements de la
France. Ils profitrent de cet tat d'esprit pour exercer une pression
sur le ministre Addington et, cherchant le prtexte d'une rupture et de
la guerre, l'empchrent d'vacuer Malte, comme il s'y tait engag par
le trait d'Amiens. Pendant plusieurs mois, l'affaire de Malte donna
lieu  des ngociations orageuses. Le Premier Consul, auquel la reprise
des hostilits avait fini par apparatre comme invitable, aurait voulu
au moins les diffrer. D'accord avec Talleyrand, son ministre des
affaires trangres, il offrit plusieurs transactions. Le gouvernement
britannique resta intraitable: son parti tait pris. Mme si on lui
laissait Malte, ce qui ouvrait une brche dans le trait d'Amiens, le
conflit renatrait sur un autre point. Au mois de mai 1803, la rupture
tait consomme.

Nous touchons ici  l'enchanement des circonstances qui allaient rendre
possible l'tablissement de l'Empire. La France et l'Angleterre taient
en tat de guerre, mais sans moyens de s'atteindre. Nos ctes taient
inutilement canonnes et le Premier Consul, reprenant le projet, dj
deux fois abandonn, d'envahir l'Angleterre et d'y transporter une arme
sur des flottilles de bateaux plats, formait un camp  Boulogne. Ces
prparatifs demandaient du temps et, pendant ce temps, la lutte
recommenait avec les armes ordinaires. Les royalistes irrductibles
reurent de Londres encouragements et subsides. Georges Cadoudal
dbarqua en France et, d'accord avec le gnral Pichegru, complota de
tuer le Premier Consul. Il russit mme  compromettre un autre gnral
jaloux de Bonaparte, l'illustre Moreau. Cette conspiration, dcouverte,
irrita profondment le Premier Consul. On peut dire qu'elle fut aussi
pour lui un trait de lumire. Il se plaignit tout haut de l'ingratitude
des migrs, affecta un langage rpublicain, publia qu'on voulait
frapper la Rvolution dans sa personne. Il conut mme une ide qui
tait la ngation de la politique qu'il avait suivie jusque-l. Les
conjurs ayant tous dclar qu'un prince devait les rejoindre, le
Premier Consul rsolut de faire un exemple. Quoiqu'il et en toute
occasion marqu son horreur pour l'excution de Louis XVI, c'est 
l'quivalent d'un rgicide qu'il recourut  son tour pour donner  son
trne un sanglant baptme rpublicain. Le prince annonc par les
conspirateurs royalistes ne paraissant pas, Napolon ne voulut pas
abandonner le plan qu'il avait form. Il fit enlever de force le jeune
prince de Cond, duc d'Enghien, qui se trouvait  Ettenheim, en
territoire badois, et qui fut pass par les armes aprs un simulacre de
jugement.

Ce crime tait-il ncessaire pour que Napolon devnt empereur? Mme
pas. La monarchie hrditaire lui venait naturellement, pour les raisons
qui lui avaient dj donn le consulat  vie. Mais la machine infernale
avait aid au succs du premier plbiscite. Le dernier pas se fit grce
 la conspiration de Georges et de Pichegru. Observant le rveil gnral
de l'ide monarchique en France, les royalistes avaient pens que la
personne du Premier Consul tait le seul obstacle  une restauration.
Pour que la place ft libre aux Bourbons, il devait suffire de
l'abattre. Le Premier Consul ayant chapp aux conjurs, le pril qu'il
avait couru servit sa cause. On pensa que le Consulat  vie tait
fragile et qu'une forme de gouvernement expose  prir avec son chef
n'tait pas assez sre. Du jour au lendemain, Bonaparte pouvait
disparatre, tandis que la dynastie de Napolon lui survivrait et le
continuerait. Alors, cet homme que ses ennemis, qui taient les ennemis
de la Rvolution, voulaient dtruire, il fallait, dit Thiers, le faire
roi ou empereur pour que l'hrdit ajoute  son pouvoir lui assurt
des successeurs naturels et immdiats, et que, le crime commis en sa
personne devenant inutile, on ft moins tent de le commettre. Placer
une couronne sur cette tte prcieuse et sacre, sur laquelle reposaient
les destines de la France, c'tait y placer un bouclier qui la
protgerait contre les coups des ennemis. En la protgeant, on
protgerait tous les intrts ns de la Rvolution; on sauverait d'une
raction sanguinaire les hommes compromis par leurs garements (les
Jacobins et les rgicides); on conserverait aux acqureurs de domaines
nationaux leurs biens, aux militaires leurs grades,  tous les membres
du gouvernement leurs positions;  la France le rgime d'galit, de
justice et de grandeur qu'elle avait acquis. Conserver: voil le grand
mot. La Rvolution tait devenue conservatrice d'elle-mme et de ses
rsultats. Pour se sauver, pour durer, elle avait eu recours, le 18
brumaire, au pouvoir personnel. Elle avait recours maintenant  la
monarchie hrditaire. Pour franchir ce dernier pas, Napolon avait
calcul que l'excution du duc d'Enghien ne serait pas inutile parce
qu'elle lverait les derniers scrupules rpublicains et donnerait une
garantie  ceux qui s'taient le plus compromis dans les excs
rvolutionnaires et qui se rjouiraient de voir le gnral Bonaparte
spar des Bourbons par un foss rempli de sang royal.

Un ancien rvolutionnaire, connu par l'ardeur de ses opinions, le tribun
Cure, fut charg de proposer l'tablissement de l'Empire. Il n'y eut
qu'un opposant dclar: ce fut Carnot, qui se rallia d'ailleurs par la
suite. Des manifestations de collges lectoraux dans les dpartements,
des adresses de l'arme prparrent l'opration. Aprs un vote unanime
du Snat, un second plbiscite, par des millions de voix, ratifia le
troisime changement qui tait apport  la Constitution de Sieys, d'o
venait de sortir un souverain beaucoup plus absolu que les Bourbons: on
jurait d'ailleurs encore une fois, et dans les formes les plus
solennelles, de ne jamais les rappeler sur le trne. Ainsi s'achevait le
mouvement qui avait si rapidement ramen la France vers la monarchie et
que Thiers rsume en termes frappants: De cinq directeurs nomms pour
cinq ans, on avait pass  l'ide de trois consuls nomms pour dix ans,
puis, de l'ide de trois consuls,  celle d'un seul de fait, ayant le
pouvoir  vie. Dans une telle voie on ne pouvait s'arrter qu'aprs
avoir franchi le dernier pas, c'est--dire aprs tre revenu au pouvoir
hrditaire. On y revint d'autant plus facilement que, s'il avait
fallu, comme le dit encore Thiers, lumineux dans cette partie de son
histoire, plusieurs gnrations aprs Csar pour habituer les Romains 
l'ide d'un pouvoir monarchique, il ne fallait pas tant de prcautions
en France pour un peuple faonn depuis douze sicles  la monarchie et
depuis dix ans seulement  la Rpublique.

L'Empire fut proclam le 18 mai 1804 et le nom d'empereur fut choisi,
parce que celui de roi tait insparable des Bourbons. Ce titre semblait
aussi plus grand, plus militaire, plus nouveau, tandis qu'il voquait
d'indestructibles souvenirs. Jusque-l, l'empereur tait germanique.
Transfrer la couronne impriale en France, c'tait attester la dfaite
des Habsbourg qui reconnaissaient le soldat de fortune devenu empereur
d'Occident et, dsormais, se contentaient pour eux-mmes du nom
d'empereurs d'Autriche. C'tait aussi restituer  la France le sceptre
qu'avait port Charlemagne. Comme Charlemagne lui-mme, Napolon voulut
tre couronn par le pape, et non pas  Rome, mais  Paris. Pie VII,
aprs quelques hsitations, se rendit  son dsir et, le 2 dcembre, 
Notre-Dame, on eut le spectacle extraordinaire du sacre, le soldat de la
Rvolution devenu l'oint du Seigneur. A ceux qui s'taient mus du
Concordat, qui s'effarouchaient bien davantage de cette apparente
subordination  la papaut, Napolon rpliquait qu'il mettait le nouveau
rgime issu de la chute des Bourbons  l'abri de toute opposition
religieuse, qu'il y attachait l'Eglise au lieu de s'attacher  elle,
qu'il le lgitimait aux yeux des catholiques du monde entier et se
rendait, d'un seul coup, l'gal des souverains des plus vieilles
maisons: il eut soin, d'ailleurs, de prendre la couronne des mains de
Pie VII et de la placer lui-mme sur sa tte. Mais ne pouvait-il oser
tout ce qu'il voulait? Il reconstituait une noblesse, il se composait
une cour: il n'tait rien que la France n'approuvt.

N au milieu de cette satisfaction et de ces bndictions, l'Empire, qui
ralisait le mariage des principes rvolutionnaires avec les principes
monarchiques, semblait aux Franais comme le port o ils taient srs de
reposer aprs tant de convulsions puisantes et terribles. Par le plus
trange des phnomnes, personne ne s'alarmait de ce qui rendait fragile
tout cet clat. L'Empire ne serait vraiment fond, les conqutes de la
rvolution assures que le jour o la puissance britannique serait
vaincue, et, on l'oubliait presque, nous tions en guerre avec elle.

Napolon ne l'oubliait pas. Sa pense, au moment o il distribuait des
fonctions et des titres, tait tout entire au camp de Boulogne. Il ne
doutait pas que, pour venir  bout de l'Angleterre, il fallt frapper un
grand coup chez elle, et, pour frapper ce grand coup, tre libre, ne
ft-ce que pendant un jour, de traverser la Manche. Il voyait
distinctement que l'Angleterre travaillait  former une troisime
coalition. Cette coalition, il tait sr de la battre;  ce moment, il
ne se dissimulait pas que cette nouvelle victoire sur les puissances
continentales ne rsoudrait rien de plus que les autres, tant que la
grande puissance maritime anglaise resterait intacte. Notre marine avait
t ruine par la Rvolution. A peine avait-elle commenc de se relever
lorsqu'elle avait t blesse  Aboukir. Napolon, aid de Decrs, avait
entrepris de la restaurer. Mais la marine est une oeuvre qui ne
s'improvise pas. Malgr les dlais que laissa la coalition, lente  se
former tant les craintes que la France inspirait taient vives, il
fallut agir contre elle avant que nos escadres fussent prtes, se
retourner vers l'Allemagne sans avoir mme branl l'Angleterre. L'chec
du plan de Boulogne allait changer toute la fortune de l'Empire.

Ce plan tait simple et hardi. La France avait deux flottes: peu
importait que l'une ft dtruite si l'autre, libre de ses mouvements,
pouvait entrer dans la Manche et protger, pendant vingt-quatre heures
seulement, le transport de l'arme de Boulogne. C'est sur ce coup de ds
que se jouait cette immense partie, et elle fut perdue. Pas plus qu'
Waterloo Napolon ne verra venir Grouchy, il ne vit,  Boulogne, venir
Villeneuve. Mais cet amiral doutait de l'instrument qu'il avait entre
les mains, de son matriel imparfait, de ses officiers et de ses
quipages inexpriments. La flotte de l'Espagne, notre allie, avait
t trs prouve et ne valait gure mieux que la ntre. Villeneuve
redoutait un dsastre, et la suite des vnements ne lui donna pas tort.
Le ministre de la marine Decrs partageait ses craintes. Il est
malheureux pour moi de connatre le mtier de la mer, osait-il dire 
l'empereur, puisque cette connaissance ne produit aucun rsultat dans
les combinaisons de Votre Majest. Au mois d'aot 1805, ce furent pour
Napolon des journes de cruelle attente. Villeneuve se rendrait-il 
Brest pour entrer dans la Manche? On apprit enfin qu'il avait t trop
heureux de se rfugier  Cadix: tous les plans de l'empereur taient
dtruits. Il fallait encore une fois renoncer  l'invasion de
l'Angleterre, au moins la remettre  plus tard. L'Autriche, qui avait
cd aux sollicitations du gouvernement britannique, devenait
ouvertement menaante. La Russie la suivait. La Prusse, malgr des
gards inspirs par une illusion traditionnelle, tait peu sre. Il
tait devenu ncessaire de battre les Autrichiens et les Russes avant
qu'ils se fussent runis. Alors, ayant impos la paix au continent,
Napolon reviendrait sur l'ocan pour obtenir la paix maritime. Il
n'avait donc pas,  ce moment, l'ide funeste que l'Angleterre
s'avouerait vaincue lorsque les puissances continentales le seraient.
Cette ide, qui nous avait cot si cher sous Louis XV, Napolon devait
pourtant y revenir, contraint et forc par la catastrophe dont la
crainte avait paralys ses amiraux: ses victoires magnifiques allaient
tre ananties par un dsastre naval.

Le lendemain de la capitulation des Autrichiens  Ulm, Villeneuve
tentait de sortir de Cadix, o Nelson le tenait bloqu. La flotte
anglaise, bien qu'elle ft infrieure en nombre, dtruisit la flotte
franco-espagnole, aprs un terrible combat, en vue du cap Trafalgar (20
octobre 1805). Les apprhensions de Villeneuve n'taient que trop
justifies. Aprs cette catastrophe, le projet d'une descente en
Angleterre n'tait plus ralisable, Napolon l'effaa de son esprit, n'y
pensa mme plus. La dfaite de Trafalgar eut le mme effet que celle de
La Hougue: la France se dsintressa de la mer, l'abandonna aux Anglais.
Tout promettait  Napolon un triomphe sur les puissances continentales,
et il alla le chercher, comptant, aprs sa victoire, trouver
l'Angleterre conciliante. Comme il l'avait dit, il avait battu les
Autrichiens avant leur jonction avec les Russes. Les Russes tant venus
offrir la bataille, il remporta encore sur eux et sur une autre arme
autrichienne, la plus blouissante de ses victoires, celle d'Austerlitz
(2 dcembre). En quelques semaines, la troisime coalition avait t
crase. A la tte de la Grande Arme, Napolon, matre de Vienne,
pouvait imposer sa loi  l'Europe. Diriges par une seule main, celle
d'un gnial capitaine qui tait en mme temps dictateur, les forces de
la France semblaient invincibles.

Il fallait seulement choisir le parti qu'on tirerait de ce triomphe
militaire. Talleyrand conseillait une rconciliation avec l'Autriche.
C'tait un retour  l'ide de Louis XIV, de Choiseul, de Vergennes:
l'Autriche pouvait servir de contre-poids. Etendue vers l'Orient, le
long du Danube, elle serait un lment de conservation et d'quilibre,
contiendrait la Russie et, par l, s'opposerait  elle. Napolon avait
d'autres ides. Il comprenait peut-tre mieux que d'autres que ses
victoires taient fragiles, aussi fragiles que les conqutes
territoriales de la rvolution qu'il avait pour mission de dfendre.
Tant que l'Angleterre ne serait pas  sa merci, rien ne serait durable
et il avait renonc  la mer. Un autre projet s'tait empar de son
esprit. Il revenait  la conception dont avait procd l'expdition
d'Egypte: atteindre la puissance anglaise et la faire capituler par
l'Orient, peut-tre par la prise de Constantinople. La paix de
Presbourg, signe par l'Autriche accable, marquait une extension
considrable de l'Empire napolonien vers l'Est. Napolon avait dj
chang la prsidence de la Rpublique italienne contre la couronne de la
Lombardie. A la place des Bourbons de Naples, il installait son frre
Joseph. Il reprenait Venise  l'Autriche et les anciennes possessions de
la Rpublique vnitienne jusqu' l'Albanie. L'Autriche assujettie,
considrablement rduite, expulse d'Allemagne, n'tait plus qu'un
chemin de communication vers Constantinople. C'tait l que Napolon
voulait frapper les Anglais.

Alors commenait la tche impossible. Pour excuter un si vaste projet,
il fallait dominer toute l'Europe. Partie de la conqute de la Belgique,
la rvolution tait conduite  des entreprises dmesures. Ni le gnie
militaire de Napolon ni ses combinaisons politiques ne devaient y
suffire. La logique mme de ses desseins le poussait  de dangereux
remaniements de la carte,  des agrandissements toujours plus
considrables de l'Etat prussien, qu'il esprait retenir dans son
alliance en lui promettant le Hanovre enlev au roi d'Angleterre.
Disposant  son gr de l'Allemagne, il y dtruisait les derniers restes
de l'Empire et de sa Constitution lective jadis garantie par la France,
y taillait des royaumes distribus  ses parents, comme il mettait son
frre Joseph  Naples et son frre Louis en Hollande. Bavire,
Wurtemberg, Bade, Hesse-Darmstadt formaient une Confdration du Rhin
sous sa prsidence, c'est--dire une barrire contre les Russes,
barrire couverte elle-mme par la Prusse, bastion avanc, charge en
outre de fermer la Baltique aux Anglais. Pendant les premiers mois de
1806, matre de l'Allemagne, Napolon parut si puissant que ses ennemis
hsitrent. L'empereur Alexandre se demandait une premire fois s'il ne
ferait pas mieux de s'entendre avec l'empereur des Franais pour
partager avec lui l'Empire turc. L'Angleterre, reprise d'un accs de
faiblesse, songeait  la paix. Pitt l'irrconciliable mourait, mais Fox
le pacifique mourait  son tour et, de toutes ces vellits, il ne
rsultait qu'un vaste gchis diplomatique o Napolon lui-mme
s'embarrassait et se crait de nouveaux ennemis.

Alexandre Ier, au dernier moment, s'tait ravis. Il avait refus de
signer le trait ngoci par Oubril et dont les frais devaient tre
pays par l'Espagne, les Balares indemnisant les Bourbons de Naples.
Cette tractation fut aussitt dvoile par les Russes et les Anglais 
la cour de Madrid, dj dmoralise par Trafalgar et qui, se voyant
dupe, fut enleve  notre alliance: la conqute de l'Espagne s'imposera
bientt au systme napolonien. Pour tenter l'Angleterre, Napolon avait
promis de restituer le Hanovre au roi Georges. Avec la mme perfidie, ce
march fut rvl par les Anglais  la Prusse qui, peu de temps avant,
s'tait dj rapproche du tsar. Alors le parti franais de Berlin fut
emport, avec les craintes de Frdric-Guillaume, par un mouvement d'une
forme nouvelle qui annonait le soulvement de 1813, un nationalisme de
la jeunesse intellectuelle dont les origines se trouvaient dans les
ides de la Rvolution franaise. Ainsi, au moment o Napolon croyait
prparer la paix en dominant l'Europe centrale, un autre adversaire se
prsentait, la Prusse, que la France s'tait obstine si longtemps 
considrer comme son allie naturelle.

La rplique de Napolon fut foudroyante. Avant que la Russie ft en
mesure de la secourir, l'arme prussienne, qui vivait encore sur la
rputation de Frdric, fut crase  Ina (octobre 1806), comme les
Autrichiens l'avaient t  Ulm. En quelques semaines, Napolon fut
matre de la plus grande partie de la Prusse, soudainement effondre,
tandis que son roi et sa reine se rfugiaient  Koenigsberg. Il tait
dj entr  Vienne et il entrait  Berlin. Puisque la Prusse refusait
de servir sa politique, il ferait de l'Allemagne du Nord ce qu'il avait
fait de la Confdration du Rhin, une annexe de son Empire, il fermerait
lui-mme les ports de la Baltique et, avec eux, toute l'Europe au
commerce anglais; c'est de Berlin que fut dat le blocus continental,
destin  venir  bout de l'Angleterre et qui ne conduirait la France
qu' des efforts dmesurs sans que rien ft jamais rsolu. Aprs Ulm,
il avait fallu Austerlitz, aprs Austerlitz, Ina. Aprs Ina, il fallut
s'enfoncer plus loin  l'Est, passer la Vistule, aller chercher les
Russes qui, cette fois, n'offraient pas la bataille. A Eylau,  trois
cents lieues de France, sous la neige, une journe sanglante et dispute
(8 fvrier 1807), n'apporte pas encore la paix. Napolon, qu'une
inquitude commence  saisir, offre alors un march, une alliance  la
Prusse et  l'Autriche qui se drobent, refusent de remplir le rle de
couverture contre la Russie, et commencent, au fond, comme beaucoup
d'Europens, beaucoup de Franais mme,  douter que son entreprise ait
une issue. Ne pouvant employer la Prusse et l'Autriche  isoler la
Russie, il faut donc que Napolon oblige le tsar  se reconnatre
vaincu. Un nouvel effort militaire, la leve des conscrits de 1808, est
demand  la France pour avoir la paix. A Friedland (juin 1807), la
Grande Arme est encore victorieuse. Koenigsberg et le reste de la
Prusse tombent entre ses mains.

Alors Napolon put croire qu'il touchait au but, qu'il dominait
l'Europe, et que, dominant l'Europe, il tiendrait l'Angleterre  sa
merci. Le tsar, mobile, impressionnable, dissimul aussi, un Grec du
Bas-Empire, revint  l'ide qu'il avait abandonne l'anne d'avant.
Pourquoi l'empereur de Russie ne s'entendrait-il pas avec l'empereur des
Franais pour une politique de partage, selon le modle du dix-huitime
sicle, mais un partage plus grandiose que celui de la Pologne puisqu'il
s'agirait de l'Empire ottoman? Napolon conut alors l'espoir qu'alli
des Russes contre l'Angleterre, lui fermant toute la Mditerrane, la
menaant jusque dans l'Inde, il la forcerait  s'incliner. En 1807,
l'entrevue de Tilsit, le pacte d'amiti conclu entre l'empereur
d'Occident et l'empereur d'Orient, parut le prix des victoires coteuses
qui avaient conduit les soldats franais jusqu'au Nimen.

La premire dception fut que cette alliance franco-russe, au lieu de
dcourager l'Angleterre, la dtermina  soutenir avec toute son nergie
une lutte dont l'issue serait pour elle la vie ou la mort. Le
gouvernement britannique dclara la guerre  la Russie et, pour
l'enfermer dans la mer Baltique, s'en emparer lui-mme, terroriser en
mme temps les neutres, il ne craignit pas de traiter le Danemark plus
durement encore qu'en 1801. Le bombardement de Copenhague causa une
grande indignation en Europe, mais une de ces indignations passagres
qu'efface le succs. Dans ce dfi de la France  l'Angleterre et de
l'Angleterre  la France, il est difficile de dire o taient les torts.
Le blocus continental tait une rplique  la tyrannie que les Anglais
exeraient sur la navigation, mais le blocus continental lui-mme, pour
tre complet, entranait Napolon  des occupations et  des annexions
de plus en plus tendues, de mme que ses projets sur l'Orient. Cette
fatalit n'avait pas laiss de repos  la France depuis le jour o la
Rvolution avait voulu la guerre.

Partout le blocus continental devenait la cause des difficults
auxquelles Napolon succomberait un jour. Il y avait un pays qui ne
mettait aucun empressement  se fermer aux marchandises anglaises.
C'tait le Portugal. Napolon se vit oblig d'y envoyer Junot avec une
arme. En mme temps, il tait mcontent de l'Espagne, la sentait peu
sre et n'avait pas confiance dans les Bourbons de Madrid, que
d'ailleurs il mprisait. L'ide lui vint peu  peu de les chasser, comme
il avait dj chass ceux de Naples. Pour que l'alliance espagnole, qui
lui tait encore plus ncessaire depuis l'expdition de Junot, ft sre
et rendt ce qu'il en attendait, il lui fallait  Madrid un gouvernement
tout dvou, actif, et ce ne pouvait tre qu'une manation du sien. Un
drame de famille  l'Escurial acheva de le dcider. Aprs avoir hsit
entre plusieurs partis, Napolon choisit celui de donner  l'Espagne un
de ses frres pour roi, ce qui semblait logique puisque, rgnant  la
place de Louis XIV, il mettrait  Madrid un Bonaparte  la place d'un
Bourbon. Il mprisait d'ailleurs les Espagnols autant que leur dynastie
et les considrait comme un peuple dgnr. Au cas o ils
n'accueilleraient pas Joseph comme ils avaient reu le duc d'Anjou, cent
mille jeunes soldats franais suffiraient pour tenir la pninsule
ibrique dont il tait indispensable de s'assurer. Au mme moment
d'ailleurs, aprs avoir tant mnag la papaut, l'empereur entrait en
conflit avec elle. Le gnral Miollis occupait Rome pour fermer les
Etats pontificaux, comme le reste de l'Europe, au commerce anglais et
forcer Pie VII  devenir belligrant. Ainsi le blocus continental
entranait l'empereur  des violences croissantes et  des efforts
excessifs, car bientt, pour tenir toute l'Allemagne, toute l'Italie
avec les deux rives de l'Adriatique, l'Espagne, le Portugal, il lui
faudra un million d'hommes  demeure sous les armes, et,  mesure que
ses forces se disperseront, ses violences comme ses conqutes seraient
moins patiemment subies.

La tche la plus facile, en Espagne, ce fut de dtrner les Bourbons.
Attir  Bayonne dans un pige, Charles IV abdiqua et son fils Ferdinand
renona au trne qui fut donn  Joseph Bonaparte qui cderait Naples 
Murat; Napolon distribuait les royaumes comme des duchs et des
prfectures. Les troupes qui avaient t runies sous prtexte de
fournir des renforts  l'expdition de Junot devaient appuyer le
changement de dynastie. A cette opration, l'essentiel manqua: le
consentement du peuple espagnol. Une insurrection gnrale clata,
rapidement soutenue par les Anglais. En juillet 1808, une faute grave,
commise par le gnral Dupont, entrana la retentissante capitulation de
Baylen. Joseph,  peine install  Madrid, prit,  la suite de ce
revers, la dcision encore plus grave d'vacuer sa capitale et de se
replier avec ses troupes vers les Pyrnes. Cependant nos communications
taient coupes avec le Portugal dont la population, d'abord soumise, se
souleva  son tour, et, une arme anglaise ayant t dbarque, Junot,
aprs des combats hroques, obtint, par une capitulation honorable, que
ses soldats fussent rapatris par la flotte anglaise.

En dtrnant les Bourbons pour tre plus sr de l'Espagne, pour
l'administrer directement et, comme il disait, pour la rgnrer,
Napolon n'y avait pas seulement attir les Anglais, reus comme des
allis et des librateurs. Il ne se condamnait pas seulement  une lutte
difficile qui recommenait toujours, contre un peuple insurg. Le
soulvement de la nation espagnole fut en outre contagieux. En Prusse,
au Tyrol, en Dalmatie, le patriotisme fut exalt, l'ide de la guerre
sainte pour l'indpendance naquit et grandit. L'Espagne fut ainsi, comme
l'empereur l'a reconnu dans le _Mmorial_, le premier de ses cueils. En
mme temps, sa politique se compliquait. L'alliance avec la Russie tait
languissante. Le partage de la Turquie tait abandonn. Napolon ne
pouvait laisser aux Russes ce qu'ils dsiraient le plus ardemment,
c'est--dire Constantinople, qu'ils ne pouvaient pas davantage lui
accorder. En 1808,  l'entrevue d'Erfurt, renouvelant celle de Tilsit,
les deux empereurs, devant un parterre de rois, se prodigurent les
marques d'amiti. Napolon permit  Alexandre de s'emparer de la
Valachie et de la Moravie (la Roumanie actuelle), alors provinces
turques. Sur la demande du tsar, il consentait encore  vacuer une
grande partie de la Prusse, vacuation que l'insurrection espagnole et
les prlvements de troupes qu'elle exigeait rendaient d'ailleurs
ncessaire: la limite de nos forces commenait  tre atteinte.
Cependant l'Autriche reprenait courage, l'Angleterre, toujours gnreuse
de subsides, la poussait aux hostilits et le tsar se rservait quand
Napolon lui demandait de se joindre  lui pour l'intimider. L'entrevue
d'Erfurt laissait apparatre que l'alliance franco-russe n'tait pas
solide et Napolon, sentant bien que les affaires d'Espagne nuisaient 
son prestige, rsolut de franchir les Pyrnes pour installer lui-mme
son frre Joseph  Madrid.

Il faudrait des volumes entiers pour raconter ces campagnes qui
s'engendraient l'une l'autre et dont aucune ne dcidait rien. A peine
Napolon eut-il rtabli la situation militaire en Espagne et ramen
Joseph qu'il dut laisser ses lieutenants aux prises avec les rebelles.
L'Autriche, encourage par les difficults de la France, tait encore
une fois entre en guerre, et l'empereur dut se rendre des bords de
l'Ebre aux bords du Danube. Les prparatifs de l'Autriche avaient t
srieux. Ce n'tait pas un adversaire ngligeable. La journe d'Essling
fut pnible, la victoire de Wagram coteuse (juillet 1809). Mais une
autre complication sortait de cette victoire. Pour frapper plus srement
l'Autriche, Napolon s'tait servi contre elle de Poniatowski et des
Polonais. Comme au dix-huitime sicle, la Pologne altrait notre
politique et nos alliances, et, depuis les partages, elle runissait
toujours la Russie, la Prusse et l'Autriche. Alexandre, rest neutre
pendant la guerre austro-franaise, veillait sur la Galicie, et, dj
du par l'abandon des projets sur la Turquie, s'inquitait d'une
rsurrection de la Pologne. Alors, si la Russie n'tait plus pour
Napolon une allie fidle, si elle refusait de s'associer au blocus
continental, elle devenait une ennemie et alors il faudrait la battre 
son tour. L'ide de vaincre l'Angleterre par l'Europe et l'Asie, la mer
par la terre, conduisait  ces consquences, absurdes  premire vue,
pourtant logiquement lies.

Ce n'est pas de gaiet de coeur que Napolon se rsolut  franchir le
Nimen et  porter la guerre en Russie. Il esprait toujours ne pas en
venir l si l'Espagne tait soumise, si les Etats-Unis, auxquels il
promettait la Floride aprs leur avoir cd la Louisiane, dclaraient la
guerre  l'Angleterre, qui, frappe par le blocus continental dans ses
intrts, dans son existence mme, finirait par demander la paix. Sans
doute ce blocus portait un coup terrible au commerce britannique. Il
n'tait pas moins grave pour le commerce des autres nations. La Hollande
ne s'y soumettait pas et Napolon dut la reprendre  son frre Louis,
qui avait pous la cause de ses nouveaux sujets. Il l'annexa et la
divisa en dpartements. C'tait pour l'Angleterre une raison de plus de
ne pas dsarmer. Ainsi le blocus continental menait soit  de nouvelles
guerres, soit  de tels accroissements de l'Empire que les Anglais,
refusant de reconnatre les conqutes de la rvolution, devaient aussi
rsolument refuser de reconnatre les conqutes nouvelles, entranes
par les premires et destines  les garantir.

La France commenait  s'inquiter. Le bon sens disait que cette
extension du territoire et de la guerre ne pouvait pas tre indfinie et
pourtant on n'en voyait pas la fin. Dans l'entourage mme de l'empereur,
des hommes perspicaces, comme Talleyrand et Fouch, commenaient 
penser que tout cela finirait mal. Et pourtant l'Empire ne parut jamais
si grand, l'avenir si sr qu'en 1810 lorsque Napolon eut divorc,
renvoy Josphine qui ne lui avait pas donn d'enfant, pous une
archiduchesse en copiant le contrat de Marie-Antoinette et de Louis XVI
dans la famille desquels il entrait. L'an d'aprs, Marie-Louise lui
donnait un fils, l'Empire hrditaire avait un hritier et cet hritier,
il tait nomm roi de Rome comme celui du Saint-Empire s'tait appel
roi des Romains. Mais Rome, en 1811, n'tait plus que le chef-lieu du
dpartement du Tibre. Le Pape tait dport  Savone en attendant d'tre
prisonnier  Fontainebleau. Par le blocus continental, le restaurateur
du catholicisme en France avait t conduit  s'aliner les catholiques
du monde entier. Et pourtant, excommuni, ayant,  Naples et  Madrid,
dtrn des Bourbons, il avait pous une fille des Habsbourg. Son
extraordinaire fortune bravait tout.

Ce mariage autrichien, dfi  la rvolution franaise elle-mme,
Napolon ne s'y tait dcid qu'aprs un mariage manqu avec une soeur
d'Alexandre. L'empereur de Russie se drobait  l'alliance et dj
Napolon n'y croyait plus. Il jugeait mme la guerre invitable. Se
mettant  la place du tsar, il pensait que l'Empire russe n'accepterait
jamais l'extension de l'Empire franais, qui, par les ncessits du
blocus continental, avait fini par annexer les villes de la Hanse, Brme
et Hambourg, devenus chefs-lieux de deux de nos 130 dpartements. La
France allait jusqu' la mer Baltique et plus elle se rapprochait de la
Russie, plus un grand conflit tait  craindre, parce que les
difficults naissaient  chaque instant de l'Oldenbourg, de la Pologne,
de l'Orient, enfin de la rpugnance des Russes  cesser le commerce avec
les Anglais. Encore allis, les deux empereurs armaient l'un contre
l'autre, ces armements mmes devenaient un grief et Napolon, dsormais
convaincu que cette nouvelle guerre tait fatale et qu'il n'arriverait 
ses fins qu'aprs avoir abattu la Russie comme il avait abattu la Prusse
et l'Autriche, prpara pour l'anne 1812 l'arme la plus vaste qu'on et
jamais vue, l'arme de vingt nations o entraient des hommes de tous
les pays allis ou soumis  la France, une sorte de croisade de
l'Occident contre la Russie asiatique. A cette croisade, par la pente
naturelle de son esprit autant que par politique, Napolon donnait
encore le mot d'ordre de la Rvolution, la libration des peuples, dont
la rsurrection de la Pologne serait le gage, sans prendre garde que
dj les Espagnols luttaient pour leur indpendance et que l'esprit de
nationalit, ranim par les principes rvolutionnaires, agitait les
masses germaniques. Alexandre, habile  jouer tous les rles, parlait de
son ct un langage libral, invoquait la justice, intressait  sa
cause les pays conquis et subjugus par la France ou insurgs contre
elle, prparait sa rconciliation avec la Prusse et l'Autriche par la
complicit des trois Etats dans le partage des provinces polonaises.
Napolon allait donc tout jouer dans cette campagne de Russie  laquelle
il ne pouvait chapper. Vainqueur, il serait le matre de l'Orient, de
Constantinople, de l'Europe entire, il obligerait enfin l'Angleterre 
capituler. Vaincu, il donnera lui-mme le signal de la dbcle. Ainsi,
la guerre entreprise en 1792, aprs avoir port les Franais jusqu'
Moscou, reviendra jusqu'aux portes de Paris par un brutal et rapide
reflux. Il fallut aller  Moscou pour avoir voulu conqurir en une
enjambe la Belgique et la rive gauche du Rhin, et l'un ne fut pas plus
insens que l'autre.

En juin 1812, la Grande Arme franchit le Nimen, et les Russes
vitrent encore de lui offrir la bataille. Alexandre avait dit qu'il se
retirerait s'il le fallait au del de Tobolsk. Napolon se figurait que,
de Moscou, il dicterait la paix  la Russie. Les Russes brlrent la
ville et ne firent pas la paix. Alors commena une retraite qui, aprs
le passage de la Brzina, tourna en dbcle. Au mois de dcembre, Ney
et Grard arrivaient presque seuls  Koenigsberg. La Grande Arme avait
fondu. L'empereur lui-mme l'avait abandonne en secret, comprenant
l'tendue de la catastrophe, redoutant les effets qu'elle aurait en
Europe et en France mme, o la conspiration du gnral Malet, dont la
nouvelle lui tait parvenue en Russie, lui avait appris combien son
pouvoir tait prcaire et son prestige affaibli.

Dsormais, l'histoire de l'Empire, c'est celle d'un rapide retour aux
conditions dans lesquelles Napolon avait pris la dictature en 1799.
Pour sauver la Rvolution et ses conqutes, tche dont les rpublicains
eux-mmes l'ont charg au 18 brumaire, il a reu de la France la
permission de prendre la couronne, de fonder une dynastie, de s'emparer
de la moiti de l'Europe, de lever et de tuer des hommes sans compter.
Tout cela aura t vain. En quelques mois, on va tre ramen au point de
dpart.

Si, en 1809, les succs de l'insurrection espagnole avaient encourag
l'Angleterre  persvrer et ranim le courage des peuples conquis, en
1813, le dsastre de la Grande Arme devait, bien davantage encore,
dterminer l'adversaire  en finir. Les Anglais se dirent qu'il ne
s'agissait plus que d'ajouter quelques sacrifices  ceux qu'ils avaient
dj faits pour en recueillir le rsultat. La dclaration de guerre des
Etats-Unis, si longtemps espre de Napolon, qui survint  ce moment-l
et qui tait due  la tyrannie maritime de l'Angleterre bien plus qu'aux
efforts de notre diplomatie, ne pouvait mme plus changer la rsolution
du gouvernement britannique. Tout indiquait d'ailleurs un vaste
retournement des choses en faveur de la cause dont l'Angleterre tait
reste,  un moment, le champion presque unique. La propagande
nationaliste portait ses fruits en Allemagne. La Prusse, tout en
protestant de sa fidlit  notre gard, avait tourn ses obligations et
reconstitu en secret ses forces militaires. Un corps prussien ml 
nos troupes et command par le gnral d'York passa aux Russes. Cette
dfection causa une sensation immense en Allemagne et hta le repli des
derniers dbris de l'arme franaise qui ne s'arrta plus qu' l'Elbe.
Alors le gouvernement prussien leva le masque et suivit l'opinion
publique qui voulait la guerre de libration et d'indpendance.

Napolon voulait considrer sa dfaite de Russie comme un simple
accident. Il pensait qu'en Allemagne il lui serait toujours facile de
battre les Prussiens et les Russes. Ayant lev et organis une arme
nouvelle, il les battit en effet  Ltzen et  Bautzen. La campagne de
1813 commenait bien. Cependant il se mfiait, non sans raison, de
l'Autriche, et, au lieu de poursuivre ses premiers succs, il accepta un
armistice afin d'tre prt  battre un troisime adversaire. Il ne
craignait pas une coalition austro-prusso-russe et il prfrait en finir
d'un coup, se disant qu'il avait assez de gages entre les mains pour
obtenir, avec l'Angleterre elle-mme, une paix gnrale avantageuse. La
victoire de Dresde, le 27 aot, parut encore lui donner raison. Mais,
l'un aprs l'autre, mal servis par leurs contingents de la Confdration
germanique, plusieurs de ses lieutenants se firent battre et
dtruisirent ses plans. Revenu sur Leipzig, pour empcher les coaliss
de s'y runir, Napolon y livra une bataille de trois jours, au cours de
laquelle nos auxiliaires saxons passrent  l'ennemi. Cette immense
bataille perdue, et toute l'Allemagne avec elle, il fallut se replier
sur le Rhin. En novembre, ce qui avait t la Grande Arme entrait 
Mayence aprs avoir d s'ouvrir un passage  Hanau sur les Bavarois qui
avaient trahi  leur tour.

Sur le Rhin, pouvait-on du moins signer la paix des frontires
naturelles? Mais la question se posait dans les mmes termes que sous la
Rvolution. Si la Prusse rvlait enfin qu'elle tait contre nous la
plus acharne des puissances allemandes, l'Angleterre ne voulait pas
cder que nous n'eussions renonc  Anvers. L'enjeu de cette guerre de
plus de vingt ans tait toujours l. Or la Hollande venait de se
soulever contre la domination franaise. La Belgique tait lasse de la
conscription, des impts, et, chez elle aussi, un vieux et indomptable
sentiment national se rveillait. Renseign sur l'tat de la France, le
gouvernement britannique en connaissait l'puisement. Il savait que tout
avait t organis pour la conqute et rien pour la dfense, que la
supriorit numrique des coaliss tait considrable et qu'
l'intrieur aussi l'Empire napolonien chancelait. Sa dtermination d'en
finir fut d'un plus grand poids que la haine de la Prusse, et c'est
pourquoi les pourparlers qui eurent lieu avant l'entre des Allis 
Paris n'taient pas sincres. Depuis 1793, il tait crit que, si
l'Angleterre n'tait pas vaincue, la France n'aurait la paix qu'en
retournant  ses anciennes limites. Quant  Napolon lui-mme, qui mieux
que lui se rendait compte qu'il tait, autant que la Convention et le
Directoire, prisonnier de la guerre et des conqutes? Ces conqutes, il
devait les dfendre jusqu'au bout ou tomber avec elles, comme ft tombe
la Rvolution. La nature mme de son pouvoir, les conditions dans
lesquelles il l'avait reu, lui interdisaient cette paix honorable et
politique, qu'on lui reproche bien vainement de n'avoir jamais conclue:
d'abord les Allis n'en voulaient pas, tout en s'y prenant de manire 
laisser croire aux Franais que seule l'ambition insense de leur
empereur les empchait de l'avoir; ensuite nul gouvernement d'origine
rvolutionnaire ne pouvait accepter les anciennes limites. Au point o
les choses en sont venues, disait alors Napolon, il n'y a qu'un Bourbon
qui puisse me succder.

Toutefois, les Bourbons lui succdrent pour une autre cause. En 1814,
les Allis avaient envahi la France et ils ne s'entendaient pas encore
sur le gouvernement qu'ils prfraient pour elle. Pas plus qu'autrefois,
ce n'tait pour y rtablir la monarchie qu'ils lui avaient fait la
guerre. L'empereur d'Autriche souhaitait la rgence de sa fille
Marie-Louise qui lui et donn un contrle sur les affaires franaises.
L'empereur de Russie songeait  un roi de sa main, Bernadotte, par
exemple, un des plus heureux parmi les aventuriers de la Rvolution,
devenu prince royal de Sude par un concours de circonstances
extraordinaires et qui avait trahi Napolon. La Prusse, toute  l'ide
de s'agrandir, tait indiffrente  notre rgime, pourvu qu'elle et une
part de nos dpouilles. Alors Castlereagh, qui voulait une France
diminue, mais libre, et non pas soumise  l'Autriche ou  la Russie,
fut conduit  penser que la monarchie bourbonienne tait seule  remplir
les conditions que l'Angleterre dsirait, parce que, selon le mot
d'Albert Sorel, ce gouvernement de principes et non d'expdients ne
serait ni l'oblig ni le client d'aucun des allis. Tel fut le calcul,
inconnu ou incompris des Franais, par lequel allait se faire une
restauration qu'ils crurent amene, impose par l'ennemi, alors que,
selon le systme d'quilibre de l'Angleterre, elle tait destine 
prserver leur indpendance contre l'tranger.

La campagne de France, la plus admire de toutes celles de Napolon, fut
un chef-d'oeuvre inutile. Ses victoires, Brienne, Champaubert,
Montmirail, Montereau, Albert Sorel les compare  celle de Valmy: les
Allis hsitaient parfois, se demandaient si ce n'tait pas le moment de
traiter. Mais, de mme que la rvolution avait exig que l'ennemi sortt
d'abord du territoire franais, Napolon voulait la garantie des
frontires naturelles, il ne pouvait pas vouloir autre chose et la
coalition ne combattait que pour les enlever  la France. Il faut
reprendre ses bottes et sa rsolution de 93, disait-il en fvrier 1814.
D'instinct, c'est  la Rvolution qu'il se rattachait et il accueillait
Carnot, l'ancien collaborateur de Robespierre, rest  l'cart de
l'Empire et qui lui apportait son concours. De leur ct, les Allis
n'avaient pas oubli qu'aprs Valmy, l'envahisseur ayant recul au del
du Rhin, la Rvolution avait dcid de l'y poursuivre. Cette vision
raffermit leur dtermination et resserra leur alliance. Aprs avoir
conclu entre elles le pacte de Chaumont, les quatre puissances reprirent
l'offensive, rsolues  dicter la paix.

Cependant tout croulait autour de Napolon. Avec ses soldats improviss,
presque des enfants, les derniers que la France avait pu lui fournir, il
tenta encore d'arrter l'ennemi, puis de le tourner pour le battre.
Faute de forces, ses dernires combinaisons chourent. Le 30 mars, les
Allis taient matres de Paris et, de Montmartre, un Allemand crivait:
Il y avait neuf sicles et demi que notre empereur Othon avait plant
ses aigles sur ces collines.

Le 11 avril 1814,  Fontainebleau, Napolon abdique. Non seulement son
Snat, issu du Corps lgislatif de brumaire, qui tait lui-mme issu de
la Convention, l'a abandonn et demande les Bourbons, mais ses
marchaux, dans des scnes violentes, l'ont press de renoncer au
pouvoir et de partir. On tait revenu  la situation qui s'annonait
avant le 18 brumaire et  laquelle le Directoire avait voulu chapper.
C'est encore Albert Sorel qui remarque que l'Empire finit, comme avait
commenc le Consulat, par une de ces journes qui avaient renvers
tant de gouvernements rvolutionnaires. Le 5 mai, Louis XVIII entrait 
Paris tandis que l'empereur dchu dbarquait  l'le d'Elbe.

Son histoire, qu'attend  Waterloo un lamentable pilogue, n'est pas
encore finie. Une seule chose l'est, et le retour de l'le d'Elbe n'y
changera rien: la Rvolution, malgr la mtamorphose impriale o elle
s'tait rfugie, n'a pas russi  donner  la France l'extension
qu'elle avait rve. Elle se termine par une dfaite. Il s'agit
maintenant, au milieu des bouleversements qu'elle a multiplis en
Europe, de rendre  la France vaincue son rang et la scurit.




CHAPITRE XVIII

LA RESTAURATION


Rptons-nous pour mieux tenir la chane. Tous ces vnements, dont le
rcit le plus succinct veut tant de place, s'taient accomplis en
vingt-cinq ans. Un Franais, jeune homme en 1789, tait en 1814 dans la
force de l'ge. Un quart de sicle, c'est peu de chose. Et que
s'tait-il pass? Dans la partie de son programme qui comprenait le
rgime rpublicain et les frontires naturelles, la Rvolution avait
chou deux fois: quand elle avait d, pour se conserver, recourir  la
dictature, au pouvoir absolu,  l'Empire, et quand, au lieu de garder le
Rhin et l'Escaut pour frontires, l'Empire avait, finalement, ouvert le
vieux territoire  l'invasion. Alors, qu'y avait-il  faire? Quelle
solution adopter? La seule possible, et bien rares furent ceux qui ne
s'y rallirent pas, tait de rappeler les Bourbons. Talleyrand avait t
un des principaux artisans de leur restauration, bien qu'il les aimt
peu, parce qu'il se rendait compte que toute autre combinaison tait
vaine. Rpublicain ou imprial, le rgime qui tirerait son origine de la
Rvolution serait condamn  la guerre, et la France avait men la
guerre jusqu' l'extrme limite de ses forces. Rien de plus significatif
que l'empressement des marchaux de Napolon autour de Louis XVIII.
Depuis 1812 ils avaient prvu pour la plupart que tout cela finirait
mal. Tout cela ayant mal fini, la difficult de gouverner devait tre
grande pour n'importe quel rgime. Mais la Rpublique avait abdiqu le
18 brumaire, l'Empire tait tomb avec la dfaite, et ni la Rpublique
ni l'Empire ne pouvaient conclure la paix, dont la monarchie dut prendre
la responsabilit.

On a dit et redit que les Bourbons, au sortir de l'exil, n'avaient rien
oubli, rien appris. Si l'on voulait tre juste, on pourrait s'tonner
qu'ils eussent oubli tant de choses et trouv naturel d'en accepter
tant. Les frres de Louis XVI ne songeaient  rtablir ni l'ancienne
constitution ni l'ancienne physionomie du royaume. Ils prirent la
situation telle qu'elle tait, avec l'administration et les Codes de
l'an VIII, laissant mme  leur poste une grande partie des prfets et
des sous-prfets de Napolon. Jamais, dans l'histoire de la dynastie, il
n'y avait eu d'aussi long interrgne et l'on a le droit d'tre surpris
que la royaut ne soit pas revenue d'exil avec un plus gros bagage de
prjugs. Les migrs en avaient rapport bien davantage et le plus
gnant pour la monarchie, ce qui tait nouveau pour elle, c'tait
l'existence d'un parti royaliste, alors qu'autrefois ceux qui n'taient
pas royalistes formaient seuls des partis. La tche la plus dlicate des
Bourbons restaurs fut de se dgager de leurs partisans, des hommes qui
avaient pourtant souffert et lutt pour eux, dont le dvouement, ne
ft-ce que pour la scurit de la famille royale, tait encore utile. Si
les royalistes fidles avaient droit  la justice, comme les autres
Franais, ce n'tait pas pour eux seuls qu'on pouvait rgner. Cependant
ils attendaient des rparations et des rcompenses. Il fallait aussi
rassurer la nombreuse catgorie des propritaires de biens nationaux. En
outre, de toutes les parties du grand Empire napolonien, du fond de
l'Allemagne et du fond de l'Italie, o des corps isols de la Grande
Arme s'taient maintenus malgr la dbcle, des soldats, des officiers,
des fonctionnaires rentraient par milliers, et tout ce monde, dont la
guerre avait t l'unique profession et qu'on n'avait plus de quoi
employer, devait former une classe de mcontents. Le bonapartisme aurait
l ses recrues. Il y avait aussi les restes du parti jacobin, muet sous
l'Empire et que sa chute avait ranims. Il serait malais de trouver une
ligne moyenne entre tant d'lments et d'intrts divers.

Louis XVIII n'ignorait pas les cueils qui entoureraient la monarchie
restaure aprs une si longue interruption. Sur le moment, tout tait
facile. Les Bourbons n'avaient pas eu  s'offrir: on les demandait. La
France tait lasse de la guerre, lasse aussi de ce qu'on appelait le
despotisme imprial. Louis XVIII, qui avait de l'exprience, de l'tude,
de la finesse, qui avait vu beaucoup de choses, se rendit compte des
circonstances dans lesquelles il rentrait. Il avait  mnager son
autorit et il n'et pas t prudent de commencer son rgne en humiliant
le principe dont il tirait sa force. Il avait aussi des satisfactions 
donner aux ides du temps. Le Snat, en l'appelant au trne, avait
tabli des conditions, fix des garanties pour les personnes et pour les
biens, trac un programme de gouvernement constitutionnel. Sauf un
point, Louis XVIII accepta tout. Deux Chambres, comme en Angleterre,
c'tait le systme qui semblait le meilleur et mme le plus commode pour
une monarchie. L'galit civile n'avait rien non plus pour dplaire  un
roi de France: le frre de Louis XVI savait combien la rsistance des
privilgis, en arrtant les rformes, avait t funeste  l'ancien
rgime. La garantie des proprits, des rentes, des pensions, allait de
soi: pour rgner sur la France, il fallait la prendre telle qu'elle
tait. Il n'y eut qu'une chose que Louis XVIII n'accepta pas: c'tait le
caractre conditionnel de cette constitution. D'une Charte impose, qui
l'et diminu, qui et soumis son pouvoir  toutes sortes d'exigences et
de capitulations successives, comme il tait arriv  Louis XVI, il fit
une Charte accorde, octroye. Ainsi le principe monarchique tait
sauf, ou bien ce n'tait pas la peine de restaurer la monarchie, et la
transition tait assure entre la monarchie absolue et la monarchie
constitutionnelle. Louis XVIII y gagnait de s'tre fait respecter des
nouveaux Constituants comme il se faisait respecter des souverains
ennemis. On aurait dit, remarquait Alexandre, que c'tait lui qui
venait de me replacer sur le trne.

La monarchie avec la Charte tait donc la combinaison la plus favorable,
la plus naturelle aussi que l'on pt trouver. Elle conciliait le pass
et le prsent, l'ordre et la libert. Mais, avant tout, sans les
Bourbons, la France tait voue, comme le disait Talleyrand, 
l'asservissement ou au partage. L'tranger vainqueur tait sur notre
sol, il restait  conclure la paix et ce n'tait pas le moins difficile.
La monarchie tait bien innocente du dsastre. Ce qui avait port le
dernier coup  Louis XVI, c'tait son opposition  la guerre de 1792, la
guerre qui venait seulement de se terminer par l'entre des Allis 
Paris. La monarchie avait pour tche de liquider cette longue aventure.
On s'aperut alors que les Allis n'avaient combattu ni la Rvolution ni
Napolon, mais la France. La paix qu'ils firent tait  peine moins dure
que celle qu'ils auraient impose vingt ans plus tt  la Rpublique
s'ils avaient t vainqueurs. Il leur tait indiffrent que leurs
exigences fussent nuisibles  la popularit des Bourbons, rendus
responsables d'une situation qu'ils n'avaient pas cre.

Louis XVIII n'tait pas encore rentr en France que la vritable pense
des Allis clatait. Ce que la France dsirait le plus ardemment,
c'tait d'tre dlivre de l'occupation trangre. Par la convention du
29 avril, le comte d'Artois avait reu la promesse d'une vacuation
immdiate en change de la reddition des troupes franaises qui se
dfendaient encore isolment en Italie, en Allemagne, en Hollande. La
France tint ses engagements, les Allis ne respectrent pas les leurs.
Ils avaient vaguement annonc qu'ils reconnatraient  la France des
frontires plus larges que celles de 1792. Le trait de Paris du 30 mai
1814 ne nous accorda qu'une lgre rectification de frontires avec
Philippeville et Marienbourg. Landau qui, sous Louis XVI, formait une
enclave franaise, fut rattach au royaume et nous remes la limite de
la Queich, celle que demandait le marchal Foch et que nos allis nous
ont formellement refuse en 1919. Louis XVIII tenait surtout, ce qui
tait la doctrine de notre scurit, doctrine aussi immuable que la
gographie elle-mme,  mettre une plus longue distance entre Paris et
les portes d'invasion,  garder, de Dixmude  Luxembourg, les lignes et
les places qui nous couvrent. L-dessus, il se heurta  une volont
inflexible. C'tait bien pour nous chasser de Belgique que l'Angleterre
avait soutenu la guerre si longtemps. Son ide n'avait pas vari. Comme
en 1713, il s'agissait de dresser entre la France et l'embouchure de
l'Escaut une barrire qui serait encore hollandaise. La Belgique
redevint l'objet de ces calculs diplomatiques et stratgiques dont elle
tait victime depuis si longtemps et fut runie  la Hollande sans tre
consulte. En mme temps, l'Angleterre jetait un vaste coup de filet sur
des bases navales, des colonies, qui n'avaient rien de commun avec la
guerre de principes qu'elle avait affect de conduire contre la
Rvolution. Quand elle nous prenait l'le de France, devenue l'le
Maurice, Tabago et Sainte-Lucie dans les Antilles, quand elle nous
interdisait de rentrer  Saint-Domingue, quand elle gardait le Cap
enlev  la Hollande, quand elle s'emparait de Malte, des les
Ioniennes, elle continuait le plan de domination maritime qu'elle avait
poursuivi pendant tout le dix-huitime sicle. De mme, la Prusse,
l'Autriche, la Russie, par leurs partages de la Pologne, leurs
agrandissements en Allemagne et en Orient, donnaient tout son sens  une
guerre dont ces conqutes taient le but vritable.

Elles avaient t rendues possibles par le bouleversement de l'Europe
que la Rvolution avait provoqu, qu'avait achev l'Empire, et par
lequel la France avait perdu les avantages qu'elle possdait depuis le
trait de Westphalie. A quelle dangereuse instabilit tait voue cette
Europe nouvelle, on le vit ds le Congrs de Vienne, o tous les Etats
europens, la France comprise, furent appels pour construire un systme
d'quilibre destin  remplacer celui que nous avions nous-mme ananti.
A peine le Congrs tait-il runi que dj on parlait de guerre. Les
Allis se disputaient les dpouilles de l'Empire napolonien. A la
Prusse et  la Russie, unies par leurs convoitises, s'opposaient
l'Autriche et l'Angleterre, du ct desquelles la France se rangea. Au
milieu de ces rivalits, les instructions de Louis XVIII, habilement
servies par Talleyrand, rtablirent tout de suite notre situation
europenne. La France,  qui on avait tout refus, prenait le rle du
pays dsintress, dfenseur du droit public et des souverainets
lgitimes, adversaire des conqutes et des partages cyniques. Les Allis
avaient feint de la combattre au nom d'un principe. Elle s'armait
maintenant de ce principe pour empcher les dangereux accroissements des
autres pays, les vastes agglomrations que Napolon n'avait que trop
favorises. Elle s'en armait pour mettre l'Allemagne  l'abri de la
Prusse, l'Italie  l'abri de l'Autriche, la Turquie enfin, o nous
avions  maintenir nos anciens privilges,  l'abri de la Russie. Cette
politique, conforme  nos meilleures traditions diplomatiques, renouait
avec celle de Vergennes. C'tait celle de notre scurit. Elle nous
mettait  la tte du parti de la modration, nous rendait le rle de
protecteurs des Etats moyens et petits. C'est dans cet esprit que
Talleyrand dfendit le roi de Saxe qui tait rest fidle  Napolon, et
dont la Prusse, sous ce prtexte, voulait garder le royaume.
L'indpendance de la Saxe garantissait l'indpendance des autres Etats
germaniques et, dans la mesure du possible, aprs les simplifications
que Napolon avait opres en Allemagne, restaurait le trait de
Westphalie. En change de la Saxe, qu'il dsirait avidement, parce
qu'elle aurait fait de son territoire un tout homogne, le roi de Prusse
reut les provinces rhnanes dont il ne voulait pas parce qu'elles
taient loignes du centre de l'Etat prussien, spares de lui par
d'autres Etats allemands, et difficilement assimilables par un pays
protestant, tant catholiques. De nos jours, on reproche encore 
Talleyrand d'avoir install la Prusse  nos portes. Rien, rpondait-il,
ne serait plus simple, plus naturel, que de reprendre ces provinces  la
Prusse, tandis que si elles eussent t donnes en ddommagement au roi
de Saxe, il serait difficile de l'en dpouiller.

Un an  peine s'tait coul depuis que les Allis taient entrs 
Paris, et la situation de la France en Europe tait rtablie au del de
tout espoir. Le service qu'on attendait des Bourbons, ils l'avaient
rendu. La preuve en tait dans la dception de nos ennemis les plus
haineux qui taient les Prussiens. Le nationalisme germanique, tir d'un
long sommeil par les principes de la Rvolution, puis soulev contre la
domination napolonienne, avait rv d'une grande Allemagne, tendue
jusqu'aux Vosges, unie par le pays de Frdric et des patriotes
rformateurs et libraux qui avaient prpar la guerre de
l'Indpendance. Et l'Allemagne restait divise,  l'tat de
Confdration o l'Autriche tait le contre-poids de la Prusse, aussi
semblable  l'ancien Empire germanique qu'elle pouvait l'tre aprs les
remaniements territoriaux de Napolon.

Et la France? Apprciait-elle cette espce de miracle de l'art politique
qui lui avait permis d'chapper  l'alternative du partage ou de
l'asservissement? Ce redressement, on ne l'a compris, admir que plus
tard, aprs de plus dures preuves. C'est seulement  la suite du trait
de Francfort que l'histoire a rhabilit le trait de Vienne. Insensible
aux avantages obtenus,  des calculs qui dpassaient l'entendement des
foules et qu'on ne pouvait expliquer tout haut sans en compromettre le
succs, la France n'avait vu que le rtrcissement de ses frontires et
elle imputait aux Bourbons, ramens, comme on commenait  le dire,
dans les fourgons de l'tranger, une faute qui n'tait pas la leur.
Thiers rpte, avec une insistance rare  l'poque o il crivait et
pour le public dont il tait lu, que toute la faute tait  Napolon.

Il suffit pourtant que Napolon revnt de l'le d'Elbe par une audace
qui rappelait le retour d'Egypte, il suffit qu'il part pour que la
France presque entire se rallit  lui. Il n'y a peut-tre pas de
phnomne plus extraordinaire dans notre histoire. Tous les hommes
raisonnables prvoyaient qu'une nouvelle tentative de l'empereur
finirait par une catastrophe pire que celle de 1814. Les libraux
voyaient avec regret tomber la Charte. Enfin la France tait lasse de la
guerre, et ce qu'on avait rclam des Bourbons avec le plus
d'insistance, c'tait que la conscription ft abolie. Napolon a
prtendu qu'il avait t rappel par un mcontentement universel contre
la monarchie restaure. Il y avait, en effet, entre l'ancienne socit
revenue de l'migration et la socit nouvelle, des froissements
difficiles  viter. Surtout, les militaires, qui n'taient rentrs en
France qu'aprs la convention du 23 avril, qui n'avaient pas vu
l'invasion, avaient le sentiment d'une dchance immrite, sans compter
l'irritation des officiers  la demi-solde, car il avait t
impossible de conserver les cadres de la Grande Arme napolonienne.
Cependant rien de tout cela n'tait vraiment grave. Quelques complots
avaient dj t dcouverts et rapidement rprims. Il fallut Napolon
lui-mme pour dterminer un mouvement d'opinion tel qu'en trois semaines
il reconquit la France. Ds qu'il paraissait, on oubliait tout, les
dsastres de la veille et ceux que son retour annonait, les tueries
pour lesquelles on avait fini par maudire son nom, la conscription
abhorre. Officiers et soldats se rallirent  lui: sachant toujours
parler aux soldats, il touchait leur coeur par des souvenirs de gloire,
et les premiers dtachements envoys pour lui barrer la route
l'acclamrent aprs un moment d'hsitation. Grenoble puis Lyon
s'ouvrirent. Le marchal Ney, qui avait promis de l'arrter et de le
ramener au besoin dans une cage, flchit  son tour et cda 
l'entranement. Dbarqu au Golfe Juan avec une poigne d'hommes, le 1er
mars 1815, Napolon, le 20, tait aux Tuileries, tandis que Louis XVIII
se retirait  Gand.

Cent jours: l'aventure ne dura pas davantage et ce fut assez pour causer
des dgts incalculables. A l'intrieur, d'abord, en rendant plus
difficile la rconciliation des Franais. Napolon ne savait pas
seulement le mtier de la guerre. Il savait celui de la politique qu'il
avait appris, exerc pendant la Rvolution. C'est de la Rvolution
surtout qu'il rveilla le souvenir, parlant gloire aux soldats, paix et
libert au peuple. L'empereur autoritaire tait revenu en dmagogue.
Deux choses pouvaient lui nuire; la crainte que les Allis ne reprissent
les armes: il assura que son beau-pre l'empereur d'Autriche les en
empcherait; la crainte du despotisme imprial: il disait aux paysans:
Vous tes menacs du retour des dmes, des privilges, des droits
fodaux. Je viens vous arracher  la glbe et au servage. Restaurateur
du culte, fondateur d'une nouvelle noblesse, il excitait maintenant la
foule contre les nobles et les prtres. Aux libraux, il promettait une
Chambre des reprsentants, la libert de la presse, ce que Louis XVIII
avait dj donn, mais avec l'esprit de la Rvolution en plus. Si
c'tait un crime de rappeler Bonaparte, a crit Mme de Stal, qui ne lui
pardonnait pas, c'tait une niaiserie de vouloir masquer un tel homme en
roi constitutionnel. Cependant, la plupart des libraux voulurent tre
dupes. Benjamin Constant, quelques jours aprs qu'il avait appel
Napolon l'usurpateur, rdigea l'acte additionnel aux constitutions de
l'Empire, bien qu'il et, ds ses premiers entretiens avec l'empereur,
reconnu son mpris pour les discussions et les formes dlibrantes,
disposition qui paraissait, pour se dvelopper, n'attendre que la
victoire. La dfaite vint avant. Mais la figure d'un Napolon libral,
confondu avec la cause de la Rvolution, resta. De l date cette
alliance des bonapartistes et des libraux qui allait agiter la
Restauration et la monarchie de Louis-Philippe pour prparer le rgne de
Napolon III.

A l'extrieur, les consquences du retour de l'le d'Elbe ne furent pas
moins graves. Les Allis en furent informs  Vienne le 13 mars.
Aussitt ils mirent l'empereur hors la loi des nations. Le pacte de
Chaumont fut renouvel. La reprise de la guerre tait certaine, de
nouveaux malheurs probables pour la France. Talleyrand, qui la
reprsentait au Congrs, se trouva dans la situation la plus cruelle.
Prvoyant ce qui allait survenir, il prit le parti de se joindre aux
Allis afin de conserver au moins les conditions du trait de Paris pour
que le futur trait ne ft pas pire. Mais il serait facile de travestir
cet acte de prudence et de soutenir que la monarchie s'tait associe
aux ennemis de la nation franaise. Et quand les hommes qui s'taient
compromis dans les Cent Jours chercheront une excuse, c'est de cet
argument perfide qu'ils se serviront.

A aucun moment Napolon n'avait cru ni que les Allis le laisseraient
rgner ni qu'il pourrait rgner sur une France revenue  ses anciennes
limites. Il tait toujours esclave de la loi qui l'avait pouss sans
relche  la guerre. Mis au ban de l'Europe, il se prpara tout de suite
 combattre. On le suivit, mais beaucoup de Franais taient agits de
pressentiments sinistres et l'enthousiasme des premires journes du
retour tait tomb. Au plbiscite qui eut lieu, comme autrefois, pour
approuver l'Acte additionnel, le nombre des abstentions fut
considrable. L'assemble du Champ de mai, renouvele de la fte de la
Fdration, fut morne. Le ressort de la nation tait fatigu, les
esprits troubls, les lieutenants de Napolon inquiets. Soucieux de
prvenir une nouvelle invasion, l'empereur partit le 12 juin pour la
Belgique, dans le dessein de sparer Wellington et Blcher, qui avaient
cent mille hommes de plus que lui, et de les battre l'un aprs l'autre.
Malgr un succs  Ligny, il ne put empcher les Anglais et les
Prussiens de se joindre. Ce qu'on appelle l'adversit, et qui n'est que
l'effet d'un ensemble de causes, s'en mla. Grouchy, auquel l'empereur
avait confi une arme pour le rcompenser de services politiques, se
trompa en croyant bien faire, resta inutile pendant que la grande
bataille s'engageait le 18 juin  Waterloo, nom retentissant d'un
dsastre qui n'avait eu d'gal que celui de Trafalgar. Revenu  Paris
ds le 20, Napolon n'avait plus qu' abdiquer pour la seconde fois. Il
s'y rsolut aprs un vote de la Chambre qu'il avait fait lire et qui se
hta de l'abandonner.

Tous ces vnements ont une couleur romanesque, un caractre passionnel.
Ils chappent  la raison. Une folie de trois mois ramenait chez nous
l'tranger, remettait en question ce qui avait t si pniblement obtenu
en 1814. Cette fois, les Allis furent encore plus exigeants, et
Talleyrand, par sa prcaution de Vienne, n'avait pu prvenir que les
trop graves mutilations du territoire franais, celles que rclamait la
Prusse, toujours la plus acharne. Le prix de Waterloo, ce fut, au
second trait de Paris, du 20 novembre 1815, plus de cinq cent mille
mes. Nous perdions Philippeville, Marienbourg, Bouillon, c'est--dire
des places qui couvraient notre frontire du nord, rendue plus
vulnrable  l'invasion. Nous perdions Sarrelouis et Landau: la troue
par laquelle les Prussiens entreront en 1870 sera ouverte et le trait
de 1919 ne nous a mme pas rendu la limite de 1814. Nous perdions encore
Chambry et Annecy, repris par la Maison de Savoie. Enfin nous devions
supporter une occupation de cinq ans et payer 700 millions d'indemnit
de guerre. Ces malheurs, la France tait alle les chercher, elle les
avait provoqus, lorsque, cdant  un mouvement sentimental, au souvenir
des jours de gloire, elle avait tout oubli pour se jeter dans les bras
de l'empereur. Et cependant la lgende napolonienne ne faisait que de
natre. Dport  Sainte-Hlne par les Anglais, Napolon continua
d'agir sur les imaginations. Le hros devint un martyr. Sa cause se
confondit avec celle de la Rvolution, et la littrature, de la plus
haute  la plus vulgaire, propagea ce mysticisme. Les traits de 1815
avaient laiss le peuple franais meurtri de sa chute aprs un rve
rapide et prodigieux. Par une criante injustice, mais naturelle 
l'homme, qui aime  rejeter sur autrui la responsabilit de ses fautes
et de ses maux, ce ne fut ni  Napolon ni  lui-mme que le peuple
franais imputa les traits de 1815, mais aux Bourbons qui avaient mis
tout leur effort  les attnuer.

Aprs l'effondrement de Waterloo, c'est encore Louis XVIII qui tait
revenu, parce que lui seul tait possible. On avait parl du duc
d'Orlans et mme du prince d'Orange. Un sentiment qui ne s'tait pas vu
en 1814 s'tait dvelopp par la complicit des bonapartistes et des
libraux pendant les Cent Jours, par leur erreur et leur chec mme: la
haine des Bourbons de la branche ane, une haine qui ne dsarmera plus,
parce qu'ils taient comme un reproche vivant pour ceux qui s'taient si
gravement tromps. Cependant la rconciliation nationale tait rendue
encore plus difficile, parce que Napolon avait ranim les passions des
temps rvolutionnaires. Durant ces trois mois, les Jacobins, unis aux
bonapartistes, avaient pris sur les royalistes une revanche qui
dtermina  son tour des reprsailles. Dans le Midi surtout, trs
antinapolonien, il y eut de violentes meutes populaires qui, 
Avignon, cotrent la vie au marchal Brune. Le gouvernement de Louis
XVIII les rprima par la force, ce qui n'empcha pas la Terreur
blanche de devenir un nouveau grief de l'opposition librale. Il tait
d'autre part ncessaire de rechercher et de punir les hommes qui
s'taient rendus responsables des nouvelles calamits de la France en se
joignant  Napolon au lieu de l'arrter comme ils en avaient le devoir.
Le procs et l'excution de Ney furent une de ces cruelles ncessits
qui s'imposent aux gouvernements, et l'entranement sentimental auquel
le marchal avait cd avait cot trop cher pour ne pas vouloir un
exemple. Cependant, Ney devint  son tour une victime et un martyr,
comme si sa fatale faiblesse, le jour o il s'tait jet dans les bras
de son empereur, n'avait pas t cause d'une nouvelle guerre, guerre
absurde, sans espoir, o des Franais n'avaient pri que pour ramener
l'invasion et aggraver les exigences de l'ennemi.

La deuxime Restauration eut ainsi une tche plus pnible que la
premire parce qu'elle dut punir et svir et parce qu'elle eut  compter
avec ses propres partisans. Le rgime parlementaire ne faisait que de
commencer en France. Ses dbuts furent si singuliers qu'ils valent qu'on
s'y arrte un instant.

L'Assemble qui fut lue aprs celle des Cent Jours tait ardemment
royaliste, si royaliste que Louis XVIII lui-mme ne croyait pas qu'on
pt en trouver une pareille (d'o lui resta le nom de Chambre
introuvable), et qu'on appelait les membres de la majorit les ultras.
Elue sous le coup de Waterloo et des malheurs publics, cette Chambre
tait ractionnaire, elle l'tait passionnment, elle hassait la
Rvolution aussi bien sous sa forme rpublicaine que sous sa forme
napolonienne, et cependant elle n'en fut pas plus docile envers le
gouvernement. C'est d'elle qu'on a dit qu'elle tait plus royaliste que
le roi, ce qu'il faut entendre en ce sens qu'elle voulut lui dicter sa
politique. Louis XVIII pensait que la France avait besoin de mnagements
et la Chambre tenait un langage qui pouvait alarmer beaucoup de
personnes et beaucoup d'intrts. Le gouvernement entendait rester juge
des mesures  prendre pour punir les complots bonapartistes et en
prvenir le retour. Il avait  reconstituer des finances branles par
deux invasions et dont le baron Louis, aprs 1814, avait prpar le
rtablissement en fondant le crdit sur le respect des engagements pris
par les rgimes antrieurs. Il tait particulirement ncessaire de
rassurer les possesseurs de biens nationaux. Une Chambre royaliste et
donc t sage de ne pas crer un surcrot d'embarras au pouvoir. C'est
elle cependant qui, pour imposer ses vues, en un mot pour gouverner
elle-mme, s'effora d'tendre les prrogatives du Parlement au
dtriment des prrogatives de la couronne. Elle voulait que les
ministres fussent ses reprsentants auprs du roi au lieu d'tre les
reprsentants du roi auprs d'elle. Cette Chambre contre-rvolutionnaire
ne se comportait pas autrement que la Constituante. Elle ne consentait
pas  n'tre qu'un pouvoir auxiliaire de l'autorit royale, comme la
Charte l'avait voulu. Elle visait  possder le pouvoir. Chateaubriand,
royaliste frondeur, publia une brochure retentissante, la _Monarchie
selon la Charte_, pour rclamer le rgime parlementaire complet, sans
rserves, avec le droit de renverser les ministres et non plus
seulement de les contrler. Ces ultra-royalistes, devenus dputs,
taient ultra-libraux et ils ouvraient la porte aux revendications et
aux agitations de la gauche. Nous retrouvons l un phnomne ancien,
bien connu: le duc de Saint-Simon, s'il avait vcu cent ans plus tard,
et t de cette opposition.

On eut ainsi en 1816 le spectacle trange d'une Chambre d'extrme-droite
en conflit avec le roi. Il en cotait  Louis XVIII de rompre avec elle,
c'est--dire avec ce qu'il y avait de plus royaliste en France. Mais il
tait impossible d'admettre que la souverainet se dplat. Le roi, en
1814, n'avait pas cd au Snat de l'Empire. Il avait fermement tenu au
principe que la Charte tait octroye par lui. Si la Charte tait
revise sur l'initiative des dputs, quelle que ft leur opinion, ce
que Louis XVIII avait obtenu disparaissait. En 1816, la Chambre
s'obstinant  combattre le ministre Richelieu et  modifier la loi
lectorale, il prit le parti de la dissoudre plutt que de reconnatre
le rgne des majorits. C'tait la rupture entre la couronne et
l'extrme-droite. On entrait par l dans les luttes de partis. Aux
lections, qui furent conduites par Decazes, l'homme de confiance du
roi, le centre ministriel triompha avec l'appui des libraux, trop
heureux de l'occasion imprvue que leur avaient fournie les ultras. Mais
la gauche, qui ne tardera pas  devenir ouvertement antidynastique,
n'avait su aucun gr  Louis XVIII de sa politique d'union nationale et
elle se dtacha bientt du centre sur lequel le gouvernement voulait
s'appuyer: le rgime reprsentatif annonait des orages. Alors le
gouvernement dut s'apercevoir qu'en se servant de la gauche pour battre
la droite afin de suivre une politique moyenne, une politique modre,
de juste milieu, il avait enhardi et fortifi le parti libral,
coalition de tous les adversaires de la dynastie. La gauche combattit
tout de suite des ministres comme M. de Serre auxquels la droite
reprochait de donner trop de gages au libralisme, et, dans cette lutte,
les rpublicains plus ou moins avous et les bonapartistes s'alliaient
parfois aux ultras. Cette agitation de tribune et de presse eut pour
consquence, en 1820, l'assassinat, par Louvel, du neveu de Louis XVIII,
le duc de Berry. Ce fut la rvlation d'un vritable danger
rvolutionnaire et le gouvernement fut conduit  se rconcilier avec la
droite. A ce changement d'attitude, les libraux rpondirent par une
nouvelle forme d'opposition, les Socits secrtes et la Charbonnerie,
l'meute et les complots militaires o se laissaient entraner de
malheureux sous-officiers comme les quatre sergents de La Rochelle. Les
lments militaires, les anciens gnraux de l'Empire, pensaient  un
nouveau Vendmiaire ou  un autre Fructidor. Le vieux La Fayette
lui-mme, revenu  ses ardeurs de 1788, rvait d'un _pronunciamiento_ 
la manire espagnole: le coup d'Etat du 2 dcembre se prparait ds ce
moment-l. La mort de Napolon,  Sainte-Hlne, en 1821, servit
d'ailleurs  fondre encore plus intimement les rpublicains et les
bonapartistes. L'empereur devint un personnage lgendaire, dont le nom
tait synonyme de libert, malgr le despotisme imprial, et de
grandeur, malgr Waterloo. Cinq ans aprs les dsastres, la leon
commenait  tre oublie.

Quand on juge la Restauration  ses rsultats, on trouve que les
Franais ont eu la paix et la prosprit et que ces bienfaits les ont
laisss  peu prs insensibles. La Restauration a t un rgime honnte
et sage, qui a mrit deux fois son nom, puisque la France, aprs avoir
subi de si rudes secousses, se releva rapidement. Beaucoup de ceux qui
contriburent  le renverser l'ont regrett plus tard. Mais il n'y eut
pas plus de bonne volont  ce moment-l qu' un autre. On fit mme une
exprience qui ne devait tre comprise que longtemps aprs: c'est que
des Chambres issues d'un suffrage trs restreint (beaucoup de
dpartements avaient  peine quelques centaines d'lecteurs), n'en
taient pas plus dociles, au contraire. Personne  ce moment-l ne
voulait du suffrage universel, les uns parce qu'ils le croyaient
rvolutionnaire, les autres parce qu'ils considraient, comme les
Constituants de 1789, que seul un homme riche pouvait avoir une opinion
indpendante et que la richesse assurait seule un vote sincre et libre.
En effet, les lecteurs censitaires taient moins maniables que
d'autres, la candidature officielle ne pouvait rien sur eux et l'esprit
d'opposition, qui ne cessa de grandir dans la haute bourgeoisie, avec la
haine des nobles et du parti prtre, tait de la mme nature que celui
des Parlements d'autrefois et de l'ancienne aristocratie fodale. Parmi
ces mcontents, il suffira de citer le financier Laffitte, un homme 
qui tout avait russi.

Louis XVIII mourut au mois d'aot 1824. On doit lui rendre cette justice
qu'il avait rempli la tche pour laquelle il avait t rappel deux fois
sur le trne. Aprs avoir empch le dmembrement de la France, il
l'avait rtablie  son rang. En 1818, au Congrs d'Aix-la-Chapelle, la
France tait entre dans la Sainte-Alliance, cre pour la sauvegarde
des traits de Vienne comme la Socit des Nations l'a t pour la
sauvegarde des traits de 1919. Trois ans aprs Waterloo, le territoire
franais tait vacu par les armes trangres, l'indemnit rduite de
plus de quatre cent millions, malgr les colres et l'pret de la
Prusse. Louis XVIII n'ignorait pas les regrets qu'avaient laisss en
France l'anantissement des fragiles conqutes rvolutionnaires, la
perte de la Belgique et de la rive gauche du Rhin. Il savait que la
nostalgie de la gloire militaire tourmentait une partie des Franais et
les entranait vers le libralisme. Nanmoins il rsistait aux aventures
o le poussaient, non seulement des royalistes, tels que Chateaubriand,
mais le tsar Alexandre qui, volontiers, se ft pay des services qu'il
avait rendus  la France en calmant les exigences des autres allis et
qui cherchait  nous entraner  sa suite en Orient. La seule entreprise
extrieure  laquelle Louis XVIII se dcida fut, en 1823, pour
intervenir en Espagne, y mettre fin  une rvolution et rtablir
Ferdinand VII, c'est--dire pour continuer la politique par laquelle
nous avions jadis tabli un Bourbon  Madrid afin que l'Espagne ne
tombt pas sous une influence ennemie. Cette expdition, conduite avec
assez d'adresse pour ranger de notre ct une large partie des
Espagnols, fort peu coteuse par consquent et qui contrastait si fort
avec les insuccs de Napolon dans le mme pays, rendit confiance et
courage  la nation et  l'arme rconcilie avec le drapeau blanc. On
avait dit, aprs la prise du Trocadro, que, cette fois, la
Restauration tait faite. Louis XVIII n'avait peut-tre chou que sur
un point: quand il avait cru, par la Charte, donner  la France le
rgime des assembles tel qu'il existait en Angleterre, laissant la
monarchie et le souverain en dehors et au-dessus des partis. Ce n'tait
pas ainsi que la bourgeoisie franaise concevait et conduisait les
luttes parlementaires, et son invincible penchant tait d'y mler le
roi. Louis XVIII avait dj pu mesurer son illusion. Plus gravement, son
successeur allait l'prouver.

Plus sduisant que Louis XVIII, moins prudent aussi, son frre, le comte
d'Artois, Charles X, ne savait pas comme lui attendre. Il souffrait, il
s'impatientait du reproche que les libraux adressaient  la monarchie,
et qui tait leur arme la plus efficace, d'tre rentre dans les
fourgons de l'tranger, de supporter les honteux traits de 1815.
Effacer ces traits dans toute la mesure du possible, donner de la
grandeur et de la gloire  la France, ce fut l'ide dominante de Charles
X. Il crut par l dsarmer une opposition dont il n'apercevait pas le
caractre systmatique. Il venait alors une gnration nouvelle qui
n'avait pas vu la Rvolution,  peine l'Empire, dont le souvenir se
transfigurait et se potisait avec le recul des annes. A cette
gnration ardente, presse, ambitieuse, dont Thiers fut le
reprsentant, il aurait fallu donner des satisfactions immdiates. Il
aurait fallu au moins, pour lui enlever son argument le plus fort,
l'argument national, dchirer les traits de 1815, reprendre les
frontires naturelles. C'tait la politique que Chateaubriand
recommandait, sans tenir compte des obstacles extrieurs, et, quand il
n'tait pas ministre, Chateaubriand ne craignait pas, comme  la Chambre
introuvable, de prendre le rle d'opposant. Cette politique, ce fut
pourtant celle que Charles X tenta d'appliquer. Son chec suscita la
rvolution de 1830.

Six mois avant la mort de Louis XVIII, la droite avait remport un grand
succs aux lections. Villle, devenu premier ministre, tait un homme
sage, expriment, excellent administrateur, le vritable ministre du
relvement. L'opposition qu'il rencontra, non seulement  gauche, mais
chez des royalistes d'extrme-droite comme Chateaubriand, fut une
injustice criante, la manifestation d'un esprit de parti incurable.
Villle gouvernait avec une majorit de droite o il y avait des ultras
souvent peu quilibrs. Certains allaient jusqu' rclamer le
rtablissement de ces Parlements de l'ancien rgime qui avaient tant
contribu  la Rvolution. Chez les catholiques, quelques exalts
demandaient tout uniment une thocratie dont Lamennais, avant de rompre
avec l'Eglise et de finir en dmagogue, tait le thoricien. De toutes
les conceptions draisonnables qui peuvent se former dans l'esprit des
hommes, il en est peu qui n'aient paru dans ce temps qui fut celui du
romantisme littraire et politique, et il y avait autant de romantiques
de droite que de romantiques de gauche. Villle, sens, ennemi des
exagrations, laissait tomber les exigences des ttes chaudes et, quand
il devait cder  la majorit, s'y prenait assez bien pour que ses
concessions ne fussent pas nuisibles. On lui imposa un projet de
rtablissement du droit d'anesse, qui fut enterr par la Chambre des
pairs elle-mme: bien qu'il ne ft question que d'viter le dmembrement
des grandes proprits foncires, bien qu'on allgut l'exemple des
Anglais, ce projet de loi avort n'en fut pas moins reprsent par la
gauche comme une menace pour toutes les familles. La loi du sacrilge,
qui fut vote, mais ne fut jamais applique, devint encore un grief des
libraux contre Villle. L'ide, trs politique, recommande par tous
les hommes rflchis, d'indemniser les Franais dont les biens avaient
t confisqus pour crime d'migration, fut combattue avec passion sous
le nom de milliard des migrs, bien que ce milliard se soit rduit 
625 millions. Il s'agissait de fermer une dispute irritante, de rassurer
dfinitivement les acqureurs de biens nationaux, toujours inquiets
d'une revendication des anciens propritaires. Cette mesure de paix
sociale, juge insuffisante par l'extrme-droite, fut dnonce par la
gauche comme une provocation. Chose plus incroyable: la conversion des
rentes, rendue possible parce que les fonds publics, grce  l'ordre des
finances et  la prosprit, avait atteint le pair, dchana contre
Villle les fureurs de la bourgeoisie, bien que l'opration, si souvent
ralise depuis, ft parfaitement rgulire et conforme aux intrts de
l'Etat et de la nation. On retrouvait l quelque chose de l'aveugle
passion des rentiers de 1789.

Et ce n'est pas encore pour ces raisons que Villle fut le plus attaqu.
Sa modration, sa prudence, il les portait dans la politique trangre.
Il restait fidle  la mthode qui, aprs 1814 et 1815, avait permis 
la France de reprendre son rang et de retrouver sa scurit. Si les
traits de Vienne taient cruels pour nous, nos propres pertes avaient
pour contre-partie que des agrandissements avaient t refuss 
d'autres puissances. Bouleverser l'Europe, accrotre la Prusse et la
Russie pour retrouver les frontires naturelles, cette politique de
compensation renouvele de 1795 lui paraissait mauvaise. Il rsistait
adroitement, quand le tsar nous poussait, au nom des principes de la
Sainte-Alliance,  intervenir bien loin, dans les colonies espagnoles de
l'Amrique du Sud, pour les remettre sous l'autorit de l'Espagne, et
quand Nicolas Ier demandait notre appui pour dmembrer l'Empire turc.
Les Grecs s'taient rvolts contre la domination ottomane et nous avons
peine  comprendre aujourd'hui l'enthousiasme philhellne de la France
d'alors. Villle avait envoy une escadre pour surveiller et contenir la
Russie, empcher l'ouverture de la question d'Orient. La bataille de
Navarin (1827) o la flotte turque fut dtruite, s'engagea contre son
gr, contre ses instructions. Cette journe dtermina la chute de
Villle. Celui qui fut battu, ce fut encore moins le sultan que le
ministre franais, trop pacifique pour ceux, de droite et de gauche, qui
confondaient, avec la cause romantique de la Grce, celle de la gloire
et de la libert. On a pu dire que la victoire de Navarin fut chez nous
celle de l'opinion publique. Elle entrana une nouvelle orientation au
dedans et au dehors. Navarin est d'octobre. En novembre, Villle tait
battu aux lections et les libraux ne furent pas seuls  triompher de
sa chute. On s'en rjouit aussi chez certains royalistes, et
Chateaubriand, toujours partisan d'une action grandiose en Europe,
accabla le ministre trop raisonnable qui voulait retenir cette nation
au sol, l'attacher en bas.

Ds lors, on avance rapidement vers la rvolution de 1830. A la nouvelle
Chambre, en majorit librale, Charles X donne un ministre qui doit la
contenter. Martignac reprenait la politique de la ligne moyenne, du
juste milieu, qui avait t celle du duc de Richelieu, de Decazes et de
Serre. Aprement combattu par l'extrme-droite, qui le traitait de
rvolutionnaire, et par la gauche, pour laquelle il n'tait qu'un
ractionnaire quelques concessions qu'il lui ft, Martignac finit par
s'en aller en aot 1829, et l'on a pu dire de cette priode que tous
les partis avaient,  des degrs divers, commis des fautes. Cependant
l'opinion de Charles X tait faite. Il s'tait convaincu qu'il tait
impossible de gouverner avec la Chambre. Observant l'opinion publique,
il y avait remarqu un retour croissant  l'esprit de gloire et de
conqutes. Son dessein fut de satisfaire ce besoin de la nation
franaise, d'effacer les traits de 1815, de retrouver les frontires
naturelles. Alors la monarchie, dlivre d'un reproche injuste, mais
toujours vivant, serait assez glorieuse, assez populaire pour s'imposer
aux assembles ou mme se passer d'elles. Un grand succs  l'extrieur
rendrait l'autorit au roi, carterait le danger d'une rvolution.
Charles X oubliait que le trait de Westphalie n'avait pas empch la
Fronde et que la revanche du trait de Paris n'avait pas sauv Louis
XVI.

L'excution de ce dessein, c'est  Polignac que le roi la confia. En
1829, le moment semblait propice pour un remaniement de l'Europe. Les
Belges, runis de force  la Hollande, s'insurgeaient. Nicolas Ier
poursuivait ses ides de conqute en Orient. Par une entente avec la
Russie, en lui abandonnant les Balkans et l'Empire turc, la France
pouvait reprendre la rive gauche du Rhin, peut-tre runir la Belgique.
Quelle qu'ait t la valeur de ce plan, dangereux par bien des cts,
c'tait, en somme, celui qu'avait cart Villle. Il choua par le refus
de la Prusse, toujours jalouse d'un agrandissement de la France, et qui,
prvenant Charles X, avait dj li partie avec le tsar contre
l'Autriche, hostile, de son ct, aux accroissements de la Russie.

Charles X et Polignac eussent-ils russi dans leur vaste combinaison
qu'ils n'auraient pas t certains de dsarmer leurs adversaires de
l'intrieur. Ils auraient toujours trouv une surenchre. Une nouvelle
opposition avait grandi, presque ouvertement antidynastique. Ce n'tait
plus, comme sous Louis XVIII,  des complots qu'elle recourait. Elle
s'adressait  l'opinion par une campagne de journaux que Thiers
dirigeait dans le _National_, titre qui valait un programme,
nationalisme et libralisme tant alors une seule et mme ide. On
feignait de dfendre la Charte contre le roi. Surtout, pour ne pas
effrayer par la menace d'un retour  la Rpublique ou  l'Empire, on
rappelait la rvolution anglaise de 1688 et la substitution de Guillaume
d'Orange aux Stuarts, on suggrait un simple changement de personne.

Le ministre Polignac avait t form en l'absence de la Chambre. Quand,
le 2 mars 1830, la session s'ouvrit, la Chambre demanda clairement, par
son adresse au roi, le renvoi du Cabinet, c'est--dire ce qu'avait dj
demand la Chambre introuvable, le gouvernement de la majorit. La
Chambre mettait le roi au pied du mur. Il rpondit par la dissolution.
Aux lections qui eurent lieu en juin et juillet, la bourgeoisie
censitaire renvoya, sur 428 lus, 274 partisans de l'Adresse. Ces
lections ne troublrent pas Charles X. S'il ne pouvait annoncer que la
France avait retrouv la Belgique et la rive gauche du Rhin, il
apportait une compensation brillante: la prise d'Alger, prface de la
conqute de l'Algrie, rsolue ds le mois de mars, malgr les
remontrances de l'Angleterre. Le 5 juillet, nos troupes taient
matresses d'Alger: les lecteurs avaient t insensibles  cette
nouvelle. Pourtant Charles X et Polignac se crurent assez forts de leur
succs pour casser la nouvelle Chambre et gouverner, selon l'article 14
de la Charte, par des ordonnances pour le salut de l'Etat. Ils
prenaient, en particulier, des mesures contre la presse qui n'avait pas
craint, mme la presse nationale, de publier des informations propres
 nuire  l'expdition d'Afrique. La censure de guerre, qui nous a paru
si naturelle, faisait, en 1830, crier  un attentat contre la libert.

Le roi et son ministre, par une trange imprudence, ne tinrent aucun
compte de l'agitation qui commenait  Paris. Charles X tait convaincu
de n'avoir affaire qu' une rsistance lgale, comme lui-mme, appuy
sur l'article 14, tait dans la lgalit. Le jour o l'meute clata, il
partit tranquillement pour la chasse. Aucune prcaution n'avait t
prise. Le ministre de la guerre tait aux eaux. La garnison de Paris
tait rduite  14.000 hommes, des troupes ayant t prleves pour la
campagne d'Alger. Des rgiments srs taient  Saint-Omer  cause des
affaires de Belgique ou dans d'autres villes de province pour des
crmonies. Les 27, 28, 29 juillet, les insurgs, venus des faubourgs et
du quartier des coles, s'emparrent de Paris, dressant des barricades,
arborant les trois couleurs, tandis que la bourgeoisie laissait faire.
Cette insurrection avait quelque chose de commun avec les ides des
doctrinaires, des libraux, qui avaient rdig l'Adresse, des classes
moyennes qui les avaient rlus. C'tait une explosion des sentiments
que Charles X avait voulu apaiser par de la gloire et des conqutes,
tandis que l'Algrie tait une diversion drisoire pour un peuple
toujours traditionnel: l'ide rpublicaine et bonapartiste se confondait
avec la haine des traits de 1815. Les combattants des journes de
juillet, dit Emile Bourgeois, n'avaient pas fait une meute analogue 
celle de 1789. Ils avaient pris les armes contre l'Europe au moins
autant que contre Charles X et rv surtout de la Rpublique conqurante
et de l'Empire.

Le roi, retir  Rambouillet, abdiqua en faveur de son petit-fils, le
duc de Bordeaux, et nomma le duc d'Orlans lieutenant gnral du
royaume. C'et t, Guizot l'a reconnu plus tard, la solution politique.
Elle et vit une division qui allait tout de suite affaiblir la
nouvelle monarchie: la division des partisans de la branche ane des
Bourbons, la branche lgitime, et les partisans de la branche cadette.
Mais le prcdent de 1688 hantait les esprits de ceux qui, comme Thiers,
avaient souffl sur le feu et se tenaient en rserve pour le moment o
l'insurrection aurait triomph. Ce furent eux qui offrirent la couronne
 Louis-Philippe, duc d'Orlans. Cette solution, conforme  leurs gots,
avait, pour les politiques, l'avantage d'carter le rgime rpublicain,
qui et immanquablement signifi la guerre plus encore que l'anarchie,
et qui et introduit la France dans un conflit dsastreux avec l'Europe.
Ainsi, rpublicains et bonapartistes avaient fait la rvolution, et le
parti constitutionnel l'avait confisque. Les insurgs subissaient une
autre monarchie. Mais, comme le disait l'un d'eux, ce que les vainqueurs
des trois glorieuses avaient espr, Rpublique ou Empire, ce serait
pour plus tard.




CHAPITRE XIX

LA MONARCHIE DE JUILLET


Une des plus grandes illusions qu'on puisse avoir en politique, c'est de
croire qu'on a bti pour l'ternit. Les hommes qui avaient appel au
trne un Bourbon de la branche cadette taient convaincus qu'ils avaient
trouv la solution idale. Qui tait le duc d'Orlans? Le fils de
Philippe-Egalit. Son pre tait un rgicide. Lui-mme avait combattu 
Jemmapes. Il rconciliait dans sa personne la Rvolution et l'ancien
rgime, le pass et le prsent. On crut avoir touch au port. Un
historien got des classes moyennes, Augustin Thierry, crivit un
ouvrage o il dmontrait que toute l'histoire de France n'avait tendu
qu' l'avnement de cette royaut bourgeoise.

La monarchie de Juillet portait en elle-mme une grande faiblesse. Elle
tait ne sur les barricades. Elle tait sortie d'une meute tourne en
rvolution. Et cette rvolution avait t soustraite  ceux qui
l'avaient faite par des hommes politiques qui n'avaient pas paru dans la
bagarre, qui en avaient mme horreur, mais qui, tenant une combinaison
toute prte, avaient profit des vnements pour l'imposer. Cette
combinaison tait artificielle. L'meute avait clat  Paris et s'il
tait entendu, depuis 1789, que Paris donnait le ton  la France, la
grande masse du pays tait reste trangre au renversement de Charles X
autant qu' la fondation du rgime nouveau. Quant aux libraux qui
avaient substitu le duc d'Orlans au souverain dtrn, ils
reprsentaient le pays lgal, les lecteurs censitaires, c'est--dire
deux cent milliers de personnes en tout. Il allait donc se produire
ceci: les vainqueurs des journes de juillet, rpublicains et
bonapartistes unis, seraient dus et il resterait des possibilits
d'agitation et d'meute. D'autre part, la Charte de 1814, lgrement
remanie, tant considre comme la vrit dfinitive, le rgime restait
fidle au systme qui n'accordait le droit de suffrage qu'aux riches.
Louis-Philippe, ne pouvant se rclamer de la lgitimit comme Louis
XVIII, ne s'appuyait pas non plus sur le plbiscite comme Napolon.
C'est le point essentiel pour l'claircissement de ce qui va suivre, car
c'est sur la question du droit de suffrage que la monarchie de Juillet,
au bout de dix-huit ans, est tombe.

Les thories sont changeantes et il parat surprenant que d'authentiques
libraux aient t aussi obstinment hostiles au suffrage universel. En
gnral, cette hostilit est attribue  un esprit de mfiance et de
crainte  l'gard des masses populaires,  l'ide que des lecteurs
bourgeois, des citoyens qui possdent, sont plus conservateurs que les
autres. Cette opinion tait sans doute en faveur chez ceux qui
considraient le suffrage universel comme une force rvolutionnaire, et
le suffrage restreint comme un moindre mal, en quoi ils se trompaient
beaucoup. Il est surprenant qu'aprs l'exprience orageuse du systme
parlementaire sous la Restauration, un esprit aussi pntrant que celui
de Louis XVIII, un caractre entreprenant et mme aventureux comme celui
de Charles X, une intelligence aussi subtile que celle de
Louis-Philippe, n'aient pas discern cette erreur. Mais les libraux
raisonnaient autrement et,  leur point de vue, ils raisonnaient mieux.
Le suffrage universel leur apparaissait comme un poids immobile, sinon
comme une force rtrograde. Ils taient dans les mmes sentiments que
les Constituants de 1790 qui avaient divis les Franais en citoyens
actifs, ceux qui votaient, et en citoyens passifs, indignes de voter par
leur condition. Robespierre lui-mme avait refus le droit de suffrage
aux domestiques, de manire  carter surtout les salaris agricoles.
Or la France tait en grande majorit rurale. Il semblait impossible aux
libraux de conduire une politique neuve, hardie, gnreuse avec ce
peuple de terriens, ncessairement attachs  leurs intrts matriels,
borns  l'horizon de leur village. Pour comprendre et pour aimer le
progrs, pour pratiquer le rgime de discussion, il fallait des hommes
affranchis des proccupations vulgaires de la vie, inaccessibles aux
considrations mesquines comme aux influences que subissent les
ignorants et les besogneux. On ne vote selon des principes que si l'on
est indpendant. Et d'o vient l'indpendance, sinon de la fortune? En
vertu de cet axiome, on en arrivait  considrer que ceux qui taient
soldats, faute d'argent pour acheter un remplaant, ne devaient pas
dcider par leur vote de la paix et de la guerre, leur jugement n'tant
pas libre.

Cependant Louis-Philippe allait pratiquer,  l'extrieur, la mme
politique de paix que la Restauration. Comme elle, il sera accus
d'humilier la France, d'tre l'esclave des traits de 1815. La
Rvolution de 1830 avait relev les trois couleurs qui signifiaient les
frontires naturelles, l'affranchissement des peuples, la revanche, la
gloire: d'o le nom de trois glorieuses, donn aux journes de
Juillet. Edgar Quinet dira plus tard: La Rvolution a rendu son pe en
1815; on a cru qu'elle allait la reprendre en 1830. L encore, un
sentiment fut froiss, un espoir du. Les hommes qui avaient fait cette
rvolution voulaient l'action, le mouvement au dedans et au dehors.
Louis-Philippe, qui connaissait l'Europe, se rendit compte du danger,
qui tait, par une politique extrieure tmraire, de runir les Allis
et de remettre en vigueur le pacte de Chaumont. Il prit le parti de la
modration, de l'ordre, de la prudence, qu'on appela la rsistance par
opposition au mouvement. Sortie d'une pousse rvolutionnaire,
c'est--dire (car les deux choses se confondaient) belliqueuse, la
monarchie de juillet sera conservatrice et pacifique. Elle donnera
satisfaction au besoin de tranquillit, aux intrts matriels qui
dominent le plus grand nombre. Mais elle mcontentera les esprits
ardents qui vivaient sur les souvenirs de la Rpublique et de l'Empire,
et elle ne pourrait pas compter, pour dfendre cette politique, sur les
masses, surtout rurales,  qui cette politique devait plaire, car, de la
guerre, c'taient elles qui payaient les frais encore plus alors que de
nos jours.

Ainsi, en s'obstinant  repousser le suffrage universel, la monarchie de
juillet se privait d'une base large et solide, celle qui avait dj
manqu  la Restauration. Elle se privait du concours de la partie la
plus conservatrice de la population, alors que son systme allait tre
conservateur, et de la partie la plus pacifique, alors que sa politique
allait tre fonde sur le maintien de la paix. En outre, la monarchie de
juillet, par son attachement  un suffrage troitement restreint,
blessait une large partie de la classe moyenne,  l'image de laquelle ce
rgime semblait cr. La garde nationale, destine  le dfendre et  le
maintenir, n'tait compose que d'hommes qui payaient l'impt direct
mais qui n'en payaient pas tous assez pour tre lecteurs. Chez les
petits commerants, les mdecins, les avocats, les intellectuels, on
irritait le sentiment de l'galit, si vif dans la bourgeoisie. On les
incitait  dsirer, du moins pour eux-mmes, le droit de suffrage dont
quelques francs de contributions les sparaient. Ainsi, l'on faisait des
mcontents tandis que les lecteurs et les lus de la bourgeoisie riche
donnaient des Chambres aussi frondeuses que sous la Restauration. Cet
ensemble d'erreurs a caus la rvolution de 1848, comme nous le verrons
bientt.

Les dbuts de la nouvelle monarchie furent pnibles. L'meute, d'o elle
tait ne, pesait sur elle et demandait son salaire. Il fallut lui cder
d'abord et Louis-Philippe donna le ministre au banquier Laffitte et au
parti du mouvement. Dj, pourtant, il fallait rsister  la pression
de la rue qui exigeait la peine capitale pour les ministres de Charles
X, dont on eut grand peine  sauver la vie: ils ne furent condamns qu'
la prison. Mais c'tait  l'extrieur surtout qu'il fallait prendre
garde. Les Allis avaient lieu de penser, d'aprs le langage des
rvolutionnaires de 1830, que la France, revenue au drapeau tricolore,
ne tarderait pas  reprendre ses anciennes conqutes et ils taient
rsolus  la maintenir dans ses frontires de 1815. Louis-Philippe dut
les rassurer en secret.

Dj, une grave question tait pose. Avant les journes de juillet, les
Belges s'taient soulevs contre la domination hollandaise. Les
vnements de Paris les avaient encourags  se dlivrer de leurs
matres et ils taient ports  chercher aide et protection du ct de
la France. Le moment n'tait-il pas venu de terminer, dans les
meilleures conditions, une des plus grandes affaires de notre histoire,
celle qui n'avait jamais pu tre rsolue, celle des Flandres? N'tait-ce
pas l'heure de runir la Belgique puisqu'elle semblait le demander? Mais
pas plus alors qu'en 1792 ou  n'importe quelle autre date, l'Angleterre
n'et permis cette annexion, et si la foule mconnaissait cette loi,
comme la Rvolution l'avait mconnue, Louis-Philippe ne l'ignorait pas.
Il avait tout de suite envoy comme ambassadeur  Londres l'homme que
Louis XVIII avait choisi pour le Congrs de Vienne: Talleyrand devait
encore trouver la solution, concilier la paix avec la scurit et la
dignit de la France. Tche rendue difficile par le parti ardent qui
agitait Paris. On a compar avec raison la diplomatie de Louis-Philippe
et de Talleyrand  celle de Fleury qui, un sicle plus tt, malgr les
cabales, l'indignation, les mpris, avait sauvegard la paix.

Louis-Philippe et Talleyrand ont rgl l'antique problme belge, cette
pierre d'achoppement de l'Europe, de la manire la plus satisfaisante
pour tous. Malgr la Belgique elle-mme, oubliant alors, par haine et
crainte de la Hollande, qu'elle n'avait jamais tenu  devenir province
franaise, ils lui donnrent d'tre une nation. Le Congrs national
belge voulait un prince franais, le duc de Nemours, ou,  son dfaut,
le fils d'Eugne de Beauharnais. Le duc de Nemours fut lu roi le 3
fvrier 1831 et Louis-Philippe refusa cette couronne pour son fils.
L'acceptation et t une runion dguise, la guerre certaine avec les
puissances. Dj il tait assez difficile de retoucher sur ce point les
traits de 1815, de soustraire la Belgique  la domination hollandaise.
Si une insurrection des Polonais n'et clat  ce moment-l, paralysant
la Russie et, avec elle la Prusse, il n'est mme pas sr que les Belges
eussent t affranchis; la Pologne fut crase, mais sa diversion avait
sauv la Belgique comme elle avait, sous la Rvolution, sauv la France.
La Belgique indpendante tait fonde. Elle l'tait, parce que la
monarchie de juillet,  la confrence de Londres, avait jou le mme
rle, suivi la mme politique que la Restauration au congrs de Vienne.
Les puissances avaient voulu que la Belgique libre ft neutre, et sa
neutralit garantie par l'Europe pour interdire  jamais aux Franais de
l'annexer. Cette neutralit tait dirige contre la France, elle devait,
dans l'esprit du trait d'Utrecht, servir de barrire  nos ambitions.
Louis-Philippe l'accepta, la signa, la respecta. Et, quatre-vingts ans
plus tard, c'est la Prusse, signataire et garante aussi, qui l'a viole.
Alors la prcaution prise contre la France s'est retourne contre
l'Allemagne, a dtermin l'Angleterre hsitante  intervenir et, en fin
de compte, nous a profit. Il a fallu prs d'un sicle pour que le
service rendu par Louis-Philippe ft compris et apprci. En 1831, sa
renonciation  la Belgique passa pour une trahison, un lche abandon des
traditions rvolutionnaires et napoloniennes. En acceptant Lopold Ier,
un Cobourg, candidat de l'Angleterre, pour roi des Belges, le roi des
Franais se rservait pourtant de lui donner sa fille, la princesse
Louise, en mariage. En 1832, il sauvait encore la Belgique, menace par
un retour offensif des Hollandais, et une arme franaise dlivrait
Anvers: toutes sortes de liens d'amiti se nouaient avec la jeune
nation. Cependant l'Angleterre avait t distraite de notre occupation
d'Alger par les soucis que lui avaient donns les bouches de l'Escaut,
et nous pouvions prendre pied sur l'autre rive mditerranenne,
organiser la conqute entreprise par Charles X sans qu'il en et
recueilli la moindre gratitude. Quelle faible et drisoire compensation
l'Algrie semblait alors aux conqutes perdues de la Rpublique et de
l'Empire!

Louis-Philippe avait accept le trne--ses adversaires de droite et de
gauche disaient qu'il l'avait usurp--pour pargner  la France
l'anarchie et la guerre, prserver la dignit de la nation et son
avenir. Il continuait la Restauration avec le drapeau tricolore. Huit
mois aprs les journes de juillet, Laffitte et le parti du mouvement
taient uss, cdaient la place  Casimir Perier et au parti de la
rsistance. La nouvelle monarchie avait maintenu la paix  l'extrieur.
Au dedans, elle revenait  l'ordre. Ce ne fut pas sans peine ni sans de
violentes secousses. L'meute, frustre de sa victoire sur Charles X, se
rveilla plusieurs fois. La rupture avec les formes et les signes de
l'ancienne monarchie, atteste par le nom de Louis-Philippe Ier qu'avait
pris le souverain au lieu de celui de Philippe VII que les doctrinaires
lui conseillaient, bien d'autres dtails destins  donner l'impression
que cette monarchie des Bourbons de la branche cadette ne ressemblait
pas  celle des Bourbons de la branche ane, de multiples concessions 
l'opinion librale et anticlricale n'avaient pas suffi. Aux pillages
d'glises, au sac de l'archevch, avaient succd des insurrections
vritables. Le feu de 1830 n'tait pas teint. L'enterrement du gnral
Lamarque fut pour les rpublicains et les bonapartistes, toujours
runis, l'occasion d'une prise d'armes. Presque en mme temps, la
duchesse de Berry avait essay de soulever la Vende: les lgitimistes
taient aussi irrconciliables que les rvolutionnaires. A Lyon, une
premire insurrection, de caractre socialiste, avait t rprime. Une
autre, beaucoup plus grave, clata en 1834, fut crase  son tour, non
sans un vif retentissement  Paris, o la Socit des Droits de l'homme
souleva ses adhrents. On vit alors ce qui devait se reproduire aux
journes de juin et sous la Commune: la colre de la bourgeoisie
menace, la fureur de la garde nationale qui, jointe  l'arme
rgulire, ne fit aucun quartier. Les insurgs furent abattus comme des
malfaiteurs.

Le massacre de la rue Transnonain, dont le souvenir est rest
longtemps, annonait des guerres sociales o la classe moyenne se
dfendrait avec nergie. Cette raction, violente et spontane, ne fut
pas sans influence sur la monarchie de juillet. Le rgime aussi se
dfendit, s'loigna de plus en plus de ses origines rvolutionnaires, de
mme que les bourgeois franais, malgr leurs opinions librales,
avaient montr leur aversion pour le dsordre. La monarchie de juillet
se mit alors  poursuivre les rpublicains,  punir leurs complots,
comme sous Louis XVIII. En 1835, l'attentat manqu de Fieschi contre le
roi justifia de nouvelles mesures de rpression. Comme aprs
l'assassinat du duc de Berry, la libert de la presse fut limite.

Cependant cette bourgeoisie rsolue  se dfendre tait elle-mme
indiscipline. Les Chambres qu'elle lisait, qui ne reprsentaient que
les riches, n'taient pas plus raisonnables que celles de la
Restauration. La bataille des ambitions et des partis, la fronde contre
le pouvoir y furent ce qu'elles avaient t. Parlant plus tard de 1848,
Sainte-Beuve crivait: Il resterait toujours  examiner si la
catastrophe n'a pas t provoque par ces luttes obstines et
retentissantes  l'intrieur d'une Chambre dont les portes s'branlaient
sans vouloir s'ouvrir ni mme s'entr'ouvrir. Le produit du suffrage
censitaire, d'un suffrage restreint qui ne voulait rien cder de son
privilge d'argent, c'taient surtout des rivalits de personnes,
d'pres conflits pour la conqute du ministre. En quelques annes, les
hommes se succdrent, ambitieux de briller: Broglie aprs Guizot,
Thiers aprs Broglie, tous ceux qui avaient contribu  la chute de
l'autre monarchie parce qu'ils n'y trouvaient pas leur place assez
belle, qui avaient donn pour devise et mis comme condition  la
monarchie nouvelle: Le roi rgne et ne gouverne pas. Aprs six ans de
cette instabilit dangereuse, Louis-Philippe entreprit de corriger les
effets du rgime parlementaire et de gouverner lui-mme par des hommes
de confiance. La dernire exprience d'un cabinet dsign par la
majorit fut celle de Thiers en 1836. Converti  l'ide de la
conservation non seulement en France, mais en Europe, Thiers tenta avec
l'Autriche un rapprochement qui devait tre couronn par le mariage du
duc d'Orlans avec une archiduchesse. Le refus de la Cour de Vienne fut
pour Thiers comme un chec personnel qui le rejeta vers le libralisme.
Changeant de fond en comble sa politique, il tait prt  entrer en
conflit avec Metternich pour intervenir en faveur des libraux
espagnols, lorsque, toujours soucieux de maintenir la paix,
Louis-Philippe l'arrta. Thiers,  son tour, tombait. Alors le roi
appela au ministre un homme  lui, Mol, qui recevait ses directions.
Ce qu'on appela tout de suite le gouvernement personnel commenait et
l'opposition systmatique, celle qu'avaient connue les Bourbons de la
branche ane, commena aussi. Six ans aprs les barricades, on en tait
l.

Par une curieuse rencontre, cette anne fut celle o parut un homme qui
devait un jour gouverner la France bien plus personnellement que
Louis-Philippe, et avec l'assentiment du pays. Le roi de Rome, devenu
duc de Reichstadt, tait mort en 1832, et l'hritier du nom napolonien
tait un neveu de l'empereur, fils de Louis, roi de Hollande, et
d'Hortense de Beauharnais. Qui aurait cru  l'avenir politique de
Louis-Napolon Bonaparte, jeune homme obscur, dont l'existence tait 
peine connue? Lorsqu'il essaya, en 1836, de soulever la garnison de
Strasbourg, sa tentative ne fut mme pas prise au srieux. On se
contenta d'expdier le prtendant en Amrique et le jury acquitta ses
complices. L'ide napolonienne semblait morte, et son reprsentant un
aventurier ridicule. Quiconque et alors annonc une restauration de
l'Empire et pass pour fou.

C'tait l'heure o les chefs parlementaires, du centre droit jusqu' la
gauche, le duc de Broglie, Guizot, Thiers, Odilon Barrot, soutenus par
les lgitimistes et les rpublicains, menaient la lutte contre Mol, le
favori, l'homme du chteau. Ce fut la coalition, l'immorale et
funeste coalition, regrette trop tard de ceux qui l'avaient mene,
comme certains des libraux qui avaient prpar la rvolution de 1830
regrettrent par la suite leur tourderie. A dix ans de distance, les
mmes hommes, ou peu s'en faut, affaiblissaient le rgime qu'ils avaient
fond, comme ils avaient min la Restauration, et par les mmes moyens.
Le thme n'avait pas chang: la monarchie tait accuse d'humilier la
France devant l'Europe, d'altrer la politique nationale. Les
contemporains eux-mmes furent frapps de la similitude. Lorsque Mol,
en 1839, eut t battu aux lections et, au lieu d'obtenir une majorit,
perdit trente siges, tout le monde voqua le cas de Martignac. On crut
 un nouveau 1830 et les rvolutionnaires, conduits par Barbs,
tentrent de soulever Paris. Les barricades ne durrent pas plus d'un
jour mais il tait vident que l'agitation parlementaire avait rveill
le parti de la rvolution. Cette alerte ne servit pas de leon  la
Chambre qui combattit le marchal Soult, choisi par le roi, comme elle
avait combattu Mol, qui, chose admirable, se rconcilia avec Thiers et
se joignit  l'opposition. Ce furent quelques mois de guerre ouverte non
seulement contre le cabinet, mais contre la couronne  qui l'on
reprochait l'effacement, c'est--dire la prudence, de sa politique
europenne,  qui l'on marchandait jusqu' l'argent de la liste civile.
Ainsi la monarchie de juillet tait discrdite, branle par ceux qui
l'avaient faite, par ces lus censitaires qui sciaient la branche sur
laquelle ils taient assis.

Louis-Philippe tait pouss dans ses retranchements, comme l'avait t
Charles X. Plus prudent, il cda et, en 1840, rappela Thiers qui avait
conduit cette campagne. Une nouvelle exprience commenait et elle
allait conduire  une crise grave par cet esprit d'aventure que le roi
redoutait chez le ministre que la Chambre lui avait impos. Thiers,
historien, avait ranim les souvenirs de la Rvolution et de l'Empire.
Il voulait s'illustrer par une politique extrieure active, quels que
fussent les risques d'un conflit avec l'Europe. Comme Chateaubriand sous
Louis XVIII, il poussait la monarchie  rivaliser de gloire avec
Napolon. Thiers proposa tout de suite de ramener de Sainte-Hlne les
restes de l'empereur, chargea de cette mission le prince de Joinville,
comme pour associer la famille royale elle-mme  la rhabilitation et 
l'exaltation de l'Empire. Le retour des cendres branla les
imaginations. Il ajouta, comme Lamartine, prophtiquement, l'avait
annonc, un lment  la conspiration presque gnrale de la
littrature, passe au culte de l'empereur. Le retour des cendres,
c'tait aussi un programme, celui d'une attitude nergique, on voulait
dire provocante, au dehors, et la revanche des traits de 1815.

Cette politique, si tmraire, si dangereuse qu'on a pu appeler le parti
de Thiers le parti de la fanfaronnade, avait pourtant la faveur de
l'opinion publique. Mais l'opinion publique, c'taient la bourgeoisie,
les dputs, les journaux. La grande masse du pays restait immobile,
trangre  ces dbats. Elle n'tait mme pas consulte. On conoit que
Thiers,  ce moment-l plus qu' aucun autre, ait t hostile au
suffrage universel: il savait bien que la France rurale donnerait son
appui  la politique pacifique, celle du roi, parce qu'il n'tait pas
possible d'intresser le paysan au pacha gyptien Mhmet-Ali, dont la
cause soulevait autant d'enthousiasme que nagure celle de la Grce en
avait soulev. Il y avait dj plusieurs annes que les exploits de
Mhmet-Ali, conqurant oriental, retentissaient en Europe, ajoutaient 
la question d'Orient, toujours ouverte depuis le dix-huitime sicle, un
lment dangereux, en menaant au sud la Turquie menace au nord par les
Russes. Jusqu'alors la monarchie de juillet s'tait efforce de jouer le
rle de mdiatrice entre la Russie et l'Angleterre, toujours rivales en
Orient. La politique franaise posait en principe l'intgrit de
l'Empire ottoman, pice de l'quilibre europen, dans l'ide qui avait
t celle de Talleyrand depuis le Congrs de Vienne: compenser l'abandon
des conqutes de la France par l'interdiction des conqutes aux autres
puissances. Cette mthode, Thiers la changea radicalement. Ce qu'il
cherchait en Orient, c'tait un succs par une victoire du hros
Mhmet-Ali, en amenant le sultan de Constantinople  laisser la Syrie
au conqurant gyptien. Cette action spare, aussitt connue en
Angleterre, y dtermina une violente riposte: une coalition contre
Mhmet-Ali, en ralit contre la France accuse de troubler la paix
europenne. Et cette coalition, c'tait celle des quatre grandes
puissances: Angleterre, Russie, Prusse et Autriche. Le trait du 15
juillet 1840 renouait le pacte de Chaumont. C'tait la guerre, celle que
Louis-Philippe avait redoute, la lutte ingale d'un contre quatre. A
l'explosion des sentiments belliqueux qui se produisit alors chez les
Franais, on put juger de leurs illusions, de leur mconnaissance du
danger. Henri Heine,  Paris, observait un joyeux enthousiasme guerrier
plutt que de la consternation: le mot d'ordre commun est: guerre  la
perfide Albion. Louis-Napolon Bonaparte, non moins bon observateur,
marqua ce moment par une manifestation nouvelle: il dbarqua  Boulogne,
d'o son oncle, jadis, avait menac la puissance anglaise. Il fut cette
fois enferm au fort de Ham, d'o il s'vadera bientt. De cette seconde
quipe, son toile ne devait pas souffrir. Thiers continuait 
travailler pour lui.

Quelque imprudent qu'il ft, Thiers se rendait compte qu'un conflit avec
les Anglais serait dangereux. Il se flatta d'apaiser l'Angleterre et de
tourner tout l'effort de la France vers une guerre contre la Prusse et
l'Autriche o de faciles victoires apporteraient la revanche de
Waterloo, dtruiraient les traits de 1815. Ce qui surgit alors, au
moins gal en intensit au sentiment national franais, ce fut un
nationalisme germanique, aussi violent qu'en 1813, signe avant-coureur
des rues et des invasions prochaines. C'tait ainsi dj que, cent ans
plus tt, le parti antiautrichien avait jet la France dans une guerre
inutile. C'tait ainsi qu'en 1792 les Girondins avaient ouvert la guerre
de peuple  peuple. Cependant l'entranement chez nous tait tel qu'il
gagnait la famille royale elle-mme. Mieux vaut, disait le duc
d'Orlans, prir sur le Rhin et le Danube que dans le ruisseau de la rue
Saint-Denis. Presque seul, malgr son ministre, l'opinion et son
entourage mme, Louis-Philippe tint bon pour la paix, sachant que
l'Angleterre ne lui permettrait pas plus qu'elle ne l'avait permis  la
Rvolution et  Napolon Ier de reprendre la politique des conqutes.
Bravant l'impopularit, il s'interposa, dsapprouva le langage
belliqueux de Thiers, et, au mois d'octobre, l'obligea  se dmettre.

Le service que le roi avait rendu au pays, le deuxime aprs la
fondation de l'indpendance belge, le dcouvrait davantage, l'exposait
plus que jamais au reproche d'humilier la nation. Ce que Louis-Philippe
lui avait pargn, c'tait pourtant une guerre continentale double
d'une guerre maritime o le dsastre tait certain. Mpris, insult,
Louis-Philippe n'et mme pas obtenu l'appui de la Chambre si quelques
hommes plus clairvoyants que les autres et qui avaient compris le pril
auquel la France venait d'chapper n'avaient, avec Guizot pris de
remords, renonc  leur opposition. Dsormais, et pendant les annes qui
restaient  la monarchie de juillet avant de succomber, c'est avec
Guizot, rsolu  rparer le mal qu'il avait fait, que Louis-Philippe
gouverna. Dans la Chambre mme, le roi et son ministre furent soutenus
par une majorit qui ne dpassa jamais cent voix. L'opposition que
rencontra leur politique extrieure, fonde sur l'entente cordiale
avec l'Angleterre, fut d'un acharnement, d'une mauvaise foi qui
aujourd'hui nous confondent. Guizot, qui connaissait les Anglais, qui
avait t ambassadeur  Londres, dfinissait l'entente cordiale:
l'indpendance dans la bonne intelligence. On ne lui pardonnait pas
l'entente cordiale. Tout incident, qu'il s'agt du droit de visite ou de
l'affaire Pritchard (un missionnaire anglais expuls de Tahiti et pour
lequel l'Angleterre rclamait une indemnit), donnait lieu aux
accusations les plus vhmentes. L'affaire Pritchard excita l'opinion 
un degr incroyable: en 1844, on fut  deux doigts d'une guerre
franco-anglaise pour la reine Pomar. C'tait l'anne mme o,
poursuivant la conqute de l'Algrie, le marchal Bugeaud battait 
l'Isly les Marocains venus au secours d'Abd-el-Kader, l'anne o notre
escadre bombardait Tanger. Une querelle coloniale en Ocanie et t
absurde lorsque l'Angleterre tait toujours hostile  notre
tablissement dans l'Afrique du Nord. Pour la premire fois, le public
s'intressait aux affaires algriennes,  cette acquisition lente et
pnible, et elle n'tait pas finie qu'il et voulu tout le Maroc. L
encore, Louis-Philippe fut accus de lchet et de poltronnerie. Un
homme d'esprit a dit de cette poque: La France tait dans le genre
sentimental bien plus que dans le genre rationnel. Ce malentendu devait
aller en s'aggravant, tandis qu' toutes les causes de faiblesse de la
monarchie de juillet s'en tait jointe une nouvelle. En 1842, le duc
d'Orlans avait t tu par un accident de voiture. Le roi avait
soixante-dix ans, l'hritier du trne, le comte de Paris, en avait
quatre. Au moindre dcouragement du vieux roi, le rgime n'aurait plus
personne pour le soutenir.

Si Louis-Philippe tomba, comme Charles X tait tomb,  l'improviste, ce
fut pourtant par l'effet de causes complexes  l'origine desquelles se
place la rupture de l'entente cordiale. Cette entente, Louis-Philippe et
Guizot, suivant la pense de Talleyrand, l'avaient conue comme une
garantie de stabilit et de paix pour l'Europe. Mais il tait venu au
pouvoir, en Angleterre, avec le parti libral, un ministre, Palmerston,
qui abandonnait la politique de conservation europenne  laquelle,
depuis 1815, le gouvernement britannique tait attach et qui, partout
sur le continent, favorisait les mouvements rvolutionnaires et l'ide
de nationalit dans la pense que l'Angleterre aurait intrt  en
prendre la tte. Ainsi l'Angleterre, aprs avoir si longtemps tenu la
France en suspicion, comme le pays de la rvolution conqurante,
favorisait maintenant des agitations qui tendaient  renverser les
traits de 1815 et  les renverser l seulement o ils nous donnaient de
la scurit. Bouleverser l'Allemagne et l'Italie, pousser  l'unit de
ces deux pays, c'tait ouvrir une srie de crises et crer des prils
nouveaux dont nous serions les premiers  souffrir. La situation tait
change du tout au tout. L'entente cordiale perdait sa raison d'tre.
Elle se brisa sur l'affaire des mariages espagnols, Louis-Philippe et
Guizot n'ayant pas admis que le trne d'Espagne sortt de la maison de
Bourbon tandis que Palmerston voulait y placer un Cobourg et soutenait
en Espagne le parti radical qui, de longtemps, ne devait cesser de
troubler ce pays. La monarchie de juillet tait sage en s'opposant aux
rvolutions espagnoles, puisque c'tait d'elles que devait sortir le
prtexte, sinon la cause, de la guerre de 1870. Lorsque la France l'eut
emport, lorsqu'en 1846 la jeune reine Isabelle eut pous le duc de
Cadix et l'infante le duc de Montpensier, l'entente cordiale fut rompue.

Alors elle fut reprise, adopte par l'opposition, puisque l'Angleterre
se mettait  la tte des pays libres. Thiers, exaltant la politique
qu'il reprochera  Napolon III quelques annes plus tard, flattait le
sentiment public en se proclamant partisan de l'affranchissement des
peuples. De cette campagne, o Thiers eut l'appui de rpublicains, M.
Emile Bourgeois a dit justement: Les adversaires du cabinet Guizot
n'aperurent pas que, derrire le ministre, ils atteignaient la
dynastie et la France surtout, prparant une rvolution europenne, plus
dangereuse peut-tre pour une vieille nation par le dchanement des
races que la coalition des peuples et des hommes d'Etat contre
Napolon. La paix et la scurit, c'est du ct de l'Autriche que la
monarchie les chercha. L'alerte de 1840 avait rvl les vrais
sentiments de l'Allemagne et maintenant c'tait le roi de Prusse qui,
parlant un langage libral, se mettait ouvertement  la tte d'un
mouvement national pour l'unit allemande, le plus grand danger dont la
France pt tre menace. L'Autriche tait intresse  ne pas laisser la
Prusse dominer l'Allemagne, comme elle tait intresse, par ses
possessions d'Italie,  ne pas permettre l'unit italienne, en faveur de
laquelle un mouvement se dessinait aussi. Pour empcher l'unit
allemande,  laquelle l'Autriche, puissance germanique, pouvait
s'opposer en se dcouvrant moins que nous, il fallait que l'unit
italienne ft sacrifie. Ce fut la politique sur laquelle s'accordrent
Metternich et Guizot.

L'Europe, en 1847, fut remplie de symptmes rvolutionnaires accompagns
de l'veil des nationalits, avant mme qu'il y et des signes de
rvolution en France. L'opposition reprocha au roi et  son ministre de
trahir, par une nouvelle sorte de Sainte-Alliance, les esprances et les
voeux des peuples libres. Ce que la monarchie de juillet dfendait,
c'tait surtout la paix. Mais o pouvait-elle trouver des partisans pour
cette politique pacifique? Dans les masses qui donnaient des soldats, et
les masses taient exclues du vote, leur influence ne comptait pas dans
les affaires publiques. En mme temps, une campagne commenait pour
l'extension du droit de suffrage, droit rserv  la bourgeoisie riche,
rclam maintenant par les intellectuels, ce qu'on appelait les
capacits. Attaqu tous les jours pour sa politique extrieure, ne
regardant qu'une Chambre o il avait la majorit, Guizot ne se souciait
pas d'accrotre l'opposition par les voix de ceux qui reprsentaient
particulirement l'opinion librale et belliqueuse. Il ne songeait pas 
l'antidote, au suffrage universel, au concours qu'une politique de paix
et trouv dans les masses paysannes.

L'impopularit de Guizot auprs de la bourgeoisie et dans la population
parisienne fut cause en premier lieu par son attitude  l'extrieur. Il
l'accrut par son hostilit  la rforme lectorale. Louis-Philippe, ne
consultant que la Charte, gardait un ministre que la Chambre ne
renversait pas, comme Charles X, invoquant l'article 14, avait gard
Polignac. De mme encore que la rvolution de 1830, celle de 1848 clata
et russit par surprise, et ce furent aussi des bourgeois qui
travaillrent  la chute de la monarchie constitutionnelle, cre par
eux  leur image. Une campagne pour la rforme lectorale avait commenc
sous la forme inoffensive de banquets o des paroles de plus en plus
sditieuses taient prononces: Lamartine,  Mcon, annonait la
rvolution du mpris. Un de ces banquets, ayant t interdit  Paris,
donna lieu  une manifestation que les chefs de la gauche, effrays,
s'efforcrent vainement de prvenir: la foule parisienne leur chappait
dj. Cependant, contre l'meute qui grondait, le gouvernement n'avait
pas pris de prcautions extraordinaires. Pour se dfendre et pour
dfendre le rgime, il comptait surtout sur la garde nationale. Mais
tandis que des barricades se dressaient le 22 fvrier, les lgions de la
garde se rendaient  leurs postes en criant: Vive la Rforme! Les
gardiens de l'ordre, au lieu de combattre l'meute, la renforaient.
Quand Louis-Philippe, clair sur les dispositions de sa bourgeoisie,
qu'il s'tait obstin  croire fidle, se dcida  remercier Guizot, il
tait trop tard. L'insurrection, laisse libre, avait grandi. Pour lui
tenir tte, la troupe restait seule et elle n'tait pas suffisante. Une
fusillade boulevard des Capucines, devant le ministre des affaires
trangres, celui de Guizot, tua une quinzaine d'insurgs et la
promenade des cadavres  travers Paris excita davantage la foule. Ds
lors, un ministre Thiers, un ministre Odilon Barrot, proposs par le
roi, ne servaient plus  rien. Le 24 fvrier, le marchal Bugeaud, qui
essaie de rtablir l'ordre, est dbord, les Tuileries sont menaces.
Les chefs parlementaires dans le dsarroi sont surpris, autant que
Louis-Philippe lui-mme, par cet accident. Pas plus qu'en 1830, le
gouvernement n'a prvu l'attaque ni prpar sa dfense. Comme Charles X,
Louis-Philippe renonce au trne, sans en appeler au pays, ds que Paris
s'est prononc. Comme lui, il abdique en faveur de son petit-fils quand
dj un autre rgime est prt. La Chambre est envahie au moment o elle
vient d'acclamer la rgence de la duchesse d'Orlans, quand Odilon
Barrot vient de dire: Est-ce qu'on prtendrait remettre en question ce
que nous avons dcid par la Rvolution de Juillet? Quelques minutes
plus tard, la Rpublique tait proclame.




CHAPITRE XX

LA DEUXIME RPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE


Aux journes de fvrier 1848 comme aux journes de juillet 1830, la
monarchie avait cd presque sans rsistance  l'meute de Paris. Dans
les deux cas, ce n'tait pas seulement le roi qui avait abdiqu, c'tait
l'autorit elle-mme. Mais si, en 1830, la bourgeoisie librale avait pu
substituer Louis-Philippe  Charles X, en 1848, elle avait t prise au
dpourvu, et, cette fois, l'meute ne lui avait pas permis d'escamoter
la rvolution. Bon gr, mal gr, il fallait accepter la Rpublique dont
le nom voquait pour les hommes d'ordre d'assez mauvais souvenirs. Il y
eut donc une panique  ct d'un enthousiasme extraordinaire. On
bnissait partout des arbres de la libert, mais les cours de la Bourse
tombaient  rien et, dans la crainte du pire, chacun ralisait ce qu'il
pouvait. Ce qui inspirait surtout de l'effroi, c'tait le socialisme qui
s'tait dvelopp durant la monarchie de juillet avec l'industrie et
l'accroissement de la population ouvrire. La Rpublique que les
insurgs avaient proclame, c'tait la Rpublique dmocratique et
sociale fortement teinte de rouge. Au gouvernement provisoire
entrrent, avec des modrs comme Lamartine, des rpublicains avancs,
comme Ledru-Rollin, un thoricien socialiste, Louis Blanc, et un
ouvrier, Albert. D'aprs la conviction presque gnrale, ce n'tait
qu'un commencement et l'on allait vers une transformation radicale de la
socit. La rforme lectorale avait t la cause de l'insurrection, le
suffrage universel tait invitable et l'on avait peine  imaginer que
le suffrage universel ne ft pas rvolutionnaire.

L'histoire trs brve de la deuxime Rpublique est celle d'un
enthousiasme rapidement du et d'une peur prolonge. C'est celle aussi
d'un phnomne bien plus important: l'autorit, sous la forme des deux
monarchies qui avaient successivement abdiqu, avait dout du pays, et
c'est pourquoi, au premier accident, elle avait dout d'elle-mme et
dfailli. Nous allons voir le pays se mettre  la recherche de
l'autorit et, en trs peu de temps, la rtablir. Ceux qui, par crainte
du dsordre, se mfiaient du peuple franais s'taient tromps autant
que ceux qui, pour gagner ses suffrages, croyaient qu'une attitude
dmagogique tait le moyen le plus sr. Paris mme, foyer des
rvolutions, n'allait pas tarder  se montrer hostile  la rvolution
sociale et avec une rare violence.

Les premires semaines furent tumultueuses. Le gouvernement provisoire
devait sans cesse parlementer avec les insurgs qui taient rests sous
les armes et qui rclamaient des satisfactions immdiates. Il fallut
leur promettre le droit au travail, au nom duquel furent crs les
ateliers nationaux pour occuper les chmeurs. Lamartine parvint, non
sans peine,  maintenir le drapeau tricolore et  carter le drapeau
rouge. Pourtant les exigences des ouvriers taient moins graves que
leurs illusions. Comme les modrs leur avaient dit que le progrs ne
pouvait se raliser en un jour, ils avaient montr leur bonne volont en
mettant trois mois de misre au service de la Rpublique. Trois mois
pour rformer la socit! le suffrage universel proclam, l'accs de la
garde nationale, jusque-l rserv aux classes moyennes, ouvert  tous,
la diminution de la journe de travail, la cration d'une commission des
rformes sociales: c'tait, avec les ateliers nationaux,  peu prs tout
ce qui tait possible.

Mais il y avait des revendications d'un autre ordre qui taient bien
plus dangereuses, celles que l'idalisme rvolutionnaire inspirait. La
revanche des traits de 1815, les frontires naturelles, la haine de la
Sainte-Alliance avaient pris un caractre mystique. Les insurgs de 1830
pensaient encore aux conqutes,  la Belgique et  la rive gauche du
Rhin. Ceux de 1848 avaient la religion des peuples opprims, de la
Pologne surtout, dont le nom revenait sans cesse dans les discours. Sur
divers points de l'Europe, des mouvements rvolutionnaires avaient
prcd les journes de fvrier. D'autres,  Berlin,  Vienne, les
suivirent. On crut qu'une re nouvelle de justice et de libert allait
s'ouvrir pour le monde. Paris tait plein de rfugis de tous les pays
qui allaient, en cortges acclams par la foule, demander le secours du
gouvernement provisoire. Lamartine devait rpondre chaque jour  des
dlgations allemandes, hongroises, italiennes, polonaises, irlandaises,
norvgiennes mme. Une pression s'exerait sur la Rpublique pour
l'entraner  la guerre de propagande en faveur de laquelle insistaient,
avec Ledru-Rollin, les rpublicains de doctrine. Lamartine, qui avait
pris le ministre des affaires trangres, abondait en nobles paroles,
mais temporisait de son mieux, clair par ses responsabilits et
craignant de jeter la France dans des aventures et de renouer contre
elle une coalition. Il et peut-tre fini par intervenir en faveur de
l'Italie souleve contre l'Autriche, si les Italiens, en souvenir de
l'occupation franaise, au temps de la Rvolution et de l'Empire,
n'avaient redout les rpublicains franais autant que les Habsbourg et
rpondu que l'Italie ferait d'elle-mme. L'esprit de ces rvolutions
europennes tait avant tout national. Elles annonaient la formation de
ces grandes units, l'unit italienne, l'unit allemande, qui ne
s'accompliraient qu'en brisant les cadres de l'Europe et en provoquant
de grandes guerres.

Ces consquences, que Louis-Philippe et Guizot avaient entrevues
lorsqu'ils s'taient associs  Metternich pour une politique de
conservation, chappaient aux rpublicains franais. C'est l'honneur de
Lamartine d'avoir rsist  leurs sommations. Mais,  ces dbuts de la
deuxime Rpublique, un souci commenait  dominer les autres. Il ne
suffisait pas d'avoir proclam le droit de tous au suffrage. Il fallait
consulter le suffrage universel, et,  mesure que l'heure approchait,
c'tait chez les rvolutionnaires que les apprhensions taient les plus
vives. On commenait  se demander si toute la France tait  l'image de
Paris, si elle n'allait pas lire une majorit modre, peut-tre
ractionnaire, paralyser la Rpublique, sinon la dtruire. Alors ce
furent les plus avancs qui rclamrent l'ajournement des lections et
la dictature du progrs. Intimid par la manifestation du 17 mars, le
gouvernement provisoire recula jusqu'au 23 avril la date du scrutin. Ce
rpit, les partisans de la rpublique sociale le mirent  profit pour
organiser une journe sur le modle de la Rvolution, afin d'purer le
gouvernement provisoire et d'en chasser Lamartine et les modrs. Comme
sous la Rvolution aussi, lorsque les Jacobins avaient t battus, c'est
par les lgions de la garde nationale restes fidles  l'ordre que le
coup de force choua. Les communistes (c'est ainsi qu'on commenait 
les appeler) ne russirent pas  s'emparer de l'Htel de Ville et leur
manifestation ne rencontra  Paris que froideur et hostilit.

Hostile, la province l'tait encore plus. A huit jours des lections,
cette menace d'meute l'inquita et l'irrita. Par habitude, elle avait
suivi la capitale, accept le changement de rgime et il n'y avait pour
ainsi dire pas de candidat qui ne se dt rpublicain. Mais un symptme
remarquable, c'tait le calme que la province avait gard, l'absence
presque complte de dsordres.

Le suffrage universel, ce sphinx, ce monstre, allait parler pour la
premire fois. On vota avec un zle qui ne s'est jamais revu depuis,
7.800.000 bulletins sur 9.400.000 inscrits, 84 pour 100 des Franais. Et
la rponse fut dcisive: sur 800 dputs, les rpublicains avancs
taient moins de 100. Le reste tait compos de modrs surtout et de
monarchistes plus ou moins avous. Pour la Rpublique dmocratique et
sociale, c'tait un crasement. Un rsultat plus curieux encore, c'est
que, mme  gauche, presque tous les lus taient des bourgeois. Les
conservateurs qui craignaient le suffrage universel s'attendaient  voir
un grand nombre d'hommes en blouse: il n'y eut pas plus d'une vingtaine
d'ouvriers. Les classes moyennes gardaient la direction du pays et,
jusqu' nos jours, dans toutes les Assembles, ce trait se retrouvera.

L'Assemble de 1848 reprsentait une aspiration gnrale  l'ordre.
Spontanment, le peuple franais venait de suivre l'exemple des
bourgeois de 1830 qui avaient substitu Louis-Philippe  Charles X. Ne
de l'meute, comme la monarchie de juillet, la deuxime Rpublique se
mettait tout de suite de l'autre ct de la barricade. Comme la
monarchie de juillet, elle allait aussi se trouver aux prises avec les
rvolutionnaires dus, et, par une raction rapide, marcher vers le
rtablissement de l'autorit.

L'Assemble se nomma elle-mme constituante. Mais,  la diffrence de
celle de 1789, ce n'tait pas en amie qu'elle traitait la gauche. En
attendant qu'une constitution ft vote, elle remplaa le gouvernement
provisoire par une commission excutive de cinq membres, une sorte de
Directoire d'o les socialistes furent exclus. Lamartine et Ledru-Rollin
y entrrent seuls et avec un chiffre de voix infrieur  celui
qu'obtenaient leurs trois collgues nouveaux, des modrs. Aux
socialistes carts du pouvoir, il ne restait qu' se soumettre ou 
recommencer l'meute. Cette Assemble s'opposait aussi bien aux rformes
radicales  l'intrieur qu' la guerre pour la dlivrance des
nationalits  l'extrieur. Excits par les clubs, les dmocrates
parisiens essayrent de la renverser par un coup de force. Le 15 mai,
l'Assemble fut envahie au cri de: Vive la Pologne. Les insurgs
s'emparrent de l'Htel de Ville. On crut un moment que la rvolution
avait triomph. Cette fois encore, la garde nationale, reste en
majorit bourgeoise, rtablit l'ordre rapidement. Cette alerte effraya
l'Assemble et le pays, accrut leur haine du socialisme, auquel la
guerre fut dclare. La droite et les modrs se rapprochrent. Quinze
jours plus tard, la majorit dcidait de fermer les ateliers nationaux
devenus une source de gaspillage et un foyer d'agitation. On sentait
pourtant que le lendemain n'tait pas sr, qu'un conflit grave allait se
produire et un gouvernement fort commenait  tre dsir.

Ces circonstances servaient  merveille la cause de Louis-Napolon
Bonaparte. Pourtant, il n'y avait plus de parti bonapartiste organis.
Personnellement, l'aventurier de Strasbourg et de Boulogne tait sans
crdit. Il avait pour lui son nom, les souvenirs napoloniens o se
mlaient l'ordre, l'autorit, la gloire. Peut-tre avait-il surtout la
faiblesse du pouvoir, qui inquitait le pays. Encore exil,
Louis-Napolon fut lu dput  une lection partielle. Exprience
concluante: son nom suffisait, c'tait une caution et une garantie.
Louis-Napolon jugea plus habile de ne pas rentrer tout de suite en
France, bien que l'Assemble lui en et rouvert les portes: elle ne
croyait pas avoir le droit de s'opposer  une volont exprime par le
suffrage universel, trop nouveau pour qu'on n'en et pas le respect.

Cette lection survint au moment o les esprits taient les plus agits.
La fermeture des ateliers nationaux tait imminente. Chaque soir des
bandes d'ouvriers parcouraient les boulevards en acclamant la Rpublique
dmocratique et sociale. Les contre-manifestations taient spontanes et
il ne leur manquait qu'un cri et des chants. On peut dire que l'Empire
commena par une scie de caf-concert: Polon, nous l'aurons! et par
des romances sentimentales: Napolon, sois bon rpublicain. Un parti
bonapartiste commenait  se former et, ce qui tait encore plus
important, un tat d'esprit bonapartiste se formait aussi. Une nouvelle
meute socialiste allait le renforcer.

Celle-l fut plus qu'une meute: un vritable essai de guerre sociale,
noy dans le sang. La commission excutive, obissant au vote de
l'Assemble, avait fix au 21 juin la dissolution des ateliers
nationaux. Le 22, la dcision ayant t notifie, une dlgation
ouvrire protesta auprs du gouvernement. La dcision maintenue,
l'insurrection clata le lendemain.

Elle fut d'autant plus violente qu'elle tait anonyme. Elle n'eut pas de
chefs. Le seul nom qui en soit rest est celui de Pujol, chef de section
aux ateliers nationaux, qui donna le signal du soulvement par une
harangue aux ouvriers sur la place de la Bastille, au pied de la colonne
de Juillet: la sdition, comme l'Assemble l'appelait, s'autorisait
contre la Rpublique bourgeoise du souvenir des rvolutions qui avaient
renvers la monarchie. Le soir mme, la population ouvrire de Paris
tait sous les armes.

On vit alors ce que, ni en 1789, ni en 1830, ni en fvrier on n'avait
vu: un gouvernement rsolu  se dfendre, qui avait pris toutes ses
prcautions, arrt mme  l'avance un plan de combat et qui chargeait
l'arme rgulire de la rpression. Ecartant les cinq civils de la
Commission excutive, l'Assemble dlgua le pouvoir au gnral
Cavaignac, c'est--dire  un dictateur rpublicain. En trois jours,
l'insurrection, d'abord matresse de prs de la moiti de Paris, fut
crase. Des arrestations en masse, des condamnations par les conseils
de guerre, des dportations en Algrie, suivirent cette victoire de
l'ordre. La troupe s'tait battue avec discipline, les sections
bourgeoises de la garde nationale avec fureur: de province mme, des
renforts leur taient venus. Au lieu d'tre honore, l'insurrection fut
fltrie. Les insurgs ne furent plus des hros, mais des barbares.
L'assassinat du gnral Bra, la mort de l'archevque de Paris, Mgr
Affre, tu au moment o il intervenait entre les combattants, se
racontrent avec horreur. Partout l'impression fut profonde. Du moment
que la rvolution attaquait l'ordre social et la proprit, Paris mme
cessait d'tre rvolutionnaire. Des journes de juin, le socialisme
sortit affaibli et dcourag, tandis que la raction grandissait, des
villes aux campagnes, avec la haine des partageux.

Ds lors, les vnements marchrent trs vite. La constitution qui fut
adopte par l'Assemble disait que la Rpublique aurait un prsident et
que ce prsident serait lu par le peuple. Rares furent les rpublicains
comme Grvy qui reprsentrent que le plbiscite pouvait tre mortel
pour la Rpublique. La gauche mme l'accepta; la doctrine rpublicaine
enseignait alors que le rgime parlementaire tait d'essence
conservatrice et monarchique, et que le pouvoir excutif, pour ne pas
dpendre d'une Assemble toujours capable de restaurer la monarchie,
devait s'appuyer sur le suffrage universel: ce qui prouve que les
thories politiques sont changeantes comme les circonstances qui les
dterminent.

Le plbiscite eut lieu le 10 dcembre. Avec Lamartine et le gnral
Cavaignac, Louis-Napolon avait pos sa candidature. Il tait rentr en
France depuis peu de temps, sa prsence  l'Assemble avait t peu
remarque, mais son attitude avait t habile. Il avait ni qu'il ft
prtendant au trne imprial. Au lieu de parler, comme dans ses premiers
manifestes, comme presque tout le monde quelques mois plus tt, de
rformes sociales, il tait devenu conservateur avec un vocabulaire
dmocratique, le mlange mme dont les ides et les traditions
napoloniennes se composaient. A la surprise gnrale, il fut lu  une
majorit considrable, avec cinq millions et demi de voix. Plus
significatif, plus glorieux que ceux de Cavaignac et de Lamartine, le
nom de Napolon l'avait emport.

Ce fut une situation bien extraordinaire que celle de ce
prince-prsident qui n'tait rien la veille, qui n'avait qu'une poigne
de partisans et qui devenait chef de l'Etat. Le premier mouvement des
dputs fut de considrer son lection comme un accident (le prsident
n'tait pas rligible) et de le traiter lui-mme comme une quantit
ngligeable. En effet, n'tant pas initi aux affaires, il montrait de
l'embarras et mme de la timidit. Pourtant, il avait dj une
politique. Il choisit ses ministres parmi les conservateurs et, mesurant
l'importance de l'opinion catholique, lui donna une satisfaction en
dcidant l'expdition de Rome pour rtablir le Pape dans ses Etats d'o
une rvolution l'avait chass. Jusqu' la fin, Napolon III sera
conservateur  l'extrieur et libral  l'intrieur ou inversement, pour
contenter toujours les deux tendances des Franais.

Cependant sa position tait fragile. Elle le fut encore plus aprs les
lections du 13 mai 1849 qui montrrent que le prsident tait isol. Un
Bonaparte tait au fate de l'Etat et il n'y avait en France que bien
peu de vritables bonapartistes. D'ailleurs le prsident n'et pu avoir
de programme et de candidats  lui sans violer la Constitution et sans
se dcouvrir. La nouvelle Assemble, lue, comme il l'avait t
lui-mme, sous l'impression des journes de juin, tait conservatrice.
Elle n'tait mme plus rpublicaine. La peur du dsordre et de
l'anarchie, le mcontentement des campagnes contre l'impt rest fameux
des 45 centimes additionnels aux contributions directes, tout avait
dtourn la France des rpublicains. Le parti de l'ordre tait
vainqueur, et il tait reprsent par les lgitimistes et les
orlanistes dont les deux groupes formaient la majorit. Du jour au
lendemain, cette majorit pouvait rtablir la monarchie, si les deux
groupes monarchistes se rconciliaient comme la famille royale
elle-mme, divise depuis 1830. Si la fusion chouait, le
prince-prsident n'aurait qu' confisquer le courant qui loignait la
France de la rpublique et, au lieu de la royaut, on aurait l'Empire.
C'est ainsi que les choses se passrent. Louis-Napolon n'eut qu'
profiter des fautes d'une Assemble royaliste qui ne sut pas accomplir
une restauration.

Ces fautes furent nombreuses et graves. Non seulement les partisans du
comte de Chambord et ceux du comte de Paris ne russirent pas 
s'entendre, ce qui et t facile, puisque le reprsentant de la branche
ane des Bourbons n'avait pas de fils et ne devait pas en avoir, mais
encore ils fournirent des armes au prince-prsident. Ce qui proccupait
surtout ces conservateurs, c'tait la crainte des rvolutionnaires. Ils
avaient beau former une majorit considrable, ils taient hants par la
peur des rouges. Une lection partielle, qui ramena quelques dputs
au parti qui s'appelait, par une vocation de 1793, le parti de la
Montagne, dputs lus  Paris surtout, pouvanta l'Assemble. Elle s'en
prit au suffrage universel. Thiers, devenu ractionnaire au milieu de
ses nombreux avatars, parla de la vile multitude. Aprs la loi du 31
mai 1850, qui excluait trois millions d'lecteurs, la politique du
prince-prsident fut toute trace: lu du plbiscite, il se prsenterait
comme le dfenseur et le restaurateur du suffrage universel. C'est lui
dsormais qui traita comme une quantit ngligeable une Assemble
inerte, flottant entre la monarchie et la rpublique, tandis qu'il
prparait l'Empire. Dj il avait pris ses ministres en dehors d'elle,
il se constituait un parti, se montrait en France, flattait et se
conciliait l'arme qui,  l'lection prsidentielle, avait vot moins
pour lui que pour le gnral Cavaignac. Dj, avec Persigny et Morny, il
prparait le coup d'Etat. Il s'y dcida quand l'Assemble eut refus de
reviser la Constitution dont un article interdisait que le prsident ft
rlu. Le coup d'Etat du 2 dcembre 1851 fut une opration
ractionnaire, mais dirige contre une assemble monarchiste pour lui
enlever le bnfice de la raction, excute avec l'aide de l'arme et
prcde d'avances aux dmocrates  qui le prince-prsident promit une
amnistie et le rtablissement du suffrage universel.

Les invectives dont les rpublicains ont couvert le coup d'Etat font
oublier que l'Assemble qui fut chasse par la force et dont les membres
furent arrts pour la plupart, tait une Assemble monarchiste. S'il
n'y avait eu le rgne de Napolon III, il aurait d y avoir celui
d'Henri V ou de Louis-Philippe II. A lire les _Chtiments_ de Victor
Hugo et l'_Histoire d'un Crime_, on croirait que le prince-prsident a
trangl la Rpublique. A la vrit, il touffait une monarchie au
berceau. Seulement cette monarchie et t reprsentative, tandis que le
coup d'Etat tablissait la dictature et supprimait le rgime
parlementaire. Dans des conditions au fond assez peu diffrentes de
celles du 18 brumaire, le neveu du Premier Consul se substituait  la
royaut dont le retour tait seulement un peu plus probable en 1851
qu'en 1799. Mais que dsirait la France? Ce que l'Assemble avait t
incapable d'tablir sur des bases solides: l'autorit et l'ordre. Le
peuple franais les reut de Louis-Napolon Bonaparte qui les lui
apportait. Le coup d'Etat du 2 dcembre, organis de l'intrieur,
excut dans les circonstances les plus favorables, ne rencontra donc
qu'une faible rsistance, celle de la minorit rpublicaine du pays.
Encore cette minorit tait-elle affaiblie par la rancune des ouvriers
qui, se souvenant des journes de juin, ne mirent qu'une mdiocre ardeur
 dfendre une Rpublique qui ne subsistait plus que de nom. Le dput
Baudin se fit vainement tuer sur une barricade du faubourg
Saint-Antoine. La tentative d'insurrection qui eut lieu  Paris fut
arrte en trois jours. Plus on allait et plus les mesures contre la
guerre des rues taient svres et mthodiques. Le pouvoir n'avait plus,
comme en 1789 ou en 1848, de mansutude ni d'hsitation. Aux journes de
juin, le gnral Cavaignac avait dj perfectionn ce qu'on pourrait
appeler la technique de la rpression. Cette fois on fusilla tout
individu pris les armes  la main. Le 5 dcembre, Paris tait redevenu
calme. En province, il n'y eut que des soulvements locaux dont la
troupe vint  bout sans difficult. L'ensemble de la France avait
accept le coup d'Etat. Le 21 dcembre, le suffrage universel, rtabli
comme l'avait promis le prince-prsident, fut appel  se prononcer. Par
7.000.000 de _oui_ contre 600.000 _non_, il approuva Louis-Napolon
Bonaparte d'avoir viol et aboli la Constitution et lui confra le
pouvoir pour six ans. En ralit l'Empire tait fait.

Voil un demi-sicle que la France a les institutions administratives
de l'an VIII, disait une proclamation du prince. Pourquoi n'en
aurait-elle pas aussi les institutions politiques? En effet, il n'y
avait presque rien  changer pour revenir  la dictature consulaire. Il
suffit de limiter les pouvoirs de la Chambre, nomme de nouveau Corps
lgislatif et prive de tout droit d'initiative. Le perfectionnement,
c'tait l'lection des dputs au suffrage universel et direct mais avec
la candidature officielle qui dsignait les candidats agrables au
gouvernement et leur assurait la quasi-totalit des siges. Si, aux
institutions de l'an VIII, le rgime parlementaire se superposait aussi
bien que la dictature, c'tait  la dictature qu'on tait retourn. Un
an plus tard, aprs une rapide prparation et un voyage  travers la
France o il avait t reu comme un souverain, Louis-Napolon annonait
son intention de rtablir l'Empire hrditaire et de prendre le nom de
Napolon III. Le 21 novembre 1852, un nouveau plbiscite l'approuvait 
une majorit encore plus crasante que l'anne prcdente. Le peuple
franais avait adopt l'Empire autoritaire par 7.880.000 _oui_ contre
250.000 _non_. L'opposition ne comptait plus. Les rpublicains avancs
taient en exil. Ceux qui restaient, effrays par les mesures de rigueur
et les dportations qui avaient suivi le 2 dcembre, taient rduits au
silence. Victor Hugo, rfugi  Guernesey, crivait les _Chtiments_,
mais se voyait bientt seul  braver Sylla. Aux lections de 1857, il
n'entrera encore qu'une poigne d'opposants au Corps lgislatif, les
Cinq. La pression administrative, l'action des prfets, l'intimidation
contribuaient pour une part  cette docilit du corps lectoral.
Pourtant l'acquiescement des masses rurales et de la bourgeoisie  ce
rgime dictatorial tait spontan. Napolon III avait donc eu raison de
se fier au suffrage universel. Il restait seulement  donner au pays des
satisfactions matrielles et morales. Il restait  gouverner.

Depuis son lection  la prsidence de la Rpublique jusqu'au
rtablissement de l'Empire, ce qui avait le mieux servi Napolon III,
c'tait, avec l'clat de son nom, l'ide de l'autorit et de l'ordre. Ce
qui aurait d lui nuire, c'tait l'ide de la guerre, attache au nom
napolonien. Mais, pendant la deuxime Rpublique, les Assembles,
modres ou conservatrices, avaient suivi en Europe une politique fort
peu diffrente de celle de Louis-Philippe. Le programme commun des
libraux et des bonapartistes de la Restauration, celui des insurgs de
1830 et de 1848, abolition des traits de 1815, frontires naturelles,
dlivrance des nationalits opprimes, Lamartine et ses successeurs
l'avaient laiss en sommeil. Sous la prsidence de Louis-Napolon, il
n'y avait eu d'autre expdition  l'extrieur que celle de Rome pour la
protection du Pape, ce qui avait content les catholiques sans
ncessiter un effort militaire srieux. Cependant, on pouvait craindre
que, devenu empereur, le Prince Prsident ne ft une politique
belliqueuse. Aussi rassura-t-il  la fois la France et l'Europe lorsque,
dans son discours de Bordeaux, quelque temps avant la proclamation de
l'Empire, il eut prononc ces paroles fameuses, si souvent rappeles
depuis: l'Empire, c'est la paix.

Ce ne fut pas l'unique raison pour laquelle Napolon III fut accept par
les quatre puissances qui, en 1814 et en 1815, avaient lanc contre les
Bonaparte une exclusion ternelle. Les rvolutions qui avaient parcouru
l'Europe en 1848  la manire d'une pidmie avaient violemment secou
les monarchies prussienne et autrichienne qui n'taient pas fches que
l'ordre ft rtabli en France, mme par un coup d'Etat napolonien. En
outre, la Prusse et l'Autriche sortaient  peine d'un conflit pour la
prpondrance en Allemagne. Sans qu'il y et de sang vers, la royaut
prussienne avait t humilie  Olmtz et il en tait rest entre les
deux puissances germaniques une rivalit qui les empchait de se
concerter contre la France. Quant  l'Angleterre, Napolon III savait
bien que tout dpendait d'elle. Il s'tait appliqu  rassurer le vieil
ennemi de son oncle, et, pendant son rgne, il s'efforcera toujours de
maintenir l'Entente cordiale. Restait le tsar, trs hostile au
rtablissement de l'Empire franais. A lui seul, il ne pouvait rien.
Mais la Russie, que les rvolutions n'avaient pas touche, qui avait
mme, pour le compte de l'Autriche, cras l'insurrection hongroise,
exerait en Europe une influence considrable. C'tait la Russie qu'il
fallait abaisser si l'on voulait remanier  l'avantage de la France les
traits de 1815, ce qui tait l'arrire-pense et l'une des raisons
d'tre du nouvel empereur.

Hritier des traditions napoloniennes, lu du plbiscite, Napolon III
savait fort bien qu'il devait contenter toutes les tendances du peuple
franais. L'Empire, c'tait, comme disait Thiers, une monarchie 
genoux devant la dmocratie. Ce qui avait donn le pouvoir  Napolon
III, c'tait l'aspiration  l'ordre et  l'autorit. Mais l'esprit
rpublicain de 1848 renatrait, le got de la libert reprendrait 
mesure que s'loignerait le souvenir du danger rvolutionnaire. Comment
l'Empire autoritaire pouvait-il apporter une satisfaction  l'ide
rpublicaine? En lui accordant ce que la monarchie de juillet et la
rpublique conservatrice lui avaient refus par prudence: le retour au
programme de politique extrieure de la Rvolution, frontires
naturelles, dlivrance des nationalits. Raction au dedans, libralisme
au dehors: cette politique russira au second Empire pendant une dizaine
d'annes, jusqu'au moment o les difficults natront pour la France des
changements qu'elle aura produits en Europe.

Comme Napolon Ier, Napolon III donnait  son rgne un caractre
monarchique et dmocratique, conservateur et libral. N'ayant pas trouv
de princesse de sang royal, il pousa Eugnie de Montijo en rappelant le
souvenir de l'impratrice Josphine. Le discours par lequel il annona
officiellement son mariage tait aussi une sorte de manifeste. Il
n'avait pas cherch  s'introduire,  tout prix dans la famille des
rois. Mais il saurait s'imposer  la vieille Europe en prenant
franchement la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient
par le libre suffrage d'un grand peuple.

La vieille Europe, Napolon III songeait  la remanier,  en reviser la
carte. Le retour au rgime napolonien n'aurait tout son sens, il
n'aurait l'appui de l'opinion librale, il n'chapperait au reproche
dont les Bourbons et Louis-Philippe ne s'taient jamais dlivrs que si
l'oeuvre du congrs de Vienne tait abolie. D'autre part, l'exprience
enseignait que, si la France heurtait de front les allis de 1814, elle
s'exposait  les unir de nouveau contre elle. Il fallait donc, pour
changer le cours des choses europennes, s'y prendre de manire 
prvenir une coalition. Et comme la tte de la coalition et encore t
l'Angleterre, c'tait avec l'Angleterre qu'il importait que le contact
ft maintenu. La question d'Orient, toujours pose depuis un sicle,
toujours propice aux diversions ou gnratrice de complications, offrit
 Napolon III l'occasion dont il avait besoin. Charles X avait song 
effacer les consquences de Waterloo par une alliance avec le tsar en
lui laissant les mains libres en Turquie. C'tait une combinaison
renouvele de Tilsit. Napolon III la renversa. C'est avec l'Angleterre,
pour dfendre l'intgrit de l'Empire ottoman, qu'il s'allia en 1854
contre la Russie. Guerre habilement choisie  tous les points de vue.
Elle assurait  Napolon III l'alliance anglaise. Elle tait agrable,
en France, aux catholiques, parce qu'elle avait pour prtexte le conflit
des Lieux Saints revendiqus par les Russes schismatiques, et aux
rpublicains qui hassaient le tsar autocrate, le tyran du Nord,
perscuteur de la Pologne. Enfin, quand la puissance russe serait
branle, le champ deviendrait libre pour une intervention de la France
en faveur des nationalits.

La guerre de Crime ne devait pas nous rapporter autre chose. Aprs un
sige d'un an, auquel l'arme franaise avait pris la plus grande part,
Sbastopol tomba, la Russie s'avoua vaincue. Au congrs qui se tint 
Paris en 1856, la France apparut comme la premire puissance du
continent. Napolon III semblait avoir effac et les revers de Napolon
Ier et le recul de la France, dans ce mme Orient, en 1840. La Russie
tait refoule loin de Constantinople. Elle tait humilie, affaiblie:
de cette humiliation, il lui resterait une rancune contre nous.
Seulement, l'Angleterre n'avait pas permis que les questions auxquelles
Napolon III tenait le plus, celle de Pologne, celle d'Italie, fussent
mme effleures. Satisfaite de l'affaiblissement de la Russie,
l'Angleterre se dtachait dj de nous. Ainsi, derrire des apparences
de gloire et de grandeur, d'amres ralits se cachaient. En Prusse, un
homme redoutable commenait sa carrire et il avait vu tout de suite le
parti que son pays pouvait tirer de cette nouvelle situation: c'tait
Bismarck. La Prusse tait la puissance la plus intresse  un
remaniement de l'Europe, parce que, sans la suppression de l'ordre de
choses cr en 1815, elle ne pouvait pas expulser l'Autriche de la
Confdration pour fonder  son profit l'unit allemande. La Russie
venait d'tre humilie  Sbastopol comme la Prusse l'avait t 
Olmtz. L'Autriche, tonnant le monde par son ingratitude, avait
abandonn le tsar qui l'avait sauve de la rvolution hongroise. La
Prusse, en se rapprochant de la Russie ulcre, prparait le moyen de
dominer librement l'Allemagne.

Pour russir, le plan de Bismarck, qui tait  longue chance,
supposait que Napolon III repousserait l'alliance que l'Autriche lui
proposait au congrs de Paris. Cette alliance, que Louis-Philippe et
Guizot avaient pratique pour viter les bouleversements dangereux,
Napolon III n'en voulut pas, il ne pouvait pas en vouloir parce qu'elle
lui et interdit d'affranchir la nationalit italienne. Ds 1855, en se
sparant de son ministre des affaires trangres, Drouyn de Lhuys,
partisan de l'accord avec l'Autriche, Napolon III avait choisi.
Lorsque, trois ans plus tard, Orsini eut jet sa bombe, cet attentat ne
dtermina pas l'empereur, comme on l'a cru,  intervenir en faveur de
l'unit italienne. Il lui servit seulement  convaincre ceux qui, dans
son entourage, s'opposaient  la guerre contre l'Autriche, qu'il tait
imprudent de rsister aux sommations des patriotes italiens. Bientt,
 l'entrevue de Plombires, l'appui de la France tait promis au Pimont
pour affranchir de l'Autriche les provinces italiennes et, l'an d'aprs,
en 1859, les hostilits commenaient.

Aprs avoir combattu le tsar autocrate, l'empereur des Franais se
tournait contre les Habsbourg. Par l, il remplissait une autre partie
du programme libral et rpublicain, il dsarmait une opposition. A son
dpart pour l'arme d'Italie, il fut acclam dans le faubourg mme o
s'taient dresses les barricades du 2 dcembre. Il allait pourtant
au-devant de difficults qu'il ne souponnait pas. Si l'arme
autrichienne fut vaincue, non sans peine,  Magenta et  Solfrino,
Napolon III eut la surprise de voir toute l'Allemagne, insidieusement
excite par la Prusse, prendre fait et cause pour l'Autriche, puissance
germanique. Menac d'une guerre sur le Rhin, tandis que les Autrichiens,
chasss seulement de Lombardie, rsistaient encore, et que la Russie et
l'Angleterre se tenaient  l'cart, se rjouissant de son embarras,
Napolon III eut hte de signer l'armistice de Villafranca. Il
abandonnait ainsi Victor-Emmanuel, les Pimontais, les patriotes
italiens qui, au mme moment, espraient la dlivrance totale et l'unit
de l'Italie morcele: des rvolutions nationales clataient dans les
principauts, menaant Rome et le Saint-Sige. Ainsi, la guerre contre
l'Autriche pour affranchir la nationalit italienne tournait court et
tournait mal. Elle avait expos la France  un conflit europen. Elle
avait du l'Italie elle-mme, qui nous en voulut de l'avoir laisse
incomplte et qui estima d'ailleurs que nous tions pays du service
rendu par la cession de Nice et de la Savoie. Enfin, l'unit italienne
posait la question romaine et, par la question romaine, la politique
intrieure et la politique extrieure de Napolon III entraient en
contradiction. S'il refusait Rome  la nouvelle Italie, il violait le
principe des nationalits, il s'alinait les libraux franais. S'il
abandonnait Rome, il soulevait une autre opposition, celle des
catholiques franais qui, depuis le coup d'Etat, lui avaient toujours
prt leur appui.

Ce n'taient mme pas les seules consquences que la politique des
nationalits devait produire aprs un succs phmre. L'cueil
italien, que lui avait prdit Metternich, obligea d'abord Napolon III
 transformer son systme de gouvernement. C'est  l'intrieur qu'il
voulut apaiser les libraux, en inaugurant l'Empire libral par la
rforme de 1860 qui accroissait les pouvoirs du Corps lgislatif, lui
rendait la parole et acheminait au rgime parlementaire. Aux
conservateurs, il promettait cette fois la paix, la fin des
interventions de principe en Europe, le maintien de la souverainet du
Pape. Mais il n'avait pas russi  unir les partis sous un manteau de
gloire. Il n'avait pu satisfaire  la fois les ractionnaires et les
rvolutionnaires. Il avait mcontent les deux camps en se flattant de
rsoudre les difficults auxquelles avaient succomb les rgimes
prcdents. Et il avait prpar  l'extrieur, en reprenant la politique
de la Rvolution, les prils dont la France allait tre assaillie.

Les dix dernires annes du second Empire se consumrent en vains
efforts pour rtablir une situation compromise. Depuis le congrs de
Paris, Napolon III voyait s'envoler l'espoir de reviser les traits de
1815. Il dclarait bien que ces traits avaient cess d'exister, mais
c'tait vrai surtout en ce sens que la Prusse se disposait  en
supprimer les parties qui la gnaient, qui la liaient, qui l'empchaient
d'unifier l'Allemagne. L'Angleterre, alarme par la runion de la Savoie
et de Nice, souponnait la France napolonienne de prparer d'autres
conqutes. D'autre part, le principe des nationalits, auquel l'empereur
restait fidle, et qu'il n'aurait pu abandonner sans soulever contre lui
l'opinion librale, l'introduisait dans de nouveaux embarras ajouts 
ceux qu'il rencontrait dj en Italie. En 1863, la Pologne s'tait
insurge contre la domination russe, et Napolon III essaya
d'intervenir. Il n'y gagna que le ressentiment d'Alexandre II auquel
Bismarck s'empressa de se joindre pour conserver les provinces
polonaises de la Prusse et, en mme temps, pour gagner le tsar  ses
desseins sur l'Allemagne. Brusquement, l'anne suivante, la question
allemande fut pose par l'affaire du Slesvig-Holstein. Cette fois,
Napolon III refusa la proposition anglaise qui tait d'intervenir en
faveur du Danemark attaqu par la Prusse et l'Autriche. L'empereur
objecta que, dfenseur des nationalits en Italie, il ne pouvait pas
prendre une autre attitude en Allemagne, les duchs tant revendiqus
par la Confdration germanique. Le rsultat ne fut pas seulement de
livrer  l'Allemagne les Danois du Slesvig. Cette conqute fut pour
Bismarck le point de dpart de l'unit allemande, le prtexte du conflit
qu'il lui fallait pour expulser l'Autriche de la Confdration. Ce plan
tait visible. Il ne pouvait chapper  ceux qui suivaient le cours des
vnements. Napolon le favorisa. Toujours  la recherche d'un succs
qui consoliderait son trne, il revint au systme de l'poque
rvolutionnaire, celui des compensations. Il laissait le champ libre 
la Prusse en Allemagne et, en change, la France recevrait un
agrandissement. A l'entrevue de Biarritz avec l'envoy du roi Guillaume,
en 1865, l'accord se fit sur cette base, mais sans engagement formel de
la part des Prussiens. En mme temps, pour complter la chane, Bismarck
s'alliait  Victor-Emmanuel et lui promettait la Vntie au cas d'une
guerre commune contre l'Autriche. Cette combinaison, dangereuse pour la
France, puisqu'elle associait l'unit italienne  l'unit allemande,
Napolon III l'approuvait, parce qu'il esprait que Venise ferait
oublier Rome aux Italiens. Quand il s'apercevrait du danger, il serait
trop tard parce qu'il ne pourrait plus s'opposer  l'expansion de la
Prusse et soutenir l'Autriche qu'en reniant et en dtruisant son oeuvre
d'Italie.

Ce n'tait mme pas tout. Lorsque la guerre clata en 1866 entre la
Prusse et l'Autriche, soutenue par les Etats de l'Allemagne du Sud,
Napolon III tait emptr dans une aventure d'Amrique. En 1864, ayant
envoy, de concert avec l'Angleterre et l'Espagne, quelques navires et
quelques troupes au Mexique, pour appuyer la rclamation des cranciers
de ce pays dvast par une rvolution, l'empereur avait t sduit par
l'ide d'y fonder une monarchie dont le souverain serait un Habsbourg,
l'archiduc Maximilien, frre de Franois-Joseph. Les plus dangereuses
des conceptions napoloniennes se rattachaient  une ide centrale. Il
s'agissait toujours d'obtenir  l'extrieur un succs capable de plaire
 l'imagination des Franais. Il s'agissait toujours de satisfaire une
fraction de l'opinion publique. Aprs l'expdition de Syrie, pour y
protger les chrtiens, l'expdition du Mexique dtournerait peut-tre
les catholiques franais de penser  Rome. L'empereur d'Autriche, dont
le frre recevait une couronne des mains de la France, serait peut-tre
dispos  cder la Vntie sans combat. Mais le Mexique dvora des
hommes et de l'argent. En 1866, nous y avions, sans rsultat affaibli
notre arme, et bientt Maximilien, abandonn de la France, tait
fusill par les Mexicains qui ne l'avaient jamais reconnu.

Ce n'est pourtant pas la raison qui empcha Napolon III d'intervenir en
Allemagne lorsque, comme un coup de foudre, clata la nouvelle que
l'arme autrichienne avait t battue par la Prusse  Sadowa. Mais il
tait li de toutes parts, li avec la Prusse depuis l'entrevue de
Biarritz, et, par tout son systme, li avec l'Italie qui tait battue 
ce moment mme par les Autrichiens en essayant de librer Venise. Si la
France arrtait les succs de l'arme prussienne, elle prenait parti
pour l'Autriche contre l'Italie et pour l'tat de choses cr en
Allemagne par les traits de 1815. L'empereur se ft donc interdit les
compensations qu'il esprait. De plus, le public, qui avait applaudi la
guerre de Crime contre le tsar et la guerre d'Italie contre les
Habsbourg, se rjouissait de la victoire prussienne de Sadowa comme
d'une victoire du libralisme et n'et pas compris la volte-face du
gouvernement imprial.

Pourtant, c'est dans l'opinion que le retournement fut le plus rapide.
Quand on s'aperut que la Prusse s'agrandissait en Allemagne, annexait
le Hanovre, prparait des conventions militaires avec les Etats
allemands du Sud que nous n'avions pas secourus et qui se livraient
maintenant  leurs vainqueurs, quand on vit que Bismarck, au trait de
Prague, mnageait l'Autriche pour ne pas la rendre irrconciliable, on
comprit enfin o il voulait en venir. Trop tard est un grand mot, un mot
terrible de l'histoire. Lorsque Thiers, oubliant que pour combattre
Louis-Philippe et Guizot, il avait recommand la politique que Napolon
avait suivie, montrait le danger d'une grande Allemagne unie par la
Prusse, lorsqu'il lanait son mot si souvent rpt: Vous n'avez plus
une faute  commettre, l'avertissement venait trop tard. La presse,
l'opinion publique s'irritaient maintenant contre les vainqueurs de
Sadowa, oubliant la faveur obstine dont les Hohenzollern, depuis
Frdric II, avaient joui chez nous. Et cette tardive rvlation de la
ralit se traduisait par un nervement qui allait hter le conflit
prpar par Bismarck. C'tait pour lui seul que, depuis dix ans, les
choses avaient bien tourn, parce que, sur chacun des actes de la France
en Europe, il avait model sa politique et profit sur-le-champ de
toutes les fautes commises. On pouvait comparer Napolon III  un homme
qui marchait avec un bandeau sur les yeux, tandis que son ennemi voyait
clair.

De 1866 et de la bataille de Sadowa datent le dclin de l'Empire et une
nouvelle situation en Europe. En travaillant  la revanche de Waterloo
par la destruction des traits de 1815 et par le principe des
nationalits, la France, du congrs de Paris  Solfrino, avait eu
quelques annes d'illusion. En fin de compte, elle avait compromis sa
scurit et provoqu le pril. C'tait un changement considrable que
l'apparition d'une Prusse agrandie, fortifie, qui cessait d'avoir
l'Autriche pour contre-poids et qui dominait dsormais les pays
germaniques. Toute la politique napolonienne en fut dsempare. Lorsque
l'empereur rappela les promesses de Biarritz, rclama pour la France une
compensation aux conqutes de la Prusse, Bismarck se moqua de cette
note d'aubergiste. Napolon III avait demand Mayence: non seulement
Bismarck refusa, mais il mit les princes allemands en garde contre les
ambitions de la France. Repouss de la rive gauche du Rhin, Napolon III
songea  une annexion de la Belgique, tombant dans l'erreur que
Louis-Philippe s'tait gard de commettre. Plus tard, Bismarck rvla
tout aux Belges et aux Anglais, entourant la France d'une atmosphre de
soupon, afin qu'elle ft seule le jour o il l'attaquerait. Lorsque
enfin Napolon se montra dispos  se contenter du Luxembourg, ce fut
dans le Parlement de l'Allemagne du Nord une furieuse protestation
contre la France, une manifestation de haine nationale; Bismarck
rpondit que la volont populaire lui interdisait de cder une terre
germanique.

Tromp, humili, Napolon III portait  l'intrieur le poids de ses
checs. Le temps n'tait plus o il n'y avait au Corps lgislatif que
cinq opposants irrductibles. Aux lections de 1863, ils taient passs
 trente-cinq. Paris et les grandes villes votaient pour les candidats
de l'opposition. Aux lections de 1867, ce fut pire encore: les
candidats du gouvernement n'obtinrent dans toute la France qu'un million
de voix de plus que les autres. Le jeu de mots d'Henri Rochefort, dans
le premier numro de son pamphlet _la Lanterne_, n'tait pas sans
justesse: La France contient trente-six millions de sujets, sans
compter les sujets de mcontentement. On tait mcontent du Mexique, de
Sadowa. L'Empire, aprs avoir promis qu'il serait la paix, avait fait la
guerre et la guerre avait du les libraux qui l'avaient dsire
puisque la Pologne n'tait pas dlivre et que l'Italie, bien qu'elle
et enfin reu la Vntie en 1866, n'avait pas Rome. La grande masse des
lecteurs, qui tenait  la paix, tait inquite parce que l'on
commenait  parler d'accrotre nos forces militaires pour tenir tte 
la Prusse. Le principe des nationalits, qui n'avait donn que des
dboires, n'exerait plus la mme sduction qu'autrefois. Une nouvelle
cole de rpublicains et de socialistes tait venue et celle-l, au lieu
d'tre belliqueuse, demandait l'abolition des armes permanentes. La
rforme militaire du marchal Niel, mollement soutenue par le
gouvernement qui redoutait l'opinion publique, fut combattue par la
gauche et n'aboutit pas. Enfin le mauvais souvenir de 1848 et des
journes de juin s'tait loign. On ne savait plus gr  Napolon III
d'avoir rtabli l'autorit et l'ordre. Les dernires annes de l'Empire
s'coulrent ainsi dans le malaise et le trouble.

Pour le renverser, il fallut pourtant une catastrophe. Il y avait bien
des rvolutionnaires, mais personne ne pensait  une rvolution. A
mesure que l'Empire s'affaiblissait, il devenait plus libral, et
l'ancienne opposition se rapprochait du pouvoir. Seuls les jeunes, comme
Gambetta, restaient encore irrductibles. Emile Ollivier, qui avait t
un des Cinq, tait dj rconcili avec Napolon III. Le 2 janvier 1870,
il fut charg du ministre o entrrent huit dputs: le rgime
parlementaire, aboli en 1852, avait t reconstitu pice  pice. Et,
de nouveau, l'empereur fit consacrer par un plbiscite ces rformes et
son pouvoir. On vit alors, quatre mois avant la chute, combien
l'ensemble de la nation franaise tait conservateur, respectueux de
l'ordre de choses tabli, peu dsireux d'un changement. Le 8 mai 1870,
il y eut encore plus de 7 millions de _oui_ contre un million et demi de
_non_. On crut, Gambetta croyait lui-mme, l'Empire plus fort que
jamais. L'enterrement de Victor Noir, tu au cours d'une altercation
par le prince Pierre Bonaparte, avait donn lieu  des manifestations
qui parurent redoutables, mais qui restrent sans suite. Quelques
mouvements insurrectionnels,  peine bauchs, servirent le gouvernement
au point qu'on l'accusa de les avoir provoqus. Mieux encore: le
ministre Ollivier poursuivit des rpublicains pour complot contre la
sret de l'Etat, emprisonna Rochefort, fit condamner l'_Association
internationale des travailleurs_. On tait au mois de juin. Sans le
dsastre qui approchait, nul ne sait combien de temps l'Empire aurait
encore dur.

Une grave difficult extrieure tait dj ne et elle nous ramenait 
une situation qui n'tait pas nouvelle dans notre histoire. On ne
s'tonne pas que nous soyons entrs en conflit avec la Prusse par le
dtour de l'Espagne quand on se rappelle la place que les affaires
espagnoles avaient tenue aux sicles passs dans la politique franaise.
En 1868, une rvolution avait renvers la reine Isabelle et, pour la
remplacer, le marchal Prim, de concert avec Bismarck, avait offert le
trne  un Hohenzollern catholique, le prince Lopold. La France ne
pouvait pas plus admettre qu'un parent du roi de Prusse rgnt en
Espagne qu'elle n'avait admis un Habsbourg sous Louis XIV. On redit
alors ce qu'on avait dit en 1700: l'Empire de Charles-Quint ne doit pas
se reconstituer. L'opinion, dj monte contre la Prusse, vit dans la
candidature Hohenzollern une provocation de Bismarck. Prvost-Paradol
avait crit que la France et la Prusse marchaient l'une contre l'autre
comme deux locomotives lances sur le mme rail. Un jour ou l'autre, la
rencontre devait se produire. Il fallait seulement que Bismarck, pour
tre sr d'avoir toute l'Allemagne avec lui, se ft dclarer la guerre
qu'il dsirait, qui lui tait ncessaire pour fonder l'unit allemande.
Il se tenait prt  saisir l'occasion et l'affaire d'Espagne la lui
fournit.

Le gouvernement prussien avait affect d'ignorer l'offre de la couronne
d'Espagne  un Hohenzollern. Devant les protestations de la France, ce
fut le pre du prince Lopold qui dclina la candidature pour lui. A
Paris, cette renonciation,  laquelle Bismarck et Guillaume refusaient
de se mler, parut insuffisante et louche. Quatre ans plus tt, le
propre frre de Lopold, le prince Charles, choisi comme souverain par
la Roumanie, avait pass outre  l'interdiction d'une confrence
europenne, s'tait rendu sous un dguisement  Bucarest et, l, s'tait
prvalu du fait accompli. Le roi de Prusse avait affirm que son parent
avait agi  son insu alors que Bismarck avait tout approuv. Le
gouvernement franais connaissait d'autant mieux cette histoire qu'il
avait t favorable au prince Charles. C'est pourquoi, en juillet 1870,
le ministre des Affaires trangres Gramont jugea indispensable de
s'assurer que la France ne serait pas joue en Espagne comme l'Europe
l'avait t en Roumanie. Il chargea notre ambassadeur Benedetti
d'obtenir des garanties du roi Guillaume qui tait alors aux eaux d'Ems.
Guillaume Ier tait aussi prudent et mme timor que son ministre tait
audacieux. Il se contenta de faire rpondre  Benedetti qu'il
considrait la question comme close et qu'il n'y avait pas lieu
d'accorder  l'ambassadeur de France l'audience demande. Le rcit de ce
refus, arrang par Bismarck de manire  devenir offensant pour la
France, donna  Paris l'impression que la Prusse nous provoquait. La
Chambre, l'opinion publique taient dj irrites. La dpche d'Ems
produisit l'effet qu'avait calcul Bismarck. A Paris, la foule rclamait
la guerre. On criait: A Berlin! Emile Ollivier pronona le mot qui
pse encore sur sa mmoire: Cette responsabilit, nous l'acceptons d'un
coeur lger. Bismarck l'acceptait aussi. C'tait lui qui avait sa
guerre. Elle lui fut dclare, comme il le souhaitait, le 19 juillet
1870.

Cette guerre, bien peu de Franais avaient compris ce qu'elle
signifiait, devin ce qu'elle allait tre. On pensait n'avoir 
combattre que la Prusse, puissance malgr tout de second ordre,  qui
l'on en voulait encore plus de son ingratitude que de son ambition, et
de petits Etats germaniques, ses allis, qu'on ne prenait pas au
srieux. La France entrait en conflit avec le peuple allemand tout
entier quand elle croyait n'avoir affaire qu'aux Prussiens. On
n'imaginait mme pas ce qui allait fondre sur nous. La dfaite,
l'invasion n'taient entrevues par personne. Si la France avait t
envahie deux fois, en 1814 et en 1815, c'tait par une coalition
crasante et aprs de longues annes de victoires. Toutes les campagnes
du second Empire avaient encore eu lieu au loin. Une victoire de la
Prusse paraissait invraisemblable. On comprend le choc terrible que la
France reut d'vnements auxquels rien n'avait prpar ni ceux qui
n'avaient pas observ les progrs de l'unit allemande sous l'influence
et la direction de l'Etat prussien, ni ceux qui regardaient le mouvement
des nationalits comme lgitime et pacifique, ni ceux qui annonaient
qu'il n'y aurait plus de guerres ou que, s'il y en avait encore entre
les monarchies, il ne pouvait y en avoir de peuple  peuple.

La premire dception vint de notre solitude. Nous n'avions pas une
alliance. La Russie, par rancune, laissait faire la Prusse. L'Angleterre
craignait qu'aprs une victoire la France n'annext la rive gauche du
Rhin et peut-tre la Belgique. L'Italie n'attendait que notre dfaite
pour achever son unit et entrer  Rome. L'Autriche tait intresse 
prendre sa revanche de Sadowa, mais elle n'avait pas confiance en nous
et elle connaissait la force de la Prusse. Toutes les fautes de la
politique des nationalits se payrent alors. Cette politique, Napolon
III avait cru habile de l'excuter par tapes. S'il avait vit la
coalition que Louis-Philippe redoutait, il n'avait russi  la fin qu'
nous laisser seuls et affaiblis en face de l'Allemagne organise et
commande par la monarchie prussienne.

La dfaite fut d'une soudainet effroyable. L'ennemi, prt avant nous,
tait entr en Lorraine et en Alsace. Le 3 aot, nous avions perdu les
batailles de Froeschwiller et de Forbach. Douze jours plus tard, l'arme
du Rhin tait bloque dans Metz. Une autre arme, forme  Chlons,
s'tant mise en marche pour la dlivrer, fut prvenue et arrte par les
Allemands. Elle ne tarda pas  tre enferme dans la petite place de
Sedan avec l'empereur lui-mme qui l'accompagnait. Il ne lui resta plus
qu' se rendre. Le 2 septembre, Napolon III et cent mille hommes
taient prisonniers.

Le dimanche 4 septembre, la nouvelle du dsastre tait connue  Paris.
D'un seul coup, l'Empire s'effondra. A la Chambre, les rpublicains,
Jules Favre, Gambetta hsitaient encore, craignant les rvolutionnaires.
Ils essayaient de donner  la dchance une forme rgulire et lgale
lorsque, comme en 1848, la foule envahit le Palais-Bourbon et rclama
imprieusement la Rpublique. Les chefs de la gauche la suivirent alors
 l'Htel de Ville o fut proclam un gouvernement de la Dfense
nationale, tandis que l'impratrice-rgente quittait les Tuileries dans
un fiacre.

Personne ne songea seulement  dfendre le rgime napolonien que le
peuple souverain, quatre mois plus tt, avait encore approuv par
7.358.000 voix.




CHAPITRE XXI

LA TROISIME RPUBLIQUE


La dfaite et l'invasion avaient renvers Napolon III comme elles
avaient renvers Napolon Ier. Mais, en 1870, la situation tait
beaucoup moins simple qu'en 1814 et en 1815. L'opration du 4 septembre
ressembla plutt, dans une certaine mesure,  celle de 1830. Ce point,
trop mconnu, doit tre mis tout de suite en lumire.

Les hommes qui formaient le gouvernement de la Dfense nationale
s'taient empresss d'arrter l'meute et de lui soustraire le pouvoir,
comme les libraux aprs les journes de juillet. Ds le dbut, la
coupure avec les rvolutionnaires avait t nette. Mais, dans ce
directoire bourgeois, il y avait aussi deux tendances distinctes. Les
uns, comme Jules Simon, Jules Favre, Ernest Picard, taient des modrs,
des politiques. Thiers, qui passait encore pour orlaniste, tait dj
trs prs d'eux. Ceux-l comprenaient que la guerre tait perdue et ils
songeaient  la liquider le plus tt possible. L'autre groupe,  la tte
duquel tait Gambetta, se composait de rpublicains ardents qui
conservaient les traditions jacobines et qui voulaient la guerre 
outrance. Le nouveau gouvernement, exactement comme celui de
Louis-Philippe, aurait un parti de la rsistance et un parti du
mouvement. Tandis qu'il subirait des assauts rvolutionnaires, il serait
divis sur la question de la paix. La Rpublique s'affermit et dura
parce que l'insurrection fut vaincue et parce que le parti belliqueux
eut le dessous. Thiers, avec son exprience de la politique et de
l'histoire, comprit clairement cette situation et c'est ainsi qu'il
devint le vritable fondateur du rgime nouveau.

Les modrs eurent un moment l'illusion que, comme en 1814 et en 1815,
l'ennemi en voulait surtout  l'Empire et que, l'Empire renvers, la
paix deviendrait facile. Ils durent s'apercevoir tout de suite que la
Prusse faisait la guerre  la France. Ds le 15 septembre, Jules Favre,
 Ferrires, rencontra Bismarck qui exigea l'Alsace. L'espoir qu'avaient
eu les modrs s'vanouissait. La paix acceptable, la transaction
honorable, qu'on s'tait flatt d'obtenir aprs la dchance de la
dynastie napolonienne, n'taient pas possibles. Gambetta et les
partisans de la guerre  outrance furent fortifis par cet chec, et
l'organisation de la rsistance commena. De l, une autre consquence
devait sortir. D'une part, Bismarck ne voulait traiter qu'avec un
gouvernement rgulier et, celui de la Dfense nationale ne l'tant pas,
il fallait des lections pour qu'il devnt lgal. D'autre part, Gambetta
craignait les lections qui pouvaient tre  la fois hostiles  la
Rpublique et favorables  la paix. On prit donc le parti de les
ajourner.

Trois jours aprs l'entrevue de Ferrires, les armes allemandes
commenaient l'investissement de Paris. Spare du reste de la France,
pleine d'illusions sur la sortie en masse, travaille par les
rvolutionnaires, la grande ville allait tre assige pendant quatre
mois. Le gros du gouvernement tait rest enferm dans la capitale et
n'avait au dehors qu'une dlgation, tablie  Tours, qui persistait 
rclamer la convocation immdiate des lecteurs. Ce dsaccord pouvait
entraner une scission. Pour la prvenir et pour diriger la rsistance
en province, Gambetta quitta Paris en ballon. Se trouvant seul  Tours,
avec quelques collgues sans autorit, il exera une vritable dictature
et improvisa des armes, dans l'ide, renouvele de 1793, de repousser
l'envahisseur. Ces efforts devaient tre vains. Depuis que la France
avait perdu ses troupes rgulires, la partie tait trop ingale. Il n'y
avait plus  sauver que l'honneur. Il le fut. Et l'on peut ajouter que
la prolongation de la rsistance, en obligeant les Allemands  continuer
la campagne quand ils croyaient tout fini, les rendit pour un temps
circonspects parce qu'elle leur donna l'ide que la France n'tait pas
un pays dont on venait  bout facilement.

Cependant les esprances que le gouvernement de la Dfense nationale
avait conues s'croulaient l'une aprs l'autre. Thiers avait t charg
d'une mission pour solliciter l'intervention de l'Europe. Partout il
essuya des refus. Personne alors ne voyait le danger d'une grande
Allemagne et, au fond, personne n'tait fch d'une diminution de la
France. La Russie profita mme de notre dsastre pour dfaire ce que la
guerre de Crime et le congrs de Paris avaient fait: elle retrouvait la
possibilit de reprendre, en Orient, sa politique contre la Turquie.
Thiers revint de sa tourne dans les capitales europennes convaincu
qu'il n'y avait plus qu' demander un armistice. D'ailleurs, en mme
temps que cet chec diplomatique, un grave vnement s'tait produit.
L'arme de Metz avait capitul le 27 octobre. Bazaine, qui la
commandait, avait cru qu'en gardant ses cent cinquante mille hommes, la
dernire force militaire qui restt  la France, il serait l'arbitre de
la situation et qu'il pourrait ngocier la paix au nom de l'Empire.
Bismarck l'entretint dans cette ide par une savante intrigue jusqu'au
jour o il eut obtenu la reddition sans combat de la seule de nos armes
qui comptt encore. En 1873, Bazaine sera condamn pour trahison.

Dans Paris investi de toutes parts, la nouvelle de la reddition de Metz,
les bruits d'armistice, l'chec de quelques sorties tentes par les
assigs, tout nervait, tout aigrissait la population qui commenait 
souffrir de la raret des vivres. La fivre obsidionale favorisait
l'agitation rvolutionnaire. Dj, plusieurs manifestations avaient eu
lieu pour rclamer des lections immdiates, municipales et
lgislatives. Le mot de Commune avait t prononc. Le 31 octobre
clatait une insurrection vritable  la tte de laquelle tait Blanqui,
vtran de l'meute. Le gouvernement, un moment prisonnier dans l'Htel
de Ville, fut dgag, non sans peine. C'tait l'annonce des troubles
prochains.

L'hiver de 1870-1871 fut rude, et cette anne-l est reste longtemps
dans le souvenir des Franais comme l'anne terrible. Les armes de
secours, les armes de mobiles leves  la hte pour dlivrer Paris,
furent battues l'une aprs l'autre. L'arme de la Loire, aprs un succs
 Coulmiers, dut reculer devant les forces allemandes que la reddition
de Metz avait libres et fut poursuivie jusqu'au Mans. Une sortie de la
garnison parisienne, destine  donner la main aux armes de province,
fut repousse  Champigny. Tour  tour, Chanzy dans l'Ouest, Faidherbe
au Nord, Bourbaki  l'Est chouaient. L'occupation de la France par
l'ennemi s'tendait et le sige de Paris devenait plus rigoureux. Le 5
janvier, le bombardement commena. Cependant Gambetta ne voulait pas
renoncer  la lutte et l'opposition grandissait contre sa dictature. Le
dsaccord qui s'tait annonc dans le gouvernement ds le mois de
septembre allait devenir aigu.

Le 28 janvier, Paris tant  bout de vivres et  bout de forces, une
dernire sortie ayant chou  Buzenval, une convention d'armistice fut
signe  Versailles par Jules Favre et Bismarck: les lections devaient
avoir lieu sans dlai pour que l'Assemble se pronont sur la paix ou
sur la guerre. A Versailles aussi, dix jours plus tt, dans la Galerie
des Glaces, un grand vnement avait eu lieu. Le 18 janvier,
anniversaire de la fondation du royaume de Prusse, Guillaume Ier avait
t proclam empereur allemand. L'unit allemande tait cre au
bnfice de la Prusse et des Hohenzollern par la dfaite de la France,
et elle fut accepte par l'Europe entire qui ne se doutait pas alors de
la menace qu'une grande Allemagne lui apportait.

La France, elle, n'avait qu'un gouvernement provisoire et il n'tait pas
uni. Gambetta, venu de Tours  Bordeaux, avait dsapprouv l'armistice.
Il voulut, du moins, quand l'armistice eut t sign malgr lui, que la
suspension des hostilits servt  prparer la rsistance jusqu'
complet puisement. Il fallait donc une Assemble nationale
rpublicaine, rsolue  repousser toute mutilation du territoire et, si
la paix ne pouvait tre obtenue autrement, capable de vouloir aussi la
guerre. Thiers, dont l'influence grandissait tous les jours, s'opposait
 Gambetta qu'il traitera bientt de fou furieux. Les modrs du
gouvernement dsavourent leur fougueux collgue, et le dictateur
donna sa dmission. Le parti rpublicain allait donc aux lections
divis. Son aile gauche, la plus ardente, compromettait la Rpublique
par l'ide de la guerre sans fin que rejetait le bon sens du pays.
L'insurrection du 31 octobre et l'agitation qui persistait  Paris
montraient aussi que le danger rvolutionnaire tait li aux
protestations contre l'armistice. Enfin, dans le grand dsarroi que la
catastrophe avait caus, le suffrage universel, du par l'Empire, se
tournait naturellement vers les hommes qui reprsentaient l'ordre et la
paix, les conservateurs monarchistes qu'il avait dj envoys aux
Assembles de la deuxime Rpublique. C'est encore  ceux-l que les
lections du 8 fvrier 1871 donnrent la majorit: sur six cent
cinquante dputs, l'Assemble nationale compta quatre cents
lgitimistes et orlanistes. On se trouvait ainsi ramen au mme point
qu'en 1851, avant que l'Assemble conservatrice et t disperse par le
coup d'Etat.

Pour d'autres raisons, l'Assemble de 1871 n'allait pas mieux russir 
restaurer la monarchie. D'ailleurs, tout la paralysait. Les deux
branches de la maison de Bourbon, spares par le souvenir de 1830,
n'taient pas encore rconcilies. De plus, les royalistes, pour carter
de la monarchie le reproche qui avait poursuivi la Restauration, celui
d'tre revenue dans les fourgons de l'tranger, croyaient habile de
laisser  un rgime de transition la responsabilit d'une paix qui
mutilerait le territoire. Ils voyaient aussi les signes avant-coureurs
d'une insurrection et ils ne voulaient pas charger de la rpression les
dbuts d'un rgne. Au lieu de restaurer tout de suite la monarchie,
comme en 1814, on l'ajourna. La question du rgime fut rserve d'un
commun accord par le pacte de Bordeaux. L'tat de fait, qui tait
rpublicain, subsista. Et ce fut la Rpublique qui signa la paix. Elle
vint  bout de la Commune et rtablit l'ordre. Elle assuma toutes les
responsabilits et elle en eut le bnfice. Ce fut elle qui remplit le
programme sur lequel la majorit de droite avait t lue. Alors les
craintes que la Rpublique inspirait--rvolution, guerre sans
fin,--s'vanouirent. Et ces causes runies firent que le rgime
rpublicain, d'abord provisoire, devint dfinitif.

Le prestige personnel, l'action de Thiers y furent pour beaucoup. Au
cours de ses nombreuses mtamorphoses, Thiers, sous l'Empire et par
opposition  l'Empire, s'tait converti  la politique extrieure
traditionnelle. Il avait combattu le principe des nationalits, annonc
les catastrophes. Il avait vu approcher la guerre avec la Prusse, mais
conseill de l'viter parce que la France n'tait pas prte. Ces
souvenirs lui donnaient une autorit sans rivale, surtout dans les
classes moyennes, dont l'opinion, chez nous, est toujours dcisive.
Agit, aventureux, fanfaron jusqu' l'ge mr, Thiers, dans sa
vieillesse, apparaissait comme l'incarnation du bon sens. Le 8 fvrier,
il avait t lu dans vingt-six dpartements. Si Thiers devenait
rpublicain, la bourgeoisie le deviendrait, et il l'tait dj, tout en
ayant assez d'habilet pour laisser de ct la question du rgime. La
majorit monarchiste tait d'accord avec lui pour la remettre  plus
tard et elle le nomma chef du pouvoir excutif. Un rpublicain de
doctrine, Jules Grvy, fut lu prsident de l'Assemble. Celui-l avait
dit ds 1848: Je ne veux pas que la Rpublique fasse peur. Il avait
galement combattu Gambetta. L'Assemble poussait en avant les hommes
les plus capables de faire accepter la Rpublique par un pays qui se
mfiait d'elle.

Il fallut tout de suite ngocier avec l'Allemagne, l'armistice touchant
 sa fin. Ngocier n'tait pas le mot juste. Il n'y avait plus qu'
subir les conditions de l'ennemi. Les lections avaient dsarm nos
ngociateurs, parce qu'elles avaient mis en relief un grand dsir de
paix. Cette paix, l'Assemble avait le mandat de la signer. Il n'tait
mme pas possible de tirer parti de la rsistance o Gambetta s'tait
obstin, de menacer Bismarck d'un soulvement national si ses exigences
taient excessives. On ne pouvait compter non plus sur un autre congrs
de Vienne pour rompre le tte--tte du vainqueur et du vaincu.
L'Angleterre, la Russie, l'Autriche avaient bien donn  Bismarck
quelques conseils de modration, mais le congrs de Londres, runi pour
les affaires d'Orient, n'avait pas voulu s'occuper de la paix
franco-allemande. La France restait seule. Le principe des nationalits
ne lui avait donn ni alliances ni amis. Il fallut cder l'Alsace, une
partie de la Lorraine, avec une indemnit de cinq milliards jusqu'au
paiement de laquelle l'occupation allemande continuerait. Les
prliminaires de la paix furent signs le 26 fvrier 1871 et, trois
jours plus tard, ratifis par l'Assemble. Les dputs des provinces
cdes protestrent que les populations d'Alsace et de Lorraine
regardaient comme nul un pacte qui disposait d'elles sans leur
consentement. Cent sept voix seulement s'taient prononces contre la
ratification et c'taient des voix de rpublicains avancs:
l'extrme-gauche radicale restait le parti de la guerre  outrance, et
plusieurs de ses membres, pour mieux marquer leur opposition  la
signature de la paix, donnrent leur dmission.

Parmi les conditions que Bismarck avait poses, il en tait une qui
tait grave, et c'tait la seule qui ne lui rapportt rien. Il avait
exig pour les troupes allemandes une entre solennelle dans Paris. Rien
n'tait plus propre  surexciter les Parisiens, aprs les souffrances et
l'nervement du sige, dans le trouble dont tait frappe la vie de
cette immense cit. L'explosion rvolutionnaire qui s'y prparait tait
mle de beaucoup d'lments. L'humiliation du dfil, bien que limit
aux Champs-Elyses et d'une dure de quelques heures seulement, compta
parmi les causes de la Commune. Presque tous les dputs de Paris
avaient vot contre la paix. Paris tait pour la Rpublique, pour la
guerre rvolutionnaire. Paris tait hostile  cette Assemble de
ruraux dont les sentiments conservateurs et pacifistes taient si
diffrents des siens. Les traditions de 1793, les souvenirs de 1830 et
de 1848 n'avaient pas disparu: les dbuts de Delescluze, un des chefs de
la Commune, dataient des journes de juillet. La rvolution patriote
s'associait d'ailleurs bizarrement  l'Internationale socialiste, la
vieille conception jacobine de la Commune  des ides de fdralisme
communal fort loignes de la Rpublique une et indivisible. Le fonds
gnral, c'tait l'esprit d'meute dans une population qu'on avait arme
pour le sige et qui avait gard ses armes, parce que le gouvernement
n'avait eu ni la volont ni la force de les lui enlever.

L'insurrection que l'on voyait venir commena le 18 mars lorsque l'ordre
eut t donn de reprendre les canons de la garde nationale. Mais une
autre circonstance s'tait produite et elle donne  ces vnements une
curieuse ressemblance avec ceux de la Rvolution. L'Assemble, d'abord
runie  Bordeaux, avait dcid de siger, non dans la capitale dont
l'agitation tait redoute, mais  Versailles, comme les Etats-Gnraux
de 1789. On avait mme propos Bourges ou Fontainebleau. Cette marque de
mfiance fut interprte  Paris comme l'annonce d'une restauration ou
d'un coup d'Etat. Une grande partie des gens paisibles avait dj quitt
la ville, remplie d'une masse oisive et arme o affluaient aussi des
aventuriers de toute sorte. Quant aux forces rgulires, il tait
inutile de compter sur elles pour maintenir l'ordre. Elles existaient 
peine et leur esprit tait mauvais: celles qui furent envoyes 
Montmartre pour reprendre les canons fraternisrent avec la foule et
abandonnrent le gnral Lecomte, fusill quelques heures plus tard avec
un ancien gnral de la garde nationale, Clment Thomas. Alors clata ce
qui couvait depuis longtemps. Aprs quelques jours d'incertitude et de
confusion, l'insurrection prit forme par la cration d'un gouvernement
de la Commune qui rompit avec celui de Versailles. Ce n'tait plus une
meute. C'tait la guerre civile et plus grave qu'aux journes de juin.

La Commune a singulirement frapp les esprits. Elle a laiss une
horreur profonde. C'est elle cependant qui a consolid le rgime
rpublicain, d'abord, comme nous l'avons dj dit, parce que la
Rpublique se montra capable de rtablir l'ordre, ensuite parce que, ds
les premiers symptmes de l'insurrection, qui avaient paru galement
dans quelques grandes villes, Thiers avait cess de mnager la droite,
s'tant convaincu que la Rpublique tait ncessaire pour calmer les
esprits. Tel tait le vrai sens de son mot: La Rpublique est le rgime
qui nous divise le moins.

En attendant, il fallait battre les insurgs. Thiers, s'inspirant des
leons de l'histoire et de l'exprience de la raction europenne en
1848, notamment de la mthode employe  Vienne par le gnral
Windischgraetz, avait rsolu de livrer Paris aux rvolutionnaires pour
les y enfermer et les y craser ensuite. Ce plan russit, parce que
l'insurrection avorta dans les autres grandes villes et parce que la
France voulut la rpression et la soutint. Il y fallut deux mois pendant
lesquels Paris connut une nouvelle Terreur par l'excution ou le
massacre des otages, au nombre desquels se trouva l'archevque de Paris.
Le 21 mai seulement, aprs un vritable sige, les Versaillais entrrent
dans la capitale. Pendant une semaine encore, la semaine sanglante, les
fdrs, les communards furent refouls de quartier en quartier, tandis
qu'ils allumaient des incendies pour arrter les soldats, brlaient les
Tuileries, l'Htel de Ville, laissant croire que la rvolution
dtruirait Paris plutt que de se rendre. Dans les deux camps,
l'acharnement fut extrme. La rigueur de cette rpression n'avait jamais
t gale. Il y eut dix-sept mille morts, des excutions sommaires,
plus de quarante mille arrestations. Les conseils de guerre prononcrent
des condamnations jusqu'en 1875. Quelques chefs de la Commune furent
excuts, d'autres dports, parmi lesquels Rochefort. Et, loin de nuire
 la Rpublique, cette svrit la consolida. Elle apparut comme un
rgime  poigne, un rgime d'autorit, qui avait renvers la rgle de
1789, de 1830, de 1848, qui n'avait pas admis que Paris impost une
rvolution  la France.

Cette guerre civile s'tait droule sous les yeux, au contact des
Allemands, qui, en vertu de l'armistice, occupaient les forts du nord et
de l'est de Paris. Bismarck avait mme offert au gouvernement franais
de venir  son aide pour rprimer l'insurrection. Thiers avait repouss
ce concours dshonorant. Mais la paix n'tait pas encore signe. Il
fallait hter le retour des prisonniers pour avoir des soldats et pour
reprendre Paris. Si la Commune se prolongeait, Bismarck pouvait tirer
prtexte de l'anarchie, qui et menac son gage, et devenir plus
exigeant. En effet, il profita des circonstances pour aggraver les
conditions des prliminaires de paix. Le trait fut sign  Francfort le
10 mai, approuv aussitt par l'Assemble, et les ratifications
changes entre la France et l'Allemagne le 21, le jour o l'arme de
l'ordre rentrait dans Paris. La guerre trangre et la guerre civile
taient termines en mme temps.

Sans doute il y avait bien des ruines  relever. Il y avait  payer les
cinq milliards du trait de Francfort, qui n'taient qu'une partie de ce
que le dsastre nous avait cot, car on en a estim le prix  plus de
quinze milliards. Il restait  librer le territoire, occup jusqu'au
paiement de l'indemnit. Mais les deux tches principales pour
lesquelles l'Assemble avait t lue taient accomplies. L'ordre tait
rtabli, la paix faite. Le chef du pouvoir excutif de la Rpublique
franaise s'tait charg de la besogne. Son crdit personnel tait
accru. Le rgime, encore provisoire, qu'il reprsentait, cessait
d'effrayer, parce qu'il prenait, avec Thiers, un aspect conservateur.
Thiers disait que la Rpublique serait conservatrice ou ne serait pas
et il demandait qu'on en ft l'essai loyal. A ce moment, d'ailleurs,
Gambetta entra dans sa pense et comprit que la cause rpublicaine tait
perdue si elle ne se dgageait de ses traditions rvolutionnaires et
belliqueuses. Des lections complmentaires avaient lieu le 2 juillet
1871. Gambetta, revenu d'Espagne o il s'tait rfugi, posa sa
candidature, et, dans sa profession de foi, annona qu'il s'tait
converti  la sagesse de Thiers. Son programme devenait  la fois
conservateur et radical. Le parti opportuniste tait fond et la
Rpublique avec lui. Il y avait cent onze siges  pourvoir. Cent
rpublicains, presque tous trs modrs, furent lus. Le courant
entranait maintenant le pays vers la Rpublique.

C'tait le moment o la droite, encore matresse de la majorit, tait
prte  restaurer la monarchie. La rconciliation, la fusion entre les
deux branches de la maison de Bourbon se ralisait. Le petit-fils de
Louis-Philippe s'effaait devant le petit-fils de Charles X. Non
seulement c'tait un peu tard, mais il y avait un malentendu entre le
comte de Chambord et l'Assemble qui voulait lui offrir la couronne.
Comme Louis XVIII, le comte de Chambord entendait rentrer en vertu de
son principe, sans subir les conditions des parlementaires. La question
du drapeau blanc, qu'il mit tout de suite en avant, tait un symbole.

On eut alors pendant cinq ans cette situation trange: une majorit
royaliste qui n'tait pas d'accord avec le prince lgitime, le seul
qu'elle reconnt. Et cette majorit, ne rtablissant pas la monarchie,
voulait au moins empcher la Rpublique de s'tablir. Cependant la
Rpublique vivait, et cette Rpublique sans rpublicains tendait 
devenir rpublicaine. Elle allait  gauche. La propagande de Gambetta
tait fructueuse. Aux lections partielles, c'taient maintenant des
rpublicains conservateurs, des amis de Thiers, qui taient battus par
des radicaux. La droite diminuait, fondait de jour en jour. En 1873, une
lettre du comte de Chambord, inbranlable sur son principe, avait encore
ajourn la question du rgime: on pouvait pressentir que jamais
l'Assemble et Henri V ne parviendraient  s'entendre. A ce moment, la
droite, trouvant un chef dans le duc de Broglie, tenta de brusquer les
choses. Pour se dfendre contre les progrs du radicalisme, l'union
conservatrice, coalition des lgitimistes, des orlanistes et des
bonapartistes, rsolut de prendre elle-mme le pouvoir. Elle le prenait
deux ans trop tard.

L'opration fut conduite par des parlementaires habiles. Un des leurs,
Buffet, dj substitu  Grvy, dirigeait les dbats de l'Assemble, et,
au jour dit, aida puissamment  la chute de Thiers (24 mai 1873). Tout
tait prt, convenu. Thiers fut remplac le soir mme par le marchal de
Mac-Mahon. Attach par ses traditions  la monarchie lgitime, ce loyal
soldat, devenu prsident de la Rpublique, allait, comme quelqu'un
l'avait prdit, la fonder.

Le duc de Broglie fut aussitt choisi comme chef du gouvernement.
Dispos  faire la monarchie, il en avait prvu l'chec et il s'tait
mnag une ligne de retraite. La restauration fut consciencieusement
prpare. Le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, vint 
Frohsdorf pour sceller avec le comte de Chambord la rconciliation des
deux branches de la maison de France. Les groupes de la majorit
formrent la commission des Neuf qui prit les mesures ncessaires pour
que l'Assemble, en vertu de son pouvoir constituant, vott le
rtablissement de la royaut. L'accord,  droite, tait complet, le
succs tait en vue et les partis rpublicains alarms se rapprochaient
et formaient l'union des gauches, fort troubls d'ailleurs  l'ide de
recourir  l'insurrection contre une restauration lgale. On escomptait
dans l'Assemble une majorit d'au moins vingt-six voix en faveur de la
monarchie. Il ne manquait plus que le consentement du comte de Chambord.
Maintiendrait-il le drapeau blanc? Il restait toujours dans la rserve,
en exil volontaire. Le dput Chesnelong, envoy auprs de lui pour
ngocier, rentra convaincu que la difficult tait leve. Le bruit se
rpandit que le petit-fils de Charles X acceptait le drapeau tricolore,
la monarchie paraissait faite, lorsque, par une lettre retentissante
date du 27 octobre, le comte de Chambord exposa ses raisons immuables.
Je veux, disait-il, rester tout entier ce que je suis. Amoindri
aujourd'hui, je serais impuissant demain. Il prfrait ne pas rgner
plutt que d'tre le roi lgitime de la rvolution, et garder intact
le principe monarchique plutt que de le compromettre dans une
restauration phmre.

Cette lettre, qui consterna les royalistes, remplit de joie les
bonapartistes et les rpublicains. Il n'est pas dfendu de croire
qu'elle soulagea les monarchistes libraux dont les ides auraient eu
peine  s'accorder avec celles d'Henri V qui concevait toute une rforme
politique et sociale de la France  laquelle les esprits n'taient
nullement prpars. En rsum, la monarchie parlementaire tait
impossible. Alors intervint la combinaison que le duc de Broglie tenait
en rserve. Pour gagner du temps, pour parer au dsarroi des
conservateurs, pour mnager l'avenir, sa solution tait de consolider
les pouvoirs du marchal, de les prolonger, de les rendre indpendants
de l'Assemble, de faire de la prsidence de la Rpublique une sorte de
succdan de la monarchie. Il n'y aurait, le jour venu,--c'est--dire
lorsque le comte de Chambord aurait disparu ou abdiqu,--qu' mettre le
roi  la place du marchal de Mac-Mahon, vritable lieutenant-gnral du
royaume. De cet expdient est ne la prsidence de la Rpublique telle
qu'elle existe encore de nos jours. Ne pouvant faire la monarchie, il
faut faire ce qui s'en rapproche le plus, disait alors le comte de
Paris. Les pouvoirs du prsident furent vots pour sept ans. Si la
Rpublique n'tait qu'un rgime de fait, si elle n'tait pas fonde,
elle tait bien prs de l'tre.

Elle le fut seulement dans les premiers mois de 1875. On ne tarda pas,
en effet,  s'apercevoir que le septennat ne se suffisait pas 
lui-mme, que c'tait un rempart d'argile. La ncessit d'organiser
les pouvoirs publics s'imposait. Mais on ne pouvait les organiser sans
dfinir le rgime politique de la France. Il y avait un pouvoir
excutif. Il y avait aussi une Assemble dont la majorit monarchiste
s'tait dite constituante. Son mandat n'tait pas ternel et elle ne
pouvait se sparer sans avoir donn au pays une Constitution marque 
son empreinte. Voter des lois constitutionnelles tait invitable. Il ne
l'tait pas moins, en les votant, de choisir entre la monarchie et la
rpublique. La majorit hsita, lutta longtemps. Les rpublicains
n'hsitaient pas moins  accepter une Constitution parlementaire
labore par des conservateurs et des orlanistes. Aprs un prsident,
il leur fallait accepter un Snat, qui ne serait mme pas lu au
suffrage universel, c'est--dire tout ce que la doctrine dmocratique
condamnait. Alors, voluant toujours vers l'opportunisme, se sparant
des radicaux, partisans du tout ou rien, Gambetta entrana la gauche.
Dans la pense qu'une Constitution trop rpublicaine effraierait le pays
et amnerait une raction, il dtermina les rpublicains  se contenter
de ce que leur apportaient des monarchistes et des modrs. Le 30
janvier 1875,  une seule voix de majorit, l'amendement Wallon, qui
prononait le nom de la Rpublique, qui l'inscrivait officiellement dans
les lois tait adopt. Cet amendement disait que le prsident de la
Rpublique serait lu par les deux Chambres et rligible. Ainsi,
personnels  l'origine, les pouvoirs du prsident devenaient
impersonnels. Le marchal de Mac-Mahon pourrait avoir des successeurs. A
travers le Septennat, la Rpublique avait pass. Elle a toujours port
la marque des hommes qui l'avaient fonde et dont le systme idal tait
celui de la monarchie de juillet. Mais ces hommes-l allaient en tre
chasss bientt.

Cette Rpublique, encore provisoire, puisque la revision des lois
constitutionnelles y tait prvue, cette Rpublique en quelque sorte
monarchique, c'tait toujours la Rpublique sans les rpublicains. Il
tait entendu qu'elle devait tre conservatrice. Thiers l'avait dj
promis et quand la majorit lui avait repris le pouvoir, c'tait parce
qu'elle l'accusait de ne pas tenir sa promesse et de ne pas rsister au
courant qui entranait le suffrage universel  gauche. Pour que la
Rpublique devnt rpublicaine, il ne restait plus qu' en expulser les
conservateurs avec le prsident qu'ils avaient nomm. C'est ce qui
arriva en peu de mois par un ensemble de causes o la politique
extrieure vint se mler  la politique intrieure.

Thiers, qui avait tout dirig pendant deux ans, n'avait eu qu'un
programme de politique trangre: la paix. Aprs l'avoir faite, il en
avait rempli les conditions. En premier lieu, il fallait dlivrer la
France de l'occupation allemande. A tout instant, au moindre prtexte,
Bismarck pouvait manifester de nouvelles exigences. La France ne serait
pas tranquille avant que le dernier soldat allemand et repass la
nouvelle frontire. Pour cela, les cinq milliards devaient tre pays au
plus vite. Les Franais aiment  tenir leurs engagements. Rien ne fut
refus pour la libration du territoire. La confiance dans le relvement
de la France tait si grande, au dedans et au dehors, qu'un emprunt de
trois milliards avait t couvert quatorze fois. Ainsi, on fut en mesure
de payer par anticipation. Au mois de mars 1873, une convention
franco-allemande avait fix le dernier versement au 5 septembre suivant,
moyennant quoi l'occupation prendrait fin un an avant la date prvue par
le trait, ce qui eut lieu. Mais, dans l'intervalle, Thiers tait tomb
et sa chute avait caus  Berlin du mcontentement et de l'inquitude.
Bismarck le savait devenu pacifique autant qu'il avait t belliqueux
dans sa jeunesse et son ge mr. En effet, Thiers qui, en 1866, avait
annonc les dangers de l'unit allemande, voyait maintenant la France
battue, affaiblie, isole, et il pensait que le mieux tait de
s'entendre avec le puissant vainqueur. Il s'tait empress de
reconstituer une force militaire, parce qu'il savait que la France ne
peut se passer d'une arme, mais rien n'tait plus loign de son esprit
que l'ide de revanche. Cela, Bismarck ne l'ignorait pas. A ses yeux,
Thiers tait le garant de la paix qu'il avait signe. Lorsque Thiers eut
t renvers du pouvoir, le chancelier de l'Empire allemand montra qu'il
craignait tout  la fois le gouvernement des conservateurs, capable de
nouer en Europe des alliances monarchiques et catholiques, et le
gouvernement des rpublicains ardents, ceux qui, avec Gambetta, avaient
voulu la guerre  outrance et vot contre le trait de Francfort. De
plus,  aucun moment Bismarck n'avait cess de se mfier de la France et
de l'Europe. Il tait apparu tout de suite que le nouvel Empire
allemand, fond par la force, ne compterait que sur la force pour se
maintenir. Il allait imposer  tous ses voisins le principe de la nation
arme et de la paix arme, qui tait gros d'une autre guerre, plus
terrible que toutes celles que le monde avait connues. La grande
Allemagne fonde par les erreurs et la dfaite de la France, par la
bienveillante neutralit de l'Europe, prparait le sombre avenir que les
hommes clairvoyants du dix-neuvime sicle avaient prdit.

Pour toucher plus vite le solde des cinq milliards, Bismarck avait
accept la convention du 15 mars 1873. A peine eut-il vacu la dernire
ville franaise qu'il le regretta. Sous la prsidence de Thiers, il
avait dj menac plusieurs fois de garder Belfort. Une fois pay, il
trouva que la France se relevait trop vite et qu'il serait peut-tre bon
de lui casser les reins. Cependant la politique extrieure de la
France, aprs Thiers comme avec lui, restait prudente. Le duc Decazes,
ministre des affaires trangres du cabinet de Broglie, travaillait 
viter les conflits. Quoique la majorit de l'Assemble nationale ft
catholique, le gouvernement refusait d'intervenir en Italie pour le
pouvoir temporel du Pape. Rien pourtant n'empcha Bismarck de prendre
une attitude agressive et de multiplier les incidents. Au mois de mai
1875, allguant que notre rorganisation militaire tait dirige contre
l'Allemagne, il annona son dessein d'en finir avec la France. Cette
fois, la Russie d'abord, l'Angleterre ensuite firent savoir  Berlin
qu'elles ne permettraient pas une agression. La vieille Europe s'tait
rveille, disait le duc Decazes, qui avait su provoquer ces
interventions diplomatiques. Il n'en est pas moins vrai que nous avions
t ou paru tre  deux doigts de la guerre au moment o la campagne
rpublicaine grandissait. Elle en reut une impulsion redouble. Dans
les masses franaises, surtout dans les masses rurales, l'accusation
porte contre le gouvernement conservateur d'tre un danger pour la paix
produisit un effet immense. Le parti rpublicain, conduit par Gambetta,
dlaissa sa tradition belliqueuse, comme Thiers, ds 1871, le lui avait
conseill. Ce fut contre les conservateurs qu'il retourna l'accusation
d'tre le parti de la guerre. Et pourtant l'alerte de 1875 sera suivie
de bien d'autres alertes, depuis l'affaire Schnbel jusqu' 1914. On ne
tardera pas  voir que l'Allemagne en veut  la France elle-mme, et non
 ses gouvernements, de mme qu'elle avait montr en 1870 que ce n'tait
pas l'Empire qu'elle attaquait.

Les conservateurs se trouvaient en tout cas dans de mauvaises conditions
pour garder le pouvoir. Ils avaient fond la Rpublique, et la
Rpublique devait tre rpublicaine. Elle tait dsormais un rgime
rgulier, et elle bnficiait de ce respect pour l'ordre de choses
tabli qui avait dj maintenu l'Empire. En essayant de lutter contre le
courant qui entranait la Rpublique vers la gauche, les conservateurs
achevrent de se perdre devant le corps lectoral, parce que ce furent
eux qui parurent chercher un bouleversement. Ils avaient cru  leur
combinaison provisoire, qui mnageait une revision en 1880,  la fin du
Septennat. Ils s'aperurent  leurs dpens qu'ils avaient, pour une
masse de Franais, cr quelque chose de dfinitif.

L'Assemble prit fin aprs l'entre en fonctions du Snat, dont les
membres taient alors en partie inamovibles et nomms par l'Assemble
elle-mme. Le Snat eut ainsi une majorit conservatrice. Mais, le 20
fvrier 1876, les lections lgislatives, aprs une ardente campagne de
Gambetta contre le clricalisme et contre la guerre, furent un dsastre
pour les droites. Le prsident du conseil, Buffet, fut lui-mme battu et
la gauche devint prpondrante dans la Chambre nouvelle. Une anne se
passa encore o le marchal de Mac-Mahon tenta de barrer la route 
Gambetta et au radicalisme par des ministres modrs. Enfin, le 16 mai
1877, usant des pouvoirs que lui donnait la Constitution, le marchal
remercia son prsident du conseil qui tait Jules Simon. Il s'agissait
de sauver l'ordre moral, de maintenir l'esprit du Septennat et de
rendre le gouvernement aux conservateurs. Le duc de Broglie fut rappel
au pouvoir et les Chambres ajournes. L'union des gauches, depuis Thiers
jusqu'au socialiste Louis Blanc, se forma aussitt et son manifeste au
pays fut sign par 363 dputs. Un mois plus tard, aprs une sance
orageuse o les 363 bravrent le gouvernement, le marchal, usant encore
du droit que lui donnait la Constitution, prononait la dissolution de
la Chambre avec l'assentiment du Snat.

De ce jour, la dissolution a pass pour ractionnaire. Inscrite dans les
lois constitutionnelles, aucun prsident n'y a plus eu recours. Elle a
pris l'aspect d'un coup d'Etat. Le 16 mai n'tait pourtant qu'un coup
d'Etat lgal, parlementaire, un faux coup d'Etat. C'tait surtout une
maladresse. Le marchal et le duc de Broglie ne mettaient pas la France
en face d'un fait accompli. Ils en appelaient des lecteurs aux
lecteurs. Ils leur demandaient de se djuger  dix-huit mois de
distance. La partie tait mal engage. D'avance elle tait perdue.
L'union des droites se rclamait de l'ordre. L-dessus, l'union des
gauches lui damait le pion. C'tait elle qui se mettait  parler un
langage conservateur. On veut, disait Gambetta, lancer la France, pays
de la paix, de l'ordre et de l'pargne, dans des aventures dynastiques
et guerrires. Et ces mots-l trouvaient un cho jusque dans les masses
rurales. Comme l'avait dsir Jules Grvy, la Rpublique ne faisait plus
peur et, depuis la Commune, la rvolution tait saigne  blanc.
C'taient les droites que l'on accusait de compromettre le repos du
pays. Les rles taient dment renverss. Aux lections du 14 octobre
1877, tout l'effort du marchal, du duc de Broglie et du ministre de
l'intrieur Fourtou ne parvint pas  ramener plus de deux cents de leurs
amis contre trois cents lus des gauches. La bataille tait bien perdue.
Jean-Jacques Weiss avait dit le mot: la Rpublique des conservateurs
tait une btise. La Rpublique devait passer aux rpublicains.

Ce ne serait pas d'ailleurs sans se modrer par cette exprience mme.
Les lections avaient montr que, dans l'ensemble du pays, gauche et
droite se balanaient  peu de voix et qu'un lger dplacement suffisait
pour changer la majorit. Ainsi l'opration manque du 16 mai a eu des
effets durables. D'une part, elle a, jusqu' nos jours, intimid les
successeurs du marchal de Mac-Mahon et les a empchs de se servir de
leurs pouvoirs constitutionnels. D'autre part, elle a contenu, jusque
dans leur victoire, les rpublicains qui avaient  craindre qu'un parti
de l'ordre ne se reformt contre eux. Enfin le soin qu'ils avaient pris
de rejeter sur la droite l'accusation d'tre le parti de la guerre les
avait conduits  un certain rapprochement avec l'Allemagne. Thiers, qui
mourut sur ces entrefaites, en tait partisan. Gambetta fut tent  son
tour par les avances de Bismarck qui combattait  ce moment-l les
catholiques allemands et qui redoutait leur alliance avec les
catholiques franais. De ces ides aussi il restera des traces. Il y
aura dsormais dans le parti rpublicain des hommes qui pencheront pour
une entente avec l'Allemagne et de l d'importantes consquences
sortiront.

L'chec du 16 mai ne changea pas d'abord autant de choses qu'on aurait
cru. On revit des ministres du centre gauche. Le marchal de Mac-Mahon,
que Gambetta avait somm de se soumettre ou de se dmettre, tait rest
 la prsidence et ne se dmit qu'au mois de janvier 1879 pour ne pas
signer la destitution de plusieurs gnraux. A sa place, Jules Grvy fut
lu. Il le fut surtout contre Gambetta et les radicaux. Avec lui
s'installaient la grande bourgeoisie rpublicaine, les gens de loi et
les gens d'affaires. Sa premire dclaration fut pour annoncer une
politique librale et vraiment conservatrice. Ainsi depuis que la
Rpublique avait battu et exclu les conservateurs, elle s'appliquait 
rassurer les intrts. Ni raction ni rvolution devenait sa formule.
Cependant il y avait dj en elle des divisions, divisions entre les
hommes, les tendances et les doctrines. Aux modrs du centre gauche,
aux opportunistes du groupe de Gambetta, aux radicaux hritiers des
Jacobins et dont Clemenceau devenait le chef, les socialistes
s'ajouteraient bientt. D'pres luttes commenaient et les chutes de
ministres se succdrent avec rapidit. On vit alors que
l'anticlricalisme tait le vrai ciment des gauches. Il se manifesta ds
1880 par les dcrets rendus contre les congrgations, et les jsuites
furent expulss les premiers. Il y aura l une longue occupation pour le
rgime et, parfois, un moyen de diversion, comme sous Louis XV, quand
les ministres taient en conflit avec les vieux Parlements. Mais, comme
au dix-huitime sicle aussi, l'anticlricalisme d'Etat tournera bientt
 la guerre contre le catholicisme et l'ide religieuse.

Ds ces premiers pas de la Rpublique parlementaire, au milieu d'une
grande confusion, deux traits commencent  se dgager. Jules Ferry
arrive pour la premire fois au pouvoir. Il entreprend l'expdition de
Tunisie avec l'autorisation que Bismarck nous avait donne en 1878 au
congrs de Berlin, dans l'ide qu'il serait bon pour l'Allemagne que
l'activit de la France se dpenst loin de l'Europe. Une grave
controverse entre les Franais allait natre de l'affaire de Tunisie et
se renouveler pour l'Egypte et le Tonkin. Les expditions coloniales ne
risquent-elles pas de disperser nos forces, de distraire l'attention
publique de notre scurit sur le continent et des provinces perdues? L
tait le germe de querelles prochaines. Autre indication: aux lections
de 1881, les rpublicains ont remport une nouvelle victoire. Mais
l'extrme-gauche avance. Gambetta, nagure l'idole de Paris, a t
difficilement lu  Belleville: l'opportunisme nuit  sa popularit.
C'est  lui quand mme qu'il faut, cette fois, confier le pouvoir. Le
prsident Grvy s'y rsigne, bien que sa sourde hostilit ne dsarme
pas, tandis que celle des vieux radicaux, ennemis de l'opportunisme,
clate. Contre Gambetta, les grandes accusations sont lances: il est
l'homme de la guerre, il aspire  la dictature. Au bout de trois mois,
son ministre, qui devait tre un grand ministre, tait renvers. Sa
conception d'une Rpublique nationale et athnienne, o se fussent
rconcilis les partis, l'tait aussi. L'anne d'aprs, Gambetta mourut.

On doit renoncer  discerner quoi que ce soit au milieu des luttes qui
suivirent si l'on ne s'en tient aux deux principes qui les dominent et
qui peuvent se rsumer de la manire suivante. D'une part, il y avait
conflit entre ceux qui acceptaient la dfaite de 1870 et ceux qui
n'abandonnaient pas l'espoir d'en effacer les effets, entre ceux qui,
publiquement ou dans le secret de leur pense, croyaient, comme Thiers,
que la France n'avait plus qu' s'entendre avec une Allemagne
toute-puissante et  se contenter en Europe d'un rle de second ordre
(dchance  laquelle l'expansion coloniale remdierait) et ceux qui, ne
s'inclinant pas devant le fait accompli, jugeaient que la politique de
la France devait tre continentale, que le danger de l'invasion, rvl
une premire fois en 1875, existait toujours, et qu' l'Empire allemand,
fortifi par ses alliances avec l'Autriche et l'Italie (la Triplice), il
fallait opposer une arme solide et des alliances s'il se pouvait.
D'autre part, la nature des choses ramenait toujours une fraction des
rpublicains vers des ides de modration, les inclinait  se
rconcilier avec leurs adversaires de droite et  mnager les instincts
conservateurs du pays, tandis que les rpublicains avancs rejetaient
ces compromissions. Agitations de la rue, chutes de ministres,
lections, toute l'histoire intrieure de la troisime Rpublique a t
conduite par ces courants qui l'emportaient tour  tour.

L'expdition du Tonkin, succdant  celle de Tunisie, fut l'origine
d'une longue crise. Cette nouvelle entreprise coloniale, o s'tait
engag Jules Ferry, pour la seconde fois prsident du conseil, tait
impopulaire. Elle tait combattue par les radicaux chez qui subsistait
la tradition du jacobinisme patriote: Clemenceau, leur chef, avait vot
contre le trait de Francfort. En mme temps, ils attaquaient la
Constitution de 1875, lui reprochaient son caractre et ses origines
orlanistes et ils en demandaient la revision. Ils prirent l'offensive
en mars 1885, lorsque la nouvelle du dsastre de Langson arriva. Jules
Ferry, que Clemenceau avait dj accus de compromettre les intrts de
la France et de la Rpublique, fut renvers. Des scnes tumultueuses
eurent lieu dans Paris contre le Tonkinois dont la politique
coloniale, selon un autre mot de Clemenceau, faisait de la France
l'oblige de l'Allemagne. Un esprit d'opposition d'une nature nouvelle
naissait dans Paris et prparait les lments du boulangisme. En mme
temps, le malaise et l'inquitude se rpandaient dans les provinces. Aux
lections de 1885, pour lesquelles le scrutin de liste avait t
rtabli, deux cents dputs de droite furent lus.

Comme au 16 mai, l'union des gauches se forma contre l'union des
droites, mais elle eut pour effet de mettre le gouvernement dans la
dpendance des radicaux. Ce furent eux qui dsignrent pour le ministre
de la Guerre le gnral Boulanger. Ce militaire rpublicain, qui
s'occupait de la rorganisation de l'arme et qui relevait le pompon du
soldat, devint rapidement populaire dans la population parisienne, en
majorit radicale et patriote. Il fut acclam  la revue du 14 juillet
1886 au point d'inspirer des alarmes aux rpublicains de gouvernement,
tandis qu'il tait en aversion  la droite pour avoir ray des cadres
les princes d'Orlans au moment o les ans des familles ayant rgn
sur la France avaient t exils. En mme temps, Bismarck, qui
travaillait sans cesse  accrotre la puissance offensive de
l'Allemagne, tirait prtexte de la popularit du gnral Boulanger pour
obtenir du Reichstag des crdits militaires. Il soulevait des incidents
diplomatiques dont le plus grave fut l'affaire Schnbel que Jules Grvy
rgla avec prudence et qui nous mit encore  deux doigts de la guerre.
Boulanger apparut alors aux hommes du centre gauche comme un danger
intrieur et extrieur. Mais ils ne purent se dfaire de lui sans rompre
avec les radicaux et sans se rapprocher de la droite dont la neutralit
leur tait indispensable pour conserver une majorit.

Par la campagne contre la politique coloniale qui nous rapprochait de
l'Allemagne, contre les combinaisons opportunistes, contre l'alliance
des modrs avec la raction, contre la Constitution orlaniste de
1875, les radicaux avaient eux-mmes cr l'tat d'esprit boulangiste
qui conquit Paris et qui ne tarda pas  le dominer. Le gouvernement,
pour loigner Boulanger, l'avait nomm commandant de corps d'arme 
Clermont: la foule parisienne voulut le retenir. Dj il avait t
propos, quoique inligible,  une lection partielle et il avait
recueilli prs de 40.000 voix. Il tait devenu le chef d'une opposition,
lorsque les radicaux le renirent, s'apercevant qu'ils avaient eux-mmes
cr un syndic des mcontents, un aspirant au pouvoir personnel et  la
dictature, un danger pour la Rpublique. Cependant les radicaux, en
ralliant l'union des gauches, ne furent pas suivis par toutes leurs
troupes. Rochefort, l'ancien adversaire de l'Empire, l'ancien communard,
le polmiste populaire dont l'influence tait considrable  Paris,
retenait dans le parti du gnral les lments avancs. Des scandales,
un trafic de dcorations, dans lequel Wilson, gendre du prsident de la
Rpublique, fut compromis, donnrent un aliment nouveau au mouvement
boulangiste et antiparlementaire. En dcembre 1887, la Chambre, voyant
le pril, obligeait Jules Grvy  se dmettre, et le Congrs lut  sa
place Sadi Carnot, descendant du Conventionnel. Cette sorte d'puration
du personnel rpublicain n'arrta pas le boulangisme. Le gnral, mis en
retrait d'emploi, tait devenu ligible, et deux dpartements
l'envoyrent tout de suite  la Chambre. La situation s'tait retourne:
dsormais les monarchistes votaient pour lui avec les dissidents
radicaux. Le 27 janvier 1889, Paris l'lisait  son tour  une majorit
norme et avec un enthousiasme extraordinaire. Ce jour-l, de l'aveu du
gouvernement lui-mme, Boulanger n'avait qu'un mot  dire pour entrer 
l'Elyse et s'emparer du pouvoir. Il recula devant un coup d'Etat,
confiant dans le rsultat des lections gnrales.

Le parti rpublicain, sauv par cette hsitation, se dfendit avec
vigueur. L'union des gauches se renoua comme au 16 mai. Des poursuites
furent ordonnes contre les partisans les plus actifs du gnral,
Droulde et la Ligue des Patriotes. Boulanger lui-mme, traduit en
Haute-Cour, se rfugia  Bruxelles ainsi que Rochefort. Le scrutin
d'arrondissement, impropre aux plbiscites, fut rtabli. Mais surtout,
les masses rurales, toujours pacifiques, taient restes trangres  ce
mouvement parti de Paris et des grandes villes. Il avait suffi, pour les
dtourner du boulangisme, qu'on leur dt qu'il apportait la guerre. Aux
lections d'octobre 1889, c'est  peine si, dans toute la France,
quarante partisans du gnral furent lus.

Le mouvement tait fini, mais il eut des consquences durables. D'abord
il discrdita le revisionnisme et les attaques des radicaux contre la
Constitution de 1875 devinrent moins ardentes et plus rares. On n'alla
pas jusqu' la dmocratie directe et pure et la Constitution qu'avaient
labore les conservateurs de l'Assemble nationale dura. Ensuite les
hommes les plus clairvoyants du parti rpublicain comprirent la leon du
boulangisme. Si, dans la soire du 27 janvier 1889, la Rpublique
parlementaire avait failli prir, la faute remontait  Jules Ferry et 
la politique d'effacement en Europe. L'Allemagne grandissait toujours,
s'armait toujours: pouvait-on ngliger ce pril? L-dessus
l'avertissement de l'instinct national, tel qu'il s'tait manifest par
l'impopularit de Ferry et par le boulangisme, portait si juste que des
rflexions nouvelles naquirent au gouvernement. M. de Freycinet, qui
devint alors prsident du conseil, en tmoigne dans ses _Souvenirs_: La
scurit d'un grand peuple, disait-il, ne doit pas reposer sur la bonne
volont des autres; elle doit rsider en lui-mme, en ses propres
moyens, dans les prcautions qu'il sait prendre par ses armements et ses
alliances. L'alliance russe, esquisse en 1875 par le duc Decazes, 
laquelle on avait pens dans l'entourage de Gambetta, tait demande par
le boulangisme. Ds 1890, le gouvernement de la Rpublique se
rapprochait de la Russie. L'anne suivante, la visite d'une escadre
franaise  Cronstadt prparait l'alliance franco-russe, contre-partie
de la Triplice. Situation nouvelle, dclarait M. de Freycinet quelques
semaines plus tard. Nouvelle, en effet. Entre les deux ides qui
avaient, ds l'origine, partag ses fondateurs, la Rpublique avait
choisi et elle n'avait pas opt pour l'entente avec l'Empire allemand.

L'alliance avec la Russie rendit au gouvernement rpublicain le service
de dsarmer l'opposition patriote ou, comme on commenait  dire,
nationaliste. A l'ensemble du pays, elle fut prsente telle qu'elle
tait conue: une garantie de paix par l'quilibre des forces. La
Rpublique en fut singulirement fortifie. Ce fut le moment o des
monarchistes abjurrent, o une droite rpublicaine se forma par le
ralliement. De nouveau, le rgime devenait conservateur. Un scandale de
corruption parlementaire, o furent compromis des radicaux, dveloppa
encore ce mouvement. Aprs les dbats, les enqutes, les poursuites
auxquelles donna lieu l'affaire du Panama, quelques-uns des chefs de la
gauche, avec Clemenceau et Floquet, sortirent de la scne politique. On
eut ainsi plusieurs annes de gouvernement modr, si modr qu'aprs
l'assassinat de Sadi Carnot par un anarchiste, en 1894, le prsident lu
fut Casimir Perier, petit-fils du ministre de la rsistance sous
Louis-Philippe, reprsentant de la haute bourgeoisie. A ce moment, un
ministre des cultes, Spuller, ancien compagnon de Gambetta, parlait
aussi d'un esprit nouveau de tolrance, de bon sens, de justice dans
les questions religieuses. Casimir Perier, violemment attaqu par les
socialistes, s'en allait aprs quelques mois en se plaignant que la
prsidence de la Rpublique ft dpourvue de moyens d'action et de
contrle. Il fut remplac par Flix Faure, d'une bourgeoisie plus
rcente, mais galement modr.

Les rpublicains conservateurs, les Charles Dupuy, les Mline,
gouvernrent avec une seule et brve interruption, pendant prs de cinq
annes. Malgr les attaques des radicaux et des socialistes, les
modrs, appuys sur la droite, paraissaient solidement installs au
pouvoir. Il fallut, pour les en carter, deux crises violentes, l'une au
dedans et l'autre au dehors.

L'affaire Dreyfus, par laquelle les radicaux, allis cette fois aux
socialistes, reprirent le gouvernement, par laquelle Clemenceau rentra
dans la vie publique, fut l'quivalent d'une rvolution vritable.
Autour du cas de cet officier juif, condamn pour trahison en 1894 par
un conseil de guerre et dont l'innocence fut passionnment affirme en
1897, deux camps se formrent. Son nom mme devint un symbole. La France
se partagea en dreyfusards et en antidreyfusards. Cette lutte de
doctrines, de sentiments, de tendances, o se heurtaient l'esprit
conservateur et l'esprit rvolutionnaire, rptait, sous une forme
rduite et attnue, les grandes crises du quatorzime sicle, des
guerres de religion, de la Fronde, de 1789, o l'on avait vu, comme dans
l'affaire Dreyfus, les intellectuels prendre parti, la philosophie et
la littrature dans la bataille. Pendant trois annes, la revision du
procs Dreyfus gouverna toute la politique et finit par en dterminer le
cours. Les polmiques avaient fix les positions. Les partisans de la
chose juge s'taient classs  droite et les partisans de l'innocence
 gauche. Le conflit prit son caractre le plus aigu en 1899, lorsque le
prsident Flix Faure, tant mort subitement, fut remplac par Emile
Loubet, que Paris, en majorit nationaliste, accueillit mal, et lorsque
Droulde et la Ligue des Patriotes eurent, le jour des obsques, tent
un coup d'Etat qui choua. La situation du boulangisme se reproduisait.
Comme au temps du gnral Boulanger, comme au Seize Mai, la dfense
rpublicaine par l'union des gauches se reforma aussi.

Seulement l'union des gauches, baptise par Clemenceau le Bloc, devait,
cette fois, aller trs loin  gauche. Les socialistes taient devenus la
pointe extrme du parti rpublicain. On ne pouvait dfendre la
Rpublique sans eux, et il fallait leur donner place au pouvoir. Quand
Waldeck-Rousseau organisa son ministre de dfense rpublicaine, en juin
1899, il y introduisit Alexandre Millerand, dput de l'extrme-gauche,
dfenseur des thories collectivistes, et ce choix causa du scandale et
de l'inquitude dans la bourgeoisie franaise. On devait pourtant revoir
avec quelques-uns des chefs socialistes ce qu'on avait dj vu avec
quelques-uns des chefs radicaux: leur assagissement, leur assimilation
progressive par le milieu conservateur. Ce n'taient donc pas les
concessions  leurs personnes qui taient les plus graves, mais les
concessions  leurs ides. Il ne s'agissait plus seulement de lacit,
programme commun des rpublicains de doctrine. Avec l'affaire Dreyfus,
l'antimilitarisme tait apparu et il en avait t un des lments les
plus actifs. Peu  peu, les charges militaires avaient t rendues
presque gales pour tous, le jeune intellectuel passait  la caserne
comme le jeune paysan et le dgot de cette servitude avait favoris les
campagnes d'ides et de presse contre l'arme et ses chefs. Victorieux
par le ministre Waldeck-Rousseau, par la Haute-Cour qui jugea les
nationalistes et les royalistes, tandis que le procs de Dreyfus tait
revis, le parti rpublicain, qui avait t en 1871 celui du patriotisme
ardent et mme exalt, inclinait tout au moins  ngliger la dfense
nationale, sous l'influence de son extrme-gauche internationaliste.

Ces vnements, qui rendaient la prpondrance aux partis avancs,
s'taient pourtant accompagns d'une autre crise,  l'extrieur
celle-l, dont les suites allaient nous ramener face  face avec
l'Allemagne. Les modrs, qui avaient gouvern presque sans interruption
depuis le rapprochement franco-russe, s'taient livrs  leur tour  la
politique coloniale et notre alliance avec la Russie avait produit une
consquence imprvue: elle nous avait rapprochs de l'Allemagne. Entre
Saint-Ptersbourg et Berlin, les relations taient bonnes. Guillaume II,
qui rgnait depuis 1888, avait de l'influence sur le jeune empereur
Nicolas II qui avait succd  son pre Alexandre III en 1894. L'anne
d'aprs son avnement, la France, d'accord avec la Russie, avait accept
d'envoyer des navires de guerre  l'inauguration du canal de Kiel, qui
permettait  la flotte allemande de passer librement de la Baltique dans
la mer du Nord et qu'avaient pay nos milliards de 1871. Derrire
l'alliance franco-russe, s'bauchait une combinaison  trois dont le
gouvernement britannique devait prendre ombrage, parce qu'elle tait
conue en vue de l'expansion coloniale des grandes puissances du
continent. Guillaume II donnait une flotte  l'Allemagne et il allait
prononcer son mot retentissant: Notre avenir est sur mer. La Russie
s'tendait en Extrme-Orient, o elle ne tarderait pas  se heurter au
Japon dans un conflit dsastreux. Quant  la France, c'tait en Afrique
surtout qu'elle dveloppait son domaine. En 1882, sous l'influence de
Clemenceau et du parti radical, le gouvernement franais s'tait
dsintress de l'Egypte que l'Angleterre avait occupe  titre
provisoire, d'o elle ne partait plus et d'o elle se disposait 
dominer toute l'Afrique orientale, du Cap au Caire. En novembre 1898, la
mission Marchand, partie du Congo pour atteindre le haut Nil, s'tait
tablie  Fachoda: avec ce gage entre les mains, le gouvernement
franais croyait tre en tat de poser de nouveau la question d'Egypte
lorsque l'Angleterre le somma, sous menace de guerre, d'vacuer la place
sans dlai. Ainsi la politique coloniale nous menaait d'un autre pril.
Entre l'Angleterre et l'Allemagne, il fallait choisir.

Le ministre des affaires trangres de Waldeck-Rousseau, Thophile
Delcass, tait d'origine radicale. Il gardait l'ancienne tradition du
parti, oppos aux aventures lointaines et au rapprochement avec les
vainqueurs de 1870. Il liquida l'affaire de Fachoda et la France fut
rconcilie avec le gouvernement britannique. Cette rconciliation nous
associait aux intrts de l'Angleterre et, si elle nous donnait une
garantie contre l'Allemagne, nous ramenait au danger d'une guerre
continentale. Telle tait la situation au lendemain des agitations de
l'affaire Dreyfus, quand le gouvernement de dfense rpublicaine, plac
sous la dpendance de l'extrme-gauche, cdait  la dmagogie
anticlricale et antimilitaire. A Waldeck-Rousseau, succda en 1902
Emile Combes, qui, appuy sur la nouvelle majorit radicale-socialiste
et socialiste sortie des lections, passa de la dfense rpublicaine 
l'offensive. Waldeck avait poursuivi les congrgations mais non
l'Eglise. Combes alla jusqu'au bout de l'anticlricalisme, jusqu' la
rupture des relations avec le Saint-Sige, jusqu' la sparation de
l'Eglise et de l'Etat, depuis longtemps inscrite au programme des
rpublicains avancs et toujours diffre. Cette guerre religieuse
troublait et divisait le pays en faisant renatre le dlit d'opinion et
en crant une catgorie de suspects, carts des emplois et mal vus des
autorits, parmi les Franais qui ne partageaient pas les ides du
gouvernement. La politique s'introduisait dans l'arme elle-mme, tenue
jusque-l hors des discordes civiles. La dlation des fiches
s'organisa contre les officiers qui allaient  la messe. En mme temps,
les propagandes les plus dmagogiques s'exeraient librement, mme celle
qui attaquait l'ide de patrie. Le pouvoir, les places, tout tait entre
les mains d'un petit nombre d'hommes et de leurs protgs, tandis
qu'Emile Combes, fanatique dsintress, couvrait ces abus et ces
dsordres. Dans la majorit elle-mme, quelques rpublicains
commencrent  s'inquiter. Chose remarquable: ce fut Alexandre
Millerand qui conduisit la lutte contre un rgime qu'il appela lui-mme
abject. Un socialiste annonait le retour vers la modration.

Chose plus remarquable encore: pendant cette priode d'obscurcissement
de l'ide nationale, Thophile Delcass, isol au ministre des affaires
trangres, travaillant sans contrle, prparait la combinaison d'o les
alliances de 1914 devaient sortir. En 1902, il s'tait assur la
neutralit de l'Italie en cas de guerre provoque par l'Allemagne. En
avril 1904, d'accord avec Edouard VII, tous les litiges coloniaux
avaient t rgls entre la France et l'Angleterre. Nous lui
abandonnions l'Egypte et nous recevions le droit de complter notre
empire de l'Afrique du Nord par le protectorat du Maroc. Dix mois plus
tard, Combes tait renvers. Un opportuniste, Rouvier, le remplaait. Il
continuait la politique anticlricale avec un peu moins d'pret, mais
avec la mme indiffrence aux problmes extrieurs lorsque l'Allemagne,
encourage par la dfaite que le Japon venait d'infliger aux Russes en
Mandchourie, allgua que l'accord franco-anglais avait ls ses intrts
et rclama une confrence internationale sur la question du Maroc.
Guillaume II, dbarqu  Tanger, y pronona des paroles menaantes. Le
Maroc n'tait que le prtexte d'une intimidation et d'une pression sur
la France. Delcass, partisan de la rsistance  ces prtentions, fut
dsavou par ses collgues et dut se dmettre (6 juin 1905). Ainsi, 
sept ans de Fachoda, le pril de guerre reparaissait, cette fois du ct
de l'Allemagne. Encore neuf ans, et la guerre ne sera plus vite. Les
prcautions diplomatiques que nous prenions contre elle taient pour les
Allemands une raison de se plaindre d'tre encercls et de s'armer
davantage. A la confrence d'Algsiras, qui nous donna raison dans
l'affaire marocaine, presque toutes les puissances s'taient ligues
contre eux, ils taient rests isols avec l'Autriche: dsormais
l'Allemagne refusera toutes les confrences, et, le grand jour venu,
rendra le conflit certain. Toutefois, pour humiliants qu'ils eussent
t, le recul de 1905 et le sacrifice de Delcass n'avaient pas t
inutiles. A ce moment la Russie, notre allie, tait impuissante. La
France tait affaiblie par de longues discordes. L'arme n'tait pas
prte. Le moral n'tait pas bon. Le temps gagn nous a peut-tre sauvs
d'un dsastre.

Dsormais, jusqu'au jour de la mobilisation, c'est sous la menace de
l'Allemagne que la France vivra. Le systme de la paix arme,
c'est--dire de la course aux armements, sans cesse aggrav depuis le
jour o s'tait fonde l'unit allemande, menait l'Europe  une
catastrophe. L'Allemagne, avec une population et une industrie
excessives, tait pousse  la conqute de dbouchs et de territoires
dont le dsir agissait autant sur les masses socialistes que sur les
tats-majors. Pour viter la guerre, il ne suffisait plus que la France
acceptt comme un fait accompli la perte de l'Alsace-Lorraine, et bornt
son effort militaire  la dfensive, comme l'indiquait la rduction du
temps de service  deux annes. L'illusion de la dmocratie franaise
fut qu'elle conserverait la paix parce qu'elle-mme tait pacifique.
Nanmoins il devenait impossible de mconnatre l'tendue du danger.
Dans les partis de gauche, victorieux  toutes les lections, et qui
avaient limin, aprs les anciennes droites, le vieux centre gauche
lui-mme, il se fit alors une nouvelle coupure. Le Bloc se rompit  la
fois sur la politique intrieure et sur la politique extrieure. Le
socialisme tait devenu audacieux, son influence au Parlement tait sans
proportion avec sa force relle dans le pays et il provoquait une
agitation continuelle chez les ouvriers et chez les fonctionnaires. Au
dehors, par son adhsion  l'Internationale et par ses doctrines
cosmopolites, il penchait pour l'entente avec l'Allemagne, entente
impossible puisque toute concession de notre part tait suivie
d'exigences nouvelles du gouvernement de Berlin. Sur ce terrain, le
socialisme trouvait pourtant des concours parmi ceux qui, sans
distinction d'origine, pensaient, comme Thiers le pensait au moment de
l'alerte de 1875, qu'il fallait se rconcilier avec l'Allemagne et, au
lieu d'organiser des alliances, lui donner des gages de nos sentiments
pacifiques: Joseph Caillaux, qui incarnera cette ide  la tte du parti
radical-socialiste, avait pour pre un conservateur du Seize Mai. Dans
le parti rpublicain, ce fut, avec Clemenceau, l'cole jacobine qui se
dressa contre cette tendance et qui, en 1908, entra d'abord en lutte
avec Jaurs, le chef de l'extrme-gauche. Ainsi, sous des apparences
d'unit, lorsque l'immense majorit du Parlement proclamait qu'il n'y
avait de vritables rpublicains que les rpublicains de gauche, il y
avait scission. Lorsque les doctrines les plus dmagogiques taient
officiellement professes, un nouveau parti modr se reformait en
secret. On vit mme un ancien socialiste, Aristide Briand, devenu
prsident du conseil, arrter les grves les plus dangereuses, comme
celle des chemins de fer, tandis qu'aprs avoir achev de raliser la
sparation de l'Eglise et de l'Etat, il parlait d'apaisement, comme
Spuller, en 1894, avait parl d'esprit nouveau.

Cependant l'Allemagne, chaque jour plus rsolue  la guerre, ne cessait
de nous chercher querelle. L'objet en tait toujours le Maroc o nous
tendions notre protectorat. En 1908, nouvelle alerte  propos d'un
incident survenu  Casablanca et que le ministre Clemenceau rgla par
un arbitrage. En 1911, rcidive: un navire allemand prit position devant
Agadir, sur la cte marocaine du Sud, et le gouvernement de Berlin,
aprs cette manifestation de force, notifia sa volont d'obtenir une
compensation. Joseph Caillaux, qui gouvernait alors, transigea. La
compensation fut accorde  l'Allemagne dans notre possession du Congo.
Pour l'Allemagne, c'tait non seulement un succs diplomatique, mais un
avantage rel. La presse allemande tourna ces acquisitions en ridicule
et se plaignit que le grand Empire allemand et t jou.

Deux leons sortaient de l'affaire d'Agadir: l'une, pour l'Allemagne,
que le Maroc tait un mauvais _casus belli_, parce que la France menace
gardait son alliance avec la Russie et son entente avec l'Angleterre,
tandis que, sur un prtexte marocain, les Allemands n'taient mme pas
suivis par l'Autriche. L'autre leon tait pour la France: nos
concessions ne servaient qu' convaincre l'Allemagne de notre faiblesse
et  la rendre plus belliqueuse. Les deux leons portrent. L'Allemagne
cessa de s'intresser au Maroc et elle dirigea son attention sur les
affaires d'Orient o la rvolution turque de 1908 et l'avnement de
jeunes libraux nationalistes  la place de la vieille Turquie avaient
mis en mouvement, dans l'Europe balkanique et danubienne, les
nationalits nouvelles dont les revendications menaaient
l'Autriche-Hongrie, empire composite. Quant  la France, l'affaire
d'Agadir amena au pouvoir les plus nationaux des hommes de gauche.
Raymond Poincar, rpublicain lorrain, qui n'acceptait pas la formule de
Thiers,--la politique de l'oubli,--d'o tait sorti le parti du
rapprochement avec l'Allemagne, devint prsident du conseil en janvier
1912. Dans les lettres, dans la presse, dans le monde intellectuel,
presque toujours en marge de la vie politique, il y avait d'ailleurs un
mouvement continu, auquel le nom de Maurice Barrs restera attach,
contre le dlaissement de l'ide nationale. La doctrine nationaliste,
affirme pendant l'affaire Dreyfus et vaincue, servit alors  une sorte
de redressement, comme, aprs le boulangisme, elle avait conduit 
l'alliance russe. Pareillement, au milieu des triomphes lectoraux de la
Rpublique, qui n'tait plus conteste dans les assembles politiques,
la critique de la dmocratie par Charles Maurras et son cole apportait
une antithse  laquelle les esprits les plus larges, parmi les
rpublicains, reconnaissaient l'utilit, jadis proclame par Gambetta,
d'une opposition de doctrine, absente depuis longtemps. Un dput
d'extrme-gauche, Marcel Sembat, crivait,  la suite de ces
discussions, un pamphlet curieux, dont on n'et pas imagin le titre
quinze ans plus tt: _Faites un roi, sinon faites la paix_. En mme
temps, le principe essentiel de la dmocratie, le suffrage universel,
s'altrait trangement et une campagne persvrante pour la
reprsentation proportionnelle, c'est--dire pour le droit des
minorits, gagnait des adhrents et allait changer la physionomie de la
vie politique, fonde jusque-l sur le systme le plus durement
majoritaire.

Les deux annes qui prcdrent la guerre furent remplies de prsages o
les observateurs seuls trouvaient des avertissements et qui chappaient
 la foule. En 1912, dans une premire mle balkanique, les Turcs
taient vaincus par la coalition des Bulgares, des Grecs et des Serbes.
L'an d'aprs, les coaliss se battaient pour les dpouilles, et les
Bulgares taient punis de leur agression: Bulgarie, Turquie auraient une
revanche  prendre et seraient des allies pour l'Allemagne. Ces
vnements taient suivis avec intrt par la Russie, ils alarmaient les
deux puissances germaniques en menaant l'Autriche et leur donnaient le
dsir de mater les Slaves: l'occasion que cherchait l'Allemagne
commenait  s'offrir et une atmosphre trouble se rpandait en Europe.
En janvier 1913, Raymond Poincar avait t lu prsident de la
Rpublique en remplacement d'Armand Fallires et, sous son influence, on
redevenait vigilant. Appel par lui au ministre, un ancien modr,
Louis Barthou, fit accepter par les Chambres le retour au service de
trois ans, ncessaire pour renforcer notre arme de premire ligne.
Publics ou occultes, les symptmes et les renseignements affluaient. Ils
montraient l'Allemagne en marche vers la guerre: le gouvernement
imprial venait de lever un impt extraordinaire d'un milliard pour
accrotre ses effectifs et son matriel. Cependant, en France, la loi de
trois ans, impopulaire, ramenait au pouvoir les radicaux-socialistes qui
s'efforcrent de reconstituer le bloc des gauches contre les modrs. A
la veille de la guerre, dans l'nervement que rpandait une menace qu'on
sentait sans la dfinir, le conflit entre les deux tendances du parti
rpublicain devenait plus pre. Joseph Caillaux, de nouveau ministre,
attaquait et il tait attaqu: Aristide Briand dnonait le ploutocrate
dmagogue. Pendant cette campagne, Mme Caillaux tua d'un coup de
revolver Gaston Calmette, directeur du _Figaro_, et ce meurtre rappela
celui de Victor Noir quelques mois avant 1870. C'tait le crime qui
prcde et annonce les grands crimes. Celui de Sarajevo, qui servirait
de prtexte  la guerre, suivit bientt. Des signes de sang taient
partout.

Lorsque, le 28 juin 1914, l'archiduc hritier d'Autriche-Hongrie fut
assassin avec sa femme dans la petite ville de Sarajevo par des
conspirateurs slaves, la masse du peuple franais tait bien loigne de
croire  la guerre. Aux lections du mois d'avril, le nouveau bloc des
gauches l'avait emport. Un ministre Ribot, partisan de la loi de trois
ans, avait t renvers le jour mme o il s'tait prsent devant la
Chambre, et c'est  un socialiste rcemment assagi, Ren Viviani, que
dut s'adresser le prsident Poincar pour tcher de maintenir
l'organisation militaire qui venait d'tre reconstitue. La dmocratie
franaise, indiffrente aux vnements lointains, vivait dans une telle
quitude que c'est  peine si elle remarqua l'ultimatum de l'Autriche 
la Serbie. Pas plus que du tragique fait-divers de Sarajevo, la foule
n'en tira de consquences. Au fond, elle croyait la guerre impossible,
comme un phnomne d'un autre ge, aboli par le progrs. Elle se
figurait volontiers que, si Guillaume II et les officiers prussiens en
avaient le dsir, le peuple allemand ne les suivrait pas. Dix jours plus
tard, la guerre la plus terrible des temps modernes clatait.




CHAPITRE XXII

LA GUERRE ET LA PAIX, LES TRAVAUX ET LES JOURS


Si, dans les annes qui ont prcd 1914, quelque chose semblait
garantir la paix, c'tait que les vaincus de 1871 ne songeaient pas 
prendre leur revanche. Et l'Allemagne tait si forte que personne ne
pensait  l'attaquer. D'ordinaire, le vainqueur n'a pas intrt 
remettre sa victoire en question. Mais l'Allemagne voulait la guerre.
Elle avait un trop-plein d'hommes. Elle tait, comme aux anciens temps
de l'histoire, pousse  envahir ses voisins. Cependant, pour qu'elle
n'et pas  combattre seule toute l'Europe, pour qu'elle gardt au moins
l'Autriche comme allie, il fallait que la guerre se prsentt sur un
prtexte qui ne ft pas allemand, mais autrichien. Telle fut justement
l'occasion que lui fournit le conflit de l'Autriche avec la Serbie.
Ainsi c'tait des lointaines rgions de l'Europe, comme au dix-septime
sicle, aprs la Montagne Blanche, comme au dix-neuvime sicle, aprs
Sadowa, que la guerre avec l'Allemagne venait chercher les Franais.

On se doutait si peu de ce qui allait se passer que le prsident
Poincar et le prsident du conseil Viviani rendaient une visite de
politesse au tsar lorsque l'ultimatum autrichien fut rdig, d'accord
avec l'Allemagne, dans des termes tels qu'on pouvait croire que la
Serbie ne les accepterait pas. Cet ultimatum fut remis  Belgrade le 23
juillet, au moment o Poincar et Viviani quittaient Saint-Ptersbourg.
A Paris, l'ambassadeur allemand avertit tout de suite la France que les
consquences d'une intervention quelconque dans cette affaire seraient
incalculables. La France et les puissances amies n'intervinrent que
pour recommander  la Serbie de cder et la rponse serbe fut une
acceptation sur tous les points, sauf un seul, qui pouvait d'ailleurs se
rgler par un arbitrage. Mais l'Autriche tait rsolue  craser la
Serbie et  en finir avec le pril slave qui menaait de la dissocier.
L'Allemagne tait rsolue  la guerre. Toutes deux repoussrent la
confrence europenne que l'Angleterre proposait. Le tribunal de La Haye
fut pareillement rcus: les institutions internationales par lesquelles
on avait voulu, depuis une vingtaine d'annes, conjurer le pril qui
approchait, ne comptrent pas une minute. Deux jours aprs la remise de
l'ultimatum, l'Autriche dclarait la guerre  la Serbie. Dans l'espace
d'une semaine, le mcanisme des alliances joua et une partie de l'Europe
se jeta contre l'autre. Tout ce qui tait contenu  grand-peine depuis
1871 fit explosion. Tout servit  agrandir le massacre au lieu de
l'arrter: forces accumules par le systme de la paix arme, richesses
et ressources cres par de longues annes de travail et de
civilisation. L'quilibre des systmes diplomatiques, la dpendance des
intrts, l'immensit mme de la catastrophe que devait causer un pareil
choc, ce qu'on avait cru propre  prvenir le grand conflit fut inutile.
Les obstacles devinrent un aliment. La dmocratie, le socialisme
international n'empchrent rien. La guerre dmocratique, de peuple 
peuple, fut seulement plus terrible, comme Mirabeau jadis l'avait
prdit, et personne ne fut capable d'y mettre un terme par les moyens
qui limitaient les guerres d'autrefois.

Ds le 15 juillet, la volont de l'Allemagne avait rendu un retour en
arrire impossible pour tout le monde. La mobilisation des uns
entranait celle des autres. L'Autriche ayant mobilis toutes ses
forces, la Russie mobilisait les siennes  son tour. Dans cette lgitime
mesure de prcaution, l'Allemagne trouva le motif qu'elle cherchait. Le
1er aot, elle dclare la guerre  la Russie, somme la France d'annoncer
ses intentions et, comme le gouvernement franais se contente de
rpondre que la France fera ce que ses intrts commanderont, le
gouvernement allemand invente que nous l'avons nous-mmes attaqu. Le
gouvernement de la Rpublique ne pouvait plus chapper au destin et il y
eut quelque chose de tragique dans ses efforts de la dernire heure.
Vainement le prsident Poincar avait crit au roi George pour l'avertir
qu'un mot de l'Angleterre, prononc  temps, pouvait encore faire
rflchir l'Allemagne. L'Angleterre a un Parlement, des ministres
libraux et pacifistes, et elle n'interviendra qu'au moment o la
Belgique sera envahie. La France est bien oblige, le 2 aot, de
mobiliser  son tour: on rassure encore les Franais, on leur dit que
la mobilisation n'est pas la guerre. Viviani ordonne que nos troupes
se retirent  10 kilomtres de la frontire pour prouver que nous ne
sommes pas les agresseurs. Mais il tait impossible de refuser le
combat. Si nous avions dclar notre neutralit, reni l'alliance russe,
l'Allemagne aurait exig comme gage la remise de Toul et de Verdun. Elle
aurait battu la Russie et nous et ensuite tenus  sa discrtion. La
France devait se dfendre ou accepter le joug.

Le peuple franais le comprit. La mobilisation, bien prpare par notre
tat-major, eut lieu non seulement avec ordre, mais avec confiance.
C'tait sur notre dcadence que l'Allemagne avait compt. Elle avait cru
que la guerre serait chez nous le signal d'une rvolution qui fut mme
annonce dans les pays de l'Europe centrale. Elle se trompait.
L'assassinat du chef socialiste Jaurs, dans la soire du 31 juillet,
n'avait pas caus le moindre trouble. Pour sa dfense, la nation fut
unie. Ce qu'elle ne savait pas, c'tait  quel point sa prparation
matrielle  la guerre tait insuffisante,  quel carnage elle allait.
La troupe portait encore le vieux pantalon rouge, vritable cible. Notre
canon de 75, arme redoutable, ne pouvait rien contre la supriorit des
Allemands en grosse artillerie. Des annes de ngligence et
d'imprvoyance furent payes par la vie de milliers et de milliers de
Franais.

La colre contre l'agresseur avait, d'un seul coup, balay beaucoup
d'illusions. Ce qui soutenait la confiance, c'tait que, cette fois,
nous n'tions pas seuls comme en 1870. On savait les Allemands forts et
nombreux. Mais la Russie, rservoir d'hommes, quelle compensation! Et
puis, des allis, nous ne cesserions pas d'en avoir de nouveaux. Le 3
aot, l'Allemagne nous dclare la guerre. Ds la veille, violant des
traits, elle a somm le gouvernement belge de livrer passage  ses
armes, et la Belgique dcide tout de suite de se dfendre. Cette
dcision obligeait l'Angleterre, encore hsitante,  intervenir, parce
qu'elle avait promis, en 1839, de garantir la neutralit belge et aussi
parce qu'il tait dit que jamais dans l'histoire elle ne tolrerait
qu'une grande puissance europenne s'empart des bouches de l'Escaut. La
solution qu'avait trouve, sous le rgne de Louis-Philippe, l'antique
problme des Pays-Bas, se montrait pour nous salutaire. Non seulement la
Belgique, devenue une nation, tait dans cette grande guerre  nos
cts, mais elle y entranait tout l'Empire britannique, et lorsque
l'Angleterre entre dans un conflit europen, l'histoire enseigne qu'elle
ne s'en retire qu'aprs avoir vaincu.

France, Russie, Belgique, Angleterre, cette Entente, dj si vaste,
semblait plus que capable de tenir tte  l'Allemagne et  l'Autriche et
de les battre. L'Italie, fidle  l'accord qu'elle avait sign en 1902,
s'empressait de nous informer qu'elle resterait neutre et, par l, nous
dlivrait d'un lourd souci sur notre frontire des Alpes. Le seul
concours que l'Allemagne allait trouver, ce serait celui de la Turquie
et de la Bulgarie, concours non pas ngligeable, car il a compliqu et
prolong la lutte, mais insuffisant pour lui donner la victoire quand
son coup de surprise aurait t manqu. Ce qu'on ne souponnait pas, en
1914, c'tait qu'il nous faudrait encore beaucoup d'autres allis pour
venir  bout du grand Empire militaire, tant d'allis que nous en
serions les prisonniers un jour, et que, pour la France, de nouvelles
difficults natraient de l.

A la vrit, nous avons chapp  un dsastre foudroyant par un hasard
tel qu'il a tout de suite paru comme un miracle. L'Allemagne avait cru
que la France se dcomposerait moralement et politiquement sous le choc
et elle avait commis une erreur: son agression avait produit chez nous
le phnomne de l'union sacre. Mais l'union n'tait pas moindre chez
elle et, le 4 aot, dans les deux Parlements  Berlin comme  Paris, les
socialistes eux-mmes avaient tout approuv. Avec l'assentiment de
l'Allemagne entire, une machine de guerre comme le monde en avait peu
vu tait lance contre nous.

Les moins confiants des Franais furent surpris par la rapidit de
l'invasion. Quand on connaissait la force militaire de l'Allemagne, on
croyait au moins  plusieurs batailles, d'un sort incertain, prs des
frontires, loin de Paris. Aprs le temps ncessaire pour mettre en
marche d'normes armes, les oprations proprement dites avaient
commenc le 17 aot. Ds le 22, les Franais et les Anglais, qui
s'taient ports au secours de la Belgique, devaient reculer  Charleroi
et  Mons. Les Allemands entraient en masse sur notre territoire,
occupaient le nord de la France dans l'espace de quelques journes et
s'ouvraient le chemin de Paris tandis que les Allis battaient en
retraite. La France, dont le gouvernement mnageait les nerfs, n'apprit
la situation que par un de ces communiqus laconiques dont il fallait se
contenter dans l'intrt gnral: avec tant d'autres droits, la
discipline supprimait celui de tout dire. De la Somme aux Vosges,
disait le communiqu. Il rvlait ce qu'on avait tenu cach: l'invasion,
la chose terrible qu'on avait vue trois fois au sicle prcdent. Et la
Somme devenait bientt la Marne. Des avant-gardes allemandes
paraissaient  quelques kilomtres de Paris, d'o le gouvernement, pour
ne pas tre enferm et assig comme en 1870, tait parti pour Bordeaux.
C'est  ce moment que se produisit la circonstance inespre qui sauva
tout.

On a beaucoup discut sur la bataille de la Marne. L'histoire dira que
Joffre l'a gagne parce qu'il et t seul responsable s'il l'avait
perdue. Le gnral Gallieni vit sans doute le premier la manoeuvre 
tenter contre le flanc de l'arme de von Kluck qui avait march trop
vite. Joffre, qu'un sang-froid tonnant n'avait pas abandonn depuis
Charleroi, eut le mrite de comprendre la situation et, au lieu de
continuer la retraite, de donner  toutes nos forces l'ordre de se
porter en avant. C'est un des plus beaux redressements militaires qu'on
ait vus dans l'histoire et les Allemands en furent dconcerts. La
bataille de la Marne, bataille gigantesque, qui s'tendit des abords
immdiats de Paris jusqu' la Moselle, dura du 6 au 13 septembre et se
termina par la dfaite et le recul gnral de l'ennemi. Paris tait
sauv. L'invasion s'arrtait. Les Allemands s'taient propos de mettre
la France hors de combat en six semaines pour se retourner ensuite
contre la Russie. Ce plan avait chou. En Allemagne, quelques hommes
clairvoyants commencrent  comprendre que la guerre tait perdue.

Elle tait encore loin d'tre gagne pour nous. Aprs la bataille de la
Marne, la France crut  la victoire complte,  la dlivrance du
territoire, comme aprs Valmy. Nos armes, fatigues par leur retraite,
puis par leur prodigieux effort, dpourvues des munitions qui eussent
t ncessaires, ne purent empcher les Allemands de s'tablir sur de
nouvelles lignes, de l'Oise jusqu' l'Argonne. Ds le 17 septembre, le
front tait stabilis, les tranches se creusaient face  face: une
sorte de guerre de sige, atroce et journellement meurtrire,
commenait. En vain les Allemands essayrent-ils de reprendre leur
offensive et d'envelopper de nouveau les armes anglo-franaises en
passant cette fois par la Flandre maritime, dans ces parages des eaux et
des dunes o l'on s'tait si souvent battu dans les vieilles guerres des
Pays-Bas. Il y eut l d'inoubliables faits d'armes, comme celui de
Dixmude. L'inondation aida  barrer la route aux Allemands. Au
commencement du mois de novembre, aprs la bataille de l'Yser, ils
durent reconnatre qu'ils ne passeraient pas, mais nous avions pu
seulement les empcher de passer.

On se battait, on allait se battre longtemps encore, depuis les rivages
de la mer du Nord jusqu'au Caucase, de la Baltique jusqu'aux bords du
canal de Suez, la Turquie tant entre dans le camp de nos ennemis. La
guerre se dveloppait et se nourrissait de la guerre. Elle se
prolongeait par l'quilibre mme des belligrants, l'Allemagne trouvant,
dans sa prparation du temps de paix et dans une organisation patiente,
des ressources suffisantes pour balancer la supriorit du nombre qui
tait du ct des Allis. La guerre se prolongeait aussi parce que
l'Allemagne ne pouvait demander la paix sans avouer son chec, tandis
que les Allis s'taient prmunis contre leurs propres dfaillances. Le
4 septembre, au moment mme o s'engageait la bataille de la Marne, ils
avaient sign le pacte de Londres par lequel ils s'interdisaient de
conclure la paix sparment. Plus encore que ce contrat, la situation
elle-mme garantissait que, quoi qu'il arrivt, l'Angleterre, du moins,
ne renoncerait pas  la lutte. Sauf un petit coin de terre, la Belgique
tait occupe par les Allemands. Anvers et Ostende taient entre leurs
mains. Jamais l'Angleterre, qui tait intervenue ds que la neutralit
belge avait t viole, ne permettrait  l'Allemagne ce qu'au long des
sicles elle n'avait pas permis  la France. La Belgique redevenait
ainsi ce qu'elle avait t si souvent dans l'histoire: le point autour
duquel s'organisait la politique de l'Europe, et dont la paix et la
guerre dpendaient. Quant  la France, envahie et occupe, elle aussi,
dans sa partie la plus riche, tandis que les hostilits se poursuivaient
sur son territoire, il ne lui et pas t possible, l'et-elle voulu, de
se soustraire  l'engagement du 4 septembre. L'arme anglaise tait
venue sur notre sol combattre  ct des ntres, et ses faibles
effectifs du dbut s'accroissaient: l'Angleterre, rebelle  la
conscription, finissait par y recourir. Son effort rpondait de sa
tnacit et nous tions attachs  son destin. Il n'en est pas moins
vrai que la lutte se passait chez nous, que nous en subissions les
ravages, que les Allemands pillaient et dtruisaient les rgions
occupes, qu'ils y maltraitaient les habitants: une calamit effroyable,
sans exemple depuis les invasions barbares, et dont nous ressentirions
longtemps les effets. Cependant c'taient aussi les soldats franais qui
devaient consentir les sacrifices les plus lourds et se trouver prsents
partout o il y avait danger.

Mais la guerre rgnait, elle dirigeait tout. L'Allemagne elle-mme,
aprs l'avoir provoque, en tait prisonnire. Jusqu' la victoire,
jusqu'au bout, devint le mot d'ordre des deux cts de la tranche. En
France, quelques mois plus tt, ceux qui parlaient encore des provinces
perdues passaient, comme Droulde, pour des exalts dangereux.
Reprendre l'Alsace-Lorraine fut pourtant le but de guerre que, tout de
suite, sans discussion, la France s'assigna, si naturellement qu'il
semblait qu'on n'et jamais cess d'y penser.

Le but tait loin et il y avait bien des prils  traverser avant de
l'atteindre. Et d'abord il fallait chasser l'ennemi, en finir avec
l'odieuse tranche, l'puisante guerre souterraine, o des hommes
prissaient chaque jour, par petits paquets. L'anne 1915 se passa en
efforts infructueux pour percer le front. En mars, une premire
offensive choue en Champagne, et une deuxime, en septembre, ne
russira pas mieux. Une autre, aprs un dbut heureux, qui fit illusion,
choua en Artois aux mois de mai et de juin. A ce moment-l, renonant 
sa neutralit, l'Italie  son tour vient grossir l'Entente; nous avons
un alli de plus, mais la guerre ne cesse de s'tendre en Europe, comme
un incendie. En octobre, ce sont les Bulgares qui se joignent  nos
ennemis. Dj la Turquie coupe nos communications avec les Russes. Dans
les Dardanelles,  Gallipoli, par mer et par terre, les Anglais et les
Franais ont vainement essay de s'ouvrir un chemin. Grce  la
Bulgarie, l'Allemagne et l'Autriche pourront craser les Serbes et
former une ligne continue jusqu'en Asie-Mineure. Faut-il leur abandonner
l'Orient? Les Allis discuteront avant que l'expdition de Salonique,
propose par la France, combattue par l'Angleterre, soit dcide. Ce
n'est pas seulement un nouvel effort militaire qui s'impose. Il faut
songer  un remaniement de la carte, promettre des agrandissements  la
Grce, dont on a besoin et qui est peu sre, o le roi Constantin,
beau-frre de Guillaume II, penche vers les Allemands. Ainsi,
l'extension de la guerre dans la partie orientale de l'Europe complique
encore les choses. Et ce qui est grave, c'est que, dans cette anne
1915, tandis qu'elle repousse les assauts d'Artois et de Champagne,
l'Allemagne, renversant son plan primitif, a port un coup violent
contre la Russie et s'est empare de toute la Pologne. A son tour, le
front russe s'immobilise au loin. L'alliance, qui donnait tant d'espoir,
du vaste Empire aux 120 millions de sujets, a rendu service au dbut de
la campagne. Sans l'arme russe, en 1914, l'invasion allemande nous et
peut-tre submergs. Maintenant la Russie ne peut plus menacer
l'Allemagne. On a le droit de craindre, quand on connat son histoire,
qu'elle ne conclue la paix sparment. Pour la retenir, la France et
l'Angleterre iront jusqu' lui promettre Constantinople, ce que jamais
elles ne lui avaient accord. Rien ne montre mieux que ce bouleversement
des grandes traditions politiques le pril auquel se sentaient exposs
les allis d'Occident.

Ce pril fut grave en 1916. Rassurs du ct de la Russie, les Allemands
se tournrent avec de nouvelles forces contre la France. A leur tour ils
voulaient percer le front et ils avaient choisi Verdun pour y attirer le
gros de notre arme, la battre et nous forcer  demander la paix. La
prise de Verdun aurait eu en Europe un retentissement immense. Le nom de
cette vieille cit devint tout de suite un symbole. Le sort de la guerre
y fut attach et c'est pourquoi en France, chefs militaires et
gouvernement rsolurent de rsister  tout prix. Les batailles qui
s'engagrent l et qui durrent prs de six mois ont t les plus
formidables de tous les temps. Par le dluge continuel de l'artillerie,
par la furie des assauts, ce coin de France, de fvrier jusqu'en aot
1916, fut un enfer. Des centaines de milliers d'hommes s'y battirent et,
l encore, les Franais se sacrifirent en masse.

L'chec des Allemands, qui leur cota cher, les fit changer de mthode.
Leurs offensives de paix commencrent. Munis partout de gages, ils
espraient venir  bout des Allis par la fatigue et se tirer d'affaire
avantageusement. L'intervention de la Roumanie  la fin du mois d'aot
1916 fut une diversion nouvelle qui, ajoute  la rsistance de Verdun
et  une vigoureuse rplique de Verdun que les Allis lancrent sur la
Somme, ranima l'espoir de l'Entente. Cependant la Roumanie fut crase
en quelques semaines, tandis qu'une nouvelle difficult naissait pour
nous de la Grce que nous devions surveiller et dsarmer aprs le
massacre, par trahison, de marins franais au Zappeon d'Athnes: moins
d'un sicle aprs Navarin, quand la France s'tait passionne pour la
libert hellnique, ce guet-apens tait son salaire.

Ainsi la guerre durait, se renouvelait sans cesse, dtruisant toujours
des vies humaines, engloutissant le capital de richesses accumul par
plusieurs gnrations. Sous cet effort monstrueux, bien des choses
commenaient  flchir en Europe. Lassitude, dmoralisation, rvolte,
les phnomnes sur lesquels l'Allemagne comptait, qu'elle cherchait 
produire, allaient se manifester en 1917 chez les Allis avant de se
manifester chez elle. Au point faible de l'Entente, en Russie,
l'vnement pi par l'Allemagne survenait: la rvolution, en renversant
Nicolas II, nous privait d'un alli qui, malgr les incertitudes de son
caractre, nous tait rest fidle. Et, le tsarisme disparu, la Russie
tombait dans le chaos. Encore nationale  ses dbuts, au mois de mars
1917, la rvolution rpandait l'indiscipline et dcomposait rapidement
l'arme russe qui cessait de compter pour l'Entente avant mme que les
bolcheviks, s'tant empars du pouvoir, eussent sign la paix avec
l'Allemagne. Quoi qu'on et fait, dans les pays allis, pour reprsenter
les vnements de Russie sous des couleurs favorables, ils eurent leur
rpercussion jusqu'en France. Des mutineries clatrent dans l'arme. En
mme temps se rveillait, dans la politique intrieure, un esprit qui,
depuis 1914 aussi, semblait avoir disparu. Les jours de l'union sacre,
du zle devant l'invasion s'loignaient. Dans le Parlement, les
rivalits de personnes avaient repris. Les ministres instables
s'taient succd. Sous des hommes faibles, irrsolus, le gouvernement
vacillait. Une propagande dfaitiste s'exerait, et le ministre de
l'intrieur Malvy fut accus publiquement de la favoriser. C'est contre
Lon Daudet, l'accusateur, que le prsident du conseil Painlev voulut
svir sous prtexte de complot contre la Rpublique. En ralit, les
deux tendances qui se heurtaient depuis quarante ans paraissaient de
nouveau. Il ne fallait pas seulement, si l'on voulait conduire la guerre
jusqu' la victoire, un pouvoir ferme pour ragir contre le
flchissement qui commenait. Il fallait aussi que ce pouvoir ft exerc
par ceux qui ne penchaient pas du ct de l'Allemagne. La situation
elle-mme appelait au gouvernement, avec Clemenceau, la tradition
jacobine du salut public, la tradition radicale, celle qui avait
dtermin la guerre  outrance en 1871, puis l'opposition  la
politique de l'oubli. En novembre 1917 Clemenceau devenait prsident
du conseil avec ce programme,  l'intrieur comme  l'extrieur: Je
fais la guerre. Tout de suite, il poursuivait les basses affaires de
trahison et il frappait  la tte en inculpant Joseph Caillaux
d'intelligences avec l'ennemi et de complot contre la sret de l'Etat.
Quant  Malvy, Clemenceau, en plein Snat, l'avait accus de
compromettre les intrts dont il avait la charge, et l'ancien ministre
de l'intrieur, pour se disculper, demandait lui-mme  passer devant la
Haute-Cour, qui le condamnait au bannissement. Clemenceau et les hommes
de sa gnration taient nourris de l'histoire de la Rvolution
franaise. Il y eut l comme un souvenir trs adouci de la Terreur.

Il tait temps qu'une impulsion ft donne  la France; l'lan de 1914
ne pouvait se soutenir tout seul et, si l'Allemagne se lassait
galement, elle tait tout entire dans la main des nouveaux chefs
militaires que la guerre avait rvls. N'ayant plus  s'occuper du
front russe, Hindenburg et Ludendorff prparaient une dernire et
violente offensive en France avant que l'aide nouvelle, l'aide inespre
qui venait  l'Entente ft efficace. Dans ses furieux efforts pour
briser le blocus o les flottes anglaises l'enfermaient, l'Allemagne,
par la guerre sous-marine sans restriction, avait provoqu les
Etats-Unis et fait sentir le danger de sa victoire  la lointaine
Amrique elle-mme. Les Amricains jetaient leur poids dans la balance
au moment de la dfection des Russes, et leur nombre venait  point pour
remplacer dans l'esprit des Franais le contre-poids disparu. En
intervenant, presque  la dernire heure, avec des forces toutes
fraches, les Etats-Unis contribuaient  la chute de l'Allemagne. Ils la
dmoralisaient surtout en lui retirant l'espoir de vaincre. Mais si le
prsident Wilson avait dclar la guerre le 2 avril 1917, les Etats-Unis
ne seraient pas en mesure de prendre part  la lutte avant de longs
mois. L'Amrique intacte arriverait  la fin de la guerre dans une
Europe fatigue, et le prsident Wilson serait matre de la paix comme
la France l'avait t sous Richelieu en n'intervenant que dans la
dernire priode de la guerre de Trente Ans. Seulement le prsident
Wilson connaissait mal les questions europennes. Quoique belligrants,
les Etats-Unis tenaient  se dire les associs et non les allis de
l'Entente, et leur gouvernement restait prt  jouer le rle d'arbitre
et de mdiateur qu'il avait dj essay de prendre plusieurs fois. A la
veille de la victoire, on voyait percer les difficults de la paix.

Avant d'tre vaincue, l'Allemagne prouva qu'elle pouvait encore tre
redoutable. En 1918 comme en 1914, elle joua et elle perdit. Comme en
1914 aussi elle fut prs de russir. Si, jusque-l, elle avait tenu tte
 tant d'adversaires, c'tait d'abord  son organisation politique et
militaire qu'elle le devait. C'tait ensuite aux fautes des Allis qui
n'avaient pas su unir leurs efforts. Ils avaient plusieurs chefs,
maintes fois ils s'taient fait battre en dtail, tandis que la
coalition ennemie tout entire tait conduite par l'tat-major allemand.
Il y avait en France un front anglais isol: le 21 mars 1918, Ludendorff
l'attaquait, l'enfonait. Toute une arme anglaise battait en retraite,
et les Allemands purent croire qu'ils s'ouvraient de nouveau la route de
Paris, bombard le jour par de mystrieux canons  longue distance, par
des avions la nuit, et d'o le gouvernement se tenait prt  partir,
comme en 1914. Dans ce pril, ce furent encore les soldats franais qui
se sacrifirent et qui arrtrent la rue. Du moins le danger commun,
redevenu aussi grave qu'aux premiers jours de l'invasion, fit ce que
rien n'avait obtenu jusque-l: un gnral franais, Foch, reut enfin le
commandement unique des armes allies. La guerre eut dsormais une
direction et une mthode. Une bataille de plus de sept mois commenait
qui devait tre la dernire et que le gnralissime tait rsolu  ne
pas abandonner. Arrts partout, aprs des succs de surprise passagers,
devant Amiens et devant Compigne, en Flandre et au Chemin des Dames,
les Allemands, revenus jusque sur la Marne, y trouvent au mois de
juillet une autre dfaite. C'est le moment que Foch a prvu et pour
lequel il s'est prpar afin que notre deuxime victoire de la Marne ne
tourne pas court comme la premire. Il passe  l'offensive et, sans
laisser l'ennemi respirer, le poursuit et le harcle, l'obligeant 
cder chaque jour un peu du territoire conquis et occup depuis quatre
ans.

Le 11 novembre 1918, un armistice, gnreux jusqu' l'imprudence,
tait accord  l'arme allemande, la sauvait d'une catastrophe totale
et lui permettait de repasser le Rhin sans avoir capitul. Considrant
que l'Allemagne tait vaincue, que le sol franais tait libr et qu'il
n'avait pas le droit de continuer plus longtemps l'affreux carnage, Foch
s'tait conform  l'avis des gouvernements allis. En Orient, la
Bulgarie et la Turquie avaient cd les premires. L'Autriche
s'effondrait, l'Allemagne tait dans le dsarroi. Les trnes, celui des
Habsbourg, celui des Hohenzollern, ceux de tous les souverains
allemands, tombaient les uns aprs les autres. La puissance qui avait
fait trembler l'Europe, contre laquelle vingt-sept nations s'taient
ligues, gisait  terre. Les Allemands partaient  la hte de France et
de Belgique comme Guillaume II partait d'Allemagne: une de ces chutes
dans le nant et le chaos, aprs une priode de grandeur, dont l'Empire
germanique et ses dynasties, au cours de l'histoire, avaient dj donn
tant d'exemples.

La victoire des Allis ne semblait pas pouvoir tre plus complte. Il
restait  en tirer parti. Et le soulagement des Franais, aprs
l'armistice du 11 novembre, qui mettait fin  plus de quatre ans de
tuerie et d'angoisses, fut inexprimable. Cependant, prs de 1.500.000
hommes avaient pri, dix dpartements taient ravags, plus de deux
cents milliards, somme fantastique et qu'on n'et jamais crue
ralisable, avaient t engloutis. Sur le moment, on ne se rendit pas
compte du bouleversement que la guerre avait apport et qui changeait
les conditions d'existence du pays. On crut tout heureux et tout facile
quand d'autres jours pnibles commenaient.

L'tablissement de la paix dut d'abord. Une victoire qui avait cot
si cher semblait nous promettre d'amples compensations. Une victoire
remporte  plusieurs ne nous laissait pas les mains libres.
L'exprience enseignait que des prliminaires de paix devaient tre
imposs  l'ennemi dans les journes qui suivaient immdiatement
l'armistice. Cette prcaution,  laquelle les vainqueurs ne manquent
jamais, fut nglige. Mais les Allis n'avaient convenu de rien. Un
contrat qui fixait la part de chacun aprs la victoire avait bien t
sign en 1916. La dfection de la Russie l'avait rendu caduc et, plus
encore, l'intervention des Etats-Unis. Le programme franais se
rduisait  une formule imprcise: Restitutions, rparations,
garanties. Quant au prsident Wilson, il avait nonc en quatorze
points un programme un peu plus dtaill, mais presque aussi vague et
qui demandait beaucoup de travaux et de discussions avant d'tre
appliqu aux ralits europennes. De plus, le danger commun ayant
disparu, chacun des Allis retournait  ses intrts personnels, les
Anglais proccups de la mer, les Franais de leur scurit sur le
continent. Ce ne fut pas seulement dans la confusion des ides, mais
dans le conflit des traditions et des intrts que la Confrence de
Paris labora une srie de traits qui changeaient tout l'aspect de
l'Europe, consacrant la ruine de l'Empire austro-hongrois, ressuscitant
des Etats disparus comme la Pologne et la Bohme, baptise
Tchcoslovaquie, tandis que d'autres Etats recevaient des accroissements
si considrables qu'ils en taient plus que doubls: tel tait le cas de
la Serbie, devenue Yougoslavie. Pour la plupart, ces transformations
avaient eu lieu aux dpens de l'Empire des Habsbourg, dtruit et
dmembr, tandis que l'Allemagne, gardant son unit, restituait
seulement, outre ses provinces polonaises, ce qu'elle avait pris au
Danemark en 1864 et  la France en 1871. Sous aucun prtexte, nos Allis
n'avaient consenti  nous laisser d'autres frontires que celles de
1815. Sedan tait effac et non Waterloo. L aussi il tait visible, ds
les orageuses discussions de la confrence de Paris, que dsormais
l'Angleterre, ayant ananti la puissance navale allemande, se mfierait
de la France plus que de l'Allemagne.

Et nous allions nous retrouver en face de l'Allemagne pour rgler une
des affaires les plus grandes et les plus difficiles qu'on et encore
vues. Le trait disait que l'Allemagne devrait rparer les ruines
immenses qu'elle avait laisses chez nous. On n'exigeait d'elle ni
argent comptant ni une indemnit fixe une fois pour toutes, mais des
milliards dont le montant total serait dtermin dans l'avenir.
L'occupation de la rive gauche du Rhin gagerait les paiements en mme
temps qu'elle protgerait les pays occidentaux, jusqu'au jour o
l'Allemagne, ayant achev le dsarmement qui lui tait prescrit, ayant
donn des preuves de ses bonnes intentions, entrerait dans la Socit
des Nations, conue par le prsident Wilson pour maintenir la paix et
l'harmonie entre les peuples, comme la Sainte-Alliance, o la France
tait entre peu de temps aprs 1815, avait t conue par le tsar
Alexandre. Telles taient les grandes lignes de la paix qui fut conclue
 Versailles le 28 juin 1919, jour anniversaire du crime de Sarajevo,
dans cette mme galerie des Glaces o, le 18 janvier 1871, avait t
proclam l'Empire allemand. Deux obscurs dlgus de la nouvelle
Rpublique allemande signrent avec les reprsentants des vingt-sept
nations de toutes les parties du monde qui avaient pris part  la lutte,
beaucoup d'une faon honoraire. D'autres traits, sur le mme modle,
furent signs en divers endroits des environs de Paris avec ce qui
restait de l'Autriche, c'est--dire une petite Rpublique  laquelle il
tait interdit de se runir  l'Allemagne, avec la Hongrie et la
Bulgarie, tandis que la Turquie repoussait les conditions qui lui
taient imposes.

D'une guerre faite  plusieurs, sortait aussi une paix faite 
plusieurs, mlange de conceptions diverses, du principe de l'quilibre
et du principe des nationalits, une paix qui remettait beaucoup de
questions  plus tard et qu'il faudrait encore interprter et appliquer.
En France surtout, les critiques ne lui manqurent pas. Quant 
l'Allemagne, malgr l'croulement de sa grandeur et le dsordre qui
avait suivi la chute des Hohenzollern, elle n'tait pas rsigne  subir
les consquences de sa dfaite. Elle protestait dj contre le trait de
Versailles, et la grande tche de la France allait tre de lui en
imposer l'excution, plus retenue qu'aide par ses anciens allis. Dans
un monde transform, o, de vaincue, elle tait devenue victorieuse, la
France retrouvait les lois permanentes de son histoire: entre
l'Allemagne et l'Angleterre, elle aurait encore  trouver sa voie.

Depuis 1914, il n'y avait plus eu d'lections en France. Le suffrage
universel n'avait plus t consult. La Chambre tait toujours celle qui
avait t nomme contre le service militaire de trois ans et qui, sous
l'empire de la ncessit, avait vot toutes les mesures de la leve en
masse, accept d'abord l'union sacre, puis, aprs quelques faiblesses,
suivi jusqu'au bout Clemenceau qui l'avait ressaisie. Ses pouvoirs
avaient expir avant que la guerre ft finie et ils avaient t
prorogs, parce que, disait-on, une grande moiti des lecteurs tait
mobilise, ce qui revenait, au fond,  ne pas instituer de plbiscite
sur la guerre et sur la paix. Le suffrage universel ne fut mme pas
admis  se prononcer sur le trait de Versailles. Le trait tait dj
ratifi, lorsque les lections du 16 novembre 1919 eurent lieu. Pour la
premire fois, le vieux scrutin d'arrondissement tait abandonn et le
systme de la reprsentation proportionnelle fut appliqu, avec quelques
limites encore. A ce moment-l, le mouvement rvolutionnaire qui, parti
de Russie, parcourait l'Allemagne, alarmait la masse paisible des
Franais. La menace d'un socialisme vritable qui confisquerait la
proprit, jointe au mcontentement contre les partis qui s'taient si
lourdement tromps avant la guerre, fit lire une majorit entirement
nouvelle. Ce n'tait pas que la France et tellement chang: il suffit
du dplacement de quelques centaines de milliers de voix pour rendre la
victoire aux modrs et aux conservateurs, unis sur les listes du Bloc
national. Clemenceau et l'cole jacobine avaient contribu  ce succs
en conduisant la guerre jusqu' la victoire et en frappant de discrdit,
avec Malvy et Joseph Caillaux, toute une partie de la gauche. Seulement,
la nouvelle Chambre, oriente  droite, supportait mal l'esprit jacobin.
Elle traduisait aussi la dception qu'avait cause la paix, dont les
imperfections commenaient  tre senties. Clemenceau, candidat  la
prsidence de la Rpublique, ne fut pas lu, et Paul Deschanel, qui
avait promis la fin de l'anticlricalisme et la reprise des relations
diplomatiques avec le Saint-Sige, succda  Poincar. Ainsi Clemenceau
et ses collaborateurs taient carts du pouvoir. Les hommes qui avaient
fait le trait de Versailles ne seraient pas ceux qui l'appliqueraient.
On avait compt leurs fautes et ils allaient compter celles de leurs
successeurs.

Tirer le meilleur parti possible d'un trait plus lourd de promesses
que de ralits, ce fut, pendant les six premiers mois de 1920, la
politique d'Alexandre Millerand, l'ancien socialiste qui avait tant
effray la bourgeoisie quand il tait entr dans le ministre
Waldeck-Rousseau, et qui, maintenant, tait devenu le chef du Bloc
national conservateur. Mais, pour tirer parti du trait, pour le
raliser, il fallait l'interprter aussi et il apparut tout de suite que
l'Angleterre ne l'interprtait pas comme nous. L-dessus encore
l'Entente se dissociait. Les Etats-Unis, dont le gouvernement avait mis
sur la paix la marque de ses vues thoriques, avaient dsavou le
prsident Wilson, refus de ratifier l'acte de Versailles et conclu avec
l'Allemagne une paix particulire. En Angleterre, l'ide qui
grandissait, c'tait qu'il convenait de mnager l'Allemagne, comme la
France, aprs 1815, avait t mnage par le gouvernement britannique.
Au lieu de trouver les Anglais  nos cts pour contraindre l'Allemagne
 tenir ses engagements, nous devions maintenant leur rsister pour ne
pas perdre le fruit de la victoire ou bien cder de peur de rompre avec
eux. A la recherche d'une solution capable de contenter tout le monde,
des confrences rptes rvlaient les dissentiments des vainqueurs,
encourageaient les Allemands  rsister et se traduisaient par des
abandons de notre crance. On en tait l, lorsque au mois d'aot 1920
la Pologne fut envahie par les Russes. Ainsi l'Europe, dans
l'organisation nouvelle qui tait sortie des traits, n'tait pas
garantie contre les risques de guerre et c'tait de la Russie communiste
que le risque de guerre venait. Chose plus grave, ni parmi les
puissances allies, ni parmi les nouveaux Etats qui leur devaient la
vie, personne, sauf la France, ne se montra dispos  sauver d'un
nouveau partage la Rpublique polonaise. Millerand ayant pris
l'initiative d'envoyer, avec le gnral Weygand, un appui  la Pologne,
l'arme rouge fut repousse aprs tre entre jusque dans les faubourgs
de Varsovie. Cette alerte montrait la fragilit de la nouvelle Europe,
nullement pacifie du ct de l'Orient o la Turquie refusait toujours
d'accepter les conditions des vainqueurs. Aprs le pril brusquement
apparu en Pologne, le succs de la dcision prise par Millerand le
rendit populaire et, presque aussitt, ce fut lui qui succda au
prsident Deschanel, oblig par la maladie de se dmettre de sa charge
et qui ne devait pas tarder  mourir.

Alexandre Millerand, en arrivant  la prsidence de la Rpublique, avait
annonc son intention d'y remplir un rle actif, d'y assurer la
continuit de la politique franaise, de ne pas y rester, comme ses
prdcesseurs depuis le marchal de Mac-Mahon, dans l'attitude d'un
tmoin et d'un arbitre. Pour la premire fois depuis bien longtemps
reparaissait l'ide de reviser la Constitution de 1875. La prrogative
que le nouveau prsident revendiquait, il l'exera en 1922 en se
sparant d'Aristide Briand qu'il avait choisi l'anne d'avant comme
prsident du conseil. Cherchant, lui aussi,  raliser le trait de
Versailles et  le raliser par l'accord des Allis, Briand en tait
venu  des concessions de plus en plus grandes au point de vue des
Anglais. A la confrence de Cannes, Lloyd George avait t sur le point
d'obtenir ce qu'il cherchait, c'est--dire une sorte d'accommodement
entre les vainqueurs et les vaincus, avec la participation de
l'Allemagne elle-mme. La protestation des Chambres et de l'opinion
publique dtermina Millerand  rappeler Briand de Cannes et  lui
demander sa dmission sans qu'il et t renvers par un vote
parlementaire.

Oppos  la politique des concessions, qu'il avait blme dans la
presse, Raymond Poincar tait naturellement dsign pour prendre le
pouvoir. Pour lui, le trait de Versailles, qu'il et voulu meilleur,
tait intangible. Tel quel, il devait tre appliqu, sans subir
d'amputations nouvelles, sans rduction de notre crance qui n'tait pas
mieux paye depuis que remises, attnuations, dlais, avaient t
successivement accords  l'Allemagne. La France en revenait donc 
l'excution intgrale du trait, par la contrainte au besoin, les autres
moyens ayant chou, tandis que les Allemands, allguant le dsordre de
leurs finances, suspendaient une  une toutes leurs prestations. Aprs
tant d'expriences qui n'avaient pas russi, il ne restait qu'un systme
 essayer, celui des gages. On avait dj pens au bassin de la Ruhr,
une des rgions minires et industrielles les plus riches de
l'Allemagne. Les manquements rpts et volontaires de l'Allemagne  ses
engagements ayant t constats, selon les rgles du trait de
Versailles, par la Commission des Rparations, le gouvernement franais,
de concert avec la Belgique, prit la solution d'occuper la Ruhr. Le 11
janvier 1923, sans coup frir, les troupes franaises entraient  Essen.
Ainsi le trait de paix n'avait rien termin par sa propre vertu. Il
exige encore de nous des efforts et notre compte avec l'Allemagne est
loin d'tre rgl. Les travaux continuent avec les jours et les jours
des peuples sont longs.

Nous touchons ici au point o doit se terminer cette histoire. A mesure
qu'on approche du temps mme o nous vivons, les grandes lignes se
drobent. Elles ne se dgageront qu'avec la suite, qui nous manque
encore. Il est probable que l'occupation de la Ruhr sera le point
culminant duquel dcouleront les vnements futurs. Que cherche la
France depuis que la paix est conclue? Sa scurit, des garanties contre
une revanche possible de l'Allemagne. Elle cherche aussi les rparations
qui lui ont t promises, dont elle n'a rien touch et sans lesquelles
le rtablissement de sa prosprit est incertain. Dans cette tche, elle
rencontre la rsistance de l'Allemagne et elle est contrarie par
l'Angleterre. Les deux forces extrieures contre lesquelles la France,
au cours des sicles, a d si souvent dfendre son indpendance ou entre
lesquelles il lui a fallu se frayer un chemin, se trouvent donc, dans
une certaine mesure, runies contre elle. La France a dclar qu'elle
n'vacuerait ni la Ruhr ni la rive gauche du Rhin tant que l'Allemagne
n'aurait pas rempli ses engagements. La question est de savoir si une
pression extrieure ou un changement d'orientation  l'intrieur ne la
fera pas renoncer  cette rsolution. Ici, c'est l'inconnu. Il n'y a
qu'un nuage devant nous.

Tout ce qu'on peut discerner,  la lueur des vnements les plus
rcents, c'est que la paix, en ne tenant pas ses promesses, a laiss la
France dans l'trange situation d'un pays victorieux mais bless. La
France dispose, pour un temps qu'on ne saurait calculer, de la plus
grande force militaire de l'Europe. Mais elle n'a plus de marine, et
elle possde un vaste domaine colonial,--encore accru de la
Syrie,--qu'elle serait incapable de dfendre: toute notre histoire
enseigne que c'est une dangereuse position.

Les rparations sur lesquelles la France comptait n'tant pas payes et
risquant de ne pas l'tre, nous sommes, en dpit de la victoire, un
peuple qui a t envahi et dvast. Le mal que l'Allemagne nous a caus
avec intention nous reste et nous sommes,  cet gard, comme si nous
avions t vaincus. Par ses propres moyens, par sa propre pargne, la
France a dj relev une grande partie de ses ruines. Mais l'oeuvre
n'est pas finie. Elle a dj exig des capitaux considrables qui,
ajouts aux normes dpenses de la guerre, forment une dette colossale
dont l'valuation est difficile parce que nous sommes revenus au rgime
du papier-monnaie. Les difficults financires, lorsqu'elles sont trs
graves, deviennent des difficults politiques: nous l'avons vu  la fin
de l'ancien rgime et sous la Rvolution. La question des impts,
lorsque l'imposition doit tre trs lourde, est redoutable parce qu'elle
provoque des rsistances et favorise la dmagogie: c'est le cas qui
s'est prsent  plus d'un moment de notre histoire. Un gouvernement
faible est tent par l'expdient trop facile des assignats, qui provoque
la ruine. D'autre part, compter sur les sacrifices raisonns et
volontaires de toutes les parties de la nation est bien chanceux.
D'aprs l'exprience des sicles passs, on peut se demander si la
question d'argent ne sera pas, pendant assez longtemps,  la base de la
politique, si, au dedans et au dehors, notre politique n'en dpendra
pas, si, enfin, le pouvoir ne tendra pas  se renforcer et  sortir des
rgles de la dmocratie parlementaire pour soustraire les mesures de
salut public  la discussion. A l'heure o nous terminons ce volume, la
Rpublique en est dj au rgime des dcrets-lois et il n'est pas sr
qu'il soit suffisant. Qu'une majorit repousse ou renverse ce rgime,
renouvel de l'Empire napolonien, il faudra renoncer  des finances
rgulires et courir les risques d'un grand dsordre ou bien, au nom du
salut public, nier les droits de la majorit.

On peut remarquer que presque partout en Europe, dans les pays prouvs
par la guerre, les gouvernements ont perdu pied. Le vieux monde est dans
un tat qui ressemble beaucoup au chaos. Extrme est la confusion des
ides. Pleins pouvoirs, dictature, ce sont des mots qui n'effraient plus
ou des choses qui semblent naturelles, tandis que partout sont affichs
les noms de Rpublique ou de dmocratie. Sur les vastes destructions
qu'une guerre immense et les rvolutions qui l'ont suivie ont causes,
personne ne peut dire ce qui s'labore, ce qui est provisoire et ce qui
est dfinitif. Seulement, quand on compare la France aux autres pays,
quand on se reprsente les hauts et les bas de son histoire, on voit
qu'elle n'est pas la plus mal partage. Expose aux tribulations,
souvent menace dans son tre,--elle l'a encore t, et terriblement, en
1914,--elle n'est pas sujette  ces affaissements ou  ces longues
clipses dont tant d'autres nations offrent le modle. Sa structure
sociale reste solide et bien quilibre. Les classes moyennes, sa grande
force, s'y reconstituent toujours en peu de temps. Aprs toutes ses
convulsions, parfois plus violentes qu'ailleurs, elle ne tarde pas 
renatre  l'ordre et  l'autorit dont elle a le got naturel et
l'instinct... Si l'on n'avait cette confiance, ce ne serait mme pas la
peine d'avoir des enfants.


FIN




TABLE DES MATIRES


  AVANT-PROPOS                                                         7
  Chapitres
      I.--Pendant 500 ans, la Gaule partage la vie de Rome            11
     II.--L'Essai mrovingien                                         23
    III.--Grandeur et dcadence des Carolingiens                      33
     IV.--La rvolution de 987 et l'avnement des Captiens           41
      V.--Pendant 340 ans, l'honorable maison captienne rgne de
            pre en fils                                              51
     VI.--La guerre de Cent ans et les rvolutions de Paris           86
    VII.--Louis XI: l'unit sauve, l'ordre rtabli, la France
            reprend sa marche en avant                               120
   VIII.--Franois Ier et Henri II: la France chappe 
            l'hgmonie de l'Empire germanique                       137
     IX.--Les guerres civiles et religieuses remettent la France
            au bord de la ruine                                      154
      X.--Henri IV restaure la monarchie et relve l'Etat            180
     XI.--Louis XIII et Richelieu: la lutte nationale contre la
            maison d'Autriche                                        194
    XII.--La leon de la Fronde                                      209
   XIII.--Louis XIV                                                  221
    XIV.--La Rgence et Louis XV                                     257
     XV.--Louis XVI et la naissance de la rvolution                 298
    XVI.--La rvolution                                              333
   XVII.--Le Consulat et l'Empire                                    388
  XVIII.--La Restauration                                            428
    XIX.--La monarchie de juillet                                    455
     XX.--La deuxime Rpublique et le second Empire                 475
    XXI.--La troisime Rpublique                                    506
   XXII.--la guerre et la paix, les travaux et les jours             547




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35, rue Tournefort, Paris-5e 4-26-390






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France, by Jacques Bainville

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