The Project Gutenberg EBook of Les mariages de province, by Edmond About

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Title: Les mariages de province

Author: Edmond About

Release Date: December 3, 2020 [EBook #63951]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  EDMOND ABOUT

  LES
  MARIAGES
  DE PROVINCE

  LA FILLE DU CHANOINE
  MAINFROI--L'ALBUM DU RGIMENT
  TIENNE

  TROISIME DITION


  PARIS
  LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
  BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N 77

  1869
  Droits de proprit et de traduction rservs.




COULOMMIERS.--Typographie A. MOUSSIN.




A

MADEMOISELLE GENEVIVE BRTON


MADEMOISELLE,

Les _Mariages de Paris_ ont paru il y a douze ans sous les auspices de
votre bonne et vnre grand'mre, Mme Hachette; je confie le destin des
_Mariages de Province_  votre jeunesse dans sa fleur, comme les
ouvriers attachent un bouquet sur la maison qu'ils ont btie. Il m'est
doux d'attester ainsi une amiti que le temps et l'user ont affermie, et
qui se transmet, comme un hritage croissant, d'une gnration 
l'autre. Quant au livre en lui-mme, vous l'avez lu, je n'en dis rien:
vaut-il mieux, vaut-il moins que les _Mariages de Paris_? C'est une
question qui sera dcide dans vingt ans par mesdemoiselles vos filles.

EDMOND ABOUT.

Saverne, 25 octobre 1868.




I

LA FILLE DU CHANOINE


Voici dans quelle occasion cette histoire me fut conte par le plus
honnte homme de Strasbourg. C'tait l'hiver dernier; nous allions faire
en pays badois une de ces battues dont on rapporte un cent de livres au
moins, sous peine de passer pour bredouille. Celui qui nous donnait
cette fte et qui m'y conduisait dans sa voiture tait le notaire
Philippe-Auguste Riess; il est mort cette semaine aprs une agonie de
six mois, et la vieille ville dmocratique le pleure. Tous ceux qui
pensent librement, et il y en a beaucoup dans ce noble coin de la
France, recherchaient ses conseils et suivaient ses exemples; il
exerait amicalement sur ses gaux l'autorit que donne un bon sens
infaillible doubl d'une irrprochable vertu. Aucune oeuvre de
bienfaisance intelligente ne fut entreprise sans son concours: il tait
l'me de la digne et patriarcale cit. On ferait une rpublique
autrement belle qu'Athnes et Sparte, si l'on pouvait runir un million
d'hommes tels que lui. Ce citoyen de l'ge d'or n'affectait pas de
ddaigner le prsent; sa tolrance s'tendait jusqu'aux oeuvres de l'art
et de la littrature contemporaine. Il allait au thtre, il lisait tous
nos livres, exaltait volontiers, ce qui lui semblait bon, et notait sans
aigreur les dfaillances publiques et prives.

Comme le rendez-vous de chasse tait  deux heures de la ville, nous
emes le loisir d'changer bien des ides et de passer bien des gens en
revue. Dans sa critique toujours juste et modre, un seul point me
parut contestable.

Votre principal dfaut, disait-il, et je m'adresse  tous les
romanciers, dramaturges et auteurs comiques d'aujourd'hui, est de
n'tudier que des exceptions: le thtre et le roman ne vivent pas
d'autre chose. L'adultre? exception. Le crime? exception, Le suicide?
exception. _Le demi-Monde_, ce chef-d'oeuvre de Dumas fils, _les
Effronts_, _Giboyer_, _Matre Gurin_, _le Fils naturel_, _les Faux
Bonshommes_, exceptions; tout Balzac est un muse d'exceptions, de
difformits, de monstruosits morales! Est-il donc impossible
d'intresser le lecteur ou le spectateur  meilleur compte? La vie est
assez fconde en combinaisons varies pour que des vnements naturels,
des sentiments modrs, des actions quotidiennes et des acteurs pris
dans la foule produisent, l'art aidant, l'effet de rire ou de larmes que
vous achetez  trop grands frais?

Je lui fis observer qu'en choisissant dans la foule les personnages qui
se distinguent par quelque normit nous suivons l'exemple des matres.
Depuis Homre, l'art romanesque et dramatique n'a vcu que d'exceptions.
Ulysse, Agamemnon, Achille, n'ont pas t pris au hasard parmi les
Lefebbre et les Durand de la guerre de Troie. Les hros de la tragdie
antique, OEdipe, Jocaste, Oreste, Clytemnestre, tocle, Polynice, sont
des exceptions; les personnages de Shakspeare, Othello, Macbeth,
Shylock, exceptions! Le Roland de l'Arioste, exception! Le Cid,
Polyeucte, Cinna, Rodogune, Nron, Athalie, Mithridate, exceptions! Don
Quichotte, exception! Don Juan, exception! L'art est soumis  une loi
d'optique qui le condamne  choisir les caractres les plus saillants et
mme  les exagrer un peu. Le portrait d'un personnage quelconque, pris
au hasard, ni beau ni laid, ne peut intresser que lui-mme. L'homme
ordinaire, avec ses demi-vices et ses demi-vertus, ses petits
contentements et ses petits chagrins, ne vaut pas une plume d'encre. De
quelque art qu'il vous plaise d'assaisonner sa mdiocre personne, vous
ne l'imposerez pas  l'attention des contemporains, et quant  la
postrit, que voulez-vous qu'elle en fasse?

--Je suis homme, rpondit le vieillard, et rien d'humain ne m'est
tranger. Laissez-moi vous le dire avec Trence, qui n'a pas mis une
seule exception sur la scne. On me rendrait un vrai service, si l'on
voulait ressusciter pour moi le plus simple, le plus modeste, le moins
exceptionnel des hommes qui vivaient  Strasbourg il y a cinq cents ans.
J'aimerais tant  comparer ses ides et ses sentiments aux ntres! 
voir ce que l'homme moyen a gagn dans cette priode et ce qu'il a
perdu!

--Il a gagn beaucoup d'ides et perdu considrablement de vigueur; mais
la question n'est pas l. Il s'agit de littrature et non d'archologie
morale. Vous pensez que nous tous, les coliers comme les matres, nous
avons tort de rechercher, de cultiver et d'exposer aux yeux du peuple
cette plante rare qui se nomme l'exception; je maintiens que notre art
deviendrait mprisable, s'il mettait en bouquet ces crations moyennes,
uniformes, indiffrentes, qui vgtent dans l'humanit comme les lgumes
dans un jardin. Nous crivons pour qu'on nous lise, et le lecteur
n'ouvrirait pas nos livres, s'il n'esprait y rencontrer des types
meilleurs ou pires que lui.

--Vous croyez?

--J'en suis sr.

--Eh bien! permettez-moi de soumettre la chose  votre propre
exprience. Laissez-moi vous conter une histoire extraordinairement
simple dont tous les hros, je me trompe, dont tous les personnages sont
gens moyens, de condition modeste, d'esprit ordinaire et de moralit
bourgeoise. Je vous prviens qu'ils sont tous intressants au mme
degr, parce qu'ils sont tous bons, sincres et dlicats, mais c'est
tout; il n'y a ni passion chevele, ni dvouement sublime dans leur
affaire: pas plus d'exception que sur la main. Se peut-il qu'un tableau
sans ombres et sans lumires attire et retienne un moment l'attention
d'un amateur expriment? C'est ce que nous allons voir; je commence.

Le professeur Henri Marchal tait,  l'ge de trente-cinq ans, un des
meilleurs mdecins de notre ville. Je peux vous le nommer par son nom,
et les autres aussi, car l'affaire s'est passe quand vous n'tiez pas
de ce monde. Tous ceux dont il s'agit sont morts ou disparus depuis
assez longtemps.

Ce n'tait pas un Adonis, le professeur Marchal, ni un Quasimodo non
plus. Il aurait pu se promener douze heures de suite sous les arbres du
Broglie sans faire remarquer sa figure soit en bien soit en mal. Son
passe-port disait: nez ordinaire et idem pour tout le reste. Il n'tait
ni grand ni petit, ni brun ni blond; je crois pourtant me rappeler que
la barbe tait presque rousse, et les yeux bleus, riants et doux; le
corps solide et lgrement pais, mais sans trace ni menace de ventre.

L'ducation l'avait naturalis Strasbourgeois; il parlait allemand sans
tre Alsacien de naissance. Le pre, un capitaine, tait mort au
service, laissant deux fils sans patrimoine, un grand et un petit, tous
deux boursiers  notre lyce. L'an, qui avait le got des affaires,
s'en fut droit  Paris, entra chez un agent de change et fit fortune: au
moins devint-il assez riche pour payer les inscriptions, le diplme et
pendant cinq ou six ans toutes les dpenses d'Henri. L'autre attaqua la
mdecine en homme qui veut gagner sa vie lui-mme, et plus tt que plus
tard. Il n'tait pas sensiblement mieux dou que le commun des martyrs,
mais il avait l'esprit bien fait et la volont bien trempe: aprs le
doctorat, il poursuivit l'agrgation, et le voil professeur 
trente-cinq ans dans une facult qui n'est pas, Dieu merci, la dernire
d'Europe. La clientle avait grandi avec la rputation, comme toujours.
Le professeur Marchal soignait les meilleures familles de la ville et
des environs; il tait mdecin en titre de l'usine de M. Axtmann 
Hagelstadt; on ne faisait pas en Alsace une belle consultation sans lui.
Comme il avait de l'ordre et de l'conomie, il acheta bientt une maison
sur le quai des Bateliers, et je vous laisse  penser s'il fut content
la premire fois qu'il se paya son terme  lui-mme. Il commanda un
mobilier neuf, et ds lors tout le monde comprit que ce jeune homme
songeait au mariage.

Le sentiment gnral fut qu'il avait le droit de choisir, et que pas une
mre ne serait assez malavise pour lui refuser sa fille. Outre la
position, qui tait enviable, il jouissait d'une bonne renomme. Sa
conduite avait toujours t, sinon exemplaire, au moins dcente et
mesure. Il s'tait diverti comme tous les jeunes gens, mais il ne
s'tait jamais dbauch. Quelques fredaines sans scandale n'entament pas
la rputation d'un jeune homme et ne le font pas mettre au ban des
familles. Toutes les curieuses de la ville, et nous n'en manquons pas 
Strasbourg, se mirent en campagne pour savoir  quelle hritire le
professeur allait offrir sa main et son nom.

Elle ne fut pas longue  trouver: c'tait la fille unique de M. Kolb,
professeur au sminaire protestant et chanoine de Saint-Thomas. Adda
Kolb avait alors dix-sept ans et quelques mois. Figurez-vous une blonde
agrable, bien faite, bien portante, assez instruite, et d'un caractre
trs-enjou. Ceux qui trouvent la grce plus belle que la beaut
l'auraient juge parfaite; mais le dtail de sa personne laissait 
dire, et son intelligence ne dpassait pas la moyenne: du bon sens, de
la droiture, et rien de plus.

A tort ou  raison, le monde s'imagina que Marchal tait plus amoureux
du cadre que du tableau. Le fait est que la famille Kolb attirait les
braves gens par une affinit irrsistible. Le chanoine et sa femme,
maris  vingt ans, semblaient presque aussi jeunes que leur fille. Une
soeur de Mme Kolb, qui avait pous le substitut Miller, habitait la
maison canoniale avec son mari et ses quatre enfants. Le vieux papa Kolb
et sa femme, fervente pitiste, occupaient le deuxime tage; leur fils
an, Kolb Jacob, tanneur trs-considr, avait son tablissement dans
le voisinage: il tait mari, lui aussi, et pre d'une belle et
nombreuse postrit. On se voyait pour ainsi dire  toute heure, et la
tribu vivait dans une troite intimit comme les enfants de No dans
l'arche. Un tranger introduit par hasard chez M. le chanoine aurait t
frapp de la physionomie collective que prsentait cette famille. La
maison entire respirait la propret, la rgularit, la dignit, la
cordialit. Les sentiments, les ides, les habitudes de ces personnages
composaient une harmonie particulirement honnte et sympathique.
L'expression la plus habituelle des visages tait un sourire grave,
loyal, un peu fier et nanmoins hospitalier. Ce rayonnement
intraduisible en peu de mots voulait dire: Nous sommes vieux bourgeois
de Strasbourg; nous n'avons pas dans les veines une goutte de sang qui
ne soit respectable; nous n'avons pas un sou dans nos poches qui ne soit
gagn par le travail. Nous honorons Dieu, nous pratiquons l'vangile,
nous nous aimons les uns les autres, nous sommes pleinement heureux, et
nous n'avons besoin de personne; toutefois le logis et les coeurs sont
ouverts au prochain, s'il a besoin de nous. Arrivez, gens de bien, et
prenez place: nous nous suffisions  nous-mmes, mais vous n'tes pas de
trop.

Je vous rponds que le prochain ne se faisait pas prier pour leur rendre
visite. Les hommes les mieux placs tenaient  grand honneur d'tre
reus familirement dans la maison. Les mamans s'y rendaient le soir
avec leurs filles; les jeunes gens n'hsitaient pas entre la brasserie
des _Trois-rois_ et le salon du chanoine. Je me vois encore ajustant le
pli de ma cravate dans l'antichambre, le premier soir o j'y fus
prsent. Il y avait deux tables de whist dans une chambre latrale; le
grand salon, tendu de papier blanc  ramages en grisaille, tait
modestement clair par deux lampes. Mme Holtz, la veuve du juge
d'instruction, s'escrimait sur un immense piano style empire; Mme Kolb
_junior_ prparait le caf au lait dans la salle  manger; vingt jeunes
filles en robe montante, mais belles de candeur et de simplicit,
dansaient la valse  trois temps. La premire qui frappa mes yeux fut
Adda Kolb, tendrement enveloppe par le bras du professeur Marchal.
Leurs yeux m'apprirent qu'ils s'aimaient, ou du moins que la sympathie
les portait l'un vers l'autre. J'en conclus avec tout le monde que nous
verrions leur mariage avant peu.

Cette ide s'accrdita si bien que les amis, les malades, les confrres
de M. Marchal se mirent  le perscuter de leurs allusions. Les plus
fins se contentaient d'effleurer une chose si dlicate, les patauds (il
s'en trouve partout) sautaient  pieds joints dans le plat. Le
professeur avait commenc par faire la sourde oreille, mais lorsqu'il
fut directement interpell, il se fcha tout rouge, affirma qu'il
n'tait question de rien, et pria les indiscrets de le laisser
tranquille. Les hommes se le tinrent pour dit; quant aux femmes, ce fut
une autre affaire: il n'eut pas si bon march d'un sexe  qui tout est
permis. L'une lui dit:--Qu'attendez-vous? Les Kolb ne peuvent pas vous
apporter leur fille. Ils seront trop heureux de vous avoir pour gendre,
mais encore faut-il que vous vous prsentiez. Une autre lui reprochait
de traner les choses en longueur et de faire souffrir une pauvre fille
qui l'aimait. Une malicieuse le tirait  part et lui murmurait 
l'oreille:--On prtend que vous n'osez pas demander Adda Kolb parce
qu'elle est trop riche. Rassurez-vous; je tiens de mon notaire que la
dot et le trousseau ne font pas mme vingt mille cus. La position que
vous occupez vous permettrait de trouver le double.

Un soir que l'inquisition des bavardes l'avait plus agac que de
coutume, il s'arrta au bord de l'Ill avant d'ouvrir sa porte et
descendit rsolment en lui-mme. Il s'adressa, parlant  sa personne,
les questions dont le monde le perscutait depuis un mois.

Eh bien! oui, rpondit-il, je veux me marier; oui, j'ai compris qu'il
tait temps d'en finir avec la vie creuse du clibataire. Quelques
annes encore, et je serais un vieux garon, un de ces gostes qui
sment fatalement l'gosme autour d'eux. Oui, je me sens encore assez
de jeunesse et de sant pour fonder une vraie famille. Oui, Mlle Kolb
est entre toutes celles que j'ai rencontres celle qui me convient et me
plat. Est-ce que je l'aime d'un amour passionn, comme dans les romans?
Je n'en sais rien, mais tous mes sentiments et toutes mes penses depuis
un an gravitent autour d'elle. J'ai la plus haute estime et le got le
plus prononc pour son pre, pour ses parents, pour cette honore maison
Kolb: ma gloire et mon bonheur seraient d'en tre; mais Adda
m'aime-t-elle? Modestie  part, il me semble qu'elle me voit avec
plaisir. Je n'entre pas dans le salon sans que sa figure s'illumine;
elle se porte au-devant de moi comme je cours  elle, par une sorte
d'entranement ou d'instinct. Jamais mon regard ne cherche le sien sans
le rencontrer au moment mme. Dans les danses o la femme choisit
l'homme, elle me prend toujours pour cavalier. Lorsqu'on parle de
mariage, elle ne se prive pas de dire devant moi, qu'elle voudrait un
mari raisonnable et savant. Le jour o je suis venu annoncer ma
nomination  la chaire de pathologie interne, elle avait les larmes aux
yeux, je l'ai vu. L't dernier,  l'usine de Hagelstadt, quand nous
avons dans au bord de l'eau, qu'est-ce qui s'est pass? Le fils Axtmann
accrochait des lanternes de papier aux basses branches du tilleul; le
lieutenant Thirion adaptait avec soin l'embouchure de son cornet 
piston, et l'avocat Pfister accordait son violon: je vis Adda qui
rabattait sur sa figure un petit voile de dentelle noire. Je lui
demandai si elle avait froid. Non, dit-elle en riant, c'est une
prcaution que je prends pour qu'on ne me voie pas rougir, si vous me
disiez quelque chose.--A Dieu ne plaise, rpondis-je, que jamais une de
mes paroles expose Mlle Kolb  rougir!--Je le sais bien,
monsieur Henri, et c'tait une mauvaise plaisanterie, me la
pardonnez-vous?--Mademoiselle, on pardonne tout  ceux que l'on...
respecte. Respecte? Oui, je suis sr de n'avoir pas employ un autre
mot. Jamais il ne m'est chapp une parole, un geste, un regard qui pt
troubler la paix de son me. S'il est vrai qu'elle m'aime, ma conscience
ne me reproche pas d'avoir rien fait pour cela.

Et si j'avais cherch  lui plaire? Si je m'y mettais rsolment ds
demain? Si je saisissais la premire occasion de me dclarer  elle et
de lui dire: Je vous aime, m'accepteriez-vous pour mari? En agissant
ainsi, ferais-je une action blmable? Peut-tre. Ce n'est pas violer la
loi morale, car mes intentions sont les plus pures du monde; mais je
pcherais contre les moeurs franaises, et l'on aurait le droit de me
moins estimer. La morale est universelle, les moeurs varient d'un pays 
l'autre. En Angleterre, aimant Adda, je commencerais par obtenir son
coeur d'elle-mme, et j'irais ensuite avec elle demander l'approbation
de ses parents. En France, il serait mal de parler mariage  une jeune
fille, si ses parents ne vous y avaient d'abord autoris.

Il tourna et retourna cette ide en tous sens; tous ses raisonnements
aboutirent  la mme conclusion. L'usage adopt chez les Franais lui
semblait brutal et despotique, il y voyait comme un abus de l'autorit
paternelle; c'est le coeur qui devrait avoir la parole avant les
intrts et les convenances de la famille; mais que faire? L'usage est
formel, et, qu'on le blme ou qu'on l'approuve, il faut s'y soumettre.

Eh bien! soit, s'cria-t-il, je suivrai la filire. J'irai solliciter
chez M. Kolb la permission d'tre aim. Qu'ai-je  craindre? Pourquoi
ces braves gens, qui m'ont toujours recherch comme ami, me
repousseraient-ils comme gendre? Je veux en avoir le coeur net et ds
demain, car au point o j'en suis le plus tt sera le mieux. Allons
dormir!

Il se mit au lit, mais il ne reposa gure, et le peu de sommeil qu'il
gota fut travers de mille rves. M. Kolb lui donna sa fille et la lui
refusa tour  tour, selon qu'il s'endormait sur la droite ou sur la
gauche. Les premiers rayons du matin le trouvrent rompu de fatigue et
d'autant plus rsolu d'en finir. Les lves  l'hpital se poussaient le
coude et disaient: Il y a quelque chose. Le patron est plus fivreux 
lui seul que tous les malades de son service. Aprs la visite, il se
mit  courir la ville, et fit le tour de sa clientle pour gagner
l'heure de midi. Rentr chez lui, il dna lentement, contre son
habitude, s'habilla le moins vite qu'il put, et prit encore le temps de
corriger des preuves qui ne pressaient pas, le tout pour retarder
l'instant fatal, sans manquer  la parole qu'il s'tait donne. Enfin,
vers trois heures, il prit son courage  deux mains, et marcha d'un pas
dcid jusqu' la maison du chanoine; mais, au moment de saisir le
marteau, il se dit que M. Kolb ne serait pas seul, qu'Adda pouvait tre
au logis, ce qui rendrait la dmarche inutile, que d'ailleurs il y avait
une certaine brutalit  dire au pre lui-mme, de but en blanc, sans
prparation: Donnez-moi votre fille! N'tait-il pas plus convenable de
prendre un biais et d'aborder la question par le ct, en ttant le
substitut Miller, ou M. Kolb an, le gros tanneur, ou un autre parent
de la jeune personne? Ce parti lui parut le meilleur, parce qu'il
reculait la difficult de quelques pas. Tandis que M. Marchal
s'apprtait  rebrousser chemin dans la direction de la tannerie, le
tanneur, qui avait dn chez son frre, sortit la pipe  la bouche et
s'cria joyeusement:

Eh! professeur Marchal! vous tudiez donc l'architecture  prsent? A
votre aise! Cette maison-ci est la plus vieille, mais aussi la plus
solide et la plus belle du chapitre de Saint-Thomas.

--Monsieur Kolb, balbutia le docteur, je ne voyais pas la maison, je ne
regardais qu'en moi-mme. Oui, j'tais et je suis encore dans une grande
perplexit. Vous arrivez, tant mieux, quoique je ne sache pas trop par
o commencer ce que je vais vous dire; mais je pensais justement  vous
faire une visite. Il n'y a plus  reculer, je sens que le moment est
venu. Avez-vous un quart d'heure  perdre, et voulez-vous que nous
fassions un tour ensemble?

Le sage et respectable tanneur ne dit pas non. Toutefois son front se
rembrunit: Je suis  votre service, rpondit-il, et plaise  Dieu que
je trouve une occasion de vous servir!

Il prit le bras de M. Marchal et se promena quelque temps avec lui en
fumant sa pipe.

Cher monsieur Kolb, la chose dont je voulais vous parler me concerne
moi-mme et une autre personne que vous connaissez bien: Mlle Adda.

--Oui, oui, fit le gros homme d'un ton qui voulait dire: Voil ce que
je craignais.

Le docteur poursuivit:

J'espre que la famille n'a pas pris en mauvaise part mes assiduits?

--Non; la maison est ouverte  tous les honntes gens, et ceux qui vous
ressemblent font honneur  mon frre et  nous.

--C'est que... j'en suis dsespr... mais les mauvaises langues de la
ville se sont donn le mot pour...

--Laissez-les dire, monsieur le docteur, et allez droit votre chemin.

--Mais Mlle Adda est bien jolie!

--Non; il y en a trois ou quatre cents mieux qu'elle dans la bourgeoisie
de Strasbourg.

--Je n'en sais rien; mais elle a tant de grce et d'esprit!

--Vous croyez a! et moi, qui suis son oncle, je vous rponds qu'elle
est tout  fait ordinaire.

--Enfin si je l'aimais, monsieur Kolb, et si je la demandais en mariage
 ses parents, croyez-vous qu'ils seraient offusqus d'une telle
dmarche?

--Non, monsieur Marchal, ils en seraient flatts, et moi-mme je suis
trs-sensible aux honntes choses que vous me dites, quoique ma nice
Adda (coutez-moi) ne soit point une femme pour vous. Ne vous agitez
pas, et causons comme deux personnes raisonnables. Vous pensez bien que
nous ne sommes pas des aveugles dans la famille Kolb et que nous avons
devin votre penchant depuis plus de six mois. Nous savons mme, s'il
faut tout dire, que ma nice, si elle s'en croyait, vous prfrerait 
beaucoup d'autres; mais pourquoi ma belle-soeur et ma soeur et ma femme
ont-elles toujours fait la sourde oreille lorsque vous vous plaigniez
d'tre clibataire, et que vous leur disiez d'un ton demi-srieux:
Cherchez-moi donc une femme? C'est qu'elles ne pouvaient pas vous
donner la rponse que vous espriez d'elles; la famille a dcid, tout
en vous estimant et vous aimant beaucoup, que ma nice ne serait jamais
Mme Marchal. Nous connaissons votre position, votre caractre et votre
conduite; nous sommes convaincus que vous rendrez une femme heureuse;
mais il y a deux raisons trs-fortes et sans rplique qui m'interdisent
l'honneur et le plaisir d'tre jamais votre oncle. La premire est
relative  la religion: vous tes catholique et nous sommes luthriens,
et quoique mon frre ait bni bien des mariages mixtes, il ne doit pas,
dans sa situation, donner l'exemple d'un tel compromis. Le voult-il, ma
vieille mre, que Dieu garde! et qui est pour ses enfants comme une loi
vivante, le lui dfendrait formellement. Vous me direz que vous n'tes
gure plus catholique que protestant; je le sais: vous pratiquez la
religion universelle qui a pour temple le monde et pour culte le bien.
Je suis  peu prs sr qu'il vous serait indiffrent d'lever vos
enfants dans telle ou telle confession; mais votre tolrance n'carte
pas l'obstacle, et d'ailleurs il y en a un autre. Ma nice est ge de
dix-sept ans et vous de trente-cinq; vous avez donc le double de son
ge. A peu de chose prs, vous pourriez tre son pre, car le chanoine
n'a que trois ans de plus que vous. Je sais qu'aux yeux de bien des gens
cette considration serait futile, que dans un monde un peu moins
patriarcal que le ntre votre mariage avec Adda paratrait
irrprochablement assorti. Eh! mon Dieu! la prudence  la mode ne veut
pas qu'on accorde une fille  l'homme qui n'a pas sa position faite, et,
par le temps qui court, un garon n'arrive gure avant trente-cinq ans;
mais nous sommes des gens d'autrefois: notre pre s'est mari 
vingt-deux ans, le chanoine  vingt, et moi qui vous parle  dix-neuf.
C'est une tradition, ce n'est pas une thorie; vous pouvez la
controverser comme mdecin, nous devons la respecter, nous qui sommes
les vieux Kolb de Strasbourg! De toute antiquit, dans notre
trs-modeste maison, les poux ont men paralllement leur vie
tranquille et bien rgle; nous marions la jeunesse  la jeunesse,
l'ignorance  l'ignorance, la pauvret  la pauvret. Les mnages sont
gns d'abord, la vie troite; la layette du premier enfant est un gros
problme  rsoudre, heureusement les vieux grands-parents sont l qui
veillent et qui arrivent  point, les mains pleines. L'aisance vient
petit  petit avec les annes; on la trouve d'autant plus douce qu'elle
a cot plus de travail. On vieillit cte  cte, la femme un peu plus
vite que l'homme; mais on ne s'en aperoit pas, car tout changement
graduel est invisible pour ceux qui ne se quittent jamais. Et l'on a le
bonheur d'lever ses enfants soi-mme, de voir grandir ceux qu'on a mis
au monde, de dire  un grand gaillard barbu comme un ours: Eh! gamin!
C'est une belle et sainte chose allez! que la vie de famille ainsi
comprise. Elle a mille avantages, un entre autres que les chrtiens
d'aujourd'hui n'apprcient pas assez: je veux dire la certitude d'un
pass aussi pur chez l'homme que chez la femme. Que pensez-vous des
pauvres jeunes filles de Paris qui achtent  des prix fous un vieux
garon us, fltri et perverti, le rebut des alcves banales et des
boudoirs malsains? Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Marchal:
encore une fois, nous savons quel homme vous tes, et si nous vous avons
attir chez nous, c'est que jeunes et vieux, hommes et femmes, vous
estiment sans restriction; mais vous avez trente-cinq ans, il n'y a pas
de science au monde qui puisse vous retrancher dix annes. Il est donc
impossible que le chanoine vous accorde la main de sa fille, quand mme
vous abjureriez la foi de votre pre, ce que je ne vous conseille pas.

Le pauvre mdecin demeura tourdi sous cette tirade comme un boeuf sous
le maillet du boucher.

Allons, ferme! reprit le tanneur, il s'agit de prouver que vous tes un
homme! On dirait,  vous voir si morne, que le monde est tomb en ruine
autour de vous! Envisagez froidement votre affaire, et voyez si le
dsespoir est de saison. Vous avez l'excellente pense de contracter
mariage; vous tes dans les meilleures conditions de fortune, de rang,
de figure et de nom pour que cent familles, les principales du pays, se
rjouissent de vous donner leurs filles. Le ciel veut pour vos petits
pchs que la premire honore de votre choix soit la seule qui ne
puisse vous agrer pour gendre. Voil donc un bien terrible accident? Eh
mon Dieu! cherchez ailleurs, et je parie dix peaux de buffle contre une
peau de lapin qu'on ne vous laissera pas chercher longtemps! Moi, j'ai
passablement couru pour trouver une femme. Pensez donc! je n'tais pas
un monsieur de votre genre; je n'avais que mes bras, mes certificats
d'apprentissage et dix mille francs du papa Kolb. La premire
blondinette  qui j'offris mon coeur ne rpondit qu'en me jetant une
chope  la tte. C'tait Mlle Christmann la cadette, la fille du
brasseur au Rebstock. Aprs Mlle Christmann, j'en demandai une autre,
puis une autre et encore une autre, et je croyais ferme comme fer qu'il
m'tait impossible de vivre sans la dernire dont je m'tais amourach.
Maintenant, quand j'y pense, je loue Dieu qui s'est mis en travers
jusqu'au moment o j'ai trouv Grdel, ma bien-aime Grdel, celle qui
tait taille exprs pour moi, comme la doublure pour l'toffe.
Comprenez-vous? Pas trop? Eh bien! nous en reparlerons, monsieur
Marchal, quand vous serez remis de cette petite secousse.

Le docteur inclina mlancoliquement la tte et dit:

Aucun homme, mon cher monsieur, ne peut rpondre de lui-mme, et le
temps a fait plier des rsolutions aussi fermes que la mienne.
Cependant, je crois me connatre, et j'ose affirmer que nulle autre
femme ne remplacera dans mon coeur l'adorable Adda. Rassurez-vous, je
suis un galant homme; votre nice ne saura jamais quels sentiments je
lui ai vous. Ds aujourd'hui, je vais tracer  mon usage un nouveau
pain de conduite. Je trouverai moyen d'viter la maison du chanoine sans
donner prise aux interprtations du monde. L'avenir de Mlle Kolb avant
tout! J'espre,... je suis dans l'obligation d'esprer que son coeur n'a
conu aucun attachement srieux pour ma triste personne?

--a, j'en rponds. Les jeunes filles prfrent tour  tour une
demi-douzaine de messieurs, mais elles n'aiment que le dernier, leur
mari, et celui-l balaye le souvenir de tous les autres, comme le Rhin,
dans sa grande crue, efface le pas d'un canard sur la grve.

--Je vous remercie, monsieur, de me rassurer si amplement. Encore un
mot, et vous tes libre: puis-je esprer que cette conversation restera
entre nous?

--Non, docteur, et je vais de ce pas en rendre compte  mon frre.
D'abord la chose, certes, en vaut la peine, et la dmarche d'un homme
tel que vous mrite au moins un quart d'heure d'examen. Je vous ai
rsum les dispositions de la famille; mais, lorsqu'on raisonnait ainsi,
on n'avait pas t mis en demeure de rpondre oui ou non. Il me parat
absolument invraisemblable que tous les sentiments de notre monde soient
retourns du jour au lendemain; encore faut-il que le chanoine ait
connaissance de l'honneur que vous lui avez fait. Moi, je n'ai pas
pouvoir pour vous refuser la main de ma nice.

--Eh! qu'importe qu'elle me soit refuse par vous ou par son pre?

--Il importe, docteur, que tout message aille  son adresse. Je sais ce
que je fais, et je prends vos intrts plus  coeur que vous ne le
croyez peut-tre. Vous tes un homme en vue, donc vous avez des ennemis:
il s'agit de ne pas leur donner  mordre.

--Comment?

--Pour le quart d'heure, tout Strasbourg vous marie avec Adda; il est
clair (soit dit sans reproche) que vous lui avez fait un doigt de cour.
Demain la girouette va tourner; on saura que vous vous loignez de la
maison canoniale. Aprs-demain ou dans trois mois, on vous verra
courtiser Louise, Thrse ou Dorothe, puis commander un habit neuf pour
la conduire  l'autel...

--Non!

--Si! car vous avez le mariage en tte, et lorsqu'un homme en est  ce
point, il pouserait la famine, la peste ou la guerre plutt que de
rester garon. Vous tes au bord du foss; personne ne peut dire o ni
quand vous ferez le saut, mais vous sauterez, docteur, et, si vous
reculez, vous n'en sauterez que mieux: c'est un bonheur invitable!

--Supposons.

--Eh bien! je veux que ce jour-l, si vos ennemis vous accusent d'avoir
tourn casaque  Mlle Kolb aprs l'avoir recherche, un homme autoris,
comme mon frre le chanoine, ait le droit de leur donner un dmenti
formel. Y tes-vous?

--La prcaution est bien inutile, mais elle part d'un bon sentiment: je
livre tout entre vos mains et je vous remercie. Adieu, cher monsieur
Kolb; qui sait quand nous nous reverrons?

--Eh! quand vous voudrez! ma nice n'est pas en amadou, et je vous
garantis qu'elle ne prendrait pas feu  votre approche.

Ils se quittrent sur ce mot, et le docteur rentra chez lui cacher sa
honte. Sa maison lui parut vide comme un Sahara depuis que l'esprance
ne la meublait plus. Il tait plong depuis une heure ou deux dans des
rflexions lugubres, lorsqu'un grand corps tout de noir habill se
dressa devant lui et lui tendit les bras. C'tait le chanoine Kolb,
homme ordinaire, mais excellent, qui offrit une consolation en trois
points  l'inconsolable amoureux de sa fille. Adda ne peut pas tre
votre femme, mais elle est et sera toujours votre soeur en Dieu.
Certaines considrations dignes de tous les respects ne vous permettent
pas de devenir mon gendre, mais je vous invite  voir en moi un
beau-pre spirituel, etc. Ce n'tait ni un Leblois, ni un Colani, cet
honnte chanoine Kolb, et l'loquence de nos pasteurs a fait de grands
progrs depuis son rgne. Il termina sa petite allocution par des
conseils paternels et maladroits, comme ceux-ci, par exemple: La
compagne qu'il vous faut, c'est une demoiselle de trente  trente-deux
ans, mrie par la rflexion solitaire, ou une jeune veuve exerce
d'avance aux soins du mnage et  l'ducation des enfants. Cherchez dans
ces deux catgories de personnes, et surtout dcidez-vous promptement,
car chaque anne qui s'coule vous prcipite vers la vieillesse. Le
docteur couta poliment ces exhortations, mais il ne les trouvait pas
obligeantes, et la sagesse de son beau-pre manqu lui donnait un peu
sur les nerfs.

Il demanda si le chanoine avait l'intention de confier cette affaire 
Mlle Adda? Non, rpondit le pre de famille; il ne convient pas
d'veiller l'imagination des enfants par des confidences de ce genre.

--Cependant si elle s'tonnait de ne plus me rencontrer chez ses
parents? Je tiens beaucoup  conserver l'estime d'une personne si
accomplie et si chre.

--Ma fille est trop bien leve pour s'adresser des questions
indiscrtes: elle s'apercevra de votre absence, il se peut mme qu'elle
ressente momentanment quelque ennui; mais le temps remplira bientt son
office providentiel, puis un amour honnte et permis remplacera
avantageusement des rveries sans consistance, et enfin dans quelques
mois il n'y aura pas d'inconvnient, monsieur Marchal,  ce que vous
veniez rompre le pain avec nous.

Une si ddaigneuse scurit poussa le dpit du docteur  l'extrme. Il
souffrait vivement, et, comme tous ceux qui font mtier de l'analyse, il
se ddoublait en quelque sorte pour se regarder souffrir. Il remarqua
que la rponse du tanneur l'avait laiss dans un tat d'accablement
comateux et que les conseils du chanoine le jetaient dans une fureur
ataxique. Depuis la visite de M. Kolb _junior_ jusqu' la nuit, il se
dmena violemment, forma mille projets, et fut en proie  je ne sais
combien d'ides et de sentiments contradictoires. Il se dit, entre
autres choses, que les Kolb taient bien heureux d'tre tombs sur un
homme dlicat jusqu' l'absurde; car enfin s'il me plaisait de passer
outre et d'en appeler directement  l'affection d'Adda? Elle ne me voit
pas d'un mauvais oeil, ils en conviennent; peut-tre n'y aurait-il plus
grand effort  faire pour transformer cette bienveillance timide en
vritable amour. Et alors elle ouvre son coeur  ses parents, qui n'en
tiennent compte; on lui prsente un, deux, trois fiancs, elle les
refuse. On insiste, elle signifie en bonne forme qu'elle veut rester
fille ou s'appeler Mme Marchal. Je saisis l'occasion, je reviens  la
charge: y a-t-il une loi qui dfende  un honnte garon de ritrer une
honnte demande? Au thtre, dans les romans, dans la vie, on ne voit
que des passions traverses par le mauvais vouloir des familles, et qui
en triomphent  la fin. Et moi, sur un simple refus, je me tiendrais la
chose pour dite; je prendrais ma canne et mon chapeau, et j'irais tout
bourgeoisement me faire refuser ailleurs? Dfends-toi donc, grand lche,
et prouve  ces entts que tu es un homme!

Sur cette base, il dressa en moins de rien tout un plan de campagne. Il
connaissait les habitudes de Mlle Kolb, il savait o la rencontrer
chaque jour,  toute heure; les amis de la famille taient les siens, la
maison mme du chanoine lui restait forcment ouverte: il tait le
mdecin de tout ce monde-l. Un scrupule le retint: il craignit de
s'tre condamn lui-mme en acceptant l'arrt sans protester. Le tanneur
et le chanoine venaient de recevoir en double sa dmission de
prtendant; n'tait-il pas trop tard pour la reprendre? Le pauvre homme
comprit que sa prompte rsignation avait gt les affaires, il se sentit
comme li par son propre assentiment; il se voulut mal de mort de ne
s'tre point insurg en temps utile. Mcontent de lui-mme, il essaya de
rassrner son me en voquant le souvenir d'Adda; mais, par un
singulier effet de raction morale, Adda lui apparut moins jolie et
moins sduisante que la veille. C'est que la veille encore il la voyait
 travers un prisme de joie et d'esprance, et qu'aujourd'hui l'image de
cette aimable fille tait encadre de rebuffades sans nombre.

J'abuserais de votre patience, si je vous faisais suivre les
oscillations d'un esprit dconcert, inquiet, hors des gonds, qui
ballotte de, del, sans retrouver son assiette. L'agitation du
professeur fut donne en spectacle  tout Strasbourg pendant plusieurs
semaines, et Dieu sait si les commentaires allaient bon train! Il faut
dire,  la louange des frres Kolb, que rien de vrai ne transpira; ils
gardrent le secret et laissrent jaser le monde. Le monde, que sut-il?
Que M. Marchal n'allait plus dans la maison du chanoine, et que la
famille Kolb vitait de prononcer son nom; que le docteur d'un ct et
Mlle Adda de l'autre avaient l'air de deux mes en peine, et que de leur
mariage tant prdit il n'tait plus question. Si vous connaissez la
province, vous pouvez voir d'ici tout ce qu'on put broder sur un canevas
si complaisant. Le public inventa plus de jolies choses qu'il n'en
faudrait pour empcher mille garons de trouver une femme, et mille
jeunes filles de trouver un mari. Pour Adda, qui vivait au milieu des
siens comme dans un fort, ce concert d'imaginations foltres fut  peu
prs du bien perdu; mais le docteur, moins entour, n'en perdit pas une
note.

La colre qu'il en prouva se traduisit bientt par un violent apptit
du mariage. Il voulut pouser une femme, riche ou pauvre, belle ou
laide; son impatience n'y regardait pas de si prs, pourvu que l'affaire
se conclt vite. Il lui tardait de rfuter par un fait les mchants
propos de la ville; il avait hte de prouver  la famille Kolb qu'elle
n'tait pas indispensable  son bonheur; enfin, s'il faut tout dire, il
tait arriv  ce moment dcrit par le tanneur, o l'homme pouserait
tous les flaux de la terre plutt que de rester garon trois mois de
plus.

Il y avait alors  Strasbourg une matresse de piano qui s'occupait de
mariages. On l'appelait Mlle de Blumenbach, et elle tait fille d'un
colonel authentique, ce qui lui permettait d'aller dans le monde aprs
l'heure de ses leons: bonne fille, jolie en son temps, qui avait manqu
le coche, et qui se consolait chrtiennement de son clibat forc en
travaillant au bonheur des autres. Elle n'acceptait aucun prsent de sa
clientle: seulement elle disait aux jeunes couples: Dpchez-vous
d'avoir des filles pour que les lves ne me manquent pas! Je vous ai
prvenu; il n'y a que de braves gens dans cette histoire.

Donc Mlle de Blumenbach, ronde comme une pomme et coiffe de ses
ternels rubans jaunes, rencontra notre ami Marchal chez le recteur de
l'acadmie. L'instinct les poussa l'un vers l'autre, et la bonne
crature, aprs quatre parties d'cart  cinq sous, qu'elle avait
perdues, apparut radieuse comme un soleil. On remarqua cette
transfiguration, et les malins en firent des gorges chaudes. Le juge
supplant Pastouriau, qui tait un fin Parisien, conta le lendemain,
avant l'audience, que Marchal, en dsespoir de cause, avait offert sa
main  Mlle de Blumenbach.

On en riait encore au bout de quinze jours, lorsqu'on apprit par les
publications lgales qu'il y avait promesse de mariage entre Marchal
(Henri), professeur  la facult de mdecine, et Sophie-Claire Axtmann,
fille mineure du grand manufacturier de Hagelstadt.

Claire Axtmann avait dix-neuf ans; elle tait bien leve, sinon
trs-instruite, et jolie  croquer, sinon belle: un bon gros pigeon
rondelet, frissonnant, tout plein de gentillesse effare, caressante et
frileuse. Le professeur ne la connaissait pas, quoiqu'il l'et
rencontre cent fois ou plutt parce qu'il l'avait cent fois rencontre
et qu'elle avait grandi pour ainsi dire sous ses yeux. Par la mme
raison, l'attention de la petite avait toujours gliss sur M. le
professeur sans s'y arrter un moment. Elle avait vals avec lui comme
avec beaucoup d'autres, et le coeur n'avait pas battu plus fort
qu'auprs des autres. Quelquefois elle s'tait permis de recommander au
docteur tel mnage log un peu loin de la cit ouvrire, et le docteur,
par courtoisie ou par bont, n'avait pargn ni son temps ni ses jambes:
voil tout le pass de ces deux mes, que le maire et le cur de
Hagelstadt allaient unir pour la vie.

L'indiffrence ou plutt l'inattention d'Henri Marchal avait encore une
excuse honorable qu'il importe de signaler. Mlle Axtmann, quoiqu'elle
et un frre et deux soeurs, tait cite parmi les riches hritires du
dpartement. Sa dot, double de celle de Mlle Kolb, reprsentait  peine
le quart ou le cinquime de son hritage  venir. Or le docteur n'tait
pas homme  viser plus haut que sa tte. Il ne rvait qu'un mariage
assorti de tout point, et vous savez comment sa modestie avait t
rcompense.

Mais voici l'injustice des hommes amplement rpare par un heureux coup
du sort. La bonne Blumenbach a jou le rle de la Providence; M. Axtmann
a cordialement accueilli une dmarche qui l'enchante autant qu'elle
l'honore; la mre se pme  la seule ide d'entendre appeler sa fille
madame la professeuse, _frau professorin_! Les jeunes gens, car enfin
tout homme redevient jeune au moment de prendre femme, les jeunes gens
se voient tous les jours, et leur amour grandit suivant une progression
que les mathmaticiens n'ont jamais calcule. Depuis que Claire et Henri
se savent destins l'un  l'autre, un million de tisserands ails,
infatigables, font la navette entre eux et les enlacent d'invisibles
fils d'or. On les tonnerait beaucoup, si l'on venait leur conter
aujourd'hui qu'ils ne se sont pas connus, aims et recherchs ds la
cration du monde. Et si quelque sceptique osait prtendre devant eux
que Claire aurait pu s'amouracher aussi violemment d'un autre homme et
Henri d'une autre femme, je craindrais que ce philosophe-l ne passt un
mauvais quart d'heure.

Tout Strasbourg est forc de reconnatre que le docteur Marchal a
rajeuni de dix ans. Quand il passe en courant dans la rue, vous diriez
qu'il a des ailes; il fend l'air, on croit voir un sillage lumineux
derrire lui. Il entre dans les magasins, dans les plus beaux magasins
de la ville, et il achte sans marchander tout ce qu'il y a de plus
cher. Il paye et s'enfuit comme un fou, sans attendre sa monnaie. A
l'hpital, il est charmant pour les malades, pour les infirmiers, pour
les soeurs; il voit tout en beau; c'est le mdecin tant mieux, il donne
des _exeat_  ceux qui les demandent; il ordonne du vin, du poulet, des
ctelettes  qui en veut. A son cours, il professe les thories les plus
consolantes, il nie les maladies incurables, il ne voit pas pourquoi
l'homme sage, heureux et mari ne vivrait pas un sicle et demi! On
l'coute, on sourit, et pourtant on convient que jamais il n'a montr
tant de talent. Ses lves l'applaudissent  tout rompre; hier, ils
l'ont attendu devant la Facult pour lui faire une ovation; mais
bonsoir! il s'tait enfui par derrire et roulait dj sur le chemin de
Hagelstadt.

Sa future famille a promis de venir le voir  Strasbourg: il faut
qu'avant le mariage Mme Axtmann aille avec Claire annoncer la grande
nouvelle aux intimes. Du mme coup on fera quelques emplettes
complmentaires pour le trousseau, car un trousseau n'est jamais
complet, et l'on achterait jusqu' la fin du monde, si l'on voulait
couter la maman. A cette occasion, l'ambitieux docteur a obtenu par ses
intrigues que tous les Axtmann de la terre viendraient prendre un repas
chez lui. Pendant huit jours, il se prpare  cet vnement;
non-seulement il a mis en rquisition tout ce qu'il y avait de poisson,
de volaille et de gibier sur les marchs de la ville, mais il achte
tant de meubles que Fritz et Berbel, ses serviteurs, ne savent plus o
les mettre: il fait repeindre sa faade en blanc, et, soit que le
peintre ait pris un pot pour un autre, soit que le diable ait brouill
les couleurs, ce blanc de la faade a des reflets roses: il faudrait
tre aveugle pour le nier.

Quel dner, bont divine! Un vrai repas de noces avant les noces! Le
saumon gros comme un requin, et les crevisses pareilles  des homards!
Tous les vins de l'Alsace et de la Bourgogne dfilent devant le pre
Axtmann, qui fait claquer sa langue en connaisseur. La mre et ses trois
filles trempent leurs lvres, seulement pour humecter le petit chemin
des paroles. Claire raconte par le menu les visites qu'elle a faites,
les compliments qu'elle a reus, et les loges, ah! les loges unanimes
qu'elle a rcolts pour Henri. Mon seul regret, dit-elle, est de
n'avoir pas pu rencontrer Adda. Elle n'tait ni chez son pre, ni chez
sa tante Miller, ni chez les grands-parents, ni chez son oncle Jacob.
J'aurais tant voulu l'embrasser et partager ma joie avec elle! C'est ma
vritable amie; vous l'avez vue  la maison, n'est-ce pas, Henri?

Le docteur rpondit sans se troubler, et sa srnit n'tait nullement
feinte. Il avait le coeur plein de Mlle Axtmann; tout lui semblait
indiffrent, except elle. Le souvenir d'Adda Kolb tait relgu si
loin, qu'il l'apercevait tout au plus comme un point  l'horizon de sa
pense.

Huit ou dix jours aprs, le mariage se clbra en grande pompe  l'usine
de Hagelstadt. La fte ne fut pas seulement somptueuse, elle fut
cordiale et touchante. D'abord le maire du village tait un vieux
serviteur de la famille; il avait vu Claire tout enfant, il tait le
confident de ses petits secrets de charit, le distributeur ordinaire de
ses bienfaits. Le pauvre homme pleurait  chaudes larmes en prononant
les paroles irrvocables qui unissent deux coeurs jusqu' la mort. Le
cur, qui devait son presbytre aux bonts de M. Axtmann, avait t
longtemps le professeur des trois jeunes filles. Mieux que personne, il
savait quelle me dlicate et tendre le mariage allait livrer au docteur
Marchal. L'homme de Dieu se mfiait un peu de la science et des savants,
ces destructeurs d'idoles. Il avoua ses craintes avec un tel accent de
bonhomie, il recommanda si navement au mari les saintes ignorances et
les respectables prjugs de sa femme, que Marchal l'aurait embrass,
s'il ne l'avait pas vu barbouill de tabac jusqu'aux yeux. Les ouvriers
de la fabrique avaient mille raisons de respecter et d'aimer la famille
Axtmann. Le chef tait un de ces manufacturiers alsaciens qui exercent
paternellement le patronage et psent dans une juste balance les droits
du capital et ceux du travail. Ajoutez que le docteur n'arrivait pas en
tranger dans cette colonie. Hommes, femmes, enfants, presque tous
avaient eu affaire  lui et connaissaient par exprience son dvouement
et son respect pour la pauvre machine humaine. Ces bonnes gens se mirent
en quatre pour embellir la fte de famille o ils taient convis. Le
patron leur donnait un bal, ils rendirent un concert; on leur offrait le
dner, ils fournirent le feu d'artifice, et ainsi la sainte galit se
maintint jusqu'au bout entre le travail et le capital.

La fine fleur de Strasbourg partagea, bien entendu, les plaisirs de
cette journe. On n'avait eu garde d'oublier la pauvre chre Blumenbach;
mais Claire dplora avec un vritable chagrin l'absence de son Adda. Le
chanoine et sa femme arrivrent ds le matin, et encore je ne sais qui
de leur maison; Mlle Kolb, qui devait tre demoiselle d'honneur,
s'excusa par un mot de lettre. Elle avait, disait-elle, une migraine 
mourir. Et sans doute elle ne mentait pas, car son criture (Claire en
fit la remarque) tait toute brouille. Henri Marchal entendit conter
cette histoire, et n'y prta pas plus d'attention qu'au ronflement de
l'orgue et au froufrou des fuses. Sa grande affaire tait la chaise de
poste qui devait l'emporter avec sa femme  neuf heures du soir.

Il avait un cong d'un mois; le couple en profita pour visiter
l'Allemagne. Ces voyages de noces sont charmants, quoiqu'on en tire
gnralement peu de profit. Vous traversez les cathdrales, les tables
d'hte et les collections de tableaux sans voir autre chose que
vous-mmes. C'est en vain que le panorama le plus riche et le plus vari
se droule au fond du thtre; l'attention des spectateurs est
concentre sur un petit personnage, l'amour, qui  lui seul remplit le
premier plan. Quand les poux Marchal revinrent  Strasbourg, ils
n'taient peut-tre pas trs-ferrs sur la galerie royale de Dresde ou
la Glyptothque de Munich, mais ils se connaissaient et s'adoraient; le
contact, le frottement et mme les cahots insparables du voyage avaient
ml intimement leurs natures; bref ces deux tres n'en faisaient plus
qu'un. Il est superflu d'ajouter qu'ils n'avaient pas de secrets l'un
pour l'autre.

Cependant le docteur ne raconta point  madame sa petite dconvenue de
la maison Kolb, l'histoire de cet amour cras dans l'oeuf sous le sabot
des bons parents. S'il n'en dit rien  Claire, ce n'tait pas qu'il
craignt de la rendre jalouse, ou que lui-mme gardt au fond du coeur
un reste de dpit. Non, il se tut par la simple raison qu'il avait
presque oubli l'aventure. Cela avait dur si peu! Son coeur avait t
si lgrement effleur! Et surtout tant de choses s'taient passes
depuis! L'impitoyable brutalit du bonheur prsent refoulait tous les
souvenirs  des distances fabuleuses. Adda Kolb? Quelle Adda? Il y avait
un sicle de trois mois qu'il n'avait rencontr cette jeune personne!

Mais Adda Kolb se souvenait encore. Sa seule occupation durant ce
bienheureux trimestre avait t de souffrir. Le temps lui sembla long, 
elle surtout, car elle comptait les instants par ses anxits et ses
douleurs, et s'tonnait qu'en si peu de jours on pt verser tant de
larmes.

On ne plaint pas assez les jeunes filles, croyez-moi. Voici un joli
petit tre, sincre, doux, aimant, qui s'est laiss aller sans
rsistance au penchant d'une honnte sympathie. Elle aime ou peu s'en
faut, elle a quelques raisons de se croire aime; mais les moeurs ne lui
permettent ni de laisser voir sa prfrence ni de poser la question d'o
dpend tout son avenir. Son lot est d'observer, d'attendre et de se
taire. Ses parents mme l'accuseraient d'effronterie, si elle
s'expliquait nettement avec eux. Tout le monde s'accorde  la vouloir
inerte, passive, sans ressort; on lui saurait quelque gr d'tre en
outre un peu sotte! On permet  tous les clibataires indistinctement de
rder autour d'elle; on la laisse s'prendre, ou  peu prs, du
professeur Marchal. Bah! la chose est sans consquence; il n'y a que le
coeur en jeu! Mais le jour o M. Marchal, comme un brave garon, demande
 pouser celle qu'il aime, ah! tout change.--Comment, monsieur! ce
n'tait pas pour vous moquer d'elle et de nous que vous cajoliez notre
fille? Vous pensez srieusement  lui donner votre nom? Sortez d'ici
bien vite et n'y revenez pas avant qu'on vous appelle! Vous tes trop
pauvre, ou trop vieux, ou trop je ne sais quoi, peu importe; notre fille
n'est pas pour vous!--Mais je l'aime!--Tant pis!--Et si elle
m'aimait?--Impossible!-- Mais enfin, je lui ai fait la cour; elle m'a
toujours vu empress auprs d'elle; que va-t-elle penser de moi, si,
brusquement, sans explication, j'ai l'air de lui tourner le dos?--Elle
ne pensera rien, monsieur; est-ce que cela se permet de penser, les
jeunes filles?--Me ferez-vous au moins la grce de lui dire que
j'aspirais  sa main? que je vous l'ai demande? que j'y renonce avec
douleur?--Eh! monsieur l'amoureux, pour qui nous prenez-vous? C'est bien
nous qui lui reporterons des phrases de roman qui mettent l'esprit 
l'envers! De deux choses l'une: ou elle ne vous aime pas, et votre
clipse la laissera fort indiffrente, ou elle a du penchant pour vous,
et elle en sera quitte pour vous oublier! Nous la ferions voyager, s'il
fallait absolument la distraire; rien ne cote aux bons parents quand il
s'agit du bonheur de leurs filles!

Ce n'est pas une exception que je dcris, hlas non! Tout pre, toute
mre, en France au moins, cache  sa fille les demandes que la famille
n'agre point _a priori_. On craint que ces jeunes coeurs ne prennent la
balle au bond; on tremble d'appeler leur sympathie sur un homme repouss
par l'intrt, le caprice ou le prjug des parents. Et cette fausse et
tmraire prudence entrane  chaque instant des malentendus comme celui
qui me reste  conter.

Adda s'tait trouve prsente  la rencontre de son oncle avec le
professeur. En ce temps-l, elle passait bien des heures  la fentre,
comme toutes celles qui attendent un messager du dehors, colombe ou
corbeau. Du plus loin qu'elle aperut Henri Marchal, elle pressentit
quelque vnement d'importance: il tait autrement vtu qu'
l'ordinaire, il paraissait mu: les jeunes filles ont le gnie de
l'observation ds que leur coeur entre en jeu. Elle vit Jacob Kolb
aborder son cher Henri, elle comprit  leurs gestes et  leurs visages
que la conversation allait tourner au grave. Les deux hommes
s'loignrent, disparurent, et l'enfant resta aux prises avec une
motion qui l'touffait. Heureusement elle tait seule dans sa chambre:
elle eut le droit de pleurer et de prier  discrtion sans que personne
lui demandt pourquoi. Son anxit s'ternisa pendant une grande heure;
elle s'impatienta plus d'une fois contre l'oncle, qui accaparait Henri
dans un pareil moment. Le marteau de la porte la fit bondir jusqu' sa
chre fentre: hlas! ce n'tait pas Henri; c'tait l'oncle qui
revenait. Elle courut au-devant de lui; il l'embrassa en homme press,
rentra dans le cabinet du chanoine et ferma rsolument la porte. Adda
remonta dans sa chambre et se tint prte  redescendre: il lui semblait
impossible qu'on ne la ft pas chercher d'un moment  l'autre, car
c'tait  coup sr sa destine qui s'agitait. Le chanoine ne la manda
point, il sortit avec le tanneur: ils vont chercher Henri, pensa-t-elle;
ils le ramneront: si je faisais un peu de toilette? Les deux Kolb
tirrent  part, l'un vers sa tannerie, l'autre vers le quai des
Bateliers. Tout allait bien: n'tait-ce pas assez du chanoine pour
ramener M. Marchal? Fallait-il qu'il et l'air d'arriver entre deux
gendarmes?

Mais il ne vint ni seul ni accompagn; la pauvre Adda l'attendit en vain
tout le jour. Le souper de famille n'offrit rien de particulier; on y
parla de la pluie et du beau temps; le pre ne parut ni plus joyeux ni
plus maussade, ni plus proccup que de coutume. Tout le monde fut
naturel, except Mlle Adda, qui riait  tout propos pour dissimuler ses
angoisses. Enfin l'on se leva de table, et bientt les amis du soir,
teignant leurs lanternes et accrochant leurs manteaux dans le
vestibule, envahirent le salon. Adda ne doutait point que le docteur ne
ft dans les premiers, et peut-tre, s'il tait venu, aurait-elle commis
l'imprudence de lui dire: Quoi de nouveau? Mais tout le monde fut exact,
except lui, et par une odieuse fatalit on ne risqua pas la moindre
rflexion sur son absence. La pauvre enfant disait au fond du coeur:
Dieu! que le monde est goste! Personne ne me fera donc la charit de
prononcer son nom?

Pourquoi ne trouva-t-elle pas le courage de le prononcer elle-mme?
Parce qu'elle tait une jeune fille bien leve et accoutume ds
l'enfance  rprimer ses mouvements naturels.

A dater de ce soir-l jusqu'au moment o le mariage du professeur fit
explosion dans la ville, les jours de Mlle Kolb se suivent et se
ressemblent. Elle lit, elle rve, elle pleure, elle fait un peu de
musique et beaucoup de tapisserie, elle danse aprs souper avec les
jeunes gens de la ville et rpond  leurs compliments par un sourire
ple et glac. Les amis de la maison souponnent quelque chose, mais
entre l'arbre et l'corce personne n'ose risquer un doigt. Le chanoine,
interrog discrtement par ses intimes, a rpondu plus discrtement
encore. Toutefois, comme il est bon homme, il se fait un devoir d'amuser
Adda; il prend un abonnement de saison au thtre. Adda se laisse mener
comme un agneau de boucherie; mais il est trop facile de comprendre
qu'elle n'est bien nulle part. Sa sant ne parat pas formellement
menace, cependant ses couleurs s'effacent, son humeur tourne au sombre:
Allons, bon! dit le monde, encore une fille qui languit!

C'est dans une tourne de visites, en compagnie de sa mre, qu'elle
apprendra la grande nouvelle. Eh bien! mesdames, vous savez? le
professeur Marchal pouse Claire Axtmann; quelle fortune pour votre
mdecin! Elle reoit le coup en pleine poitrine et tombe sur le dos,
carrment, sans onduler, comme un soldat pris de face par un boulet. On
s'empresse, on la dlace, on ouvre une fentre: c'est le pole du salon
qui est trop chaud; ces maudits poles n'en font jamais d'autres!

Lorsqu'elle se redressa, si vous l'aviez aperue, elle vous aurait
plutt fait peur que piti; ses yeux lanaient la foudre. Elle ne dit
qu'un mot et d'une voix tellement trangle que personne ne dut
l'entendre:

Misrable!

Ce mot rsumait tout ce que l'amour mconnu, la dignit froisse, la
bonne foi trahie, l'honneur viol, engendrent de colre et de mpris.
Jusqu' l'instant fatal, elle s'tait ingnie  la justification de cet
homme, et, s'il faut tout vous dire, elle esprait encore. Son coeur
honnte et droit s'inscrivait en faux contre les apparences les plus
accablantes. Des lueurs fantastiques lui traversaient l'esprit, lui
montraient M. Marchal toujours fidle, mais hsitant ou arrt par
quelque obstacle, ou conduit par de sots conseils  tenter une preuve.
Maintenant plus de doute: il trahissait un engagement tacite, mais
sacr; le mobile de sa dsertion tait ignoble entre tous ceux qui
poussent l'homme  mal faire: l'intrt, la basse cupidit, l'amour de
l'argent! Ah! c'tait trop d'infamie! Elle aurait voulu le voir l pour
lui porter la main au visage et lui arracher d'un seul coup toute
l'estime qu'il avait vole!

Cette vigoureuse indignation lui fit du bien; son visage reprit couleur
en peu de temps; elle devint plus vaillante que dans ses heureux jours.
La passion la releva et la soutint. Il est trs-positif qu'elle se mit 
dtester Marchal plus nergiquement qu'elle ne l'avait aim. Or, dans
nos moeurs, une honnte fille n'est pas plus autorise  laisser voir
son aversion que son amour. Toutes les passions lui sont galement
interdites; il faut les comprimer cote que cote, l'explosion dt-elle
vous faire sauter  la fin.

Dj le coeur de Mlle Kolb bondissait  l'ide de revoir cet infme
professeur. Et comment viter sa rencontre? Il tait le mdecin de la
maison, il pousait une amie de la famille; on frquentait exactement le
mme monde. Quel supplice de subir sa prsence et de ne pouvoir lui dire
son fait, car les comptes d'un certain genre ne se rglent gure devant
tmoins!

En attendant, la visite de Claire tait imminente. Claire n'avait trahi
personne, Adda ne lui avait pas confi ses secrets; impossible de
reverser sur elle l'iniquit de son mari. Et pourtant Adda se sentait
toute froide pour cette amie d'enfance; elle recula tant qu'elle put la
ncessit d'embrasser Mlle Axtmann. Elle sut se soustraire  la visite
des fianailles; elle eut l'art d'viter le voyage de Hagelstadt au jour
des noces; pour l'avenir, elle s'en remettait aux soins de la
Providence, sans ngliger les petits moyens qui ont cours en province.
On sait presque toujours  quelle heure les gens se mettent en branle
pour leurs visites, et l'on rentre ou l'on sort selon qu'on veut
recevoir leur personne ou leur carte.

La tactique de Mlle Kolb fut innocemment djoue par un gentil mouvement
de Mme Marchal. Aussitt revenue  Strasbourg, la jeune femme courut
tout droit chez son amie, la surprit en dshabill du matin et lui sauta
au cou du premier bond. Cela se fit si lestement qu'Adda n'arriva point
 la parade, elle se trouva bel et bien embrasse sans pouvoir
comprendre comment; mais, lorsqu'elle eut essuy le feu, elle se
retrancha dans une indiffrence si hargneuse que la bonne Claire,
interdite, dsaronne, ne lui dit pas le demi-quart de ce qu'elle
pensait lui conter. Elle revint  la maison toute confuse et toute
froisse, sans mme avoir tir de sa poche les petits prsents qu'elle
rapportait pour Adda, et elle conta l'aventure au docteur en pleurant
toutes les larmes de ses yeux.

Cet incident rafrachit les souvenirs d'Henri, et ma foi! comme il
n'avait aucune raison de dissimuler avec sa femme, il lui dit tout,
l'amourette, la demande en mariage et le refus des Kolb. Naturellement
Claire jugea l'affaire en femme amoureuse, trouvant les Kolb absurdes et
niant qu'il y et encore sur la terre un homme plus jeune que son mari.
Mais s'ils n'ont pas voulu de toi, ces sottes gens, de quoi nous
gardent-ils rancune?

--Ce n'est pas la famille qui m'en veut, c'est Adda seule, parce qu'on a
cru bon de lui laisser ignorer ma dmarche. Elle s'est probablement mis
en tte que je l'avais plante l par caprice ou par quelque mauvaise
raison pour pouser Mlle Axtmann, ici prsente. Comprends-tu?

--Mais c'est odieux!

--C'est au moins fort dsagrable, et nous la dtromperons si tu veux,
car il ne me plat pas d'tre mal jug pour avoir t trop dlicat.

--Tu te soucies donc bien de son opinion?

--Il est toujours fcheux de se savoir mpris, mme d'une petite sotte.

--Je trouverais bien plus ennuyeux que tu entrasses en explication avec
elle. Elle s'imaginerait que tu lui fais rtrospectivement la cour.

--Comme si l'on ne voyait pas que je t'adore, toi seule au monde!

--Oui, mais je la connais, la belle enfant, depuis une heure. Elle irait
crier sur les toits que tu m'as pouse  dfaut d'elle, et qu'elle m'a
fait hommage de ses rebuts.

--Non!

--Si! Laissons l'affaire comme elle est, et contentons-nous d'viter,
autant que faire se pourra, cette disgracieuse personne.

Ainsi fut dit et convenu, et l'on n'oublia pas d'apposer au trait le
grand sceau des bons mnages qui s'imprime avec les lvres; mais les
ncessits sociales sont plus fortes souvent que les rsolutions des
hommes. Le jeune couple accepta forcment cette kyrielle de festins
qu'on appelle retour de noces. Presque partout on rencontra les Kolb et
l'implacable Adda. Il fallut mme dner chez elle, et la malice du sort
ou plutt une combinaison vengeresse fit asseoir le professeur auprs
d'elle. Tout le monde souffrit de ce rapprochement: M. Marchal fut gn,
Claire fut jalouse, et qui sait si Adda ne fut pas plus malheureuse de
son invention que les deux autres? La pauvre fille n'tait pas ne pour
les rles violents; elle s'excitait  la colre par une fausse
interprtation du devoir; elle croyait venger l'honneur de son sexe et
sa dignit personnelle en se dguisant en Eumnide. Elle trouva un mot
plus qu'inhospitalier ce soir-l. On parlait d'une pauvre veuve estime
de toute la ville, et qui avait perdu par un horrible accident son fils
unique. Le chanoine et le docteur se demandaient comment on peut
concilier certains malheurs immrits avec l'action de la Providence.
Eh! messieurs, c'est bien simple, dit Mlle Adda. Si Dieu donnait aux
bons tout le bonheur qu'ils mritent, il n'en resterait plus pour les
infmes. Le dernier mot tomba comme un soufflet sur la joue du docteur;
le regard de Mlle Kolb avait accompagn ce compliment jusqu' son
adresse. M. Marchal rougit, sa femme l'interrogea des yeux, toute prte
 se lever de table: il resta. Le chanoine et son frre furent
cruellement embarrasss  leur tour, et le dner se termina par un froid
de glace. Adda pouvait compter sur une forte rprimande; elle se fit un
point d'honneur de la mriter deux fois. Quand les convives furent
entrs dans le salon, il se forma un petit groupe autour d'une admirable
bible que M. Kolb avait achete le matin mme. C'tait un imprim du
quinzime sicle, mais reli beaucoup plus tard pour le chapitre de
Neuviller. Quelqu'un fit observer que les fermoirs d'argent taient d'un
travail prtentieux et lourd.

N'importe, dit Adda; M. Marchal doit les aimer.

Le professeur rpondit navement:

Pourquoi donc, s'il vous plat, mademoiselle?

--C'est de l'argent, M. Marchal.

Heureusement il n'y avait  ce dner que la famille Kolb et les jeunes
poux. Les vieux parents, qui n'taient pas dans le secret, se
demandrent si Adda devenait folle. Le professeur et sa femme restrent
encore quelques minutes pour ne pas donner  leur dpart le caractre
d'un scandale; mais Claire en s'loignant fit une croix sur la maison.
Ni les excuses du chanoine, ni les larmes de sa femme, ni les instances
de la famille n'branlrent la rsolution des offenss. Marchal dit  M.
Kolb:

En tout ceci, monsieur, je ne vois qu'un coupable, et c'est vous.

--Tout pre de famille aurait agi comme moi, rpondit le chanoine.

La rupture des relations n'arrta point les hostilits. Partout o Mlle
Kolb rencontrait son ancien poursuivant, elle le poursuivait  son tour
avec une animosit fline. Ce n'tait plus l'agression directe et
brutale, le monde ne l'aurait pas tolre; mais elle y supplait par un
million de piqres invisibles. On ne se parlait pas et l'on se saluait
strictement, pour la forme; mais Adda battait le rappel des jeunes gens
par cent coquetteries, elle assemblait un groupe autour d'elle, et
alors, prenant le d de la conversation, elle babillait trs-haut, 
tort et  travers, et lanait une grle de malices sur l'infortun
professeur. Sans l'interpeller, sans le nommer, sans mme le dsigner
aux profanes, elle n'ouvrait la bouche que pour le mordre, et ni M.
Marchal ni Claire ne pouvaient s'y tromper. Le docteur, en la voyant
entrer dans un salon, savait  quoi s'attendre; il vivait sur le
qui-vive, l'esprit tendu, l'oreille au guet, le coeur serr; la dignit
ne lui permettait pas de se cacher ni de s'enfuir; d'ailleurs il tait
enchan  son supplice par cette fascination du mal qui force un
honnte homme  boire le poison d'une lettre anonyme. Il se contentait
de rougir, de plir, de hausser les paules et parfois d'essuyer son
front ruisselant. Certes il aurait fait une bien fausse spculation,
s'il tait all dans le monde pour son plaisir!

Sa femme compatissait par moments  ses peines; souvent aussi elle tait
furieuse de le voir absorb par Mlle Adda.

Tu n'as cout qu'elle! Tu n'as vu qu'elle! A peine si tu m'as regarde
trois fois en trois heures! S'il faut absolument vous har pour attirer
votre attention, vilains hommes, dis-le moi; j'essayerai. Non, va!
reprenait-elle en lui jetant les bras autour du cou, je t'aime! C'est
gal, si cette mchante Adda Kolb avait voulu de toi, tu ne serais pas
mon mari. Sais-tu que c'est une chose odieuse  penser? Mais je n'y
pense plus, je n'y penserai plus jamais; embrasse-moi!

Ce qui porta l'irritation de Claire  son comble, c'est qu'elle vit Adda
trs-entoure et fte. Mlle Kolb embellissait: le feu dont elle tait
dvore jetait des lueurs tranges par les yeux. Son bavardage dchan,
le brio de son mchant esprit plut aux hommes en les tonnant. Jamais on
n'avait entendu parler une soliste de cette force dans la bonne
compagnie de Strasbourg; le juge supplant Pastouriau dcida qu'elle
gagnait le genre de Paris. Pendant qu'elle faisait flors, Claire voyait
son joli petit visage altr de jour en jour par un commencement de
grossesse. La pauvre enfant se trouvant laide, en souffrait, et n'osait
pourtant pas publier son excuse. Elle reprit quelque avantage au bout de
cinq ou six mois, lorsque les portes des salons devinrent troites pour
elle, et Dieu sait avec quel orgueil elle promenait cet embonpoint
charg de promesses! Rien de plus curieux que la rencontre des deux
ennemies: elles se regardaient d'un air de dfi, l'une talant sa beaut
virginale, l'autre faisant parade de son heureuse fcondit.

Claire eut un fils, et je vous laisse  penser si elle le fit voir.
Toutes les connaissances de Strasbourg le trouvrent magnifique; mais
quelque chose manquait au triomphe de la jeune mre, elle voulait
qu'Adda ft force d'admirer cet enfant. Il y a de ces raffinements dans
les haines de province. Pour en venir  ses fins, Mme Marchal enjoignit
 la nourrice de promener le jeune Henri sur la petite place qui touche
 la maison des Kolb. Il arriva ncessairement que la femme et la fille
du chanoine, voyant une paysanne inconnue et un enfant quip comme un
prince, s'approchrent du marmot, l'examinrent, et demandrent le nom
de ses parents. La nourrice n'eut pas plus tt nomm Marchal qu'Adda se
mordit les lvres et rpondit:

Vous ferez mes compliments  la famille; il est trs-drle, ce petit:
voyez donc! Il a dj les doigts crochus!

La nourrice rentra toute en larmes, et Claire, outrage jusque dans son
enfant, s'cria:

Mais personne n'crasera donc cette vipre?

--Ma chre amie, dit le docteur, je ne souhaite pas sa mort; qu'elle se
marie seulement, et tous nos maux seront finis.

A quelque temps de l, les journaux d'outre-Rhin annoncrent que la
petite ville de Hochstein, en Bavire, tait dcime par une pidmie
d'angine. Il ne restait ni mdecin, ni sage-femme, ni barbier dans la
commune; tout ce qui a pour devoir d'approcher les malades avait pri.
Deux docteurs de Munich, venus en poste, taient repartis dans les
quarante-huit heures, en corbillard. M. Marchal croyait tenir un
spcifique certain contre l'angine; ses premiers essais avaient russi;
mais l'occasion d'exprimenter en grand ne s'tait jamais offerte. Il
partit pour Hochstein malgr les remontrances de ses amis et les larmes
de sa femme.

Si j'tais officier, dit-il  Claire, me dfendrais-tu d'aller me
battre? Eh bien! ma chre, l'ennemi est camp  Hochstein, et j'y
cours.

Il resta six semaines absent et revint gros et gras aprs avoir sauv
tout ce qui restait dans la ville. Un acte de courage si simplement
accompli fit quelque bruit de par le monde. Le roi de Bavire crivit
une lettre autographe  M. _de_ Marchal pour lui confrer la noblesse et
lui dire qu'il avait six mille francs de rente sur l'tat. Le professeur
rpondit en termes respectueux que la particule ne pouvait pas s'adapter
 son nom et que l'argent trouverait un bien meilleur emploi chez les
convalescents et les orphelins de Hochstein. Vers le mme moment, le
prfet du Bas-Rhin crut devoir fliciter le professeur et lui dire qu'il
l'avait propos au ministre pour la croix. M. Marchal rclama vivement
en faveur du vieux docteur Langenhagen, qui avait, disait-il, des droits
plus anciens et surtout plus franais.

Cette conduite obtint dans le public les loges qu'elle mritait; tout
Strasbourg se sentit honor par la conduite du professeur. Une seule
personne protestait au fond du coeur; vous devinez bien qui, et je n'ai
que faire de la nommer. Elle ne pouvait croire que le mme homme ft
alternativement bon et mauvais, loyal et flon, sublime de
dsintressement et ignoble de cupidit. En un mot, elle n'admettait
point qu'on pt tre coupable envers elle sans l'tre envers le monde
entier; telle est la logique des femmes. Donc, sans incriminer
formellement les dernires actions d'Henri, elle en cherchait le revers,
ne le trouvait pas, et se damnait de dpit. Comme M. Marchal tait
devenu quelque peu prophte en son pays, elle ne pouvait plus le larder
comme autrefois sans se faire jeter la pierre: Adda changea de note et
se mit  clbrer le hros du jour avec l'emphase la plus comique. Elle
inventa un mode d'admiration si grotesque, elle travestit si perfidement
les louanges qui circulaient de bouche en bouche, que trois mois de ce
petit travail auraient transform le sauveur de Hochstein en bouffon
pitoyable.

Les Marchal chapprent  ce danger, mais il leur en cota cher. Le
frre an d'Henri se trouvait depuis quelque temps dans des affaires
difficiles. Le sort avait tourn contre lui: ses embarras taient tels
que le pauvre homme ne put pas mme quitter Paris pour le mariage de son
frre. Il avait annonc son arrive; on l'attendit, mais au dernier
moment il s'excusa par un mot sinistre: La corde est si tendue,
crivait-il, que si je prenais demain la diligence de Strasbourg, on
dirait que je vais  Kehl. Il se remit un peu, trouva un reste de
crdit, lutta sans confiance, livra quelques dernires escarmouches, et
finit par tomber sur le champ de bataille. On n'a jamais bien su s'il
tait mort de maladie ou autrement; son acte de dcs arriva chez Henri
avec l'tat dtaill du passif et la liste de quelques cranciers plus
pauvres ou plus intressants que les autres. Le docteur et sa femme,
aprs cinq minutes de dlibration, crivirent au syndic qu'ils
acceptaient la succession tout entire.

En ces temps d'ignorance et de mdiocrit bourgeoise, les faillites
n'offraient pas les proportions monumentales que nous admirons
aujourd'hui. La dot de Claire et la maison du quai suffirent 
rembourser la somme meurtrire: il s'agissait, je crois, de deux cent
mille francs. M. Axtmann ne fut consult qu'aprs coup, il commena par
pousser des cris de beau-pre plum vif, protestant qu'on mettait sa
fille sur la paille et son petit-fils  l'hpital; mais Henri lui fit
observer qu'il devait tout  ce malheureux frre, qu'il gagnerait
toujours de quoi maintenir la maison dans une honnte aisance, et quant
au petit garon, qu'il aimait mieux lui laisser moins d'argent et un nom
sans fltrissure. Comme le pre Axtmann tait un homme de bien, il finit
par dcider que son gendre avait bravement agi et qu'on verrait plus
tard  raccommoder les affaires.

Lorsqu'on sut ce dernier trait de M. Marchal (et tout se sait au jour le
jour dans une ville de province), Mlle Kolb fut oblige d'ouvrir les
yeux. Elle se rappela que le docteur, depuis l'enfance, s'tait toujours
conduit en homme dlicat: elle embrassa d'un coup d'oeil le souvenir des
derniers temps, et vit cette dlicatesse se colorer d'un reflet
hroque. La seule action reprochable, c'est--dire le mariage d'argent,
mergeait comme une contradiction monstrueuse au milieu d'une vie pure.
Adda se dit pour la premire fois qu'elle pouvait s'tre trompe, et ce
simple doute la troubla jusqu'au fond de l'me; car enfin, s'il y avait
quelque malentendu, elle avait perscut un juste. Et alors la
rsignation d'Henri, la patience avec laquelle il avait accept tant
d'outrages publics devenaient tout uniment sublimes.

Elle se trouvait en visite avec sa tante Miller chez la femme du
prsident le jour o, comme Paul l'vangliste, elle fut foudroye par
la lumire. Le dpouillement volontaire des Marchal tait colport dans
la ville par Mme Mengus, femme de mon cher et vnr patron, matre
Mengus, qui repose en Dieu depuis bien des annes. C'tait nous que le
professeur avait chargs de dplacer ses fonds, de vendre son immeuble
et d'envoyer la somme totale  Paris; j'ai moi-mme rdig le bail de
l'appartement qu'il loua sur la place d'Austerlitz pour sa petite
famille. A mesure que Mme Mengus entrait dans les dtails de l'affaire,
Adda Kolb se troublait davantage et s'agitait plus impatiemment sur sa
chaise: bientt elle n'y tint plus; on la vit se lever, prendre cong 
la hte et entraner la pauvre tante, qui n'en pouvait mais. Il lui
restait encore plusieurs visites  faire, sans compter les emplettes de
gants et de rubans pour le bal de la prfecture, qui se donnait le soir;
elle oublia le bal et courut  la maison, toute affaire cessante.
Arrive, elle se mit en qute de sa mre, la trouva dans la chambre au
linge, et l, sans tenir compte de la prsence de Mme Miller, sans voir
qu'elle tait coute par les deux repasseuses les plus bavardes de
Strasbourg, elle interpella Mme Kolb et lui dit:

Maman! sur ton salut ternel, dis-moi la vrit! Est-ce que M. Marchal
m'a demande en mariage?

La femme du chanoine, ainsi prise au dpourvu, resta un moment bouche
bante. Elle aurait bien voulu consulter son mari, qui tait la forte
tte du mnage, et en attendant qu'il ft l, elle cherchait un moyen de
parler sans dire ni oui ni non, car elle n'tait pas capable de mentir,
mme pour un grand bien. Cependant Adda la pressait; Adda grandie,
fortifie et presque illumine par son exaltation, plongeait un regard
perant dans les yeux de la pauvre dame et rptait d'une voix
haletante: Rponds! rponds!

Mme Kolb eut peut-tre une vellit de rsistance; elle se rappela
vaguement les droits de l'autorit maternelle et se mit en devoir de
dire qu'il n'appartient pas  une fille de questionner ses parents; mais
la figure bouleverse d'Adda lui fit peur, elle craignit de provoquer
une crise de nerfs, et d'une voix mue, elle balbutia:

Il y a si longtemps!... Tu tais trop jeune pour lui... Et que
t'importe maintenant, puisqu'il s'est mari avec une autre?

Adda fondit en larmes, sauta au cou de sa mre en lui criant: Merci!
merci! Puis elle tourna les talons et courut se rfugier dans sa
chambre. Mme Kolb et Mme Miller, fort inquites l'une et l'autre, ne
tardrent pas  l'y rejoindre: elles la virent plonge dans la sainte
Bible, ce qui les rassura pour un moment.

Quoique les parents soient toujours attentifs  se leurrer eux-mmes,
les Kolb ne pouvaient s'empcher de craindre pour la raison de leur
fille. Ses manires et son langage dpassaient quelquefois les bornes de
l'excentricit; elle riait, pleurait et surtout s'irritait sans cesse et
sans mesure. Cette dernire incartade alarma srieusement la famille: le
chanoine pensa qu'il tait temps d'aviser. Il fit qurir le tanneur et
sa femme, le substitut fut mand d'urgence; on tint conseil au deuxime
tage, sous la prsidence du grand-pre. Les uns jugrent qu'il fallait
distraire Adda, la dpayser, la conduire en Italie; les autres taient
d'avis que le mariage seul la gurirait. Mais comment la marier, si elle
ne s'y prtait un peu? Les pouseurs ne manquaient pas, Dieu merci! elle
en avait refus depuis un an une demi-douzaine. La veille encore, un ami
du chanoine tait venu poser la candidature d'un certain M. Courtois,
joli garon, beau valseur, conseiller de prfecture et fils unique d'une
famille aise. Ce pauvre M. Kolb tait si dcourag qu'il n'avait pas
mme transmis la demande  sa fille. Le grand-pre blma son _junior_,
tout chanoine qu'il tait, et lui rappela svrement qu'il ne faut pas
remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille... C'taient les
moeurs du bon vieux temps; on a terriblement perfectionn tout cela. Le
chef de la famille fit comparatre Adda devant son vieux fauteuil, il
lui reprocha sa conduite, lui commanda de choisir un mari sans tarder,
et lui fit part des intentions de M. Courtois, qu'il appuyait.

On s'attendait  quelque extravagance ou tout au moins  quelque
rsistance. Adda surprit agrablement la famille en se montrant soumise
et respectueuse  l'excs. Vous auriez dit un modle de docilit
filiale: personne ne remarqua le sourire aiguis de malice qui perait
entre ses longs cils.

Elle soupa de bon apptit, soigna particulirement sa toilette et arriva
trs-belle  la prfecture. Son entre fit sensation, comme toujours;
elle laissa les gens l'admirer, et promena son regard, cet infaillible
regard des jeunes filles, autour du salon principal. Lorsqu'elle eut
dcouvert ce qu'elle cherchait, elle s'assit auprs de sa mre et
attendit les danseurs. M. Courtois, trs-empress, l'invita pour la
premire valse, et juste au mme instant l'orchestre prluda. Elle dansa
divinement; mais lorsque son cavalier l'eut ramene jusqu' sa place,
elle lui dit: Un peu plus loin, je vous prie, jusqu'au docteur
Marchal.

M. Courtois dressa la tte comme un coq de combat: il frisa sa
moustache; ses yeux brillrent. Il connaissait la haine de Mlle Kolb
pour l'infortun professeur, il avait quelques annes de salle, il se
rjouissait de former une alliance offensive qui pouvait le mener loin.
Lorsque Adda fut  porte de l'ennemi, il prit un air farouche et se
campa sur ses jarrets en homme prt  tout, et voici le dialogue qu'il
entendit:

Monsieur Marchal, voulez-vous me faire le plaisir et l'honneur de me
prter votre bras pour un moment?

--Moi?... A vous, mademoiselle?

--Je vous en prie.

--Mademoiselle, j'aime mieux m'exposer  tout que de dsobir  une
femme. Me voici  vos ordres.

--Bien! J'tais sre de vous trouver ainsi.

Elle salua M. Courtois du bout des ongles et traversa le salon dans sa
longueur au bras d'Henri. Tout Strasbourg tait l; tous les yeux se
fixrent en mme temps sur ce groupe invraisemblable, inou. Claire
croyait rver; tous ceux qui portaient des lunettes se mirent  essuyer
leurs verres. L'orchestre oublia de jouer.

Lorsqu'ils furent au bout du salon, M. Marchal prit la parole et dit:

Si c'est une gageure, mademoiselle, vous l'avez gagne.

--C'est une toute autre chose, monsieur Henri. Que pensez-vous de ce
jeune homme avec qui je dansais tout  l'heure?

--Mais... absolument rien.

--Pensez-vous qu'il rendra sa femme heureuse? Il me demande en mariage,
mes parents l'accepteraient volontiers; moi, je ne le connais gure et
je n'ai aucun moyen de l'tudier. Vous le connaissez, vous. Si j'tais
votre soeur, au lieu d'tre votre ennemie, me conseilleriez-vous de
devenir Mme Courtois?

--Non, mademoiselle.

--Pourquoi?

--Parce que ce monsieur est joueur, brutal et hypocrite. Il vous
ruinerait d'abord, vous battrait ensuite, et prouverait enfin que vous
avez tous les torts.

--Voil parler; merci. Et parmi mes autres adorateurs, y en a-t-il un
qui, selon vous, mrite une entire confiance?

--Certes; le capitaine Chaleix, un coeur d'or, mademoiselle, une
conduite exemplaire, et un bel avenir dans le gnie! Vous l'avez refus,
je crois?

--Oui, mais il m'aime encore; il reviendra, si on le rappelle, et c'est
lui qui sera mon mari. Je l'accepte de votre main, monsieur Marchal, et
je vous prie de considrer cette marque de confiance et d'estime comme
une rparation de toutes mes injustices. Maintenant voulez-vous me
conduire auprs de Claire, s'il vous plat?

L'excellent notaire Riess en tait l de son rcit, et je l'coutais
sans songer  autre chose, quand le cheval s'arrta. Nous tions arrivs
devant l'auberge du _Cygne_. Nos compagnons de chasse descendaient de
leurs voitures et frappaient la terre du pied pour se dgourdir les
jambes, tandis que les cochers leur passaient les fusils, un  un.
Vingt-cinq ou trente rabatteurs, le bton  la main, se groupaient
confusment dans un coin de la cour sous les ordres d'un vieux garde.
Deux chiens d'arrt, tenus en laisse, pleuraient d'impatience comme des
enfants. Le patron du _Cygne_ apparut au sommet du perron, son bonnet de
fourrure  la main. Il nous donna la bienvenue et nous dit:

Le vin blanc est tir, la soupe  la farine est sur la table et
l'omelette sur le feu.

Il n'y avait pas de temps  perdre, dix heures sonnaient et la nuit
tombait  quatre heures. Chacun courut au djeuner, but, mangea, remplit
sa gourde, boucla sa cartouchire, alluma sa pipe ou son cigare, releva
son collet d'habit par-dessus les oreilles, et en chasse!

Alors il ne s'agissait plus du professeur Marchal, ni de la fille du
chanoine, mais de ces grands coquins de livres qui bondissaient devant
les traqueurs, couraient sur nous ventre  terre, et souvent foraient
notre ligne aprs avoir essuy dix coups de fusil. L'amphitryon et
l'organisateur de la chasse se devait  tous ses htes, et Dieu sait si
le digne homme avait  coeur de nous poster aux bons endroits!

Le hasard me rapprocha de lui entre deux battues, et j'insistai pour
avoir la fin de son rcit.

--Mais je croyais l'avoir achev, rpondit-il; le reste se devine. Adda
Kolb pousa le capitaine Chaleix et vcut aussi chrtiennement avec lui
que Marchal avec Claire. La fille du chanoine et l'honnte professeur
connurent  des signes certains que Dieu ne les avait pas crs l'un
pour l'autre, puisqu'ils taient heureux sparment.

--Bien; mais tous ces braves gens, que sont-ils devenus?

--Ils ont vcu longtemps en bons voisins, dans une intimit respectable.
Que vous dirai-je de plus? Vous savez quel est le train des choses de ce
monde, et que toutes les existences, joyeuses ou tristes, calmes ou
tourmentes, aboutissent  une conclusion unique qui est la vieillesse,
la maladie et la mort. Il faut pourtant que je vous cite une curieuse
rflexion du professeur. Un soir que les deux mnages sortaient ensemble
du thtre, ils discutaient entre eux sur ce mot de comdie: je te
pardonne, mais tu me le payeras! Adda soutenait que la femme est
incapable de pardonner sans restriction.

Par exemple, dit-elle au docteur, si vous m'aviez fait le quart des
sottes algarades que je vous ai faites, j'aurais bien pu signer la paix
avec vous, mais je n'aurais pas t capable d'oublier. Est-ce que
vritablement le souvenir de ces choses-l ne vous revient jamais?

--Quelquefois.

--Et alors? Vous ne vous surprenez pas  me har?

--Au contraire; mon coeur s'emplit de reconnaissance, et je vous
remercie en moi-mme.

--Voil qui est fort!

--Cela n'est que juste. J'ai pris en ce temps-l quelques rsolutions
vigoureuses et accompli les seuls actes un peu mritoires de ma vie.
Rien ne me prouve que j'aurais trouv l'nergie ncessaire, si vous ne
m'aviez pas mis dans le cas de forcer votre estime, chre madame
Chaleix.




II

MAINFROI


I

Jacques Mainfroi dnait ou plutt finissait de dner en tte--tte avec
lui-mme. La vieille salle  manger, lambrisse de chne noir  hauteur
d'appui et tendue de vrai cuir de Cordoue jusqu' la corniche, tait
meuble  la dernire mode, quoiqu'on n'y et presque rien chang depuis
l'abjuration de Lesdiguire. La haute chemine de marbre rouge o
flambait un htre sci en quatre, l'horloge qui venait de tinter sept
heures, les dressoirs chargs d'orfvrerie antique et de faence
italienne, les portires de tapisserie, la table carre  pieds tors, la
nappe entrecoupe de guipures, le tapis de Turquie, tout enfin, sauf la
lampe Carcel suspendue par un appareil moderne, reprsentait le luxe
d'une grande maison de province sous le rgne de Louis XIII. Le matre
du logis, ras de frais dans sa cravate blanche et mollement envelopp
dans un large veston de cachemire, grenait une grappe de raisin rid.
Le service de vieux japon n'avait pass par aucun htel des ventes, car
il tait marqu aux mmes armes que le petit point des fauteuils et les
cartouches de la voussure. Un miroir de Venise renvoyait  Jacques
Mainfroi son sourire de parfait contentement, et lui disait dans ce
silencieux langage dont les miroirs ont le secret: Oui, tu es un heureux
garon; trente ans, un nom, les dents tincelantes, les cheveux noirs,
l'oeil vif, la parole facile, une rputation qui frise la gloire,
quelque succs dans le monde, et vingt-cinq mille francs de rente, ce
qui n'a jamais rien gt.

Un petit valet de chambre rougeaud, dodu et visiblement  l'troit dans
son habit noir, mais bien dress, suivait en silence, la serviette sur
le bras, les moindres mouvements du matre. Tous les bruits de Grenoble
mouraient au seuil de l'antique maison;  peine si l'on entendait les
roulements lointains de la retraite ou le pas prcipit d'un soldat sur
le pav de la rue Crqui, lorsqu'un violent coup de marteau branla la
porte cochre et fit danser tous les vitraux de la salle  manger.

Mainfroi leva le front, puis se remit  grapiller d'un air digne, en
homme qui ne se sent pas atteint par un procd incongru; mais presque
au mme instant une tapisserie s'carta, et Fleuron, la femme de charge,
entra comme une bombe.

A-t-on jamais vu celui-l, qui vient chercher une consultation quand tu
dnes!

--Tu lui as dit qu'il s'tait tromp d'heure?

--Je lui ai dit que tu n'tais pas un praticien de la justice de paix
pour attendre le bon plaisir des clients, qu'on n'envahissait pas le
domicile des personnes comme nous  des heures indues, et que d'abord,
quand je t'aurais servi ton caf, tu tais attendu en soire chez M. le
_premier_. Ah! mais!

--C'est dignement parl, ma vieille. Et ce caf? tu peux le servir?

--Attends donc! il m'a rpondu qu'il s'appelait Vaulignon, et qu'il
n'tait pas n pour faire le pied de grue.

--M. de Vaulignon? Je le crois bien, qu'il n'est pas fait pour attendre.
Cours le chercher, ou plutt non; j'y vais moi-mme. Dominique, allumez
au salon.

--Tu gleras!

--Tant pis. Donne un coup de main  Dominique.

Il descendit l'escalier en quatre bonds et trouva sous le vestibule un
grand vieillard qui maugrait en marchant, le cigare  la bouche.
Mainfroi se confondit en excuses; M. de Vaulignon jeta son cigare et
monta sans mot dire. Lorsqu'ils entrrent au salon, le feu commenait 
flamber. Quelques bougies de cire, allumes en hte, clairaient
vaguement une salle tapisse de portraits  perruques. L'avocat avana
un fauteuil, en prit un autre et dit: C'est  M. le marquis de
Vaulignon que j'ai l'honneur de parler?

--A lui-mme; mais pardon... M. votre pre est-il tellement occup
que...

Mainfroi se retint de sourire; il rpondit d'un ton ferme et modeste:
Depuis longtemps, monsieur, j'ai le malheur d'tre seul de mon nom.

--Eh! que diable! vous n'tes pourtant pas le clbre Mainfroi?

--Clbre pas encore; mais seul, comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, et tout  votre service, si mon ge n'a pas branl la confiance
qui vous portait vers moi. Votre erreur est trs-naturelle, monsieur;
ceux qui ne me connaissent que par ou-dire me prtent aisment la
figure d'un vieux parlementaire: c'est l'effet du nom et des trois
sicles de magistrature qui tendent sur mon front leur ombre vnrable.
Nous tions d'pe en 1300 et allis aux Vaulignon de la branche ane,
si j'ai bonne mmoire; mais depuis l'an 1540, o nous avons endoss la
robe, nous ne l'avons gure dpouille: ces portraits de famille en font
foi. Sept prsidents  mortier, deux premiers prsidents, un procureur
gnral, un conseiller  la cour de cassation, qui fut mon cher et
regrett pre, le seul de la maison qui ait lu domicile  Paris.

--Trs-bien, monsieur, trs-bien. Je vous demande pardon d'ignorer tant
de choses respectables et de n'avoir pas suivi de plus prs une famille
allie  la mienne; mais je suis un vieux loup, vous savez. Que le
diable m'emporte si je mets la patte  Grenoble une fois tous les quatre
ans! Comment donc? Il y a pardieu bien huit ans que je n'y ai pass, et
au trot de poste encore, en allant marier M. mon fils. Il parat qu'ils
ont fait des embellissements dans la ville? Ce n'est pas encore cette
fois que je les admirerai, car je suis arriv  cinq heures, et je
repars tantt pour achever la nuit dans mon lit. Je ne vis que chez moi;
hors de Vaulignon, point de salut. Oui, jeune homme, j'aime ma terre, et
je ne m'en cache pas. Eh morbleu! si tous les gentilshommes taient
possds d'une si noble manie, on ne verrait pas tant de freluquets
changer un bon bien qui dure et qui demeure contre de mchants cus qui
vont rouler Dieu sait o. Ceux qui prtendent que je suis un goste en
ont menti. L'goste n'aime rien tant que lui, et j'aime Vaulignon plus
que moi-mme. C'est justement  ce propos que je voulais vous consulter.
Le hasard fait qu'au lieu d'un simple robin je trouve un homme de
naissance:  merveille! Vous ne me comprendrez que mieux.

--Je suis tout oreilles... et tout coeur.

--Grand merci; mais je parlerai en me promenant, si cela ne vous gne
pas. J'ai de satanes jambes de chasseur; aussitt que je m'arrte un
instant, les fourmis s'y mettent. Voici l'affaire. Et d'abord, tout 
fait entre nous, pensez-vous que le code civil en ait encore pour
longtemps?

Mainfroi ne rpondit qu'en ouvrant des yeux normes.

Vous ne comprenez pas? reprit M. de Vaulignon. Je vous demande
confidentiellement si toutes ces lois antisociales que la rvolution
nous a mises sur le dos ont quelques chances de durer autant que moi?

--Monsieur, dit Mainfroi, nous ferons bien de raisonner comme si elles
taient ternelles; c'est l'hypothse la plus prudente.

--Oui? Hum! On voit pourtant assez de nouveauts mauvaises pour qu'il ne
faille point dsesprer des bonnes. Mais vous avez raison, mieux vaut
mettre les choses au pis et se garder en consquence. Monsieur Mainfroi,
je n'ai qu'un fils, il est tout mon portrait, il a mes sentiments, mes
ides, mes gots; en trois mots il me continue. Si vous pouviez le voir,
l'pieu en main, face  face avec un vieux _solitaire_, vous
comprendriez mes prfrences pour ce gaillard-l. Quand je l'ai mari 
cette petite Bavaroise, je lui ai donn le villard des Trois-Laux,
jouxte le grand taillis de Vaulignon; c'est la fine fleur de mon bien,
on m'en offrait un million en 43! a rapporte cinq pour cent, impts
pays; il est vrai que je suis le fermier de mon fils et que je ne
m'pargne pas  la peine. Grard, le comte, vit sur ses terres, en
Allemagne, neuf mois de l'anne: mais il passe l'hiver sur les ntres.
Je l'ai au chteau depuis la Toussaint avec femme et enfants, trois
garons et deux filles! Ah! c'est un homme! Je veux lui laisser tout, le
plus tard possible, s'entend; mais, lorsqu'on a pass la soixantaine, il
faut compter avec la mort. Le chteau et les bois ne sauraient tomber en
plus dignes mains; il aime ce domaine, il ne s'en dfera point, il le
transmettra  son fils an, et les choses resteront  jamais dans
l'ordre tabli par la Providence. La terre de Vaulignon ne doit
appartenir qu' un Vaulignon. Avouez, monsieur, qu'il serait impie de
sparer ce que Dieu a uni.

--Or, vous avez d'autres enfants, n'est-il pas vrai?

--Moi? Pas du tout! je n'ai qu'une fille.

A cette exclamation nave, le jeune homme se dpartit un peu de sa
gravit. Il rpondit en riant:

Eh mais! c'est beaucoup mieux que rien.

--Au point de vue du coeur, certainement. Me prenez-vous pour un pre
dnatur? J'aime ma fille, monsieur, mais il s'agit ici d'une question
sociale.

--Eh bien! dans la socit franaise en 185..., la loi ne permet pas
qu'on sacrifie un sexe  l'autre.

--Votre loi est une bourgeoise, et nous sommes gens de condition,
sacrebleu! Que serait-il advenu de ma terre et de mon nom, je vous le
demande, si depuis sept cents ans nos cadets et nos filles ne s'taient
quelque peu dvous au principe conservateur; s'ils avaient partag et
repartag Vaulignon comme les petits d'un cordonnier s'arrachent les
nippes de leurs pre et mre? Ce domaine, qui fait l'admiration du
monde, serait hach menu comme chair  pt, et moi, le chef de la
maison, je tranerais ma noble gueuserie dans le service des tlgraphes
ou des contributions directes! Feu mon pre, Dieu ait son me! tait
l'an de cinq fils. Mes oncles ont-ils rien prtendu sur Vaulignon?
A-t-on vu cette illustre terre tire  quatre chevaux par nos cadets?
L'un s'est accommod d'un rgiment, l'autre d'un bnfice, un autre
s'est fait tuer en Amrique dans l'arme de La Fayette, et le plus jeune
a port sa tte sur l'chafaud le jour mme de ma naissance.

--Voil des gens qui savaient vivre; mais, sans contester le mrite de
leur renoncement, je vous ferai observer que messieurs vos oncles
taient dshrits par la loi.

--Et ma chre et digne soeur, de sainte mmoire, qui se mit en religion
l'an de grce 1819 pour me laisser tout mon bien, subissait-elle une
autre loi que celle de son coeur et de sa conscience? Hlas! monsieur,
de telles mes, on n'en fait plus.

--La vocation manque  Mlle de Vaulignon?

--Absolument, malgr le soin que j'ai pris de la mettre au Sacr-Coeur
toute petite. C'est un esprit romanesque,  la mode du jour. On veut
tre aime; on rclame sa part de bonheur, on fait fi des richesses,
mais on ne ddaignera pas l'anne prochaine un coeur de gentilhomme
qu'il me faudra payer cus sonnants, et plus cher qu'il ne vaut. Je ne
me cabre point, je ferai grandement les choses; j'achterai la fleur des
pois, si tant est qu'il en reste  vendre. Ma fille mriterait d'tre
pouse pour elle-mme et pour l'honneur de notre alliance, mais il
parat que vos petits messieurs ne se payent plus de cette monnaie-l.

--C'est que la vie du monde cote un peu plus cher qu'autrefois.

--Soit; mais lorsque j'aurai dbours une dot exorbitante, serai-je
libre enfin? Ma fortune m'appartiendra-t-elle? Daignera-t-on permettre
que je dispose de mon bien? On m'avait... non! j'avais projet de vendre
Vaulignon  mon fils moyennant une rente viagre...

Le visage de Mainfroi se rembrunit.

Monsieur le marquis, dit-il, je crains que vos souvenirs ne vous
trompent. Ce n'est pas un propritaire fanatique, comme vous l'tes, qui
songe  se dpossder de son vivant. Cette ide, que vous le sachiez ou
non, vous a t suggre.

--Et par qui donc, s'il vous plat?

--Ce n'est pas par M. le comte votre fils, mais il se pourrait bien
qu'un soir, au coin du feu, Mme la comtesse...

--La comtesse est un ange, et je trouve nouveau qu'un tranger, sans la
connatre, ait la prtention de savoir ce qu'elle m'a dit!

--Je le sais par un petit miracle de sorcellerie lmentaire, monsieur.
L'ide en question n'a pu venir qu' une femme, parce que les femmes, et
surtout celles qui ont cinq enfants  pourvoir, se font un sens moral un
peu plus large que le ntre. Et l'auteur de cet avis doit tre une
trangre, ignorante de nos lois, qui interdisent un tel trafic. Toute
alination faite au profit d'un successible en ligne directe,  charge
de rente viagre, est rpute acte gratuit, ou, pour parler un langage
moins technique, si le comte vous achetait Vaulignon  fonds perdu, la
loi supposerait _ priori_ que vous avez voulu avantager M. votre fils
par une libralit dguise. Mlle de Vaulignon serait admise  prouver
que son pre et son frre, par un accord frauduleux (ce n'est pas moi
qui parle), l'ont frustre d'une partie des biens que la loi lui
rserve.

--Assez, monsieur! c'est la premire fois que j'entends un tel langage,
et l'impertinence de vos lois commence  m'chauffer les oreilles.
Concluons. Quels avantages m'est-il permis d'assurer  mon fils?

--La loi garantit  chacun de vos deux enfants un tiers de votre
fortune; elle vous abandonne la libre disposition du reste. Supposons
que vous possdiez trois millions...

--Je n'ai pas cela!

--Simple hypothse. Vous pourriez lgalement en donner ou en lguer deux
 M. le comte, pourvu que Mlle votre fille en et un. Comment
estimez-vous la terre de Vaulignon, tout sentiment  part?

--Vaulignon rapporte moins que le villard des Trois-Laux, mais on ne
btirait pas le chteau pour cinq cent mille francs. Et les futaies,
monsieur! les plus belles de France! Roquevert, le gros marchand de
coupes, m'a fait offrir cent mille cus de la superficie: il y a l des
bois de marine comme on n'en voit plus nulle part. Si le villard vaut un
million, les deux domaines font la paire.

--Cela tant, il ne nous reste qu' trouver cinquante mille louis d'or
pour Mlle de Vaulignon.

Le vieillard fit un haut-le-corps accompagn d'un fort juron.

Savez-vous que c'est une somme? Je ne l'ai pas; non, sur l'honneur,
quand mme je vendrais mes rentes, mes obligations et tous ces petits
biens qui sont parpills autour des Pltrires! Il faudrait
emprunter... ou pargner longtemps, mais le temps? Ou gagner? Mais je
suis fait pour gagner de l'argent comme mes chiens pour chanter la
messe.

--Le comte est riche; il parferait le million plutt que de liciter un
de ces beaux domaines.

--Peut-tre; si sa femme en est d'avis;... mais cela ou autre chose, il
faut se mettre en rgle avec la loi. Je vois d'ici le testament qu'il me
reste  faire. Encore un mot, monsieur. Vous m'avez donn votre avis en
jurisconsulte, mais comme homme et comme gentilhomme m'approuvez-vous
sans rserve? Je vous demande un oui ou un non, et je tiendrai grand
compte de votre sentiment, quel qu'il soit.

--Permettez-moi de distinguer, quoique je ne sois rien moins que
jsuite. J'estime qu'en droit naturel un homme peut disposer
arbitrairement de tout le bien qu'il a gagn lui-mme. Il ne doit rien 
ses enfants, sauf l'ducation et les moyens d'existence. Quant  celui
qui n'a pas cr, mais simplement recueilli sa fortune, il n'est  mon
sens qu'un dpositaire charg de la transmettre  la gnration
suivante, et de la rpartir sans prfrence entre les petits-enfants de
son pre. Tel serait votre devoir, si vous tiez simplement un homme;
mais la noblesse drange tout: un gentilhomme est un tre  part, en
dehors de la loi commune. Si ma raison s'insurge  toute heure contre
cette exception, l'esprit de famille et la reconnaissance envers mes
aeux me commandent de la respecter. Le fait existe, il est constant, je
dois le faire entrer dans mes calculs et raisonner avec vous comme si
nous ne faisions point partie de la grosse humanit. Si je me place  ce
point de vue faux, mais admis, je reconnais que votre patrimoine chappe
aux lois de l'quit vulgaire. Ceux qui vous l'ont transmis de main en
main  travers une demi-douzaine de sicles ont voulu et prtendu qu'il
ne ft jamais divis. S'ils ressuscitaient tous ensemble pour se runir
ici en conseil de famille, ils diraient d'une voix que Vaulignon et les
Trois-Laux ne peuvent appartenir qu' M. votre fils, que cette faveur,
injuste en elle-mme, dcoule logiquement du principe de la noblesse, et
que sans le droit d'anesse, appliqu ouvertement ou en fraude, toutes
les aristocraties hrditaires verseraient bientt dans l'abme du
proltariat! Tiens! voil que je plaide: pardon, monsieur.

--Non, ma foi! ne vous raillez pas vous-mme; c'est noblement parl.

--Vous voulez dire parler en noble.

--Et quoi de mieux?

--Rien, rien. Si votre conscience se trouve suffisamment claire, je
vous demanderai la permission de passer un habit, car voici huit heures
qui sonnent, monsieur, et je suis command de service pour un whist
officiel qui n'attend pas.

Le marquis s'inclina, tira son portefeuille et dit d'un ton bourru qui
cachait mal son embarras:

Matre Mainfroi, je vous ai dit que j'tais extrmement rare 
Grenoble; vous m'excuserez donc si je me hte un peu d'acquitter ma
dette envers vous.

--Monsieur, rpondit Mainfroi, vous m'avez fait l'honneur de me
consulter comme gentilhomme, vous me devez donc plus que de l'argent.

M. de Vaulignon remit son portefeuille en poche, et tendit les deux
mains au jeune seigneur.


II

Le premier prsident, M. de Mondreville, n'accueillait pas Mainfroi
comme un avocat distingu, mais plutt comme un fils. Les vieux
conseillers le choyaient  qui mieux mieux; il tait ainsi l'enfant gt
d'une nombreuse et vnrable famille. Personne ne doutait qu'il ne ft
rserv aux plus hautes dignits de la magistrature, et chacun se
promettait de le pousser ds que l'ambition lui serait venue. Il
semblait formellement engag par les traditions de la race et par
l'clat du nom; les amis de son pre le suivaient avec orgueil dans la
carrire qu'il avait choisie, mais ils ne lui auraient point pardonn
d'y vieillir.

Rien de plus tonnant que ses dbuts: docteur en droit  vingt-deux ans
et grand prix de la facult de Paris, il s'tait fait agrger l'anne
suivante avec dispense. Tout aussitt il tait venu rclamer son
inscription au tableau de l'ordre  Grenoble, son stage tant fait 
Paris. Soit curiosit, soit prvoyance, les avous lui pargnrent les
longueurs de l'attente: ils accoururent chez lui les mains pleines
d'affaires. Sa premire plaidoirie attira plus de monde qu'une premire
reprsentation; c'est  coup sr la seule fois que les dames se soient
arrach les billets pour un procs de mur mitoyen. La ville de Grenoble
aime son vieux parlement; elle en est fire, elle veille sur cette
gloire et cette grandeur provinciale avec un patriotisme jaloux. La
foule qui se porta au palais pour juger le dernier Mainfroi tait
trs-exigeante et trs-indulgente en mme temps, prte  lui pardonner
tous les dfauts de son ge, et prompte  dsesprer de lui, s'il
paraissait infrieur  cette rputation prcoce. Il se montra suprieur
 ses succs d'cole, aux loges de ses matres et  l'attente de ses
amis. On vit un beau garon, modeste, simple et de grande manire; sa
voix pleine et sonore se maintint dans le ton d'une conversation
aimable, en vitant l'emphase et l'clat. Il discuta posment, poliment
et mme avec une certaine bienveillance, les prtentions de la partie
adverse, claira les faits, lucida les textes de loi, n'omit rien, ne
laissa pas tomber une parole inutile, et termina par une proraison
nave et touchante qui rclamait pour lui l'adoption du tribunal et du
parlement dauphinois. Le tribunal lui donna gain de cause; le prsident
le complimenta en public suivant un usage patriarcal que j'admire; les
vieux avocats s'tonnrent qu'un si jeune homme st parler sobrement et
faire trve d'rudition; les gens du monde, qui sont plus lettrs 
Grenoble que dans beaucoup d'autres villes, gotrent fort cette
loquence exempte de rhtorique. Quant aux femmes, elles pensrent que
ce petit Mainfroi devait tre joliment persuasif lorsqu'il plaidait sa
propre cause.

Il eut de grands succs en tout genre, et les plus beaux furent ceux
dont le monde ne connut rien. Discret dans le bonheur et gentilhomme en
tout, il mena, sept annes durant, une vie cache et brillante dans cet
htel de l'an 1622, qui a l'air si confident et tant de portes drobes.
Au palais, son talent et sa rputation marchaient de front; il
choisissait scrupuleusement ses affaires: aussi les gagnait-il  coup
sr. Aux yeux des magistrats, la cause qu'il prenait en main tait comme
juge par lui et gagne dans son cabinet avant instance. Il avait pleine
conscience de son autorit, et chaque fois qu'il se levait  l'audience,
le ton dont il disait ce simple mot: messieurs! aurait valu un long
commentaire. Sans arrogance et mme sans fatuit vnielle, il modulait,
accentuait, posait, isolait ce messieurs, comme pour le livrer aux
mditations de la cour ou du tribunal. Ce modeste messieurs, dans sa
bouche, en disait cent fois plus qu'il n'tait gros. On y sous-entendait
tout un exorde ainsi conu: Vous me connaissez tous, vous savez que je
ne plaide pas pour gagner ma vie, ni pour faire ma rputation, mais pour
m'asseoir de plus en plus solidement dans l'estime des gens de bien et
pour me rendre digne des honneurs qui m'attendent dans un avenir assez
rapproch. Vous devez donc penser qu'aucune considration ne m'aurait
fait sortir de chez moi ce matin, si je n'tais quatre fois sr de
gagner la partie. Admettez-vous un seul moment que je me sois tromp sur
le point de fait, ou abus sur le point de droit? Vous ne le pouvez pas,
car vous savez qu'il ne tiendrait qu' moi de siger  vos cts au lieu
de prorer devant vous, et que par consquent je possde,  l'tat
virtuel, toute l'infaillibilit de la justice. Voil ce qu'il disait
sans le dire, et pas l'ombre d'impertinence dans cette dclaration
muette! Un magistrat clbre, qui devait tre un jour garde des sceaux,
vint  Grenoble en visite chez M. de Mondreville. On lui fit entendre
Mainfroi, et il en fut merveill. Ce jeune homme plaide en
conseiller, dit-il au sortir de l'audience. Il s'invita  dner chez
Mainfroi avec le premier prsident et quelques gens de robe. Aprs un
long repas o Fleuron s'tait surpasse, le personnage, qui appartenait
au petit groupe (aujourd'hui si restreint) des ministres possibles, prit
Mainfroi dans une embrasure et lui parla ainsi:

Le ministre de la justice fait fausse route. On se croit fort habile
en cartant de la magistrature les hommes que la naissance et la fortune
ont crs libres; on veut avoir, cote que cote, un gouvernement fort,
et l'on pense avancer le but en choisissant des hommes dpendants, prts
 tout, esclaves de leur pain. Mauvaise politique, monsieur! ce
dplacement de mobile, qui substitue l'intrt  l'honneur et  la
dignit, liminera les caractres sans nous attirer les talents.
Triplt-on les traitements, ils resteront toujours infrieurs aux
honoraires d'un avocat distingu; nous n'aurons que des hommes de second
et de troisime choix; le ministre public sera faible en comparaison du
barreau, et la magistrature tombera peu  peu dans une mdiocrit
incurable. Si jamais le chef de l'tat m'honorait de sa confiance, je
m'appliquerais  recruter tout un tat-major d'hommes indpendants, oui,
indpendants d'esprit, de caractre et de fortune, fussent-ils mme un
peu frondeurs comme les magistrats des vieux parlements! Il faut que
nous soyons autre chose que des fonctionnaires, monsieur. L'ordre
judiciaire est un pouvoir dans l'tat. Il reoit son institution du
pouvoir excutif, il applique les principes formuls par le pouvoir
lgislatif, mais il ne doit tre valet ni de l'un ni de l'autre. La
vnalit des offices est tombe sous le ridicule; Brid'oison l'a tue,
j'en conviens, et pourtant ce n'tait pas la pire institution de
l'ancien rgime. Le magistrat qui avait pay sa charge tait chez lui 
l'audience; le beau mot la cour rend des arrts et non des services,
de quelle date est-il? L'ancien rgime en a tout l'honneur. Dcidment
je prfre la vnalit des offices au ramollissement des consciences.

Un entretien qui commence ainsi peut aller loin. Mainfroi ne savait pas
encore que tout ministre _in partibus_ est rvolutionnaire par tat. Il
fut non-seulement sduit, mais enlev par les thories de son
interlocuteur. Sa jeunesse le livra pieds et poings lis au magistrat
minent et au fin politique qui tutoyait M. de Mondreville et l'appelait
_copain_ au dessert. Le vieillard et le jeune homme, enchants l'un de
l'autre, ne se quittrent point sans conclure une sorte de pacte;
Mainfroi promit de s'enrler  la premire rquisition sous les drapeaux
du futur ministre.

En attendant, il sut se mnager et tenir les occasions  distance. Il
frondait mme un peu dans la mesure qui a toujours t permise aux
hommes riches et bien ns.

Le soir de son entrevue avec le marquis de Vaulignon, sur les dix
heures, aprs le whist du premier prsident, tandis qu'il savourait une
tasse de th en souriant  la belle madame Portal, reine de Grenoble et
sa meilleure amie, le procureur gnral vint le battre en brche, et le
gaillard ne se rendit point.

Mon cher grand homme, lui dit le chef du parquet, on m'enlve Pfeiffer,
mon meilleur substitut, et me voil terriblement en peine. 'Ah! si vous
vouliez!

--Non, rpondit Mainfroi. D'abord j'ai mes ides sur les devoirs d'un
magistrat dans le monde; ils sont infiniment plus stricts que ceux d'un
avocat, et je ne prendrai pas sur moi de reprsenter la justice tant que
je ne serai pas rang et mari.

--Mais l'honneur de dfendre la socit ne vaut-il pas quelques
sacrifices?

--Je la dfends  ma manire, avec autant d'clat que je pourrais le
faire au parquet et avec plus de libert. Quel intrt aurais-je 
marquer le pas sur la grand'route, lorsqu'un chemin de traverse me
conduit plus directement au but? Tous les grades de la magistrature sont
galement accessibles  l'avocat, suivant son ge et sa rputation; il
arrive de plain-pied aux plus hautes fonctions comme aux plus humbles,
pourvu qu'il ait montr ce qu'il vaut. Tant que je reste en dehors de la
hirarchie, j'ai presque autant de chances d'obtenir le bton de
marchal que l'paulette de sous-lieutenant: une fois enrgiment, je
devrais suivre la filire. Et comptez-vous pour rien les ennuis, les
dgots, les dangers que je m'pargne  moi-mme en restant simple
avocat jusqu'au bon moment? Procs de presse et d'association,
manoeuvres lectorales, rapports sur l'opinion publique et autres _menus
suffraiges_ qui trop souvent vous compromettent  jamais!

Voil comment ce jeune homme dansait autour des arches saintes de la
politique. Il ne prenait au srieux que la justice et peut-tre l'amour.

Le procureur gnral apprtait sa rplique lorsqu'un grand bruit lui
coupa la parole. C'tait matre Foucou, le plus discret notaire de la
ville, qui entrait en s'brouant et soufflant dans ses gants paille 
l'heure o l'on couche habituellement les notaires. Mes respects, tous
mes respects, monsieur le premier! Mes plus humbles hommages, madame la
premire! Mesdames, messieurs, votre fidle serviteur de tout mon coeur.
Je ne me serais pas mis au lit pour un empire avant de m'tre excus.
Madame la premire a d comprendre qu'il fallait un vnement bien
despotique pour m'empcher de me rendre  sa gracieuse et honorable
invitation. Ah! le devoir! Il commande et j'obis. Il y a des choses qui
n'attendent pas: la mort entre autres et les tenants et aboutissants
d'icelle.

Mme Portal poussa un cri d'effroi: Pour Dieu! monsieur Foucou, si vous
venez d'un lit de mort, ne m'approchez pas!

--Rassurez vos grces, belle dame, je ne connais ni morts ni malades, et
s'il faut appuyer mon dire de quelque preuve dmonstrative, la
discrtion professionnelle ne me dfend pas d'indiquer le client qui m'a
fait perdre une si prcieuse soire. C'est un grand propritaire foncier
qui habite  quelques lieues de Grenoble, un vaillant chasseur devant
Dieu, terreur des loups, des sangliers et des ours.

Plusieurs voix dsignrent M. de Vaulignon, qui tait louvetier en
titre.

C'est vous qui l'avez dit, poursuivit le notaire. Je ne l'ai pas nomm,
quoique rien n'interdise  un officier ministriel de se faire honneur
des visites qu'il reoit. Voil notre belle Mme Portal bien rassure,
car s'il tait vrai que le marquis prt des dispositions, ce que
j'ignore, ce serait de sa part un luxe de prudence. Quelle noble sant!
et quelle force d'me en prsence des questions les plus solennelles!
C'est lui qui aurait bien le droit d'employer la formule: Je soussign,
sain de corps et d'esprit... Mais je doute qu'il sache prvoir les
malheurs de si loin. Cependant lorsqu'on a deux ou trois millions 
laisser,... je ne sais rien, j'indique vaguement la fortune qu'on lui
prte,... et lorsqu'on est charg par la Providence d'assurer la
grandeur et la perptuit d'un grand nom!... il faut penser  tout. Ceux
qui n'ont qu'un seul hritier sont bien libres de mourir intestats, si
bon leur semble. Oui, mais la question ne se prsente pas souvent avec
cette simplicit...

Le bonhomme s'arrta un moment, et ses yeux firent le tour de
l'assemble en qutant une interrogation qui lui permt de poursuivre.
La femme d'un conseiller prit piti de sa peine et dit:

Combien a-t-il d'enfants, le marquis de Vaulignon?

--Ah! vous pensez encore au marquis, chre dame? Moi je n'y tais plus.
Je suivais mon ide dans une tout autre direction. M. de Vaulignon doit
avoir deux enfants, si je ne me trompe: un fils d'abord,... je dirais
mme _avant tout_, car enfin un fils est presque tout dans ces vieilles
familles. Bienheureux les garons! j'en ai vu plus d'un en ma vie  qui
le bien venait en dormant. N'allez pas croire au moins que M. le comte
soit un endormi! Ce n'est pas de son lit qu'il attend la fortune, c'est
sous bois, au triple galop, derrire la meute de son pre: Nemrod, fils
de Nemrod! Je suppose nanmoins que, s'il trouvait sur sa route une
couple de millions en biens-fonds nets d'hypothques, le jeune homme se
baisserait pour les ramasser. Les rencontrera-t-il? Voil ce que
j'ignore, et mme si je le savais, je n'en soufflerais mot. Ce qu'on
peut affirmer, c'est que M. le marquis est ferr sur le code, et qu'il
ne donnera jamais  Pierre ce que la loi rserve  Paul ou  Pauline.

--Matre Foucou! demanda Mainfroi, est-ce que Pauline est le nom de Mlle
de Vaulignon?

--A Dieu ne plaise, monsieur! mais je vous jure que Mlle Marguerite est
hors de cause. Pourquoi donc mettez-vous au particulier ce que je dis en
gnral? Est-ce que je suis un bavard, un homme lger, un notaire sans
gravit, discrtion ni consistance? Mlle Marguerite, quoi qu'il arrive,
sera toujours un des plus beaux partis de la province. Ne me demandez
pas quelle dot on lui destine, je dois l'ignorer; mais elle sera pourvue
en hritire, quand mme elle n'hriterait de rien,... je m'entends. Et
jolie avec cela comme,... oui, comme Mme Portal  dix-huit ans; un vrai
type de reine, elle aussi, mais naturellement une beaut moins faite,...
je dis moins acheve. Il est bien malheureux que cette pauvre enfant
soit squestre  Vaulignon. Quel succs, si M. le marquis daignait la
produire  Grenoble! Et je crois qu'elle-mme prfrerait la compagnie
de ces dames au tte--tte avec une belle-soeur dont il ne m'appartient
pas de dire aucun mal.

Ce coupable bavardage d'un sot amusa presque toute la compagnie; mais
Jacques Mainfroi n'en rit gure, et il rentra chez lui passablement
rveur. Ainsi donc, pensait-il, le testament est fait; ce gentilhomme
des bois, en me quittant, a couru chez son notaire. Il se trouve que
j'ai exerc quelque influence sur le sort, ou, du moins sur l'avoir
d'une fille qui ne m'est rien, que je ne verrai peut-tre jamais, et qui
probablement ignore jusqu' mon nom. Lui ai-je t nuisible ou utile?
qui le sait? Le pre semblait bien rsolu  la dpouiller dans les
limites du possible; mais, lorsqu'il m'a pri de lui donner mon avis
comme homme, je n'avais peut-tre qu'un mot  dire pour sauver  cette
pauvre enfant un grand tiers de son bien. Reste  savoir si elle aurait
t plus heureuse tant plus riche. A cette loterie du mariage, les
numros gagnants ne sont pas toujours ceux qu'on a pays cher. Qui
pourra-t-elle pouser ici? Je ne vois gure de partis pour une hritire
d'un million. Il n'y en aurait pas du tout pour une hritire d'un
million et demi. Comment est-elle? quelle femme est-ce? J'ai vu le papa,
je devine le frre; ces propritaires-chasseurs sont tous les mmes: mes
chiens, mes chevaux, mes pipes, ma cave, mon nom! Mais la fille et la
soeur de pareils hommes,  quoi peut-elle ressembler? A Mme Portal? Quel
triple sot que ce notaire! Amlie Portal est un beau fruit de jardin;
cette petite doit avoir dans l'esprit, dans les manires, dans tout son
tre enfin, les saveurs pres et les parfums subtils du sauvageon.

En rentrant au logis, il chercha Vaulignon sur la carte d'tat-major. Sa
nuit fut agite, ce qui ne veut pas dire mauvaise. Il vit un ple-mle
de loups, de notaires, de contrats, de testaments et de jolies filles 
qui Mme Portal servait de mre. Cependant Mme Portal avait  peine cinq
ou six ans de plus que lui.

Ces rves le poursuivirent pendant une quinzaine; ils finirent par
l'obsder en plein jour,  l'audience, dans le monde, et mme au milieu
des visites intimes qu'il recevait de temps  autre. Pour mettre un
terme  cette perscution, il n'imagina rien de mieux que d'aller rendre
 M. de Vaulignon la poigne de main qu'il lui devait. Il partit 
cheval un matin de fvrier, par un joli soleil qui fondait lentement la
neige sur les routes. En trois heures de promenade, il atteignit le
villard ou village de Vaulignon, parpill sous un chteau de fire
tournure. Dirai-je qu' cette vue le coeur lui faillit? Non, mais il
prouva le besoin de se recueillir en mangeant un morceau. L'aubergiste
ne se fit pas prier pour lui apprendre que les seigneurs couraient le
sanglier  une lieue du chteau. M. Lafeuille, le valet de limiers,
avait bu la goutte au village en revenant de faire le bois; il avait
connaissance d'un vieil ermite baug dans l'enceinte des grands mlzes.
Le vautrait n'tait sorti des communs qu' dix heures, parce que les
dames suivaient. L'animal devait tre dtourn depuis un bout de temps;
il s'tait fait battre sur place pendant une demi-heure, ensuite de quoi
il avait pris un grand parti, et personne ne pouvait dire o tait la
chasse. Sur ces renseignements, Mainfroi comprit qu'il avait quelques
chances de se promener jusqu'au soir sans faire de rencontres. Moiti
content, moiti fch, comme un homme qui ne sait ni ce qu'il craint ni
ce qu'il dsire, il remonta sur sa bte, et gagna la fort sans autre
guide que le hasard.

Il y a de vieilles banalits qui sont uses jusqu' la corde et qui
pourtant s'imposent en quelque sorte  l'esprit le moins banal.
Mainfroi, qui tait l'homme le moins niais du monde, ne put se dfendre
de penser  cet ternel roman o le sanglier furieux joue le rle de la
Providence, Mlle de Vaulignon, seule et dsaronne en face du monstre,
le solitaire fondant sur elle pour la dcoudre, et tout  coup, un beau
jeune homme, le fer en main... Mais grce  Dieu, pensait-il en riant,
ma seule arme est une cravache. Quoi qu'il arrive  la belle Marguerite,
je n'aurai pas le ridicule de la sauver.

Cette mditation prosaque fut coupe par le tumulte de la chasse. La
voix des chiens, une fanfare, le _vloo, vloo_! des piqueurs, une boule
noirtre et hrisse qui coupa le chemin et se rembucha lestement, la
meute haletante, le galop de quelques chevaux, la face illumine du
marquis, c'est tout ce qu'il eut le temps de voir et d'entendre. Le
gibier, les chiens et les hommes taient trop  leur affaire pour
s'arrter au spectacle d'un avocat.

Quelques minutes aprs, il vit passer un cheval attard, mais plein de
feu, qui galopait par bonds en secouant le plus trange fardeau du
monde... Figurez-vous une petite maman courtaude, paisse, couperose,
mal endente, aux trois quarts dcoiffe et tranant  la remorque une
cordelette de cheveux blonds tordus avec un velours vert: la robe marron
et bleue, charge de passementeries rouges et de perles multicolores,
avec des manchettes de fourrure et un boa nou en double autour du cou:
telle tait la comtesse de Vaulignon, ne baronne de Brintzheim; on nat
baronne dans quelques royaumes saugrenus.

Mainfroi la reconnut sans la connatre: Allons! dit-il, le poste est
bon: un peu de patience, et Marguerite viendra se faire passer en
revue. Mais au bout d'un quart d'heure il supposa qu'on l'avait mal
inform, que la fille du marquis n'tait pas sortie et qu'il n'avait
plus rien  voir dans ces parages. Il s'orienta de son mieux et reprit
la direction du villard. Dj l'paisseur du bois sensiblement claircie
montrait la lisire, et il pressait le pas pour se remettre en plaine,
lorsqu'au dtour d'une avenue il vit une amazone du plus beau style en
costume Louis XIII. Grande, svelte, souple, imperceptiblement
abandonne, elle ondulait aux allures d'un fort cheval de demi-sang. La
main gauche qui tenait les rnes reposait ngligemment sur le pommeau de
la selle, la droite pendait avec la cravache sur l'paule de la monture.
La fire simplicit de l'habit rehaussait la beaut un peu svre du
visage; les gants de chamois, trop longs et trop larges, taient ceux
d'une vraie grande dame qui se gante pour protger ses mains et non pour
les montrer aux passants. Mainfroi s'arrta net et attendit dans une
contemplation recueillie cette belle dshrite qui regardait vaguement
le paysage sans rien voir. Lorsqu'ils furent  dix pas l'un de l'autre,
le jeune homme s'approcha d'elle et salua avec grce; elle rpondit d'un
air froid, mais sans tmoigner plus de crainte ou d'tonnement que si
elle avait t aborde par un inconnu dans le salon de son pre.

Mademoiselle, dit-il en s'efforant d'tre brave, vous avez perdu la
chasse?

--Non, monsieur, je l'ai laisse.

--Je comprends; on allait d'un si terrible train...

--Oh! ce n'est pas cela, mais la chasse m'ennuie parce que je la sais
par coeur. Toujours la mme chose!

--Et vous ne craignez pas d'aller seule  travers bois?

--Que craindrais-je? Je suis chez nous, et personne ne me veut de mal
que je sache.

--Cependant... une jeune fille... Il pourrait se rencontrer sur votre
route... on pourrait vous dire de ces choses qui font rougir.

--Quoi, par exemple?

--Mais... si l'on vous disait  brle-pourpoint que vous tes belle?

--Je le sais, mais comme je n'ai pris ma beaut  personne, je n'ai pas
lieu d'en tre honteuse.

Mainfroi fut comme tourdi sous le coup de cette navet fire, mais il
se remit bientt et reprit:

Vous tes plus que belle, mademoiselle de Vaulignon; vous tes simple,
digne et forte, et l'homme qui vous pousera est heureux entre tous les
hommes!

Elle plit un peu, regarda Mainfroi srieusement, et dit:

Est-ce que vous le connaissez?

--Non, et vous?

--Ni moi non plus, mais je sais qu'il n'est pas loin.

Le regard de Mainfroi fit lentement le tour de l'horizon.

Vous parlez sans doute au figur? dit le jeune homme.

--J'ai vingt ans, monsieur, et mon pre s'occupe de mon prochain
tablissement. Voil ce que je sais, et ce qui me permet de dire que mon
futur mari ne saurait tre loin.

--J'prouve une violente dmangeaison d'tre indiscret et de vous
demander: comment l'aimeriez-vous, mademoiselle?

--Il y a un jeu, vous savez, o l'on fait de ces questions-l. Je
l'aimerai comme on me l'offrira, monsieur, car il sera tout choisi la
premire fois qu'une occasion fortuite ou apprte le placera devant mes
yeux. N'est-ce pas partout ainsi?

--Sans doute. Et les ides de monsieur votre pre...?

--Sont celles de tous les pres de sa condition: un nom, de la fortune,
quelque jeunesse encore, et la rputation de galant homme.

--J'entends; mais se peut-il que pour vous plaire, pour toucher cet
adorable coeur, si naturel et si prime-sautier, il suffise de se
prsenter avec l'agrment de M. le marquis?

--Une fille ne doit-elle pas entire dfrence aux voeux de son pre?

--Et puis un mari, quel qu'il soit, parat moins odieux que le couvent,
n'est-ce pas?

--Le couvent? Vous savez donc tout? Eh bien! oui, je hais le couvent et
je le tiens pour infme! Il ne parle que de Dieu, et il va contre notre
destine divine, qui est d'aimer un mari et d'lever des enfants.

--Brava! brava!

--Pourquoi m'applaudissez-vous comme si j'avais chant un air? Rien
n'est donc srieux, venant de nous, et nous ne serons jamais que les
poupes des hommes? Quel plaisir trouvez-vous  vous moquer depuis un
quart d'heure en me questionnant sur des choses que vous savez mieux que
moi?

--Mais, mademoiselle, je vous jure...

--Vous me jurez que le hasard, le pur hasard vous a jet sur mon chemin
dans un domaine qui est  nous et o personne ne passe, except nous?
M'auriez-vous aborde si cavalirement, si vous n'aviez pas eu les
pleins pouvoirs de mon pre? Suis-je une femme qu'on puisse accoster au
milieu des bois sans l'aveu de ses parents?

--Pardon! cent mille fois pardon, mademoiselle! Ne me punissez pas d'un
mouvement spontan, irrsistible, dont je comprends trop tard la
coupable imprudence! Personne ne m'a permis de vous parler comme j'ai
os le faire. C'est le hasard ou plutt la fatalit qui m'a jet sur
votre route; mais jamais sentiment plus respectueux, idoltrie plus
servile n'a mis un coeur bien n sous les pieds d'une noble et
courageuse fille, et si vous daignez me permettre...

Elle se redressa firement, assembla son cheval, laissa tomber sur
Mainfroi un regard o le feu semblait jaillir au milieu des larmes et
fit siffler sa cravache en criant:

Vous disiez vrai, j'ai eu tort de quitter la chasse: nos bois ne sont
pas srs!

Lorsqu'il eut trouv sa rponse, Marguerite tait loin.

La curiosit seule avait pouss Mainfroi  cette quipe; il en revint
presque amoureux. A peine s'il donna huit jours  la rflexion, lui qui
passait pour le jeune homme le moins prcipit de la province. Il
s'abattit sur le cabinet de matre Foucou comme une corneille sur un
noyer.

Mon cher monsieur, dit-il au bonhomme, c'est une ngociation
trs-dlicate qui m'amne  vous. Vous tes le notaire de la famille
Vaulignon; le marquis est toujours dans l'intention de marier sa fille?

--Plus que jamais!... du moins autant qu'il m'est permis de le
conjecturer.

--Pensez-vous qu'un garon jeune encore, honorablement n, matre d'une
jolie fortune et assez bien dans ses affaires pour pouser Mlle de
Vaulignon sans dot, aurait quelques chances d'tre agr?

--Comment donc! mais  bras ouverts. Seulement, mon cher matre, votre
client a manqu le coche. La semaine dernire on aurait pu voir. Eh! eh!
le marquis n'tait pas homme  mpriser un gendre dtach des biens de
ce monde. Notre pouseur a constitu de beaux avantages  la future, je
suis content de lui; mais son notaire, ce sclrat de Ttard, n'a pas
rompu d'une semelle sur le terrain de la dot. Ah! le chien! il voulait
le million tout rond, et le diable ne l'en a pas fait dmordre. Nous
n'avions pas la somme, il fallait emprunter, je l'ai dit carrment; le
monstre a rpondu que deux cent mille francs n'taient pas une affaire,
et que M. le comte pouvait les avancer, sauf  les reprendre plus tard.
C'est la comtesse qui ne riait pas! Vous sentez, mon cher matre, que je
me livre  vous comme  un confesseur. Il faut que je sois sr de votre
caractre pour droger  cette discrtion qui est la grande loi de ma
vie. Je crois donc que jeudi dernier et mme vendredi matin, avant dix
heures, un gaillard qui serait venu dans les dispositions que vous
dites, n'aurait pas t conduit  coups de fourche; mais, _consummatum
est_, comme dit Cicron. M. le vicomte de Montbriand a notre parole, et
nous la sienne. Bonsoir la compagnie! _Tarde venientibus ossa!_ Toujours
du Cicron, pour vous montrer qu'on possde vos confrres; mais, sans
rancune, pas vrai? Si vous avez un client  tablir, j'ai moi, quelques
douzaines de clientes, et dans les prix les plus varis. Il faut que
vous me fassiez l'honneur de dner ici un de ces jours avec trois ou
quatre compres de ma connaissance. L'ermitage de 1834 commence 
s'ennuyer derrire les fagots; nous lui dirons une parole.

Il bavarda longtemps sur ce ton sans obtenir un mot de rplique.
Mainfroi le laissa dire et n'entendit rien, sinon que Marguerite tait
perdue pour lui.

Du plus heureux gentilhomme et du plus illustre avocat de Grenoble il ne
restait qu'un corps sans me. On le vit, quinze jours durant, s'absorber
dans la solitude, fuir le monde et fermer sa porte aux amis. Les clients
seuls le trouvaient solide au poste; il donna ses consultations avec une
admirable lucidit, suivit les audiences, ne fit pas remettre une
affaire et parla comme un ange, autant de fois qu'il eut  plaider.
L'avocat survivait  l'homme.

Je ne sais quelle fausse honte l'empcha de refuser l'invitation de M.
Foucou, qui le sommait de sa parole. Peut-tre eut-il peur d'veiller
les commentaires et de livrer  ce vieux profane le secret de sa
mlancolie; mais jugez de ce qu'il devint lorsque sur cinq convives on
lui offrit MM. de Vaulignon pre et fils, et le vicomte de Montbriand!
Les deux autres taient matre Ttard, notaire de Paris, et M.
Roquevert, marchand de bois, le plus fort client de l'tude.

De prime abord, Mainfroi fut troubl  fond, mais il usa du privilge
qui permet  tout homme de loi de renfermer ses motions dans sa
cravate. Il opposa une rserve courtoise  l'accueil cordial du marquis,
et paya de morgue les deux beaux-frres, qui se tutoyaient dj, comme
gens qui n'en sont plus  se griser ensemble. La froideur lui cota
moins encore avec l'illustre Roquevert, qu'il avait fait condamner
maintes fois au civil et qu'il attendait patiemment en police
correctionnelle. On dna comme on dne chez ces gros gourmets de
province qui envoient leur femme  la cuisine lorsqu'ils ont du monde 
traiter. Les entres succdent aux entres, on entasse rti sur rti, et
les vins savamment chelonns vont de plus fort en plus fort jusqu' ce
qu'il s'ensuive un abrutissement gnral.

A l'heure des faisans truffs et du vieux vin de l'Ermitage, les
caractres et les intrts commencrent  se dessiner aux yeux de
Mainfroi. Le marquis s'panouissait en luron dans un contentement
goste. Il avait enchan sa terre  son nom par acte authentique, il
s'tait dbarrass de sa fille, il allait enfin vivre  sa guise, sans
devoirs  remplir qu'envers lui-mme, matre de son revenu, de sa
personne et de ses affections qu'on flairait tant soit peu roturires.
Le gendre tait un petit viveur de Paris, quelque peu fatigu par les
clubs, les restaurants nocturnes et le reste, assez joli garon, assez
brave, assez ignorant, assez fat, assez gai, original en rsum comme la
dix millime preuve d'une gravure de modes. Mainfroi crut entendre que
ce jeune homme se mariait surtout pour obir  un oncle riche, qu'il ne
comptait pas se ranger, mais reprendre au plus tt ses habitudes de
sport et d'Opra. Le vicomte parlait savamment du corps de ballet: il
semblait tre de moiti dans une curie  moiti connue, et courir le
_steeple-chase_ de temps  autre pour disputer la moiti d'un prix. S'il
dplut  Jacques Mainfroi, point n'est besoin de le dire. Un tel homme
tait sur le point d'pouser Marguerite, et il parlait de tout, except
d'elle; il ne daignait pas mme jouer la comdie lmentaire de l'amour
heureux! Quant  M. Grard de Vaulignon, il dbuta par faire piti 
Mainfroi. Moins grand, moins beau, plus pais que son pre, visiblement
dgnr en tout, il offrait par surcrot quelques symptmes de
dgradation personnelle. On devinait en lui l'homme qui rougit de sa
femme et qui voudrait la cacher au monde, mais qui se console  huis
clos par les vulgaires satisfactions du bien-tre et par le plaisir de
faire une grosse maison. Bon diable au demeurant, cordial aprs boire et
capable d'un mouvement gnreux dans l'ivresse d'une excellente affaire,
ce n'tait pas encore une me basse, mais c'tait dj un gentilhomme
dchu. L'avocat ne tarda gure  deviner certain petit complot qui se
tramait autour de la table. Le hasard seul n'avait pu garer en si
honorable compagnie ce pilote ctier de la loi qu'on appelait Roquevert.
Quelques paroles chappes au comte de Vaulignon entre deux verres de
vin de Champagne firent dresser l'oreille  Mainfroi. Il comprit que la
grosse amazone aux cheveux rares inspirait son mari, quoique absente, et
lui dictait une combinaison subtile. La bonne dame avait prt deux cent
mille francs au marquis pour complter la dot de Marguerite et bannir du
chteau une belle-soeur qu'elle hassait; mais aprs s'tre fait donner
toutes les garanties possibles, elle avait eu connaissance du testament
qui lguait tous les biens-fonds de la famille au comte Grard. Cette
nouvelle, au lieu de la transporter de joie, l'avait atterre; elle
sentit que par le fait elle avait pris hypothque sur son mari,
c'est--dire sur elle-mme. Si le marquis mourait demain, par accident
ou maladie, la comtesse hritait de Vaulignon et des Trois-Laux, mais
ses deux cent mille francs taient perdus. Comment les recouvrer en
temps utile? le vieillard n'tait pas homme  se priver de rien;
supposer qu'il conomiserait un tel capital avant sa mort, c'tait
folie. On pouvait le dcider  vendre les plus belles coupes de
Vaulignon, mais ne serait-ce pas se payer soi-mme sur son propre bien?
La jeune dame tait dans la dernire des perplexits lorsqu'elle
recueillit certains propos tenus par Roquevert  l'office. Roquevert
n'tait point admis  la table du chteau. On le laissait entrer dans la
salle  manger sur la fin du dessert, et, debout devant la famille
assise, le riche maquignon d'affaires buvait un verre de vin comme le
facteur rural ou le premier garde venu. Cette hospitalit hautaine le
tenait  distance et paralysait un peu ses moyens, mais il se
ddommageait aux cuisines, avec la certitude que ses paroles ne
tombaient pas dans l'eau. Il y rpta si souvent et avec tant
d'assurance: Je peux faire gagner un million  M. le marquis; il broda
de telles variations sur ce thme mlodieux que la petite comtesse pre
au gain se sentit devenir toute rveuse.

Elle voulut que cet homme expliqut librement ses projets; elle choisit
le terrain pour que l'amphitryon, esprit pratique, pt contrler chaque
ide au passage, et comme le sentiment du droit n'tait pas la facult
matresse de M. Roquevert, elle pria _son bon_ Foucou d'inviter un
jurisconsulte. Voil par quel surcrot de prcaution Mainfroi se
trouvait de la fte. S'il ne devina point d'emble tout le mystre, il
en comprit assez pour se tenir en homme averti.

A l'arrive du fromage glac, le comte Grard fit un signe, et presque
aussitt Roquevert tomba dans une ivresse expansive. Il se glorifiait et
s'accusait en mme temps d'avoir _refait_ M. le marquis dans le march
des Pltrires; c'tait un bien assez tendu, mais fort parpill, qu'il
venait d'acheter en bloc. Le pcheur en eau trouble joua trs-finement
le rle d'un fripon pnitent qui vole par instinct, mais se confesse par
principe. Son insolente humilit ne ressemblait pas mal  celle de
Scapin lorsqu'il s'excuse des coups de bton que...

M. de Vaulignon, qui n'tait pas la patience mme, l'interpella rudement
et lui dit:

Oh! mons Roquevert, si le bien mal acquis vous pse sur l'estomac,
libre  vous de fonder un hospice ou une glise; mais on n'achve pas un
homme de bien comme une perdrix dmonte, en lui enfonant dans la nuque
une plume arrache de son aile. Entendez-vous?

--J'en...entends bien, monsieur le marquis; mais  tant faire que de
res...tituer, j'aimerais mieux vous rendre la chose  vous-mme. Cette
pl.........trire, c'est un trsor, ni plus ni moins, dans la
circonstance actuelle. Je tiens le monopole! Le grrrand mo-no-pole,
entendez-vous? Et je suis de mon temps, moi! L'heure des grands
monopoles a sonn; tant pis pour les sourds, sans o...o...offense!
Attendez que je boive un coup pour me dlier la langue.

Il en but deux, et le drle devint loquent. Il exposa le plan d'une
vaste spculation qu'il prparait de longue main sur les pltrires du
pays. On en connaissait aux environs de Grenoble une quinzaine en tout,
qui, exploites sparment, se faisaient une concurrence dsastreuse. Il
avait conu le projet de les accaparer toutes pour rduire les frais
gnraux et faire la loi aux consommateurs. Produisant  meilleur compte
et vendant plus cher, on ralisait un double profit. Le pltre tait
demand par l'industrie du btiment d'abord, ensuite par l'agriculture,
qui le prodiguait depuis un certain temps aux sainfoins, aux trfles et
aux luzernes. Il fit sonner les chiffres. L'achat des pltrires cotait
tant; elles rapportaient tant par anne; en levant les prix d'un tiers,
en rduisant les frais d'un quart, on s'assurait un bnfice annuel d'un
million au minimum. Or il avait la main sur toutes les carrires; elles
taient achetes et en partie payes. Pour le solde, rien de plus facile
que de puiser dans les poches du public. La compagnie des gypses de
l'Isre, fonde au capital de cinq millions et payant un dividende d'un
million par an soit vingt pour cent, devenait le placement favori des
pres de famille. Les actions de cinq cents francs montaient  mille au
bout de la seconde anne, et alors les heureux fondateurs, ralisant
leurs titres, empochant leur bnfice, passaient l'affaire  d'autres et
assistaient en simples curieux aux prosprits toujours croissantes de
l'entreprise. Il cita vingt spculations inaugures comme la sienne sous
l'oeil de la justice, sous l'aile du pouvoir, et qui toutes avaient
enrichi, sinon les actionnaires, au moins les administrateurs.

A ce discours, le marquis rpondit en vrai gentilhomme:

Qu'est-ce que tout cela me fait? La terre que je vous ai vendue est 
vous; tirez-en des milliards, si bon vous semble. Auriez-vous la
prtention de me gratifier sur vos profits, mon cher?

Le bon aptre se rcria. C'tait une restitution qu'il offrait, et il
l'offrait parce qu'elle avait t stipule verbalement par matre
Foucou, en faveur de son noble client, dans la vente de la pltrire.
Matre Foucou, interpell, n'osa point dmentir le fait, quoiqu'il n'en
et aucune souvenance. Il demeura donc tabli que le marquis de
Vaulignon avait droit  un certain nombre d'actions libres dans la
compagnie, et Roquevert insinua que, si l'illustre actionnaire daignait
administrer ou surveiller lui-mme l'emploi de ses deniers, ce serait un
grand honneur pour les gypses de l'Isre.

Tous ces propos s'changeaient autour de la table,  btons rompus, au
milieu du bruit des bouchons, du cliquetis des verres, des plaisanteries
grivoises, d'une chanson fredonne par matre Ttard et d'une histoire
_ tout casser_ que le vicomte racontait pour la vingtime fois 
Grard. Le marquis ne parut pas mme effleur par la tentation de
recommencer une fortune; mais le comte Grard mordait avidement 
l'appt. Mainfroi comprit que tt ou tard l'influence du fils jetterait
le pre dans le pltre; mais il ne daigna point les dissuader du
tripotage. Tout tait fini pour jamais entre lui et cette famille.
Marguerite lui devint trangre; il se voyait spar d'elle
non-seulement par la personne d'un mari, mais par ce triste Grard de
Vaulignon, qui semblait le moins dsirable des beaux-frres.


III

Quelques annes aprs ce mmorable festin dont on parle encore 
Grenoble, dans les premiers jours de dcembre 186..., Jacques Mainfroi,
btonnier de son ordre, reut le billet suivant sur papier de deuil:

  On m'assure, monsieur, que vous avez autant de gnrosit que
  d'loquence; c'est pourquoi je viens  vous. Un indigne procs qui
  outrage les lois mmes de la nature m'a plus que ruine; je dois le
  peu qui me reste et quelque chose en sus. Ce n'est pas la pauvret que
  je crains, ni mme de rester insolvable devant les _malhonntes_ gens
  qui m'ont dpouille; mais ma libert est en jeu, et pour moi qui ai
  pass vingt-cinq ans sous le ciel, au grand air, dans mes chres
  forts de Vaulignon, la libert, monsieur, c'est la vie. Les juges
  auraient piti de moi, s'ils savaient qu'une question de mort, une
  affaire _capitale_ est cache sous ce procs civil; mais qui peut se
  flatter d'attendrir les juges? Vous sauriez tout au moins les
  persuader, vous qu'ils aiment, qu'ils honorent, vous qui par
  excellence,  ce que j'entends dire, avez l'oreille de la cour. Pourvu
  qu'on ne vous ait pas dj travaill contre moi! Je frmis  cette
  ide; on a fait tant de manoeuvres  Grenoble et  Paris! Si vous ne
  vous rangez de mon bord, je suis morte. Vous voyez bien, monsieur, que
  mon dernier, mon unique espoir est en vous. Quand mme vous auriez
  quelques prventions, accordez-moi une heure d'audience, rien qu'une!
  Je jure de vous prouver que ma cause est juste devant Dieu. Il faut
  pourtant vous avouer que tout le monde ici la croit perdue. Si vous
  prouviez un chec! le premier! par ma faute! pour vous tre
  aveuglment fi  moi! Cette ide est affreuse, et pas la moindre
  compensation  vous offrir! Eh bien! c'est peut-tre cela mme qui
  vous dcidera. J'aurais t ainsi, moi, si Dieu m'avait accord de
  natre homme. Les luttes, les dangers, une bonne action presque
  impossible et rien au bout: c'est tentant! Vous allez croire que je
  suis folle! Non, monsieur, j'ai toute ma tte, et pourtant on la
  perdrait  moins.

  A bientt, monsieur, n'est-ce pas? Je doute si peu de vous que je
  vous remercie  l'avance.

  Vicomtesse de MONTBRIAND.

Le jeune btonnier rpondit par retour du messager:

  Me Mainfroi prsente ses plus humbles hommages  Mme la vicomtesse de
  Montbriand, et la prie en grce de vouloir bien rester chez elle vers
  deux heures.

Or, comme il n'tait que midi, Jacques eut tout le temps de se remmorer
l'histoire des dernires annes: le mariage de Marguerite clbr au
chteau, sans tmoins, sauf le strict ncessaire; le jeune couple
traversant Grenoble  nuit close pour djouer la curiosit provinciale,
qui dort peu. Six ou sept mois plus tard, au moment des courses
d'automne, les petits journaux de sport annonaient la mort du vicomte,
cras sous son cheval  La Marche et rapport dans l'enceinte du pesage
par deux horribles gamins qui lui firent cette oraison funbre: En
voil un qu'est aplati comme deux sous de galette, mes bons messieurs.
Vers ce temps-l, quelques dsoeuvrs, guetteurs de diligences,
prtendaient avoir vu passer la jolie veuve en poste, sur la route de
Grenoble  Vaulignon. La spculation des pltrires tait alors dans son
plein et dans son beau; le pltre cotait cher  Grenoble et aux
environs; il n'tait bruit que des bnfices raliss par le monopole;
le marquis, ivre de succs, se laissait nommer prsident du conseil
d'administration; le comte Grard accourait du fond de l'Allemagne avec
son intressante famille, et faisait rafle sur les deux cents premiers
billets de mille francs. Un an, deux ans passaient sur la tte des
hommes; les actions des gypses de l'Isre obtenaient une plus value de
cent vingt-cinq pour cent. Tout  coup un simple rustaud, vigneron d'une
mauvaise vigne, s'ennuyait de payer le pltre deux fois trop cher: il
appelait un ingnieur, faisait sonder son domaine et dcouvrait un
gisement aussi long, aussi large et aussi profond que pas un des quinze
autres. Le monopole arrtait cette concurrence au plus tt, mais il en
cotait bon. D'ailleurs l'veil tait donn; tout le monde cherchait du
pltre, quelques-uns mme en trouvaient; trois carrires indites
vinrent s'offrir  la fois. Le marquis veut qu'on les accapare  tout
prix; Roquevert aime mieux qu'on les ruine; grand dbat, assemble
orageuse, rsolution favorable au marquis, et Roquevert en profite pour
tirer son pingle du jeu. Il vend ses titres par dpit, ou mieux par
prudence; M. de Vaulignon les achte, et c'est le commencement d'une
baisse qui ne doit plus s'arrter qu' zro. Roquevert, vieux, gros,
commun, presque illettr et parfaitement tar, mais riche  dix
millions, pouse la fille d'un prfet cribl de dettes; il devient
conseiller gnral, dput, propritaire d'un journal officieux; il
aspire au snat et choisit dj dans ses nombreux domaines celui dont il
prendra le nom, s'il est fait comte. M. de Vaulignon, ttu comme un
casque, se retranche dans son monopole que des centaines de concurrents
battent en brche de tous cts. Chaque matin un nouveau paysan dcouvre
une nouvelle carrire: il semble que le sol de l'Isre se change en
pltre pour changer l'or en cuivre au chteau de Vaulignon. A toute
force enfin, sur le cri des intresss, on liquide. L'affaire est
dsastreuse pour tous, mais surtout pour l'honnte homme sans malice qui
s'est laiss mettre en avant, qui a pris sur lui, qui s'est engag pour
les autres, donnant sa signature  tort et  travers. Une spculation ne
se dnoue pas en cinq minutes comme un vaudeville: le quart d'heure de
Rabelais a dur trois ans pour le moins. Le marquis a commenc par
rendre tout ce qu'il avait mis en poche, mais assurment c'tait peu; la
chronique valuait ses pertes  plus d'un million. Qu'a-t-il fait? o
s'est-il procur des ressources? D'aucuns prtendent que sa fille s'est
un peu dpouille, d'autres qu'il a dpouill sa fille. Personne ne
suppose que le comte Grard soit venu  la rescousse: il a fait une bien
longue absence et dans le plus mauvais moment, ce Grard; mais, en
somme, on avait sold le plus gros l'anne dernire, quand le marquis
fut frapp de paralysie. Voil sa succession ouverte depuis dix mois; le
comte et la comtesse se sont fait envoyer en possession du chteau et
des deux domaines; ils payeront ce qui reste d.

Les faits connus n'expliquaient ni la ruine totale de Mme de Montbriand,
ni ce danger de mort dont elle se disait menace. La pauvre femme
s'tait laiss induire en procs contre le testament trs-rgulier de
son pre; elle avait perdu en instance, en appel et en cassation. Le
tribunal venait encore de donner gain de cause  la famille contre elle
dans un rglement de compte. Ces procs avaient d lui coter cher, mais
ils ne pouvaient pas avoir dvor un million de dot et un demi-million
de douaire; la justice n'est pas encore si gourmande en ce benot pays!
Et quand mme la vicomtesse ne possderait plus rien, n'y a-t-il pas un
vieux proverbe qui dit: plaie d'argent n'est pas mortelle?

Tout en cherchant la solution de son problme, Mainfroi ne pouvait se
dfendre de philosopher un peu sur le remue-mnage du monde. Que de
choses avaient chang autour de lui en moins de sept annes! Il avait vu
crouler la fortune des uns, l'honneur des autres, la force et la sant
de plusieurs. M. de Vaulignon tait mort et le gros Foucou en enfance;
le premier prsident, M. de Mondreville, s'affaiblissait  vue d'oeil,
quoiqu'il ne ft ni trs-vieux ni us par la vie. La belle Mme Portal,
tout  fait dtrne, se cachait avec son mari dans quelque chalet de la
Suisse; on avait men trop grand train, fait des dettes, jou  la
Bourse, et enfin dmnag avec la caisse qui appartenait  l'tat. Et
Marguerite, la ddaigneuse, tait rduite  mendier l'assistance de ce
mme avocat qu'elle avait si cavalirement conduit! Mainfroi seul
poursuivait sa marche ascendante; il tait plus loquent, plus clbre
et plus honor que jamais. Comme homme, il n'avait rien perdu:
trente-deux dents bien blanches, la taille toujours lgante, les
cheveux noirs et le teint frais, bon estomac d'ailleurs, et le coeur
aussi jeune qu' vingt-cinq ans. Pourquoi n'tait-il pas mari? Nul ne
pouvait le dire, pas mme lui. Les occasions s'taient offertes,  coup
sr, et par douzaines. Grenoble serait une ville privilgie entre
toutes, si les mres de famille n'y tendaient pas de piges aux
clibataires riches et bien poss. Il rpondit longtemps  toutes les
ouvertures: J'attends d'tre magistrat. C'tait se retrancher dans un
cercle vicieux, car il disait en mme temps  M. de Mondreville et 
tous ceux qui le poussaient vers la magistrature: Quand je serai
mari. Les logiciens infrrent de l qu'il mourrait avocat et garon,
et cette ide s'accrdita si bien qu'on finit par le laisser en paix.

Et vritablement son esprit et son coeur jouissaient d'une tranquillit
merveilleuse. Au moment de revoir la noble crature qu'il avait adore
pendant huit jours, il n'prouva d'autre motion qu'une vague curiosit,
assaisonne d'un grain de compassion et d'un atome de coquetterie. Il
s'habilla en homme du monde, pour bien marquer qu'il se rendait chez la
vicomtesse  titre officieux; la cravate blanche de l'avocat ne va pas
en ville, elle attend le client chez elle et ne court pas au-devant de
lui. A deux heures moins dix minutes, il fit avancer un joli coup noir
qu'il avait fait venir de Paris pour ses trennes, et bientt il sonnait
chez Mme de Montbriand, au second tage d'une maison meuble, dans le
quartier neuf.

Il tait attendu, et si impatiemment, que la jeune chambrire, en
ouvrant la porte, se tint  quatre pour ne pas lui sauter au cou.
C'tait une Vaulignonnaise, soeur de lait de Marguerite, et sa suivante
depuis le sein maternel. Entrez, monsieur, dit-elle, entrez vite; elle
est l, ma pauvre fatigue! Pour l'amour du bon Dieu! si vous ne lui
remettez pas un brin de coeur dans l'estomac, il ne restera plus qu'
nous porter en terre, ah! mais oui, toutes les deux!

Ce disant, la bonne crature, aprs l'avoir dpouill de son paletot,
l'empoigna littralement au coude et le poussa dans un petit salon en
criant: Madame, le voici, le repcheur de noys; faut qu'on l'coute!

Une autre se serait retire par discrtion, elle campa ses deux poings
sur les hanches et attendit la suite des vnements de pied ferme.

Mainfroi, de prime abord, ne vit rien qu'une tache noire dans l'affreux
bariolage du mobilier. Le noir est une couleur svre qui condamne le
scandale des autres. Mme de Montbriand, assise ou plutt accroupie sur
une chauffeuse basse au coin du feu, semblait rduite  rien. tait-ce
le malheur qui avait diminu cette fire amazone, ou simplement l'effet
d'optique qui rapetisse  nos yeux, au bout de quelques annes, tout ce
qui nous a paru grand?

L'avocat,  seconde vue, retrouva le charmant visage dont il avait rv
quelquefois. Le temps et les soucis y marquaient des traces lisibles. Un
pli svre se dessinait au milieu du front; le nez tait gonfl, les
yeux rougis, la joue imperceptiblement ravine de haut en bas jusqu' la
commissure des lvres. Tout cela n'tait peut-tre qu'un accident
passager, rparable en quelques mois de bonheur, comme ces fausses
dsolations du paysage qui s'effacent au premier sourire du soleil. Il
se pouvait aussi que la fltrissure ft de celles qui s'accusent et
s'aggravent de plus en plus jusqu' la mort.

Mme de Montbriand dsigna un sige  Mainfroi, et lui dit quelques mots
de remercment vif, mais banal, qu'il se hta d'interrompre. Madame,
rpondit-il, c'est moi qui deviendrais votre oblig, si vous me
fournissiez une occasion d'clairer la justice.

Cette voix, dont le timbre tait reconnaissable entre mille, rveilla
brusquement un souvenir enseveli au fond du coeur de Marguerite. Ses
yeux s'ouvrirent; elle se mit  regarder face  face l'homme en qui tout
 l'heure elle ne voyait qu'un conseiller obligeant. Presque aussitt la
joie illumina son visage navr. Serait-ce vous, monsieur? dit-elle en
se levant en pied. Oui, oui! je ne me trompe pas; le ciel en soit lou!
C'est vous que je retrouve au moment o je vous esprais le moins!
Vous!

Machinalement le bon Jacques se leva comme elle. Or, le salon n'tait
pas des plus vastes, ni la chemine des plus larges; Mme de Montbriand
avait repris sa belle taille, sa bouche se trouvait  la mme hauteur
que la cravate de Mainfroi, et si la consultation ne commena point par
un choc de sympathies, c'est que le btonnier du barreau de Grenoble fut
discret et retenu. Drle de maison, pensa-t-il, o tout le monde se
jette  votre tte! Mais son ge et sa profession lui permettaient de
mesurer en sceptique les plus fougueux lans de la nature humaine. Il se
demanda s'il avait affaire  une folle ou  une roue, ou... mais
l'autre hypothse, qu'il et trouve flatteuse au dernier point, tait
la moins vraisemblable des trois. Dans le doute, il s'arma d'une gravit
souriante et dit:

Serais-je donc assez heureux, madame, pour qu'il y et dans un recoin
de votre mmoire quelque souvenir de moi?

--Vous en doutez? rpondit-elle avec une sorte d'emportement. Polyxnie,
il en doute!

Mainfroi tudia la figure de la soubrette en juge d'instruction. Elle
semblait profondment ahurie. Il n'y a pas de fraude concerte,
pensa-t-il; c'est de l'garement pur et simple.

Mais dj Mme de Montbriand se jetait dans la chambre voisine et
rentrait en agitant un album qui s'ouvrit tout seul au bon endroit.
Voyez! dit-elle.

Il vit un paysage d'hiver et deux cavaliers au milieu. L'aquarelle
n'tait ni meilleure ni pire que cent mille autres qui maillent les
albums de province. Toutes les jeunes filles bien leves en auraient
fait autant aprs dix-huit mois de leons, et pourtant le coeur de
Mainfroi se mit  battre un peu plus fort que de coutume. Il avait
reconnu le carrefour de Vaulignon, la monture et le costume de
Marguerite, et sa propre personne,  lui, vaguement esquisse, et son
cheval arabe, pauvre bte, morte du vertigo depuis cinq ans. Ce paysage
bon ou mauvais, n'avait pas t peint pour les besoins de la cause. Il
portait une date, il tait class  son rang, au milieu d'une collection
de souvenirs. Les cinq ou six tudes suivantes tmoignaient ou d'une
ide fixe ou d'un sentiment fidle: c'tait le mme carrefour  divers
points de vue et  diverses heures, et tout cela peint au grand air,
sous la bise de fvrier qui rougit les petites mains roses.

Tandis qu'il feuilletait avec une certaine motion ces pages touchantes,
Polyxnie vint  pas de loup se pencher sur son paule. Elle le vit
arrt en contemplation devant le groupe o son beau cheval blanc ombr
de lilas clair piaffait sur la neige bleutre. Pas possible, monsieur!
s'cria la jeune sauvage, c'tait donc vous?

--Moi, qui?

--Vous qui, vous que, n'importe; il n'y a pas de choix, pardi! Nous ne
connaissons pas tant de monde! Vous qui vous promeniez comme un beau
tnbreux, vous que mademoiselle a pris pour son prtendu! Une
dlicatesse de ses bons parents, croyait-elle! comme si l'on faisait
tant de faons avec les filles dans ce monde-l! Voici votre mari, et
voil votre argent; prenez et dcampez, mais surtout ne revenez pas
qu'on ne vous appelle! Ah! monsieur, que de malheurs on pouvait encore
viter, si vous l'aviez voulu! Par quel hasard tiez-vous l? Et puisque
vous vous y trouviez, comment n'avez-vous pas couru aprs elle? Est-ce
qu'un grand garon devrait se dferrer  la premire malice qu'on lui
rpond? Est-ce que...?

La vicomtesse imposa silence  cette enfant terrible. Ce ne fut pas sans
peine, et Mlle Polyxnie revint tant de fois  la charge que sa
matresse finit par la pousser amicalement dehors.

Lorsque la porte fut ferme sur l'indiscrte, Mme de Montbriand respira.
Enfin! dit-elle, on peut causer. Mais elle ne trouva plus rien  dire,
et Jacques, qui passait avec raison pour la langue la plus dlie de
Grenoble, resta muet. Cela dura un certain temps, et plus cela durait,
plus parler devenait difficile et grave. Le silence avant les mots
remplit le mme emploi que le zro aprs les chiffres: il en dcuple la
valeur.

Certes Mainfroi n'tait plus amoureux de Marguerite; tout au plus s'il
se rappelait une vellit de mariage aussitt morte que ne. La jeune
fille qu'il avait failli demander  son pre n'existait plus; un
irrparable pass le sparait de cette veuve plus intressante que
frache et mieux faite pour veiller la compassion que le dsir.
Cependant la seule ide que cette femme l'avait aim un moment, par
erreur,  la veille d'en pouser un autre, le troublait agrablement.
Outre la satisfaction de vanit que le dernier des fats et prouve en
pareil cas, il tait pris de je ne sais quel respect quasi religieux
pour l'amour, cette chose sainte, dont les reliques mme sont adorables.
Tout  l'heure il se glorifiait peut-tre un peu trop de son rle, et
sous la modestie qu'il affectait, on pouvait sentir la revanche du
prtendant devanc, l'orgueil de l'homme indispensable. Maintenant il
et t de bonne foi en disant  Marguerite: Si je sauve votre fortune,
je resterai encore votre dbiteur. Il n'y a ni procs gagn, ni millions
rendus, ni trsors assez magnifiques pour payer la premire pense d'une
me vierge.

Cette rflexion le pntra et l'amollit si bien qu'il prouva le besoin
de ragir contre la lchet de son coeur.

Eh bien! madame? demanda-t-il brusquement, d'un ton qui voulait dire:
nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

La pauvre femme tressaillit comme saisie par ce rappel  la ralit. Les
larmes envahirent ses yeux, mais elle sut ragir, elle aussi, contre sa
faiblesse.

Eh bien! monsieur, rpondit-elle en souriant, quoique ce maudit procs
nous talonne et qu'il n'y ait pas de temps  perdre, je ne veux pas, je
ne dois pas vous en parler aujourd'hui. Tant pis! c'est fte. J'ai vingt
ans depuis un quart d'heure. J'en avais cent hier. J'en aurai cent
demain... Oh! je ne me fais pas d'illusion sur ma triste personne: je
suis une femme bien finie, et ma vie est gche plus dplorablement
encore que ma fortune; mais puisque Dieu permet que je retrouve un de
ceux qui m'ont vue jeune, belle, capable d'aimer et digne d'tre aime,
il faut absolument que je fasse une dbauche de souvenirs et que je me
plonge dans le pass jusqu'au cou. A demain les affaires srieuses!

Mainfroi l'approuva d'un sourire, et elle se mit  conter son petit
roman avec une volubilit enfantine, brouillant tout, confondant les
dates, omettant les faits principaux et s'oubliant au milieu des dtails
inutiles, mais heureuse, et laissant paratre  chaque mot qu'elle
parlait pour elle et non pour l'auditoire. Le rcit n'apprit rien ou peu
de chose  Mainfroi. Elle s'tendit longuement sur son enfance, sur son
pre qui lui faisait peur, sur sa mre qui pleurait toujours, sur son
frre qui lui tua sa plus belle poupe pour essayer son premier fusil.
Le deuil de la poupe tint autant de place, sinon plus, que la mort de
Mme de Vaulignon, pauvre crature sans ressort, caractre effac par les
rudes frottements du marquis. Il fut longuement question d'un couvent de
Grenoble o Marguerite faillit mourir, et puis d'une Mlle Camille,
excellente musicienne et fille instruite autant que belle, mais rude 
son lve et trop matresse au chteau. M. de Vaulignon lui tmoignait
de grands gards, mais un jour,  propos d'une lettre qu'elle avait
perdue, il la chassa comme une voleuse, et Marguerite fut quasiment
livre  elle-mme ds ce jour-l. Ce fut son meilleur temps, sa vraie
vie.

Je me console parfois, disait-elle, en pensant que l'enfer ne saurait
me reprendre mes cinq bonnes annes, de quinze  vingt. Mon pre ne
s'occupait de moi qu'aux repas, et encore! J'tais libre de me lever
avant le rveil des oiseaux; je courais seule  cheval, loin du chteau,
hors des routes, ivre de mouvement, altre d'inconnu, soutenue par un
secret et fol espoir de rencontrer les limites du monde. Du jour au
lendemain, mes gots, mes ides, mes curiosits, tout changeait; je
n'aimais plus que la musique, ou la peinture, ou bien je me plongeais
par caprice dans quelque science dmode, comme l'alchimie ou
l'astrologie judiciaire. La bibliothque du chteau, qui m'tait ouverte
sans rserve, avait t compose par je ne sais qui de nos anctres,
mais  coup sr par un ami du merveilleux. Je puisais au hasard, je
dvorais, je passais des nuits  tudier l'absurde par principe ou 
m'enivrer d'un beau livre, suivant que j'avais eu la main heureuse ou
maladroite; mais je vivais, je pensais, j'agissais! Ma belle-soeur
elle-mme ne put gter mes bonnes annes, quoiqu'elle demeurt tout
l'hiver avec nous. Elle me hassait bien un peu, parce qu'elle me voyait
embellir  mesure que l'ge et la maternit la rendaient plus laide et
plus grotesque; mais la libert de mes allures et l'indpendance de mon
esprit ne lui laissaient gure de prise: je savais me soustraire  ses
basses mchancets par des soubresauts hroques; j'avais mes retraites
inaccessibles sur les sommets de la pense et dans les infinis de
l'espace. C'est  mes dix-neuf ans, pas plus tt, que la guerre a
commenc entre nous. Mon pre avait renonc de bonne grce  l'espoir de
m'enterrer dans un couvent; je m'tais si firement prononce, le
mdecin lui-mme avait si bien parl, que personne, sauf elle, ne
pensait plus  me jeter un voile sur la tte. Elle m'entreprit avec
force, patience et tnacit, en vritable Allemande, et, lorsque j'eus
rfut tous ses arguments, elle ne craignit pas d'insinuer que mon
renoncement avait t prvu, sinon stipul, dans son contrat de mariage
avec Grard. Moi qui vivais  mille lieues au-dessus des calculs
misrables, je sentis rudement le coup qui me cassait les deux ailes;
mais, au lieu de pleurer, je courus droit  mon pre, je lui dis que,
s'il avait besoin de me dshriter dans l'intrt de son nom, j'y
donnais les mains de bonne grce, que j'tais mme rsigne  rester
fille, sans regret, pourvu qu'il me permt de finir mes jours 
Vaulignon ou aux Trois-Laux, dans un appartement du chteau ou dans une
maison du village, mais libre et matresse de courir sous le ciel de
Dieu. Mon pre se piqua d'honneur; il y avait en lui quelque restant de
chevalerie: Remettez-vous, me dit-il; vous serez bientt marie, et
vous ne serez jamais dshrite. Il passa toute une semaine  crire et
 lire des lettres, il fit mme un voyage  Grenoble, et il me dit 
plusieurs reprises: Votre pre s'occupe de vous.

Vous devinez, monsieur, le travail qui se fit dans ma petite tte.
L'ide de ce prochain mariage claira le monde d'un jour tout nouveau;
la nature revtit des aspects inconnus: tous les arbres de la fort se
transformrent en beaux jeunes gens, le rude vent de l'hiver se mit 
rouler ple-mle des feuilles mortes et des baisers. J'tais
foncirement innocente, mais je n'tais pas ignorante; c'est le cas de
toute fille honnte qui a lu. J'attendais avec une secrte angoisse,
mais avec la plus gnreuse cordialit le jeune homme que mon pre avait
choisi pour son gendre; je l'aimais d'avance, quel qu'il ft: je crois
que toutes les femmes, si elles veulent tre sincres, avoueront
qu'elles ont pass par l.

Je n'ai pas  vous rappeler notre singulire rencontre et la courte
mprise qui s'ensuivit. Vous avez occup mon esprit pendant quelques
jours, pourquoi m'en dfendrais-je? Oui, j'ai pens  vous tantt en
bien, tantt en mal, jusqu'au moment o l'on m'a prsent M. de
Montbriand, et ds lors, s'il faut tout vous dire, je n'ai vu au monde
que lui. Je ne devrais peut-tre pas avouer cette passion aveugle et mal
rcompense. Mon mari s'est lass de moi au bout d'une semaine; il a
repris la vie d'Opra le lendemain de notre arrive  Paris, et tous les
efforts que j'ai faits pour le ramener n'ont abouti qu' des
rconciliations passagres. Je ne dsesprais pourtant de rien, car j'ai
l'me forte: mais il mourut d'un horrible accident, comme vous l'avez
sans doute ou dire, et ma jeunesse finit l. Vous plat-il maintenant
que nous parlions d'affaires? Tout bien pes, il y aurait peut-tre
indiscrtion  vous dranger deux jours de suite pour un tre aussi
misrable que moi.

--Non, madame, rpondit Mainfroi avec une chaleur toute juvnile. Je
suis  vous, entirement  vous, et je jure que, si votre cause est
seulement dfendable, nous la gagnerons haut la main. Je reviendrai tous
les jours, tant que vous ne me trouverez pas importun. Vous tes une
vraie femme, et, ce qui est plus admirable encore, une femme vraie et
naturelle. Vous mritez cent mille fois qu'un honnte homme rompe
quelques lances pour vous.


IV

Lorsque Jacques se retrouva chez lui, les pieds dans ses pantoufles, au
milieu de la vaste et noble bibliothque o tant d'hommes de bien, ses
anctres, avaient mdit sur les lois, il se mit  relire le billet de
Marguerite et  mditer sur la personne qui s'tait si noblement ouverte
 lui. La femme avait fait tort  la cause; l'avocat s'effaait devant
le confident de tout  l'heure et l'amoureux d'autrefois.

Il mania longtemps et avec complaisance le papier doux, ferme, un peu
cassant, o la main de Mlle de Vaulignon avait laiss entre les lignes
une invisible et mystique empreinte. Il suivit cette criture rapide,
effare et pourtant toujours nette, dont les caractres se prcipitaient
l'un sur l'autre comme les flots d'un torrent. Il s'arrta un bon moment
 la devise qui serpentait autour de l'initiale. L'initiale tait un M
simple, sans armes, et la devise _tout ou rien_. Il tait difficile de
deviner si cet M reprsentait le nom de Montbriand ou le prnom de
Marguerite. Selon le cas, la devise n'tait qu'une banalit indigne
d'attention, ou elle exprimait la vigueur d'une me entire et porte
aux extrmes. On n'tudie gure une lettre de femme sans la flairer un
peu. Celle de Marguerite tait imprgne d'un parfum lger, fugitif et
suave au dernier point; mais la bordure, d'un noir intense, semblait
gourmander cette recherche de sensualit, comme les grands arbres en
deuil au mois de fvrier jurent avec l'aimable floraison des violettes.
Ce contraste entranait certaines ides de renouveau; Mainfroi se laissa
blouir par je ne sais quelle fantasmagorie qui lui montrait Mlle de
Vaulignon jeune et brillante sous ses habits de crpe. Cependant il
n'tait pas homme  se leurrer d'illusions gratuites; il savait que la
vie humaine n'a qu'un printemps, si la grande ternelle nature en a
mille fois mille. Mais il venait de causer longuement avec Marguerite;
il avait vu son visage tremp de larmes reflter par instants les
clairs de la vingtime anne; parfois mme, en remuant les cendres du
pass, la belle veuve s'tait comme illumine d'un sourire de l'ge
innocent. Un sourire, si frais qu'il puisse tre, n'a pas l'autorit
d'une dmonstration gomtrique: Mainfroi n'eut garde de conclure ou de
supposer que Mlle de Vaulignon se trouvait tout entire devant lui.
Entre l'amazone de vingt ans qu'il avait aborde sous le ciel, dans les
bois, et la femme en grand deuil qui venait de lui conter ses peines
dans un appartement garni, il voyait trs-distinctement la figure
matrielle, opaque et antipathique du vicomte. Le bon sens ne lui
permettait pas de relguer un _sportman_ trop rel au pays des mauvais
rves, et pourtant, dois-je l'avouer? il prenait un certain plaisir 
mincer,  volatiliser ce mari de quelques mois. Non content de savoir
que M. de Montbriand n'tait plus que poussire, il aurait voulu le
rduire  la consistance d'une ombre. trange fantaisie, et d'autant
plus inexplicable que Mainfroi ne se sentait pas amoureux! Cette veuve
de vingt-sept ans au plus lui semblait absolument hors d'ge. Le coeur a
des mthodes de chronologie qui feraient sourire un bndictin. Un homme
de vingt-cinq ans meurt d'amour pour une femme de trente-cinq, il serait
fier de l'pouser  la face du ciel, si quelque heureux hasard la
faisait libre:  trente-cinq, il se trouve plus vert qu'une enfant de
vingt-cinq, et croirait droger  sa seconde jeunesse en la prenant pour
femme. Jacques n'tait donc pas pris, et il aurait rompu en visire au
premier qui et risqu en sa prsence un tel paradoxe; mais il prenait
un vif intrt  l'tude de cette nature fminine: il s'y livra toute la
soire, sinon en amoureux, du moins en amateur. Quant  l'affaire, il
n'y pensa pas plus que si elle avait d se plaider dans une autre
plante.

Cet oubli de la profession ferait dire  quelques analystes qu'il y
avait deux hommes en lui: un avocat et un mondain. Il y en avait mme
trois,  ce compte, car l'avocat et le mondain disparaissaient 
certaines heures pour laisser voir un magistrat parfait. Mais n'est-ce
pas un peu dprcier la nature humaine que d'expliquer par un miracle le
cumul des aptitudes et des gots? Dans les pays et dans les temps o
notre espce s'est panouie en libert, le mme individu pouvait tre
avocat, magistrat, gnral, administrateur, grand-prtre et planteur de
choux, sans qu'on s'avist de compter combien d'hommes il y avait en
lui. La division du travail et l'esprit de spcialit, qui sont  leur
place dans le monde industriel, n'ont rien  faire dans le monde moral.

Mainfroi se coucha donc  mille lieues du dossier Vaulignon contre
Vaulignon. Il s'endormit comme un joli garon qu'il tait, sur un
oreiller de doux souvenirs et d'agrables penses. Il y a toujours un
plaisir dlicat et tendre  s'occuper d'une jeune femme, ne ft-ce qu'
titre d'tude, pour savoir ce qu'elle est, ce qu'elle pense et ce
qu'elle veut. Le rveil fut moins riant. L'avocat, en ouvrant les yeux,
se rappela qu'il avait promis de dfendre Marguerite. Il se dit que la
pauvre enfant comptait sur lui, et que dj sans doute elle croyait
avoir cause gagne; l'imagination des femmes va si vite et franchit si
cavalirement les obstacles! Or, il n'tait pas sr de gagner ce procs,
ni mme de le plaider. Non-seulement son succs, mais son simple
concours tait subordonn  l'examen des faits de la cause. Si Mme de
Montbriand avait le droit pour elle, c'tait plaisir de lui rendre une
fortune; si, par malheur, elle avait tort, aucune considration ne
pouvait branler l'inflexible droiture de Mainfroi. Pas une fois en
quatorze ans il n'avait dvi de sa ligne; les chocs quotidiens du
palais n'avaient pu lui communiquer l'lasticit qu'on admire chez les
vieux avocats; il n'en tait pas encore  cette maxime nourrissante, que
les pires affaires ont un bon ct par o l'homme d'esprit sait les
prendre. L'habilet lui faisait dfaut; il tait savant, sens,
persuasif, entranant; mais il ne pouvait pas se rendre habile, et il se
consolait firement de cette infirmit. Il y a peu de mrite  repousser
les tentations grossires de l'argent lorsqu'on tient vingt-cinq mille
francs de rente en portefeuille, plus un joli domaine  la campagne et
une belle maison  la ville; en revanche, ceux qui sont dous d'un coeur
jeune et bouillant ont besoin de quelque vertu pour rsister aux
sductions du plaisir. Mainfroi s'tait montr incorruptible  l'amour,
mme dans un ge qui porte avec lui l'excuse de toutes les faiblesses;
il se sentait d'autant plus engag. Si l'affaire se prsentait mal, ce
pass mritoire lui faisait une loi d'abandonner Mme de Montbriand  la
ruine,  la rclusion,  la mort mme,  tous ces flaux sans doute
imaginaires dont elle se disait menace. Prisse la plus intressante
des femmes plutt que la rputation d'un homme de bien! Les consciences
immacules sont rares; quant aux femmes intressantes, on en rencontre
toujours assez.

Mais, s'il est ais d'conduire un plaideur ordinaire en lui disant:
Monsieur, votre affaire ne rentre pas dans ma spcialit, il est
infiniment plus dlicat d'ter la dernire esprance  la personne qui
vous raconte sa vie, vous promne  pas lents dans tous les sentiers de
sa jeunesse et partage avec vous ses plus secrtes penses. L'avocat ne
s'engage  rien en coutant du haut de sa cravate les moyens bons ou
mauvais d'un plaideur; l'homme abdique un peu de son indpendance
lorsqu'il accepte le rle de confident. Un usage de la vie antique,
transport dans le for intrieur, rgit encore aujourd'hui cette sorte
d'hospitalit. L'homme  qui vous avez permis d'entrer un seul moment
dans le priv de votre me acquiert par cela seul un droit sur vous, il
est moralement votre hte. Il y a deux mille ans, vous ne l'auriez pas
congdi sans un bain, un repas et quelques pices de monnaie;
aujourd'hui, vous ne pouvez le mettre dehors que consol et servi. Cette
loi n'est crite en aucun livre, et cependant personne ne l'ignore. Les
gens en place qui sont par surcrot gens d'esprit se tiennent en garde
contre les panchements du solliciteur; un matre qui sait son mtier ne
fera jamais la sottise d'accueillir les confidences de son valet: s'il
se laissait conter l'histoire de Baptiste ou de Jean, il aurait leur
famille sur les bras, et il ne serait plus servi que par grce. La
grande affaire des mendiants n'est pas d'obtenir qu'on leur donne, c'est
d'obtenir qu'on les coute; celui qui les laisse parler devient par cela
seul leur dbiteur.

Si Mme de Montbriand avait t la plus astucieuse des femmes, elle
n'aurait rien imagin de plus adroit que cet ajournement de la
consultation, ce relche consacr aux souvenirs du bon temps et 
l'effusion du coeur. Il arrive parfois que l'extrme droiture et
l'extrme habilet se rencontrent au but. Mainfroi, libre la veille, se
sentait li par une multitude de fils invisibles. Ce n'tait pas qu'il
crt devoir  Marguerite plus qu' lui-mme et  ses anctres; il se
reprochait d'avoir presque accept une affaire tant de fois perdue, il
tremblait de la trouver insoutenable; il cherchait non-seulement un
moyen de battre en retraite sans dshonneur, mais une compensation
possible, une indemnit acceptable: tant il est vrai qu'un homme de
coeur s'engage plus qu'il ne croit en coutant une simple confidence!

Il se rendit  pied au rendez-vous, comme s'il pensait rencontrer une
solution entre les pavs. Le chemin lui parut plus court et l'escalier
moins haut que la veille; il avait peur, toutefois il marchait: ainsi
font les braves soldats.

Polyxnie le reut moins bruyamment que la veille, mais d'un air plus
confident et plus intime, et cet accueil lui rappela que la servante,
autant que la matresse, tait fonde  compter sur lui.

Mme de Montbriand, debout devant un monceau de papiers, lui tendit une
main fort belle et tout  fait apptissante, qu'il baisa froidement,
poliment, en dbitant les banalits d'usage sur un ton crmonieux.
Peut-tre remarqua-t-il du coin de l'oeil que la veuve portait une
toilette moins sombre; que ses beaux cheveux noirs, natts en diadme
sur le front, lui donnaient un air de reine et qu'elle n'avait plus les
yeux rouges; mais il s'tait arm de rsolutions hroques, et il
attaqua le dossier en homme qui a jur de commencer par l. Je ne vous
regarderai pas avant de vous avoir entendue, et je ne veux vous trouver
belle que si vous avez raison. Il ne s'exprima pas tout  fait si
nettement, mais Marguerite le comprit. Elle s'arma de ce courage extrme
qui vient aux cerfs et aux animaux les plus timides lorsqu'ils n'ont
plus la force de fuir, et elle se lana, tte basse, dans l'expos des
faits.

Monsieur, dit-elle, voici la cause premire de tout le mal: c'est le
testament de mon pre. Il date de sept ans et divise notre patrimoine en
portions ingales: deux millions en terres au comte Grard, un million
en argent pour moi.

--Je le sais. Le marquis usait d'un droit strict.

--Cela aussi, je le sais; les tribunaux me l'ont appris  mes dpens.
J'ai eu beau dire et prouver que cet acte n'exprimait pas la dernire
volont de mon pre, que le pauvre homme, il y a sept ans, tait capt
par cette horrible Bavaroise, qu'il est revenu par la suite  des ides
plus saines et  des sentiments plus quitables; j'ai produit un nouveau
testament olographe tout en ma faveur, mais faute de quelques formalits
insignifiantes, ils m'ont tous condamne, et ma ruine est sans appel.

--Un million! ce n'est pas tout  fait la ruine.

--Mais je n'en ai plus rien, de ce malheureux million! Mon pre me l'a
repris jusqu'au dernier centime, sans compter mon douaire, dont il me
reste au plus quatre-vingt mille francs. Et la succession m'en rclame
cent mille! Si je paye, me voil riche de moins que rien, propritaire
d'une quantit ngative d'environ vingt mille francs. Mes ennemis, me
voyant  ce point, donnent un libre cours  leur munificence: ils me
font noblement remise de la dette et m'offrent le moyen de mourir de
consomption dans mon ancien couvent de Grenoble. C'est ce qu'_elle_ a
toujours rv dans sa basse jalousie. Je l'clipsais, je triomphais de
mettre en relief ses laideurs physiques et ses turpitudes morales; elle
se consolait de tout par l'espoir de m'enterrer vive! Vous vous
rappelez, monsieur Mainfroi, ce que je vous disais du couvent? En bien!
j'y touche, j'y reviens, la fatalit m'y ramne au bout de sept ans par
un dtour invraisemblable et atroce.

--Calmez-vous, madame; il n'y a pas pril en la demeure. Quoi qu'il
arrive, personne ne peut vous mettre au couvent malgr vous.

--Et quel autre refuge y a-t-il, s'il vous plat, pour une femme de ma
condition, lorsqu'elle se voit sans ressources? Voulez-vous que je me
mette  broder dans une mansarde ou  courir les cachets de piano?
L'honneur me permet-il de dbuter au Thtre-Italien comme _prima donna_
ou dans un cirque comme cuyre de haute cole? Accepterai-je les douze
cents francs que le recteur, brave homme, m'a fait offrir sous main avec
un petit emploi dans l'instruction publique? ou entrerai-je comme
lectrice chez l'oncle de mon mari, M. de Cayolles, qui m'aime bien, qui
m'aime trop? Je ne m'abuse point, allez, et celle qui me traque depuis
tantt dix ans ne s'y trompe pas non plus; elle a soigneusement ferm
l'enceinte. Une femme bien ne, qui se ruine ou qu'on ruine, n'a de
retraite honorable que dans un couvent, parce que l'humilit du clotre
est double d'un immense orgueil, et qu'on ne droge pas en pousant
Dieu. Soit! je l'pouserai s'il le faut, et j'irai bientt le voir de
prs!

Mais, pardon, reprit-elle en escamotant une larme chappe, c'est de
mon procs qu'il s'agit. Vous ne comprenez pas comment une femme si
forte en apparence a pu se laisser dpouiller comme une enfant? Hlas!
monsieur, c'est qu'on est enfant toute la vie devant l'autorit d'un
pre. Quand je suis revenue  Vaulignon, veuve, malade et navre, mon
pre fut excellent pour moi. Il prit  coeur de me distraire et de me
consoler; de ma vie je ne l'avais connu si tendre. Cette malheureuse
spculation commenait  prendre corps, elle donnait les plus belles
esprances. Le marquis ne s'y tait pas encore jet perdument,  peine
s'il avait un doigt dans l'engrenage; mais, bloui de son premier
succs, il ne comptait dj plus que par millions. Le domaine des
Villettes, qui touchait aux Trois-Laux, lui donnait dans la vue; il
voulait l'acqurir pour moi, et comme mon douaire ajout  ma dot en
aurait tout au plus pay la moiti, il ne parlait de rien moins que de
parfaire la somme. Si tu te remaries, disait-il, tu feras quilibre 
la maison de ton frre, et le canton sera partag entre deux dynasties
issues de moi. Si tu t'obstines  rester veuve, ton bien fera retour 
Grard ou  son fils, dans une cinquantaine d'annes, et alors nous
verrons du haut du ciel le plus magnifique domaine qui se soit tal
depuis des sicles sous le soleil du Dauphin! Mais j'tais dj
rsolue  rester sur mon premier et lamentable essai du mariage. Je ne
refusai pas les offres gnreuses de mon pre, je ne les acceptai pas
non plus. Les questions d'intrt me semblaient parfaitement
indiffrentes, comme  toutes les femmes d'un certain rang. Mes affaires
avaient t mises en bon ordre par les soins de M. de Cayolles, qui est
snateur, vers dans les questions de finances, et galant homme jusqu'au
bout des ongles, quoique spar de sa femme et un peu trop empress
auprs des autres. Grce  lui, les lenteurs d'une liquidation me furent
pargnes, et je rapportais au bercail un portefeuille de quinze cent
mille francs bien nets, en valeurs de premier ordre, qui reprsentaient
environ soixante mille francs de rente. Je ne savais que faire d'un si
gros revenu, avec mes gots simples, dans un pays o il y avait fort peu
de misres  soulager. Je rentrai de plain-pied dans mes chres
habitudes; on fit accommoder  mon usage l'ancien appartement de ma
pauvre mre, dans l'aile gauche du chteau; je me donnai le luxe d'une
bibliothque, d'une petite voiture et de deux chevaux neufs; j'achetai
quelques tableaux, je fis un voyage en Suisse, un autre en Italie, avec
Polyxnie et un vieux domestique;  cela prs, ma vie tait exactement
la mme qu'entre quinze et vingt ans. Ma belle-soeur n'osait plus me
traiter en enfant; notre inimiti prit des allures plus franches, sans
aller jusqu'aux grands clats; mon pre n'en vit rien, et mon frre n'en
voulut rien voir. Du reste, les Bavarois n'tant chez nous que trois
mois de l'anne, le bon temps ne me manquait pas, et j'ai fait une
provision de souvenirs qui me soutient encore un peu dans mes luttes et
mes misres. Je vous pargne l'histoire de cette pouvantable dbcle o
l'honneur mme de notre nom, compromis par la sclratesse des uns et
l'imprudence des autres, faillit tre englouti. Vous qui viviez 
Grenoble, vous avez su tout cela mieux que moi et certainement avant
moi. Je voyais bien l'humeur de mon pre tourner au noir, et j'assistais
au va-et-vient des gens d'affaires; mais j'tais si peu de ce monde, et
j'avais une si haute indiffrence pour tous les intrts, que la douleur
de perdre et la joie de gagner me semblaient, comme au jeu, choses viles
et roturires. Il ne m'entra point dans l'esprit qu'un marquis de
Vaulignon pt s'mouvoir  propos d'argent, et la premire fois qu'il
s'ouvrit  moi de ses chagrins, je crus navement qu'il ne parlait ainsi
que pour me cacher autre chose.

La vrit m'apparut enfin dans toute sa laideur lorsque mon pre mit
sous mes yeux une lettre de la Bavaroise qui le faisait pleurer
d'indignation. Le pauvre homme avait demand  Grard je ne sais plus
quelle somme pour dsintresser je ne sais quel crancier. La comtesse
rpondait pour son mari que les temps taient durs, que les fermages
rentraient mal, que les amliorations, les plantations, les routes, les
btiments neufs absorbaient leur revenu de l'anne, que tous leurs
capitaux disponibles taient engags dans diverses oprations, bref que
le _cher papa_ serait gentil, gentil, s'il voulait bien chercher la
somme dans son voisinage, chez ces bons Dauphinois, qui tous ont des
tiroirs remplis d'argent qui dort.

Je m'indignai d'abord, puis, me ravisant tout  coup: Mon pre, lui
dis-je, tous ces papiers que j'ai l-haut dans un tiroir ne sont-ils pas
changeables contre cus?

--Eh! sans doute.

--Il me semblait bien. Et les hommes qui vous poursuivent refuseront-ils
cet argent sous prtexte qu'il vient de moi?

Cette demande le fit rire aux clats, et j'eus deux bonheurs  la fois:
scher les larmes de mon pre et fltrir la conduite de mon indigne
belle-soeur. J'entranai le pauvre homme chez moi, j'ouvris le
chiffonnier o mes titres dormaient en liasses, et je lui dis: Puisez!
Il m'embrassa d'abord en me disant mille choses du coeur, ensuite il
prit un papier qui valait, je crois bien, cinq mille francs de rente.
Enfin il me dit: Je veux te signer un reu, car c'est un prt que
j'accepte, et les bons comptes font les bons amis. Ce proverbe odieux,
plus digne d'un Roquevert que d'un Vaulignon, me fit rougir. Ah! cher
pre! lui dis-je, est-ce qu'il y a du tien et du mien entre nous? Ne
permettez-vous pas que je vous rende une parcelle de ma dot?

--Un Vaulignon ne reprend pas ce qu'il a donn.

--Or, je suis une Vaulignon, je vous donne ce grand vilain chiffon de
papier, et maintenant je vous dfie de me le faire reprendre! Voil un
argument sans rplique; embrassez-moi.

Mon pre me tmoigna ds ce jour une admiration qui m'tonnait un peu.
J'avais toujours eu le sentiment de la proprit collective et je
distinguais parfaitement notre bien du bien d'autrui; mais au chteau,
chez nous, il me semblait que tout dt tre en commun; je n'aurais rien
su refuser, mme  la comtesse Grard, et j'aurais t stupfaite qu'on
me refust quelque chose. Tous ces objets matriels auxquels le pauvre
attache un prix n'ont plus de valeur dans notre sphre; les ides et les
sentiments y sont les seules ralits dignes d'intrt.

Ce fut donc avec un dtachement tout naturel et peu mritoire que je
vis passer ma fortune aux mains de mon pre. D'abord je n'avais besoin
de rien, et puis je pensais que tt ou tard Vaulignon serait  moi, mon
frre ayant dj les Trois-Laux; or, Vaulignon est une fortune. Quant 
mon pre, il tait bien malheureux, bien humili de nos positions
respectives, et reconnaissant  un point qui parfois me faisait mal. Il
s'accusait de m'avoir mconnue; il s'emportait contre le fils ingrat,
avare et lche, qui lui tournait le dos dans un pareil moment; il se
reprochait  haute voix des prfrences que je n'avais jamais
remarques; souvent, en ma prsence, il s'est jur de mettre ordre  nos
affaires en rparant une injustice que j'ignorais. C'tait sans doute le
testament qu'il voulait annuler, car il me rpta bien des fois en
puisant dans mon pauvre tiroir: Tu ne perdras rien, ma chrie; j'irai
voir Foucou. Ses ides de restitution taient si formelles et si bien
arrtes qu'on a trouv dans ses papiers un codicille dont voici la
copie authentique:

  Vaulignon, 2 octobre 186..

  Indignement trahi par un fils que j'avais combl, et combl par une
  fille que j'avais en partie dshrite, je dchire mon testament du...
  janvier 185., et moi soussign Philippe-Auguste Lescuier, marquis de
  Vaulignon, je lgue en toute proprit  Claire-Estelle-Marguerite
  Lescuier de Vaulignon, ma fille chrie, veuve du vicomte de
  Montbriand, le chteau, le parc, les terres et gnralement tout le
  domaine de V...

Il n'a pas achev le mot, mais l'quivoque est impossible. La pice
n'est pas signe  la fin, elle l'est magnifiquement au milieu.
Pourquoi, comment mon pre a-t-il gard deux ans ce papier dans sa
chambre au lieu de le porter  Grenoble? Est-ce la maladie du notaire
Foucou et la vente de l'tude qui sont venues traverser un si juste
projet? Je l'ignore; mais, quoique les tribunaux aient dclar ce
codicille nul, j'y constate avec bonheur la tendresse et la loyaut d'un
digne homme.

Nos relations ont t cordiales jusqu'au bout; sa prfrence pour moi
ne s'est pas dmentie un seul jour, quoiqu'il et des agitations, des
dsespoirs et des colres terribles. Les procs se succdaient sans
interruption; il pleuvait du papier timbr sur le chteau; mon pre
allait trois et quatre fois par semaine  la ville, chez l'avou, chez
l'avocat, chez les juges; il ne chassait presque plus. Pauvre homme!
c'tait lui qui tait le gibier. Je le suppliais quelquefois d'en finir
avec les affaires et de payer sans discussion, dans l'intrt de sa
sant, tout l'argent qu'on lui rclamait: Non, rpondait-il, c'est ton
bien que je dfends, et j'irai tant que les forces ne me trahiront pas.
Malgr sa belle rsistance, je me ruinais grand train. On eut vent de la
chose dans mon ancienne famille,  Paris. M. de Cayolles m'crivit une
lettre trs-paternelle et trs-sense pour me dire que cette liquidation
tait un gouffre, que j'y jetterais toute ma fortune sans le combler,
que je me devais  moi-mme de conserver un peu de bien, car, si je me
ruinais, mon nom, ma jeunesse et ma figure deviendraient autant
d'obstacles au dvouement de mes meilleurs amis. Je fis part de cet avis
 mon pre; il y donna les mains. Ton oncle a mille fois raison, me
dit-il; tu dois garder une poire pour la soif, quoique j'aie assur ton
avenir par une combinaison infaillible. Je ne veux pas que tu m'avances
un centime au-del de ta dot. Je te l'ai donne, tu me la prtes, je te
la rendrai sous une autre forme, et j'espre que tu ne perdras rien.
L'important est de protger Vaulignon contre toute hypothque
judiciaire. Si les huissiers mettaient leurs sales mains dessus, je les
tuerais ou je me ferais sauter; mais le douaire que tu as trop bien
gagn, ma pauvre enfant, conserve-le. Cher pre! lorsqu'il parlait
ainsi, mon douaire lui-mme tait dj fort entam. Je n'eus garde de le
lui dire, et je fis ma principale tude de tous les dangers d'hypothque
qui pouvaient menacer Vaulignon. Je restais au chteau quand mon pre en
sortait pour ses plaisirs ou ses affaires; j'apprenais la procdure, je
m'exerais  dchiffrer l'odieux griffonnage des officiers ministriels.
Et, lorsqu'il arrivait un commandement de payer, je payais.

L'huissier se prsenta par malheur un jour que mon pre tait prsent
et moi sortie. Il s'agissait d'une somme importante qui n'est pas encore
rgle aujourd'hui: cent mille cus! C'tait la dernire crance
exigible; entre mon pre et moi, nous avions liquid tout le reste. Si
je m'tais rencontre l, j'aurais invent dix arrangements pour un. Je
n'avais pourtant pas trois cent mille francs: il s'en fallait plus de
moiti; mais j'aurais fait opposition, ou bien j'aurais prouv que le
revenu de nos coupes pouvait tout payer en un an: la procdure des
saisies immobilires abonde en dtours et en chappatoires, Dieu sait!
Le pauvre homme tait seul; il sortait de table, son rgime n'tait pas
trs-ordonn depuis qu'il prouvait le besoin de s'tourdir: ce
commandement le frappa comme un coup de massue, et lorsque je rentrai de
ma promenade, je ne trouvai plus qu'un enfant  soigner.

Si j'ai fait mon devoir jusqu'au bout, c'est chose inutile  dire. Ni
Grard ni sa femme ne sont venus me disputer la garde du malade. Ils le
croyaient ruin  fond; j'en ai la preuve dans cet acte o le comte
accepte la succession sous bnfice d'inventaire. Lorsqu'ils ont su la
vrit, ils se sont fait envoyer en possession du chteau. J'ai plaid
la nullit du testament; j'ai perdu en instance, en appel et en
cassation. Reste  savoir si je dois rapporter les misrables dbris de
ma fortune passe. La partie adverse prtend qu'il faut dduire les
dettes de ce qui reste dans la succession, ajouter au montant net les
sommes que mon frre et moi nous avons reues en avancement d'hoirie, et
diviser cette masse en trois parts gales dont deux reviendraient 
Grard et la troisime  moi. Or, ce qui reste dans la succession, c'est
Vaulignon, grev de trois cent mille francs de dettes et estim sept
cent mille francs net. A cette somme, on ajoute le million des
Trois-Laux rapport fictivement par mon frre et le million de ma dot,
soit deux millions sept cent mille francs d'actif. Et comme le premier
testament, seul valable, dispose formellement en faveur de Grard de la
quotit permise par la loi, vous voyez que j'ai reu cent mille francs
de trop, puisque le tiers de vingt-sept est neuf et non pas dix. Donc le
tribunal me condamne  rendre cent mille francs sur les quatre-vingt
mille qui me restent, attendu que le voeu des mourants est sacr, et que
le marquis de Vaulignon, au moment de paratre devant Dieu, a voulu que
son fils ingrat ft cinq ou six fois millionnaire, et que sa fille
dvoue mourt de faim. Qu'en dites-vous, monsieur Mainfroi? Est-ce
ainsi que vos pres, ces magistrats illustres et vnrs, entendaient la
justice? Est-ce ainsi que vous la comprendrez vous-mme, lorsque vous
disposerez  votre tour de la fortune et de l'honneur des gens?

Mainfroi s'tait promis d'couter en vieillard cette plaidoirie
fminine; mais sa rsolution ne tint pas contre le charme agressif et
saisissant de Marguerite. Sa voix, admirablement timbre, tantt douce,
tantt forte, toujours juste, s'levait en fuse, et tout  coup
descendait par une transition insensible  des profondeurs inconnues;
aprs avoir branl le cerveau de l'auditeur dans ses moindres tubes,
elle se rabattait sur le coeur et le saisissait fibre  fibre. Le
caractre du geste, la noblesse du visage, l'clat des yeux
accompagnaient cette voix prodigieuse et en doublaient l'autorit. Mille
contrastes bizarres et charmants envahissaient l'esprit de Mainfroi:
cette amazone  pied, cette Diane chasseresse en garni, cette veuve aux
grces virginales, avec son me passionne, son esprit viril, ses
navets enfantines et son rudition de procureur; ce grand corps
onduleux sur deux tout petits souliers, quelques mots de basoche gars
entre ces dents mignonnes qui avaient l'air de casser des noisettes en
citant les articles du code, tout cela colorait le discours d'un reflet
inusit. Mais ce qui par moments l'illuminait d'une splendeur
incomparable, c'tait la beaut morale d'une me droite, le tableau
d'une vie pure, d'un dvouement continu, de sacrifices accomplis dans
l'ombre et d'une longue solitude firement traverse. Un juge de cent
ans aurait t prvenu en faveur d'une telle femme et de la cause qui se
personnifiait en elle. Ajoutez qu'au cours du rcit les souvenirs
s'veillaient en foule chez Mainfroi, et que chacun de ces souvenirs
avait force de tmoignage. Il se rappelait la premire visite du marquis
et du fanatisme de cet homme qui prfrait sa terre  sa fille; le dner
chez Foucou, la physionomie ingrate de Grard, la combinaison Roquevert,
inaugure au profit de la Bavaroise et liquide aux dpens de
Marguerite. Tous les personnages du drame dveloppaient jusqu'au
dnoment les caractres qu'il avait devins au premier acte. Il tait
donc oblig de donner gain de cause  la veuve pour l'honneur de son
diagnostic et peut-tre aussi pour l'acquit de sa conscience; car enfin
il avait tremp, sinon les mains, du moins le bout du doigt, dans ce
testament jadis arbitraire, et que les circonstances rendaient criminel.

Or Mainfroi n'tait pas de ceux qui font les choses  demi. S'il tait
arriv  l'ge de trente-sept ans sans jamais brler ses vaisseaux,
c'est que, vivant en terre ferme, il n'avait jamais eu de vaisseaux 
brler. Une rsolution extrme ne lui cotait pas plus qu'une
demi-mesure  la plupart des hommes de ce sicle mou. En moins de deux
minutes, il pesa le pour et le contre, prit son parti, tendit la main 
Marguerite et lui dit:

coutez bien, madame, et gravez ma parole au plus profond de votre
mmoire, qui est fidle et qui me l'a prouv: ou j'obtiendrai qu'on vous
rende intgralement les biens dont on vous a dpouille, ou je veux
perdre ma fortune et mon nom.

La belle veuve, un peu trouble par cette dclaration solennelle,
balbutia quelque remercment confus, et protesta qu'elle tait loin d'en
demander autant.

Et pourquoi donc m'arrterais-je  moiti chemin, si le but est  ma
porte? Votre droit est entier, et je n'en revendiquerais que la moiti,
le quart, le quatorzime? Quel motif avons-nous de faire des prsents 
qui nous vole le ncessaire? Je ne m'explique pas votre premier procs,
ni surtout l'obstination des avous qui vous l'ont fait poursuivre
jusqu'en cour de cassation. Il s'agissait bien d'ergoter sur la validit
du second testament! La question n'a jamais t l, quoique le titre en
lui-mme me paraisse trs-dfendable. Mais vous tes crancire de la
succession, madame; mais on vous doit les quatorze cent mille francs que
vous avez engloutis par bont dans la liquidation des pltrires! Je
trouverai l'agent de change qui a vendu vos titres un  un, j'tablirai
la concordance des dates, je montrerai que chacun de vos sacrifices a
libr une partie de ce domaine que le couple Grard s'arroge
impudemment! Je ferai comparatre les huissiers  qui vous avez donn
votre argent, de vos propres mains. J'tablirai le compte de vos biens 
la mort de M. de Montbriand; on saura quelle vie modeste vous meniez 
Vaulignon; la cour dira s'il est possible que vous ayez gaspill en cinq
ans de villgiature un million et demi. Ce n'est pas tout; nous ferons
la contre-preuve sur les recettes et les dpenses de votre injuste et
malheureux pre. On sait ce qu'il avait, on sait ce qu'il devait le
premier jour du mois o les actions de cinq cents francs sont tombes 
deux cent cinquante. Nous ferons le total des sommes que M. de Vaulignon
a payes jusqu' sa maladie, et je demanderai dans quelle bourse il a
puis tout ce qui lui manquait. Comptez sur moi, madame, ou plutt sur
l'clatante justice de votre cause. Plus j'y pense, plus je m'tonne que
ni vos avous ni vos avocats ne l'aient comprise, et qu'elle ait pu
arriver toujours perdue, mais toujours intacte, jusqu' moi.

Marguerite rpondit avec une candeur adorable: C'est sans doute que je
l'ai mal explique  ces messieurs. Pensez donc! des secrets de famille!
Quel que soit l'intrt qui vous pousse, on ne peut pas les raconter au
premier venu.

Ainsi donc, pensa Mainfroi, je ne suis pas le premier venu pour elle! Il
prit avantage de l'aveu pour se dtendre et se familiariser. Il se
prvalut mme des alliances quasi lgendaires qui unissaient les
Vaulignon aux Mainfroi. Mais alors, dit-elle en riant, nous serions
cousin et cousine, si nous tions venus au monde quinze gnrations plus
tt?

--Nous le sommes, madame; ce n'est qu'une question de degr.

--Vous me le jurez, mon cousin?

--Foi d'avocat, ma cousine. Et puisque nous voici presque en famille,
permettez-moi de vous demander si la devise de votre papier  lettres
appartient aux Vaulignon ou aux Montbriand?

--Elle n'appartient qu' moi seule. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que, si la devise est  vous, je compte vous l'emprunter, ma
cousine, jusqu'au prononc de l'arrt. Tout ou rien! Oui, je veux
vaincre ou mourir, et je vaincrai, car la vie est bonne.

--On le dit.

Sur ce mot, qui ne manquait pas de profondeur, elle congdia Mainfroi.
Le jeune btonnier descendit du second tage sans effleurer les marches
de l'escalier. Il avait des ailes; celui qui aurait pu le suivre par les
rues l'aurait entendu dire  chaque pas: Quelle femme! quelle cause!
Peut-tre ne savait-il pas lui-mme si c'tait la femme ou la cause qui
faisait battre son coeur; mais, comme il prouvait le besoin
trs-naturel de babiller un peu sur l'une et l'autre, il s'en alla tout
droit chez le premier prsident.


V

A sa grande surprise, il trouva le vieillard plus agit que lui-mme. M.
de Mondreville se leva, vint  lui, lui prit la tte et lui donna
l'accolade en larmoyant: Oui, cher enfant, j'tais sr de vous voir
aujourd'hui, et je vous remercie de partager ma joie. Ce jour est donc
venu! Je puis chanter le cantique de Simon. _Nunc dimittis!_

Mainfroi craignit d'abord que cette expansion ne ft un symptme de
dcadence snile. Mais vous ne savez donc pas? reprit le prsident. Il
est garde des sceaux!

--Qui?

--Mon copain! Le nouveau ministre est tout au long dans
_l'Indpendance_; il sera dimanche au _Moniteur_.

--Hum! Entre la coupe et les lvres...

--Mais il me l'a crit lui-mme, ce cher ami; voici la lettre.

--Ceci change la thse. Alors, monsieur, veuillez agrer mes compliments
sincres et mes regrets, car le premier mouvement de l'illustre copain
sera de vous confisquer au profit de la cour suprme.

--Pas si vite! Il faut attendre une vacance. Et qui sait s'ils voudront
de mes vieilles lumires  Paris? Quant  vous, mon enfant, votre
affaire est hors de doute. Aussitt pris, aussitt procureur gnral.

--Oh! mais non; je refuse.

--Il a votre parole.

--Je la reprends. Ah! monsieur, si vous saviez quelle admirable affaire!
Vous verrez! vous entendrez, car je me fais une fte de la plaider
bientt devant vous! Un droit vident qu'on a mconnu et ni quatre fois
de suite! la femme la plus intressante, la plus digne, la plus
admirable, effrontment dpouille par des collatraux sans coeur! Je
veux que la rparation soit aussi clatante que l'iniquit fut norme;
je flagellerai l'odieuse belle-soeur; je souffletterai moralement
l'indigne frre. Ah! tenez!  la veille d'un combat si lgitime et si
glorieux, je n'changerais point ma toque d'avocat contre une couronne
royale!

--Soit; mais contre un mortier de prsident?

--Pas mme! Rien ne vaut le plaisir de demander justice.

--Vous oubliez le plaisir de la rendre, mon enfant. L'avocat propose, et
le juge dispose.

--Et le parquet?

--Il impose. Si je m'intressais  quelque victime des iniquits
sociales, je demanderais au bon Dieu, _primo_ de prsider l'affaire,
_secundo_ d'y remplir les fonctions du ministre public, _tertio_ d'y
plaider comme Dmosthne ou comme vous, mon cher matre. Ce n'est pas
moi qui parle, c'est l'exprience d'un vieux mentor. Mais quel est donc
l'appel qui vous tient tant au coeur? Vient-il  la premire chambre?

--Oui, monsieur. Vaulignon contre Vaulignon. C'est Picardat qui occupe
pour Mme de Montbriand.

--Diable! diable! Litige pineux, mon fils. Je connais la question sur
le bout du doigt; le maudit testament du marquis nous a donn bien de la
tablature. En quit, je crois que votre cliente n'aurait pas tort,
l'intim m'a tout l'air d'un mdiocre sire; mais ses mesures sont
admirablement prises, la forme est pour lui. Si ma mmoire ne me trompe
pas, le gain de la cause a tenu trois ou quatre fois  un cheveu;
malheureusement quand la balance s'entte  pencher du mme ct, c'est
que dcidment il y a un plateau plus lourd que l'autre. Vous me direz
que ce nouveau marquis de Vaulignon et sa femme ont fait flche de tout
bois: j'en conviens; la brigue est forte, mais on s'est dmen des deux
parts. Il parat que la marquise est en crdit  Munich; elle fait agir
la lgation de Bavire; notre garde des sceaux, celui qui part dimanche,
a t sollicit diplomatiquement. De son ct, Mme de Montbriand est
protge par un gros snateur, lgitimiste ralli, et d'autant plus
influent qu'il ne s'est pas vendu, mais donn. Vous savez que l'empire a
des tendresses de parvenu pour ces messieurs de l'ancien rgime, sitt
qu'ils daignent s'humaniser un peu. On combat les rpublicains  coups
de trique et les royalistes  coups d'encensoir. Le ministre de
l'intrieur a pris parti pour M. de Cayolles, qui adore Mme de
Montbriand, quoique honnte femme ou plutt _parce que_, un paradoxe de
vieux beau! On a donc oppos ministre  ministre, comme on pousse pion
contre pion au dbut d'une partie d'checs; puis on a fait marcher les
grosses pices: le fou d'ici, la tour de l, enfin la dame et le roi
lui-mme... Que voulez-vous? les suprmes consquences du gouvernement
personnel! Il s'ensuit que l'affaire Vaulignon est tendue  un point que
je ne saurais dire. Il n'y a pas huit jours que Mme de Montbriand a
signifi son acte d'appel, et dj le garde des sceaux a fait savoir au
procureur gnral qu'il et  prendre la parole en personne et non par
substitut. On compte sur lui pour enlever l'affaire, et on n'a peut tre
pas tort; il tient pour les Bavarois, c'est connu; vous aurez affaire 
forte partie. Moi, je n'ai pas d'opinion prconue, et vous pouvez
compter sur mon attention la plus bienveillante, comme toujours. Trouvez
l'argument dcisif, mon jeune ami; jetez un poids nouveau dans la
balance, et je serai heureux de consacrer par un arrt le plus tonnant
de vos triomphes; mais, puisque vous portez un intrt si vif  Mme de
Montbriand, dites-lui qu'elle ferait sagement de produire un mmoire 
l'appui de sa demande: il faut prparer le terrain, ramener quelques
esprits, et dtruire les prventions que les succs constants de la
partie adverse ont pu enraciner.

Mainfroi n'eut garde de ngliger un avis si paternel, et, soit que la
publication de ce mmoire lui part pressante, soit qu'il craignt de
laisser refroidir l'loquence qui bouillait en lui, soit qu'il trouvt
charmant de se clotrer dans une pense de plus en plus chre, il
rentra, dfendit sa porte et travailla d'arrache-pied jusqu' minuit. Il
fallut que la vieille Fleuron ft acte d'autorit en venant teindre la
lampe.

Le lendemain, au petit jour, il crivit  Marguerite pour rclamer
d'urgence un nouveau rendez-vous, et jusqu'au moment de la revoir il se
tint occup d'elle. Elle le reut  midi, et il put dj lui soumettre
le canevas d'un travail net, logique, parfaitement ordonn, o les
faits, serrs l'un contre l'autre, avaient l'air de soldats qui courent
 la victoire. La jeune femme en fut ravie; elle croyait dj l'affaire
termine.

Patience! dit-il; ceci n'est que le plan d'un travail prparatoire; il
vous faudra me fournir tout un monde de documents et de matriaux qui me
manquent. C'est une collaboration longue et pnible que je viens
solliciter; me l'accorderez-vous?

--Eh! grand Dieu! rpondit-elle, quand tous mes intrts ne seraient pas
en jeu, je le ferais par plaisir, car votre compagnie est la plus
adorable du monde.

Elle avait quelquefois de ces boutades o le coeur part comme une arme 
feu dans la main d'un enfant. Sa reconnaissance, son admiration, son
amiti, clataient  brle-pourpoint, si brusquement que Mainfroi,
ahuri, ne savait que rpondre. Toute son exprience des femmes tait
dsaronne par ces soubresauts. Marguerite ne ressemblait  rien de ce
qu'il connaissait; ce n'tait pas l'tre faible, averti, cauteleux,
provoquant et fuyard, qu'il avait maintes fois couru et forc dans ses
chasses  travers le monde, mais une nature droite et cavalire. Ses
moindres politesses affectaient un air agressif, sans toutefois qu'un
fat et os les interprter en mal. C'tait l'effusion d'un coeur chaud
qui s'emporte; on y sentait peu de tendresse et surtout point de
faiblesse.

La rdaction du mmoire prit une semaine, et, sauf quelques heures
consacres aux devoirs du palais, ils passrent tous ces jours en
tte--tte. Marguerite avait fourni sa bonne part de travail; elle
crivait d'un style net et tranchant, un peu pre parfois, mais toujours
digne et contenu. Quand la premire preuve sortit de l'imprimerie
Maisonville, Mainfroi l'apporta tout humide et la lut  haute voix de
bout en bout. Marguerite en fut transporte; elle sauta au cou de son
cher avocat et l'embrassa sur les deux joues, puis elle lui tourna le
dos, s'installa devant la table, et, comme refroidie par cette
explosion, elle se mit  feuilleter l'preuve et  revoir les passages
importants sans remarquer le trouble de Mainfroi. Quant  lui, il avait
la tte un peu perdue; la joie et l'tonnement le faisaient vaciller sur
ses jambes; son esprit courait  mille lieues du procs; il commenait 
se demander s'il ne jouait pas le rle d'un sminariste et d'un sot. Au
fort de ses perplexits, il aperut le cou de Marguerite, trs-allong,
trs-souple et d'une blancheur clatante, o tranchaient cinq ou six
boucles de petits cheveux noirs. La nuque d'une jolie femme a des
sductions que le vulgaire ne souponne pas, mais qui ravissent en
extase les _dilettanti_ de l'amour. Mainfroi s'approcha lentement, comme
attir par une fascination irrsistible, et sa bouche contre-signa
l'hommage de ses yeux.

Mme de Montbriand bondit et se retourna vers lui tout d'une pice, le
visage en feu, le regard flamboyant, la lvre frmissante: Oh!
dit-elle.

--Chre madame, rpondit-il avec un sourire avantageux, je ne vous rends
que la moiti de ce que vous m'avez donn tout  l'heure.

Elle ne comprit pas d'abord, et tandis que son esprit cherchait, ses
yeux fixes gardaient leur expression hagarde. Lorsqu'elle eut trouv le
mot de l'nigme, elle reprit vivement:

Non! cela n'est pas la mme chose. Ce que j'ai fait, je l'aurais fait
devant mille personnes, et vous, m'auriez-vous traite de la sorte, si
seulement Polyxnie avait t l?

Il protesta de son respect et de son obissance, se confondit en humbles
excuses, et revint, par un dtour habile, mais connu,  rclamer du bon
vouloir de Marguerite ce qu'il avait obtenu par surprise.

La belle veuve (de sa vie elle n'avait t si belle), se recueillit une
minute et rpondit:

Monsieur Mainfroi, si vous me demandiez la permission de m'embrasser,
je n'aurais peut-tre pas le courage de vous rpondre non; mais j'estime
que vous feriez mieux de ne me demander rien.

Mainfroi mit un genou en terre et dit: Revoyons notre preuve.

Ils travaillrent ce jour-l comme deux hommes, et se quittrent sans
avoir parl d'autre chose que du procs. Seulement,  la dernire
minute, Mme de Montbriand prit la brochure et dit: Nous avons oubli
l'pigraphe.

--Que mettrez-vous?

--Ma devise, qui est aussi la vtre.

Rien ne fut chang dans leurs habitudes; ils se revirent le lendemain et
tous les jours suivants aux mmes heures et dans la mme intimit; mais
le laisser-aller des premiers jours ne se retrouva plus, chacun d'eux
s'observait davantage: une rvolution irrparable tait accomplie; la
gne se glissa dans leurs rapports et la froideur se rpandit peu  peu
sur leurs entretiens. Cette gne toutefois abondait en jouissances
secrtes, et cette froideur cachait un feu tout nouveau. Un seul geste
de Mainfroi avait tu le bon garon chez Marguerite et rveill ou
veill la femme.

Cependant le mmoire tait lanc; on ne parlait pas d'autre chose au
palais et dans la ville. Le succs littraire fut trs-vif; on admira
partout cette argumentation suivie, serre, poignante, qui gorgeait
l'adversaire sans sortir un moment du ton modr et sans choquer aucune
convenance. L'opinion publique se retourna; le parti pris de certains
magistrats fut branl. Le dfenseur des Vaulignon, qui tait un homme
minent, s'empressa de rdiger un factum nergique; mais il commenait 
douter de la victoire, et il poussait ses clients  une transaction.
Quelques officieux s'entremirent; on offrit  Mme de Montbriand de lui
laisser le peu qu'elle avait, et de lui parfaire en viager dix mille
francs de rente. Le procureur gnral appuya sous main ces tentatives;
il fit entendre  Mainfroi que sa cause, excellente en quit, mauvaise
en droit, devait s'accommoder de la demi-satisfaction qui tait offerte;
mais l'avocat et la plaideuse maintinrent rsolment leur tout ou
rien. Plus ils voyaient l'ennemi se dmoraliser, plus ils
s'affermissaient en courage.

La curiosit publique avait d'abord respect le deuil et la misre de
Marguerite; peu de gens la connaissaient en ville; les maisons qui
s'taient trouves en relation avec son pre ne jugrent ni utile ni
prudent de renouer avec elle. D'ailleurs le marquis Grard et la petite
Bavaroise avaient pris les devants en visitant  tort et  travers tout
ce qui faisait un semblant de figure.

Mais lorsqu'on vit un personnage comme M. Mainfroi pouser publiquement
les intrts de la jeune veuve, lorsque le gain de sa cause parut
assur, lorsqu'enfin la malice ou le dpit des mres de famille insinua
que le btonnier de l'ordre, en dfendant Mme de Montbriand, combattait
pour ses propres foyers, le monde avis de Grenoble prit ses mesures en
consquence. On se dit que Mainfroi, clbre comme il l'tait, protg
par le nouveau ministre et de plus en plus prdestin aux hautes
fonctions de la magistrature, n'irait jamais s'enterrer  Vaulignon; il
resterait en ville, et il y resterait trs-riche, mari  une jeune
femme, en position de recevoir souvent et bien. Cette maison, qui
joindrait l'utile  l'agrable, serait peut-tre difficile  forcer l'an
prochain; pour l'instant, elle tait ouverte  quiconque saurait prendre
date et devancer la victoire. Il n'y avait pas  lanterner, si l'on
voulait plaindre Mme de Montbriand en temps utile; aussi la foule
envahit-elle en hte ce pauvre logement o la veuve s'tait morfondue 
loisir. , madame, disait Polyxnie, avec une pointe d'humeur
villageoise, il parat que nous sommes devenues bien aimables depuis que
le procs est  moiti gagn? Marguerite, qui n'avait jamais su faire
ni couter un mensonge, prouvait mille dmangeaisons de rompre en
visire  ces amis du bon moment; il fallut toute l'loquence de
Mainfroi pour dompter son honnte orgueil et l'amener  rendre une
visite sur dix. Les maisons qu'elle honora de sa prsence se
transformrent en foyers de propagande, en bureaux d'enrlement, et
comme l'avocat les avait choisies une  une avec son tact infaillible,
l'lite de la ville fut bientt range sous les bannires de Mme de
Montbriand.

L'affaire tait inscrite au rle du mardi 23 janvier; les plaidoiries,
les rpliques, les conclusions du procureur gnral et le prononc de
l'arrt devaient prendre vraisemblablement deux audiences. Le mardi
matin,  neuf heures, l'avou Picardat fora la porte de sa cliente et
vint lui dire que Bnaud, l'avou des Vaulignon, offrait six cent mille
francs sur table. Marguerite rpondit: Je n'en demandais pas autant et
c'est plus d'argent qu'il ne m'en faut pour vivre selon mes gots; mais
si je transigeais une heure avant l'audience, j'aurais l'air de mettre
en doute le succs de M. Mainfroi. L'affaire suivra son cours.

Ce n'tait ni l'amour de la paix ni la peur du scandale qui avait
conseill un si grand sacrifice  la marquise Augusta de Vaulignon. Elle
jetait une partie de sa cargaison parce qu'elle voyait le navire  la
cte. La veille au soir, dans tous les cercles de Grenoble, on avait
fait des paris de proportion  neuf et dix contre un.

Les dbats s'ouvrirent au milieu d'un silence avide. Le prtoire tait
gorg de monde comme aux plus grandes ftes de la Cour d'assises. On y
remarquait la magistrature et le barreau, la haute bourgeoisie de la
ville et la noblesse des environs, les officiers gnraux de la
garnison, les femmes du monde, cent cinquante ou deux cents amateurs
d'loquence judiciaire, dputs par les doctes cits de Vienne, d'Aix et
de Lyon, enfin la population rustique de Vaulignon et des Trois-Laux,
qui ne paraissait pas tenir la balance gale entre la bonne demoiselle
et l'trangre. Le marquis Grard et sa femme taient prsents; ce fut
pour eux une rude journe. Polyxnie, rendant compte de la sance  sa
matresse, les comparait  deux crevisses dans l'eau qui chauffe.
Non-seulement ils se virent malmens par Mainfroi, mais ils connurent 
des signes certains que l'assemble, vassaux compris, les tenait en
mdiocre estime.

Mainfroi remplit la premire audience  lui seul. Jamais il n'avait
parl si longtemps, avec cette abondance et cette ampleur. Les
fanatiques de son talent se disaient  l'oreille: C'est bien lui, et
pourtant c'est un autre homme; Dmosthne tourne au Cicron; le courant
de son loquence s'enfle et dborde; c'est un ruisseau qui devient
fleuve. Les clbrits de province ont ainsi leurs enthousiastes, qui
sont de fins critiques malgr tout, gourmets passionnment pris d'un
certain cr, mais d'autant plus aptes  prfrer le vin des bonnes
annes. Personne ne douta que cette transformation de Mainfroi ne ft un
miracle de l'amour; les quelques sceptiques qui niaient sa passion pour
Mme de Montbriand durent se rendre  l'vidence. L'auditoire ne lui sut
pas mauvais gr de cette concession aux faiblesses humaines; on lui
avait dj reproch la froideur de ses plaidoiries, et certaine rigidit
mtallique qui rappelait un peu trop le style impassible de la loi. La
foule prit plaisir  s'chauffer avec lui; la sympathie publique clata
plus de vingt fois en applaudissements que les audienciers rprimrent
par habitude, mais sans conviction et sans autorit. Le prsident, mu
lui-mme jusqu'aux larmes, oubliait de rclamer le silence.

Au sortir de l'audience, Mainfroi s'enfuit au grand trot de ses chevaux;
il tait temps: les braves gens de Vaulignon et des Laux le cherchaient
pour le porter en triomphe. Il courut chez Mme de Montbriand et lui dit:
Ma belle cousine, voulez-vous me donner  dner? Ou je me trompe fort,
ou je vous apporte le pain.

Le lendemain, mme affluence au palais. L'avocat du marquis Grard parla
longtemps et parla bien, sans espoir de gagner la cause. Il maintint ses
conclusions pour la forme, mais en homme qui serait content de s'en voir
adjuger le demi-quart. Mainfroi rpliqua en peu de mots, la duplique de
l'adversaire fut tranante et mal coute. L'intrt se portait de plus
en plus sur le procureur-gnral, M. Sbert. On savait qu'il s'tait
montr favorable au fils Vaulignon; on ne supposait pas que l'loquence
de Mainfroi et gliss sur ses prventions sans les entamer; on le
savait honnte et consciencieux, mais d'une impartialit qui frisait
parfois l'irrsolution.

A quatre heures moins quelques minutes, M. Sbert dclara qu'attendu
l'heure avance et l'importance de l'affaire, il demandait remise 
huitaine pour les conclusions du ministre public. Le prsident leva la
sance, et la foule s'coula en murmurant un peu.

Lorsque Mainfroi rentra chez lui, il trouva sur sa table un pli du
tlgraphe. La dpche, transcrite sur grand papier, se formulait comme
il suit:

Le ministre de la justice  M. le comte Mainfroi de Gartires.

Je suis heureux de vous annoncer qu'un dcret rendu sur ma proposition,
en date de ce jour, vous nomme procureur-gnral prs la cour de
Grenoble.

Dcidment le copain de M. de Mondreville avait bonne mmoire. Il se
rappelait mme un point nglig depuis deux gnrations par la famille
Mainfroi. L'aeul paternel de Jacques tait comte de l'empire, et il
n'avait tenu qu' lui de rendre son titre hrditaire en rigeant en
majorat une terre de dix mille francs de rente; mais pour substituer
perptuellement un grand tiers de sa fortune, cet honnte homme aurait
d dpouiller en partie quatre enfants, sur cinq qu'il avait. Voil
pourquoi Jacques et son pre taient rests Mainfroi tout court. Or
depuis quelque temps le conseil du sceau des titres adopte une
jurisprudence qui abolit rtroactivement la cause du majorat: il est
naturel que le second empire ne marchande pas trop la noblesse du
premier.

Gartires tait le nom d'un petit bien de campagne conserv depuis
longtemps dans la famille et qui restait  Jacques. Trois ou quatre
Mainfroi, entre le XVe et le XVIIIe sicle, ont cousu Gartires  leur
nom pour se distinguer des Mainfroi de Bois-Vizille et des Mainfroi de
Jaubeuf, teints aujourd'hui.

Le ministre n'avait pu tre si bien renseign que par M. de Mondreville;
ce bon vieillard, un peu trop entich lui-mme de sa noblesse,
s'indignait par moments qu'on ne ft pas titr lorsqu'on prouvait
trente-deux quartiers et le reste.

Bah! rpondait Mainfroi, je ne pourrais jamais tre aussi vain de mon
titre que je suis orgueilleux de mon nom.

Vingt fois peut-tre il avait tenu ce langage, et toujours dans la
sincrit de son me; mais maintenant qu'il avait le titre et le nom
devant lui, maintenant qu'il lisait et relisait sur la dpche
ministrielle ces cinq mots parfaitement assortis: _le comte Mainfroi de
Gartires_, il lui semblait que le tout formait naturellement une
harmonie majestueuse, et qu'en retrancher la moindre syllabe serait un
crime de lse-grandeur. Cette contemplation l'enflait  ses propres
yeux; l'ide d'un avantage superficiel, extrieur, d aux services d'un
mort et  la bienveillance d'un homme en place, lui fit oublier un
instant son vrai mrite et ce succs tout chaud qu'il ne devait qu'
lui-mme. Toutefois, comme il n'avait rien d'un sot, cette ivresse fut
bientt cuve; il arriva promptement  se la reprocher et voulut en
sonder la cause. Il descendit au fond de son coeur et trouva, quoi? Le
vague sentiment de l'attraction qu'un titre exerce sur les femmes,
l'ide d'une plus value matrimoniale, le regret de n'avoir pas t comte
de Gartires  trente ans: c'tait penser  Marguerite. Il ne se dit
pas: Maintenant je suis  mme de lui offrir un nom aussi brillant que
celui de son pre ou de son premier mari. Tout occup qu'il tait de la
belle veuve, il ne s'avouait pas qu'il en ft amoureux, ou, s'il se
l'avouait parfois, c'tait avec le ferme propos de se vaincre et de
respecter une loyale crature qui ne pouvait tre sa femme. Il
n'admettait pas l'hypothse d'un mariage avec cette cliente qui lui
devrait tout: sa dlicatesse et sa dignit lui fermaient les
perspectives de l'avenir; mais il prenait un plaisir amer  btir mille
chteaux en Espagne dans l'irrparable pass.

Sa rverie fut coupe au plus bel endroit par un billet de Marguerite.
Mon cher cousin, crivait-elle, n'aurai-je pas le plaisir de vous
remercier aujourd'hui? Il rflchit qu'il aurait mauvaise grce 
ddaigner des loges qui devaient tre ses seuls honoraires, et il
courut chercher le denier de la veuve avec un empressement qu'il se
dguisait  lui-mme. Polyxnie, dit-il en entrant, annoncez M. le
procureur gnral.

--Une farce, monsieur?

--La vrit, ma fille.

--Mais vous n'avez rien de chang! Enfin, puisque a vous amuse...
Monsieur le procureur gnral!

A ces mots, il se fit un brouhaha dans le petit salon, puis un grand
bruit de chaises suivi d'un profond silence. Mainfroi tombait au milieu
d'un encombrement de visites, et le procureur gnral annonc 
brle-pourpoint chez une plaideuse, c'tait un coup de thtre comme
Grenoble n'en avait jamais vu. Comment! s'cria Marguerite, c'est vous!
La folle!

--Elle n'a pas menti. J'ai reu ma nomination en sortant de l'audience.

On s'empressa autour de lui pour le complimenter  la ronde. Un des
assistants remarqua qu'il avait commenc sa carrire d'avocat par un
Marengo et qu'il la terminait par un Austerlitz.

Ainsi donc, demanda Mme de Montbriand, vous ne plaiderez plus!

--Jamais, madame.

--Et si cette nouvelle tait arrive hier matin, vous n'auriez pas pu me
dfendre?

--Comme avocat, certes non.

--Alors bni soit Dieu d'avoir retard l'aventure!

--Dieu, ou le ministre, on ne sait.

--Mais, j'y pense, si vous tes procureur gnral, M. Sbert ne l'est
plus. Moi qui avais si grand'peur de lui, je n'ai plus rien  craindre!
C'est vous qui prendrez la parole au nom du ministre public, et vous
n'aurez qu' dire: Messieurs, je vous renvoie  la plaidoirie de Me
Mainfroi, elle exprime mon opinion tout entire.

--Ah! pardon. Ce procd simplifierait les choses, mais je doute qu'il
soit permis.

--Si la loi le dfend...

--Non; la loi qui pense  tout, n'a point prvu le cas, que je sache.
Elle interdit au juge de siger dans une affaire o il aurait plaid,
elle semble ignorer qu'un simple avocat, par un coup de fortune, peut
devenir de but en blanc chef du parquet; mais o le code ne dit rien,
les convenances dcident. Je cderai la place  un avocat gnral ou 
un substitut.

--En avez-vous le droit? Est-ce que le garde des sceaux n'a pas
formellement demand que le procureur gnral parlt en personne?

--C'est, ma foi, vrai! je l'avais oubli; mais le ministre qui a donn
cet ordre est remis sous la coupole du Snat; son successeur, que je
verrai sans doute avant trois jours, est le plus galant homme du monde,
et je suis sr de m'entendre avec lui.

Les nominations parurent au _Moniteur_ le jeudi 25 et arrivrent 
Grenoble le vendredi. M. Sbert tait nomm prsident de chambre  la
cour de Bordeaux, pas un mot sur le sort de M. de Mondreville. Mainfroi
partit pour Paris le soir mme, et courut s'inscrire chez le copain, qui
tait au conseil. Dans la journe du samedi, il reut un billet
trs-cordial qui l'invitait  djeuner le lendemain au ministre.

L'homme d'tat l'accueillit  bras ouverts et s'excusa de lui rendre un
djener d'auberge en change du bon dner de Fleuron. Aux premiers mots
de remercments, il interrompit son convive et lui dit: Vous ne me
devez rien; c'est mon vieil ami Mondreville qui a tout fait. Il a mme
retard votre nomination pour vous laisser le temps de plaider la grande
affaire. On dit que vous avez t admirable; _l'Impartial_ et le
_Courrier_ clbrent votre loquence; bravo! J'ai fait voeu d'crmer
l'ordre des avocats au profit de mes parquets. Sbert tait insuffisant,
je l'ai envoy s'asseoir. Il est cause que l'arrt n'est pas rendu, et
que le public et les plaideurs sont encore dans l'anxit.

--Le pauvre homme tait d'autant plus embarrass qu'il avait reu
l'ordre de prendre parti dans l'affaire. J'aime  croire, monsieur, que
vous n'entendez pas me faire hriter de cette obligation?

--Je n'ai rien  vous dire, je ne sais rien, je ne veux pas connatre du
procs Vaulignon, ni d'aucun autre. L'intervention du pouvoir excutif
dans les affaires civiles est un abus contre lequel je ragirai de
toutes mes forces. Ne prenez conseil que de vous-mme, ne suivez que les
impulsions de votre conscience, ne faites que le bien, et soyez sr _a
priori_ que je suis d'accord avec vous.

--Ce n'est pas tout d'avoir raison, il faut encore y mettre les formes,
et si je montais au parquet mercredi prochain pour appuyer ma plaidoirie
de mercredi dernier, on trouverait assurment que j'abuse.

--L'affaire revient donc mercredi? Eh bien! pour vous mettre  votre
aise, je vais tcher qu'on fixe  mercredi votre audience de serment. Il
faudra, bon gr, mal gr, que la cour s'arrange sans vous, et vous
trouverez l'arrt rendu en revenant  Grenoble.

Mainfroi ne demandait rien de plus. Au dessert, il risqua une allusion
dlicate  ce titre de comte dont on l'avait gratifi sans son aveu.
Selon lui, M. le premier avait pouss la bienveillance un peu trop loin
dans cette affaire. Ne vous en prenez qu' moi seul, dit le ministre.
Mondreville m'a fourni les renseignements, mais sur mon initiative.
Notre devoir n'est pas seulement d'empcher l'usurpation des titres par
nos jeunes ambitieux en robe; je ne dois pas tolrer qu'un homme de
votre naissance commette par modestie une usurpation de roture. Si le
respect de la justice est branl par la fausse noblesse, son prestige
est doubl par la vraie. Habituez-vous donc  signer le nom de vos aeux
tout au long; cela vous paratra d'abord compliqu, mais cette nouveaut
ne dplaira pas  Mme la comtesse Mainfroi de Gartires. Vous voyez que
je suis au courant.

Jacques bondit sur sa chaise. Ah! monsieur, s'cria-t-il, je vous jure
qu'on vous a mal inform.

--Tant pis! Vous tes d'une race qu'il ne faut pas laisser teindre, et
le mariage qu'on annonait publiquement  Grenoble me semblait fort bien
assorti.

--Il est certain que la personne dont on vous a parl mrite tout le
respect et tout l'attachement d'un homme; il est vrai que je l'ai
recherche avant son mariage et que je ne me suis pas vu devanc par un
autre sans prouver quelque regret; mais depuis qu'elle a bien voulu
m'appeler  son secours, pas un mot, pas un signe ne m'a donn lieu de
penser qu'elle m'honort de la moindre prfrence. Et d'ailleurs, ft-il
vrai qu'elle m'aime autant que je l'estime, il n'en rsulterait qu'un
ternel chagrin pour elle et pour moi, car je ne puis l'pouser sans
encourir le mpris du monde et le mien.

--M'est avis qu'en ce moment le ministre public pousse les choses au
noir. Je vous assure, monsieur, que mes amis, qui sont un peu les
vtres, envisagent cette union d'un fort bon oeil et ne la trouvent en
rien mprisable.

--C'est qu'ils ne sont pas  ma place, monsieur, et vous m'accorderez,
sans doute, que je suis le meilleur juge de mon honneur. Lorsque Mme de
Montbriand (j'ose la nommer) m'a pri de dfendre son appel, la cause
tait plus que perdue. La pauvre femme se trouvait exactement dans la
position de ces plaideurs dsesprs qui se livrent pieds et poings lis
 un petit maquignon d'affaires. On lui dit: Sauvez ma fortune, et je
vous en abandonne la moiti! Ma cliente est venue  moi par un autre
chemin; elle m'a dit: Sauvez-moi, et je promets de ne vous rien donner
en change. Si maintenant je demandais ou j'acceptais sa main, qui ne
va pas sans sa fortune, quelle diffrence y aurait-il entre le comte
Mainfroi de Gartires et les petits avocats vreux?

--Il y en aurait une immense,  mon avis; mais j'avoue que les envieux
ne manqueraient pas de gloser. Nous sommes loin du bon vieux temps o le
moindre chevalier qui avait sauv la princesse l'pousait sans scrupule
aux applaudissements des peuples. J'ai encore vu l'poque o le premier
mdecin venu, ni riche, ni beau, ni trs-jeune, arrachait une malade 
la mort et la conduisait  l'autel sans trop scandaliser les gens. On
disait dans le public: Tant mieux pour lui, et sa femme n'est pas 
plaindre; mieux vaut encore pouser son mdecin que de mourir.
Aujourd'hui, pour quelques malheureuses pices de cent sous que vous
aurez rendues  une jeune et jolie femme qui vous aime et que vous
aimez, la dlicatesse vous interdit de faire son bonheur et le vtre.
Ah! le monde a des raffinements d'honneur, de susceptibilits maladives
que j'admire, d'autant plus que nous savons, vous et moi, si les
voleurs, les mendiants et les mouchards y forment une imposante
minorit... Mais je n'insiste pas, n'coutez que vos sentiments, et, si
la conscience vous dfend d'pouser une ancienne cliente enrichie par
vous, mariez-vous  la Magistrature!

--Ainsi ferai-je, rpondit Mainfroi.

Son absence ne dpassa point le terme convenu; toutefois, il s'ennuya
fort au pays des plaisirs faciles. En dpit du prjug qui veut que les
journes de Paris soient particulirement courtes, il eut beaucoup de
mal  tuer le temps, surtout aux heures qu'il avait coutume de perdre
chez Mme de Montbriand. Un silence se faisait en lui; il se sentait
dsoeuvr, inutile, incapable; et s'il essayait de se secouer, le
cerveau restait silencieux comme un grelot vide. Il monta en wagon le
vendredi soir, plus joyeux qu'un lycen qui part en vacances. Aussitt
dbarqu et baign, il courut chez M. de Mondreville sous prtexte de
lui porter les amitis du ministre, mais surtout pour apprendre une
nouvelle que ni Fleuron ni Dominique n'avaient su lui donner.

Le premier prsident lui parla de tout, except de l'arrt, et la visite
commenait  traner en longueur, lorsque Mainfroi, prenant son grand
courage, demanda d'un air dtach ce qui s'tait pass la veille 
l'audience.

Mais peu de chose, rpondit le vieillard. Nous avons confirm deux
jugements, je crois. Verdon contre Minguy et Lefranc contre Bonnard.

--Eh bien! et Vaulignon?

--Nous vous avons attendu.

--L!... mais pourquoi? Dans quel intrt? Mon bon monsieur de
Mondreville, je vous le demande au nom du ciel: avait-on besoin de moi
pour rendre un arrt qui est peut-tre ici tout rdig sur le coin de
votre bureau?

--En effet, j'ai trac une lgre esquisse, et je ne crains pas de vous
dire entre nous que vos conclusions seront adjuges. La cause, en droit,
n'a jamais t qu' moiti bonne; il n'tait pas en votre pouvoir de la
rendre excellente. Je ne sais ce qu'on pensera de nous en cassation,
mais n'importe: vous avez enlev la cour et le public, et la cause,
bonne ou mauvaise, est gagne. Vous avez procd par voie sentimentale;
la piti, l'indignation, le mpris ont plus de part  la victoire que le
raisonnement; bref, s'il faut vous dire toute ma pense, c'est un succs
d'assises que vous remportez l. Or le parquet, vous le savez, se pique
de ragir contre ces entranements de la faiblesse humaine. Nos avocats
gnraux, nos substituts eux-mmes, sont d'avis que la cour s'est laiss
attendrir comme un simple jury. S'ils n'taient retenus par de hautes
convenances, j'en connais au moins deux qui discuteraient svrement
votre plaidoirie; mais le moyen, je vous le demande, maintenant que vous
planez sur eux? Devant la rsistance des uns et l'abstention
systmatique des autres, je me suis arrt  un parti qui ne
compromettra personne. Aprs tout, il n'est pas indispensable que le
parquet ait des lumires  lui dans chaque affaire civile; sept fois sur
dix, ces messieurs s'en remettent  la sagesse de la cour ou du
tribunal. Vous pourriez donc, si je ne me trompe, occuper le sige du
ministre public; vous diriez qu'un avis du garde des sceaux, antrieur
 votre nomination, invite le procureur gnral  conclure en personne
dans cette affaire; mais que, pour des raisons faciles  comprendre,
vous vous en rapportez au sentiment de la cour. Qu'en pensez-vous?

--Je pense, rpondit Mainfroi, que la cause me semblait absolument
bonne, et je me demande si la force de mes raisons a pu s'venter en
huit jours comme le vin d'une bouteille dbouche.

--Pas d'exagration, mon enfant! Aprs tout, vous gagnez.

--J'entends bien; mais si le gain de la cause suffit  l'avocat, ce
n'est peut-tre pas assez pour un procureur gnral et pour...

--Et pour un Mainfroi? Bien, mon fils! Ce sentiment vous fait honneur,
mais ne vous mettez pas en peine. Les questions de forme, quelque
importantes qu'elles soient, sont et seront toujours secondaires. Le
premier devoir du magistrat est de faire justice, c'est--dire de
protger les honntes gens contre les coquins. Les poux Vaulignon sont
de vilains personnages, malgr tout le soin qu'ils ont pris de se mettre
en rgle avec la loi; Mme de Montbriand est une femme de bien qui
rclame son patrimoine et que nous ne devons pas rduire  la misre,
quelque imprudence qu'elle ait mise  se dessaisir. Voici la minute en
question; je ne crois pas violer le secret des dlibrations en la
communiquant au premier magistrat du parquet. Les _attendu_ vous
paratront assez concluants, je m'en flatte, et l'arrt suffisamment
motiv.

L'expos des motifs et l'arrt emplissaient quatre pages de petit texte;
Mainfroi n'en fit qu'une bouche, puis il remercia M. de Mondreville, et
prit cong de lui en dissimulant comme il put le trouble et l'oppression
qui lui restaient de sa lecture.

Ce pauvre premier, pensait-il, est le meilleur et le plus digne des
hommes, mais ses facults baissent: voil un arrt motiv en dpit du
sens commun.

Dans cette affligeante pense, il s'en alla, comme  son ordinaire, chez
Mme de Montbriand. Marguerite l'attendait; elle le reut avec une
expansion de bonheur qui la rendait tout  fait belle; mais il resta
rveur, inquiet et morose, moins heureux d'tre l que dsireux de se
retrouver seul avec l'ide qui l'absorbait. Rentr chez lui, il
s'escrima toute la soire et toute la nuit  dfaire et  refaire les
malheureux _attendu_ de M. de Mondreville, sans pouvoir se contenter
lui-mme. Le labeur et l'anxit de cette longue veille au lendemain
d'un voyage le mirent sur les dents; il avait une fivre de fatigue, de
doute et de dpit.

Est-ce donc moi qui suis en dcadence? disait-il, ou faut-il croire que
la rdaction d'un arrt comporte un talent qui me manque? C'est une
littrature de prcision, j'en conviens, tandis que l'loquence
judiciaire se borne  prsenter artistement des  peu prs... Mais la
cause tait bonne, morbleu! quand je l'ai plaide, et maintenant qu'elle
est gagne, il me semble  moi-mme qu'elle ne vaut plus rien. Pourquoi?
Sans doute parce que je ne suis plus avocat, et qu'ayant chang de point
de vue j'envisage une autre face des mmes objets. Il n'y a pourtant pas
deux justices, pas plus qu'il n'y a deux morales ou deux vrits.
Travaillons! travaillons encore, et battons le caillou jusqu' ce que
l'tincelle jaillisse!

Il dbitait son monologue en marchant  grandes enjambes d'un bout 
l'autre de l'appartement, et cette promenade fbrile le ramenait toutes
les cinq minutes  la salle de rception o les Mainfroi du vieux temps
formaient la haie sur son passage. Ces portraits n'taient pas tous des
oeuvres de matres:  part un Philippe de Champaigne, un Rigaud et un
Largillire, la galerie n'avait d'autre mrite que l'authenticit; mais
tous les visages, sans exception, taient empreints d'une noblesse et
d'une srnit grandioses. Le calme imposant des anctres contrastait
svrement avec l'agitation maladive de leur hritier. Jacques voyait
les regards austres de ces grands magistrats s'abaisser avec compassion
sur sa personne nerveuse et frmissante.

Eh bien! quoi? leur dit-il; que me reprochez-vous? Je suis un fils
dgnr peut-tre? Non! je suis un peu jeune, voil tout. Je ne suis
encore qu'un homme, et je commence  comprendre aujourd'hui que, pour
disposer de la vie, de la fortune et de l'honneur d'autrui, pour devenir
un vrai magistrat, il faut s'lever au-dessus de l'homme. Vous avez tous
mont cet chelon invisible; moi, je m'y heurte au premier pas, et je me
fais mal. Qui sait si vous n'avez pas prouv le mme accident  mon
ge? Vos fronts n'ont pas toujours t si impassibles ni vos regards si
majestueux. Attendez, et comptez sur moi!

Il ramassa tous les papiers qu'il avait noircis depuis la veille, et
courut chez le premier prsident. Ses traits taient si visiblement
altrs que le vieillard lui demanda s'il tait malade.

Je suis bien pis que malade, rpondit-il; depuis tantt vingt-quatre
heures, j'ai l'esprit  l'envers. Vous m'avez dit hier que la cause
n'tait qu' moiti bonne, et vous savez si j'ai protest. Maintenant,
cher monsieur, je vous supplie de me prouver qu'elle est  moiti bonne,
car plus je l'examine, plus elle me parat mauvaise, et moins l'arrt
qui adjuge les conclusions de Mme de Montbriand me semble motiv. Vous
dites: Attendu qu'il est inadmissible que la veuve de Montbriand se
soit dpossde de la presque totalit de ses biens autrement qu' titre
de prt, et se soit volontairement rduite  la misre; cette assertion
que j'ai plaide, est contredite par tous les faits de la cause. Non,
Mme de Montbriand n'a pas prt sa fortune  son pre, elle la lui a
donne; elle a refus non-seulement toute garantie, mais jusqu'aux
simples reus; elle n'a accept que des actions de grces en change
d'un don pur et simple. Elle comptait si peu sur un remboursement
ultrieur qu'elle a mme cach au marquis une notable partie de ses
sacrifices, payant les huissiers de la main  la main et leur
recommandant le silence. On dit qu'elle ignorait le testament qui
l'exclut de l'hritage paternel et donne Vaulignon  son frre: j'en
conviens; mais l'et-elle connu, elle n'aurait pas moins accompli son
sacrifice. Il appert de tous ses actes que la noble crature n'avait
qu'un but, et que ce but tait d'assurer le repos du marquis, d'empcher
que ce propritaire monomane n'attentt  sa propre vie, comme il
l'avait annonc, le jour o l'hypothque judiciaire frapperait son cher
domaine. Vous dites: Attendu que le marquis, vivant avec sa fille dans
les termes les plus affectueux et lgitimement indign de l'ingratitude
de son fils, ne pouvait accepter une libralit dont l'effet facile 
prvoir, au moins pour lui, devait tre de rduire celle-l  la
mendicit en laissant celui-ci dans l'opulence. Erreur! monsieur le
prsident. Je vous accorde que le vieillard ne hassait point sa fille;
grce  Dieu, il n'tait pas encore dnatur  ce point. Nous dirons
mme qu'il l'aimait, si vous voulez, mais il l'aimait comme on aime les
filles dans la famille Vaulignon et dans beaucoup d'autres de notre
caste. On se ferait un crime de les envoyer mendier leur pain; on trouve
juste et naturel de les emprisonner dans un couvent pour la vie. Tel est
le sort que le marquis a rv de tout temps pour sa fille, et je
jurerais qu'en exploitant la facile bont de Marguerite, en ruinant
cette infortune au profit du chteau et des bois de Vaulignon, il
parodiait le mot de Mme de Pompadour et disait: Aprs moi, le couvent!
La conduite de son fils l'indignait, je l'avoue, et certes il y avait de
quoi; mais comptez-vous pour rien la manie du propritaire et
l'insurmontable orgueil du nom? Ce fils ingrat, indigne, dtestable et
mme dtest par boutades tait un Vaulignon, et le seul de sa
gnration. Lui seul pouvait perptuer cette union du nom et de la
terre, que le vieillard avait tant  coeur dans son orgueil de
gentilhomme et de propritaire foncier. Et tenez, monsieur le prsident,
lorsque je reste  ce point de vue et que j'examine le second testament
du marquis, cette pice dont j'ai tir parti la semaine dernire se
dresse victorieusement contre nous. D'abord ce n'est qu'un projet, ou
mieux l'bauche d'un projet, jete _ab irato_, dans un mouvement de
dpit, sur un lambeau de registre, au verso d'une feuille o je lis:
Chiens d'ordre, Ravageot, Fido, Mazaniello, Ravaud, Ronflot, Castillo,
etc. Ce brouillon, jet au hasard, exprime-t-il la volont de l'homme
ferme et rsolu qui vint la nuit, par un froid rigoureux, dposer chez
Foucou son testament en forme authentique? Moi soussign, dit-il. Il a
donc l'intention de signer. Or, il ne signe pas, et pourquoi? Parce
qu'au moment d'aliner le domaine qu'il adore, au moment de donner
Vaulignon  une fille trs-mritante et trs-digne, mais qui ne porte et
ne peut pas porter son nom, le coeur lui manque, la plume lui tombe des
mains. Ce mot interrompu rsume tout le procs, monsieur le prsident.
Il nous montre la faiblesse, l'gosme et l'ingratitude du pre, et
l'imprudence dsormais irrparable de la fille. Mme de Montbriand a
donn, donn tout son bien, sans condition,  un homme qui n'avait pas
mrit et qui n'a pas reconnu ce sacrifice. Elle a dilapid noblement,
hroquement sa dot et son douaire. Que vient-elle rclamer aujourd'hui?
Sa lgitime? Elle l'a reue en mariage. Une crance? On n'est pas
crancier lorsqu'on est donateur!

M. de Mondreville avait cout cette tirade avec une stupfaction
croissante. Quand l'orateur s'arrta pour reprendre haleine, il lui dit:

Eh! mon enfant, o courez-vous? Vous voil maintenant plus royaliste
que le roi. O jeunesse! D'un extrme  l'autre, en un seul bond! L'arrt
n'est pas aussi mal fond que vous dites; si je l'ai rdig sans
enthousiasme, je ne suis cependant pas homme  le dchirer sans
discussion. Rappelez-vous mon premier mot quand vous m'avez parl de
cette affaire: litige pineux, vous ai-je dit. En effet, le pour et le
contre me semblaient presque galement soutenables, et je voyais la cour
 peu prs partage, sauf une lgre tendance  confirmer le jugement.
Vous vous tes jet tout entier dans la balance,  corps perdu, et je
sais que depuis huit jours, grce  vous, la majorit est dplace. Vous
n'avez pourtant pas convaincu tout le monde, et cette opinion qui vient
d'clore dans votre esprit a toujours conserv des adhrents. S'ils ne
sont pas en nombre, tant mieux pour vous, car enfin vous n'tes pas
devenu subitement l'ennemi de cette belle cliente. Laissez-nous faire,
pratiquez la maxime des plus illustres sages de l'antiquit:
contiens-toi et abstiens-toi!

--Ai-je le droit de m'abstenir? S'il est vrai, comme vous le croyez, que
ma parole ait fait pencher la balance, je suis la cause dterminante de
l'arrt; la vraie responsabilit retombe sur ma tte, et c'est sous de
tels auspices, monsieur, que je ferais mon pas dans la magistrature!

--Mais quand on vous dit que l'affaire a deux faces!

--Et si je n'en vois plus qu'une! Et si, juste au moment o la cause
m'apparat sous son mauvais ct, je suis appel  me prononcer
publiquement, non plus en mon nom personnel, mais au nom de la socit,
au nom de la loi et des principes de l'ternelle justice?

--Parlez-vous srieusement? Seriez-vous homme  vous lever contre
vous-mme et  ruiner l'effet de votre plaidoirie?

--Pourquoi pas? Les entranements de l'avocat passionn sont excusables;
la complicit, mme tacite, du magistrat serait criminelle.

--Ah! les grands mots!

--Cherchez dessous, mon bon et vnrable ami; vous trouverez un grand
courage et un grand sacrifice.

--Tu n'es qu'un grand enfant, mais il faut que je t'embrasse. Si ton
pauvre pre tait encore de ce monde, il serait fier de toi.


VI

Ni ce jour-l, ni le lendemain, Jacques ne se prsenta chez Marguerite.
Il se calfeutra dans son cabinet, travailla dix-huit heures sur
vingt-quatre, et reprit le dossier d'un bout  l'autre sans pouvoir
retrouver cette belle conviction qui avait inspir sa plaidoirie. Tout
au contraire: plus il creusait, plus il s'affermissait dans la ngative.

Mme de Montbriand lui crivit le premier soir un billet o le badinage
mondain cachait mal une secrte inquitude. Elle l'avait trouv froid et
gn la veille; or, il arrivait de Paris, il venait de ctoyer un monde
o elle comptait des amis chauds et des ennemis dangereux; l'esprit de
Mme Augusta de Vaulignon tait fertile en calomnies; il se pouvait qu'on
et noirci le dvouement si dsintress du pauvre M. de Cayolles; bref,
la pauvre femme craignait tout, hors son vritable danger. Il rpondit
sur un ton amical et triste, allguant un travail qui n'avait rien
d'attrayant. Le lendemain, Polyxnie apporta une lettre longue et
pressante; on s'tonnait qu'il pt avoir des occupations si tyranniques;
les femmes ne croient pas au travail; de toutes les excuses, c'est la
seule qu'elles n'aient admis dans aucun temps. On lui rappelait qu'avant
la grande bataille, au plus fort des armements, dans le coup de feu de
son loquence, il trouvait tous les jours quelques minutes  perdre en
compagnie de sa cousine. La dsertion d'hier et d'aujourd'hui est
d'autant plus impardonnable, disait-elle, que bien certainement vous ne
travaillez pas pour moi.

Il crivit:

  Hlas! non, ma belle, chre et touchante cousine, je ne travaille pas
  pour vous. Non, non! Dieu seul peut prvoir aujourd'hui le jugement
  que vous porterez sur ma douloureuse lucubration. Quoi qu'il arrive,
  ne me dtestez pas: c'est la seule grce que j'implore dans le prsent
  et dans l'avenir.

  A vos pieds,

  JACQUES MAINFROI.

Quelque peu soulag par cette demi-confidence, o Marguerite ne comprit
rien, il se replongea dans l'tude et travailla encore le jour suivant
sans gard  la loi du repos dominical. Mme de Montbriand, pique au
vif, ne le drangea plus.

Le lundi matin, vers neuf heures, il reut la visite du premier avocat
gnral, M. Boutan. La porte tant toujours condamne, M. Boutan avait
forc la consigne. C'tait un homme d'ge et d'exprience, mais d'une
verdeur extrme, et rput pour sa franchise autant que pour son savoir.
Il venait en son nom personnel, mais  l'instigation de M. de
Mondreville, qui lui avait annonc le revirement de Mainfroi. Avec un
tact parfait, il aborda l'affaire en homme qui s'incline devant son
suprieur actuel sans oublier qu'un mois plus tt il s'intressait
encore  ce jeune avocat. Monsieur, dit-il, le bruit court au palais
que l'affaire Vaulignon vous est apparue sous un nouveau jour.

--En effet, monsieur, rpondit Jacques.

--Permettez-moi de m'en fliciter au nom de tout votre parquet, qui a
partag vos sentiments en mille occasions, et qui est heureux de se
retrouver d'accord avec vous aprs une divergence passagre.

--Pensez-vous que le parquet soit unanime sur cet appel?

--Je suis en mesure de l'affirmer. La sympathie, l'quit mme a beau
parler en faveur de Mme de Montbriand, le droit n'est pas pour elle, et
tous, sans exception, si nous avions la parole, nous supplierions la
cour d'oublier l'admirable plaidoirie qui l'a mue, et de confirmer
simplement la sentence des premiers juges.

--Cela tant, monsieur, je m'tonne que toute la magistrature debout se
soit abstenue quand mon loignement lui faisait si beau jeu.

--Votre absence n'tait pas officiellement annonce. L'et-elle t,
nous aurions craint d'encourir le reproche de discourtoisie et de
quasi-trahison. Ajoutez qu'on ne se rsigne point de gaiet de coeur 
jeter dans l'indigence une personne intressante, loyale, chevaleresque
jusqu' la folie, puisque non-seulement elle s'est ruine par amour
filial, mais encore qu'elle a refus, par dlicatesse, une transaction
qui lui laissait trente mille francs de rente.

--A quelle poque, s'il vous plat?

--Le matin mme de l'audience, une heure avant votre plaidoirie.

--Impossible! De qui tenez-vous cette histoire?

--Des deux avous, de Braud et de Picardat.

--Et pourquoi n'en ai-je rien su?

--Je l'ignore.

--Par quels motifs a-t-elle pu, la malheureuse femme, repousser un
arrangement si honorable et si avantageux!

--Elle a dit que, sa cause tant remise entre vos mains, elle ne pouvait
plus transiger sans vous faire injure.

--Elle pouvait au moins me demander avis; mais n'importe. Quelles sont
vos intentions, monsieur? car je suppose que vous avez quelque
combinaison  me proposer.

--La plus naturelle de toutes. Je vous demande la permission d'occuper
le sige du ministre public et de conclure, avec tous les gards qui
vous sont dus, mais avec toute la fermet que je dois aux principes,
contre l'appel de Mme de Montbriand.

Mainfroi se recueillit un moment, s'arma de tout son courage et
rpondit: Dcidment, monsieur, j'aime mieux me fustiger moi-mme.
L'autorit du procureur gnral restera plus intacte, et l'exemple sera
plus grand.

Et comme M. Boutan objectait que la chose tait sans prcdents, il
rpliqua: Tous les actes un peu mmorables se sont produits sans
prcdents, et c'est  cette circonstance qu'ils ont d de rester dans
la mmoire des hommes. Je vous autorise  publier cette nouvelle: si
j'ai chang de point de vue, je ne changerai pas de rsolution.

L-dessus, il se remit  l'ouvrage; mais au milieu de la journe il se
rappela tout  coup un devoir plus urgent. Il ne voulait pas que Mme de
Montbriand apprt par la rumeur publique la volte-face de son ancien
dfenseur: il devait  sa cliente et  lui-mme de l'informer
directement, de lui porter  domicile ses explications et ses excuses,
dt-elle les prendre mal. La dmarche tait non-seulement embarrassante,
mais hasardeuse. Mainfroi s'attendait aux violences d'un caractre
indompt; cependant, ce n'tait pas l ce qui l'inquitait le plus: il
craignait que la colre ne mt  nu quelque ct moins noble de cette
me. Dans le monde moral, comme dans le monde physique, les ouragans
sont d'admirables et terribles rvlateurs, qui dcouvrent tantt des
filons d'or, tantt des fleuves de boue.

Madame est chez elle?

La chambrire rpondit rudement: Si elle y est? je crois bien! Il ne
manquerait plus que a qu'elle ft sortie, quand monsieur nous fait
l'honneur et la grce d'une visite. On se tient  vos ordres, et quand
par hasard le temps dure trop, on se divertit  pleurer.

Il n'avait pas franchi le seuil du petit salon que Marguerite lisait la
gne et la tristesse sur son visage. Elle courut  lui, lui appuya deux
doigts sur la bouche et lui dit d'un ton suppliant: Ne parlez pas, je
vous le demande en grce. J'ai des pressentiments infaillibles, mon
pauvre ami. Je m'attendais  vous voir aujourd'hui; je sens,  n'en pas
douter, que nous nous retrouvons pour la dernire fois. Vous venez
m'apporter une mauvaise nouvelle, me chercher une querelle d'Allemand,
que sais-je? Je ne veux rien entendre de tout cela. Quoi qu'on ait pu
dire, inventer, machiner contre moi, taisez-vous; cachez-moi toutes ces
infamies, je ne me dfendrai pas. Grce  Dieu, je n'ai point d'amour
pour vous; je n'en aurai jamais pour personne; je quitterai bientt
Grenoble, j'irai cacher ma vie  Vaulignon; vous n'entendrez plus parler
de moi. Restons donc comme nous sommes, amis, vieux et tendres amis; ne
gtons pas le souvenir de tant d'heures charmantes. Sparons-nous comme
il convient  deux mes de condition dont l'une sera toujours la
trs-fidle vassale de l'autre. Vous tes le bienfaiteur et je suis
l'oblige; ne me dfendez pas d'aimer ma reconnaissance et de la choyer
toute la vie au plus profond de mon coeur!

--O femmes! rpondit tristement Mainfroi, toutes les mmes! Infaillibles
dans l'erreur et doues d'une perspicacit admirable pour voir le
contraire du vrai! Il s'agit bien de services et de reconnaissance!
Votre procs est perdu, et c'est moi qui vous le ferai perdre mercredi
prochain, sans remise, en prouvant que vous avez tort. Voil l'objet de
mon travail et la cause unique de ma tristesse. Quant au reste, je vous
jure que personne ne vous a calomnie devant moi, que je ne l'aurais pas
souffert, et que tout l'univers,  commencer par moi, vous honore comme
la plus admirable et la plus sainte des cratures, entendez-vous?

--Pourquoi donc mon procs est-il perdu?

--Parce que vous devez le perdre en droit.

--Et qui est-ce qui a fait cette belle dcouverte?

--Moi et beaucoup d'autres.

--Quels autres? Des femmes, n'est-ce pas? Une, au moins? Oh! la piteuse
et vilaine nouvelle! Je ne vous accuse pas, monsieur Mainfroi; ce n'est
pas vous qui avez conu ce projet misrable. Vous tes, sans le savoir,
l'instrument de leur intrigue. On commence par sduire un honnte homme,
et ds qu'on tient son coeur on a prise sur sa raison. Cette Bavaroise
est hideuse... ce n'est pas elle, c'est donc quelqu'un des siens...
avouez!

--Mais je n'avoue rien du tout! Mon coeur est aussi libre que le vtre,
et je proteste qu'il n'a pas mme eu le mrite de la rsistance! Votre
cause me paraissait bonne il y a quinze jours; je l'ai plaide avec
conviction et je l'ai presque gagne. Je reviens de Paris, je l'tudie
sur nouveaux frais, je m'aperois que nous nous sommes tromps, et je me
mets en mesure de rparer mon erreur, quoi qu'il m'en cote.

--En vrit? cela vous cote tant? Eh! monsieur, si vous tiez seulement
mon ami, vous n'examineriez pas si ma cause est plus ou moins juste.
C'est le premier principe de l'amiti, cela, donner raison  ceux qu'on
aime, quand mme ils auraient mille torts! J'ai raison, vous me l'avez
dit et prouv, vous m'avez rpondu de tout, vous m'avez mis le coeur en
joie et l'imagination en campagne. Tout  coup le vent tourne, et, non
content de me laisser sans dfense, voici que vous armez contre moi?

--C'est mon devoir de magistrat.

--Une arme  deux tranchants, votre magistrature! Elle vous dfendait
nagure de m'appuyer, elle vous commande maintenant de me porter bas. Un
magistrat, rpter aujourd'hui ce qu'il a dit hier, se donner raison 
lui-mme! jamais! les convenances s'y opposent; mais s'il lui prend
fantaisie de se djuger, de se contredire, de briser ses idoles, de
rduire au dsespoir ceux qu'il avait enivrs d'esprance, c'est une
originalit qui n'a rien d'inconvenant et que certains badauds
applaudiront peut-tre! Je veux vous applaudir aussi, monsieur Mainfroi.
On ne me refusera pas une stalle au thtre lorsque je paye les frais de
la comdie. Je verrai de quel front vous abjurez vos principes et reniez
vos amis. Peut-tre aussi saurai-je reconnatre  son air de triomphe
celle qui, depuis quatre jours, se glorifie de votre conversion. Malheur
 elle!

--Malheur  nous tous, madame, si vous persistez  voir ce qui n'est
pas,  mconnatre l'vidence et  vous gendarmer contre des fantmes!
Que peut-on dire  qui ne veut rien entendre? Quelles preuves fournir 
qui ferme obstinment les yeux? Me croirez-vous, si je vous dis que vos
intrts me sont plus chers que les miens, que votre libert, votre
repos et votre bonheur sont le principal objet de ma vie, que je vous
aime enfin malgr vous, malgr moi, malgr le mot dcourageant dont vous
m'avez cras tout  l'heure!

La vicomtesse de Montbriand se leva, prit un air de superbe ddain et
rpondit:

Monsieur Mainfroi, il me reste peu de temps  vivre de la vie de ce
monde, puisqu' la fin de la semaine, grce  vous, je rentrerai sans
doute au couvent. Je dsire employer ces derniers jours  ma guise et ne
voir que des visages absolument agrables, s'il vous plat.

Elle accompagna ce cong d'une ample rvrence et passa dans sa chambre,
laissant Mainfroi matre du terrain, mais conduit.

Il hsita un moment, et quoiqu'il entendt  travers la porte comme un
bruit de sanglots touffs, il prit son chapeau et se retira.

Tout va mal, pensait-il; mais ce n'est pas l'instant de ramer sur le
fleuve de Tendre. Il s'agit de combattre l'appel de cette pauvre femme
aussi victorieusement que je l'ai dfendu, aprs quoi nous nous
occuperons d'elle.

Le soin qu'il mit  prparer ses conclusions tait fort inutile, un seul
mot de sa bouche suffisait. Mme de Montbriand, condamne par son propre
avocat, ne pouvait plus trouver grce devant un seul conseiller de la
cour. S'il expdia sommairement son discours d'installation pour donner
plus de temps et de travail  la grande affaire, ce fut surtout 
l'intention du public. Il comptait sur un auditoire prvenu, pour ne pas
dire hostile; l'vnement justifia sa crainte et la dpassa mme un peu.

Ds les premiers mots, il fut interrompu par un murmure sourd qui
s'leva peu  peu jusqu'au tumulte. Les cris et les sifflets lui taient
dcidment la parole, si M. de Mondreville n'et impos silence aux
tapageurs en dclarant qu'il ferait vacuer la salle au premier signe
d'improbation.

Cinq minutes plus tard, tandis que Mainfroi, ple et crisp, mais
rsolu, poursuivait nergiquement son exorde, une tempte
d'applaudissements branla le palais. La foule se consolait de ne
pouvoir huer le magistrat en acclamant l'entre de sa victime. Mme de
Montbriand, en grand deuil, prcde et suivie de quelques fanatiques,
s'avana le front haut, l'oeil brillant, jusqu'au sige que ses amis lui
avaient secrtement rserv. Tous les assistants se levrent, les uns
pour la mieux voir, les autres pour lui rendre hommage. Elle salua ce
peuple avec la majest d'une reine et apaisa d'un geste charmant ses
fidles vassaux de Vaulignon. L'audience fut interrompue; le prsident
lana du haut de son fauteuil une remontrance plus svre et un suprme
avertissement, puis il rendit la parole  Mainfroi.

Celui-ci, par une inspiration soudaine, changea son plan...

Messieurs, dit-il, le ministre public s'associe hautement  la
sympathie, au respect,  la tendre piti que le malheur d'une personne
aussi vaillante que vertueuse veille ici dans tous les coeurs.

Il poursuivit quelque temps sur ce ton, exalta les mrites personnels de
Mme de Montbriand, et revint par un dtour habile  la discussion du
point de droit.

La loi est dure, dit-il, mais c'est la loi. Je suis ici pour la
dfendre, la cour pour l'appliquer, Mme de Montbriand pour la subir, et
vous tous pour la respecter. Que chacun fasse son devoir comme je fais
le mien!

Un lger frmissement lui fit comprendre qu'il n'avait point parl  des
sourds. Le propre des Franais est de vivre exclusivement dans l'heure
prsente. L'actualit les saisit si bien qu'elle leur te la mmoire du
pass; c'est ce qui les rend peu aptes  juger une vie ou un caractre
dans son ensemble. Qu'un homme ait travaill soixante ans  se rendre
impopulaire, s'il trouve un joint, s'il saisit le bon moment pour dire
ou faire la chose agrable aux masses, il deviendra plus sympathique en
un jour que tous les bienfaiteurs de l'humanit: les journaux le portent
aux nues, et la jeunesse des coles lui dcerne des couronnes. Le
phnomne inverse se produit aussi vite et par des causes aussi futiles.
Si la race de Clovis n'est plus sur le trne, elle est encore dans la
rue; nous aimons tous  brler ce que nous avons ador. La popularit
franaise ressemble  ces immenses vgtations sous-marines qui
grandissent en peu de jours, mais qui n'ont pas de racines, et qui
meurent, si leur caillou natal est seulement dplac.

Le discours de Mainfroi s'acheva au milieu d'une attention respectueuse
et presque bienveillante. On vit bien qu'il ne passait pas  l'ennemi
par caprice ou par sduction; on comprit qu'il souffrait d'avoir 
conclure contre Mme de Montbriand; son mpris pour Grard de Vaulignon
clatait au grand jour, alors mme qu'il ruinait Marguerite au profit de
cet homme. Il termina par une courte allocution aux jeunes avocats qui
l'entendaient:

Mettez  profit, leur dit-il, la douloureuse exprience d'autrui, et,
avant de plaider une cause, demandez-vous comment vous la jugeriez, si
Dieu, d'un jour  l'autre, vous infligeait la lourde responsabilit du
magistrat.

La cour, adoptant les motifs des premiers juges, confirma le jugement
qui condamnait Mme de Montbriand  rapporter cent mille francs  la
succession paternelle.

Marguerite se dpouilla du peu qui lui restait. Le marquis Grard de
Vaulignon lui fit savoir que sa dot tait paye au Sacr-Coeur de
Grenoble et qu'elle y pouvait commencer son noviciat le jour mme. Elle
entra au couvent; Grard et sa famille commirent un rgisseur au soin de
leurs intrts et s'en furent cacher leur gloire en Bavire. Mainfroi
prit un cong de quinze jours et s'clipsa; le bruit courut qu'il tait
 Paris.

Ds son retour, il fit venir l'ancien avou de la recluse.

Matre Picardat, lui dit-il, nous avions mal jug M. et Mme de
Vaulignon, qui sont les plus honntes gens et les meilleurs parents de
la terre. S'ils ont paru s'acharner  ce triste procs, c'tait par un
bon sentiment, pour procurer l'entire excution des volonts
paternelles. Au fond du coeur, ils estiment Mme de Montbriand et ils
seront heureux de la revoir, dans quelques annes, lorsque le temps aura
guri leurs blessures rciproques. En attendant, ils reviennent
d'eux-mmes  cette transaction, vous savez? qui a chou par ma faute.
Connaissez-vous beaucoup de plaideurs assez grands pour transiger aprs
la victoire? Voici la somme en bon papier; vous la porterez aujourd'hui
 Mme de Montbriand. C'est M. de Vaulignon qui vous la fait parvenir;
que mon nom ne soit pas prononc, je vous prie.

Rest seul, il employa presque toute la journe  des rformes
d'conomie prive, interrogeant Dominique, comptant avec Fleuron,
supprimant telle dpense et rduisant telle autre, donnant ses ordres au
maquignon qui devait vendre les chevaux neufs, et prenant toutes ses
mesures pour conformer son train de maison au revenu d'un procureur
gnral sans fortune.

Merci de moi! disait Fleuron; tu deviens donc avare, mon enfant?

--Je deviens vieux, rpondait-il en montrant ses dents blanches.

Jamais il n'avait eu le coeur si lger; il commenait  comprendre cette
gaiet des gueux, qui sera l'ternel tonnement des riches. En
traversant le salon de ses anctres, il s'cria:

Eh bien! bonnes gens, que pensez-vous de moi? Votre hritage est 
vau-l'eau et votre nom s'teindra probablement avec ma vie, mais j'ai
tenu la conduite d'un digne magistrat, pas vrai?

Le temps passait, la nuit tomba; on vint lui annoncer que le dner tait
servi. Il prit sa place accoutume devant la vieille table aux jambes
torses, et dna d'un bel apptit sur la nappe de guipure, dans la
porcelaine du Japon, en face du grand miroir de Venise qui refltait sa
bonne mine et son air de contentement. La chemine flambait d'autant
mieux que le temps tait  la gele; le talon des passants sur le pav
de la rue rendait un bruit sec. L'antique horloge sonna sept heures; les
tambours de la garnison commencrent  battre la retraite. Tout  coup
une voiture s'arrta devant la porte, et le marteau retentit. Un
souvenir des temps lointains s'veilla dans l'esprit de Mainfroi, et
machinalement il tourna la tte vers la portire pour demander si
l'ombre du marquis de Vaulignon n'tait pas sous le vestibule.

La portire s'carta, et Mme de Montbriand apparut, toujours fire, mais
mue et frmissante.

Monsieur Mainfroi, dit-elle, je viens savoir si vous tes tout  fait
un honnte homme, ou si vous ne payez vos dettes qu' moiti.

Il balbutia:

Mais, madame,... expliquez-vous, de grce!

--Vous avez dit: Je gage ma fortune et mon nom que vous rentrerez dans
votre hritage. Vous ne m'avez donn que votre fortune.

--Qui vous fait croire?...

--Personne ne vous a trahi; je ne me suis pas mme informe; je connais
la gnrosit de mon frre; mais ma devise est: tout ou rien, et je vous
somme de dire si vous m'abandonnez votre nom?

Il rpondit tourdiment:

Pourquoi faire?

--Pour le porter toute ma vie avec honneur, avec joie, avec amour, et
pour le transmettre  nos enfants, s'il plat  Dieu!

--Marguerite!

--Jacques!




III

L'ALBUM DU RGIMENT


I

Une femme de quarante-cinq ans, grande, svelte et belle encore,
arpentait la rue Saint-Dizier,  Nancy. Elle allait d'un tel pas que son
guide, un garon de l'htel d'Europe, s'essoufflait  la suivre. Le
soleil d'aot lui tombait droit sur la tte, et elle ne songeait pas
mme  ouvrir son ombrelle, qu'elle brandissait comme un javelot.
C'tait videmment une bourgeoise des champs: le visage bronz, la robe
de soie trop forte et trop lourde pour la saison, le crpe de Chine
bariol de broderies feriques, le chapeau trs-orn, mais en retard
d'un an sur la mode, des bijoux richissimes, tonns de se voir dehors
en plein midi, tout trahissait une de ces honntes propritaires qui ont
appris le meilleur franais sans oublier le patois natal.

Madame! madame Humblot! cria le domestique haletant. Une minute, s'il
vous plat, vous passez la porte.

Elle se retourna tout d'une pice, et cette hrone qui marchait au pas
de charge, devint en un moment plus hsitante et plus timide qu'un
premier communiant.

Dj, dit-elle; mais o donc?

--A la gurite, pardi! Quand vous voyez un voltigeur debout et un sapeur
assis devant la mme porte, vous n'avez pas besoin de demander s'il y a
un colonel dans la maison. La sentinelle et le planton, madame Humblot,
c'est l'enseignement de la boutique.

--Ah! vraiment? Je m'en souviendrai. C'est bien simple. Et comment
m'avez-vous dit qu'il s'appelle?

--M. Vautrin; un bel homme, dans votre genre, madame Humblot, et un
brave homme, qui donne un fier dner tous les dimanches, et bal jusqu'
six heures du matin avec les glaces, le th, le punch et le reste.

--Bien, bien. Et sa femme... car il est mari, n'est-ce pas?

--Formellement, ah mais! La dame du colonel? Une crme,... qui n'a rien
invent, sauf le respect qu'un chacun lui rend. Tant qu' leur
demoiselle...

--C'est bon. Seulement j'ai grand'peur que Mme Vautrin ne soit sortie.

--Je vais le demander  la _bonne d'enfant_.

Le Lorrain familier et goguenard traversa la rue, changea quelques mots
avec le sapeur et revint dire  Mme Humblot:

Cette petite friponne m'a jur sur sa barbe que tout le monde tait 
la maison. Ainsi, quand il vous plaira...

--Mais  quoi donc pensais-je de venir si matin? Je les trouverai tous 
table.

--a non, foi d'homme! Il est trois quarts pour midi; voil
quarante-cinq minutes que tout le militaire de France et d'Afrique a
djeun.

--Allons, tant mieux! soupira Mme Humblot.

Au fond du coeur elle tait plus rsigne que contente. Il fallait
qu'elle parlt  la femme du colonel: pour arriver jusqu' Mme Vautrin,
elle aurait franchi des montagnes, travers des mers, couru sur des
charbons ardents; mais devant cette route unie et cette porte ouverte,
son courage tombait  plat. Pour un rien, elle et tourn casaque et
regagn son htel. Le _cicerone_ joufflu lui coupa la retraite en
disant:

Eh bien! madame Humblot? Dieu me pardonne! j'ai l'air de vous mener
chez le dentiste!

A ce mot, elle releva la tte, haussa les paules, et donna tte baisse
dans la porte cochre, entranant le sapeur dans sa jupe  larges plis.

L'homme  barbe la remit aux mains d'une cuisinire, qui la transmit 
la femme de chambre, et en moins de quatre minutes Mme Humblot tombait
tout tourdie au milieu d'un salon assez imposant.

A son entre et  son nom, une grosse dame se leva en poussant un petit
cri d'effroi, et une adolescente bouriffe accourut d'un air martial.
Mme Vautrin tait prodigieusement timide et sa fille ne l'tait pas du
tout. Ce fut l'enfant qui rassura les deux matrones, offrit un sige 
Mme Humblot, et la pria de dvelopper  loisir les motifs de son
aimable visite.

Mme Humblot sentit qu'il n'y avait plus  s'en ddire, et aprs quelques
mots d'excuse elle exposa en bons termes qu'elle tait veuve depuis de
longues annes, qu'elle avait une fille de dix-neuf ans, et qu'elle
faisait valoir elle-mme un patrimoine considrable  Marans,
Charente-Infrieure. Un concours d'vnements imprvus, pour ne pas dire
singuliers, l'entranait  marier sa chre Antoinette avec un officier
de la garnison de Nancy. Ce jeune homme semblait fort bien  premire
vue; mais on n'tait pas suffisamment renseign sur son caractre, ses
habitudes et ses principes, et une mre invoquait l'antique
franc-maonnerie des mres pour obtenir de Mme Vautrin, dans un moment
si capital, la vrit dcisive.

Ce prambule honnte intressa la femme du colonel et parut la mettre 
son aise. Mme Vautrin rpondit qu'elle tait bien sensible  l'honneur
qu'on lui faisait, et promit de s'clairer en conscience.
Malheureusement elle ne connaissait tous ces messieurs que par l'change
des politesses indispensables; elle tait  peine du monde, l'ducation
de son petit diable et la sainte tapisserie remplissaient toutes ses
journes, elle n'avait aucune liaison particulire avec les autres
femmes de la garnison; mais ds qu'un intrt si grave entrait en jeu,
elle se ferait un devoir de frapper  toutes les portes. D'ailleurs, si
le jeune homme appartenait au rgiment, M. Vautrin connaissait tout son
monde  fond, comme Csar:

Un coup d'oeil d'aigle, madame, et un coeur de pre.

--Je ne sais pas, rpondit Mme Humblot, si ce monsieur a l'honneur de
servir sous les ordres du colonel Vautrin.

--Du moment qu'il est dans l'infanterie!... Il n'y a que notre rgiment
 Nancy...

--Mais peut-tre est-il cavalier. Nous ne l'avons pas vu en uniforme.

--Vous m'tonnez. Son grade?

--Capitaine, je pense, ou lieutenant pour le moins. Il ne s'est pas
expliqu l-dessus.

--C'est donc un original? Comment s'appelle-t-il, ma chre madame?

--Hlas! je compte sur vous pour nous aider  savoir son nom.

A ce coup, Mme Vautrin ouvrit des yeux normes, et la jeune fille pouffa
de rire. L'trangre comprit que son bon sens tait mis en doute; aussi
reprit-elle vivement:

Je vous expliquerai en peu de mots ce qui vous tonne, madame, et vous
reconnatrez que, s'il y a quelque excentricit dans mon fait, le hasard
ou la Providence en est plus responsable que moi; mais cette charmante
enfant est peut-tre bien jeune pour subir le rcit d'un mariage si...
compliqu.

La rieuse se cabra firement et dit:

J'ai quatorze ans passs, madame, et ma mre m'estime assez pour
traiter devant moi les questions les plus graves. Dsires-tu que je te
laisse, maman?

Mme Vautrin rougit comme ces gros nuages qui s'allument au soleil
couchant. Elle balbutia:

Blanche, Blanchette, mon trsor, ne t'loigne pas, mais occupe-toi. Ton
piano... l-bas... Sois gentille.

--Je ne le suis donc pas toujours?

--Oh! si.

L'enfant gte se mit au piano, et attaqua rsolument un exercice. Elle
frappa d'abord avec tant de furie qu'on ne s'entendait plus dans le
salon; mais petit  petit elle se modra si bien que sa musique ne fut
qu'un accompagnement discret de la conversation. Si Mlle Blanche ne
suivit pas de bout en bout le rcit de Mme Humblot, du moins elle en
saisit les points saillants, et elle en profita autant, sinon mieux, que
sa bonne femme de mre.

Madame, dit la veuve Humblot, je ne crains plus de vous scandaliser en
avouant que je suis l'esclave d'Antoinette. Les trois quarts et demi des
mres sont comme nous par le temps qui court; personne n'y peut rien,
c'est comme qui dirait une pidmie de faiblesse. Nous avons t aimes,
nous aussi, mais pas de cette faon. On me donnait le fouet quand je
n'tais pas sage,  vous aussi peut-tre, et nous mourrons l'une et
l'autre sans l'avoir rendu  nos filles, qui ne sont pourtant pas plus
sages que nous. Nos parents nous tablissaient  leur convenance et non
 notre fantaisie. Quelques-unes pleuraient, les plus fortes criaient au
despotisme et parlaient de se jeter dans un couvent; mais on finissait
par cder et l'on ne s'en trouvait pas plus mal: il est de fait que les
pres et mres se connaissent mieux en hommes qu'une jeunesse de vingt
ans. Moi qui vous parle, j'ai cru mourir de dsespoir parce qu'on me
sacrifiait  un demi-paysan, un bonhomme tout rond; je ne voulais que le
matre clerc de l'tude Niquet, sa figure de papier mch m'avait
fanatise. Bnis soient les braves parents qui m'ont marie malgr mes
larmes, car ce pauvre Humblot m'a rendue parfaitement heureuse, et le
joli matre clerc rame  Toulon pour le restant de ses jours. Antoinette
est une bonne petite fille, qui m'aime bien et qui pense tout haut avec
moi. Je me suis applique  obtenir sa confiance, et je peux me vanter
de l'avoir tout entire; elle n'a d'ides que les miennes et ne voit que
par mes yeux. Si quelque surprise du coeur lui avait fait choisir un
mauvais sujet, je n'aurais qu'un mot  lui dire; mais enfin, supposez
que ce jeune officier soit un brave garon, et il en a tout l'air, de
quel droit le refuserais-je  ma fille? Les partis qu'on nous a proposs
 Marans, quoique fort acceptables, n'taient pas de son got. Elle les
a tous limins par des objections sans rplique. Pouvais-je la
contraindre et faire violence  ses penchants? Je me disais toujours:
Elle est jeune, nous avons du temps devant nous. Le mois dernier,
considrant que nous avions pass en revue tous les petits messieurs des
environs, je me suis avise qu'il n'y aurait pas de mal  voyager un
peu. Les journaux nous parlaient du Rhin, de Bade, de Wiesbaden, etc.,
comme d'un rendez-vous europen trs-propice  l'assortiment des
mariages; pourquoi pas? Justement ma pauvre enfant avait besoin de
distractions; depuis le printemps, je la voyais rveuse. Il faut vous
dire que notre vie est occupe, mais pourtant un peu monotone l-bas. Je
confie le domaine au rgisseur, qui est un brave homme, faonn de ma
main, et nous voil sur les chemins de fer. Nous traversons Paris sans
dbrider, la ville tant vide de monde, pleine de poussire et plus d'
moiti dmolie, et nous nous dirigeons sur Bade en train direct. Tout
marcha bien jusqu' Commercy, mais c'tait l probablement que le destin
nous couchait en joue. Il ne restait qu'une place dans notre wagon,
devant moi; j'y avais mis nos couvertures et nos chles, et je comptais
bien les y laisser jusqu'au bout. Au dernier moment, entre le coup de
sonnette et le coup de sifflet, le terre-plein de la gare est envahi par
une bande joyeuse: douze ou quinze officiers en uniforme, tant cavaliers
que fantassins, faisaient escorte  un officier en habit bourgeois.
Toute cette jeunesse menait grand bruit et parlait haut, comme au sortir
de table. La portire de notre voiture s'ouvrit, je vis une embrassade
gnrale et prcipite, j'entendis un choeur d'adieu mon cher,--adieu,
mon bon,--adieu, mon vieux,--et un jeune homme de vingt-cinq  trente
ans, beau comme le jour, tomba littralement du ciel sur mes pauvres
couvertures.

Il s'excusa le plus gentiment du monde, et jeta son cigare avec horreur
ds qu'il se vit en notre compagnie. C'tait bien malgr lui qu'il
venait combler l'touffement d'un wagon o l'on ne respirait dj pas
trop  l'aise; mais il tait forc de rallier son corps  tout prix,
trop heureux si son escapade avait pass inaperue. Du reste, il nous
promit de chercher une autre place  Toul, et au pis aller le terme de
son voyage tait Nancy. Le pauvre enfant ne descendit pas  Toul, et
pour cause: nous tions en conversation rgle, et croyez que personne
n'avait pu se dfendre contre le charme de son esprit. J'en suis encore
 me demander si cette gaiet ptulante tait puise dans l'eau de la
Meuse; cependant il ne dit pas un seul mot o la critique la plus svre
pt trouver prise. Son langage est original et d'une couleur franchement
militaire; mais, s'il avait senti la caserne, il n'et sduit ni ma
fille ni moi. C'est vritablement un jeune homme accompli, beau sans
fatuit, brave sans forfanterie, spirituel sans mchancet, fou sans
cart. Vous devez le reconnatre  ce portrait.

--J'en reconnais plus d'un, chre madame; mais nous trouverons celui qui
vous tient au coeur.

--Moi, je le distinguerais entre mille. Dans le principe, il partageait
ses attentions entre toutes ses compagnes de voyage, et nous tions
quatre; mais insensiblement il les concentra sur ma fille et sur moi, et
Antoinette parut l'couter avec une curiosit sympathique. Vous jureriez
que le bon Dieu les a crs l'un pour l'autre, et peut-tre cette ide
leur est-elle venue en mme temps qu' moi. Il est de haute taille, elle
est grande; il est brun, elle est blonde; ils ont un peu le mme genre
de beaut. Je me disais, chemin faisant, que, si l'amour tombe
quelquefois sur deux coeurs, comme un coup de foudre, il serait bien
maladroit de manquer cette occasion-l. Vous devinez que, moi aussi,
j'tais ensorcele, car une mre est toujours avare de son bien, et
notre premier mouvement est de traiter en larron l'homme qui plat  nos
filles.

Celui-l s'avanait tambour battant dans l'intimit d'Antoinette; il
galopait en pays conquis. Ma fille n'est pas seulement leve dans les
meilleurs principes, elle est timide par sa nature, par son ducation
solitaire et par l'embarras de sa taille un peu plus haute que la
moyenne. Croiriez-vous qu'elle se mit bientt  bavarder avec ce jeune
homme comme avec un ami de dix ans? Je ne la reconnaissais plus, et je
m'baudissais de la voir miraculeusement dgourdie. Ce qu'ils disaient
entre eux, les anges auraient pu l'entendre; mais on sentait courir sous
les paroles cette fourmilire de bonnes et jolies petites choses qui
sont les malices de l'amour naissant. Ils furent bien surpris de se
trouver  la gare de Nancy, preuve qu'ils n'avaient pas compt les
kilomtres. L'officier prit cong de nous en honnte garon, par
quelques mots o il y avait de tout, du coeur, de la bonhomie, de la
discrtion. Je ne me rappelle pas le texte, mais cela voulait dire que
le voyage est un drle d'lment, o l'on s'accroche par mille atomes
comme si l'on ne devait pas se quitter, et  la premire station,
bonsoir la compagnie! Chacun s'en va de son ct avec un petit souvenir
en poche, et l'on ne se reverra jamais!

Je fus d'avis qu'il avait bien raison, quand je repensai froidement 
l'affaire; car enfin, lorsqu'on n'a qu'une enfant, on rve de la marier
auprs de soi, et le plus brave, le plus charmant des officiers
m'apparaissait comme le ravisseur d'Antoinette. Tout compte fait,
j'aimais autant qu'elle oublit cette rencontre, et je constatai avec
plaisir qu'elle n'en parlait plus. Nous avions rendez-vous  Bade avec
plusieurs familles de notre connaissance: on s'amusa beaucoup et l'on
fit de belles parties. Les jeunes gens  la mode ne se faisaient pas
prier pour en tre: non-seulement ma fille est agrable de sa personne,
mais on lui connat soixante mille francs de rente en bonnes terres, et
les cus sont le vrai miroir aux alouettes l-bas comme ici. Vous pouvez
croire que les pouseurs n'ont pas manqu; il en restait mme pour moi,
bont divine! Bref, on nous fit toutes les honntets imaginables, mais
mademoiselle acceptait cela comme un d et ne savait gr de rien 
personne. Je lui ttais le pouls de temps  autre; je lui disais: Que
penses-tu de celui-ci? Comment trouves-tu celui-l? Elle me rpondait
invariablement: Ni bien, ni mal. Pas d'hsitation, jamais la moindre
apparence de trouble, une vraie cuirasse d'indiffrence. Les choses
allaient ainsi depuis un mois, lorsqu'un soir, ayant march sur une
pingle de filigrane qui valait bien trente sous, elle se mit  pleurer
tant et tant que ses yeux avaient l'air de fondre. Une mre ne se trompe
pas sur ces douleurs disproportionnes; aux grands effets il faut de
grandes causes. J'interroge, je prie, je pleure aussi, je fais ce que
vous auriez fait  ma place, madame, car tous les coeurs de mres sont
couls dans le mme moule, et enfin la pauvre chrie livre son secret.
Moi, je n'y pensais plus,  ce jeune homme, et pendant trente jours
Antoinette n'avait rv qu' lui. L'amour avait pouss tout doucement,
sans bruit, dans cette me innocente, qui tait un terrain admirablement
prpar. Ah! maintenant on n'aura plus besoin de m'expliquer comment un
petit grain peut devenir un grand arbre! L'enfant me dclara qu'elle
aimait pour la vie, qu'elle avait rencontr son idal, qu'elle
n'pouserait jamais un autre homme, et que, si j'avais la barbarie de
lui refuser son inconnu, je lui porterais le coup de la mort. Hlas! il
n'en fallait pas tant pour me persuader. Ces tres-l tiennent notre me
au bout d'un fil et la mnent o bon leur semble. J'ai fait toutes mes
rflexions, madame, et je commence  croire que ma petite Antoinette a
choisi pour le mieux. L'paulette n'est qu'une passementerie aux yeux
des badauds; pour les parents qui savent raisonner, c'est une garantie.
Elle indique un certain degr d'instruction solide, de bonne ducation,
de courtoisie, de chevalerie, de courage, de dsintressement, et un
absolu de loyaut, car on sait qu'un officier de demi-dlicatesse ne
serait pas souffert dans l'arme. Le terrible, c'est qu'ils tranent nos
filles avec eux, de ville en ville; mais, en y pensant bien, je me dis
qu'ils ne peuvent les emmener  la guerre, que je reprendrais mes droits
toutes les fois qu'il ferait campagne, qu' tout le moins on me
laisserait les enfants, car ces pauvres petits tres ne sont pas des
colis  promener partout. Qui sait d'ailleurs s'il ne donnera pas sa
dmission quand il aura de la famille? A tout vnement, ma rsolution
est arrte; ce jeune homme sera mon gendre, ft-il de la naissance la
plus modeste et de la dernire pauvret. Nous sommes riches pour lui et
pour nous, et je n'ai jamais souhait que ma fille devnt marquise;
c'est dj une jolie noblesse que d'tre la femme d'un officier. Reste 
savoir si ce bel inconnu n'est pas coureur, ou joueur, ou buveur
d'absinthe. Si le malheur voulait qu'il et un seul de ces trois
vices!... Non, je m'en tiens aux deux derniers; c'est  la femme de
fixer le coeur de son mari. S'il jouait, dis-je, ou s'il avait la
malheureuse habitude de boire, je romprais tout, au risque de dsesprer
Antoinette: j'aime mieux la tuer d'un coup que de la voir mourir  petit
feu.

Sur cette proraison, qui n'avait pas coul sans quelques larmes, Mlle
Blanche Vautrin plaqua de formidables accords.

La femme du colonel tait un esprit paresseux doubl d'un coeur tendre.
L'effort qu'elle avait fait pour suivre le rcit de Mme Humblot et la
sympathie qui s'tait veille en elle remuaient violemment cette
honnte masse de chair et la faisaient suer  grosses gouttes. Elle se
recueillit un moment, pongea son visage et le dos de ses mains, et
s'cria:

S'il tait mari?

--S'il est mari, ma fille est sauve. Il y a un proverbe qui dit:
L'impossible arrange tout.

--Et si c'tait un de ces fils de famille qui... que... dont les
prtentions sont normes? Nous en avons quelques-uns, de ceux-l.

--Comme argent, je ne peux donner que ce que j'ai, c'est certain; mais
trouve-t-on beaucoup de dots comme la ntre? Quant au nom, nous portons
un nom d'honntes gens. Il n'y a jamais eu ni tratres, ni pillards, ni
conspirateurs, ni concussionnaires, ni favorites dans la famille
Humblot: connaissez-vous dix maisons de premire noblesse qui puissent
en dire autant? Et qu'importe le nom de la fille, puisqu'il s'clipse 
tout jamais devant le nom du mari?

--C'est parfaitement raisonn, madame; il ne nous reste plus qu'
trouver le jeune homme en question. Puisque vous tes sre de le
reconnatre au premier coup d'oeil...

--Oui! cent fois oui!

--La recherche ne sera ni longue ni difficile. La garnison de Nancy se
compose de notre rgiment, de deux escadrons de cavalerie, de quelques
officiers de cavalerie et du gnie, et du grand quartier gnral. Comme
je vous l'ai dit, je connais peu les officiers de M. Vautrin; mais ma
fille les a tous runis dans un album de photographie. Nous allons
commencer notre enqute par l. Si votre gendre n'est pas chez nous,
nous ferons une croix sur le rgiment et nous verrons ailleurs. Il est
fcheux que ce monsieur n'ait pas t en permission rgulire le jour o
vous l'avez rencontr: rien qu'avec la date du voyage, nous mettrions la
main sur lui: mais c'est une question de temps.

--Nous avons le moyen d'attendre. Je croyais, et ma fille aussi, que
Nancy tait une petite ville. Voil trois jours que nous y sommes; nous
avons parcouru les rues, les promenades, les environs; nous avons cout
la musique  la Ppinire et dvisag les jeunes officiers, qui nous le
rendaient bien, mais tout cela, chre madame, en pure perte. C'est ce
matin qu'une inspiration du ciel m'a pousse vers vous. Merci de votre
aimable accueil et de vos bonnes promesses! Que Dieu rende  votre chre
enfant le bonheur que vous allez donner  la mienne!

Les deux bonnes femmes s'embrassrent en larmoyant, et Mme Vautrin dit 
sa fille:

Blanchette!... mon cher baby!... mon amour!... Eh! Blanchette!

Plus la mre levait la voix, plus la chre petite Blanche frappait
fort. Vous auriez dit que son piano avait commis un crime et qu'elle
l'assommait sur place. Lorsqu'elle daigna prter l'oreille, Mme Vautrin
poursuivit:

Pardonne-moi de te dranger, ma chrie, et va nous chercher, s'il te
plat, l'album du rgiment.

--Mon album?

--Oui, ton album du rgiment.

--J'y vole.

Elle sortit en tranant les pieds, s'arrta devant une glace et se tira
la langue  elle-mme. Sa chambre tait au bout d'une enfilade assez
longue;  peine entre, elle poussa le verrou, prit un album de chagrin
rouge  filets d'ivoire, l'ouvrit par le milieu, et chercha les
lieutenants du 2e bataillon. Un, deux, trois, quatre, cinq. Au-dessous
du portrait, on lisait Astier (Paul), en belle criture de
sergent-major. C'est lui! dit-elle en faisant la grimace, cela ne peut
tre que lui! Elle fit glisser la photographie hors de son cadre, la
dchira menu et mit les morceaux dans sa poche; puis elle rflchit que
ce vide pourrait prter au commentaire. Elle dtacha donc le cadre
lui-mme, qui formait une page monte sur onglet. Lorsqu'elle en eut
cach les dbris, son petit visage chiffonn s'illumina d'une joie
satanique, et elle murmura entre ses dents:

Maintenant, je me suis venge d'un insolent: je suis femme!

Et elle courut porter l'album aux deux mamans.

Mme Vautrin la baisa au front et lui dit:

Tu peux rester avec nous, ma gentille, nous n'avons plus de secrets 
conter.

Si le coeur de Mme Humblot battait violemment, on l'imagine. Elle ne
regarda que par politesse le colonel et les gros bonnets du rgiment;
mais lorsque les capitaines commencrent  dfiler, elle ouvrit l'oeil.
Ce ne fut pas sans un certain orgueil qu'elle trouva ces messieurs moins
beaux, moins grands, moins sveltes, moins distingus que son gendre
futur. Le rgiment ne manquait pourtant pas de jolis garons ni de beaux
hommes; mais le prcieux inconnu tait toujours mieux fait que celui-ci
et plus lgant que celui-l.

Blanchette ricanait en coutant ces commentaires et disait  la veuve
Humblot:

Si ces messieurs vous entendaient, madame, ils chercheraient querelle
au prince qui les clipse tous.

Lorsqu'on fut aux dernires pages de l'album, la gamine devint plus
mauvaise et plus harcelante que jamais.

Nous n'en avons plus que quatre, disait-elle. L'esprance est au fond
de la bote. Tout vient  point  qui sait attendre. J'ai dans l'ide
que voici le hros du roman!... Quoi! vous ne voulez pas du lieutenant
Bouleau? C'est pourtant un rude guerrier. Fils de ses oeuvres,
vingt-sept ans de service, dix-huit campagnes, la mdaille militaire et
la croix! Tout le monde n'a pas la croix. Voyez donc la jolie balafre
entre les sourcils!

--C'en est fait! dit Mme Humblot. Il n'est pas du rgiment, et je suis
la plus malheureuse des mres!

La femme du colonel rpondit:

Pourquoi donc? S'il n'est pas du rgiment, cela prouve qu'il est dans
la cavalerie, ou dans l'artillerie, ou dans le gnie, ou dans
l'tat-major du marchal. Etes-vous bien presse d'en avoir le coeur
net?

--Ah! dame, oui. Pensez donc! il y a un pauvre ange qui compte les
minutes  l'htel.

--Eh bien! je prends mon chle et mon chapeau. Blanchette gardera la
maison et elle sera sage.

Quand les deux mres furent dehors, Mlle Blanche Vautrin croisa ses deux
grands bras maigres comme une hrone de drame, et se promena de long en
large dans le salon paternel.

Le thtre reprsentait une grande salle meuble vers la fin du
dix-huitime sicle et passablement fltrie par les hommes du
dix-neuvime. Depuis cinquante ou soixante ans, les colonels de la
garnison de Nancy s'taient transmis de main en main cette tenture de
soie  mdaillons dcolors et les rideaux assortis. Plusieurs
gnrations de guerriers s'taient carres dans les fauteuils; quelques
milliers de verres, vides de punch ou de sirop, avaient dessin des
ronds sur le marbre de la chemine et sur deux vastes consoles d'un
style riche, noble et lourd. Le militaire a cet ennui de retrouver dans
tous ses gtes la trace de cent autres militaires. Les quelques meubles
qu'il transporte avec lui se noient fatalement dans la banalit du
fonds. Mme Vautrin tait femme d'intrieur; comme telle, elle brodait 
la tche des tapisseries dont Pnlope et t jalouse, mais ses poufs,
ses crans, ses divans, ses ouvrages de longue haleine, taient perdus
dans le vieux mobilier banal, comme l'opposition pensante dans une
majorit sans caractre et sans couleur.

Au milieu du dcor tel que vous le voyez, Blanche, Blanchette, se
dmenait comme une petite panthre en cage. Elle tait laide sans avoir
rien de laid: on trouve galement des cratures qui semblent belles,
quoique leurs traits, pris un  un, soient  peine passables. Cette
jeune fille portait  l'exagration, si j'ose le dire, les caractres
physiques et moraux de l'ge ingrat. Ses jambes et ses bras taient
models dans le mme style que les baguettes de tambour; elle avait de
longs pieds, assez bien faits, et des mains interminables; elle se
tenait mal, et son teint rappelait l'Afrique aux Africains du rgiment.
Le nez, les yeux, le front s'adaptaient  la diable et n'allaient pas
ensemble, quoique le nez ft droit, le front bien model et les yeux
d'une couleur et d'un dessin corrects. Tout cela ne manquait peut-tre
que d'harmonie, mais l'harmonie est tout dans la femme. Le passant qui
la rencontrait  la promenade ne gardait que l'ide d'un livide gamin.

Il n'y a pas une bambine de dix ans qui ne se soit dit en admirant une
belle personne: voil comme je voudrais tre, ou mme: voil comme je
serai, quand je serai grande; mais la nature, cette mre implacable,
prend plaisir  djouer de telles ambitions. Elle relve d'un coup de
pouce brutal un pauvre petit nez qui comptait tre grec; elle fend
jusqu'aux oreilles une bouche innocente qui ne demandait pas  grandir;
des cheveux de couleur indcise, qui promettaient de tourner au blond
dor, noircissent un beau jour, ou se dcolorent en filasse. On ne peut
rien contre cela, mais on enrage de bon coeur, et quelquefois on devient
mchante. Blanche Vautrin n'avait pas besoin de beaut pour attirer les
hommages ou conqurir un mari. La fille d'un colonel ne manque pas de
flatteurs, et il y a toujours des maris pour une laide bien dote; mais
n'importe: elle se dpitait  casser les miroirs; elle aurait voulu tre
jolie pour elle-mme.

Presque tous les officiers de son pre la traitaient en jeune fille et
lui rendaient les mmes hommages que si elle et t Vnus en personne.
Elle recevait mal les fadeurs, et rpondait neuf fois sur dix par des
boutades; mais malheur  celui qui ne la prenait pas au srieux! Elle
n'entendait point qu'on la traitt en fillette; elle voulait tre
quelqu'un et faire respecter sa petite personne. Ce jeune esprit chagrin
avait des subtilits despotiques qui semblaient renouveles de Caligula.
Son plaisir favori, dans le salon maternel, tait de pcher les
flatteries comme  la ligne. Les pauvres officiers qui la servaient 
souhait taient cots plats courtisans; ceux qui refusaient le tribut
taient nots comme rebelles.

Le plus excr des rebelles s'appelait Paul Astier. C'tait un beau,
brave et honnte garon qui ne devait rien qu' lui-mme. Lorsqu'on est
le septime fils d'un garde forestier des Ardennes, vous pensez bien
qu'on porte son patrimoine au bout des bras. L'enfant n'tait ni sot ni
fainant; il suivit l'cole du village voisin, s'y distingua bientt et
entra comme externe boursier au collge de la ville. Il faisait deux
lieues et demie tous les matins et autant tous les soirs, avec ses
livres dans une main, ses souliers dans l'autre, et un morceau de pain
noir en poche. A dix-huit ans, il s'engagea, partit pour la Crime et
fit toute la campagne sans attraper un rhume de cerveau. Une mine clata
sous lui  l'attaque de Malakof; il retomba sur ses pieds en riant comme
un fou. Lorsqu'il revint, en 1856, il avait trois citations et
l'paulette. En 1859, au dbut de la guerre d'Italie, son rgiment
n'tait pas dsign pour faire campagne, mais il obtint de permuter avec
un sous-lieutenant maladif, et c'est ainsi qu'il passa sous les ordres
du colonel Vautrin. Il retrouva dans la compagnie un camarade de son ge
et de son pays qu'il avait connu ds l'enfance et tutoy de tout temps.
Ce soldat, nomm Bodin, s'attacha aussitt  lui comme ordonnance et le
servit avec une vritable amiti: il ne savait ni lire ni crire, mais
il aurait su se faire tuer pour le suprieur qui le traitait en
camarade. La campagne de 1859 fut courte, comme chacun sait, toutefois
Astier trouva le temps d'y gagner un grade, et le fidle Bodin, qui
avait pris le quart d'un drapeau, rapporta la mdaille militaire. La
paix signe, le rgiment fut dirig sur Nancy; c'est l que Paul Astier
fit connaissance avec la femme et la fille de son colonel.

D'entre de jeu, Blanchette lui dplut; et comme il n'tait diplomate ni
peu ni prou, il n'eut garde de se mettre en frais de galanterie pour
elle. La petite fut d'autant plus choque de sa froideur qu'elle le
trouvait plus agrable  voir que le commun des hommes. Elle fit
violence  son attention et l'agaa tant qu'elle put, mais
maladroitement: la coquetterie est un art qui ne s'acquiert pas sans
tude. Plus elle le piquait, plus il s'accoutumait  la regarder comme
un taon, un moustique ou toute autre mouche importune. Le jeune homme
avait trop de sang dans les veines pour tenir, une heure durant, les
cheveaux d'un petit laideron. Lorsque Blanche l'appelait  haute voix
devant cinquante personnes sans avoir rien  lui dire, il ne rpondait
pas toujours patiemment  ses questions saugrenues. Plus elle se sentait
sotte avec lui, plus elle revenait  la charge, comme un joueur qui
lutte contre la veine sans se dissimuler qu'il y perdra son dernier sou.
L'affaire, tant mal engage, alla tout naturellement de mal en pis; les
taquineries s'aggravrent.

Un jour Blanche avait dit au lieutenant:

  Monsieur Astier, ces messieurs prtendent que vous dessinez
  gentiment; envoyez-moi donc quelques images!

Astier s'en fut tout droit chez le papetier  la mode et rapporta
plusieurs douzaines de niaiseries enlumines.

  La plaisanterie est bien de mauvais got, dit-elle.

  --Mademoiselle, j'ai choisi celles qu'on donne dans les couvents aux
  petites filles bien sages. Si vous ne vous en trouvez pas digne, je
  pourrai les rendre au marchand.

Une autre fois elle l'attaqua ainsi devant plus de quinze tmoins:

Monsieur Astier, quand vous tiez soldat,... car vous avez port le
sac, n'est-il pas vrai?

--Comment donc! je l'ai mme port trs-loin.

--Eh bien! quand vous tiez un simple troubadour, couchant  la chambre
et mangeant  la gamelle, dans quel monde alliez-vous, s'il vous plat!

--Dans le monde des bonnes gens, mademoiselle; mais vous avez trop
d'esprit pour comprendre jamais a.

Lorsqu'elle croyait tenir un fait  la charge de son ennemi, elle en
faisait l'objet d'une interpellation publique:

Monsieur Astier, avez-vous encore vos parents?

--Grce  Dieu, oui, mademoiselle.

--Et que fait monsieur votre pre?

--Il garde les fagots du gouvernement.

--Ah! Ah! Et Mme Astier, votre mre?

--Elle fait la soupe au pre Astier.

--Mais c'est patriarcal! Dites donc, ces honntes forestiers seront
joliment fiers de vous quand vous aurez la croix!

--Ils n'ont pas attendu si longtemps, mademoiselle.

Les paroles de ces dialogues sont peu de chose sans la musique. Il
aurait fallu voir les adversaires en prsence, entendre la voix grle et
tranante de Mlle Vautrin, le timbre mle du lieutenant et son ton bref.
L'avantage ne restait pas souvent  Blanchette, et, comme il n'y a rien
de plus cruel que la faiblesse, elle en vint aux dernires atrocits.

Monsieur Astier, est-ce que vous avez fait des campagnes?

--Autant qu'il y en a eu de mon temps, mademoiselle.

--Et sous quels cieux avez-vous guerroy, je vous prie?

--En Crime, en Afrique, en Italie.

--Mais avez-vous rencontr des ennemis sur votre route?

--Quelques-uns.

--Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces mchants-l?

--Ils ont fait mon avancement.

--Ils ne vous ont jamais bless?

--Ni tu, non. Pardonnez-leur: ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.

--Comment s'y prend-on,  la guerre, pour viter les mauvais coups?

--C'est bien simple, on est heureux.

--Ou prudent.

--Je suis sensible  cet loge, mademoiselle, car monsieur votre pre me
l'avait toujours refus.

--Il me semble qu'on devrait se faire blesser par simple coquetterie. Un
officier intact me fait l'effet d'un tre inachev.

--A la premire occasion, mademoiselle, je me mettrai en mesure de vous
envoyer un de mes bras ou une de mes jambes.

--Des jambes et des bras? que voulez-vous que j'en fasse? j'en ai.

--Oh! si peu.

Les moindres allusions  sa maigreur la mettaient hors d'elle. Sur ce
chapitre et sur celui du teint, elle tait d'une susceptibilit
farouche. Aussi prit-elle en haine l'ordonnance de Paul Astier, le
fidle Bodin, qui avait mis en circulation un mot populaire.

Bodin taquinait souvent le sapeur Schumacker, qui avait pour ainsi dire
allait Mlle Vautrin:

Dites donc voir un peu, l'ancien; quand ils ont baptis votre petite,
ils ne savaient approximativement pas de quelle couleur elle se
proposait d'tre. Mlle Blanche, elle n'est pas blanche du tout.

--a, c'est _frai_.

--Comment, c'est frais?

--Non! _Che tis_: c'est _frai_, _Planche_ est _prune_.

--Planche et prune! Ah! joli. C'est toi qui l'as nomme, vieillard 
tous crins, et le nom lui restera! Planche et prune! Mais que c'est un
coup de pinceau qui vous la peinturlure en deux temps depuis la gutre
jusqu'au plumet! Planche et prune! J'en ferai confidence  tout le
rgiment; merci, mon vieux!


II

La haine a des intuitions qui tiennent du miracle. Ds que Mme Humblot
s'tait mise  raconter son aventure, Blanche Vautrin avait pens au
lieutenant Astier. Elle ne savait pourtant pas qu'il et fait le mois
prcdent une fugue de vingt-quatre heures; elle n'avait jamais entendu
dire qu'il ft li particulirement avec les officiers de Commercy. Par
quelle contradiction reconnut-elle aussitt dans un portrait tout en
rose un homme que depuis deux ans elle voyait tout en noir? L'esprit
avait pens si vite, la main avait agi si lestement, que son petit
mauvais coup s'tait fait pour ainsi dire tout seul, et qu'elle-mme en
fut surprise.

L'ivresse du premier moment fit place  la rflexion, quand les deux
mres furent sorties. Elle se demanda ce qui arriverait si ces dames, en
mettant le pied dans la rue, se rencontraient face  face avec Astier.
Reconnaissance, attendrissement, stupfaction; Mme Humblot, vanouie,
tombait dans les bras du lieutenant; on s'expliquait, on s'entendait;
Mlle Antoinette entrait en scne, et bientt... Blanche ne se sentait
aucune sympathie pour cette grande Antoinette.

Rien au monde ne pouvait empcher ou retarder le dnoment ds que la
rencontre aurait lieu. La rputation du lieutenant tait bonne, ses
chefs le signalaient comme un officier d'avenir. Son origine modeste et
sa pauvret semblaient admises d'avance par les Humblot. Quant  lui,
nul doute qu'il n'acceptt l'aubaine avec enthousiasme. Il avait le
coeur libre de tout engagement; on ne lui savait point de parti pris
contre le mariage en gnral, il aimait ses parents, il regrettait de ne
pouvoir les aider, c'tait un homme de famille. Sa fiert bien connue et
son dsintressement avr l'auraient port sans doute  refuser une
fille riche, si elle tait laide, ou compromise, ou de naissance
inavouable; mais ces Humblot, en somme, avaient l'air de braves gens, et
la sensible Antoinette ne devait pas tre mal, pour peu qu'elle tnt de
sa mre.

Il l'pouserait donc; mais aprs ou mme avant la crmonie il
s'expliquerait avec elle sur toutes les circonstances du roman. Mme
Humblot ne manquerait pas de dire qu'elle avait feuillet l'album sans y
trouver son gendre; on voudrait savoir le pourquoi de ce petit mcompte,
et alors que penserait-on? Que dirait Mme Vautrin? Blanche tenait
infiniment  l'estime de sa mre, qui tait une bonne femme sans
nergie, mais de sens juste et de coeur droit. Elle avait presque peur
de son pre; il n'entendait point raillerie en matire de conscience et
d'honneur, et ce qu'elle redoutait par-dessus tout, c'tait le jugement
du monde. La suppression de ce portrait ne semblerait pas seulement
odieuse; le petit crime devenait ridicule, puisqu'il n'avait rien
empch. Si la malice des Nanciens ne voyait en tout cela qu'un coup de
main maladroit, l'effort d'une haine impuissante, passe encore, ce
n'tait que demi-mal; mais si l'on se permettait d'y chercher autre
chose, par exemple le contraire de la haine! Ah! plutt les derniers
supplices que la honte d'avoir distingu avant l'ge un homme qui aime
ailleurs!

Or, il semblait  peu prs impossible de soustraire le lieutenant aux
recherches de Mme Humblot. La chre dame avait de bons yeux; sa fille, 
coup sr, les avait meilleurs encore, et si l'amour est aveugle, comme
on dit, c'est lorsqu'il trouve son compte  se tromper lui-mme. Nancy
est grand, mais un homme ne s'y perd pas dans la foule, comme  Paris;
un officier surtout, et l'uniforme est de rigueur dans les garnisons de
province. Les lieux de runion sont connus, le nombre des promenades est
limit, toutes les personnes d'un certain monde sont sres de se
rencontrer une ou deux fois au moins par semaine. Le thtre tait ferm
par bonheur, mais dans une ville si vivante et si alerte au plaisir on
se voit ailleurs qu'au thtre. Le marchal recevait quelquefois, le
gnral et le colonel avaient chacun leur jour. La prfecture, la
recette gnrale et plusieurs autres maisons pouvaient offrir  Mme
Humblot la collection complte du corps d'officiers. En ce moment, les
deux mres taient en visite chez les femmes les plus rpandues et les
plus spirituelles de la garnison. On allait veiller leur curiosit, les
intresser toutes au succs de cette chasse  l'homme. Elles
raconteraient l'histoire  leurs maris; les soixante mille francs de
rente offerts en dot  un bel inconnu feraient le tour de la ville en
vingt-quatre heures; il en serait parl dans toutes les pensions et dans
tous les cafs militaires: si Paul Astier n'tait pas reconnu par ses
camarades, il saurait bel et bien se dnoncer lui-mme.

Allons, pensa le jeune diable, il faut que M. Paul Astier disparaisse.

C'tait, en petit, le raisonnement des voleurs qui tuent pour plus de
sret les tmoins de leur crime; mais on n'escamote pas un grand
gaillard de lieutenant comme une simple muscade. Blanchette tint conseil
avec elle-mme, et discuta cinq ou six combinaisons insenses avant de
s'arrter  la bonne.

Elle s'tait procur, non sans peine, un dessin du lieutenant. C'tait
une caricature assez plaisante de M. Moinot, commandant du 2e bataillon.
Paul avait dessin un moineau becquetant une cerise, et le tout, vu 
quelque distance, reprsentait admirablement le chef de bataillon et son
nez. Ce pauvre commandant, vieil Africain et bon soldat, s'tait fait un
nez flamboyant par sa faute. A part ce ridicule et ce dfaut, il tait
trs-considr et dans les meilleurs termes avec tout le monde. Il
prisait fort Astier, qui le lui rendait bien, et qui pour rien au monde
n'et voulu lui causer de l'ennui; mais on est jeune, on aime  rire, on
se laisse aller aux entranements de la malice, et, lorsqu'on croit
tenir une bonne plaisanterie, on n'a pas la sagesse de la garder pour
soi. Ce dessin, rehauss de quelques touches  l'aquarelle, fut port 
la pension des lieutenants un soir qu'on recevait des officiers de
passage. Tout le monde s'en amusa; quelques jeunes gens en gaiet y
mirent un mot de commentaire. Aprs ces jeux innocents, on parla d'autre
chose, puis on alla au caf, et la charge du commandant Moinot, un peu
froisse, un peu tache, resta sur un coin de la table. Un camarade de
Paul Astier, le lieutenant Foucault, plia la feuille en quatre et la
porta, sans penser  mal,  Mlle Vautrin. Huit jours aprs, la jeune
fille dit firement  son ennemi: J'ai un dessin de vous malgr vous;
mais elle ne dit pas lequel. A ses yeux, le choix du sujet n'avait alors
aucune importance.

Aujourd'hui c'est une autre affaire. Elle retourne  sa chambre, ouvre
un carton, prend la caricature, la signe du nom de Paul Astier en
majuscules, la met sous enveloppe, crit l'adresse du commandant,
toujours en majuscules, et appelle le planton:

Mon vieux Schumacker, lui dit-elle, va jeter cette lettre  la poste,
et ne laisse voir l'adresse  personne. Quant  toi, je sais que tu ne
la liras point, ton ducation s'y oppose.

Ce second trait chargea peu sa petite conscience. D'abord elle se
croyait excuse par la ncessit, ensuite elle savait qu'une querelle
est impossible de lieutenant  chef de bataillon. Tout compte fait,
pensa-t-elle, matre Astier en sera quitte pour quelques jours d'arrts
forcs, huit au moins, quinze au plus; cela n'est pas la mort d'un
homme. Dans huit jours, la veuve Humblot et sa fille seront lasses
d'user leurs bottines sur le pav pointu de Nancy. On leur prouvera
qu'elles ont rv, et elles retourneront  leurs rcoltes. Pourvu
qu'elles ne s'avisent pas d'attendre l'inspection gnrale! non, elles
comprendront sous peu que l'insistance serait ridicule, et le
gnral-inspecteur n'arrive que dans trois semaines: tout est sauv!

Elle se remit  son piano et s'tourdit de musique en attendant le
retour des deux mres. Mme Vautrin entra seule, fort lasse et
visiblement dpite.

Eh bien! maman?

--J'en perds la tte. Nous avons feuillet la cavalerie, dvisag
l'artillerie, interrog le gnie et pass en revue le grand quartier
gnral. Toutes ces dames ont t d'une complaisance! Elles se sont
mises  notre disposition; la marchale elle-mme s'intresse  cette
pauvre Mme Humblot. Et rien! rien! rien! J'en ai le crne fendu. Tu n'as
pas une ide, toi?

--Si, maman.

--Dis donc vite!

--J'imagine que les deux innocentes se sont laiss duper par un aimable
petit plaisant qui n'est pas plus militaire que moi.

--Enfant! crois-tu possible qu'un homme ose se dire officier sans
l'tre?

--Pourquoi pas? Je lis tous les jours des procs o l'on prend
non-seulement le titre d'officier, mais l'uniforme, la croix et les
mdailles pour escroquer les gens.

--Mais on ne trompe ainsi que les badauds, jamais les militaires!
Figure-toi qu' Commercy...

--Je sais. Cependant un civil peut fort bien avoir djeun par hasard
avec les officiers de Commercy. C'tait un honnte garon, soit; mais il
avait la tte un peu monte, et il aura trouv charmant de berner Mme
Humblot.

--A quel propos?

--Parce qu'il y a des physionomies qui appellent la mystification, comme
il y a des arbres qui attirent la foudre. Si tu ne veux absolument pas
que ces dames aient t dupes d'un commis voyageur en goguette, j'admets
que le garon soit militaire  la rigueur. C'est peut-tre un
sous-officier de cavalerie, tonnamment bien n, un vrai fils de famille
emprisonn pour dettes dans l'uniforme des guerriers franais.
Cherchez-le, vous avez le temps; mais, maman, si tu veux m'en croire, tu
n'engageras pas tes amies  mettre leur bonheur et leurs conomies entre
les mains d'un monsieur qui s'est surfait lui-mme pour commencer.

--Pourtant, s'il tait officier, ce jeune homme?

--Comment veux-tu? Au fait, c'est peut tre un capitaine d'aventure, qui
commande incognito une compagnie de routiers sans uniforme. C'est Fra
Diavolo, tiens! Es-tu contente? La lgende le peint sous des traits
agrables, et peut-tre cette demoiselle de la Charente-Infrieure n'en
ferait-elle pas fi.

--Mchante!

--Ange!

--Ces dames viendront ce soir prendre le th; ne les dcourage pas au
moins.

--A Dieu ne plaise! mais si Mme Humblot a seulement un atome d'esprit,
elle a d laisser l'esprance  la porte de son auberge.

A dner, Mme Vautrin conta le gros de l'affaire  son mari.

Ma chre amie, dit le colonel, je regrette que ce bon numro ne soit
pas chu  un de nos jeunes officiers. Les lieutenants seraient plus 
l'aise, s'ils pouvaient ajouter soixante mille livres de rente aux cent
soixante-cinq francs qu'ils touchent le premier du mois.

--Mais, papa, demanda Blanchette, admets-tu qu'un officier coure les
champs pendant vingt-quatre heures sans que son colonel ait vent de
l'escapade?

--Cela peut arriver dans certaines garnisons par la ngligence des chefs
de corps. Dans mon rgiment, pareille chose ne s'est jamais vue et ne se
verra jamais, j'ose le dire.

--Oh! papa, tu peux tre tranquille. Cet officier, s'il existe,
n'appartient pas au rgiment.

Mme Humblot et sa fille n'eurent garde de manquer au rendez-vous.
Lorsque Blanche Vautrin vit entrer Antoinette, elle reut comme un coup
de poignard dans le coeur. Figurez-vous la rage d'une enfant qui se sait
laide, qui a passionnment souhait d'tre belle, qui s'est propos 
elle-mme un idal de noblesse et de beaut. Tout  coup, sans
prparation, elle se voit entrer dans un salon, telle qu'elle a toujours
rv d'tre! Et cette taille majestueuse, cette souplesse de corps,
cette plnitude de formes, cette puret des lignes, cette blancheur de
teint, ce rayonnement de sant, cette grce sereine et douce que la
nature lui a refuse, elle voit tout cela au pouvoir d'une autre! Il
semble qu'on lui ait vol sa personne entire, et qu'on lui ait jet par
misricorde une guenille de rebut!

La petite avait une certaine force d'me. Elle sut rprimer son premier
mouvement, qui tait d'arracher les yeux  Mlle Antoinette. On se serra
les mains, on sourit, on changea sans effort apparent les petites
politesses d'usage. Les confidences, dment provoques, ne se firent pas
attendre. Rien n'galait la candeur et l'expansion de la victime. Elle
ne doutait pas de la sincrit de ce jeune homme, elle ne voulut pas
admettre un seul moment qu'il et usurp la moindre chose. Son sentiment
tait que les deux mres avaient vu les albums trop vite, ou qu'un des
portraits n'tait qu' moiti ressemblant: le soleil est un astre
capricieux, pourquoi donc serait-il un artiste infaillible?

Blanche feignit de donner dans cette illusion. Elle entrana la belle
trangre hors du salon, comme pour la mettre  l'abri des curiosits
indiscrtes, et dans un petit coin, en tte--tte, elle lui mit le
rgiment entre les mains, sous les yeux, pour l'tudier tout  l'aise.
Quand l'examen fut achev, la perverse embrassa Mlle Humblot et lui dit:
Ne vous affectez point, il n'y a pas un officier digne de vous dans le
rgiment de mon pre; je le savais, nous verrons ailleurs; on se charge
de tout: c'est dans l'tat-major que nous trouverons l'heureux jeune
homme. Ds demain je me mets en campagne avec vous. En attendant,
retournons l-bas; maman a fait savoir qu'elle restait chez elle, la
runion sera nombreuse, votre arrive est un vnement, tout le monde
veut vous connatre: qui sait s'_il_ n'est pas l et si vous n'allez pas
le rencontrer face  face?

Il y avait foule au salon quand elles y entrrent. Toutes les femmes de
la garnison taient venues pour voir, et la plupart des clibataires
pour se montrer. Plus d'un gaillard s'tait dit en donnant le fin coup
de brosse aux parements de sa tunique: Si le ciel a permis qu'une
brillante hritire jett son dvolu sur la garnison de Nancy, il
poussera peut-tre l'originalit jusqu' me recommander personnellement
aux yeux de la belle. Dans cet espoir, chacun mettait en relief ses
petits avantages; on posait pour le pied, pour le torse, pour la jambe,
pour la tte; l'un relevait sa moustache, l'autre pirouettait sur les
talons pour montrer la rondeur et la finesse de sa taille. Entre tant de
jolis garons, Paul Astier ne brillait que par son absence. Depuis qu'il
tait mal reu dans la maison du colonel, il n'y venait que sur
invitation directe ou en visite de stricte obligation.

Si Mlle Humblot n'aperut point celui qu'elle cherchait, Blanche eut la
satisfaction de voir le commandant Moinot causer en particulier avec M.
Vautrin en gesticulant  force. Voici ce qui s'tait pass vers la fin
de la journe.

Comme Astier dpliait sa serviette  la pension, il fut mand d'urgence
chez son chef de bataillon. Il y courut gaiement, dans l'espoir que le
papa Moinot avait besoin de quelque service, et charm de se rendre
utile  un bonhomme qu'il aimait.

Ds qu'il fut en prsence du vieil officier, il s'aperut que le
baromtre marquait tempte. Au milieu d'un visage singulirement ple,
le nez rouge flamboyait.

Lieutenant, dit M. Moinot, avez-vous jamais eu  vous plaindre de moi
dans le service?

--Jamais, mon commandant.

--Et hors du service?

--Pas davantage.

--Est-il  votre connaissance que j'aie cess de mriter l'estime des
hommes et le respect des jeunes gens?

--Tout le monde vous estime, vous respecte et vous aime, mon commandant.

--Vous n'auriez pas perdu la tte par hasard?

--Pas que je sache.

--Vous ne vous tes pas gris aujourd'hui?

--a, non.

--Alors pourquoi m'insultez-vous, sacrebleu?

--Moi, commandant!

--Qui donc? C'est moi peut-tre qui me suis adress cette turpitude 
moi-mme? La reconnaissez-vous?

Paul reconnut son vieux dessin, qu'il croyait ananti depuis longtemps
et qu'il avait oubli.

Mon commandant, dit-il, en dessinant cette mauvaise charge, l'an
dernier, j'ai fait une sottise et une inconvenance; mais celui qui l'a
vole, conserve, signe de mon nom et mise  la poste a fait une
infamie. Je vous demande pardon d'une lgret qui serait vnielle, si
vous n'en aviez pas eu connaissance. Quant au drle qui a pris soin de
tourner la plaisanterie en affront, je me charge de le retrouver et de
le punir.

--En attendant, monsieur, comme on n'aurait pas pu m'envoyer cette
oeuvre d'art, si vous ne l'aviez pas commise, faites-moi le plaisir de
rentrer chez vous et de garder les arrts de rigueur jusqu' nouvel
ordre.

Le lieutenant s'inclina sans rpondre et obit.

Pour un simple citoyen, rester chez soi, et mme y rester seul, ft-ce
durant une semaine ou deux, ne serait pas une peine; pour le jeune
officier, c'est un supplice. Le logement garni n'est pas un domicile; on
y est chez son propritaire, chez ses prdcesseurs, chez tout le monde,
hormis chez soi. Non-seulement le coeur ne s'attache  rien dans ces
gtes, mais l'esprit y est inquiet, voletant, suspendu sans savoir o se
poser. De l vient cette impatience des trangers dans la plus
confortable et la plus riche auberge et ce besoin d'en sortir, vraie
nostalgie qui chasse les habitants du Grand-Htel et de l'htel Meurice
vers les thtres et les lieux publics. Le malaise est mille fois plus
intolrable dans ces appartements meubls sans meubles, dans ces garnis
dgarnis que l'officier loue en moyenne vingt francs par mois. Le logeur
ne peut pas donner mieux  ce prix-l, et les logs ne sauraient gure y
mettre davantage. Paul Astier, comme tous les lieutenants d'infanterie,
payait vingt francs de chambre, soixante-cinq francs de pension et
quinze d'extra pour les rceptions obliges; son ordonnance lui cotait
douze francs, plus cinq  l'ordinaire du corps pour dispense de service.
Il donnait quinze francs par mois au tailleur, cinq au bottier pour
l'entretien et le renouvellement de sa garde-robe, douze  la
blanchisseuse, cinq  la cantinire pour la nourriture de son chien. Le
total de ces dpenses, dont une seule, le chien, n'tait pas
indispensable, s'levait  cent cinquante-quatre francs par mois. Il
restait onze francs pour l'imprvu, le caf, les cigares, l'achat et la
location des livres, les fournitures de bureau, le permis et les
munitions de chasse, les dplacements, les caprices et les munificences.
Le caf seul, aux officiers les plus sobres, cote environ trente francs
par mois; mais pourquoi vont-ils au caf? D'abord parce que c'est
l'usage, et que dans l'arme plus qu'ailleurs chacun doit vivre comme
tout le monde. Ajoutez que l'tat n'a jamais voulu leur donner un lieu
de runion o l'on pt s'asseoir et causer sans obligation de boire.

Paul occupait une chambrette des plus modestes dans le vieux quartier de
Nancy, rue du Maure-qui-Trompe. Une couchette de fer, une commode, une
table, une malle et trois chaises, voil l'inventaire au complet. Un
fusil Lefaucheux, gagn au tir, et une demi-douzaine de pipes dcoraient
la paroi principale. Dans ce rduit, le jeune homme dormait depuis deux
ans, et il y avait fait les plus beaux rves du monde. La vie lui
souriait, il aimait son mtier; ses chefs, ses camarades, ses soldats
l'estimaient  qui mieux mieux. Simple engag volontaire, il se trouvait
aussi avanc  vingt-six ans que les lves de Saint-Cyr. Depuis trois
ans,  chaque inspection gnrale, il tait port pour la croix, on
parlait de le prsenter au choix pour le grade de capitaine. Si les
affaires marchaient toujours du mme train, il tait presque sr
d'arriver gnral avant la retraite. En attendant, il portait lgrement
sa pauvret, qui, pour le fils d'un simple garde, tait une opulence
relative. Sa chambre lui paraissait luxueuse et les _beefsteaks_
ratatins de la pension trs-succulents. Quoiqu'il se refust toute
dpense inutile, on peut dire que jamais il n'avait chm de plaisir. On
le mettait de toutes les parties; il montait  cheval avec les officiers
de dragons; il chassait en hiver chez les jeunes gens riches, il
conduisait le cotillon au bal de la prfecture. Les grisettes le
voyaient d'un oeil favorable; bref, en langage militaire, il tait des
bons, c'est--dire des heureux.

Le soir o il rentra chez lui par ordre du commandant Moinot, il lui
sembla que son toile s'tait clipse tout  coup, et la petite chambre
prit un aspect sinistre. Le fidle Bodin lui apporta son dner
parfaitement froid; il y toucha du bout des dents et se plongea dans une
mditation dcourageante. Il tait mcontent de lui-mme et des autres;
il venait d'offenser sans le vouloir un excellent homme, presque un
vieillard; ce petit vnement ne manquerait pas de se rsoudre en
mauvaises notes; l'inspection gnrale approchait; pour une faute dont
en somme il n'tait qu' moiti coupable il risquait de manquer la
croix. C'tait sa troisime proposition. La premire faute, au lendemain
de Solferino, avait chou parce qu'en guerre les blesss passent avant
tout. La deuxime datait d'un an; elle fut biffe par l'inspecteur
lui-mme, qui ajouta aux notes d'Astier: Trop familier avec les
infrieurs; manque de tenue. C'tait Blanche Vautrin, qui le soir, dans
un salon, avait dit au gnral:

Voyez-vous ce grand officier, l-bas, qui a la tournure d'un roi? Il se
fait tutoyer par son ordonnance, sous prtexte qu'ils ont gard les
animaux ensemble dans leur pays.

Le gnral avait vrifi le fait et lav la tte au bon Astier. Pour
cette fois, l'affaire semblait autrement grave, mais Paul tait
peut-tre moins sensible au dpit de perdre son d qu' la honte
d'accuser un camarade. Il flairait une basse trahison, et il ne pouvait
se faire  l'ide qu'un officier franais en ft l'auteur. La premire
sensation du mal physique fait pousser les hauts cris  l'enfant
nouveau-n; le jeune homme ressent quelque chose de semblable lorsqu'il
nat  l'exprience en dcouvrant que le mal moral existe et que tout le
monde n'est pas honnte et bon comme lui. Paul se jeta tout habill sur
sa couchette et pleura.


III

Il resta quinze jours  se ronger les poings, dans une solitude absolue,
sans visites, sans nouvelles, sans autre distraction que le spectacle de
la rue, le service de Bodin et les romans crasseux d'un mauvais cabinet
de lecture. Cinq ou six fois la honte le prit; il voulut secouer sa
torpeur et commencer un livre sur l'avenir de l'art militaire.
L'occasion semblait bonne pour mettre au jour les ides neuves qui
fermentaient en lui depuis longtemps; mais il vit avec douleur que son
cerveau refusait le service; la pense se brisait les ailes contre les
murs de cette chambre. Il comprit que la libert d'aller et de venir est
indispensable aux enfantements de l'esprit, et que les jours de
captivit, comme les jours de navigation, sont  retrancher de la vie.

Tandis qu'il sommeillait  demi, tristement repli sur lui-mme, Mme
Humblot et sa fille reprirent le chemin de Marans. La bonne dame tait
vexe comme un chasseur bredouille, qui tuerait des pigeons et des
poules, plutt que de rapporter son carnier vide au logis. Sur la fin du
sjour, elle signalait tantt un officier, tantt un autre  sa fille,
et elle semblait lui dire: Puisque le vrai phnix est envol, accepte
celui-ci ou celui-l, tandis que nous y sommes.

Mais Antoinette avait le coeur bien pris. Cette course haletante 
travers un monde nouveau pour elle, ces consolations, ces respects,
cette curiosit, ces hommages, un fonds de superstition qui reparat
chez la femme dans les gros moments de la vie, tout contribuait 
l'exalter.

Si Dieu veut que je me marie, disait-elle, il me fera retrouver celui
qu'il avait jet sur ma route. S'il me refuse ce bonheur, eh bien! je
comprendrai qu'il prfre m'avoir  lui.

Blanche Vautrin jouissait de ce dsespoir comme un vrai petit diable.
Elle ne quittait point sa martyre, elle la promenait, elle l'avait
parque comme les fourmis cres parquent les pucerons qui sont tout
miel. Elle s'abreuvait froidement de larmes innocentes, elle les
dgustait goutte  goutte, en gourmet froce; et tout  coup, sans motif
apparent, elle clatait en sanglots, se prenait aux cheveux et se
frappait la tte, embrassant la pauvre Antoinette avec rage et la
repoussant  tour de bras, puis se jetant  ses pieds pour lui demander
grce. L'autre admirait de bonne foi ces lans gnreux, et ne savait
plus comment exprimer sa reconnaissance.

Que je vous aime et que vous tes bonne!

--Dtestez-moi plutt, j'ai l'me noire! Je suis un monstre dans la
nature!

Par trois ou quatre fois, elle eut la bouche ouverte pour tout dire et
rparer le mal qu'elle avait fait. Quelque chose la retint. Ce n'tait
ni la jalousie, ni la crainte du blme, ni le remords d'avoir menti;
mais une sorte de fiert pudique.

J'avouerais, si j'avais seize ans; par malheur je n'en ai pas quinze!
Le monde est stupide et mchant. Il confesse par-ci par-l que le coeur
n'a pas d'ge, mais ce principe est monopolis au profit des vieilles
folles de quarante ans.

Le jour o Mlle Humblot prit cong d'elle avec mille protestations, elle
lui rpondit:

Je ne me recommande pas  votre amiti, mais  vos prires. La plus
malade de nous deux, quoi que vous en pensiez, c'est moi. Ma conscience
est comme un champ de bataille couvert de morts et de blesss. J'ai fait
pour vous servir tout ce qui tait humainement possible; si vous ne vous
en allez pas contente, il y en a d'autres qui sont plus  plaindre que
vous.

Personne ne chercha le fin mot de ces incohrences. Les propos les plus
insenss, les exagrations les plus inexplicables n'tonnent pas dans la
bouche d'une fille de quatorze  quinze ans.

Les dames de Marans avaient quitt Nancy depuis quarante-huit heures
quand Paul Astier reparut  la pension des lieutenants. Ses camarades
lui firent fte, quelques-uns lui sautrent au cou. L'autorit n'avait
pas jug convenable de publier les motifs de sa punition; on savait en
tout et pour tout qu'il avait manqu grivement au chef de bataillon.
Son nom tait ray de la liste des propositions; le lieutenant Foucault,
de la 3e du 2e, tait mis  sa place, et le brave garon s'en excusait
le plus cordialement du monde. Astier reut trs-poliment les
condolances de ses amis, mais sans abandon et sans grce: son coeur ne
s'ouvrait plus qu' moiti. Lorsqu'au dessert on dboucha le vin de
Champagne en son honneur, il prvint le toast en disant:

Un instant, messieurs. Vous souvient-il que l'an dernier, autour de
cette table, un jour de rception, j'ai fait passer certaine charge du
commandant Moinot?

Les convives, debout, le verre en main, se regardaient sans comprendre.
Il n'attendit pas leur rponse et poursuivit d'un ton bref:

Le dner s'acheva si gaiement que je ne songeai pas  reprendre ce
chiffon de papier. Quelqu'un de vous l'a-t-il recueilli par hasard?

--Moi, dit Foucault.

--Ah! c'est vous? La concidence est fcheuse.

--Comment?

--Avez-vous conserv l'objet en question?

--Non; je n'y attachais pas d'importance, et je l'ai donn  quelqu'un.

--Donn ou envoy?

--Donn de la main  la main.

--Foucault, je vous ordonne de me dire sur l'heure  qui vous l'avez
donn.

--Astier, je ne reois d'ordres que de mes chefs.

--Si vous ne recevez pas mes ordres, vous recevrez toujours bien mon
verre au visage!

Le geste suivit la menace; les camarades s'interposrent pour empcher
une rixe, et rendez-vous fut pris. Le colonel ne put dfendre la
rencontre, il y avait eu voies de fait. Le lendemain matin  six heures,
on se battit au sabre d'ordonnance, et Paul Astier reut un coup droit
en pleine poitrine. Il fut deux mois  l'hpital entre la vie et la
mort.

Blanche Vautrin fit  la mme poque une de ces maladies qu'on explique
par la croissance. Elle eut la fivre, le dlire, des suffocations, des
spasmes et quelque peu de catalepsie. On la crut morte plusieurs fois,
elle perdit ses cheveux, fit peau neuve, et gurit enfin; mais sa
convalescence fut celle d'une ombre. Ses meilleures amies, si tant est
qu'elle en et, ne reconnaissaient pas la petite Vautrin dans cette
grande jeune fille transparente et penche, le front ceint d'un bandeau
blanc, comme une carmlite. Ses parents la promenaient en calche aux
rayons du soleil d'automne, qui est souvent admirable  Nancy. Elle
avait de grands yeux noirs qui menaaient d'envahir toute la figure, un
nez droit effil, de forme antique; ses lvres ples dessinaient un
petit arc trs-pur et trs-correct. L'ensemble de ses traits n'offrait
plus rien de heurt; vous auriez dit que la douleur avait tout remani,
tout ptri  nouveau dans ses mains terribles.

Le fond mme semblait amend; la voix avait acquis certaines inflexions
d'une douceur suave; l'esprit, moins vif et moins caustique, jugeait
plus humainement de toutes choses; le coeur s'attendrissait pour un
rien, prt  fondre. Elle prouvait des admirations extatiques et des
langueurs pmes  la vue d'un insecte dans l'herbe, au parfum d'une
violette de l'arrire-saison. Tout est neuf aux convalescents, ils
s'imaginent qu'on vient de recommencer  leur profit la nature entire.

Elle reprit lentement ses forces, et la gaiet ne lui revenait pas. Le
mdecin jugea que l'hiver de Lorraine tait trop rude pour elle; il
l'envoya se rtablir  Palerme; Mme Vautrin l'y conduisit. Le jour de
leur dpart,  la fin de novembre, elles rencontrrent devant la gare un
grand officier ple qui marchait lentement, appuy d'une main sur sa
canne et de l'autre sur le bras du fusilier Bodin. Il salua
militairement son colonel, qui tait aussi dans la voiture, puis il
tourna sur ses talons avec une indfinissable expression de mpris.
Blanche comprit sans autre commentaire qu'il s'tait expliqu aprs coup
avec M. Foucault, et qu'il connaissait maintenant l'auteur de ses
disgrces.

Mme Vautrin, toujours bonne et sans malice, dit  sa fille:

Voil un pauvre garon qui aurait grand besoin de venir en Sicile avec
nous.

--Par malheur, rpondit le colonel, il n'a que sa solde.

Blanche ne put se dfendre de penser que sans elle le jeune homme serait
riche, heureux et bien portant.

Ce remords la suivit jusqu'au pays des oranges. Pour une me qui n'est
pas absolument perdue, c'est un rude fardeau qu'une mauvaise action. Il
se passa peu de journes sans que Blanche se souvnt de Paul Astier,
sans qu'elle se demandt: O est-il? que devient-il? Il doit sentir
cruellement le froid, tandis que j'ouvre mon ombrelle au soleil. S'il
avait prouv une rechute? s'il mourait? Je n'en saurais rien, personne
n'aurait l'ide de m'en crire. Et moi, malheureuse, je n'ai pas mme le
droit de m'en informer!

Elle avait un petit commerce de lettres avec Mlle Humblot, et les
nouvelles qui lui arrivaient de Marans n'taient pas faites pour
rassurer sa conscience. Antoinette lui annona qu'elle allait tter du
couvent comme pensionnaire, sans engager sa libert. Une esprance
absurde, mais obstine, soutenait la pauvre fille. Encore un brave
coeur qui souffre par moi, disait Blanche, et pour qui? Quel fruit me
revient-il de ses tortures? Je fais des malheureux, et il n'y a pas sur
la terre un tre plus misrable que moi!

Pendant qu'elle passait la vie  s'accuser et se lamenter tour  tour,
le climat, le grand air, l'exercice, la jeunesse surtout, poursuivaient
leur tche et mtamorphosaient  qui mieux mieux sa petite personne. Sa
figure maigrelette se remplit, son corps se dveloppa, sa taille
s'arrondit, ses corsages devinrent trop troits, les os saillants de ses
bras disparurent comme les rochers  la mare montante; quelques
fossettes se dessinrent  et l. Son teint avait pass du brun sale au
blanc fade de la cire. Il se rchauffa peu  peu et s'arrta dcidment
 cette demi-blancheur, rose au fond et bronze  la surface, que l'on
admire chez les croles. Le monde de Palerme et des environs la trouvait
belle; quant  la pauvre Mme Vautrin, elle vivait  genoux, en
contemplation devant la merveille. Il est certain que le plomb vil
s'tait chang en bon argent et que la femme du colonel, aprs six mois
d'absence, ramena en Lorraine une Blanchette trs-apptissante. Sa
beaut n'tait pas absolument rgulire; de la laideur efface il
restait je ne sais quoi d'trange; mais l'trange n'est pas  ddaigner,
et je sais des femmes superbes qui le payeraient cher, s'il se vendait
en boutique.

Mon lieutenant, dit un jour le fidle Bodin, j'ai une nouvelle  t'a...
 vous annoncer. C'est que la demoiselle du colonel a fini son semestre
aux pays chauds, et que c'est comme si maman l'avait bourre de mie de
pain et trempe dans du lait. Autrement dit, qu'elle n'est plus ni
_planche_ ni _prune_.

--Tant mieux pour elle! Quand tu n'auras rien de plus intressant  me
dire, tu n'auras pas besoin de te dranger.

--Suffit.

Paul Astier tait rtabli. Non-seulement il avait repris son service,
mais depuis prs de deux mois il travaillait chez lui sans relche. Il
n'aurait pas pris une heure de repos par semaine sans l'obligation de
paratre aux lundis du gnral.

Cette ncessit le mit cinq ou six fois en prsence de Mlle Vautrin; il
affecta obstinment de ne la point connatre. Belle ou laide, elle
n'tait ni plus ni moins monstrueuse  ses yeux. Toutefois, en bonne
justice, il s'avoua qu'elle tait belle.

Un soir qu'il approchait du buffet, elle le devina, quoiqu'elle et le
dos tourn, et, faisant volte-face, elle lui dit:

Je suis donc bien change, monsieur Astier, que vous ne me reconnaissez
pas?

Il rpondit froidement:

En tout temps, en tout lieu, mademoiselle, et quelque changement que la
nature opre en vous, soyez sre de ma... reconnaissance.

--Sans jouer sur les mots, pourquoi ne me saluez-vous jamais?

--Parce que j'ai mauvaise opinion de vous, mademoiselle.

--Je suis une honnte fille, pourtant.

--Je l'espre pour vos parents, mais vous ne serez jamais un honnte
homme.

Cela dit, il tourna le dos, gagna le vestibule, alluma un cigare et
retourna en fredonnant  la petite chambre o son cher travail
l'attendait.

Il avait fait un raisonnement qui semble juste  premire vue, et qui
l'est dans tous les pays moins routiniers que le ntre. Si ma bonne
conduite, mes campagnes et quelques actions d'clat n'ont pas suffi 
mriter ce sclrat de ruban rouge; si l'on fait passer sur mon corps
toutes les mdiocrits de l'arme tantt par un motif et tantt par un
autre, le seul parti qui me reste  prendre est de frapper un grand
coup. Je veux prouver  nos mamamouchis que je ne suis pas un officier 
la douzaine, et que je raisonne mon affaire un peu mieux que Dupont,
Lombard ou Foucault... A ce livre! et du nerf!

En ce temps-l, les vices et les absurdits de notre organisation
militaire commenaient  frapper les meilleurs esprits de l'arme. Il
n'y avait pas un rgiment qui ne comptt parmi ses jeunes officiers
quelque rformateur obscur, modeste et convaincu. Ces rveurs senss et
pratiques ne s'taient pas donn le mot, aucun fil ne les reliait, ils
ne conspiraient pas ensemble  la refonte d'une institution vieillie; ce
qu'ils avaient de commun, c'est que la mme vidence les avait tous
frapps en mme temps. Ils condamnaient l'exonration par voie
administrative comme une fabrique de vieux prtoriens calculateurs et
viveurs; ils disaient tout haut que la garde, outre qu'elle pse
lourdement sur le budget, blesse le sentiment d'galit, qui est le fond
de l'arme franaise, en crant une aristocratie de faveur et de hasard.
Ils souhaitaient que l'avancement sur l'arme remplat partout
l'avancement au corps, que l'intrigue des protecteurs, si forte et si
funeste sous un gouvernement personnel, ft dtrne par un systme
d'preuves orales et crites constatant les aptitudes et les tudes de
chaque sujet, que l'ge de la retraite ft avanc d'au moins dix ans
pour l'officier sans avenir, et qu'on le remplat, jeune encore, vers
quarante ans, dans les emplois civils. Cette mthode, disaient-ils,
aurait le double avantage de prvenir l'envieillissement de l'arme et
de chasser des ministres une multitude de jeunes gens qui se vouent ds
l'adolescence au dsoeuvrement des bureaux. Le zle de nos jeunes
censeurs touchait  tout; il supprimait certains emplois indispensables
avant 1789 et parfaitement inutiles aujourd'hui; il augmentait la solde
de quelques grades, qui est reste au mme chiffre depuis la Rvolution,
quoique le prix de toutes choses ait doubl; il renvoyait
impitoyablement tout un olympe de gnraux inutiles, souvent incapables,
toujours routiniers, qui sont plutt les teignoirs que les lumires de
l'arme. L'armement de notre infanterie tait mis au rebut; on prnait
hardiment le fusil  tir rapide et rpt, se chargeant par la culasse;
on rfutait les sempiternelles objections de la commission des armes
portatives; on se colletait moralement avec ces estimables sourds qui
nous mnageaient le plaisir d'assister en spectateurs dsintresss au
drame de Sadowa. Paul Astier avait pris sous son patronage un systme de
transformation trs-simple et trs-conomique invent par un contrleur
d'armes de l'arsenal de Metz. Il ne proposait pas d'innovations
dtermines dans l'uniforme du soldat, mais il le dclarait aussi
dtestable en campagne qu'agrable  contempler aux revues du
Champ-de-Mars.

Il demandait pourquoi le gouvernement, qui met la construction des
opras au concours, n'en fait pas autant pour l'uniforme des soldats, et
il n'avait pas de peine  prouver qu'un prix de cent mille francs donn
 l'inventeur d'un uniforme dfinitif pargnerait plus de cent millions
aux contribuables. Il serait long de rsumer ici le volume in-octavo
qu'il crivit tout d'une haleine sur ces questions et cent autres, son
projet de bataillons  sept compagnies dont une de tirailleurs, la
rduction des divers corps de cavalerie en deux spcialits, cavalerie
lgre et grosse cavalerie, hussards pour clairer et ramasser, dragons
pour charger l'ennemi. L'auteur voyait clore dans un avenir prochain un
art nouveau, la guerre des grandes armes, procdant par masses normes,
vitant les siges, laissant les places de ct et marchant droit aux
capitales. En consquence, il conseillait le dsarmement de nos
forteresses, dsormais inutiles et de plus en plus ruineuses; il
reportait toute la dfense sur les lignes de fer, dsignant vingt-deux
points o il jugeait  propos d'tablir des camps retranchs.

Ce livre assurment n'tait pas un chef-d'oeuvre indiscutable, on
pouvait le critiquer par-ci, le corriger par-l; mais c'tait l'ouvrage
d'un bon citoyen et d'un officier hors ligne. Toute la partie historique
tmoignait d'une rudition laborieuse et forte, les chapitres utopiques
fourmillaient d'ides saines que les faits ont vrifies depuis, et qui
n'ont pas t perdues pour tout le monde; mais Paul Astier avait raison
trop tt, sa montre avanait de quelques annes sur les horloges
officielles. Parmi les camarades auxquels il lut son manuscrit par
fragments, quelques-uns firent cause commune avec lui et embrassrent
passionnment ses rveries; d'autres, moins imprudents, l'avertirent que
cette dpense de talent lui serait plus nuisible qu'utile en haut lieu.
Malheureusement la fivre d'invention, ce mal trange qui s'appelle
gnie ou folie, suivant le jour et l'heure, lui avait tourn la tte. Il
se sentait tellement sr d'avoir raison qu'il porta son manuscrit 
l'imprimerie Vincent, avant de solliciter l'autorisation du ministre. Le
livre, tir  quinze cents exemplaires, avec une carte, trois plans et
vingt-deux tableaux d'une mise en pages complique, cota six mille
francs, dont il n'avait pas le premier sou. Toutefois il ne doutait pas
du succs; il envoya dix exemplaires aux bureaux de la rue
Saint-Dominique, persuad que non-seulement on permettrait la
publication, mais qu'on achterait la premire dition pour la rpandre
dans toute l'arme.

Neuf exemplaires sur les dix furent jets au rebut avant lecture; le
dixime tomba sur un vieil automate de bureau qui l'ouvrit pour tuer le
temps, et bondit d'indignation aux premiers mots de la premire page.
Bouleverser l'ordre tabli! Porter la main sur une institution si belle,
si parfaite qu'elle allait nous donner, en moins de vingt-cinq ans, le
quatrime rang en Europe! Dans quel cerveau malade une ide si
rvolutionnaire avait-elle germ? On aurait pu la pardonner  un gnral
de division; elle et t blme poliment chez un colonel. Chez un
simple lieutenant, le cas parut damnable. Sur un rapport svre du vieux
monsieur, le ministre fit crire  Paul Astier une lettre foudroyante
qui l'invitait  effacer dans le plus bref dlai les moindres traces de
cette incartade, s'il ne voulait pas se heurter jusqu' la fin de sa
carrire  l'pithte de frondeur.

Dans cette trange nation qui s'appelle l'arme, entendre et obir ne
font qu'un. Nul n'a raison contre ses chefs; le bon sens et le bon droit
sont des questions de simple hirarchie. Lorsque deux hommes de ce
pays-l ne sont pas du mme avis, il serait ridicule de peser leurs
arguments respectifs; il suffit de compter les galons de leur casquette.
Le lieutenant fut rgulirement inform qu'il avait tort, et il se le
tint pour dit, en homme qui sait la vie. Il distribua son livre  vingt
camarades et  trois ou quatre amis; le grenier de l'imprimerie demeura
dpositaire du reste.

Ce n'tait que demi-mal, si l'affaire avait pu s'arrter l; mais il
fallut payer l'impression et le papier de ce livre inutile. L'imprimeur
prenait patience, il connaissait Astier, et partant s'intressait  lui;
mais le marchand de papier logeait  cent cinquante lieues de Nancy, il
exigea rigoureusement son d, et comme le dbiteur ne dissimulait point
sa misre, cet homme, qui n'tait pas riche, fut oblig d'crire au
colonel. Si l'imprimeur l'avait laiss rclamer seul, il aurait vu sa
crance prime par une autre; il se mit donc de la partie, 
contre-coeur. Le lieutenant avait d'ailleurs quelques dettes courantes,
comme tous les lieutenants sans fortune; il est entendu que l'officier
le plus raisonnable doit recourir au crdit tant qu'il n'est pas au
moins capitaine. Toutes ces rclamations, provoques l'une par l'autre,
formrent un bloc de huit mille francs. A supposer qu'on retnt chaque
mois un cinquime de la solde pour dsintresser les cranciers, le
rglement de ce petit compte se serait fait en dix-neuf ans et quelques
jours. En pareille occasion, l'autorit militaire prend un biais qu'on
ne saurait trop admirer. Elle met le dbiteur en retrait d'emploi,
c'est--dire qu'elle le rduit  la demi-solde. Paul Astier s'veilla un
beau matin sous le coup d'une quasi-destitution qui lui laissait environ
quatre-vingts francs par mois. Son colonel le prit  part et lui dit
avec toute la courtoisie et toute la bienveillance imaginables:

Mon pauvre enfant, je n'y peux rien; nous sommes tous les esclaves de
la loi. Le rgiment vous regrettera; vous avez non-seulement des
aptitudes remarquables, mais toutes sortes de qualits excellentes.
Comptez sur moi pour vous recommander  l'autorit suprieure, et soyez
sr que nous vous replacerons ds que vos dettes seront payes.
Choisissez la rsidence qu'il vous plaira.

Paul rpondit qu'il resterait  Nancy, mais qu'il n'esprait pas arriver
 payer ses dettes.

Eh! que diable! pourquoi vous avisez-vous d'crire et d'imprimer? Vous
aviez si bien commenc, mon pauvre ami! Voil deux ans, oui, ma foi! que
vous avez empaum la dveine. Cela date de votre affaire avec Moinot. Je
ne suis pas superstitieux, Dieu merci, mais je me suis demand
quelquefois si l'on ne vous avait pas jet un sort.

--Il se pourrait, mon colonel.

Le lendemain, il quitta son service et se mit  chercher des leons par
la ville. Comme il avait de bons amis et de belles connaissances, les
lves lui vinrent de tous cts. Il enseignait le dessin aux uns, et
aux autres les mathmatiques. On ne le vit plus au caf; il fit des
prodiges d'conomie, rduisit ses dpenses  cent francs par mois et se
mit  payer des -compte. On vint lui demander un matin s'il pouvait
enseigner l'aquarelle  une jeune fille.

Pourquoi pas?

--Mais prenez garde de tomber amoureux de votre lve! c'est Mlle
Vautrin.

--Ah!... vous avez raison; elle est beaucoup trop jolie. Du reste, tout
mon temps est pris.

Blanche tait informe de ses moindres actions. Elle faisait causer
Schumacker, qui faisait boire Bodin, qui servait son ancien lieutenant
gratis. La jeune fille prouvait une sincre admiration pour ce jeune
homme si naturel dans la mauvaise fortune; elle le voyait lutter contre
l'impossible sans la moindre affectation d'hrosme et pousser son petit
rocher de Sisyphe aussi navement qu'un terrassier pousse la brouette.
Pour la premire fois de sa vie, elle eut la conscience de la vraie
grandeur, qui ne va point sans la simplicit; mais  mesure qu'elle
rendait justice  l'ennemi, elle se condamnait rigoureusement elle-mme.
Par une triste journe d'octobre, elle aperut de sa fentre un grand
garon qui courait sous une pluie battante, abritant de son mieux
quelques livres et quelques papiers. C'tait lui. Le voil donc,
pensa-t-elle, celui qui clipsait tous les officiers du rgiment par sa
gaiet, son esprit et sa bonne mine! Et c'est moi seule qui l'ai mis en
si piteux tat!

Comme elle se livrait  ces rflexions, Paul Astier leva la tte,
reconnut la fille de son ancien colonel et se dcouvrit poliment sans
ralentir le pas. Elle se jeta vers lui avec une sorte d'emportement,
comme une aveugle, une folle, une fille qui ne sait plus o elle en est.
Ses deux bras s'tendirent en avant, elle heurta les mains  la fentre,
recula comme saisie de honte et vint tomber dans un fauteuil o elle
clata en sanglots.

Le jeune homme, si press qu'il ft, saisit quelques dtails de cette
pantomime et rentra tout songeur dans son taudis.

J'ai mal vu, pensait-il, ou mal compris; et quand mme elle se
repentirait de ses noirceurs, le remords ne serait qu'une contradiction
de plus dans cette me drgle.

Toutefois cet incident futile lui laissa je ne sais quelle impression de
bien-tre. L'homme est minemment sociable; l'ide que nous sommes has,
mme  cent lieues de nous, par les personnes les moins dignes de notre
amiti, nous attriste. Une injure anonyme empoisonne la journe d'un
stoque. Paul Astier trouva tout  coup le ciel moins noir et sa chambre
moins vide. Sa conscience tait comme soulage d'un fardeau, quoiqu'il
ne se ft jamais rien reproch dans cette petite guerre.

Il songea plus souvent et plus volontiers qu'autrefois  l'inexplicable
crature qui semblait lui vouloir quelque bien aprs lui avoir fait tant
de mal. Ce revirement imprvu chatouillait sa curiosit comme un
problme  rsoudre. Il fut conduit naturellement  passer de temps 
autre devant la maison du colonel, qu'il vitait autrefois; il rencontra
de nouveau les yeux de Mlle Vautrin et il put s'assurer qu'elle le
regardait sans haine. Comme il tait trs-pauvre et trs-malheureux
malgr tout, et comme il lui devait le plus clair de ses peines, il la
donnait encore  tous les diables, mais sans conviction: C'est un
monstre odieux; qui sait si elle n'a pas un atome de coeur, tout au
fond? En tout cas, c'est un bien joli monstre.

S'il tait all dans le monde, comme autrefois, Blanche aurait trouv le
courage de marcher droit  lui et de signer la paix entre deux
contredanses. Elle se sentait assez forte pour lui confesser tous ses
torts et enlever l'absolution de haute lutte. Mais o et comment aborder
ce mercenaire qui battait le pav ds six heures du matin et rentrait
dans son trou  huit heures du soir? En bonne foi, Blanche ne pouvait
pas courir aprs lui dans la rue.

Six longs mois s'coulrent, longs pour Astier, qui travaillait dur,
plus longs pour elle, qui se consumait dans le vide. Un matin, elle
reut une lettre timbre de Marans. Elle n'osa pas l'ouvrir et courut
chez sa mre en criant: Lis, j'ai trop peur! Je suis sre qu'Antoinette
Humblot se marie!

Son instinct ne l'avait pas trompe. Antoinette lui annonait tristement
son prochain sacrifice. Aprs avoir essay deux fois du couvent sans s'y
faire, la pauvre fille se dvouait au bonheur de Mme Humblot. Elle
pousait un voisin de campagne, veuf, encore assez jeune, et qu'elle
estimait sans l'aimer. Les noces se clbraient dans quinze jours, sauf
miracle; on esprait que Mme et Mlle Vautrin ne refuseraient pas de les
animer de leur prsence, mais on ne promettait pas de leur montrer des
visages trs-gais. Le _post-scriptum_ tait d'une sincrit charmante.
Ma chre Blanche, je sens encore au plus profond de mon coeur un
souvenir qui n'y peut pas rester sans crime. Je l'arrache et je vous
l'envoie; quand vous aurez brl ma lettre, il n'en existera plus rien.
C'est fait; pleurez pour moi.

Blanche fit mieux que pleurer; elle cria, elle pria, elle demanda pardon
 Dieu,  sa mre,  la pauvre Antoinette immole. Non! dit-elle, je ne
brlerai pas un souvenir si touchant et si pur. Bonne, brave, honnte
fille, c'est pour lui qu'elle tait cre; ils sont dignes l'un de
l'autre. Ah ! mais tout le monde vaut donc quelque chose ici-bas
except moi? Je deviendrai comme eux, cote que cote! Je dferai mon
dtestable ouvrage, et tout le mal sera rpar. Sauf miracle, dis-tu,
pauvre ange. Eh bien! le miracle se fera; je le veux!

Mme Vautrin demeurait stupfaite devant cette explosion, et sanglotait
sans savoir pourquoi. Mais explique-toi donc, disait-elle; o as-tu
mal? qu'est-ce qui arrive? Mon Dieu! mon Dieu! ma fille a-t-elle perdu
l'esprit?

--Non, maman, je serai calme, je serai forte, tu sauras tout; mais
d'abord fais chercher papa, je veux qu'il y soit.

Lorsqu'elle fut en prsence de ses juges, elle dressa son rquisitoire
contre elle-mme, et ne se mnagea point. L'histoire de l'album
pouvanta Mme Vautrin, qui ne pouvait croire  tant de dissimulation
chez sa fille; le colonel n'en fut point particulirement affect,
peut-tre ne comprit-il la chose qu' demi. Mais lorsqu'il sut que
Blanche avait mis la signature d'Astier et l'adresse du commandant sur
cette fatale caricature, il plit et se dressa en pied, la main leve:

Malheureuse! cria-t-il, je t'craserais l, si tu tais un homme; mais
tu n'es qu'une fille, grce  Dieu! tu ne vivras pas sous mon nom...

Elle ne plia point sous ce blme terrible, au contraire. Elle marcha sur
son pre et lui dit:

Tue-moi, papa; tu me rendras service, car je suis bien malheureuse,
va!

Lorsqu'elle eut tout avou, le colonel lui dit:

Tu sais ce qui nous reste  faire? Astier va venir, je lui raconterai
devant toi toutes tes infamies, je le remettrai sur la voie de la
fortune et du bonheur dont ta sclratesse l'avait cart, et comme tu
n'es qu'un tre infrieur, irresponsable, c'est moi qui lui demanderai
pardon du mal que tu lui as fait.

Il envoya chercher Paul, qui par hasard tait au logis. Lorsqu'il se vit
en prsence des deux femmes, il comprit qu'il ne s'agissait pas du
service; mais c'est tout ce qu'il devina. Mme Vautrin s'essuyait les
yeux, Blanche se cramponnait aux bras de son fauteuil comme s'il y avait
eu un abme devant elle; le colonel tait rouge, il desserrait son col,
tordait sa moustache et lanait un peu partout des regards furieux.

Mon cher Astier, dit-il, vous serez pre un jour,... bientt, j'espre.
Que le ciel vous prserve de connatre la honte qui m'trangle dans ce
moment-ci! Vous rappelez-vous qu'il y a six mois je vous ai demand si
l'on ne vous avait pas jet un sort? Mon ami, voici la sorcire!

--Colonel, je vous en prie, mnagez mademoiselle; elle n'tait qu'une
enfant lorsqu'elle a fait les... niches que vous lui reprochez.

--Comment! vous savez donc...

--L'histoire de M. Moinot? Depuis longtemps.

--Et vous n'avez rien dit? et vous vous tes laiss faire? et vous avez
failli mourir sur le terrain?... S'il tait mort, vois-tu, je t'aurais
tue!

Blanche haussa les paules et son visage sembla dire:

Il est convenu que cela m'aurait t bien gal.

--Mais si vous savez tout, reprit le colonel, pourquoi n'avez-vous pas
pous Mlle Humblot?

A ce nom, la stupfaction de Paul montra clairement qu'il ne savait pas
tout. Le colonel lui conta l'affaire _ab ovo_, comme il venait de
l'apprendre. Il fit sonner bien haut la beaut, la fortune et les
nombreux mrites d'Antoinette; mais le lieutenant avait l'air d'un homme
moins bloui qu'intrigu. Il cherchait sur le visage de Blanche un
commentaire explicatif du rcit paternel. Blanche, se sentant observe,
tremblait sous ce regard srieux, scrutateur et doux. Les yeux clments
de Paul Astier la troublaient plus que les clats de son pre. Jamais le
lieutenant n'avait laiss paratre tant de bont devant elle, et jamais,
non jamais, dans cette longue guerre, elle n'avait eu si grand'peur de
lui.

Le colonel acheva son discours en disant:

Mon ami, je vais vous faire dlivrer une feuille de route pour Marans.
Comme il ne convient pas que vous laissiez des dettes  Nancy, j'espre
que vous me ferez l'honneur de puiser dans ma bourse. Cette lettre de
votre future (prenez, prenez!) vous prouve que, sans tre attendu ni
mme espr, vous serez le bienvenu l-bas. Je m'invite au mariage.
D'ici l je me fais fort de vous rconcilier avec le ministre et de
vous mnager une rentre triomphale dans mon rgiment. La distinction
qui vous tait due et que mademoiselle vous a confisque par un trait
diabolique, ne vous manquera pas longtemps, je le jure. Je ne promets
pas de vous la porter en prsent de noces, mais je dirai  Mlle Humblot
quel homme vous tes, ce que vous valez, de quel train je vous ai vu
courir au feu, et, ce qui est peut-tre plus rare et plus beau, avec
quelle grandeur vous avez port la misre. Je lui dirai que tout pre de
famille, si haut que la fortune l'ait plac, serait fier de vous nommer
son gendre.

Cette loquence aurait, sans doute, transport un autre homme que Paul.
Il en parut  peine effleur et laissa tomber ngligemment la prcieuse
lettre. Son attention se partageait entre les trois visages de la
famille Vautrin; il avait l'air de chercher un sens cach sous les
paroles du colonel; il interrogeait d'un oeil pensif et inquiet la
physionomie des deux femmes.

Il se rsolut  la fin et dit:

Monsieur Vautrin, voulez-vous sortir un instant avec moi? j'aurais
encore trois mots  vous confier.

Lorsqu'ils furent dans le salon d'attente, il poursuivit:

Mon colonel, il n'y pas au monde un meilleur homme que vous; vous
n'avez fait de mal qu'aux ennemis de la France; encore est-il certain
que vous auriez mnag leur peau, si l'affaire avait pu s'arranger
autrement. Mme Vautrin est votre digne femme; la doublure vaut l'toffe
en qualit. A mon sens, il est moralement impossible que l'association
de deux biens produise un mal; je nie donc en principe que Mlle Vautrin
m'ait fait du tort pour le plaisir de nuire.

--Par quel motif alors?

--Dame! je ne prvoyais pas en commenant que parler ft si difficile.
Il faut pourtant que tout s'explique. Vous avez eu le temps de
m'tudier; vous savez donc que je ne suis ni un fat ni un coureur de
dots; vous comprendrez aussi que je ne suis pas homme  chagriner les
gens que je connais pour me jeter  la tte des inconnus. Ce qui me
reste  dire a l'air d'tre d'un fou; vous penserez ce qu'il vous
plaira, mais tant pis! Mon colonel, j'ai l'honneur de vous demander la
main de mademoiselle votre fille, et je me sauve pour que vous ne me
chassiez pas de la maison comme autrefois du rgiment!

Cela dit, il entr'ouvrit la porte de l'antichambre, se glissa dehors
comme une anguille et laissa le colonel abasourdi.

Blanche! Augustine! ma fille! ma femme! nous avons fait un malheur, mes
chers enfants! Ce pauvre diable a la tte fle. Croiriez-vous qu'en
rponse  tout ce que j'ai dit, il me demande la main de Blanchette?

La jeune fille,  son tour, poussa un grand cri, mais de joie:

Moi qui ai tant mrit d'tre punie! Ah! maman, le bon Dieu est cent
fois meilleur qu'on ne le dit!




IV

TIENNE

HISTOIRE D'UN COQ EN PATE


Il ne s'appelait pas tienne; ce n'tait ni son nom ni son prnom.
Peut-tre a-t-il sign de ce modeste pseudonyme un vaudeville, une
bluette, une srie de petits articles malins, quelque pch de sa
jeunesse. C'est lui-mme qui m'a donn ce vague renseignement lorsque
j'eus accept la tche dont je m'acquitte aujourd'hui.

J'ai peu de temps  vivre, disait-il, et je ne veux pas que ma mmoire
reste ici-bas comme une nigme. Nous devons quelques pages
d'explications  ceux qui ont envi ma fortune ou blm ma conduite. Il
importe aussi d'avertir les imprudents qui pourraient tre induits 
m'imiter.

Comme je lui faisais observer qu'il n'tait pas seul en cause dans cette
histoire, et que l'clat de son nom dsignerait surabondamment les
auteurs de toutes ses misres, il rpondit:

Eh! ne me nommez pas. crivez l'histoire du fameux Jacques, ou du
clbre Pierre, ou d'tienne... Oui! je me suis appel tienne pendant
un mois ou deux. Mes amis me reconnatront toujours assez, et vous savez
que je suis peu sensible  l'opinion du vulgaire. vitons le scandale,
mais si vous avez eu quelque estime et quelque amiti pour moi, faites
que l'exprience dont je meurs ne soit pas perdue pour tout le monde.

Il mourut dans la quinzaine qui suivit notre entretien, sans laisser de
volonts crites. On peut donc considrer le rcit qui va suivre comme
le testament de cet esprit d'lite et de cette me de bien.


I

Mes premires relations avec tienne remontent au deuxime samedi de
janvier 185... Je fis sa connaissance  dner, chez ce pauvre Alfred
Tattet, qui adorait la posie et la peinture, et qui a gagn le gros lot
de l'immortalit en mritant une ddicace de Musset. On respirait la
renomme  pleins poumons autour de cette table hospitalire. Jugez des
motions qui durent agiter un pauvre conscrit de lettres, lorsque
j'entendis annoncer coup sur coup Dumas fils, Ponsard, Meissonier,
Jadin, Decamps, et dix autres personnages presque aussi clbres en
divers genres! Mes oreilles, mes yeux ne m'appartenaient plus: je
dvorais les physionomies, je buvais les paroles, j'avais l'air d'un
jeune paysan de Botie introduit par mprise au banquet des dieux.

Entre tous ces illustres, tienne--puisque nous sommes convenus de
l'appeler ainsi--me captiva de prime abord. Je me sentis non-seulement
attir, mais fascin. Quand je cherche aujourd'hui les causes de cette
premire impression, je n'en trouve qu'une: c'est qu'il reprsentait le
type du brillant crivain tel qu'on se le figure _a priori_. Il tait
grand, il tait brun, il tait svelte et de tournure martiale; sa barbe
vierge et ses cheveux un peu longs se massaient librement, mais sans
ngligence, dans un dsordre bien ordonn. Sa toilette pouvait passer
pour un chef-d'oeuvre, tant les lois qui rgissent notre uniforme
bourgeois taient coquettement ludes. La coupe de l'habit, le noeud de
la cravate blanche, l'chancrure du gilet, que sais-je encore? tout,
jusqu' la chane de montre, tait original, voulu, prmdit au plus
grand avantage de la personne; aucun dtail ne semblait livr au hasard
ou  la routine des tailleurs, et pourtant rien ne rappelait les hautes
fantaisies de 1830. On n'aurait pas su dire en quoi cette tenue pchait
contre la mode du jour. Il y avait de la recherche sans affectation, de
l'aisance sans dbraill et une pointe de crnerie sans fanfaronnade
dans ce dandysme cavalier qui m'blouit.

tienne avait alors plus de trente et moins de quarante ans; on
comprendra la rserve qui m'interdit de prciser son ge. Ses parents,
bons bourgeois, plus qu'aiss, presque riches, l'avaient mis au collge,
et aprs de brillantes tudes il tait entr de plain-pied dans les
lettres. Ses dbuts furent heureux; il plut des encouragements, et de
trs-haut, sur sa jeune tte. Balzac dclara qu'il avait des ides;
Stendhal, qu'il raisonnait juste, et Mrime, qu'il crivait bien. Les
grands potes du sicle rpondirent en vers  ses vers; Sainte-Beuve lui
consacra une tude magistrale; David d'Angers fit son buste et M. Ingres
son crayon. Lorsque j'eus l'honneur de lier connaissance avec lui, on
commenait  demander pourquoi il ne visait point  l'Acadmie.

Son bagage se composait de vingt-cinq  trente volumes, posies,
voyages, critiques, nouvelles, romans surtout. Plus heureux que Balzac,
il avait russi quatre ou cinq fois au thtre; mais on pensait
gnralement qu'il n'avait pas encore dvelopp tous ses moyens ni donn
sa mesure. Le vieux Prvost, de la Comdie-Franaise, si bonhomme et si
fin, disait: M. tienne a un _Mariage de Figaro_ dans sa poche. Un
clbre diteur, qui avait publi la plupart de ses livres, lui
demandait souvent: Quand commencerez-vous le Roman du dix-neuvime
sicle? c'est une tche qui vous revient. Il rpondait en haussant les
paules: Attendez que j'aie jet mon feu; je ne sais ni ce que je fais
ni comment je vis. Je porte l, sur les paules, une cuve en
fermentation: qui peut dire ce qui en jaillira au soutirage? piquette ou
chambertin?

Il avait gaspill beaucoup de son talent et son patrimoine tout entier.
La chronique, qui ne s'imprimait gure alors, mais qui se racontait 
l'oreille, lui prtait cent cinquante ou deux cent mille francs de
dettes, quoiqu'il habitt un appartement somptueux, encombr de tableaux
hors ligne et de meubles introuvables. Son oeuvre, dont il tait rest
propritaire, mais qu'il exploitait mal, tait fort mlang: pour neuf
ou dix volumes dignes de vivre, on en comptait beaucoup qu'il aurait pu
se dispenser d'crire et qu'il avait faits sans savoir pourquoi, en
somnambule. Tantt la fivre de production le clouait devant sa table et
il abattait cinq ou six volumes  la file; tantt il trouvait plaisant
de faire le grand seigneur et de vivre des rentes qu'il n'avait plus.
Puis, le jour o les cranciers devenaient importuns, il prenait son
parti en honnte garon et s'attelait  quelque besogne aussi ingrate
que lucrative, sauf  n'y point mettre son nom. Ces drglements de
travail, de finance et de conduite, quelques duels, quelques succs dans
le monde des femmes faciles, enfin le renom de parfait galant homme
appuyaient les rares sductions de sa personne. Son regard tincelait,
sa voix mle, voile par moments, tait une des plus sympathiques que
j'eusse entendues.

Beau convive, d'ailleurs, et bon vivant. Il buvait son vin pur et par
rasades,  la vieille mode de France, mais il s'abstenait du caf, des
liqueurs et du cigare, et il ne dpassait en rien la juste mesure. Il
restait homme de bonne compagnie jusque dans ses gaiets les plus
tourdissantes et ne se grisait pas mme de ses paroles, quoiqu'il en
ft grande dbauche quelquefois.

La seule chose qui me dconcerta ce soir-l fut de le voir puiser le
meilleur de sa verve contre la noble carrire des lettres o j'tais si
fier de dbuter. A l'entendre, le mtier d'crire tait le dernier de
tous; il fallait n'avoir pas un oncle dans la cordonnerie ou un parrain
dans les droits runis pour accepter un sort si misrable.

Nous avons pour ennemis, non-seulement nos confrres, grands et petits,
c'est--dire tout ce qui a le talent ou la prtention de tenir une
plume, mais le public lui-mme et le bourgeois illettr qui ne nous
pardonne pas d'tre suprieurs  lui. Quoi que nous fassions, on nous
blme: si j'cris beaucoup, on dira que je me livre au commerce et que
je tire  la ligne; si j'cris peu, on prtendra que je suis au bout de
mon rouleau et qu'il ne me reste plus rien  dire; si je n'cris ni peu
ni beaucoup, on imaginera que je mnage mon petit fonds pour faire feu
qui dure. Chaque succs nous rend le suivant plus difficile, car on
devient plus exigeant  mesure que nous donnons une plus haute ide de
notre mrite; la moindre chute fait dire aux quatre coins du monde que
nous sommes de vieux chevaux couronns, qui ne se relveront plus. Il
s'agirait tout btement de produire un chef-d'oeuvre  tout coup; mais
Homre, Virgile, Dante, Milton, Arioste, le Tasse, Rabelais, Montaigne,
Cervantes, Daniel Foe, La Fontaine, La Bruyre, Le Sage, combien nous en
ont-ils donn, des chefs-d'oeuvre? Un par tte! deux au maximum. Faire
un chef-d'oeuvre, mes amis, c'est concentrer tout soi dans un seul
livre. Supposez que je commette cette imprudence aujourd'hui, je mourrai
de faim l'anne prochaine. Le public me servira-t-il des rentes? Prouvez
donc  ce glouton sans got que la qualit a plus de prix que la
quantit! Nous sommes des galriens condamns  toujours produire, lors
mme que nous n'avons rien de nouveau  conter; il faut se remcher
soi-mme incessamment, badigeonner  neuf ses impressions d'autrefois,
ressasser jusqu' l'ge le plus mr les trois ou quatre ides originales
qu'on a pu rencontrer dans sa jeunesse! Oh! si le genre humain pouvait
perdre la sotte habitude de lire! ou si tout simplement un honnte
usurier de Versailles ou de Chteau-Thierry me couchait sur son
testament pour douze mille livres de rente, c'est moi qui ferais voeu de
ne toucher papier ni plume jusqu' l'heure du jugement dernier! Que la
vie serait bonne! que la lumire du soleil serait douce et que les
Parisiens eux-mmes me paratraient jolis, si j'avais le droit de dire
tous les matins, en chaussant mes pantoufles: Pas une ligne  tracer
aujourd'hui.

Il parla longtemps sur ce ton avec une verve que je ne saurais rendre,
mais dont je fus un peu constern. Mon voisin devina sans doute ce que
j'prouvais, car il me dit  l'oreille:

Ne faites pas attention, il est toujours ainsi lorsqu'il travaille pour
vivre, et le pauvre garon ne fait pas autre chose depuis six mois.

Cette rvlation me fit prendre le dix-neuvime sicle en mpris. Un tel
homme manquait de pain! L'auteur de tant d'oeuvres exquises tait rduit
 gagner sa vie au jour le jour! Son brillant apptit, qui m'avait
d'abord gay, m'attrista: s'il dne si bien, c'est peut-tre qu'il n'a
pas djeun! Mais une heure aprs le repas, quand les invits runis au
salon assigrent la table de jeu, je le vis tirer de sa poche une
poigne d'or et de billets avec quelque menue monnaie. Il tint tte aux
plus forts, risqua les gros coups, prit la banque, perdit presque tout
sans tmoigner le moindre ennui, puis regagna son argent et une centaine
de louis par-dessus le march sans laisser voir qu'il en ft aise. Il
tait homme  batailler ainsi jusqu'au matin, et je ne trouvais pas le
temps long  le regarder faire; mais la matresse de maison nous mit
tous  la porte une demi-heure aprs minuit.

Avant de se disperser, les convives changrent force poignes de mains
sur le trottoir de la rue Grange-Batelire. Je ne pus me tenir de parler
 M. tienne et de lui dire combien je ressentais d'admiration pour son
talent et de sympathie pour sa personne. Il me prit le bras, et rpondit
avec une familiarit surprenante en m'entranant vers la rue Drouot:

Mon enfant, tu as t trs-gentil; tu as cout, tu as observ et tu
n'as pas touch aux cartes. Je n'ai pas lu tes petites affaires; est-ce
qu'on lit dans notre affreux mtier? Mais il parat que tu vas bien et
que tu as le respect de la langue. J'aimerais mieux te voir un bon tat;
tu es encore en ge d'apprendre  tourner des btons de chaises; mais
l'homme ne choisit pas sa destine. Viens me voir, et si je peux te
rendre un service...

Cette bienveillance quasi-paternelle d'un homme qui n'tait pas mon an
de quinze ans m'enhardit. J'osai lui demander une lettre d'introduction
pour le directeur d'une revue importante.

Tu tombes mal, dit-il en me tutoyant de plus belle. Je suis en guerre
depuis plusieurs annes avec ce gaillard-l; mais n'importe, tu auras ta
lettre.

--Cependant si vous tes son ennemi...

--Il comprendra que je ne le suis plus en voyant que je lui demande un
service. Le diable m'emporte au reste si je me rappelle un seul mot de
ma querelle avec lui?

--Se peut-il que l'on se brouille et l'on se raccommode ainsi entre
crivains de premier ordre?

--Attends que tu sois quelque chose, et tu verras! Mais je t'emmne sans
savoir si nous faisons la mme route. O vas-tu?

--Me coucher.

--Comme a? bravement? quand il n'est pas une heure du matin? Il n'y a
donc plus de jeunesse? Moi, je ne veux pas dormir, parce que j'ai un
article  livrer demain matin, avant dix heures. Je vais au bal de
l'Opra, toi aussi; nous souperons avec des princesses, tu me
reconduiras chez moi, et je te signerai ton passeport pour la revue,
tandis que tu regarderas lever l'aurore. J'ai dit; marchons.

Je le suivis sans rsistance; ce diable d'homme me dominait si bien que
je ne m'appartenais plus. Nous n'avions de billets ni l'un ni l'autre;
il entra firement, et dit aux employs du contrle:

Avez-vous une loge pour moi?

On s'empressa de nous conduire et de nous installer le mieux du monde.

Retiens le numro, me dit-il, pour le cas o tu me perdrais. Nous nous
retrouverons ici  deux heures et demie. Jusque-l, libert complte;
reste ou sors, tu es chez nous.

Cela dit, il me laissa, et je me mis  regarder la salle, persuad que
la discrtion me dfendait de le suivre.

Peu aprs, m'tant risqu dans les couloirs, je le rencontrai debout
devant une colonne,  deux pas du foyer. Cinq ou six dominos le
harcelaient  qui mieux mieux, et il leur rpondait  tous en mme temps
avec une dsinvolture admirable. Les hommes faisaient cercle pour
l'couter, et les petits journalistes, qui l'appelaient cher matre,
ramassaient les miettes de son esprit. C'tait la premire fois que
j'assistais  pareille fte, et je fus prodigieusement tonn lorsqu'il
tira sa montre en m'appelant du coin de l'oeil: il tait bel et bien
deux heures et demie; je croyais que nous venions d'arriver!

Il m'entrana dans la direction du caf Anglais, et comme je lui faisais
observer que nous n'avions faim ni l'un ni l'autre, il me dit:

Qu'est-ce que cela prouve? on ne soupe pas pour se nourrir, mais pour
se dsennuyer. Nous avons le prince Guloutine, Hautepierre,
vice-prsident du Jockey, et Oporto, le plus drle des agents de change;
plus cinq bayadres anonymes que j'ai recrutes  l'aveugle, mais qui ne
sont ni laides ni sottes.

--Comment le savez-vous?

--D'abord parce que j'ai caus avec elles, ensuite parce qu'elles ont
les yeux bien enchsss. Le masque n'a gure de secrets pour l'homme qui
sait voir: deux yeux irrprochablement sertis annoncent une femme jeune
et presque toujours belle. C'est un Armnien de Constantinople qui m'a
rvl cette loi, et je l'ai vrifie cent fois en dix annes au bal de
l'Opra.

L'vnement me prouva qu'il ne s'tait pas tromp de beaucoup. Lorsque
nous fmes au complet dans le grand salon d'angle qu'il avait retenu,
les dominos se dmasqurent, et le plus modeste des cinq tait encore
une crature assez agrable. tienne leur fit les honneurs du souper
avec une lgante fatuit qui sentait sa rgence d'une lieue; trop
ddaigneux pour en courtiser une, trop poli pour leur laisser voir un
sentiment que nous devinions tous. videmment il n'avait rassembl ces
petits animaux infrieurs que pour gayer la fte et pour faire une
tude de moeurs; mais l'habitude de parler, d'agir et d'occuper la scne
tait si forte chez lui qu'il prit le d de la conversation sans y
songer et nous blouit tous par un vritable feu d'artifice. Les
paradoxes ptillaient sur ses lvres, les mots heureux clataient 
l'improviste comme des bombes; quelquefois une ide noble et potique
s'enlevait jusqu'au ciel en fuse et retombait en grosse gaiet
rabelaisienne. Ce jeu lui plut jusqu' six heures du matin, puis tout 
coup il se rappela qu'il avait  travailler et il sortit pour payer la
carte. Le gros agent de change tait ivre, le vice-prsident du club
s'endormait, le prince russe, allum comme un phare, mettait ses roubles
et ses mougiks aux pieds d'une choriste de Bobino; quant  moi, je
sentais ma tte se craqueler et j'prouvais un violent besoin de
respirer le grand air.

tienne, toujours frais et souriant, mit son monde en voiture avec les
belles faons et les grands airs d'un chtelain, glissant un mot aimable
 celui-ci, une pince d'or  celle-l.

Quant  toi, me dit-il, tu viens  la maison chercher ta lettre.

Et nous voil pitinant cte  cte jusqu'au milieu de la
Chausse-d'Antin. Je ne pus m'empcher de lui dire:

Eh! mon pauvre grand homme, tu veux donc migrer vers les mondes
meilleurs? La vie que tu mnes est un suicide continu; il n'y a pas de
vigueur physique ou morale qui puisse y rsister six mois.

C'tait lui qui m'avait enjoint de le tutoyer, et je lui obissais non
sans gne.

Il me rpondit en riant:

N'est-ce pas? Je me le dis tous les jours  moi-mme depuis dix ans et
plus; mais que faire? Je n'ai pas le choix; il faut que l'homme suive sa
destine jusqu'au bout. Crois-tu qu'au fond du coeur je n'aimerais pas
mieux planter des betteraves dans un village, entre une honnte petite
femme et une demi-douzaine de marmots? Mais planter des betteraves est
un luxe que mes moyens ne me permettront pas de longtemps. Jusqu'ici je
n'ai cultiv que les dettes, et je ne tarderai pas, selon toute
apparence,  rcolter des recors. Ma personne est hypothque, je ne
travaille plus pour moi; le bourgeois qui me confierait le bonheur de sa
fille serait nomm du coup maire de Charenton.

--Cependant on en voit assez, des bourgeois enrichis qui jettent leurs
filles et leurs millions  de petits vicomtes cribls de dettes. Votre
nom,... ton nom, veux-je dire, a cent fois plus d'clat que tous ceux
qu'on paye si cher. Qui pourrait hsiter entre un gentilhomme de hasard
et un prince de la littrature?

--On n'hsite pas, je t'en rponds; le gentilltre, vrai ou faux, sera
toujours lu, sans ballottage. Le pire de ces vauriens-l est mieux cot
 la bourse des familles que le meilleur d'entre nous.

--Mais si les hommes ont des prjugs, les femmes n'en ont pas et il y
en a beaucoup qui ne dpendent que d'elles-mmes. Celles-l vous
connaissent, elles vous ont lu, elles ont pass des heures dlicieuses
sur vos livres, vous les avez fait rver, et ce prestige de l'auteur
aim, cette sduction  distance qui vous a prpar tant de succs dans
le monde, pourrait tout aussi bien...

--Tais-toi donc, grand enfant! Mes succs! D'abord, je n'y vais pas dix
fois par an, dans le monde, et quand cela m'arrive je m'ennuie d'tre
dvisag comme un animal curieux et je me drobe au plus vite. J'ai
rencontr, il est vrai, quelques semblants d'aventures; il y a des mes
collectionneuses qui rassemblent dans un album secret tous les hommes
dont on parle un peu. On m'a crit des aveux bien tourns, j'ai rpondu,
j'ai dpens la matire de cinq ou six romans dans ces travaux
pistolaires, mais chaque fois qu'il a fallu rencontrer face  face une
de ces adorables correspondantes, je l'ai trouve d'un ge et d'un
visage  faire fuir l'arme russe, et mes vraiment bonnes fortunes,
entends-tu? sont celles dont j'ai pu me librer avant la faute. Mais
voici ma tanire.

Un camrier trs-correct, qui avait pass la nuit en cravate blanche sur
une banquette de l'antichambre, nous ouvrit avant le coup de sonnette.
En un clin d'oeil, tienne fut dchauss, dshabill, et drap dans les
larges plis de je ne sais quelle soierie orientale.

Vingt bougies s'allumrent comme par enchantement dans son cabinet, vrai
bazar, o les rarets de tous les temps et de tous les pays formaient
une dcoration fantastique. J'avais  peine commenc la revue de ces
merveilles lorsqu'il me cria:

Laisse le bric--brac et viens voir mon seul meuble de prix!

En mme temps il me tendait un norme cahier, ou pour mieux dire une
demi-rame de papier cousu dans une couverture rouge qui portait en gros
caractres: _Jean Moreau_.

Qu'est cela? dis-je tout tonn.

--Mon chef-d'oeuvre.

--Indit,  coup sr, car voici la premire nouvelle...

--Mieux qu'indit: ouvre et juge!

--Du papier blanc!

--Tout est encore  faire, sauf le titre et le plan; en cherchant bien,
tu trouverais les sommaires dtaills de vingt chapitres. Ce que tu
tiens, mon cher, est la carcasse d'une belle chose qui n'existera
peut-tre jamais. Il y a dans chaque demi-sicle l'toffe d'un livre
net, brillant et profond, comme le _Gil Blas_ de Le Sage. Jean Moreau,
s'il vient au monde, doit tre mon Gil Blas,  moi. Les uns m'ont
suppli, les autres m'ont dfi de construire ce monument; double raison
de l'entreprendre! J'amasse des matriaux, j'en ai la tte encombre
comme un chantier mal en ordre. Mais la premire pierre, pose depuis
sept ans, attendra peut-tre ternellement la deuxime.

--Pourquoi?

--Eh! parce qu'il faut se nourrir. Les chefs-d'oeuvre, mon bon, ne font
vivre que les libraires; quant  nous, nous en mourons. Rien de tel que
les articles de pacotille comme celui que je vais lcher dans un moment.
a n'engage ni le talent ni la rputation de l'auteur, et a se paye dix
louis, rubis sur l'ongle. Je fais, entre autres choses utiles et
dsagrables, la chronique des thtres, dans un journal d'opposition
dynastique. La semaine a t pauvre, tu sais? Pas le plus petit morceau
de drame ou de comdie; rien qu'une ferie inepte, et que d'ailleurs je
n'ai pas vue, _le Topinambour enchant_, par cinq ou six messieurs dont
le plus spirituel et le plus lettr ferait  peine un concierge
acceptable. Je vais crire douze colonnes sur... je me trompe...  ct
de cette rapsodie foraine.

--Comment! n'tiez-vous pas  la premire reprsentation? J'y tais,
moi.

--C'est bien assez d'avoir  rendre compte de pareilles turpitudes; s'il
fallait encore les subir, je donnerais ma dmission. Mais, j'y songe!
puisque tu as t tmoin de la petite fte, tu vas faire mon feuilleton.

--Moi! crire un article de vous!

--Je n'y vois nul inconvnient, et j'y trouve un grand avantage.

--Et vous pourriez signer ma prose de votre nom?

--Sans scrupule: cette littrature alimentaire ne tire pas 
consquence. Je te rponds que sur les six auteurs de la pice, il y en
a bien cinq qui n'ont pas crit un seul mot.

--Mais le public qui connat votre style...

--Le public n'est pas plus connaisseur en copie qu'en vin ou en
peinture; il juge tout sur l'tiquette. Allons, fils, mets-toi l,
travaille et tche d'avoir fini quand je sortirai de mon bain. A
bientt!

Il faut que je l'avoue, j'aurais mieux aim me mettre au lit. L'heure me
semblait mal choisie pour excuter des variations sur le thme du
_Topinambour enchant_; mais j'tais jeune soldat, c'est--dire homme 
surmonter la fatigue et la crainte pour faire mes preuves devant un
chef. Je me lanai dans le compte rendu, tte baisse, et comme il y a
des grces d'tat pour l'inexprience et la tmrit, j'avais fini avant
neuf heures, lorsqu'tienne reparut.

Nous y sommes? dit-il en s'tendant sur une peau d'ours blanc. Lis, je
t'coute.

Ses interruptions bienveillantes me prouvrent que j'avais russi; il
entrecoupa ma lecture de: bien! trs-bien! bravo! comme le discours d'un
ministre dans les colonnes du _Moniteur_, il applaudit le dernier
paragraphe, en protestant que de la vie il ne s'tait connu tant
d'esprit. Seulement il regretta que je n'eusse point dbut par quelques
considrations gnrales sur le bel art de la ferie, dont l'industrie
moderne a fait une chose abjecte et mprisable.

Eh! quoi! voil des hommes  qui l'on permet tout, on laisse entre
leurs mains des ressources et des pouvoirs discrtionnaires. Le pass,
le prsent, l'avenir, le vrai, le faux, le pathtique, le comique, tout
est de leur domaine; on leur livre  profusion tout ce qui peut charmer
les yeux et les oreilles, lumires, peintures, machines, femmes,
toffes, paillons, danse, musique; on les affranchit, par privilge, de
toutes les rgles de l'art dramatique, et en change de tant de
concessions on ne leur demande rien que de nous transporter, quatre
heures durant, dans un monde un peu moins plat que le ntre. Que
font-ils? Ils nous tranent dans des vulgarits plus fangeuses que le
ruisseau de la rue Mouffetard!

Tout en parlant, il m'avait mis une plume dans la main, et j'crivais
sous sa dicte. Lorsqu'il eut puis son thme, il parla de Shakspeare
et du _Songe d'une nuit d't_; il expliqua comment la prose et les vers
doivent alterner dans la ferie, selon que le pote s'lve aux nues ou
vient friser le sol. Quatre lignes sur la donne et sur le plan snile
du _Topinambour enchant_ le conduisirent sans autre transition  un
magnifique paysage de Thierry, qui illustrait le premier acte. Il
traduisit ce dcor  coups de plume; c'tait un effet d'hiver; il
peignit en traits charmants l'hiver sous bois et ses harmonies intimes,
les montagnes estompes de brouillard, les brindilles hrisses de
givre, le silence pais, toff, solide, qui pse sur la campagne, le
filet de fume bleutre qui s'lve en droite ligne sur la maison du
forestier, le rouge-gorge frappant aux fentres, le chevreuil affam qui
se dresse contre les arbres pour brouter le sombre feuillage du lierre.
A propos du ballet, qui avait la prtention d'tre antique, il disserta
gaiement, lgrement, avec autant de got que de savoir, et sans ombre
de pdanterie, sur la danse des Grecs anciens et modernes. Un couplet
politique, dont j'avais cit le trait final, lui fournit l'occasion de
flageller  petits coups secs la posie de cantate et la littrature de
commande. Il finit par une description, vrai morceau de bravoure, o,
sous prtexte de peindre les exercices d'un nouveau clown, il talait un
style plus bariol, plus disloqu, plus raide, plus souple, plus
humoristique et plus impertinent que tous les clowns de l'Angleterre.
J'tais merveill et navr, car de mon pauvre article il ne restait pas
un seul mot; mais tienne continuait  me remercier comme si
vritablement j'avais fait toute sa besogne.

Il sonna; le domestique vint prendre le manuscrit en apportant quelques
lettres.

A la premire qu'il ouvrit, il s'cria:

Parbleu! en voici une qui tombe  point. Impossible de mieux entrer
dans la situation. Lettre de femme, mon cher, et de femme du monde; au
moins, c'est elle qui le dit. Sauf quelques variantes, ceci rentre dans
le modle numro 7, car j'ai soumis au classement ces lucubrations
sentimentales. On est veuve, on est riche et de bonne famille, mais on
se garde d'indiquer si l'on est jeune ou vieille, laide ou jolie; nous
pntrons trop aisment, hlas! les causes de cette discrtion. On a lu
mes romans, rencontr mon portrait, dplor mes petits malheurs et blm
tendrement mon inconduite; mais on ne dit pas si l'on veut se faire
pouser, ou simplement rire un peu, ou soutirer au bon tienne une
demi-douzaine d'autographes. Connu, ma chre! vous arrivez trop tard; je
ne mords plus  cet hameon-l.

Il jeta la lettre au panier, puis se ravisant tout  coup, il la reprit
pour me la donner  lire.

  tudie, mon enfant, et profite, si tu en es capable. Peut-tre un
  jour recevras-tu quelques poulets de la mme couve; c'est pourquoi je
  t'invite  lier connaissance avec le modle numro 7.

Voici ce que je lus pendant qu'il achevait de dpouiller sa
correspondance:

  Sur le salut de votre me, monsieur tienne, je vous adjure de ne
  point juger trop promptement l'imprudente qui trace en tremblant ces
  quelques lignes. Mon esprit et mon coeur vous appartiennent depuis le
  jour o Dieu m'a rendu la libre disposition de moi-mme; jusque-l je
  m'tais interdit de penser  vous, j'avais mme cess de lire vos
  chers livres, y trouvant un plaisir si vif que je ne pouvais m'en
  absoudre. Pendant ces dix-huit mois, j'ai os m'enqurir de vous,
  prudemment, sans donner l'veil  ceux dont la surveillance est
  arbitraire autant qu'importune. Je connais votre figure, et si bien,
  qu'il me serait facile de vous dsigner au premier coup d'oeil dans
  une foule de mille personnes; me pardonnerez-vous l'indiscrte, mais
  tendre curiosit qui m'a mise sur la trace de vos embarras actuels et
  des gnreuses folies qui en sont cause? Mon voeu le plus cher serait
  de vous ramener  une vie heureuse et rgle, si vous me faisiez la
  grce de vous confier  moi. La fortune dont je jouis est plus que
  suffisante pour deux personnes qui seraient seulement  moiti
  raisonnables; quant  l'affection, j'en ai des trsors  dpenser. Le
  ciel me doit ma part de bonheur, et Dieu sait que je l'ai bien gagne;
  mais je ne veux la tenir que de vous. Si vous aviez quelque
  attachement ou si je vous dplaisais  premire vue, j'aurais bientt
  fini de prendre le voile, comme la famille me l'a dj conseill; mais
  comment saurons-nous si nous sommes crs l'un pour l'autre? Aprs
  mre dlibration, ne pouvant prendre conseil que de moi-mme, voici
  ce que j'ai imagin. Vous viendrez dimanche  la messe de onze heures,
  dans la petite glise de la Trinit, rue de Clichy. J'y serai de bonne
  heure et je me placerai, s'il est possible,  droite; vous me
  reconnatrez  ma robe et  mon chapeau de velours bleu fonc; la
  plume du chapeau est noire et moi je suis blonde. Un homme peut aller
  et venir dans une glise pendant le service divin sans se faire trop
  remarquer. Vous suivrez une premire fois le couloir de droite entre
  les chaises jusqu' ce que vous m'ayez vue; vous vous en retournerez
  sans faire aucun signe et vous vous livrerez  vos rflexions; puis un
  moment aprs l'oraison dominicale, vous reviendrez par la mme route,
  et si je vous ai plu, vous passerez votre mouchoir sur votre front.
  Quel que soit votre avis sur mon humble personne, ne m'attendez pas 
  la sortie, ne m'offrez pas l'eau bnite, gardez-vous de me saluer et
  de me suivre, mme de loin! Je suis accompagne partout et
  rigoureusement observe. Attendez que je vous crive et que je trouve
  le moyen de recevoir vos lettres ou vos visites sans m'exposer. Ce
  n'est pas de vous que je me mfie,  Dieu, non! Et la preuve, monsieur
  tienne, c'est que je signe cette lettre qui met  votre merci mon
  honneur et mon repos.

  Hortense BERSAC, ne de GARENNES.

Les vingt premires lignes taient parfaitement lisibles; la fin,
beaucoup plus hte et crite d'une encre assez ple, ne se dchiffrait
pas si bien. Le papier in-quarto, d'un blanc bleutre, ressemblait 
celui qu'on donne aux voyageurs dans les htels de second ordre; on
avait dchir le coin suprieur de gauche, qui sans doute portait une
indication imprime. Pas d'enveloppe; la lettre, plie  l'ancienne
mode, ferme d'un pain  cacheter et vierge de timbre-poste, tait
adresse  M. tienne, chez M. Bondidier, diteur.

Eh bien! demanda-t-il de son ton le plus goguenard, qu'en dis-tu?

--Je dis, mon cher, que le futur auteur de Jean Moreau a manqu de
discernement pour la premire fois de sa vie. Cette lettre est d'une
jeune et jolie veuve, provinciale, riche, dvote, mais nullement sotte,
qui vient  Paris tout exprs pour demander ta main.

--Ah! parbleu! Je voudrais savoir o tu as pris ces renseignements. Pars
du pied gauche, Zadig, et prouve-moi par A plus B que je suis une bte!

--D'abord, Mme Bersac est jeune; son criture le dit assez.

--L'criture des femmes, comme leurs paules, a le privilge de rester
jeune quand tout le reste a vieilli.

--Soit, mais une personne qui n'est pas sre de sa jeunesse et de sa
beaut ne se montre pas d'emble; elle commence par changer cinq ou six
lettres pour amadouer son juge et sauver le premier coup d'oeil.

--Voil qui est un peu mieux raisonn. Continue. Tu n'as pas besoin de
prouver qu'elle est dvote et provinciale. Veuve? sa signature me l'a
dit. Riche? elle le prtend, je veux le croire, et peu m'importe; mais
o diable vois-tu qu'elle pense au mariage et que son ambition ne
s'arrte pas  mi-chemin?

--La preuve qu'elle veut t'pouser, mon cher tienne, c'est qu'elle ne
le dit mme pas. Elle indique simplement qu'elle t'aime et qu'elle veut
se charger de ton bonheur, car elle est de celles qui ne comprennent pas
l'amour, sinon honnte, le bonheur, sinon lgitime. Chaque ligne de sa
lettre respire la droiture et la sincrit.

--Pourquoi donc ces dtours, ce mystre et ces dfiances? De qui se
cache-t-elle? Quel est l'homme qui l'accompagne et qui l'observe? Il a
des droits bien absolus sur elle, ce monsieur! Devines-tu par quels
motifs cette chaste provinciale, qui ne craint pas de signer son billet
doux, me dfend de la saluer dans la rue? Veuve ou non,  coup sr elle
est moins libre qu'elle ne le dit.

--Si tu veux que je te rfute par des faits, je ne m'en charge pas, Mme
Bersac ne m'ayant point honor de ses confidences; mais si tu voulais te
contenter d'une bonne hypothse bien plausible, je te dirais: Cette
jeune femme est garde  vue par la famille de son ancien mari. Dans
quel intrt? je l'ignore, mais nous pourrons le savoir en cherchant
bien. Remarque qu'elle s'appelait Mlle de Garennes, c'est--dire qu'elle
appartenait  la petite noblesse de sa province; elle a cru droger en
pousant le vieux Bersac, et la preuve c'est qu'elle signe son nom de
famille  la suite de l'autre. Pourquoi dis-je le _vieux_ Bersac? C'est
elle-mme qui m'y autorise en crivant: Le ciel me doit ma part de
bonheur, et Dieu sait que je l'ai bien gagne. Donc Bersac avait
soixante-dix ans, et je t'en flicite. Dans quel pays as-tu vu qu'une
jeune fille bien ne poust un vieillard de cet ge si elle tait bien
dote? Donc cette jeune et jolie Hortense n'avait rien. Elle te dit
maintenant qu'elle est riche; la fortune vient donc du mari. Bersac a
fait une folie au grand dpit de ses hritiers, et il a constitu, comme
il convient, de beaux avantages  sa femme. Comprends-tu maintenant
quelle est cette famille qui lui conseille d'entrer au couvent? Ce n'est
pas la famille d'Hortense, c'est celle du dfunt; elle nous l'apprend
elle-mme, si nous savons lire: _la_ famille, dit-elle, et non _ma_
famille. Ces gens-l seraient trop heureux de se dbarrasser d'elle,
parce que tout ou partie de son douaire doit faire retour aux
collatraux. Je ne puis pas deviner tout, mais je vois clairement qu'on
en veut  son bien, qu'on fait le guet autour de sa personne, de peur
qu'elle ne s'chappe par la tangente du mariage. C'est elle qui a voulu
venir  Paris; les Bersac l'y ont accompagne, ils l'ont loge dans un
htel de leur choix, chez des gens dont ils croient tre srs. Elle a d
se cacher pour crire cette lettre et on ne lui a pas mme laiss le
temps de l'achever du premier coup: cette encre-l est de dix jours et
celle-ci de vingt-quatre heures. L'absence du timbre-poste nous montre
que le poulet, cach peut-tre sous la doublure du manchon, a t
furtivement jet  la bote. La chose est-elle assez claire,  saint
Thomas?

--Ce serait beaucoup dire; mais je vois poindre une lueur de
vraisemblance.

--Eh! sceptique, il ne tient qu' toi d'envisager la vrit face  face.
Il est onze heures moins dix minutes et la belle Hortense s'achemine en
compagnie de tous les Bersac, vers l'glise de la Trinit.

--Parbleu! dit-il, j'en aurai le coeur net. Je n'y crois pas, tu sais;
tu pourras tmoigner que je n'ai pas t dupe un seul moment. Bersac! un
nom de comdie! Nous ne rencontrerons personne au rendez-vous,  moins
pourtant que je dcouvre une vieille pomme de reinette, dore par
quarante-cinq automnes... Mais baste! nous rirons. Tu m'accompagnes, tu
entends la messe: si cette lettre ne doit pas contribuer  mon bonheur,
elle servira du moins  ton salut. Nous djeunons ensuite au cabaret du
coin, tout prs d'ici, chez cet illustre empoisonneur qui vend un canard
vingt-cinq francs, et qui vous dit d'un ton sublime: Monsieur, vous ne
payerez ce prix-l que chez moi! Sais-tu, fils, que le monde est un
plaisant thtre et qu'on y voit des pices plus drles qu' l'Odon?
Mais tu billes, profane!

--C'est de sommeil.

--Te voil bien malade pour une nuit de plaisir et d'tude! Haut le
pied, jeune homme! Sois fort: prends exemple sur ton ancien. C'est
peut-tre ma destine, bonne ou mauvaise, qui roule en ce moment comme
la bille du croupier. Rouge ou noire? Le jeu est fait, et l'on n'est pas
plus mu que s'il s'agissait d'un florin!

On n'tait pas mu, je veux le croire, mais on tait nerveux, et chaque
fois qu'on passait devant certain miroir Louis XIV, on s'ajustait un peu
sans y songer. Je le vois encore allong dans son fauteuil  la
Voltaire, tandis que le valet de chambre le chaussait  genoux; je le
vois arpentant  grandes enjambes le trottoir de la Chausse-d'Antin:
un pied de Parisienne et un jarret de montagnard! Et je pourrais le
peindre  l'entre de cette glise de cartonnage que les dmolisseurs
ont balaye depuis deux ou trois ans! Il portait un pantalon et un gilet
gris de fer avec une redingote bleue qui s'ajustait spontanment et
dessinait la taille sans fermer. Un soupon de ruban rouge illuminait sa
boutonnire; le paletot tait jet sur le bras gauche et la main droite
tenait le chapeau. Col rabattu, cravate longue, gants de Sude; pas un
atome de bijouterie. Rien de plus simple et de plus bourgeois que cette
tenue matinale, et pourtant je vous jure que Franois Ier et Henri VIII
au camp du Drap d'or n'avaient pas plus grand air  eux deux que lui
seul.

Il se tint immobile et comme recueilli pendant quelques minutes, puis il
se jeta rsolment dans le petit sentier de droite et traversa l'glise
tout du long. Il fit alors volte-face et revint  pas lents, promenant
ses regards sur la foule, en homme qui serait charg du dnombrement des
chapeaux bleus. Lorsqu'il me rejoignit, je n'eus pas  l'interroger; son
visage exprimait la mauvaise humeur et le ddain. J'en tais sr,
dit-il. Viens djeuner.

--Personne?

--Absolument.

--J'en appelle! Tu as mal cherch.

--Vois-y toi-mme!

Je ne me fis pas prier pour recommencer l'preuve, et je n'eus pas de
peine  trouver Mme Bersac. Elle tait au milieu du premier rang de
chaises, dans la toilette qu'elle nous avait annonce, et j'ajoute que
ce velours bleu lui seyait fort bien. Sa personne me parut des plus
apptissantes, une jolie poularde au blanc. La figure rondelette avait
la couleur et la fermet du biscuit de Svres, avec ce model friand qui
donne tant de ragot aux nymphes de Clodion. Les cheveux d'un beau blond
cendr faisaient un contraste adorable avec des sourcils chtains et des
yeux noirs. La main, trop strictement gante,  la mode de province,
tait petite, et les dents belles. Voil tout ce que je pus noter en un
moment d'examen rapide et contrari, comme un officier lve un plan sous
le feu d'une citadelle. La jeune veuve,  qui sa meilleure ennemie n'et
pas donn plus de vingt-six ans, tait assise entre deux dragons
fantastiques, chapps de je ne sais quel conte de Topffer. Imaginez un
petit homme de soixante-quinze ans, sec, aplati, dteint comme une fleur
d'herbier, et une vieille virago effroyable de barbe et monstrueuse de
graisse. Impossible de voir un tel couple sans penser  ces mnages
d'araignes o la femelle dvore son mari aprs les noces. Au demeurant,
la meilleure harmonie semblait rgner entre ces phnomnes; ils
faisaient le guet tour  tour en suivant la messe sur leurs livres: ds
que l'homme baissait les yeux, la femme levait la tte, et lorsqu'elle
reprenait ses prires, il reprenait sa faction.

Je rejoignis tienne en hte et je lui rendis compte de ce que j'avais
vu, sans cacher mon admiration pour la belle et touchante victime. Aux
premiers mots de mon rcit, le scepticisme, le dandysme, les airs glacs
firent place  une motion sincre; il plit et s'appuya sur moi. Je ne
pus obtenir qu'il attendt le moment indiqu pour retourner au fond de
l'glise; il partit comme un trait, renversa plusieurs chaises, bourra
plusieurs chrtiens, et revint tout rayonnant, son chapeau dans la main
gauche et son mouchoir dans la droite. Tu as raison, me dit-il, elle
est tout simplement adorable. Nous nous aimons, je l'pouse, je
t'invite; mais sortons d'ici, j'ai besoin d'air. Il avait l'imagination
tellement chauffe que sans moi il oubliait d'endosser son paletot par
un froid de cinq  six degrs. Pendant un bon quart d'heure, il pitina,
sans y prendre garde, dans cette poussire noire et gluante qui est la
neige de Paris. Moi-mme j'oubliais de grelotter, quoique rien ne vous
fige le sang comme une nuit blanche; j'prouvais une trange ivresse 
entendre draisonner ce grand enfant barbu.

La sortie de la messe et la dispersion des fidles s'oprrent sous nos
yeux. Hortense quitta l'glise au bras du petit vieillard sec et
flanque de la gante; le trio s'engagea dans la rue de Tivoli. La jeune
femme ne nous vit pas, ou si elle aperut tienne, elle ne laissa rien
paratre, mais ses deux compagnons se retournrent plusieurs fois, 
tour de rle, l'un clairant la route, tandis que l'autre assurait les
derrires. tienne s'enrageait  les suivre; je le retins en lui
prouvant qu'il risquait de tout compromettre, et nous prmes le chemin
du djeuner.

Ah! l'heureux homme! De quel apptit il dvorait le temps et l'espace,
sans prjudice du poulet  la marengo! Les obstacles, les rivalits, les
complots de la famille Bersac disparaissaient devant lui comme les
ctelettes; il dgustait en connaisseur le vin de Musigny et le bonheur
d'tre aim. Il mangea douze ou quinze crevisses royales en faisant
tout autant de projets plus que royaux. C'tait double plaisir que de le
voir et de l'entendre. Il montait sa maison, discutait les livres,
peuplait les curies, galopait dans les contre-alles du bois de
Boulogne sur son cheval favori, dessinait pour Hortense des costumes de
fantaisie comme les princesses n'en ont pas; il ouvrait ses salons 
l'lite du talent, tandis que les grands seigneurs faisaient queue  la
porte. Tout  coup, il plongeait au fin fond de la province et
commenait une de ces idylles qu'on rve  dix-huit ans, cueillant les
violettes par charretes et construisant des arcs de triomphe en bluets.

    Le loup se forge une flicit
      Qui le fait pleurer de tendresse.

Le monde l'excdait; il voulait tre tout  sa femme afin de l'avoir
toute  lui. S'il la trouvait encore un peu bourgeoise (et rien de plus
excusable, pauvre enfant!), il la ptrirait  nouveau de ses propres
mains.

Cela n'est pas plus difficile en somme que de crer une hrone de
toutes pices, comme nous faisons chaque jour dans nos romans. J'ai
fabriqu plus de vingt femmes, vraies et vivantes, pour les plaisirs de
mon public: j'en veux parfaire une meilleure et plus charmante  mon
usage. Chacun pour soi, morbleu! N'est-il pas juste et naturel que le
pauvre romancier, une fois dans sa vie, se donne le luxe d'un Romain?

Je lui fis observer qu'il manquait une pice importante  son chteau en
Espagne.

Laquelle?

--Le cabinet de travail.

--Mon cher ami, rpondit-il d'un ton plus grave, tu sais ce que j'ai su
produire au milieu du brouhaha de Paris. Le boulevard, le lansquenet,
les matresses, les camarades, les cranciers, les coulisses, les
soupers, les duels, les journaux, le papier timbr, m'ont laiss le
temps d'crire deux ou trois livres _pour de vrai_. Tu as vu ce matin
que j'improvise encore assez gaillardement avec deux bouteilles de vin
de Champagne dans la tte. Juge par l de ce que je pourrai faire quand
le repos, la scurit, le bonheur et l'amour honnte m'auront rendu 
moi-mme et rgnr  fond! Je pondrai des chefs-d'oeuvre!

--_Jean Moreau_?

--_Jean Moreau_ d'abord, et cent autres aprs. Qu'est-ce qu'un volume
in-18? Sept ou huit mille lignes d'impression. J'en peux dicter cinq
cents en moins de deux heures, tu l'as vu; une journe de l'homme
heureux et libre reprsente au bas prix dix heures de travail,
c'est--dire cinq mille lignes. A ce compte, on ferait un volume tous
les deux jours, cent quatre-vingts  l'anne, et l'on aurait du temps de
reste. Si les gros chiffres te font peur, rduis les miens  la moiti,
au quart, au dixime! c'est encore une production de dix-huit volumes
par an. M'accordes-tu trente ans de vie? J'ai cinq cent quarante volumes
sur la planche, au minimum. Si je meurs  la fleur de l'ge, dans quinze
ans d'ici, je laisserai encore aux diteurs un stock plus imposant que
celui de Voltaire. On sait pourquoi les crivains de notre poque sont
tous striles, ou  peu prs: c'est qu'ils dpensent les neuf diximes
de leur temps et de leur encre  solliciter les bonnes grces d'une
figurante, la clmence d'un tailleur et les renouvellements d'un
huissier. Il se perd journellement  Paris un million de lignes au
dtriment de la province et de la postrit. Prends tous les hommes de
talent, j'en connais bien deux cent cinquante, marie-les  des femmes
comme Hortense, donne-leur  chacun deux cents louis par mois, et les
sicles de Pricls, d'Auguste et de Louis XIV ne seront que de la
Saint-Jean au prix du ntre!

Il draisonna sur ce ton jusqu' deux heures aprs midi, puis il
m'envoya me coucher sans la lettre de recommandation qu'il m'avait
promise. Je ne me rveillai que le lendemain  neuf heures.


II

Cinq ou six jours aprs cette dbauche, je m'avisai qu'il tait temps de
faire une visite  mon nouvel ami. Son concierge me rpondit que M.
tienne n'y tait pas, et je laissai ma carte. Je tentai l'aventure une
seconde fois, la semaine suivante, et pour plus de sret je m'en fus
droit chez lui sans rien demander  la porte. Le valet de chambre
correct me reconnut, il ne me prit ni pour un crancier ni pour un
emprunteur; cependant il ne put ou ne voulut jamais me dire  quelle
heure on trouvait son matre au logis. Tout ce que j'en obtins fut une
plume et du papier sur la table de l'antichambre. J'crivis  l'homme
bien gard, et je le priai amicalement de m'assigner un rendez-vous. La
demande resta sans rponse. Un grand mois s'tait coul depuis notre
dner chez Tattet, lorsqu'un des convives m'arrta sur le boulevard et
me dit: Qu'avez-vous fait d'tienne? On vous accuse de l'avoir
supprim; personne ne l'a revu.

Je rpondis qu'il tait invisible aux petits comme aux grands, et que
sans doute il se faisait cler pour crire sans distractions, car sa
prose commenait  dborder dans les journaux.

Le fait est qu'il noircit alors plus de papier en trois ou quatre mois
que dans l'anne la plus fconde de sa vie. Il fit de tout en quantit
prodigieuse, et tint plus de place  lui seul que dix auteurs de premier
et de second ordre. Tout ce qu'il publia dans cette priode
d'lucubration fbrile ne fut pas, on le devine,  la hauteur de son
nom. Pour une belle page de forme absolument pure et classique, il en
laissait aller dix ou quinze au courant de la plume. Les rcits, les
bluettes et les fantaisies qu'il semait  la vole rayonnaient
quelquefois du sourire de l'homme heureux, et montraient plus souvent la
grimace du manoeuvre surmen. Ses lecteurs assidus, les fidles qui le
suivaient d'une attention bienveillante jusque dans ses carts
excusaient ce drglement par la ncessit de vivre; mais ils sentaient
qu' ce mtier le plus grand crivain du monde doit forcment se gter
la main.

Vers le milieu de mars, je le rencontrai, ou du moins je l'aperus au
Thtre-Italien. Il se tenait debout  l'entre de l'orchestre et
lorgnait obstinment une loge de face que je n'avais point remarque.
Mon attention s'veilla, je me mis  chercher le but qu'il visait sans
relche, et je reconnus Mme Bersac en grande toilette, toute rayonnante
de diamants. Le gros phnomne rustique tait assis  ct d'elle, et le
petit monsieur dessch se dmenait au second plan. Hortense ne me parut
nullement dplace dans le beau monde de Paris; je fus presque tonn de
voir que sa personne et sa toilette soutenaient les comparaisons les
plus crasantes. Une provinciale  moiti belle et  peu prs lgante
qui risquerait cette preuve devant l'homme qu'elle aime serait perdue
sans rmission. tienne semblait fort pris et tout fier d'assister au
triomphe de ses amours. Quelques signaux furtifs changs  distance me
prouvrent qu'on tait d'accord, mais que l'on persistait  se cacher
des deux grotesques. Un intrt plus vif que la simple curiosit me
portait  demander la suite d'un roman commenc sous mes yeux. J'attirai
le regard d'tienne, il me fit un geste amical suivi d'une pantomime
rapide qui indiquait le _bien aller_, comme on dit en langue de chasse,
puis il rentra dans le couloir, et j'eus beau le chercher aprs le
spectacle: les Bersac avaient disparu comme lui.

Les semaines s'coulrent, le printemps gaya Paris, on rencontra des
voitures de fleurs au dtour de toutes les rues; mais personne n'aperut
tienne. Il tait comme riv  son bureau, et ne donnait signe de vie
que par trois romans-feuilletons qu'il dlayait au jour le jour. J'en
conclus qu'il avait  coeur de mettre tous ses comptes en rgle avant
d'pouser Mme Bersac. Les romans qu'il expdiait sous jambe taient sans
doute promis par traits et peut-tre pays d'avance. Vers la fin de
mai, les affiches, les annonces et les rclames firent savoir  tous les
amateurs que la clbre collection de M. ..., consistant en tableaux,
dessins, gravures, bronzes, marbres, majoliques, armes, tapisseries et
meubles anciens, allait tre expose pendant deux jours  l'htel des
ventes. Quelques nafs s'attendrirent sur le sort du clbre crivain
qui avait fait des prodiges de travail sans parvenir  racheter la folie
de sa jeunesse, et qui se dpouillait de ses biens les plus chers pour
satisfaire d'avides cranciers. Quant  moi, je crus deviner que le
mariage tait proche, et qu'tienne, en honnte garon, se faisait un
point d'honneur de payer ses dettes lui-mme.

Sa vente attira non-seulement les collectionneurs et les marchands, mais
les artistes et les crivains de tout tage. tienne seul n'y
parut point. Plusieurs personnes remarqurent  la droite du
commissaire-priseur un tout petit vieillard en habit rp et en cravate
blanche. Dans ce gnome mystrieux, qui poussait vivement les enchres et
les abandonnait toujours  point, je reconnus l'homme de la Trinit et
du Thtre-Italien, le garde du corps de Mme Bersac. Sa prsence et son
zle me prouvrent deux choses: Hortense s'tait dclare en faveur
d'tienne, et la famille du premier mari, au lieu de rompre en visire 
la veuve, prenait en main les intrts de l'intrus.

Cette dernire rvlation ruinait tout simplement mon hypothse. Si le
petit monsieur pousait la cause d'tienne, les passions, les calculs,
le rle ingrat que je lui avais prt, toutes les pices de mon
argumentation tombaient  terre. Je me trouvais en prsence d'un
innocent vieillard, dvou  Mme Bersac, de son pre peut-tre! de son
pre, que j'avais horriblement jug sur la foi d'une lettre mal lue et
mal comprise! Ma conscience n'tait pas des plus rassures, et pour
comble d'ennui je pensais que le bon tienne ne pouvait oublier ces
propos dsobligeants. Il n'tait pas de ceux qui aiment  demi; me
pardonnerait-il d'avoir calomni par passe-temps, dans un stupide jeu
d'esprit, une famille qui devenait la sienne?

A travers les scrupules qui m'obsdaient, les circonstances les plus
insignifiantes prirent bientt une couleur sinistre. Je me persuadai
que, si je n'avais pu forcer la porte du grand crivain, c'est qu'il
m'avait personnellement exclu de sa prsence; s'il s'tait chapp du
Thtre-Italien avant la fin du spectacle, c'tait pour me fuir. La
lettre qu'il m'avait promise, je l'attendais toujours! Tant de froideur
aprs une sympathie si brusquement dclare! Plus de doute, mon
commentaire ingnieux sur le texte de Mme Bersac me cotait un ami.

J'en tais l de mes rflexions, quinze ou vingt jours aprs la vente,
quand je reus par la poste un paquet volumineux. C'tait une enveloppe
contenant sept lettres d'tienne, dont une seule  mon adresse, la
voici:

Mon cher ami, je te devais un mot de recommandation, j'ai tard, je
m'excute et je t'en expdie une demi-douzaine; tu n'auras rien perdu
pour attendre. Hte-toi de frapper aux bonnes portes; jamais l'occasion
ne fut meilleure, ma retraite fait de la place.

Oui, les _jeunes_ qui m'accusaient de barrer toutes les avenues vont
pouvoir circuler, si tant est qu'ils aient des jambes. J'ai suspendu la
plume au croc, le public n'entendra plus parler de moi; c'est chose dite
et jure; tu peux en faire part aux amis et aux ennemis.

Depuis notre dernire et notre premire rencontre, j'ai t le plus
heureux des hommes et le plus accabl des forats, j'ai achev une
existence de labeur, commenc une vie d'amour, puis plus de soucis et
plus de joie qu'il n'en faudrait pour tuer un hercule. Au demeurant, je
me porte bien.

Hortense est la plus belle, la meilleure, la plus anglique des femmes.
Bni sois-tu, toi qui l'as devine du premier coup d'oeil! Nous nous
aimons comme on ne s'est jamais aim sur terre; si je savais un homme
plus follement pris que moi, j'irais lui chercher querelle  l'instant.
Aprs mille traverses dont le rcit serait trop long, tout s'est
accommod pour le mieux; je l'pouse mardi prochain, ...; c'est sa
ville natale. Je ne t'invite pas, ni toi, ni personne; elle veut que je
rompe avec Paris; il lui faut un tienne tout neuf, elle l'aura.

Nous sommes ridiculement riches, j'en ai rougi jusqu'aux oreilles  la
lecture du contrat. Ma femme a cent vingt mille francs de rente en
usufruit et vingt mille en toute proprit. Tout cela vient du vieux
Bersac, de Bersac an, comme on l'appelle dans la famille. Cet
excellent ami, qui a trpass en ma faveur, faisait un grand commerce de
vins et d'eaux-de-vie; son souvenir est populaire dans les dpartements
du Sud-Ouest. Mon apport,  moi, se rduit  la proprit de mes livres.
Bondidier, qui les exploite, a pris la louable habitude de me donner
quatre ou cinq mille cus, bon an, mal an. Ce revenu ne doit plus rien 
personne; ma vente a tout sold, jusqu' la corbeille, qui est digne
d'Hortense et de moi. Nous avons donc cent cinquante et quelques mille
francs de revenu, plus un htel en ville et le chteau de Bellombre,
qu'on dit splendide et royalement meubl. Garde ces dtails pour toi, ou
n'en imprime que ce qui te paratra essentiel, au cas o le public
tmoignerait une curiosit trop vive.

Je ne t'ai pas encore dit le plus beau de l'affaire: nous tenons un
intendant admirable, unique, habile, honnte, parfait, il ne nous cote
rien. Quelle aubaine pour Hortense et pour moi, qui sommes de vrais
Hurons en arithmtique! L'homme providentiel, tu l'as aperu, mais tu ne
l'as point devin: C'est Bersac jeune, notaire honoraire et malin comme
un vieux diable, mais bon diable s'il en fut. Sa fortune est des plus
modestes; tandis que le grand frre pchait les millions en vin clairet,
Clestin (c'est son nom) courtisait les muses rebelles, imprimait un
pome sur Clovis, faisait siffler une tragdie gallo-franque sur un
thtre d'arrondissement, dbutait dans les Agamemnons sous une grle de
pommes, essayait un journal lgitimiste intitul _le Doigt de Dieu_,
chouait sur les rives inhospitalires du notariat, petit clerc  trente
ans, pousait une paysanne,... tu l'as vue! et ce sacrifice au-dessus de
mes forces et des tiennes tait pay dix mille cus tout secs. Il achte
une mauvaise tude de canton, prend la clientle d'assaut, triple la
valeur de sa charge et s'enlve  la force du poignet jusqu'au chef-lieu
du dpartement. L ses mrites en tout genre et sa probit bien connue
lui ont concili l'estime universelle; on l'aime, on le respecte, il
commande  l'opinion. C'est Hortense qui m'a donn ces dtails: sa
tendresse pour lui n'est pas aveugle, il nous a rudement taquins durant
trois mois; mais elle rend justice  ses vertus, et jure qu'on ne
saurait lui rompre en visire sans ameuter tout le pays.

Soyons justes; voil un homme qui a lutt toute sa vie pour gagner dix
mille francs de rente, c'est tout son bien. Il comptait  bon droit sur
l'hritage de son frre; il voit Bersac an prendre une jeune femme et
lui laisser tous ses revenus aprs deux ans de mariage. Il y avait un
seul moyen de rparer cette injustice: le fils de Clestin est un garon
de mon ge, il commande un bataillon de chasseurs  pied; mais Hortense
se cabre ds les premires ouvertures, elle rpond qu'un Bersac lui
suffit, qu'un autre serait de trop dans sa vie: la chre enfant avait
dj l'me occupe de ton ami. Clestin, qui n'est pas un sot, devine
que sa belle-soeur lui chappera plus tt que plus tard, et pourtant il
ne lui tient pas rigueur; loin de l, il prend en main les intrts de
la pauvrette, soigne ses baux, amliore ses terres, touche ses rentes,
place ses conomies: connais-tu deux bourgeois assez nobles pour en
faire autant? Il la suit  Paris et l'observe d'assez prs, parce qu'il
la sait jeune et confiante; mais du jour o elle a jet son dvolu sur
un honnte homme de quelque valeur, il l'approuve sans rserve, me tend
la main sans rancune, et consacre tout son temps  l'arrangement de mes
affaires. Ils m'ont comme adopt, ces Bersac. Croirais-tu que la bonne
vieille m'appelle son beau-frre? Des sentiments de l'ge d'or!

Tu me connais un peu, quoique nous n'ayons gure mang plus d'un gramme
de sel ensemble, et tu devines que ces braves gens n'ont pas affaire 
un ingrat. Le bonheur ne m'a pas fauss le sens moral, je sens que cette
fortune gagne par le travail d'autrui n'est pas mienne. Il ne tiendrait
qu' moi de manger tout l'hritage; Bersac me l'a prouv pices en main:
les trois quarts du capital sont en titres au porteur, et la veuve est
formellement dispense de caution et d'inventaire. Cette confiance, nous
n'en userons mme pas, et je veux transformer en titres nominatifs au
profit de ces pauvres diables les valeurs dont Hortense a l'usufruit.
Quant  la petite fortune qu'elle possde en toute proprit, nous la
gardons pour nos enfants, si tant est qu'il nous en vienne. Ils auront
vingt mille francs de rente de leur mre, douze ou quinze mille de mes
livres et de mon thtre, et tout ce que nous aurons pargn pour eux,
car je suis homme  liarder par devoir; mais, si nous mourons sans
postrit, j'entends que tout ce qui vient des Bersac retourne aux
Bersac; c'est justice: ni ma femme ni moi nous n'avons de proches
parents.

C'est en ce sens, mon bon, que j'ai fait dresser le contrat par un
notaire sr, qui connat un peu la famille, mais qui m'a promis le
secret. Le pauvre Clestin n'a pas voulu tremper le bout du doigt dans
nos conventions, tant sa dlicatesse est grande! Juge de sa surprise et
de sa reconnaissance lorsqu'il se verra si largement avantag par un
homme dont la conduite et la profession lui faisaient une peur d'enfer!

Tu n'imagines pas les prjugs saugrenus qui ont cours en province! Le
plus intelligent et le meilleur de ces bourgeois exotiques fait peu de
diffrence entre un Peau-Rouge et un crivain de Paris. Bersac jeune a
laiss voir une stupfaction nave en apprenant que je ne buvais pas
d'absinthe et que je ne fumais pas nuit et jour. Il me demande
srieusement si les auteurs et les acteurs de la Comdie-Franaise ne
vivent plus ple-mle dans le mme grenier? L'autre soir il est venu me
trouver en grand mystre, et aprs un long prambule sur ses sentiments
monarchiques et religieux il m'a confess que sa femme, et ma future, et
lui-mme, et tous ses amis seraient pniblement affects, si j'crivais
dans l'_Impartial_. Il parat que l'_Impartial_ de mon futur dpartement
est une feuille diabolique. J'ai bien ri; me vois-tu collaborateur de
l'_Impartial_ du cru?

--Eh! cher monsieur, lui ai-je dit, j'ai de tous les journaux
par-dessus les oreilles, et vous me rendriez un signal service, si vous
me fournissiez le moyen de n'en lire aucun.

Il m'embrassa sur les deux joues et reprit d'un ton rsign: Je sais
que vos ides et vos croyances sont malheureusement diffrentes des
ntres; la royaut que nous rappelons de nos voeux n'a pas vos
sympathies; vos ouvrages, que j'ai tous lus pour apprendre  vous
connatre, trahissent en plus d'un endroit la hardiesse du libre
penseur.

--Eh bien?

--Eh bien! ayez piti de nous, c'est Hortense qui vous en prie.
Souvenez-vous de temps en temps que nos illusions nous sont chres, et
qu'il serait cruel de les heurter de front.

--Mais c'est le premier lment des biensances! M'avez-vous jamais vu,
dans la conversation...?

--A Dieu ne plaise! Vous tes le mieux appris de tous les hommes! Je
pense seulement aux livres que vous crirez, mon digne ami,  ces beaux
livres,  tous ces livres dont nous serons un peu responsables l-bas,
car la famille est solidaire en province, et ces brillants ouvrages que
sans doute vous allez...

--Quels ouvrages? quels livres? A qui en avez-vous? N'ai-je donc pas
assez produit? Pensez-vous que je me marie pour continuer ce labeur
abrutissant? Personne ne saura les efforts que j'ai faits, depuis trois
mois et plus, pour tirer une dernire mouture de mon sac. Je suis
courbatu, puis, coeur. Le peu que j'avais  dire, je l'ai rabch
dix fois pour une: le public se noie dans ma prose. Je lui donne ma
dmission; qu'il cherche ses plaisirs ailleurs, qu'il appelle des rieurs
moins las et des amuseurs moins ennuys!

--Quoi! vous n'crirez plus?

--Non.

--Srieusement, vous ne voulez plus rien mettre sous presse?

--Except les lettres de part que nous expdierons dans huit jours.

--Votre parole d'honneur?

--Mon cher monsieur, la parole d'un honnte homme est toujours parole
d'honneur.

--J'en prends acte, mon digne ami!

Que ne puis-je te dessiner les mille grimaces de contentement qui
ridaient sa petite figure? J'ai fait un heureux march, car, entre nous,
je n'attendais qu'une occasion pour donner la littrature au diable.
Quand je retourne la tte vers mon pass, je ne vois que sottises en
action, en parole et en criture. Et dire que je me suis cru pouss vers
cette ornire par une espce de vocation! Mon cher, il n'y a qu'un
chemin dans la vie qui ne soit pas un casse-cou, c'est celui o je
compte me promener trente ans de suite dans une calche  huit ressorts
avec Hortense. Aimer, tre aim, vivre en joie, lorgner
philosophiquement les vices et les ridicules d'autrui, voil le seul lot
enviable. Tu n'en crois rien? attends. Tu es jeune, l'ergot te dmange,
tu hrisses la crte en aiguisant ton bec: va, mon bonhomme, jette ton
feu; mais si l'occasion se rencontre  mi-route, fais comme moi, suis
l'exemple de celui qui, pouvant devenir un fameux coq de combat, a
choisi d'tre un coq en pte.

TIENNE.


Cette lettre aurait d me rjouir  plus d'un titre: elle m'ouvrait les
portes les mieux closes, elle me rassurait sur les sentiments d'un ami,
elle rendait justice  mon diagnostic, elle m'instituait en quelque
sorte le lgataire spirituel d'un vivant, puisque seul  Paris je
pouvais annoncer et commenter la retraite d'tienne. Cependant j'en fus
atterr.

Peu m'importait de le savoir circonvenu et mme dpouill par ce vieux
malin de Bersac: les affaires ne sont que les affaires, c'est--dire un
dtail de troisime ordre dans la vie des tres pensants; mais qu'un
homme d'avenir et abdiqu son art, soit volontairement par dgot, soit
par faiblesse pour lever les scrupules d'une famille inepte, voil ce
qui me crevait le coeur. Si personne ne lui avait fait une condition de
ce renoncement, il tait vritablement  plaindre. C'tait sans doute la
fatigue des derniers mois qui le portait  se croire puis; mais que
penser de lui, s'il avait sacrifi l'art aux exigences des Bersac,
chang tous ses droits  la gloire des lentilles de Bellombre? L'amour
mme n'excusait qu' demi la honte d'un tel march; je me demandai
srieusement si tienne dserteur des lettres et tratre  son propre
talent, mritait encore l'estime.

Le temps et la rflexion me rassurrent un peu. Comment la veuve
s'est-elle prise du brillant crivain? A force de le lire. Puisqu'elle
aime ce beau talent, elle ne peut pas sans une contradiction monstrueuse
en exiger le sacrifice. Le petit Clestin lui-mme, tout marguiller
qu'il est, ne doit pas souhaiter qu'un homme comme tienne se coiffe de
l'teignoir. L'ex-notaire, l'ex-journaliste, l'ex-potereau,
l'ex-Bagotin, a conserv au fond du coeur un certain respect pour les
lettres. Et quand mme la femme, la famille et la province uniraient
tous leurs efforts pour touffer un esprit suprieur, quand il se
prterait docilement  ce meurtre, est-il matre de rester strile et de
ne point produire les chefs-d'oeuvre qui sont en lui? Non, les fruits du
gnie, comme les fruits du corps humain, closent malgr tout lorsqu'ils
sont arrivs  terme: livres, enfants, naissent au jour marqu par la
nature; ni l'auteur ni la mre ne sauraient retarder d'une minute cette
heureuse fatalit. Les grands hommes blass qui nous disent: J'ai le
cerveau plein de chefs-d'oeuvre, et je tiens la porte ferme,
pourraient laisser la porte ouverte impunment.

Je fis publier les dtails qu'tienne m'avait confis  cet usage, mais
je me gardai de rpandre le bruit de son abdication. Tout Paris admira
le bon got et l'esprit de cette provinciale qui se donnait le luxe
d'enrichir un homme suprieur. Les journaux prophtisrent que le grand
producteur, libre enfin de tout souci, allait se concentrer dans
quelques oeuvres capitales; mais la rdaction des lettres de part tonna
les confrres et les amis du mari. En voici la teneur exacte:

M. tienne a l'honneur de vous faire part de son mariage avec Mme
Hortense de Garennes, veuve de M. Bersac an.

M. et Mme Bersac jeune ont l'honneur de vous faire part du mariage de
Mme Hortense de Garennes, veuve de M. Bersac an, ancien juge au
tribunal de commerce, ancien membre du conseil d'arrondissement, leur
belle-soeur, avec M. tienne, propritaire et rentier en cette ville.


III

tienne dbarqua le lundi matin vers cinq heures dans la grande petite
ville o il pensait finir ses jours. Le mariage civil et religieux tait
fix au lendemain; Hortense arrivait le soir mme par le train-poste
sous l'escorte des deux Bersac. Ces pontifes avaient dcid qu'un futur
ne peut voyager avec sa fiance, et l'crivain prit les devants en vertu
de ce principe, qu'un galant homme doit toujours tre le premier sur le
terrain.

L'omnibus du chemin de fer le conduisit avec ses bagages  l'htel des
_Ambassadeurs_. En moins de dix minutes, l'illustre Parisien fut
install dans un bel appartement au premier tage, sur la grand'rue, et
couch dans un lit moelleux, lastique, parfum d'une honnte et franche
odeur de lessive provinciale. Deux heures de repos par-dessus le solide
-compte qu'il avait pris dans son coup lui rafrachirent le corps et
l'esprit; il rva qu'il tait papillon dans une prairie, qu'il cueillait
les fleurs les plus belles et que son bouquet printanier, nou d'une
faveur bleue, ressemblait  Mlle Jouassin, de la Comdie-Franaise. La
joie ou la surprise l'veilla; il vit une chambre inconnue, un rayon de
soleil o dansaient des millions d'atomes, et trois ou quatre malles
entasses dans un coin. Peu  peu ses ides se fixrent; il se rappela
qu'il tait un voyageur dtach de tout ce qu'il avait connu, pratiqu,
aim, et en route pour une vie nouvelle. Tout ce que je possde est
ici, je ne laisse rien derrire moi, pas mme un crancier. A cette
sensation de libert absolue succda la pense d'Hortense et de
l'engagement irrvocable qu'il allait prendre: Dans vingt et quelques
heures, je ne m'appartiendrai plus. Il ne s'effraya point de cette
perspective; l'abandon de lui-mme entranait une rciprocit qui lui
parut consolante. Possder une jeune et jolie femme qu'on adore,
n'est-ce pas le bonheur dans son plein, la fin dernire de tous les
romans? Mais jouir par surcrot du bien-tre, de l'abondance, du luxe,
de l'clat, de la considration, du loisir, voil une ralit qui corse
agrablement l'idal; la posie se double et s'toffe de bonne prose
bien solide.

tienne s'lana hors du lit sur un air d'opra-bouffe.

      Ne rien faire,
    Qu'aimer et plaire!

A son premier coup de sonnette, il vit accourir un garon qui l'admirait
sans doute par ou-dire, mais dont les yeux en boule et l'empressement
effar ne laissrent pas que de flatter son amour-propre. Chaque mot,
chaque geste de cet indigne, et mme ses maladresses les plus lourdes,
semblaient dire: Ah! monsieur! quel honneur pour nous!

Il n'est si grand seigneur qui ne flaire de bon apptit l'encens des
patauds. tienne ne s'offensa point de la curiosit qui s'veillait
partout sur son passage. Tout en flnant par les rues,  la mode de
Paris, il ruminait ce vers d'Horace: Il est doux de se voir montr au
doigt et d'entendre dire: C'est lui! Sa gloire l'avait prcd; on
l'attendait, on le guettait, le libraire de la rue Impriale s'tait
comme pavois en talant _Silva_, _Marius et Marie_, _le Prisonnier_,
_le Fiel de Colombe_, _Hippolyte II_, _les Soires de Scutari_, _Ivan_,
_Jacqueline_, les bons livres d'tienne et ses drames applaudis. Son
portrait tait au premier plan chez les papetiers de tous tages,
quelques passants le salurent; un mendiant lui dit: Monsieur tienne!
et gagna de ce coup une pice de cinq francs. Il semblait que cette
prfecture de trente-cinq mille mes attendt un messie, et que ce
messie ft lui.

Au sortir de l'auberge, il avait refus de prendre un guide: coquetterie
de touriste! C'est ainsi qu'il s'tait jet  corps perdu dans les
villes les plus inextricables de l'Europe, Rome, Sville, Prague et
Constantinople. Il ne lui fallut pas un quart d'heure pour trouver la
rue des Murs, ce petit faubourg Saint-Germain o Hortense avait son
htel, et Clestin son ermitage. L'htel Bersac tait un des plus beaux
de la ville, bti dans les derniers temps du Roi Bien-Aim par
l'intendant de la province. Un nombreux domestique lessivait les
fentres, poussetait les meubles, accrochait les rideaux. Sous le
portail, un cocher d'aspect vnrable achevait la toilette d'un landau
presque neuf, tandis que deux chevaux du Mecklembourg, graves et
solennels comme des conseillers auliques, revenaient de leur promenade
du matin. En bonne conscience, tienne s'avoua qu'il ne pouvait gure
rver mieux. Mme  Paris, vers la rue de Varennes, il et fallu marcher
longtemps pour compter vingt htels de plus grand air et de plus digne
apparence. La faade tait large et les tages levs. Point de jardin
pourtant, mais une vaste cour plante de robiniers sculaires. Pour peu
que le chteau de Bellombre se rapportt  la maison de ville, le plus
exigeant des potes avait deux logis  souhait pour ses hivers et ses
ts.

Il put rver et circuler  l'aise autour de ce petit palais qui
appartenait en propre  sa femme, et dont un bon contrat lui assurait
l'usufruit. Nul importun ne vint traverser sa mditation; le faubourg
Saint-Germain est discret, mme en province. Dcidment, pensait-il,
j'aborde au port de la vritable vie aprs un long voyage sur des ocans
de papier peint. Lorsqu'il se transportait en imagination au milieu de
ce grand Paris qu'il avait quitt la veille, il n'y voyait qu'un
tohu-bohu de choses ruineuses et mprisables, un troupeau de viveurs
cosmopolites tondu par une horde de nomades affams, un combat de
vanits stupides, d'avidits sans pudeur, d'ambitions sans principes;
point de repos, point de bonheur, point d'amour et presque plus
d'esprit; la conversation teinte faute de loisir, les salons dserts
pour l'curie, le tripot et le fumoir; les femmes presque aussi
affaires que les hommes, les mondes mlangs et confondus, les
duchesses et les drlesses parlant le mme argot et affubles des mmes
chiffons, les bourgeois eux-mmes corrompus par la rage de paratre,
l'universalit des gens entrane  manger son capital avec ses revenus;
les pargnes du pass et les rserves de l'avenir fondues, volatilises,
ananties dans ce creuset surchauff o l'on jette bon an mal an dix
milliards, la grande moiti du revenu national. C'est la province qui
produit et Paris qui consomme; on ne travaille, on ne pense, on ne
cause, on n'aime, on ne vit qu' cent lieues de ce foyer destructeur.
Heureux les peuples qui n'ont pas de capitale! Quand reviendra le temps
o les villes de dix mille mes se suffisaient le plus agrablement du
monde, o une socit polie, lettre, galante et gaie vivait sur
elle-mme dans chaque petit coin, et n'attendait ni ses ides, ni ses
passions, ni ses ridicules par le courrier de Paris?

L'heure du djeuner interrompit le monologue; tienne retourna d'un pas
lger vers son gte d'un jour. Chemin faisant, il dcouvrit dans une rue
carte une petite plaque de cuivre o l'on pouvait lire ces simples
mots: MOINE PRE ET FILS, _successeurs de Bersac an_. La maison, de
belle apparence, avait l'air discret d'un bureau et ne sentait nullement
la boutique. Ce dtail lui fut agrable; il vit avec un plaisir enfantin
que son prcurseur n'tait pas un marchand de la dernire catgorie,
mais une sorte de commissionnaire au niveau des agents de change et des
banquiers de la ville.

On lui servit un excellent repas  table d'hte; l'aubergiste lui
prodigua mille attentions personnelles, et lui versa d'un vin que
l'empereur avait apprci, disait-on, dans son voyage de 1853. La
curiosit respectueuse de vingt-cinq ou trente convives n'incommoda
nullement M. tienne; je crois mme qu'il en fut un peu flatt. Comme il
achevait son dessert, on vint lui dire que le prfet, M. de Giboyeux,
l'attendait au premier tage. Il remonta chez lui, et trouva dans son
petit salon un homme de cinquante ans, fort aimable, qui avait travers
le journalisme aprs 1830, et qui s'autorisait du nom d'homme de lettres
pour prsenter ses hommages au nouvel astre du dpartement.

Tout administrateur qui connat son mtier, fait l'loge du pays qu'il
habite et dit le plus grand bien de la population, quoiqu'il soit
toujours en instance pour obtenir son changement. Le prfet ne manqua
point  ce devoir, il clbra la gnrosit du conseil gnral qui lui
avait fait btir un palais de deux millions et demi, o son mnage de
garon dansait comme une noisette dans un tambour. On peut croire qu'il
n'oublia point de vanter Mme Bersac et toute la famille, y compris le
vieil ultramontain Clestin, que l'administration aimait peu, mais
qu'elle vnrait pour ses vertus et pour son influence. Le comte de
Giboyeux, que le tracas des lections prochaines empchait parfois de
dormir, fit mille avances au bon tienne. Il insinua doucement que le
dput sud-est de la ville tait vieux, incapable et mdiocrement
populaire. Les lecteurs l'avaient nomm sous le bton; encore
n'avait-il obtenu que 110 voix de majorit. Si un homme riche, clbre,
appuy par le camp des Bersac, voulait s'entendre avec la prfecture, sa
nomination ne faisait pas l'ombre d'un doute. Mais, dit tienne, je me
soucie fort peu de la politique, et je n'en sais pas le premier
mot.--Justement! c'est dans l'lite des indiffrents et des sceptiques
qu'on recrute les bonnes majorits.

Rest seul, il nota ses impressions et commena le mmorandum dtaill
de sa nouvelle existence. Je possde ce cahier, fort dcousu par
malheur, et plein de lacunes normes. Sur les deux heures, il s'aperut
que le soleil s'tait voil, et que la pluie, une vraie pluie atlantique
comme on n'en voit que dans nos dpartements de l'Ouest, lavait les
toits et les pavs  grande eau. Impossible de mettre un pied dehors, et
les Bersac n'arrivaient qu' six heures. Comme il tait parti le soir,
il n'avait pris aucune provision de lecture, si ce n'est l'itinraire
des chemins de fer. Il sonna pour avoir des journaux; un garon de
l'htel en apporta cinq ou six qui lui parurent vieux d'un an,
quoiqu'ils fussent de l'avant-veille. L'ennui le prit; ces natures
ptulantes supportent malaisment trois ou quatre heures d'inaction. Il
se mit  marcher de la porte  la fentre et de la fentre  la porte,
comme un factionnaire ou un prisonnier. La pendule marchait aussi, mais
lentement; il s'avisa que les minutes de province pourraient bien tre
un peu plus longues que celles de Paris. A coup sr, la pluie de Paris
tait moins monotone, moins obstine, moins insolente que ce dluge
dpartemental. J'ai vu tomber l'eau quelquefois, mais sans y prendre
garde: on causait, on riait, les amis entraient et sortaient; au pis
aller, j'ouvrais un livre ou je regardais un tableau. Si la mlancolie
avait t trop forte, je me serais fait conduire au cercle ou chez Anna.
Le soir,  l'heure des spectacles, il peut pleuvoir  cuveaux sans que
personne en sache rien, sauf les cochers et les sergents de ville.

A force d'carter les rideaux, il dcouvrit son pendant de l'autre ct
de la rue. C'tait un homme de soixante  soixante-cinq ans, peut-tre
un ancien colonel, qui logeait en face de l'htel, au premier tage:
haute taille, forte corpulence, cheveux blancs taills en brosse,
moustache hrisse, pas d'autre vtement qu'un pantalon soutenu par des
bretelles de tapisserie et un col noir boucl sur la nuque.
L'appartement semblait vaste et riche, mais le pauvre guerrier en
retraite jouissait visiblement peu de ses confortables loisirs. Il
circulait  grandes enjambes dans une demi-douzaine de chambres,
s'arrtait mthodiquement  la mme fentre, appuyait la main droite au
mme carreau, jouait un air trs-court, le boute-selle ou _la
Casquette_, billait copieusement et esquissait une pirouette sur le
talon droit. Tous les quarts d'heure, il prenait une grosse pipe,
l'allumait avec du papier, se jetait dans un fauteuil, aspirait cinq ou
six bouffes, entr'ouvrait la fentre et secouait la cendre sur le
trottoir.

Ce mange finit par exasprer tienne. Quoi! pensait-il, voil un homme
qui a t jeune, fringant, ambitieux tout comme un autre; il a rv
gloire et victoire, on trouverait peut-tre  son dossier une action
hroque, enterre dans les cartons du ministre; il n'a pas l'air d'un
sot, il parat avoir de quoi vivre, et il vgtera jusqu' son dernier
jour dans cet troit ennui de la province comme un chne dans un pot de
fleur! Eh! va-t'en donc  Paris, grosse bte!

Or, comme il ne manquait pas de logique, il opra au mme instant un
retour sur lui-mme. Et moi! que viens-je chercher ici? Ce que je gagne
 quitter Paris vaut-il ce que j'y laisse? Qu'adviendra-t-il du pauvre
tienne dans dix ans, et peut-tre plus tt? Combien faut-il de jours de
pluie pour rduire un esprit valide  ce nant moral que le billeur
d'en face exprime  la faon des hutres? Si je me sauvais? Il en est
temps encore; rien de conclu, libert rciproque. Quel tapage  Paris!
Le soir mme o tous les journaux...! Les gens qui me rencontreraient
sur le boulevard se frotteraient les yeux. Pour bien faire, il faudrait
se cacher jusqu' neuf ou dix heures et apparatre en plein foyer de la
Comdie-Franaise. Vous! Lui! Toi! Tableau. Quelle aventure! Oui, mes
enfants, je suis des vtres pour la vie, et je lirai cinq actes le mois
prochain!

Son esprit se complut tellement au dtail de cette hypothse, qu'il
oublia le colonel, la pendule, la pluie et tout. Lorsque l'hte lui
cria: Monsieur, le train arrive en gare dans vingt minutes! il
s'aperut qu'il avait dormi en plein jour. C'tait bien la premire fois
depuis trente ans et plus. Il secoua ses dernires illusions de
clibataire et courut au-devant d'Hortense. La famille Bersac s'tait
accrue, chemin faisant, du cousin George, commandant aux chasseurs 
pied. tienne ouvrait la bouche pour remontrer aux vieux Bersac qu'une
veuve ferait mieux de voyager avec son futur qu'avec un prtendant
vinc; mais il fut dsarm par l'accueil amoureux d'Hortense et par
l'air honnte du cousin, qui se mariait lui-mme dans un mois, aprs
l'inspection gnrale.

On se fit conduire en droiture au logis de M. Clestin, o l'on dna
parfaitement, entre soi, sans crmonie. Quelques notables de la ville,
la fine fleur des bien pensants, dix personnes au plus, hommes et
femmes, arrivrent  neuf heures pour prendre le th. L'lment fminin
laissait  dire, mais les hommes de ce parti n'taient pas aussi
grotesques qu'tienne l'avait suppos. Ils le choyrent  qui mieux
mieux, et lui firent entendre qu'on serait tout  lui s'il se livrait
tout entier, s'il se rangeait aux bons principes, et s'il rompait
loyalement avec cette littrature lgre qui ne respecte ni le trne ni
l'autel. Messieurs, dit Bersac jeune, j'ai sa parole d'honneur, je
rponds de lui comme de moi-mme.

tienne et donn de bon coeur les compliments de ce snat pour trois
minutes de tte--tte avec sa femme, mais la surveillance obstine des
Bersac suivit les amants jusqu'au bout. On profita d'une embellie pour
reconduire processionnellement la jeune veuve  son logis, et plusieurs
gardes du corps en jupons l'escortrent jusque dans sa chambre, tandis
que le choeur des vieillards ramenait tienne  l'htel. Dirai-je qu'il
s'veilla cent fois pour une et qu'il accusa le soleil de s'oublier
derrire l'horizon? Le jour parut enfin, et les voitures de gala
roulrent par la ville, et le maire ceignit son charpe en rptant les
quatre mots d'allocution qu'il comptait improviser, et les quatre
tmoins choisis par Clestin Bersac soignrent leur noeud de cravate,
tandis qu'tienne s'habillait en trpignant, et que six camristes
volontaires, recrutes parmi le meilleur monde, piquaient un cent
d'pingles dans Hortense.

L'acte du mariage civil, si grand dans sa simplicit, mut profondment
les hommes et fit sourire les femmes qui rservaient leur motion pour
l'glise. On partit pour la cathdrale au bruit des cloches sonnant 
toute vole; on descendit au milieu de l'invitable racaille; tienne
saisit au vol les commentaires des vagabonds et des mendiants: Belle
femme, eh! Baptiste? j'en voudrais bien pour moi.

--C'est-il ce grand-l qui l'pouse? Elle en a pris pour son argent.

--Tous les auteurs de Paris sont de la noce.

--Faites-moi voir Alexandre Dumas.

--a doit tre ce petit blond.

--La charit, mon beau monsieur, je prierai Dieu qu'il vous donne la
demi-douzaine!

Aprs la messe et pendant le brouhaha de la sacristie, Bersac jeune
embrassa tienne avec effusion. Ah! mon ami, lui dit-il, vous avez
abjur vos erreurs en pliant le genou devant nos saints autels!

--Cher monsieur, rpondit tienne, je me suis dchauss autrefois pour
entrer  Sainte-Sophie, il le fallait! mais cela ne m'a pas rendu
musulman.

Le cortge nuptial partit directement pour Bellombre, o les gens de Mme
tienne avaient dress un grand couvert. Les seigneurs du chteau furent
reus  l'entre du village par le cur de Saint-Maurice, le maire et
les trente-deux pompiers, musique en tte. L'autorit ne fut pas trop
gauche, et la fanfare des pompiers rserva ses plus fausses notes pour
le bal du soir. Le cur, bonhomme tout rond, mais fin matois s'il en
fut, pria M. tienne d'excuser le dlabrement d'une pauvre glise
dcapite par le vandalisme rvolutionnaire; il insinua que tt ou tard
la haute munificence de quelque chtelain relverait le clocher de la
paroisse. En attendant, l'homme de Dieu se laissa conduire au chteau
avec le maire, et prit sa bonne part du dner.

Tout se passa le mieux du monde, le repas fut plus gai qu'on n'aurait pu
le prdire, car les ttes chauves y figuraient en grande majorit.
tienne reconnut que l'on peut vieillir en province sans tourner 
l'aigre. Un ancien magistrat, svelte et propret, dtailla fort joliment
une ariette que Mozart lui avait apprise en 1786. Et comme on s'tonnait
qu'il et si bien gard un souvenir de sa premire enfance, il rpondit
en se rengorgeant: Mais, madame, en 86 j'avais seize ans, l'ge de
Chrubin et quelque peu de son caractre!

A la chute du jour, invits et villageois se runirent sur la pelouse.
Hortense ouvrit le bal avec le capitaine des pompiers, et tienne avec
la femme du maire. Ce divertissement profane n'effaroucha nullement le
bon cur. Comme tienne le flicitait de sa tolrance, il s'cria: Nous
prenez-vous pour des gens du moyen ge? L'glise a fait de grands
progrs, tout immuable qu'on la dit. Soyez chrtiens, respectez nos
dogmes, soumettez-vous  notre autorit, et l'on vous tient quittes du
reste. Mille millions de rigodons font moins de tort  Dieu qu'une ligne
de Voltaire.

Le temps courait grand train pour les danseurs de tout ge et de tout
tage, tienne et sa femme excepts. Ils s'chapprent enfin vers dix
heures et gagnrent une vaste chambre o les serviteurs du dfunt,
rests en place, avaient laiss le portrait de leur matre. L'heureux
poux n'y prit pas garde; mais le lendemain matin, tandis que la jolie
tte d'Hortense reposait sur l'oreiller, il devina Bersac sous la toque
et la robe d'un juge consulaire. Il se leva sans bruit, salua gravement
l'image du bonhomme et lui dit _in petto_: Merci, monsieur, de m'avoir
lgu, sinon une jeune fille, du moins une femme aussi chaste que belle;
vous tiez un vieillard honnte et dlicat.


IV

Le cahier manuscrit que je copie, en l'abrgeant, s'arrte au lendemain
du mariage pour reprendre en janvier suivant; c'est une lacune d'environ
cinq mois. Nul doute que la lune de miel n'ait t sereine et radieuse.
Quelques papiers pars qui datent probablement de cette poque, nous
rvlent les manies du premier mari, les tonnements d'tienne et la
docilit d'Hortense.

Bellombre, situ  trois lieues de la ville, dans un pays charmant,
datait du rgne de Louis XIII. M. Bersac avait gt le parc  grands
frais pour y tracer des lignes droites; il avait rebti, Dieu sait
comme, les deux ailes du chteau. Tout le meuble tait riche et moderne,
acajou et lampas, dans le style _cossu_ de 1835. A l'entre de chaque
pice, on lisait sur une pancarte l'inventaire et le prix des effets et
meubles meublants contenus en icelle. Le travail quotidien de chaque
domestique tait minutieusement distribu par un rglement spcial.
Madame devait livrer au cordon bleu chaque dimanche, aprs vpres, tous
les menus de la semaine; la femme de charge avait ordre de changer le
linge des matres le samedi et le mercredi soir, ni plus ni moins. La
porcelaine et les cristaux de tous les jours taient sous la
responsabilit du valet de chambre, ainsi que le plaqu d'argent qui
servait en semaine; les dimanches et jours fris, madame dlivrait
elle-mme l'argenterie et les services de luxe; elle devait enfermer la
vaisselle dans la salle  manger lorsqu'on passerait au salon, et
n'ouvrir que le lendemain matin  six heures l'hiver,  cinq heures
l't, pour que tout ft lav, mis en tat et serr devant elle. Un des
premiers actes d'tienne fut de jeter les rglements au feu, et madame,
qui les observait par obissance posthume, ne parat pas avoir plaid
leur cause.

Bersac an jenait ou s'abstenait de viande, toutes et quantes fois
l'glise le prescrit, quoiqu'il et des dispenses plein les poches. Il
imposait son rgime  la jeune femme, qui du reste en avait fait
l'apprentissage au couvent. Hortense n'essaya pas de rien changer aux
habitudes d'tienne, et comme il eut l'esprit de ne point discuter les
macrations qu'elle s'infligeait, elle s'en dsaccoutuma peu  peu sans
mot dire. Une tolrance rciproque les conduisit bientt, l'amour
aidant,  vivre et  penser comme une seule et mme personne, ce qui est
l'idal du mnage.

Comme don de joyeux avnement, tienne offrit une pompe de mille cus 
la commune de Saint-Maurice, et Hortense une cloche. Le bon cur
prfrait hautement un clocher, mais tienne reconnut, aprs une
enqute, que les vandales de 93 taient calomnis dans la paroisse; le
clocher dtruit n'avait jamais exist qu'en projet, et ce projet, rdig
par un architecte conome, s'levait au minimum de quarante mille
francs.

Rien n'indique que l'auteur de _Jacqueline_ et de _Silva_ ait regrett
pendant ces six mois les plaisirs, les fatigues et les angoisses de la
vie littraire. Non-seulement il oublia d'crire, mais s'il lut
quelquefois, ce fut dans le petit coeur de son excellente femme, et il y
prit plus d'intrt qu'au meilleur roman.

Aux approches de Nol, il se fit envoyer des livres et s'abonna  cinq
ou six journaux et revues. Les soires taient dcidment trop longues
pour qu'on les passt tout entires  mirer deux yeux dans deux yeux. Un
hiver assez doux, mais humide et sombre, interdisait les plaisirs et les
occupations du dehors. Restait la conversation comme unique ressource,
mais il arrive toujours un moment o les mes les mieux assorties n'ont
plus rien  se dire qu'elles n'aient rpt cent fois. tienne lut avec
Hortense; il permit  quelques grands esprits d'intervenir en tiers dans
l'heureux tte--tte. La jeune femme, comme toutes celles qui ont pass
au laminoir des couvents, tait d'une ignorance incroyable. La
demi-libert du mariage l'avait conduite  feuilleter les auteurs  la
mode; mais des chefs-d'oeuvre immortels qui sont le patrimoine du genre
humain, elle savait  peine le titre. Elle s'intressa passionnment 
ces hautes tudes qui largissaient son horizon et compltaient son tre
moral; nanmoins, ayant observ qu'tienne ne pouvait lire  haute voix
sans biller toutes les dix lignes, elle lui proposa spontanment de
revenir  la ville.

On fta leur retour; les maisons les plus considrables se disputaient
le plaisir de les traiter. tienne alla partout avec sa femme, qui
grillait de le produire et de s'en faire honneur. Il fit autant de frais
pour ces provinciaux que pour les plus fins connaisseurs de Paris. La
rputation d'homme brillant qui l'avait prcd se confirma et
s'tendit; ce fut un vrai triomphe. Non content de se faire admirer, il
se compltait par l'tude d'un monde inconnu. Dans les salons, au
thtre, au cercle, il notait mille dtails intressants qu'il n'aurait
pas remarqus un an plus tard. L'tude a sa lune de miel comme le
mariage; nous ne percevons vivement que ce qui nous est nouveau. Les
singularits des moeurs et des caractres nous chappent du jour o
elles ne nous tonnent plus. Pendant un mois ou deux, tienne crivit
tous les soirs, tantt un simple mot, plus souvent des pages entires;
mais Hortense crut voir qu'il tait moins ptillant au logis que dans le
monde. Ce cerveau si riche et si fcond avait-il besoin des excitations
de l'amour-propre pour s'ouvrir? tait-ce l'ombre de la maison Bersac et
ce milieu vulgaire, snile et froid qui le glaait? L'intrieur de
l'htel,  vrai dire, tait sinistre. Les grands appartements tendus de
papiers  ramages, le mobilier riche et banal, les portraits de feu
Bersac, qui semblait avoir port loin le culte de sa laideur, le service
grognon des ministres de l'ancien rgne qui protestaient tout bas contre
les gaspillages du nouveau train, tout cela devait assombrir l'humeur
d'un Parisien, d'un artiste et d'un dandy. Hortense, avec cette
intuition qui est le gnie des femmes aimantes, devina la tristesse et
la pauvret des splendeurs qui l'avaient blouie au sortir du couvent.
Aussitt claire, elle se mit  l'oeuvre. Sans consulter tienne, elle
envoya chez Clestin les portraits de son vnrable frre; elle congdia
les domestiques un  un, sous divers prtextes, en assurant le sort des
plus mritants; elle choisit des gens d'un air et d'un service moins
suranns. tienne fut surpris et charm de voir apparatre un matin son
ancien valet de chambre; madame l'avait dnich  distance et repris
sans marchander les gages. La livre du dfunt, qui semblait emprunte 
un orchestre de la foire, fit place  une tenue trs-simple et du
meilleur got. Un petit coup et un duc, l'un et l'autre au chiffre
d'tienne, arrivrent de Paris avec une paire de chevaux neufs qui
avaient du sang anglais dans les veines; on repeignit le landau pour les
sorties de gala: il tait moderne et de bonne fabrique. Tous ces
changements s'accomplirent en un tour de main, comme dans les feries.

Le difficile tait de dcorer et de meubler la maison de manire 
contenter un dlicat. Ah! si la pauvre femme avait pu rassembler d'un
coup de baguette toutes les belles choses qui l'avaient blouie dans
certain appartement de la Chausse d'Antin! elle aurait vendu la maison
pour reconqurir ce mobilier et installer tienne dans un milieu cr
par lui-mme; mais l'enchre avait tout dispers aux quatre coins de
l'Europe. Un jour, navement, elle entra chez le marchand de curiosits,
y prit deux bahuts et quelques douzaines de faences, fit transporter le
tout dans sa salle  manger et guetta, le coeur en suspens, l'arrive
d'tienne.

Eh quoi! dit-il, ma pauvre enfant, tu t'es donn la peine de faire
descendre ces vieilleries? Elles taient si bien au grenier!

--Mais ce sont des antiquits, mon ami. J'avais cru te faire plaisir en
les achetant, parce que la maison, je le sens bien, n'est pas trs-gaie,
et... si nous pouvions refaire un mobilier comme celui que tu n'as
plus...

Il embrassa la chre crature et demanda pardon de sa brutalit.

Mais, ajouta-t-il, les beaux jours du bric--brac sont finis. La fureur
des vieux meubles mal assortis tait une vraie maladie; j'ai pass par
l comme tant d'autres, et, tout connaisseur que j'tais, il m'en a
cuit. Ma vente a rembours bien juste les prix d'acquisition, et
pourtant j'avais achet au bon moment. J'ai donc consomm par les yeux
quinze annes d'intrts, qui pouvaient doubler le capital, et, de plus,
j'ai t mal install, mal couch, mal assis, esclave d'un tas de choses
anguleuses. Le mobilier doit tre fait pour l'homme qui s'en sert, et un
magasin encombr, comme celui que j'avais  Paris, est juste l'oppos
d'un logement habitable.

Hortense le fit causer tant et si bien qu'elle finit par le comprendre.
Elle lui soutira le nom d'un de ces artistes pratiques qui marient l'art
et le confort dans les installations intelligentes de Paris, et quelques
jours aprs cet entretien la maison fut prise d'assaut par les
tapissiers et les peintres.

tienne prit un vif plaisir  prparer son nid lui-mme,  discuter avec
un architecte instruit, adroit, complet, les dtails d'une habitation 
souhait pour la commodit d'une vie heureuse. Il esquissa des plans,
assortit des couleurs, dessina certains meubles, le lit entre autres,
qui fut un vrai chef-d'oeuvre du genre. Le mobilier s'excutait  Paris,
mais il dirigea lui-mme au jour le jour les dcorateurs et les
tapissiers qui travaillaient sur place. Jusqu'au printemps, la vieille
maison glaciale fut remplie d'un dsordre bruyant et gai. Les deux
poux, cantonns dans un petit logement sous les combles, comme un
mnage d'tudiants, jouirent d'un bonheur inquiet, affair, contraint et
d'autant plus dlicieux.

Ils allaient tous les jours dans le monde, mais avec quel plaisir ils se
retrouvaient chez eux! Jamais on n'avait ri de si bon coeur sous ce
grand toit de plomb et d'ardoise. tienne ne pouvait plus rester deux
heures hors du logis; il suivait comme un enfant les mouvements alertes
des ouvriers parisiens: cet homme que la fivre du travail avait parfois
transport jusqu'au dlire prouvait une sensation neuve  suivre, les
bras croiss, le travail d'autrui.

Le bruit courut bientt que M. et Mme tienne se faisaient un intrieur
comme on n'en avait jamais vu. Le petit Clestin s'alarma de cette
nouvelle et voulut constater par ses yeux qu'on ne gaspillait pas son
capital. Il fut amplement rassur. Le cuir, la laine, la cretonne
imprime, remplaaient  peu prs partout les soieries de Lyon; l'or se
montrait  peine  et l, discrtement, pour rehausser quelques
saillies; jamais le luxe n'avait fait un tel talage de simplicit. Le
bonhomme trouva tout  son gr, il ne chicana point sur les nouveaux
projets d'Hortense, qui parlait d'emmener  Bellombre l'architecte et
les ouvriers. Cette soumission de bon got fut rcompense huit jours
aprs; on lui remit un acte attestant que toutes les valeurs dont
Hortense avait l'usufruit taient transfres au nom du nu-propritaire;
son hritage tait en sret!

L'appartement fut prt, meubl, livr  la fin de mai, au grand
tonnement des ouvriers du cru, qui plantent un clou dans leur
demi-journe. Le 6 juin, on pendit la crmaillre; il y eut un grand bal
suivi d'un souper assis. La ville entire admira le beau style et le
confort exquis de toute la demeure, et les convives du souper,
quatre-vingts personnes environ, dclarrent unanimement que la salle 
manger, l'clairage, les porcelaines, les cristaux, la cuisine de Mlle
Madeleine et la cave de feu Bersac formaient un tout indivisible dont la
perfection pouvait tre gale, mais non surpasse chez les rois. La
cave, bien connue dans le dpartement, contenait encore dix-sept mille
bouteilles de vins choisis; il y en avait dix mille  Bellombre.
L'heureux couple s'esquiva sur ce mmorable succs. Ce ne fut pas sans
avoir invit le prfet et vingt autres personnes  l'ouverture de la
chasse. Le chteau devait tre rgnr d'ici l.

Les trois mois suivants s'coulrent aussi rapidement qu'un dernier jour
de vacances. tienne et sa femme eurent beau se lever matin, la nuit les
surprenait toujours  l'improviste; on n'avait pas eu mme le temps de
respirer. Encore un jour pass! disait Hortense; un jour de moins 
vivre, et la vie est si bonne avec toi!

On avait profit de leur long sjour  la ville pour corriger le style
de certains btiments et ramener les deux ailes  l'unisson du grand
corps de logis. Les terrassements du parc taient faits, les routes
serpentines traces, les eaux vives encaisses entre des gazons neufs,
le parterre dessin, plant et fleuri. Il ne restait qu' transformer
les dedans, comme  la ville, mais dans un esprit tout diffrent. Chaque
saison a son confort, et le beau d'une maison des champs est de donner
pleine carrire aux plaisirs spciaux de l't. Peu ou point de
tentures, les parois et les plafonds peints  l'huile, de jolis
planchers de mlze qui se lavent tous les huit jours; les meubles
plutt fermes que moelleux; ni bois sculpts, ni capitonnages, ni
couleurs riches, mais de l'espace, de l'air et de la lumire 
profusion. Autant de chambres qu'il se pourra, car il faut prvoir les
invasions subites, mais la plus grande simplicit dans chacune: les
invits n'y font que leur somme et leur toilette; le seul luxe  leur
offrir chez eux est une surabondance de linge et d'eau. Tout le
rez-de-chausse, pour bien faire, doit tre un terrain vague, consacr 
la vie en commun. Les salons, la salle  manger, l'office, qui est un
buffet permanent, le billard, la bibliothque, le cabinet de chasse, la
cuisine, sont de plain-pied pour qu'on circule  l'aise sans avoir mme
une porte  ouvrir. Tout est dall, sauf les salons, o l'on pourra
danser un soir ou l'autre; la cuisine est assez grandiose pour que dix
chasseurs et leurs chiens se schent  la fois sous le manteau de la
chemine; elle est assez brillante de propret pour que les lgantes de
la maison viennent y faire un _plum-pudding_ ou un demi-cent de crpes,
si tel est leur bon plaisir. tienne dirigea dans cet esprit hospitalier
la transformation du chteau; il fit peu pour la montre, presque rien
pour ses propres aises, normment pour le bien-tre de ses htes.

De toute antiquit, M. et Mme Clestin passaient leurs ts  Bellombre.
La femme colossale contrlait les dpenses, l'ex-notaire donnait son
coup d'oeil aux vendanges; tous deux,  temps perdu, jouaient un piquet
formidable avec le cur de Saint-Maurice. La bonne Hortense, qui pensait
 tout, s'avisa que ces braves gens seraient un peu bien effars au
milieu des lgances et des gaiets de septembre. Elle trouva moyen de
les isoler sans les exclure, pour que ni l'un ni l'autre ne ft
contraint de s'amuser plus qu'il ne voulait. On meubla pour eux seuls un
ancien pavillon de garde, isol sur la lisire du parc,  vingt pas du
village,  quarante du presbytre. Hortense n'oublia ni les gots des
vieillards, ni leurs habitudes, ni leurs affections; ils furent entours
de mille et une reliques qui parlaient de Bersac an, et, pour mnager
l'amour-propre du gnome, tienne lui crivit de sa main: Bellombre vous
appartient, mon cher beau-frre; nous n'en avons que la jouissance, et
nous serons toujours heureux de la partager avec vous. Mais nous
attendons quelques htes qui, j'en ai peur, feront du bruit, car ils
sont presque tous plus jeunes que vous et moi. Quand vous voudrez dormir
en paix loin du piano de ces dames et des fanfares de ces messieurs,
rappelez-vous que vous possdez _hic et nunc_, en toute proprit,
l'enclos et le pavillon des Coudrettes. Mme tienne ne se rserve qu'un
seul droit sur ce petit bien, c'est de vous y rendre ses devoirs et d'y
faire porter tout ce qui vous peut tre agrable. Inutile d'ajouter que
votre appartement reste vtre et que vos deux couverts seront toujours
mis au chteau. Clestin remercia le pote avec une motion visible.
Vous me traitez, disait-il, en vieil enfant gt.--Le beau mrite!
rpondit Hortense. Nous sommes si pleinement heureux que cela dborde de
toutes parts.

Leur automne ne fut qu'une fte. La chasse, les vendanges, les
excursions, les bals improviss, les jeux de toute sorte, un joli
mariage qui s'baucha dans une promenade en bateau, la grande pche d'un
tang voisin et cent autres distractions que j'oublie, tinrent la
compagnie en joie jusqu'au milieu de novembre. Les invits partaient,
revenaient, s'oubliaient, s'arrachaient au plaisir, retournaient aux
affaires, et retombaient un matin  la grille du parc lorsqu'on ne les
esprait plus. C'tait un va-et-vient perptuel entre la ville et le
chteau; les domestiques passaient la moiti de leur vie  transporter
des toilettes et des coiffures nouvelles; car les femmes faisaient
assaut d'lgance, tandis que ces messieurs rivalisaient de bonne humeur
et de bel apptit.

Il se trouva, tout compte fait, que le beau monde de la ville avait
dfil, pendant cette saison, sous les platanes de Bellombre. Or, les
plaisirs de bon aloi vous laissent gays pour un temps;  l'clat des
jours radieux succde un crpuscule aimable. Il suffit quelquefois d'un
bal ou d'une promenade pour mettre la province en train. On a ri, on
s'est rapproch, un sentiment de bienveillance universelle se rpand
d'une me  l'autre comme une tache de miel ou de lait; le dsir de
continuer ou de recommencer la fte veille les imaginations, stimule la
fibre gnreuse; c'est  qui rendra aux voisins l'accueil qu'il a reu.
Il n'y a plus d'avares ni de maussades; le bouchon des bouteilles part
tout seul, les coffres-forts les mieux ferms s'ouvrent spontanment au
milieu de la nuit, et les cus dansent en rond dans la chambre. Ces
priodes de bon temps se prolongent par la force des choses, en vertu de
l'impulsion premire et de la gaiet acquise. Interrogez les vieillards
de province; il n'y a pas une ville o l'on ne dise: Nous nous sommes
bien amuss telle anne, et encore l'anne d'aprs.

La petite capitale o rgnait M. le comte de Giboyeux fut en liesse
pendant trois ans, grce  l'inauguration de Bellombre. L'hiver suivant
ne fut qu'un chapelet de bals et de dners pris; le thtre eut tant de
succs que le directeur ne fit point faillite,  son grand tonnement.
On tira l'hiver en longueur, et l'on avana tant qu'on put les bats de
l'automne; il n'y eut pas de morte-saison pour les fanatiques du
plaisir.

Bellombre revit tous ses htes de l'an pass et beaucoup d'autres. La
renomme du chteau s'tait rpandue au loin; il tait convenu et prouv
dans un rayon de cent kilomtres que le plus gnreux chtelain, le plus
heureux mari, le causeur le plus gai, le buveur le plus franc, le
cavalier le plus solide, le chasseur le plus triomphant et le meilleur
garon du monde tait M. tienne, homme de lettres converti. Chose
incroyable, sa beaut persistante et son dandysme obstin
n'effarouchaient ni les prudes ni les jaloux. On le savait, on le voyait
amoureux de sa femme et trop heureux pour souhaiter ou regretter la
moindre chose.

Si parfois la lecture d'une lettre ou d'un journal, l'analyse d'un livre
nouveau, l'annonce d'une comdie en cinq actes, l'loge d'un jeune
auteur inconnu lui donnait un quart d'heure de mlancolie, Hortense
tait seule  le voir, et la tendre crature ne s'en ouvrait  personne,
pas mme  lui. Elle s'tonnait par moments qu'un puissant producteur
comme tienne ft rest plus de deux annes sans crire. Le fait est
qu'il ne rpondait pas mme  ses amis et que sans ce _mmorandum_ o il
jetait quelques lignes de temps  autre, on et pu supposer qu'il avait
peur du papier blanc. Elle l'excusait de son mieux: il se repose,
pensait-elle. Aprs ce travail puisant qui a prcd notre mariage,
deux ans de rcration ne sont peut-tre pas de trop. Et puis il m'aime
tant! J'occupe tout son esprit aussi bien que son coeur; une autre ide
pourrait-elle y trouver place sans me dloger quelque peu? Tout est
bien.

Les gens du monde qui frquentaient sa maison ne se demandaient mme pas
pourquoi il n'tait plus homme de lettres. Il leur semblait tout naturel
qu'on n'crivt ni pices ni romans ds qu'on avait de quoi vivre et
faire figure. La littrature aujourd'hui passe pour un mtier comme un
autre. A qui la faute? Je ne sais; peut-tre aux socits littraires et
dramatiques qui remplissent les journaux de leurs dbats mercantiles.
Pourquoi donc un justiciable du tribunal de commerce, un marchand de
papier noirci  tant la ligne continuerait-il le mtier quand son
affaire est faite? Les tailleurs de distinction se retirent aprs
fortune, et les agents de change aussi. Quelques rares individus qui
crivent sans y tre forcs font l'tonnement des provinces.

Ce n'est pas que le vrai talent y soit moins admir qu' Paris. La
jeunesse du chef-lieu s'honorait d'habiter la mme ville qu'tienne; on
montrait sa maison aux trangers, on achetait ses livres et on les lui
apportait humblement pour qu'il signt son nom sur le faux titre;
l'opinion le plaait bien au-dessus de M. Laricot, ancien marchand de
boeufs, qui tait cependant trois fois plus riche et pas plus fier que
lui.

Lorsqu'on sut qu'il avait fix le jour de sa rentre en ville, la
commission du thtre, compose de neuf ou dix jeunes gens  la mode,
organisa une solennit en son honneur. Elle invita le directeur  monter
son drame de _Silva_; cinq dcors neufs furent commands pour la
crmonie. Toute la ville s'entendit pour garder le secret et lui
mnager la surprise; l'_Impartial_, qu'il lisait  Bellombre, s'abstint
d'annoncer le spectacle. La femme du receveur gnral invita les tienne
 dner, sous prtexte que le dmnagement devait renverser leur
marmite; on amusa si bien le hros de la fte qu'il entra au thtre,
s'assit avec Hortense au premier rang d'une loge de face et vit lever le
rideau sans remarquer que la salle tait comble et claire _ giorno_.
Ce ne fut pas avant la dixime rplique qu'il se tourna vers sa femme et
lui dit:

Ah ! que diable jouent-ils donc?

--_Silva_, mon ami.

--Tu le savais?

--Un peu.

--C'est une trahison! nous ne pouvons pas rester ici sans nous couvrir
de ridicule!

--Tu n'assistais donc pas  tes pices  Paris?

--Jamais en vidence, et d'ailleurs on ne me connaissait pas comme ici.
Allons-nous-en!

--Ce serait faire affront  tous ces braves gens qui t'applaudissent de
si bon coeur: coute! D'ailleurs la loge est pleine, et ce sont nos
meilleurs amis qui te retiennent prisonnier.

Il enrageait, mais que faire? Tout bien pes, il rsolut de mettre
l'occasion  profit pour couter sa pice et se juger lui-mme.

_Silva_ est un drame bien fait, peut-tre un peu trop oratoire, mais
conduit d'une main ferme et plein de situations pathtiques. Ce n'est
pas le premier succs; la pice, dans sa primeur, eut quarante
reprsentations, ce qui rpond  cent aujourd'hui.

La troupe du chef-lieu, qui n'tait pas des pires, se surpassa dans
cette occasion; elle se sentait soutenue et comme enleve par la
sympathie publique. On applaudissait  tour de bras les moindres
tirades; on pleurait, on se mouchait, on criait: Vive tienne! La loge
de l'auteur ne dsemplit pas un moment; amis et flatteurs assigeaient
la porte aux entr'actes.

Ah! mon ami, dit la bonne Hortense, que je te remercie d'tre rest!
Voici mon plus beau jour; grce  Dieu, je ne mourrai pas sans avoir
joui de ta gloire.

--Heureusement, rpondit-il, c'est fini; nous en voil quittes.

Il se trompait. Le rideau venait de tomber au milieu des
applaudissements, des pleurs et des cris, mais pas un spectateur ne
bougeait de sa place. Le rgisseur frappa trois coups, l'orchestre
excuta une marche triomphale, et le buste d'tienne apparut entour des
personnages de la pice en costume et des autres artistes en habit noir.
Une trappe s'ouvrit du ct cour, c'est--dire  la droite des
spectateurs, et l'on vit apparatre une actrice vtue de blanc, le front
ceint d'un laurier d'or. Elle dclama d'une voix mue une sorte de
dithyrambe labor par le professeur de troisime, et qui peut se
traduire ainsi: Je suis la ville de trente-cinq mille mes, le
chef-lieu du dpartement o fleurit M. de Giboyeux; j'adopte
solennellement aujourd'hui l'illustre auteur de _Silva_ et de tel, tel
et tel ouvrages dont voici l'numration paraphrase. Et pour conclure:

    Honneur  tes travaux qui consolent la France!
    Honneur  tes bonts pour le pauvre  genoux!
    Honneur  l'avenir, honneur  l'esprance!
    L'avenir est  toi, l'esprance est en nous!

Et le parterre d'applaudir! et les mouchoirs de s'agiter le long des
galeries! Et les bouquets de pleuvoir sur le buste de pltre que la
jeune artiste, par une inspiration subite ou prpare, couronna aux
dpens de son propre front. La salle entire se tourna vers tienne avec
autant d'admiration, de reconnaissance et d'amour que s'il avait sauv
la patrie entre ses deux repas. Quant  lui, il se jeta tte baisse 
travers la foule des obsquieux, tranant Hortense  la remorque. Il
gagna la sortie du thtre, sauta dans sa voiture et rentra chez lui en
grommelant: Les sots! les pleutres! L'avenir est  toi! Je comprends
Charles IX et tous ceux qui ont tir sur le peuple. Jamais plus stupide
gibier n'a provoqu les coups de fusil. Cette pice, elle est enfantine!
Les dclamations du collge,... les ficelles de l'ge d'or! J'ai march
depuis ce temps-l... Si je voulais! si je m'y mettais! Il y a un
nouveau thtre  crer, je le sens, je le tiens; mais o? comment? Je
suis un astrologue au fond du puits; bonsoir, toiles!

Hortense l'embrassait chemin faisant et n'avait pas l'air de l'entendre;
mais quinze jours aprs la reprsentation de _Silva_ elle contrefit la
boudeuse, chercha des querelles d'Allemand, et finit par dire  son
mari:

Tu n'es pas homme de parole: il tait convenu que nous irions  Paris
tous les hivers, et l'on dirait que tu prends plaisir  m'enterrer au
fond de la province. Aussi j'ai fait un coup d'Etat; nous partons
aprs-demain soir, et nous avons lou pour l'hiver un petit htel tout
meubl, rue Bayard. Rvolte-toi, si tu l'oses, mchant!

L'homme le plus spirituel du monde a toujours moins d'esprit que sa
femme. tienne reconnut navement ses torts et rpondit qu'il soupirait
lui-mme de temps  autre aprs le mauvais air de Paris.

Je les rencontrai d'aventure, le lendemain de leur arrive. C'tait  la
fin de novembre, par un de ces demi-soleils qui font courir tout Paris
au bois de Boulogne. Ils se promenaient  pied au bord du lac, et leur
coup  deux chevaux les suivait. tienne ne se jeta point  mon cou, et
il oublia de me tutoyer, mais il me fit un accueil trs-cordial, me
prsenta  sa femme et me donna son jour et son adresse. J'eus le temps
de remarquer qu'il n'avait ni engraiss ni vieilli.

On sut bientt dans le monde des lettres qu'il tait de retour  Paris.
Les journaux qui se piquent d'tre bien informs annoncrent qu'il
apportait un roman, une comdie en vers, un drame, une tude en deux
volumes sur la vie de province. Il avait lu sa comdie dans tel salon,
tel diteur avait achet le roman, telle et telle publications se
disputaient la primeur des fameuses tudes. Tous ces renseignements,
puiss  bonne source, se contredisaient comme  plaisir; je voulus en
avoir le coeur net en interrogeant l'auteur lui-mme ds ma premire
visite.

Bah! rpondit-il, laissez dire; il faut que tout le monde vive. Vous
seul au monde savez pourquoi je n'ai pas crit un mot. C'tait march
conclu avant ma fuite en province, je remplis mes engagements avec une
fidlit qui ne me cote pas. Le bonheur m'a rendu paresseux avec
dlices, comme Figaro.

Mme tienne assistait  cette conversation; je crus lire dans ses yeux
beaucoup d'tonnement, un peu d'inquitude et une curiosit qui n'osait
paratre. Pour ma part, je m'escrimais  comprendre qu'un homme si bien
dou se rsignt  mourir tout vif. Quelques efforts qu'il fit pour
prouver son indiffrence, je ne le croyais pas sincrement dtach de la
gloire.

Sa maison fut ouverte  tout ce qui portait un nom dans les arts ou dans
les lettres; il donna d'excellents dners et des soires o l'on
dpensait l'esprit sans compter. Deux ou trois fois, aprs certaines
passes brillantes o il avait tenu le jeu contre Mry, Gozlan et les
Dumas, je vis ses yeux s'illuminer d'orgueil. Il semblait dire: Si je
voulais! Mais presque au mme instant un nuage passait sur son beau
front, et me rappelait que le pauvre homme avait abdiqu le droit de
vouloir.

Pour le monde qui s'arrte  la surface des choses, tienne s'amusait
follement. Il tait de tous les cots avec Hortense. Ils ne manqurent
pas un des bals officiels, qui furent nombreux cet hiver-l. Les
invitations pleuvaient chez eux, ils paraissaient dans trois ou quatre
salons le mme soir; les thtres leur envoyaient des loges, leurs
domestiques furent malades d'une indigestion de concerts.

Je me souviens d'avoir vu derrire eux la premire reprsentation d'une
oeuvre d'Augier. Il riait, il admirait, il applaudissait et il
souffrait. C'est la vraie comdie, disait-il, la comdie satirique.
Quels coups de dents! cela emporte le morceau. Cependant je rve encore
autre chose, et si jamais l'occasion... mais o donc ai-je la tte? Il
s'agit bien de moi en vrit!

Quelques directeurs, allchs par les on-dit de journal, vinrent lui
proposer des traits magnifiques: les chefs-d'oeuvre taient dj moins
offerts que demands sur la place de Paris. Il se fcha comme un grand
picier retir des affaires  qui l'on viendrait demander un sou de
poivre dans son chteau. Je ne sais plus quel _impresario_ disait en
sortant de chez tienne: On prtend que l'air de la province est
calmant, et je viens de voir un garon qui est devenu nerveux comme une
guitare  force de planter des choux. Il dfendit longtemps sa porte 
Bondidier, son diteur, qu'il estimait de vieille date et qui lui devait
de l'argent. Si je le reois, pensa-t-il, il me parlera de mes livres,
et peut-tre va-t-il m'apprendre qu'on ne les lit plus  Paris.

A toute fin pourtant, il rendit une visite au digne homme, qui s'tait
drang plus de dix fois sans le joindre. M. Bondidier lui compta une
somme importante, mais sans dissimuler que la vente allait dcroissant.
C'est une loi que tous mes confrres ont observe; on dlaisse
insensiblement les auteurs qui s'abandonnent eux-mmes; on lit de moins
en moins celui qui n'crit plus. Tant que vous travaillez, chaque
publication fait connatre ses anes; on a vu tout un fond de livres
invendables, condamns au rabais, menacs du pilon, faire prime
inopinment: l'auteur avait forc l'attention du monde en lanant un
nouvel ouvrage. Les vtres ont une valeur intrinsque, un mrite de
forme qui ne sera jamais mconnu; mais ils s'couleront lentement, et
tomberont dans un oubli relatif jusqu'au jour o... je ne veux pas vous
attrister, mais c'est le lendemain de leur mort que les vrais crivains
comme vous trouvent pleine justice. Ah! si vous m'aviez cout! Ce _Jean
Moreau_, dont nous avons caus si souvent chez vous et chez moi, devait
marquer le point culminant de votre course. Vous seul, entre tous nos
contemporains, pouvez crire ce livre dont le succs est garanti par
l'attente universelle. Songez donc que le roman du deuxime Empire n'est
pas fait! On le dsire, on l'appelle, on l'espre, on veut qu'il vienne
avant la crise politique qui renverra la littrature lgre au dernier
plan. _Jean Moreau_, comme je le comprends, et comme vous l'avez conu,
doit vous mettre hors classe. Je ne dis pas qu'il vous fera passer avant
Mme Sand ou Mrime, avant Balzac ou Stendhal; mais il mettra
certainement en relief des dons qui n'appartiennent qu' vous. Vous
serez le vanneur de ce temps-ci, l'homme qui fait sauter d'une main
ferme et lgre la politique, la finance, les systmes, les prjugs,
les types, les moeurs bonnes et mauvaises, sparant la paille du grain.
Aprs un tel travail, vous entrez  l'Acadmie comme une balle dans la
cible, sans dbat. Je publie vos oeuvres compltes, in-octavo pour les
bibliothques, in-dix-huit pour tout le monde, et je vous apporte un
regain de gloire que vous n'auriez jamais obtenu de votre vivant sans le
succs de _Jean Moreau_!

L'loquence du vieil diteur remua profondment l'esprit d'tienne. Il
rentra chez lui tout mu, embrassa Hortense et lui dit: M'en
voudrais-tu beaucoup si je faisais un livre?

--Moi, mon ami!

--Oui, toi.

--Mais je serais la plus heureuse et la plus orgueilleuse des femmes. Il
y a bien longtemps, va, que j'y pense et que je me demande pourquoi tu
n'cris plus! Je craignais que le monde ne m'accust de te confisquer
pour moi seule, de gaspiller au profit de mon bonheur tes plus belles
annes; mais je n'osais rien t'en dire, tienne, parce que tu es le
matre et moi la servante.

--Ah ! qu'est-ce qu'il m'a donc chant, ce vieux fou de Bersac?

--Clestin?

--Naturellement. Il m'a fait jurer sur ta tte, ou peu s'en faut, que je
n'imprimerais plus une ligne.

--Dans les journaux? sans doute; il m'avait effraye des journaux 
cause de ces batailles, tu sais? et ces claboussures d'encrier qui sont
pires que les coups d'pe. Mais un livre! un livre de toi, qui sera lu,
admir, cit partout! Mon coeur bat  l'ide que nous le verrons
ensemble aux talages. Tu me le ddieras, entends-tu? Je veux que la
postrit sache le nom d'une petite crature ignorante et pauvre
d'esprit, mais qui a devin ce que tu vaux et qui t'a consacr sa vie!

tienne rayonnait de joie. Dans ses transports, il raconta le roman  sa
femme, il esquissa ses plans, s'arrta aux principaux pisodes, s'gara
dans mille dtails qui parurent divins  l'humble fanatique. Nous ne
bougerons plus de Paris, lui dit-elle; j'aime Paris, un peu parce que
nous nous y sommes rencontrs, et plus encore parce qu'il vient de te
rendre  toi-mme.

--Non, ma chrie, voici le printemps, il vaut mieux retourner 
Bellombre. Que de fois je m'y suis promen en rvant  ce livre qui ne
devait jamais paratre! J'y retrouverai mille ides suspendues aux
branches des arbres, comme la laine d'un troupeau s'accroche aux
buissons du chemin.

On fit les malles, on prit cong des amis anciens et nouveaux. tienne
ne se priva point de nous dire qu'il allait se remettre  l'ouvrage, et
que _Jean Moreau_ serait achev dans un an. Moi qui me souvenais, je
n'en croyais pas mes oreilles: Vous avez donc apprivois le Clestin
Bersac?

--Le pauvre homme n'a jamais song  restreindre ma libert. Il y avait
malentendu; erreur n'est pas compte.

Quelques fidles, dont j'tais, leur offrirent un dner d'adieu la
veille du dpart. Le couvert se trouva mis par hasard dans ce salon du
caf Anglais o nous avions soup ensemble quelques annes plus tt. Il
s'amusa du rapprochement, et me lana un de ces regards pleins de choses
qui n'appartenaient qu' lui. Je portai un grand toast, trop long
peut-tre, au succs de _Jean Moreau_. Quelques convives touffrent un
billement, mais Hortense laissa perler deux larmes entre ses beaux cils
noirs.

Vingt-quatre heures aprs ils dnaient en tte--tte dans la grande
salle  manger de Bellombre. tienne se fit un point d'honneur
d'attaquer _Jean Moreau_ le soir mme. Il n'en crivit que cinq lignes,
car il s'tait couch tard la veille, et le voyage l'avait un peu
fatigu; mais ces cinq lignes quivalaient  la pose d'une premire
pierre. Le difficile en art est de se mettre  l'ouvrage, et tout ce qui
est commenc compte comme  moiti fini.

Le fait est qu'en six semaines il abattit les deux premiers chapitres;
les trois suivants s'achevrent du 30 avril au 31 mai: c'tait le quart
du livre! Les Bersac reprirent possession des Coudrettes au commencement
de juin. Ils avaient leur belle-fille et ses deux enfants avec eux.
George venait de passer  l'infanterie de marine avec le grade de
lieutenant-colonel; il faisait route vers la Cochinchine. Clestin
craignait de mourir sans avoir revu ce cher fils; les soucis de la
sparation ajouts aux fatigues de l'ge le faisaient dprir  vue
d'oeil. On s'effora de le distraire et de le consoler; tienne le
traitait d'autant mieux qu'il tait taquin par certain scrupule, et
qu'il se sentait mal  l'aise devant le vieil original. Un soir qu'on
avait russi  l'moustiller un peu, il lui dit: Une nouvelle, mon cher
monsieur Bersac! Je travaille.

--Mes compliments! l'oisivet est la mre de tous les vices.

--Mais devinez un peu ce que je fais? Un roman!

--J'espre qu'il amusera Mme tienne.

--Et le public aussi! reprit Hortense.

--Je crois que vous vous trompez, chre dame. Le public ne peut pas
s'amuser d'un livre qu'on ne lui fait pas lire, et si j'ai bonne
mmoire, M. tienne en vous pousant s'est interdit de rien publier.

tienne plit un peu. Mais, dit-il, je puis lever une interdiction que
j'ai prononce moi-mme.

--Oui, si vous n'tes engag qu'envers vous.

On parla d'autre chose, et un quart d'heure aprs tienne se remit  la
besogne.

Chaque fois que le souvenir de Clestin venait le distraire, il faisait
le geste d'un homme qui chasse une mouche. Eh! que dirait le monde, si
je sacrifiais mon avenir aux manies d'un vieux fou?

Le premier plan de _Jean Moreau_ tait perdu; il en refit un autre bien
plus large, o la province tenait plus de place. Tous les types qu'il
avait observs depuis son mariage, les Bersac eux-mmes, entrrent dans
ce cadre et y prirent un relief tonnant. Il travaillait tous les jours
au moins quatre heures, six au plus. Jamais l'inspiration ne lui faisait
absolument dfaut, mais les ides venaient plus ou moins vite. Tantt il
s'escrimait jusqu'au soir sur une demi-page, tantt il couvrait dix
feuillets de son criture haute, droite, toujours nette, qui rappelle
les beaux autographes du dix-septime sicle. Peu de ratures; la grande
habitude d'crire lui permettait de jeter sa pense en moule comme un
mtal de premire fusion. De sa vie il n'avait fait deux manuscrits du
mme livre ni emprunt la main du copiste; chacun de ses ouvrages allait
en bloc et d'un bond chez l'imprimeur.

Hortense, qui l'piait avec une anxit maternelle, s'merveilla de voir
que _Jean Moreau_ le possdait sans l'absorber. A mesure qu'il avanait
dans son livre, les ides de roman, de comdie et mme de vaudeville
s'veillaient en foule dans son esprit. Il jeta plus de vingt plans sur
le papier sans interrompre le grand ouvrage.

Jamais il n'avait eu plus de temps, chose bizarre. Il trouvait moyen de
rpondre aux lettres des amis et des indiffrents eux-mmes; il crivait
 tort et  travers. Sa plume tait taille et l'encrier rempli, rien ne
lui cotait plus.

Son humeur semblait plus gale, son esprit plus riant, son coeur plus
tendre qu'aux jours de grand loisir et de repos absolu; il prodiguait
les tmoignages d'affection  sa femme. Loin de vouloir se squestrer
dans son travail comme tant d'autres, il insista pour que la maison ft
ouverte, il attira la foule et fit la joie autour de lui. On le voyait 
table,  la chasse, aux promenades champtres, plus vivant, plus
gaillard, plus ptillant que jamais. C'tait l'tre puissant, multiple,
prt  tout, que j'avais admir, non sans un peu d'effroi, le soir de
notre premire rencontre; mais il ne revoyait pas Clestin sans qu'un
nuage imperceptible vnt assombrir sa belle humeur.

Un jour qu'il tait seul avec l'octognaire, il lui dit 
brle-pourpoint: Mon cher monsieur, ce livre avance, et je vous avertis
qu'il paratra.

--Grand bien vous fasse, monsieur!

--En somme, cette publication ne vous cause aucun tort, avouez-le!

--Ce n'est pas de moi qu'il s'agit. L'homme a la libert du bien et du
mal ici-bas.

--Dites-moi franchement votre opinion. Pensez-vous qu'avant mon mariage
j'aie pris aucun engagement envers vous?

--Oui, mais que vous importe?

--Il m'importe beaucoup, sacrebleu!

--Le monde est  vos pieds; vous n'avez pas besoin de l'estime d'un
pauvre vieillard comme moi.

--Ah! tout beau! Je prtends tre estim de tous, sans exception, mon
brave homme. Pour qu'un engagement soit valable, il doit tre fond en
raison. Si je vous avais demand la main d'Hortense, et si vous m'aviez
fait vos conditions, je les tiendrais pour sacres, quoique absurdes;
mais ma femme ne dpendait de personne lorsqu'elle m'a choisi. Est-il
vrai?

--Je l'avoue.

--Vous tes venu me raconter qu'elle avait peur du journalisme, et moi
qui tombais de fatigue pour avoir trop crit, je vous ai rpondu que
j'avais de la littrature par-dessus les oreilles. Est-ce un serment,
cela?

--Si vous tes bien sr de n'avoir rien jur, cher monsieur, vous devez
tre parfaitement  l'aise.

--Mais non! Vous voyez bien que je suis agac, et, si vous aviez le
coeur juste, vous vous rappelleriez tout ce que nous avons fait pour
vous, de notre plein gr, et vous diriez un mot, un seul mot qui me mt
 mon aise.

--Vous reconnaissez donc que j'ai le droit de garder votre parole ou de
vous la rendre?

--Non!

--Trs-bien.

--Mais si j'en convenais?

--Vous me mettriez dans l'alternative ou de vous affliger, ou de prendre
sur moi la responsabilit d'une publication contraire  mes ides,
nuisible aux moeurs, irrespectueuse  coup sr pour les majests du ciel
et de la terre. C'est pourquoi, cher monsieur, vous ferez bien de ne
consulter que vous-mme. Je n'ai aucun moyen de vous contraindre; si le
serment que vous avez prt devant moi vous parat incommode
aujourd'hui, vous pouvez le violer impunment et mme avec quelque
profit et quelque gloire mondaine.

tienne tait exaspr. Il aborda de cent cts cet tre fugitif,
insaisissable et mou; ni les bons procds, ni les prires, ni les
raisons ne purent l'entamer. Il usait sa vigueur contre cette inertie,
comme les chevaliers des lgendes se fatiguent  pourfendre un fantme
blafard. Cependant il acheva son livre.

Cela prit un peu plus de temps qu'il ne pensait. Le premier mot datait
du 17 mars, le point final fut mis le 3 septembre. On en reut la
nouvelle  Paris, et les journaux bien informs annoncrent que _Jean
Moreau_ tait sous presse, quoique le manuscrit ft encore  Bellombre.

Dans le cours de l't, Clestin avait failli mourir d'une bronchite, et
quelqu'un s'tait intress cordialement aux progrs de la maladie; mais
le maudit vieillard gurit et ne s'assouplit point. Lorsqu'tienne
reconnut que la mort ne voulait pas venir  son aide, il demanda l'appui
de Mme Bersac, il implora la femme  barbe en faveur du pauvre _Jean
Moreau_. Clestin parut s'adoucir, il promit d'autoriser l'impression,
si le livre tait lu, expurg et vis par six personnes recommandables
qu'il se rservait de choisir. C'tait le rtablissement de la censure,
ni plus ni moins. L'auteur pouffa de rire, et la ngociation en resta
l.

Le plus beau jour de la vie d'Hortense fut le jour o son cher mari,
aprs avoir relu _Jean Moreau_ d'un bout  l'autre et fait les dernires
corrections, lui mit le manuscrit entre les mains et lui dit: Chre
enfant, voil le meilleur de mon esprit. J'crirai sans doute autre
chose, mais je ne me sens pas capable de mieux. Prends ce livre, je ne
te le donne pas, car il tait  toi avant de natre; je te dois le
loisir et le bonheur dont il est fait.

Il tait onze heures du soir, tous les htes de Bellombre dormaient
comme on ne dort qu' la campagne, aprs la chasse. tienne se mit au
lit, Hortense prit place  son ct et demanda la permission de lire un
chapitre. Elle en lut deux, puis trois, si bien qu'tienne s'assoupit.
Il se rveilla plusieurs fois, la lampe tait toujours allume.

Mais dors donc, chrie! disait-il.

--Tout  l'heure, mon ami; il n'est pas tard, et je suis si heureuse!

Le matin, vers huit heures, il tendit un bras, ouvrit les yeux et
s'aperut qu'il tait seul dans le grand lit. Sa seconde pense fut pour
le manuscrit qu'il avait confi  sa femme; _Jean Moreau_ n'tait plus
l. Il sonna la femme de chambre et dit:

O est madame?

--Monsieur, il y a une bonne heure que madame est sortie.

--Avec un livre? Avec un paquet en forme de livre?

--Oui, monsieur.

--Dans le parc?

--Non, monsieur, dans le village. D'ailleurs voici madame.

Hortense se jeta au cou de son mari:

J'ai tout lu, dit-elle. Je n'ai pas ferm l'oeil, impossible de
m'arracher  notre livre. Que c'est bon! Que c'est vrai! Que c'est beau!
Tu as raison, tienne, c'est ton chef-d'oeuvre; mieux encore, c'est toi!

--Qu'en as-tu fait?

--Me crois-tu femme  perdre ce que j'ai de plus cher? Non, mon ami, tu
peux tre tranquille.

--Tu as serr le manuscrit?

--Parfaitement... Sans doute.

--De quel air singulier tu dis cela!

--Tu t'es donc aperu que je mentais? Eh bien! tant mieux, j'en suis
contente. Ta femme ne peut rien te cacher, mme pour un grand bien.
Voici le fait. Tu m'approuveras, j'en suis sre.

--Mais parle donc!

--Ah! si tu me fais peur, je ne saurai plus rien dire. Tes discussions
avec mon ex-beau-frre, ses rsistances, tes scrupules, votre
malentendu, me faisaient peine et piti. Je n'ai jamais dout de ton bon
droit, mais je me demandais par moments s'il n'tait pas cruel de
contrister ce pauvre bonhomme. La lecture de _Jean Moreau_ m'a dict un
parti hroque. Il est moralement impossible qu'un tre intelligent
s'oppose  la publication d'un tel livre aprs l'avoir lu. Je suis alle
chez Clestin, je lui ai dit:

Lisez et jugez-nous!

--Malheureuse! Mes habits! Arriverai-je  temps?

--Que crains-tu?

--Tout. J'en mourrais. Je sens qu'il me serait impossible de rcrire ce
qui est fait. Et je n'ai pas song  garder une copie!

Il courut.

Clestin Bersac tait assis devant le pavillon des Coudrettes; il
faisait sauter un de ses petits-enfants sur ses genoux. Monsieur
tienne, j'ai bien l'honneur. Donnez-vous la peine d'entrer. Vous
paraissez mu; j'espre qu'il n'est rien arriv  madame depuis une
demi-heure qu'elle nous a quitts?

--Ah! vous avouez donc qu'elle est venue vous voir ce matin?

--Sans doute, pour m'apporter certain opuscule qu'elle daignait
soumettre  mon humble apprciation.

--O est-il?

--Mais chez nous, je pense,  moins pourtant qu'il ne se soit envol.

tienne respira.

Monsieur, dit-il, vous seriez bien aimable de me rendre ces papiers.
Vous les lirez, je vous le jure, mais dans quelques jours seulement,
lorsque le manuscrit, qui est unique, sera au net.

--A vos ordres.

Le petit vieillard remit l'enfant aux mains de la mre, et il entra dans
la maison suivi d'tienne. Les deux hommes s'arrtrent dans un sorte de
salon o le portrait de Bersac an, en robe de juge, avait l'air de
compter et d'estimer au juste prix les vieux fauteuils de Bellombre.

Mon Dieu, monsieur, dit Clestin, c'est ici que j'ai reu la visite de
madame. Je ne sais pas exactement o j'ai mis les paperasses en
question, mais  force de les chercher... Non, ma foi! pas plus de
manuscrit que sur la main. Est-ce que vous y teniez beaucoup?

--Plus qu' la vie!

--J'en suis bien dsol, vos papiers sont perdus. Voulez-vous fouiller
la maison?

tienne rpondit froidement:

C'est inutile. Votre parole me suffit. Jurez-moi seulement sur
l'honneur...

--Sur quel honneur? le mien ou le vtre? Vous m'avez enseign le prix
d'une parole d'honneur.

Le romancier se demandait si le plus court ne serait pas d'trangler ce
vieux monstre. Clestin devina sa pense et lui dit:

J'ai quatre-vingts ans, cher monsieur. Mon fils est  Sagon, vous
n'irez pas lui chercher querelle si loin. Les tribunaux? Ils me
condamneraient peut-tre  deux ou trois mille francs de
dommages-intrts. Voyez ce qui vous semblera le plus avantageux et le
plus honorable.

--Qu'est-ce que je vous ai fait?

--Presque rien. Vous m'avez bern  Paris en sduisant une personne que
je surveillais nuit et jour; vous jouissez d'une fortune qui devrait
tre  moi et d'une femme que je destinais  mon fils. Vous tes cause
que George, ma seule affection, s'est mari petitement, et qu'il mourra
peut-tre au bout du monde. Vous tes jeune, grand et beau, je suis
vieux, petit et laid; vous n'avez eu que des succs, je n'ai eu que des
dboires; on vous a couronn de lauriers sur une scne o l'on m'avait
jet des pommes: en vrit, je serais bien injuste si je ne vous aimais
pas de tout mon coeur!

--Mais votre religion dfend la haine et la vengeance, elle condamne le
vol, et vous m'avez vol le travail de toute ma vie!

--L'glise n'a jamais interdit la destruction des mauvais livres.
J'tais homme  tout pardonner, si vous vous tiez mis avec nous.

--Ainsi donc vous avez dtruit...

--Rien, cher monsieur, vos papiers sont perdus; voulez-vous que nous
recommencions  les chercher ensemble?

tienne se sentait devenir fou; il eut peur de commettre un crime et
s'enfuit. Il rentra au chteau pour l'heure du djeuner et s'habilla
aussi soigneusement qu' l'ordinaire. Hortense tait inquite, il prit
la peine de la rassurer. Quelques convives croient se rappeler qu'il
mangea avec gloutonnerie, qu'il parla beaucoup au dessert, et que le fil
de ses ides se rompait de temps  autre. Sur les deux heures, il sortit
 cheval et ne reparut point. On le chercha toute la nuit; la douleur de
sa femme tait dchirante.

Tandis qu'on fouillait les rivires, les tangs et les bois du
voisinage, je le vis entrer dans ma chambre  huit heures du matin. Il
semblait triste jusqu' la mort, mais assez raisonnable. J'tais n
pour produire toujours et toujours, me dit-il, comme tous les vrais
artistes. Cette longue oisivet qu'ils m'ont impose m'a rendu
malheureux pour ainsi dire  mon insu, au milieu de toutes les douceurs
de la vie. Je n'ai jamais t pleinement satisfait; quelque chose me
manquait, et je ne pouvais dire quoi; j'avais la nostalgie du travail.
Le voyage de Paris m'a ouvert les yeux, je me suis mis  l'oeuvre; il
s'est fait dans mon esprit une sorte de dbcle, les ides qui s'taient
accumules en moi ont dbord avec tant d'imptuosit que je n'en tais
plus matre. Ce fut un phnomne unique; on ne le reverra plus. Il me
serait aussi impossible de recommencer _Jean Moreau_ qu' la Nva de
rappeler les montagnes de glace qu'elle a prcipites dans la mer.

Il m'exposa trs-nettement sa fuite de Bellombre, et le dtour qu'il
avait pris pour gagner une station voisine o il tait inconnu; mais je
ne pus lui arracher la cause de son dpart: il ne savait pas lui-mme ce
qu'il venait chercher  Paris. Il tmoignait une violente aversion pour
sa femme, tout en disant qu'il l'avait adore jusqu'au dernier jour. Je
ne lui pardonnerai jamais, disait-il, d'avoir cru  la loyaut de ce
vieux monstre.

C'est dans cette visite qu'il me pria d'crire et de publier son
histoire pour l'instruction des contemporains. Je me moquai un peu de
ses pressentiments funbres, et je voulus le retenir  djeuner. Il
s'excusa sur quelques visites urgentes: J'ai besoin de voir Bondidier;
on m'attend  l'imprimerie, et d'ailleurs je n'ai pas encore retenu ma
chambre au Grand-Htel.

J'avais moi-mme  travailler ce jour-l, et je ne sortis pas avant cinq
heures. Les premires personnes que je rencontrai sur le boulevard
m'abordrent pour me conter son arrive et les extravagances qu'il avait
faites.

Quelques minutes aprs m'avoir quitt, il entra dans une librairie et
demanda la sixime dition de _Jean Moreau_. Le commis rpondit que
l'ouvrage tait annonc, mais qu'il n'avait pas encore paru. Tu mens,
faquin, dit-il en serrant le jeune homme  la gorge; les cinq premires
ont t enleves ce matin! La mme scne s'tait renouvele dans
plusieurs boutiques avec des variantes  l'infini.

Chez Rosenkrantz, son relieur, il demanda si l'on pouvait lui habiller
magnifiquement un manuscrit de six  sept cents feuillets in-4. Il
choisit le maroquin du Levant, commanda les fers neufs, en esquissa
plusieurs lui-mme. Il faudra vous hter, dit-il; c'est pour la reine
d'Angleterre, elle attend. Rosenkrantz demanda o l'on devait faire
prendre l'ouvrage? Il rpondit en ricanant: Eh! mon cher, vous seriez
trop content si je vous le disais! Cherchez et vous trouverez. Le beau
mrite de relier un manuscrit quand on l'a sous la main! Adressez-vous
au dix-septime nuage  main gauche; Saint Pierre a mes ordres:
bonjour!

Au cabinet de lecture du passage de l'Opra, il bouleversa tous les
journaux en criant: Je veux l'_Indpendance Belge_, mais entendez-moi
bien! Il me faut le numro d'aprs-demain, jeudi, celui qui est imprim
en lettres d'or: Victor Hugo m'a fait un grand article sur _Jean
Moreau_!

J'envoyai le soir mme une dpche  Bellombre. Mme tienne accourut 
temps pour le soigner et le pleurer, trop tard pour changer une ide
avec lui.

Quelques journaux n'ont pas craint d'expliquer sa maladie et sa mort par
l'abus des alcools, qu'il excrait, et du tabac, qu'il ignorait.


V

Hortense s'est replonge au fond de la province, emportant avec elle les
tristes restes de son mari. On ne sait presque rien de sa vie; l'ancien
htel Bersac est ferm. La pauvre veuve, qu'on dit terriblement
vieillie, vgte en grand deuil dans un coin de Bellombre prs du
tombeau de l'homme qu'elle s'accuse d'avoir tu. Elle pleure comme aux
premiers jours et prie parfois avec fureur; mais sa dvotion est
intermittente. On dirait par moments qu'elle a peur d'obtenir au ciel
une place trop haute qui l'loignerait ternellement de _lui_.

Bondidier la tient au courant des affaires; vous savez que la veuve d'un
crivain continue pendant trente annes la personne de son mari.
L'dition des oeuvres compltes a russi au-del de toute esprance; les
volumes sont clichs, ils se vendent aussi rgulirement que les
nouvelles de Musset et les deux romans de Stendhal. Dans les quelques
annes qui ont suivi sa mort, tienne a plus gagn qu'en toute sa vie.
Hortense crivait dernirement  Bondidier: Assez! ne m'envoyez plus
rien. Je ne suis que trop riche, hlas! J'imagine par moments qu'_il_ me
poursuit de ses bienfaits et que cet argent vient me dire: _Il_ n'a pas
fait un si beau mariage que vous! Bondidier rpondit: Ah! madame, que
serait-ce si nous avions _Jean Moreau_!

Lundi pass, comme on venait de mettre en terre un petit fagot de bois
sec appel Clestin Bersac, le vieux cur de Saint-Maurice se prsenta
chez Hortense et lui dit: Madame, le cher homme a fait la paix avec les
morts et les vivants. Vous n'avez jamais voulu le revoir depuis la date
fatale; il vous prie de lui pardonner ses offenses envers vous et envers
votre regrett mari. Son repentir tait sincre; il a voulu mriter la
clmence cleste et rendre  notre pauvre glise le clocher que
Robespierre et Marat ont dtruit en haine de Dieu. Mon pre, m'a-t-il
dit, vous porterez  Mme tienne ce paquet cachet que nous avons serr
ensemble dans le trsor de votre sacristie le 4 septembre 186.,  sept
heures trois quarts du matin. Il renferme des papiers de valeur dont la
vente  Paris fournira probablement la somme qui vous manque.

                   *       *       *       *       *

Hortense brisa le cachet et trouva le manuscrit de _Jean Moreau_.

_Revue des Deux-Mondes_

1867-68.


FIN




TABLE DES MATIRES


  I.   La Fille du Chanoine       1
  II.  Mainfroi                  59
  III. L'Album du rgiment      179
  IV.  tienne                  241


FIN DE LA TABLE DES MATIRES


COULOMMIERS.--Typogr. A. MOUSSIN





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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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