The Project Gutenberg EBook of Monsieur Bergeret a Paris, by Anatole France

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Title: Monsieur Bergeret a Paris

Author: Anatole France

Release Date: January, 2005  [EBook #7268]
[This file was first posted on April 3, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS ***




Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks 
and the Online Distributed Proofreading Team.

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HISTOIRE CONTEMPORAINE

  *  *  *  *  *

MONSIEUR BERGERET A PARIS

PAR

ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)







Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui prcdent celui-ci ont
pour titre:

_L'Orme du Mail.

 Le Mannequin d'Osier.

 L'Anneau d'Amthyste._





I


M. Bergeret tait  table et prenait son repas modique du soir; Riquet
tait couch  ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait
l'me religieuse et rendait  l'homme des honneurs divins. Il tenait
son matre pour trs bon et trs grand. Mais c'est principalement
quand il le voyait  table qu'il concevait la grandeur et la bont
souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
taient sensibles et prcieuses, les choses de la nourriture humaine
lui taient augustes. Il vnrait la salle  manger comme un temple,
la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
pieds du matre, dans le silence et l'immobilit.

--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Anglique en posant
le plat sur la table.

--Eh bien! veuillez le dcouper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes,
et tout  fait incapable de faire oeuvre d'cuyer tranchant.

--Je veux bien, dit Anglique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux
messieurs  dcouper la volaille.

--Je ne sais pas dcouper.

--Monsieur devrait savoir.

Ces propos n'taient point nouveaux; Anglique et son matre les
changeaient chaque fois qu'une volaille rtie venait sur la table. Et
ce n'tait pas lgrement, ni certes pour pargner sa peine, que la
servante s'obstinait  offrir au matre le couteau  dcouper, comme
un signe de l'honneur qui lui tait d. Parmi les paysans dont elle
tait sortie et chez les petits bourgeois o elle avait servi, il est
de tradition que le soin de dcouper les pices appartient au matre.
Le respect des traditions tait profond dans son me fidle. Elle
n'approuvait pas que M. Bergeret y manqut, qu'il se dcharget sur
elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-mme son
office de table, puisqu'il n'tait pas assez grand seigneur pour le
confier  un matre d'htel, comme font les Brc, les Bonmont et
d'autres  la ville ou  la campagne. Elle savait  quoi l'honneur
oblige un bourgeois qui dne dans sa maison et elle s'efforait, 
chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.

--Le couteau est frachement afft. Monsieur peut bien lever une
aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est
tendre.

--Anglique, veuillez dcouper cette volaille.

Elle obit  regret, et alla, un peu confuse, dcouper le poulet sur
un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait
des ides plus exactes mais non moins respectueuses que celles de
Riquet.

Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-mme, les raisons du
prjug qui avait induit cette bonne femme  croire que le droit de
manier le couteau  dcouper appartient au matre seul. Ces raisons,
il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de
l'homme se rservant une tche fatigante et sans attrait. On observe,
en effet, que les travaux les plus pnibles et les plus dgotants du
mnage demeurent attribus aux femmes, dans le cours des ges, par le
consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la
tradition conserve par la vieille Anglique  cette antique ide que
la chair des animaux, prpare pour la nourriture de l'homme, est
chose si prcieuse, que le matre seul peut et doit la partager et la
dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eume
recevant dans son table Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
traitait avec honneur comme un hte envoy par Zeus. Eume se leva
pour faire les parts, car il avait l'esprit quitable. Il fit sept
parts. Il en consacra une aux Nymphes et  Herms, fils de Maia, et il
donna une des autres  chaque convive. Et il offrit,  son hte, pour
l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en rjouit et
dit  Eume:--Eume, puisses-tu toujours rester cher  Zeus paternel,
pour m'avoir honor, tel que je suis, de la meilleure part! Et M.
Bergeret, prs de cette vieille servante, fille de la terre
nourricire, se sentait ramen aux jours antiques.

--Si monsieur veut se servir?...

Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homre,
une faim hroque. Et, en dnant, il lisait son journal ouvert sur la
table. C'tait l encore une pratique que la servante n'approuvait
pas,

--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose
excellente.

Riquet ne fit point de rponse. Quand il se tenait sous la table,
jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en ft
l'odeur, il n'en rclamait point sa part. Et mme il n'osait toucher 
ce qui lui tait offert. Il refusait de manger dans une salle  manger
humaine. M. Bergeret, qui tait affectueux et compatissant, aurait eu
plaisir  partager son repas avec son compagnon. Il avait tent,
d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parl
obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne
la bienfaisance. Il lui avait dit:

--Lazare, reois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je
suis le bon riche.

Mais Riquet avait toujours refus. La majest du lieu l'pouvantait.
Et peut-tre aussi avait-il reu, dans sa condition passe, des leons
qui l'avaient instruit  respecter les viandes du matre.

Un jour, M. Bergeret s'tait fait plus pressant que de coutume. Il
avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair
dlicieuse. Riquet avait dtourn la tte et, sortant de dessous la
nappe, il avait regard le matre de ses beaux yeux humbles, pleins de
douceur et de reproche, qui disaient:

--Matre, pourquoi me tentes-tu?

Et, la queue basse, les pattes flchies, se tranant sur le ventre en
signe d'humilit, il tait all s'asseoir tristement sur son derrire,
contre la porte. Il y tait rest tout le temps du repas. Et M.
Bergeret avait admir la sainte patience de son petit compagnon noir.

Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il
n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet,
aprs le dner auquel il assistait avec respect, irait manger
avidement sa pte, dans la cuisine, sous l'vier, en soufflant et en
reniflant tout  son aise. Rassur  cet endroit, il reprit le cours
de ses penses.

C'tait pour les hros, songeait-il, une grande affaire que de manger.
Homre n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Mnlas,
tonteus, fils de Bothos, coupait les viandes et faisait les parts.
Un roi tait digne de louanges quand chacun,  sa table, recevait sa
juste part du boeuf rti. Mnlas connaissait les usages. Hlne aux
bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre
tonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction
reluit encore sur la face glabre de nos matres d'htel. Nous tenons
au pass par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis
petit mangeur. Et de cela encore Anglique Borniche, cette femme
primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais
l'apptit d'un Atride ou d'un Bourbon.

M. Bergeret en tait  cet endroit de ses rflexions, quand Riquet, se
levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.

Cette action tait remarquable parce qu'elle tait singulire. Cet
animal ne quittait jamais son coussin avant que son matre se ft lev
de sa chaise.

Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Anglique,
montrant par la porte entr'ouverte un visage boulevers, annona que
ces demoiselles taient arrives. M. Bergeret comprit qu'elle
parlait de Zo, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas
si tt. Mais il savait que sa soeur Zo avait des faons brusques et
soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas,
qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait rsist  une
ducation librale, l'induisait  croire que tout tranger est un
ennemi. Il flairait pour lors un grand pril, l'pouvantable invasion
de la salle  manger, des menaces de ruine et de dsolation.

Pauline sauta au cou de son pre, qui l'embrassa, sa serviette  la
main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille,
mystrieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait
plus aprs un an d'absence, qui lui tait  la fois trs proche et
presque trangre, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui
lui chappait par la force clatante de la jeunesse.

--Bonjour, mon papa!

La voix mme tait change, devenue moins haute et plus gale.

--Comme tu es grande, ma fille!

Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa
bouche moqueuse. Il en prouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut
tout de suite gt par cette rflexion qu'on n'est gure tranquille
sur la terre et que les tres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
une entreprise incertaine et difficile.

Il donna  Zo un rapide baiser sur chaque joue.

--Tu n'as pas chang, toi, ma bonne Zo.... Je ne vous attendais pas
aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.

Riquet ne concevait pas que son matre ft  des trangres un accueil
si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chasst avec violence,
mais il tait accoutum  ne pas comprendre toutes les actions des
hommes. Laissant faire  M. Bergeret, il faisait son devoir. Il
aboyait  grands coups pour pouvanter les mchants. Puis il tirait du
fond de sa gueule des grognements de haine et de colre; un pli hideux
des lvres dcouvrait ses dents blanches. Et il menaait les ennemis
en reculant.

--Tu as un chien, papa? fit Pauline.

--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.

--Tu as reu ma lettre? dit Zo.

--Oui, dit M. Bergeret.

--Non, l'autre.

--Je n'en ai reu qu'une.

--On ne s'entend pas ici.

Et il est vrai que Riquet lanait ses aboiements de toute la force de
son gosier.

--Il y a de la poussire sur le buffet, dit Zo en y posant son
manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?

Riquet ne put souffrir qu'on s'empart ainsi du buffet. Soit qu'il et
une aversion particulire pour mademoiselle Zo, soit qu'il la juget
plus considrable, c'est contre elle qu'il avait pouss le plus fort
de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait
la main sur le meuble o l'on renfermait la nourriture humaine, il
haussa  ce point la voix que les verres en rsonnrent sur la table.
Mademoiselle Zo, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec
ironie:

--Est-ce que tu veux me manger, toi?

Et Riquet s'enfuit, pouvant.

--Est-ce qu'il est mchant, ton chien, papa?

--Non. Il est intelligent et il n'est pas mchant.

--Je ne le crois pas intelligent, dit Zo.

--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos ides; mais
nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les mes sont impntrables
les unes aux autres.

--Toi, Lucien, dit Zo, tu ne sais pas juger les personnes.

M. Bergeret dit a Pauline:

--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.

Et Riquet eut une pense. Il rsolut d'aller trouver,  la cuisine, la
bonne Anglique, de l'avertir, s'il tait possible, des troubles qui
dsolaient la salle  manger. Il n'esprait plus qu'en elle pour
rtablir l'ordre et chasser les intrus.

--O as-tu mis le portrait de notre pre? demanda mademoiselle Zo.

--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
diverses autres choses.

--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?

--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?

--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si
j'avais un jardin.

Elle s'arrta de manger du poulet et dit:

--Papa, je t'admire. Je suis fire de toi. Tu es un grand homme.

--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret.




II


Le mobilier du professeur fut emball sous la surveillance de
mademoiselle Zo, et port au chemin de fer.

Pendant les jours de dmnagement, Riquet errait tristement dans
l'appartement dvast. Il regardait avec dfiance Pauline et Zo dont
la venue avait prcd de peu de jours le bouleversement de la demeure
nagure si paisible. Les larmes de la vieille Anglique, qui pleurait
toute la journe dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus
chres habitudes taient contraries. Des hommes inconnus, mal vtus,
injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans
la cuisine fouler au pied son assiette  pte et son bol d'eau
frache. Les chaises lui taient enleves  mesure qu'il s'y couchait
et les tapis tirs brusquement de dessous son pauvre derrire, que,
dans sa propre maison, il ne savait plus o mettre.

Disons,  son honneur, qu'il avait d'abord tent de rsister. Lors de
l'enlvement de la fontaine, il avait aboy furieusement  l'ennemi.
Mais  son appel personne n'tait venu. Il ne se sentait point
encourag, et mme,  n'en point douter, il tait combattu.
Mademoiselle Zo lui avait dit schement: Tais-toi donc! Et
mademoiselle Pauline avait ajout: Riquet, tu es ridicule! Renonant
dsormais  donner des avertissements inutiles et  lutter seul pour
le bien commun, il dplorait en silence les ruines de la maison et
cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillit.
Quand les dmnageurs pntraient dans la pice o il s'tait rfugi,
il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui
demeuraient encore. Mais cette prcaution lui tait plus nuisible
qu'utile, car bientt le meuble s'branlait sur lui, se soulevait,
retombait en grondant et menaait de l'craser. Il fuyait, hagard et
le poil rebrouss, et gagnait un autre abri, qui n'tait pas plus sr
que le premier.

Et ces incommodits, ces prils mme, taient peu de chose auprs des
peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit,
qui tait le plus affect.

Les meubles de l'appartement lui reprsentaient non des choses
inertes, mais des tres anims et bienveillants, des gnies
favorables, dont le dpart prsageait de cruels malheurs. Plats,
sucriers, polons et casseroles, toutes les divinits de la cuisine;
fauteuils, tapis, coussins, tous les ftiches du foyer, ses lares et
ses dieux domestiques, s'en taient alls. Il ne croyait pas qu'un si
grand dsastre pt jamais tre rpar. Et il en recevait autant de
chagrin qu'en pouvait contenir sa petite me. Heureusement que,
semblable  l'me humaine, elle tait facile  distraire et prompte 
l'oubli des maux. Durant les longues absences des dmnageurs altrs,
quand le balai de la vieille Anglique soulevait l'antique poussire
du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, piait la fuite
d'une araigne, et sa pense lgre en tait divertie. Mais il
retombait bientt dans la tristesse.

Le jour du dpart, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se
dsola. Il lui parut spcialement funeste qu'on empilt le linge dans
de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa
malle. Il se dtourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
mauvaise. Et, rencogn au mur, il pensait: Voil le pire! C'est la
fin de tout! Et, soit qu'il crt que les choses n'taient plus quand
il ne les voyait plus, soit qu'il vitt seulement un pnible
spectacle, il prit soin de ne pas regarder du ct de Pauline. Le
hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarqut l'attitude de
Riquet. Cette attitude, qui tait triste, elle la trouva comique et
elle se mit  rire. Et, en riant, elle l'appela: Viens! Riquet,
viens! Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tte. Il
n'avait pas en ce moment le coeur  caresser sa jeune matresse et,
par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
d'approcher de la malle bante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et,
comme il ne rpondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses
bras. Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc 
plaindre! Son ton tait ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie.
Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
de ne rien voir et de ne rien entendre. Riquet, regarde-moi! Elle
fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Aprs
quoi, simulant une violente colre: Stupide animal, disparais, et
elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
ce moment sa tante l'ayant appele, elle sortit de la chambre,
laissant Riquet dans la malle.

Il y prouvait de vives inquitudes. Il tait  mille lieues de
supposer qu'il avait t mis dans ce coffre par simple jeu et par
badinage. Estimant que sa situation tait dj assez fcheuse, il
s'effora de ne point l'aggraver par des dmarches inconsidres.
Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne
se sentant plus menac d'une nouvelle disgrce, il jugea ncessaire
d'explorer sa prison tnbreuse. Il tta avec ses pattes les jupons et
les chemises sur lesquels il avait t si misrablement prcipit, et
il chercha quelque issue pour s'chapper. Il s'y appliquait depuis
deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprtait  sortir,
l'appela:

--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux  Paillot, le
libraire.... Viens! O es-tu?...

La voix de M. Bergeret apporta  Riquet un grand rconfort. Il y
rpondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient
perdument la paroi d'osier.

--O est donc le chien? demanda M. Bergeret  Pauline, qui revenait
portant une pile de linge.

--Papa, il est dans la malle.

--Pourquoi est-il dans la malle?

--Parce que je l'y ai mis, papa.

M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:

--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flte en gardant les
chvres de son matre, ft enferm dans un coffre. Il y fut nourri de
miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de
faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.

Ayant ainsi parl, M. Bergeret dlivra son ami. Riquet le suivit
jusqu' l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pense traversa
son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se
dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'aprs les
avoir embrasses tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit
son matre dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de
religion en ne donnant pas ces marques d'amour  une personne dont la
puissance l'avait plong dans une malle profonde.

M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y
tait occup  appeler, avec son commis, les fournitures de l'cole
communale. Ces soins l'empchrent de faire au professeur d'amples
adieux. Il n'avait jamais t trs expressif; et il perdait peu  peu,
en vieillissant, l'usage de la parole. Il tait las de vendre des
livres, il voyait le mtier perdu, et il lui tardait de cder son
fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, o il passait tous
ses dimanches.

M. Bergeret s'enfona,  sa coutume, dans le coin des bouquins, il
tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire gnrale des voyages_. Le
livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
fois encore il lut ces lignes insipides:

ver un passage au nord. C'est  cet chec, dit-il, que nous devons
d'avoir pu visiter de nouveau les les Sandwich et enrichir notre
voyage d'une dcouverte qui, bien que la dernire, semble, sous
beaucoup de rapports, tre la plus importante que les Europens aient
encore faite dans toute l'tendue de l'Ocan Pacifique. Les heureuses
prvisions que semblaient annoncer ces paroles ne se ralisrent
malheureusement pas.

Ces lignes, qu'il lisait pour la centime fois et qui lui rappelaient
tant d'heures de sa vie mdiocre et difficile, embellie cependant par
les riches travaux de la pense, ces lignes dont il n'avait jamais
cherch le sens, le pntrrent cette fois de tristesse et de
dcouragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanit de
toutes nos esprances et l'expression du nant universel. Il ferma le
livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus
ouvrir, et sortit dsol de la boutique du libraire Paillot.

Sur la place Saint-***pre, il donna un dernier regard  la maison de
la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les
poutres histories, et, dans le jeu violent des lumires et des
ombres, l'cu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les
formes de son superbe blason, armes parlantes dresses l, comme un
exemple et un reproche, sur cette cit strile.

Rentr dans la maison dmeuble, Riquet frotta de ses pattes les
jambes de son matre, leva sur lui ses beaux yeux affligs; et son
regard disait:

--Toi, nagure si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu
pauvre? est-ce que tu serais devenu faible,  mon matre? Tu laisses
des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre 
coucher, ta salle  manger, se ruer sur tes meubles et les traner
dehors, traner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et
le mien, le fauteuil o nous reposions tous les soirs, et bien souvent
le matin,  ct l'un de l'autre. Je l'ai entendu gmir dans les bras
des hommes mal vtus, ce fauteuil qui est un grand ftiche et un
esprit bienveillant. Tu ne t'es pas oppos  ces envahisseurs. Si tu
n'as plus aucun des gnies qui remplissaient ta demeure, si tu as
perdu jusqu' ces petites divinits que tu chaussais, le matin, au
sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
indigent et misrable,  mon matre, que deviendrai-je?

--Lucien, nous n'avons pas de temps  perdre, dit Zo. Le train part 
huit heures et nous n'avons pas encore dn. Allons dner  la gare.

--Demain, tu seras  Paris, dit M. Bergeret  Riquet. C'est une ville
illustre et gnreuse. Cette gnrosit,  vrai dire, n'est point
rpartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire,
dans un trs petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une
nation rsident en quelques personnes qui pensent avec plus de force
et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on
appelle le gnie d'une race ne parvient  sa conscience que dans
d'imperceptibles minorits. Ils sont rares en tout lieu les esprits
assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et dcouvrir
eux-mmes la vrit voile.




III


M. Bergeret, lors de sa venue  Paris, s'tait log, avec sa soeur Zo
et sa fille Pauline, dans une maison qui allait tre dmolie et o il
commenait  se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce
qu'il ignorait, c'est que, de toute faon, il en serait sorti au mme
terme. Mademoiselle Bergeret l'avait rsolu dans son coeur. Elle
n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus
commode et s'tait oppose  ce qu'on y fit des frais d'amnagement.

C'tait une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui
n'avait jamais t jolie et qui tait devenue laide en vieillissant.
La porte cochre s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
logeait au second tage et il avait pour voisin de palier un
rparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un pole de
faence, paysages, portraits anciens et une dormeuse  la chair
ambre, couche dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier,
assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignes, avait des
degrs de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le
matin, des feuilles de salade tombes du filet des mnagres. Rien de
cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait  la
pense de mourir encore  ces choses, aprs tre mort  tant d'autres,
qui n'taient point prcieuses, mais dont la succession avait form la
trame de sa vie.

Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis.
Il pensait demeurer de prfrence sur cette rive gauche de la Seine,
o son pre avait vcu et o il lui semblait qu'on respirt la vie
paisible et les bonnes tudes. Ce qui rendait ses recherches
difficiles, c'tait l'tat des voies dfonces, creuses de tranches
profondes et couvertes de monticules, c'tait les quais impraticables
et  jamais dfigurs. On sait en effet, qu'en cette anne 1899 la
face de Paris fut toute bouleverse, soit que les conditions nouvelles
de la vie eussent rendu ncessaire l'excution d'un grand nombre de
travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle et
excit, de toutes parts, des activits dmesures et une soudaine
ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
tait culbute, sans qu'il en comprit suffisamment la ncessit. Mais,
comme il tait sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par
la mditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si
cruellement ravag par des ingnieurs impitoyables, il plaignait les
arbres arrachs et les bouquinistes chasss, et il songeait, non sans
quelque force d'me:

--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette
ville, sa paix, sa grce et sa beaut, ses antiques lgances, son
noble paysage historique, est emport violemment. Toutefois, il
convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
s'attarder aux vains regrets du pass ni se plaindre des changements
qui nous importunent, puisque le changement est la condition mme de
la vie. Peut-tre ces bouleversements sont-ils ncessaires, et
peut-tre faut-il que cette ville perde de sa beaut traditionnelle
pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne
moins pnible et moins dure.

Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
illustre, et il se disait encore:

--Je vois ici l'image de la cit future o les plus hauts difices ne
sont marqus encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux
hommes lgers que les ouvriers qui travaillent  l'dification de
cette cit, que nous ne verrons pas, creusent des abmes, quand en
ralit peut-tre ils lvent la maison prospre, la demeure de joie
et de paix.

Ainsi M. Bergeret, qui tait un homme de bonne volont, considrait
favorablement les travaux de la cit idale. Il s'accommodait moins
bien des travaux de la cit relle, se voyant expos,  chaque pas, 
tomber, par distraction, dans un trou.

Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles
maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un
langage. La rue Gt-le-Coeur l'attirait particulirement, et quand il
voyait l'criteau d'un appartement  louer,  ct d'un mascaron en
clef de vote, sur une porte d'o l'on dcouvrait le dpart d'une
rampe en fer forg, il gravissait les montes, accompagn d'une
concierge sordide, dans une odeur infecte, amasse par des sicles de
rats et que rchauffaient, d'tage en tage, les manations des
cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de dcouragement.

Et rentr chez lui, il exposait,  table, pendant le dner,  sa soeur
Zo et  sa fille Pauline, le rsultat malheureux de ses recherches.
Mademoiselle Zo l'coutait sans trouble. Elle tait bien rsolue 
chercher et  trouver elle-mme. Elle tenait son frre pour un homme
suprieur, mais incapable d'une ide raisonnable dans la pratique de
la vie.

--J'ai visit un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en
penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du
lierre et une statue de Flore, moussue et mutile, qui n'a plus de
tte et qui continue  tresser une guirlande de roses. J'ai visit
aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
o il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles
auront pouss, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande
chambre, qu'il ne tiendra qu' elle de rendre charmante avec quelques
mtres de cretonne  fleurs.

--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zo. Tu ne t'occupes jamais de
ma chambre. D'ailleurs...

Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son
frre.

--Peut-tre serons-nous obligs de nous loger dans une maison neuve,
dit M. Bergeret, qui tait sage et accoutum  soumettre ses dsirs 
la raison.

--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te
trouverons un petit arbre qui montera  ta fentre; je te promets.

Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intresser
beaucoup pour elle-mme, comme une jeune fille que le changement
n'effraye point, qui sent confusment que sa destine n'est pas fixe
encore et qui vit dans une sorte d'attente.

--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux amnages que les
vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-tre parce que j'y sens
mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarit d'une vie
troite. Non pas que je souffre, mme pour vous, de la mdiocrit de
mon tat. C'est le banal et le commun qui me dplat.... Vous allez me
trouver absurde.

--Oh! non, papa.

--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des
dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des
logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins
vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas
entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien
m'accommoder d'un troisime ou d'un quatrime tage, et c'est pourquoi
je ne renonce qu' regret aux vieilles maisons. L'irrgularit de
celles-l rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue
nouvelle, je me surprends  considrer que cette superposition de
mnages est, dans les btisses rcentes, d'une rgularit qui la rend
ridicule. Ces petites salles  manger, poses l'une sur l'autre avec
le mme petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument 
la mme heure; ces cuisines, trs petites, avec le garde-manger sur la
cour et des bonnes trs sales, et les salons avec leur piano chacun
l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me dcouvre, par la prcision
de sa structure, les fonctions quotidiennes des tres qu'elle
renferme, aussi clairement que si les planchers taient de verre; et
ces gens qui dnent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous
l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symtrie, composent,
quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.

--Les locataires n'y songent gure, dit mademoiselle Zo, qui tait
bien dcide  s'tablir dans une maison neuve.

--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.

--Je trouve bien,  et l, des appartements qui me plaisent, reprit
M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop lev. Cette
exprience me fait douter de la vrit d'un principe tabli par un
homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversit des gots est
telle, que les taudis seraient recherchs autant que les palais, si
nous tions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en
harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous
suspendre aux arbres. Fourier l'a expressment annonc. Un homme d'une
bont gale, le doux prince Kropotkine, nous a assur plus rcemment
que nous aurions un jour pour rien les htels des grandes avenues, que
leurs propritaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de
serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce
bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne
craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la
question du logement est ardue et difficile. Zo, fais-moi le plaisir
d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parl. Il est
assez dlabr, ayant servi trente ans de dpt  un fabricant de
produits chimiques. Le propritaire n'y veut pas faire de rparations,
pensant le louer comme magasin. Les fentres sont  tabatire. Mais on
voit de ces fentres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue
de Flore, sans tte et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas
facilement  Paris.




IV


--Il est  louer, dit mademoiselle Zo Bergeret, arrte devant la
porte cochre. Il est  louer, mais nous ne le louerons pas. Il est
trop grand. Et puis....

--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis
curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret  sa soeur.

Ils hsitaient. Il leur semblait qu'en pntrant sous la vote
profonde et sombre, ils entraient dans la rgion des ombres.

Parcourant les rues  la recherche d'un logis, ils avaient travers
d'aventure cette rue troite des Grands-Augustins qui a gard sa
figure de l'ancien rgime et dont les pavs gras ne schent jamais.
C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils
avaient pass six annes de leur enfance. Leur pre, professeur de
l'Universit, s'y tait tabli en 1856, aprs avoir men, quatre ans,
une existence errante et prcaire, sous un ministre ennemi, qui le
chassait de ville en ville. Et cet appartement o Zo et Lucien
avaient commenc de respirer le jour et de sentir le got de la vie
tait prsentement  louer, au tmoignage de l'criteau battu du vent.

Lorsqu'ils traversrent l'alle qui passait sous un massif
avant-corps, ils prouvrent un sentiment inexplicable de tristesse et
de pit. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de
la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorit de
Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait  droite en entrant, servait de
loge au concierge. L,  l'embrasure de la porte-fentre, une pie
dansait dans sa cage, et dans la loge, derrire un pot de fleurs, une
femme cousait.

--C'est bien le second sur la cour qui est  louer?

--Oui. Vous voulez le voir?

--Nous dsirons le voir.

La concierge les conduisit, une clef  la main. Ils la suivirent en
silence. La morne antiquit de cette maison reculait dans un
insondable pass les souvenirs que le frre et la soeur retrouvaient
sur ces pierres noircies. Ils montrent l'escalier de pierre avec une
anxit douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de
l'appartement, ils restrent immobiles sur le palier, ayant peur
d'entrer dans ces chambres o il leur semblait que leurs souvenirs
d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts.

--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.

D'abord ils ne retrouvrent rien dans le grand vide des pices et la
nouveaut des papiers peints. Et ils s'tonnaient d'tre devenus
trangers  ces choses jadis familires....

--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle  manger...
par ici le salon....

Une voix cria de la cour:

--Mame Falempin?...

La concierge passa la tte par une des fentres du salon, puis,
s'tant excuse, descendit l'escalier d'un pas mou, en gmissant.

Et le frre et la soeur se rappelrent.

Les traces des heures inimitables, des jours dmesurs de l'enfance
commencrent  leur apparatre.

--Voil la salle  manger, dit Zo. Le buffet tait l, contre le mur.

--Le buffet d'acajou, meurtri de ses longues erreurs, disait notre
pre, quand le professeur, sa famille et son mobilier taient chasss
sans trve du Nord au Midi, du Levant  l'Occident, par le ministre du
2 Dcembre. Il reposa l quelques annes, bless et boiteux.

--Voil le pole de faence dans sa niche.

--On a chang le tuyau.

--Tu crois?

--Oui, Zo. Le ntre tait surmont d'une tte de Jupiter Trophonius.
C'tait, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du
Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faence.

--Es-tu sr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tte ceinte d'un
diadme et portant une barbe en pointe?

--Non.

--Aprs tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours t indiffrente
aux formes des choses. Tu ne regardes rien.

--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois
rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondul ses cheveux, tu ne t'en
es pas aperu.... Sans moi....

Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard
de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.

--C'est l, dans ce coin, prs de la fentre, que se tenait
mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'tait
le jour de la couturire. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un
samedi.

--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel ge aurait-elle
aujourd'hui? Elle tait dj vieille quand nous tions petits. Elle
nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai
retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: C'tait
pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pres. Il faisait
un froid vif qui donnait l'ongle. En revenant de faire mes
provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir
comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon
panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit:  Mademoiselle, vous
flambez! Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fume sortir
de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.

Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret.
Elle la contait souvent. C'avait t peut-tre la plus considrable de
sa vie.

--Tu oublies une partie importante du rcit, Lucien. Voici exactement
les paroles de mademoiselle Verpie:

--Un monsieur bien mis me dit; Mademoiselle, vous flambez. Je lui
rponds: Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme
vous voudrez, mademoiselle. Alors je sens une odeur de soufre....

--Tu as raison, Zo: je mutilais le texte et j'omettais un endroit
considrable. Par sa rponse, mademoiselle Verpie, qui tait bossue,
se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait
retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'tait une personne
extrmement pudique.

--Notre pauvre maman, dit Zo, avait la manie des raccommodages. Ce
qu'on faisait de reprises  la maison!...

--Oui, elle tait d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est
qu'avant de se mettre  coudre dans la salle  manger, elle disposait
prs d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour,
une botte de girofles, dans un pot de grs, ou des marguerites, ou
des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes
d'api taient aussi jolies  voir que des roses; je n'ai vu personne
goter aussi bien qu'elle la beaut d'une pche ou d'une grappe de
raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle
reconnaissait que c'tait trs bien. Mais on sentait qu'elle prfrait
les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: Vois, Lucien: y
a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombe de l'aile d'un
pigeon! Je ne crois pas qu'on ait jamais aim la nature avec plus de
candeur et de simplicit.

--Pauvre maman! soupira Zo. Et avec cela elle avait un got terrible
en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe
bleue. Cela s'appelait le bleu-tincelle, et c'tait effrayant. Cette
robe a fait le malheur de mon enfance.

--Tu n'as jamais t coquette, toi.

--Vous croyez?... Eh bien! dtrompe-toi. Il m'aurait t fort agrable
d'tre bien habille. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur
ane pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien!

Ils passrent dans une pice troite, une sorte de couloir.

--C'est le cabinet de travail de notre pre, dit Zo.

--Est-ce qu'on ne l'a pas coup en deux par une cloison? Je me le
figurais plus grand.

--Non, il tait comme  prsent. Son bureau tait l. Et au-dessus il
y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gard
cette gravure, Lucien?

--Quoi! cet troit espace renfermait la foule confuse de ses livres,
et contenait des peuples entiers de potes, de philosophes,
d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'coutais leur silence, qui
remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une
telle assemble reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste
salle.

--C'tait trs encombr. Il nous dfendait de ranger rien dans son
cabinet.

--C'est donc l, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte
Zobide  ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre pre!
C'est de l qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gard
dans la maladie jusqu' sa dernire heure. Je l'ai vu sourire
doucement  la mort, comme il avait souri  la vie.

--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre pre ne s'est pas vu
mourir.

M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:

--C'est trange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigu et
blanchi par l'ge, mais jeune encore, tel qu'il tait quand j'tais un
tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux
noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettes d'un
souffle de l'air, accompagnaient bien les ttes enthousiastes de ces
hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse
qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de mme ils semblaient
vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pense tait plus haute que
la ntre, et plus gnreuse. Notre pre croyait  l'avnement de la
justice sociale et de la paix universelle. Il annonait le triomphe de
la rpublique et l'harmonieuse formation des tats-Unis d'Europe. Sa
dception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.

Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'tait plus dans le
cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. L, ils se
rappelrent tous deux les fauteuils et le canap de velours grenat,
dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des
citadelles.

--Oh! la prise de Damiette! s'cria M. Bergeret. T'en souvient-il,
Zo? Notre mre, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les
feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de
chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantit, que je reus
comme un prsent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en
les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin
Paul tait venu dner  la maison, je lui donnai une de ces armures
qui tait celle d'un Sarrasin, et je revtis l'autre: c'tait l'armure
de saint Louis. Toutes deux taient des armures de plates. A y bien
regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrtiens ne s'armaient ainsi
au XIII sicle. Mais cette considration ne nous arrta point, et je
pris Damiette.

Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Matre
de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les
cordes  sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel lan
qu'il tomba sur le nez et se mit  pousser des cris lamentables,
malgr son courage. Ma mre accourut au bruit, et quand elle vit le
cousin Paul qui gisait ficel et pleurant sur le plancher, elle le
releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: N'as-tu pas honte,
Lucien, de battre un plus petit que toi? Et il est vrai que le cousin
Paul, qui n'est pas devenu bien grand, tait alors tout petit. Je
n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai
rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte tait redouble
par la magnanimit du cousin Paul qui disait en pleurant: Je ne me
suis pas fait de mal.

Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture
neuve, je le retrouve peu  peu. Que son vilain papier vert  ramages
tait aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin
rpandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la
chemine, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croiss, jetait
un regard indign. Ses chanes, que je tirais par dsoeuvrement, me
restrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait
parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser
mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses
joues taient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie
pendait  son menton. Une longue dent jaune passait  travers ses
lvres taches de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible
petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait
me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine?
Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une
pension viagre de quinze cents francs dont elle dpensait la moiti 
faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une
douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait
 coeur de prouver que le Dauphin s'tait vad du Temple dans un
cheval de bois. Tu te rappelles, Zo, qu'un jour elle nous a donn 
djeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. L, sous une crasse
antique, il y avait de mystrieuses richesses, des botes d'or et des
broderies.

--Oui, dit Zo; elle nous a montr des dentelles qui avaient appartenu
 Marie-Antoinette.

--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manires, reprit M.
Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gard la vieille
prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle
j'ai touch au rgne de Louis XVI. Notre mre nous appelait aussi pour
dire bonjour  M. Mathalne, qui n'tait pas aussi vieux que
mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais me
plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'tait un prtre
interdit, que mon pre avait rencontr en 1848 dans les clubs et qu'il
estimait pour ses opinions rpublicaines. Plus pauvre que mademoiselle
Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme
elle, des brochures. Les siennes taient destines  prouver que le
soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en
ralit plus grands qu'un fromage. C'tait prcisment l'avis de
Pierrot; mais M. Mathalne ne s'y tait rendu qu'aprs trente ans de
mditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses
brochures dans les botes des bouquinistes. M. Mathalne avait du zle
pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il
n'exceptait de sa charit universelle que les astronomes, auxquels il
prtait les plus noirs desseins  son endroit. Il disait qu'ils
voulaient l'empoisonner, et il prparait lui-mme ses aliments, autant
par prudence que par pauvret.

Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmriens,
M. Bergeret appelait  lui des ombres. Il demeura pensif un moment et
dit:

--Zo, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se
trouvait plus de fous qu' prsent, ou bien notre pre en prenait plus
que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la piti
l'attacht  eux, soit qu'il les trouvt moins ennuyeux que les
personnes raisonnables, il en avait un grand cortge.

Mademoiselle Bergeret secoua la tte.

--Nos parents recevaient des gens trs senss et des hommes de mrite.
Dis plutt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques
vieilles gens t'ont frapp et que tu en as gard un vif souvenir.

--Zo, n'en doutons point: nous fmes nourris tous deux parmi des gens
qui ne pensaient pas d'une faon commune et vulgaire. Mademoiselle
Lalouette, l'abb Mathalne, M. Grille n'avaient pas le sens commun,
cela est sr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face
rubiconde avec une barbe blanche coupe ras aux ciseaux, il tait
vtu, t comme hiver, de toile  matelas, depuis que ses deux fils
avaient pri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'tait, au
jugement de notre pre, un hellniste exquis. Il sentait avec
dlicatesse la posie des lyriques grecs. Il touchait d'une main
lgre et sre au texte fatigu de Thocrite. Son heureuse folie tait
de ne pas croire  la mort certaine de ses deux fils. En les attendant
avec une confiance insense, il vivait, en habit de carnaval, dans
l'intimit gnreuse d'Alce et de Sapph.

--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.

--Il ne disait rien que de sage, d'lgant et de beau, reprit M.
Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le
plus chez un fou.

--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon tait  nous.

--Oui, rpondit M. Bergeret. C'est l, qu'aprs dner, on jouait aux
petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait
les gages. O candeur! simplicit passe,  plaisirs ingnus!  charme
des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes
armoires, Zo, pour nous faire des costumes.

--Un jour, vous avez dcroch les rideaux blancs de mon lit.

--C'tait pour faire les robes des druides, Zo, dans la scne du gui.
Le mot tait _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon
spectateur faisait notre pre! Il n'coutait pas, mais il souriait. Je
crois que j'aurais trs bien jou. Mais les grands m'touffaient. Ils
voulaient toujours parler.

--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu tais incapable de tenir ton
rle dans une charade. Tu n'as pas de prsence d'esprit. Je suis la
premire  te reconnatre de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es
pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes
papiers.

--Je me rends justice, Zo, et je sais que je n'ai pas d'loquence.
Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne
pouvait pas placer un mot.

--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle
Bergeret, et une verve intarissable.

--Il tudiait alors la mdecine, dit M. Bergeret. C'tait un joli
garon.

--On le disait.

--Il me semble qu'il t'aimait bien.

--Je ne crois pas.

--Il s'occupait de toi.

--C'est autre chose.

--Et puis tout d'un coup il a disparu.

--Oui.

--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?

--Non.... Allons-nous-en, Lucien.

--Allons-nous-en, Zo. Ici, nous sommes la proie des ombres.

Et le frre et la soeur, sans tourner la tte, franchirent le seuil du
vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence
l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvrent dans la rue des
Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les mnagres et les
artisans, ils furent tourdis par les bruits et les mouvements de la
vie, comme au sortir d'une longue solitude.




V


M. Panneton de La Barge avait des yeux  fleur de tte et une me 
fleur de peau. Et, comme sa peau tait luisante, on lui voyait une me
grasse. Il faisait paratre en toute sa personne de l'orgueil avec de
la rondeur et une fiert qui semblait ne pas craindre d'tre
importune. M. Bergeret souponna que cet homme venait lui demander un
service.

Ils s'taient connus en province. Le professeur voyait souvent dans
ses promenades, au bord de la lente rivire, sur un vert coteau, les
toits d'ardoise fine du chteau qu'habitait M. de La Barge avec sa
famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui frquentait la
noblesse de la contre, sans tre lui-mme assez noble pour se
permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret,
en province, qu'aux jours critiques o l'un de ses fils avait un
examen  passer. Cette fois,  Paris, il voulait tre aimable et il y
faisait effort:

--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord  vous fliciter....

--N'en faites rien, je vous prie, rpondit M. Bergeret avec un petit
geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspir
par la modestie.

--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire  la Sorbonne
c'est une position trs envie... et qui convient  votre mrite.

--Comment va votre fils Adhmar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait
ce nom comme celui d'un candidat au baccalaurat qui avait intress 
sa faiblesse toutes les puissances de la socit civile,
ecclsiastique et militaire.

--Adhmar! Il va bien. Il va trs bien. Il fait un peu la fte.
Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien  faire. Dans un certain sens,
il vaudrait mieux qu'il et une occupation. Mais il est bien jeune. Il
a le temps. Il tient de moi: il deviendra srieux quand il aura trouv
sa voie.

--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifest  Auteuil? demanda M. Bergeret
avec douceur.

--Pour l'arme, pour l'arme, rpondit M. Panneton de La Barge. Et je
vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blmer. Que
voulez-vous? Je tiens  l'arme par mon beau-pre, le gnral, par
mes beaux-frres, par mon cousin le commandant... Il tait bien
modeste de ne pas nommer son pre Panneton, l'an des frres
Panneton, qui tenait aussi  l'arme par les fournitures, et qui, pour
avoir livr aux mobiles de l'arme de l'Est, qui marchaient dans la
neige, des souliers  semelle de carton, avait t condamn en 1872,
en police correctionnelle,  une peine lgre avec des considrants
accablants, et tait mort, dix ans aprs, dans son chteau de La
Barge, riche et honor.

--J'ai t lev dans le culte de l'arme, poursuivit M. Panneton de
La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'tait une
tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de
l'ancien rgime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis
monarchiste et autoritaire de temprament. Je suis royaliste. Or,
l'arme, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce
qui subsiste d'un pass glorieux. Elle nous console du prsent et nous
fait esprer en l'avenir.

M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;
mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:

--Voil pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'arme,
pour insenss ceux qui oseraient y toucher.

--Napolon, rpondit le professeur, pour louer une pice de Luce de
Lancival, disait que c'tait une tragdie de quartier gnral. Je puis
me permettre de dire que vous avez une philosophie d'tat-major. Mais
puisque nous vivons sous le rgime de la libert, il serait peut-tre
bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont
l'usage de la parole, il faut s'habituer  tout entendre. N'esprez
pas qu'en France aucun sujet dsormais soit soustrait  la discussion.
Considrez aussi, que l'arme n'est pas immuable; il n'y a rien
d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant
sans cesse. L'arme a subi de telles transformations dans le cours de
son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup 
l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre
chose que ce qu'elle est aujourd'hui.

--J'aime mieux vous le dire tout de suite, rpliqua M. Panneton de La
Barge. Quand il s'agit de l'arme, je ne veux rien entendre. Je le
rpte, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas  la
hache. A la dernire session du Conseil gnral que j'ai l'honneur de
prsider, la minorit radicale-socialiste mit un voeu en faveur du
service de deux ans. Je me suis lev contre ce voeu antipatriotique.
Je n'ai pas eu de peine  dmontrer que le service de deux ans, ce
serait la fin de l'arme. On ne fait pas un fantassin en deux ans.
Encore moins un cavalier. Ceux qui rclament le service de deux ans,
vous les appelez des rformateurs, peut-tre; moi, je les appelle des
dmolisseurs. Et il en est de toutes les rformes qu'on propose comme
de celle-l.

Ce sont des machines dresses contre l'arme. Si les socialistes
avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale,
ce serait plus franc.

--Les socialistes, rpondit M. Bergeret, contraires  toute entreprise
de conqutes territoriales, proposent d'organiser les milices
uniquement en vue de la dfense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le
publient. Et ces ides valent bien, peut-tre, qu'on les examine.
N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite ralises. Tous les progrs
sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements
rtrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indcise
et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent
l'homme au pass, lui en font chrir les erreurs, les superstitions,
les prjugs et les barbaries, comme des gages prcieux de sa
scurit. Toute nouveaut bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par
prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protg
ses pres et qui va s'crouler sur lui.

N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret
avec un charmant sourire.

M. Panneton de La Barge rpondit qu'il dfendait l'arme. Il la
reprsenta mconnue, perscute, menace. Et il poursuivit d'une voix
qui s'enflait:

--Cette campagne en faveur du tratre, cette campagne si obstine et
si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mnent,
l'effet en est certain, visible, indniable. L'arme en est affaiblie,
ses chefs en sont atteints.

--Je vais maintenant vous dire des choses extrmement simples,
rpondit M. Bergeret. Si l'arme est atteinte dans la personne de
quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont
demand la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps
refuse; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exig la lumire, c'est
la faute de ceux qui l'ont drobe obstinment avec une imbcillit
dmesure et une sclratesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des
crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils
aient t commis. Ils se cachaient dans leur normit et leur
difformit mme. Ce n'tait pas des figures reconnaissables. Ils ont
pass sur les foules comme des nues obscures. Pensiez-vous donc
qu'ils ne crveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus
sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le
professeur de droit de l'Europe et du monde?

--Ne parlons pas de l'Affaire, rpondit M. de La Barge. Je ne la
connais pas. Je ne veux pas la connatre. Je n'ai pas lu une ligne de
l'enqute. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirm que
Dreyfus tait coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais,
cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon
fils Adhmar, dont la situation me proccupe. Un an de service
militaire, c'est dj bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce
serait un vritable dsastre. Il est essentiel de trouver un moyen
d'exemption. J'avais pens  la licence s lettres... je crains que ce
ne soit trop difficile. Adhmar est intelligent. Mais il n'a pas de
got pour la littrature.

--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'cole des hautes tudes
commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'cole de commerce.
Je ne sais si l'cole d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif
d'exemption. Il n'tait pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
brevet.

--Adhmar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec
quelque pudeur.--Essayez de l'cole des langues orientales, dit
obligeamment M. Bergeret. C'tait excellent  l'origine.

--C'est bien gt depuis, soupira M. de La Barge.

--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.

--Le tamoul, vous croyez?

--Ou le malgache.

--Le malgache, peut-tre.

--Il y a aussi une certaine langue polynsienne qui n'tait plus
parle, au commencement de ce sicle, que par une vieille femme jaune.
Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand
recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il
en fit un lexique. Peut-tre ce lexique est-il enseign  l'cole des
langues orientales. Je conseille vivement  monsieur votre fils de
s'en informer.

Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.




VI


Les choses se passrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret
chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit
positif eut l'avantage sur l'esprit spculatif. Il faut reconnatre
que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
l'exprience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle
avait habit la Russie et voyag en Europe. Elle avait observ les
moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait 
connatre Paris.

--C'est l, dit-elle  son frre, en s'arrtant devant une maison
neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.

--L'escalier est dcent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.

--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue
cinq petits tages.

--Tu crois? rpondit Lucien flatt.

Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.

Il lui reprocha en souriant d'tre sensible  de petites vanits.

--Mais peut-tre, ajouta-t-il, recevrais-je moi-mme l'impression
d'une lgre offense si le tapis s'arrtait  l'tage infrieur au
mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque
endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, aprs djeuner, en
passant devant une glise.

Les degrs du parvis taient couverts d'un tapis rouge que venait de
fouler, aprs la crmonie, le cortge d'un grand mariage. De petits
maris pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans
l'glise, que la noce opulente en ft toute sortie. Ils riaient 
l'ide de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la
petite marie avait dj pos ses pieds blancs sur le bord du tapis.
Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employs des pompes
nuptiales roulrent lentement l'toffe d'honneur, et c'est seulement
quand ils en eurent fait un norme cylindre qu'il fut permis 
l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens
qui semblaient assez amuss de l'aventure. Les petits consentent avec
une admirable facilit  l'ingalit sociale, et Lamennais a bien
raison de dire que la socit repose tout entire sur la rsignation
des pauvres.

--Nous sommes arrivs, dit mademoiselle Bergeret.

--Je suis essouffl, dit M. Bergeret.

--Parce que tu as parl, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas
faire des rcits en montant les escaliers.

--Aprs tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre
sous les toits. La science et la mditation sont, pour une grande
part, renfermes dans des greniers. Et,  bien considrer les choses,
il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde orne de
belles penses.

--Cette pice, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansarde; elle
est claire par une belle fentre, et tu en feras ton cabinet de
travail.

En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec
effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abme.

--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquite.

Mais il ne rpondit pas. Cette petite pice carre, tendue de papier
clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un
pas craintif et lent, comme s'il pntrait dans l'obscure destine. Et
mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:

--Je serai l, dit-il. Il n'est pas bon de considrer avec trop de
sentiment les ides de pass et de futur. Ce sont des ides
abstraites, que l'homme ne possdait pas d'abord et qu'il acquit avec
effort, pour son malheur. L'ide du pass est elle-mme assez
douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en
repassant exactement par tous les points dj parcourus. Il y a des
heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce
sont des perles et des pierreries clairsemes sur la trame rude et
sombre des jours. Le cours des annes est, dans sa brivet, d'une
lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est
que nous pouvons arrter ntre esprit sur un petit nombre d'instants.
Encore cette douceur est-elle ple et triste. Quant  l'avenir, on ne
le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage
tnbreux. Et lorsque tu m'as dit, Zo: Ce sera ton cabinet de
travail, je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle
insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
rflchis, et la rflexion nuit beaucoup  l'intrpidit.

--Ce qui tait difficile, dit Zo, c'tait de trouver trois chambres 
coucher.

--Assurment, rpondit M. Bergeret, l'humanit dans sa jeunesse ne
concevait pas comme nous l'avenir et le pass. Or ces ides qui nous
dvorent n'ont point de ralit en dehors de nous. Nous ne savons rien
de la vie; son dveloppement dans le temps est une pure illusion. Et
c'est par une infirmit de nos sens que nous ne voyons pas demain
ralis comme hier. On peut fort bien concevoir des tres organise de
faon  percevoir simultanment des phnomnes qui nous apparaissent
spars les uns des autres par un intervalle de temps apprciable. Et
nous-mmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumire et
le son. Nous-mmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les
yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs
des toiles, qui se confondent dans nos yeux, y mlangent en moins
d'une seconde des sicles et des milliers de sicles. Avec des
appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous
voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe
point en ralit et que la succession des faits n'est qu'une
apparence, tous les faits sont raliss ensemble et notre avenir ne
s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le dcouvrons seulement.
Conois-tu maintenant, Zo, pourquoi je suis demeur stupide sur le
seuil de la chambre o je serai? Le temps est une pure ide. Et
l'espace n'a pas plus de ralit que le temps.

--C'est possible, dit Zo. Mais il cote fort cher  Paris. Et tu as
pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu
n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intresseras
davantage  celle de Pauline.

--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa
machine animale  travers les petits carrs tapisss de papiers 
fleurs.

Cependant il poursuivait le cours de ses rflexions:

--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du prsent, du
pass et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurment les plus
vieux monuments de l'humanit, nous permettent d'atteindre les ges o
les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opr ce travail
mta-physique. M. Michel Bral, dans une belle tude qu'il vient de
publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
marquer l'antriorit d'une action, n'avait  l'origine aucun organe
pour exprimer le pass, et que l'on employa pour remplir cette
fonction les formes impliquant une affirmation redouble du prsent.

Comme il parlait ainsi, il revint dans la pice qui devait tre son
cabinet de travail, et qui lui tait apparue d'abord pleine, dans son
vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit
la fentre.

--Regarde, Lucien.

Et M. Bergeret vit les cimes dpouilles des arbres, et il sourit.

Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les
teintes violettes des bourgeons; puis elles clateront en tendre
verdure. Et ce sera charmant. Zo, tu es une personne pleine de
sagesse et de bont, une vnrable intendante et une soeur trs
aimable. Viens que je t'embrasse.

Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zo, et lui dit:

--Tu es bonne, Zo.

Et mademoiselle Zo rpondit:

--Notre pre et notre mre taient bons tous deux.

M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit:

--Tu vas me dcoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.

Et M. Bergeret regardant par l fentre, tendit le bras:

--Tu vois, Zo:  droite,  la place de ces vilains btiments, tait
la Ppinire. L, m'ont dit nos ans, des alles couraient en
labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert.
Notre pre s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie
de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrire la statue
de Vellda. Vellda rveuse, les bras joints sur sa faucille mystique,
croisait ses jambes, admires d'une jeunesse gnreuse. Les tudiants
s'entretenaient,  ses pieds, d'amour, de justice et de libert. Ils
ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice
et de la tyrannie.

L'Empire dtruisit la Ppinire. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les
choses ont leur me. Avec ce jardin prirent les nobles penses des
jeunes hommes. Que de beaux rves, que de vastes esprances ont t
forms devant la Vellda romantique de Maindron! Nos tudiants ont
aujourd'hui des palais, avec le buste du Prsident de la Rpublique
sur la chemine de la salle d'honneur. Qui leur rendra les alles
sinueuses de la Ppinire, o ils s'entretenaient des moyens d'tablir
la paix, le bonheur et la libert du monde? Qui leur rendra le jardin
o ils rptaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les
paroles gnreuses de leurs matres Quinet et Michelet?

--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils taient pleins d'ardeur,
ces tudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des mdecins et
des notaires dans leurs provinces. Il faut se rsigner  la mdiocrit
de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose trs difficile que de
vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu
es content de ton appartement?

--Oui. Et je suis sr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie
chambre.

--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.

--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.

--Non, certes. Elle est trs heureuse. Mais elle ne le sait pas.

--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander  Roupart de me
poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.




VII


M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de mtier. Ne
faisant point de grands amnagement, il n'avait gure occasion
d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforait
de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
substantielles.

Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
matin, poser des bibliothques dans le cabinet de travail.

Cependant, couch  sa coutume, au fond du fauteuil de son matre,
Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immmorial des prils qui
assigeaient leurs aeux sauvages dans les forts rend lger le
sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette
aptitude hrditaire au prompt rveil tait entretenue chez Riquet par
le sentiment du devoir. Riquet se considrait lui-mme comme un chien
de garde. Fermement convaincu que sa fonction tait de garder la
maison, il en concevait une heureuse fiert.

Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et
telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfum des
odeurs des btes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le
plan de l'appartement que son matre occupait au cinquime tage d'un
grand immeuble. Faute de connatre les limites de son domaine, il ne
savait pas prcisment ce qu'il avait  garder. Et c'tait un gardien
froce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapic,
qui sentait la sueur et tranait des planches, mettait la demeure en
pril, il sauta  bas du fauteuil et se mit  aboyer  l'homme, en
reculant devant lui avec une lenteur hroque. M. Bergeret lui ordonna
de se taire, et il obit  regret, surpris et triste de voir son
dvouement inutile et ses avis mpriss. Son regard profond, tourn
vers son matre, semblait lui dire:

--Tu reois cet anarchiste avec les engins qu'il trane aprs lui.
J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.

Il reprit sa place accoutume et se rendormit. M. Bergeret, quittant
les scoliastes de Virgile, commena de converser avec le menuisier. Il
lui fit d'abord des questions touchant le dbit, la coupe et le
polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait 
s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.

Roupart, tourn contre le mur, lui faisait des rponses interrompues
par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est
ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.

--L'assemblage  tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
l'ouvrage est bien dress.

--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
queue-d'aronde?

--Il est rustique et ne se fait plus, rpondit le menuisier.

Ainsi le professeur s'instruisait en coutant l'artisan. Ayant assez
avanc l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
creuse, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux colls au
front et sa barbe de bouc toute grise de poussire lui donnaient l'air
d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pnible et doux et
montra ses dents blanches, et il parut jeune.

--Je vous connais, monsieur Bergeret.

--Vraiment?

--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout
de mme quelque chose qui n'est pas ordinaire.... a ne vous fche pas
que je vous le dise?

--Nullement.

--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
tes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
dfenseurs du sabre et du goupillon.

--Je dteste les faussaires, mon ami, rpondit M. Bergeret. Cela
devrait tre permis  un philologue. Je n'ai pas cach ma pense. Maie
je ne l'ai pas beaucoup rpandue. Comment la connaissez-vous?

--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques,  l'atelier.
On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
mes planches, j'entendais Pierre qui disait: Cette canaille de
Bergeret! Et Paul lui demandait: Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
gueule? Alors j'ai compris que vous tiez du bon ct dans l'Affaire.
Il n'y en a pas beaucoup de votre espce dans le cinquime.

--Et que disent vos amis?

--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont
pas d'accord. Samedi dernier,  la Fraternelle, nous tions quatre
pels et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade
Flchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un dport, un
homme, est mont  la tribune et nous a dit: Citoyens, tenez-vous
tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois
que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le
nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antismites. Pour
l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de
bois. Mais quand il s'agira de procder  l'expropriation des
capitalistes, je ne vois pas d'inconvnient  commencer par les
juifs.

Et l-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
vous le demande, est-ce que c'est comme a que devait parler un vieux
communard, un bon rvolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
citoyen Flchier, qui a tudi dans les livres de Marx. Mais je me
suis bien aperu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble
que le socialisme; qui est la vrit, est aussi la justice et la
bont, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la
pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est
travailler pour nous, les proltaires, sur qui psent toutes les
injustices. A mon ide, tout ce qui est quitable est un commencement
de socialisme. Je pense comme Jaurs que marcher avec les dfenseurs
de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos  la rvolution
sociale. Je ne connais ni juifs ni chrtiens. Je ne connais que des
hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont
justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrtiens,
il est difficile aux riches d'tre quitables. Mais quand les lois
seront justes, les hommes seront justes. Ds  prsent les
collectivistes et les libertaires prparent l'avenir en combattant
toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre
et l'amour du genre humain. Nous pouvons ds  prsent faire un peu de
bien. C'est ce qui nous empchera de mourir dsesprs et la rage au
coeur. Car bien sr nous ne verrons pas le triomphe de nos ides, et
quand le collectivisme sera tabli sur le monde, il y aura beau temps
que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et
le temps file.

Il tira sa montre et voyant qu'il tait onze heures, il endossa sa
veste, ramassa ses outils, enfona sa casquette jusqu' la nuque et
dit sans se retourner:

--Pour sr que la bourgeoisie est pourrie! a s'est vu du reste dans
l'affaire Dreyfus.

Et il s'en alla djeuner.

Alors, soit qu'en son lger sommeil un songe et effray son me
obscure, soit qu'piant,  son rveil, la retraite de l'ennemi, il en
prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'et rendu
furieux, ainsi que le matre feignit de le croire, Riquet s'lana la
gueule ouverte et le poil hriss, les yeux en flammes, sur les talons
de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frntiques.

Demeur seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
douceur, ces paroles attristes:

--Toi aussi, pauvre petit tre noir, si faible en dpit de tes dents
pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi
tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique
iniquit. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre
social qui t'assure ta niche et ta pte. Toi aussi tu tiendrais pour
vritable un jugement irrgulier, obtenu par le mensonge et la fraude.
Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses
sduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossires. Ton
esprit tnbreux se repat de tnbres. On te trompe et tu te trompes
avec une plnitude dlicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des
prjugs cruels, le mpris des malheureux.

Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
Bergeret reprit avec plus de douceur encore:

--Je sais: tu as une bont obscure, la bont de Caliban. Tu es pieux,
tu as ta thologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne
sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes mme contre ceux qui la
dfendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a,
dans sa simplicit, des penses admirables. Tu ne l'as pas cout.

Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
conseillre de tes anctres et des miens,  l'ge des cavernes, la
peur qui fit les dieux et les crimes, te dtourne des malheureux et
t'te la piti. Et tu ne veux pas tre juste. Tu regardes comme une
figure trangre la face blanche de la Justice, divinit nouvelle, et
tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et
de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est
la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dvore
elle-mme. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une
ide juste.

Tu ne sais pas que la force vritable est dans la sagesse et que les
nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait
la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, pousses
sur les places publiques, mais la pense auguste, cache dans quelque
mansarde et qui, un jour, rpandue par le monde, en changera la face.
Tu ne sais pas que ceux-l honorent leur patrie qui, pour la justice,
ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.




VIII


M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin,
son lve.

--J'ai dcouvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothque d'un ami,
un petit livre rare et peut-tre unique. Soit qu'il l'ignore, soit
qu'il le ddaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un
petit in-douze, intitul: _Les charactres et pourtraictures tracs
d'aprs les modelles anticques_. Il fut imprim dans la docte rue
Saint-Jacques, en 1538.

--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.

--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, rpondit M. Bergeret. Il
n'crit pas aussi agrablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de
sens. J'ai pris plaisir  lire son ouvrage, et j'en ai copi un
chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre?

--Bien volontiers, rpondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur
sa table et lut ce titre:

_Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda
quels taient ces Trublions. M. Bergeret lui rpondit que peut-tre il
le saurait par la suite, et qu'il tait bon de lire un texte avant de
le commenter. Et il lut ce qui suit:

Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et
feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nomm
Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de savoir et en
grande impritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef,
nomm Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes
mirifiques. Et avoit est piteusement mis hors la republicque par loi
et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire
 Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont.
Mais les Trublions n'en avoient cure, tant si fols gens, que ne
savoient o alloient.

Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin
Mielleux, j tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande
ruse et cautle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit
gouverner la cit par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et,
pour les attirer  soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flte,
selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le
bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand
paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons.

Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient
commandemans dans la caterve trublionne:

  iij coquillons bien aigres,
  xxj marranes,
  un quarteron de bons moines mendiants,
  viij faiseurs d'almanachs,
  lv dmagogues misoxnes, xnophobes, xnoctones et
     xnophages; et six boisseaux de gentilshommes dvots  la
     belle dame de Bourdes, en Navarre.

Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit
bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte
Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et
gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces
maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels
et ecclises pour de l despiter, garbouiller, embouser et compisser
les bourgeois dbonnaires.

Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole,
le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus
ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en
faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: Longue
vie au vieil coronel! Et les petits grimauds d'cole piaillaient
semblablement  leur derrire: Longue vie au vieil coronel!
Faisoient les dicts Trublions force assembles et conventicules, en
lesquelles vocifraient la sant du vieil coronel, d'une telle
vhmence de gueule, que les airs en estoient estonns et que les
oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis
et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrnsie trs
horrible.

Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cit et mriter
la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne noues
par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes
couronnes, faut jecter cris furieux et discours trs insanes, et que
ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-l qui faulchent et
moissonnent, mnent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers,
en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins
fruictiers, ne servent point la cit, ni ces compaignons qui taillent
la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons
couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les
verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cyble, et que
ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes
clauses et librairies bien amples,  cognoistre beaux secrets de
nature, ni les mres allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne
vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes 
ses petits enfans; mais que ils servent la cit ces Trublions  braire
comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant,
pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur
cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient  force pour le bien
public et commun prouffict.

Et ne crioient pas tant seulement Longue vie au vieil coronel! ains
crioient encore sans rpit qu'ilz amaient la cit. En quoi ils
faisoient grive offense aux aultres citoyens, en donnant  entendre
que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cit
maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste
et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict
ce naturel amour, et est doux  respirer l'air natal. Or estoient de
ce temps en la ville et contre moult prud'hommes et saiges, lesquels
amaient leur cit et republicque d'une plus chre et pure amour que
oncques ne l'amrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts
prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de
grces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que
surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre,
et non point du tout, comme  contre fil la souhaitaient ces
Trublions, tenant es mains gros baston  escarbouiller les bons
citoyens et benoist chapelet  marmonner des _ave_, orde et mauvaise
et misrablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et  ce
Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards,
hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponns,
escabourns, encuculls, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de
crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes,
captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis j
furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce
part du pays franoys. Et s'estudioient (ces Trublions),  rendre la
cit toute rude et inlgante. Car avoient pris en aversion et
desgoust la mditation, la philosophie, et tout argument dduict par
droict sens et fine raison, et toute pense soubtile, et ne
cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle
estoit toute brute. Voil comme ils amaient leur cit et lieu de
naissance, ces Trublions....

M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner
toutes les lettres dont il tait hriss  la mode de la Renaissance.
Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de
l'orthographe comme d'une chose mprisable et avait au contraire le
respect de la vieille prononciation si lgre et si coulante et qui de
nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte
conformment  la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux
vieux mots la jeunesse et la nouveaut. Aussi le sens en coulait-il
clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque:

--Ce qui me plat dans ce morceau c'est la langue. Elle est nave.

--Croyez-vous? dit M. Bergeret.

Et il reprit sa lecture.

Et disoient les Trublions que ils dfendoient les coronels et
souldards de la cit et rpublicque, ce qui estoit gaberie et
drision, car les coronels et souldards qui sont arms  force de
cannes  feu, mousquetterie, artillerie et autres engins trs
terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre
deffendus par les citoyens inarms, et que il estoit impossible de
imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs
propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions
demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement
soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cit et republicque.
Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne savoient rien
entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement.

Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au
seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors
de la teste,  la mode des crevisses de mer, trs horriblement, et
faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit
emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust
envoyer cartel  ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays,
et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine  tout moment de
partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre.

Et, comme est vritable que de tout temps les fols, plus nombreux que
les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit
savoir et entendement (de ceulx-l il s'en treuve beaucoup tant
parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux
Trublions et avec eux trublionnrent. Et ce fust un tintamarre
horrifique dans la cit, tant que la saige pucelle Minerve assise en
son temple, pour n'tre point tympanise par tels traineurs de
casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la
cire que luy avoient apporte en offrande ses bien ames abeilles de
l'Hymette, donnant ainsi  entendre  ses fidelles, doctes hommes,
philosophes et bons lgislateurs de la cit, que estoit peine perdue
d'entrer en savante dispute et docte combat d'esprits avec ces
Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non
des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols
fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et
insigne cit cul par-dessus teste, ce qui eust t bien lamentable
aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevrent pour ce qu'ils
estoient pleins de vent.

M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait termin sa
lecture.

--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous
font oublier le temps prsent.

--En effet, dit M. Goubin.

Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.




IX


Durant les vacances, M. Mazure, archiviste dpartemental, vint passer
quelques jours  Paris pour solliciter dans les bureaux du ministre
la croix de la Lgion d'honneur, faire des recherches historiques aux
Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces
travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures
aprs midi,  M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la
chaleur du jour accablait les hommes retenus  la ville, sous des
toits brlants et dans des rues pleines d'une acre poussire, M.
Bergeret eut une pense gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans
un cabaret o de petites tables taient dresses sous les arbres, au
bord d'une eau dormante.

L, dans l'ombre frache et la paix du feuillage, en faisant un dner
fin, ils changrent des propos familiers, traitant tour  tour des
bonnes tudes et des faons diverses d'aimer. Puis, sans dessein
concert, par une inclination fatale, ils parlrent de l'Affaire.

M. Mazure tait dans un grand trouble  ce sujet. Jacobin de doctrine
et de temprament, patriote comme Barre et Saint-Just, il s'tait
joint  la foule nationaliste du dpartement et avait pouss de
grands cris en compagnie des royalistes et des clricaux, ses btes
noires, dans l'intrt suprieur de la patrie, pour l'unit et
l'indivisibilit de la Rpublique. Il tait mme entr dans la ligue
prside par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant vot
une adresse au Roi, il commenait  croire qu'elle n'tait pas
rpublicaine, et il n'tait plus tranquille sur les principes. Quant
au fait, ayant la pratique des textes et n'tant point incapable de
conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficult
mdiocre, il prouvait quelque embarras  soutenir le systme de ces
faussaires qui, pour la perte d'un innocent, dployrent, dans la
fabrication et la falsification des pices, une audace inconnue
jusqu'alors. Il se sentait environn d'impostures. Pourtant il ne
reconnaissait pas qu'il s'tait tromp. Un tel aveu n'est possible
qu'aux esprits d'une qualit particulire. M. Mazure soutenait au
contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnatre qu'il
tait maintenu, serr, press, comprim dans l'ignorance par la masse
compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enqute et la
discussion des documents n'avaient point pntr dans cette ville
mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour
carter la lumire, il y avait l, dans les fonctions publiques et
dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de clricaux
que M. Mline abritait nagure encore sous les pans de sa redingote
villageoise, et qui y prospraient dans l'ignorance consentie de la
vrit. Cette lite, mettant l'iniquit dans les intrts de la patrie
et de la religion, la rendait respectable  tous, mme au pharmacien
radical-socialiste, Mandar. Le dpartement tait d'autant mieux gard
contre toute divulgation des faits les plus avrs qu'il tait
administr par un prfet isralite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu,
par cela seul qu'il tait juif,  servir les intrts des antismites
de son administration avec plus de zle que n'en et dploy  sa
place un prfet catholique. D'une main prompte et sre il touffa dans
le dpartement le parti naissant de la revision.

Il y favorisa les ligues des pieux dcerveleurs, et les fit prosprer
si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressens, Jean
Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y
parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe sicle.
Ils n'y trouvrent que des papistes idoltres qui poussaient des cris
de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin
convaincu, ds le jugement de 1894, que Dreyfus tait innocent, ne
faisait pas mystre de cette conviction, aprs dner, en fumant son
cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
compter sur un appui loyal, qui ne dpendait point d'un sentiment
personnel.

Cette ferme tenue du dpartement dont il gardait les archives imposait
grandement  M. Mazure, qui tait un jacobin ardent et capable
d'hrosme, mais qui, comme la troupe des hros, ne marchait qu'au
tambour. M. Mazure n'tait pas une brute. Il croyait devoir aux autres
et  lui-mme d'expliquer sa pense. Aprs le potage, en attendant la
truite, il dit, accoud  la table:

--Mon cher Bergeret, je suis patriote et rpublicain. Que Dreyfus soit
innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce
n'est pas mon affaire. Il est peut-tre innocent. Mais certainement
les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion
personnelle  une dcision de la justice rpublicaine, ils ont commis
une norme impertinence. De plus, ils ont agit le pays rpublicain.
Le commerce en souffre.

--Voil une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et
d'un seul jet comme un jeune arbre.

--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupe.

--Vous en parlez bien lgrement, dit M. Bergeret. Quand une poupe
est vivante, c'est une grande force de la nature.

--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-l ni d'aucune autre
femme. Cela tient peut-tre  ce que la mienne est trs bien faite.

Il le disait et voulait le croire. A la vrit, il avait pous la
vieille servante-matresse des deux archivistes, ses prdcesseurs.
Pendant dix ans, elle avait t tenue  l'cart de la socit
bourgeoise. Mais son mari ayant adhr aux ligues nationalistes du
dpartement, elle avait t reue tout de suite dans le meilleur monde
du chef-lieu. La gnrale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et
la colonelle Despautres ne la quittait plus.

--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est
d'avoir affaibli, nerv la dfense nationale et diminu notre
prestige au dehors.

Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs
des arbres. M. Bergeret crut honnte de rpondre:

--Considrez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine
est devenue une affaire nationale, la faute en est non point  nous,
mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation errone
et illgale un systme de gouvernement. Si le garde des sceaux avait
fait son devoir en procdant  la rvision ds qu'il lui fut dmontr
qu'elle tait ncessaire, les particuliers auraient gard le silence.
C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont
leves. Ce qui a troubl le pays, ce qui tait de sorte  lui nuire
au dedans et au dehors, c'tait que le pouvoir s'obstint dans une
iniquit monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les
mensonges dont on s'efforait de la couvrir.

--Qu'est-ce que vous voulez?... rpliqua M. Mazure, je suis patriote
et rpublicain.

--Puisque vous tes rpublicain, dit M. Bergeret, vous devez vous
sentir tranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus
beaucoup de rpublicains en France. La Rpublique n'en a pas forms.
C'est le gouvernement absolu qui forme les rpublicains. Sur la meule
de la royaut ou du csarisme s'aiguise l'amour de la libert, qui
s'mousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est gure
l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la ralit n'est pas bien
aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire
qu'aujourd'hui les Franais gs de moins de cinquante ans ne sont pas
rpublicains.

--Ils ne sont pas monarchistes.

--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas
souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent
aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu.
L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le rservoir et
la source de toute pouvante. Cela est sensible dans le suffrage
universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur
de l'inconnu qui l'anantit. Il y a en lui une force qui devrait
oprer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les
changements contiennent d'inconnu l'arrte, et le monstre tend le col
au licou.

--Ces messieurs prendront peut-tre une pche au marasquin, dit le
matre d'htel.

Sa voix tait douce et persuasive, et ses regards vigilants
parcouraient l'tendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit
point de rponse, il voyait venir sur le chemin sabl une dame coiffe
d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vtue
d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serr 
la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui
enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa
tte de chrubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la
rencontre charmante l'avait plus d'une fois troubl dans l'pre
monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle tait accompagne d'un
jeune homme lgant et trop correct pour ne pas paratre ennuy.

Ce jeune homme s'arrta devant une table voisine de celle
qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance,
ayant jet un regard autour d'elle, aperut M. Bergeret. Son visage en
prit un air de dpit et elle entrana son compagnon dans les
profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la
vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle
que donne aux mes voluptueuses la beaut des formes vivantes.

Il demanda au matre d'htel s'il connaissait ce monsieur et cette
dame.

--Je les connais sans les connatre, rpondit le matre d'htel. Ils
viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons
tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les
arbres jusqu' la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M.
Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?

--Et sur la terrasse et dans le kiosque.

Occup  fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de
mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M.
Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de
Gromance, et ne rpondit pas.

Cependant la nuit tait venue. Sur le gazon assombri et sous le
feuillage obscur, a et l, une lueur adoucie par une dentelle de
papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait
apercevoir, dans une aurole, des formes mouvantes. Sous une de ces
clarts discrtes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se
rapprochait peu  peu du crne luisant d'un homme mr. A la clart
voisine se devinaient deux jeunes ttes plus lgres que les phalnes
qui volaient autour. Et ce n'tait pas en vain que la lune montrait
dans le ciel pli sa forme blanche et ronde.

--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le matre d'htel.

Et sans attendre la rponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.

Et M. Bergeret dit en souriant:

--Voyez ces gens qui dnent dans l'ombre favorable. Ces petits
panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur
un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et
pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des
dsirs, peut-tre mme des penses. Et ce sont des additions! Quelle
force d'me et de langage! Cet officier de bouche est grand.

--Nous avons dn bien agrablement, dit M. Mazure en se levant de
table. Ce restaurant est frquent par les gens les plus hupps.

--Toutes ces huppes, rpondit M. Bergeret, n'taient peut-tre pas du
plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins
de plaisir, je l'avoue,  voir des gens lgants depuis qu'une machine
a mis en mouvement le fanatisme dbile et la cruaut tourdie de ces
pauvres petites cervelles. L'Affaire a rvl le mal moral dont notre
belle socit est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un
organisme les lsions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des
profondeurs de flots humains sous cette cume argente. Mais quand
donc mon pays sera-t-il dlivr de l'ignorance et De la haine?




X


La veuve du grand baron, la mre du petit baron, la baronne Jules,
cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les
circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau
d'amthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'et
t dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d't, entre le Bois et
l'toile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait
particulier qui est li aux affaires publiques.

La baronne Jules de Bonmont, ayant pass le mois de juin  Montil, au
bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre  Gmunden. Sa maison
tant close, elle alla dner dans un restaurant du Bois avec son frre
le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le
jeune Lacrisse, qui taient comme elle de passage  Paris.

Appartenant tous  la bonne socit, ils taient tous nationalistes.
Le baron Wallstein l'tait autant que les autres. Juif autrichien, mis
en fuite par les antismites viennois, il s'tait tabli en France o
il faisait les fonds d'un grand journal antismite et se rfugiait
dans l'amiti de l'glise et de l'Arme. M. de Terremondre, petit
noble et petit propritaire, montrait exactement ce qu'il fallait de
passions militaristes et clricales pour s'identifier  la haute
aristocratie terrienne qu'il frquentait. Les Gromance avaient trop
d'intrt au rtablissement de la monarchie pour ne le pas dsirer
sincrement. Leur situation pcuniaire tait trs embarrasse. Madame
de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait
encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'tait plus jeune et touchait 
l'ge o l'on a besoin de scurit, de bien-tre, de considration,
soupirait aprs des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue
du Roi. Il comptait bien tre nomm pair de France par Philippe
restaur. Il fondait ses droits  un fauteuil au Luxembourg sur son
tat de ralli et il se mettait au nombre de ces rpublicains de
Monsieur Mline, que le Roi serait oblig de payer pour les avoir. Le
jeune Lacrisse tait secrtaire de la Jeunesse royaliste du
dpartement o la baronne avait des terres et les Gromance des dettes.
Devant la petite table dresse sous le feuillage,  la lueur des
bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les
papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une mme pense,
que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:

--Il faut sauver la France!

C'tait le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est
vrai qu'on avait perdu le Prsident Faure et le ministre Mline qui,
le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en
redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrs,
menaient la Rpublique en terre avec la Justice. Mline avait quitt
le pouvoir et Faure avait quitt la vie, au plus beau de la fte. Il
est vrai que les obsques du Prsident nationaliste n'avaient pas
produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqu le coup du
catafalque. Il est vrai qu'aprs avoir dfonc le chapeau du Prsident
Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les
leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
ministre rpublicain s'tait constitu et avait trouv une majorit.

Mais la raction tenait le clerg, la magistrature, l'arme,
l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de
la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait
judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de
faire oprer des perquisitions au sige des Comits royalistes et
antismites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire
de police pour saisir des papiers compromettants.

--C'est gal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu
de grands services.

--Il aimait l'arme, soupira madame de Bonmont.

--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutum par son
faste le peuple  la monarchie. Aprs lui, le Roi ne paratra pas
encombrant et ses quipages ne sembleront pas ridicules.

--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son
entre  Paris dans un carrosse tran par six chevaux blancs.

--Un jour de l't dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je
passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrtes,
des agents forms a et l en bouquets et des pitons plants en
bordure sur le trottoir. Un brave homme,  qui je demandai ce que cela
voulait dire, me rpondit gravement qu'on attendait depuis une heure
le Prsident, qui rentrait  l'Elyse aprs une visite  Saint-Denis.
J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet  la main,
manquaient le train avec dfrence. Je fus heureux de constater que
tous ces gens-l se formaient docilement aux moeurs de la royaut, et
que le Parisien tait prt  recevoir son souverain.

--La ville de Paris n'est plus du tout rpublicaine. Tout va bien, dit
Joseph Lacrisse.

--Tant mieux, dit madame de Bonmont.

--Est-ce que votre pre partage vos esprances? demanda M. de Gromance
au jeune secrtaire de la Jeunesse royaliste.

C'est que l'opinion de Matre Lacrisse, avocat des congrgations,
n'tait pas  mpriser. Matre Lacrisse travaillait avec l'tat-major
et prparait le procs de Rennes. Il rdigeait les dpositions des
gnraux et les leur faisait rpter. C'tait une des lumires
nationalistes du barreau. Mais on le souponnait de nourrir peu de
confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
travaill jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris.
Il savait, par exprience, que la Rpublique ne se laisse pas
facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille
qu'elle en a l'air. Il se mfiait du Snat. Et, gagnant un peu
d'argent au Palais, il se rsignait volontiers  vivre en France dans
une monarchie sans roi. Il ne partageait point les esprances de son
fils Joseph, mais il tait trop indulgent pour blmer l'ardeur d'une
jeunesse enthousiaste.

--Mon pre, rpondit Joseph Lacrisse, agit de son ct. Moi, j'agis du
mien. Nos efforts sont convergents.

Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta  voix basse:

--Nous ferons le coup pendant le procs de Rennes.

--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une pit
sincre; car il est temps de sauver la France.

Il faisait trs chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la
conversation reprit, faible et languissante, et se trana en propos
intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de
Bonmont parlrent toilette.

--Il est question, pour cet hiver, de robes  la bonne femme, dit
madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la
reprsentant alourdie par une jupe bouffante.

--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, o je suis all aujourd'hui.
Je suis all au Snat. Il n'y avait pas sance. Laprat-Teulet m'a fait
visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
bibliothque. C'est un beau local.

Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hmicycle o devaient siger les
pairs aprs la restauration du Roi, il avait palp les fauteuils de
velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
demand  Laprat-Teulet o tait la caisse. Cette visite au palais des
pairs futurs avait ranim ses convoitises. Il rpta, dans la grande
sincrit de son coeur:

--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est
que temps.

Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta
une grande discrtion. Il fallait l'en croire, tout tait prt. On
serait sans doute oblig de casser la gueule au prfet Worms-Clavelin
et  deux ou trois autres dreyfusistes du dpartement. Et il ajouta,
en avalant un quartier de pche dans du sucre:

--Cela ira tout seul.

Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa
connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires
viennoises qui l'amusaient beaucoup.

Puis, en manire de conclusion:

--C'est trs bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est
trs bien. Mais il faut reconnatre que vous avez manqu votre coup
aux obsques du Prsident Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce
que je suis votre ami. On doit la vrit aux amis. Ne commettez pas
une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis.

Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver 
l'Opra avant la fin de la reprsentation, il alluma un cigare et se
leva de table.

Joseph Lacrisse tait discret par situation: il conspirait. Mais il
aimait  faire montre de sa puissance et de son crdit. Il ta de sa
poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine,
contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit  madame de
Bonmont, et dit en souriant:

--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout
sur moi.

Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant
d'motion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, 
Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentre dans son tui
de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrtaire de
la Jeunesse royaliste, la baronne lisabeth attacha sur cette poitrine
un long regard mouill de larmes et brl de flammes. Le jeune
Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beaut hroque.

L'humidit et la fracheur de la nuit pntraient lentement les
dneurs attards sous les arbres du restaurant. Les lueurs ross, dans
lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'teignaient une 
une sur les tables dsertes. A la demande de madame de Gromance et de
la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'tui la lettre
du roi et la lut d'une voix touffe, mais distincte:

 Mon cher Joseph,

 Je suis trs heureux de l'entrain patriotique que nos
amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru
dans d'excellentes dispositions.

 A vous cordialement,

 PHILIPPE.

Aprs avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans
son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet
blanc de sa boutonnire.

M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.

--Trs bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef.

--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir 
excuter les ordres d'un tel matre.

--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de
Gromance. Le duc d'Orlans semble avoir reu de monsieur le comte de
Chambord le secret du style pistolaire... Vous n'ignorez point,
mesdames, que le comte de Chambord crivait les plus belles lettres du
monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait
principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa
grande manire dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et
le duc d'Orlans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse...
Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien
franaise! Il plat, il est sduisant. On m'a affirm qu'il tait
presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de Gamelle.

--Sa cause fait de grands progrs dans les masses, dit Lacrisse. Les
pingles  l'effigie du Roi, que nous distribuons  profusion,
commencent  pntrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus
de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succs.

M. de Gromance rpondit d'un ton de bienveillance et d'autorit:

--Avec du zle, de la prudence et des dvouements tels que le vtre,
monsieur Lacrisse, toutes les esprances sont permises. Et je suis sr
que, pour russir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de
victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mmes  vous.

Sa profession de ralli  la Rpublique, sans lui interdire de former
des voeux pour le rtablissement de la monarchie, ne lui permettait
pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le
jeune Lacrisse avait indiqus au dessert. M. de Gromance, qui allait
aux bals de la prfecture et tait en coquetterie avec madame
Worms-Clavelin, avait gard un silence de bon got quand le jeune
secrtaire du Comit royaliste s'tait expliqu sur la ncessit de
crever le prfet youpin; mais aucune convenance ne l'empchait
maintenant de louer comme elle le mritait la lettre du prince et de
faire entendre qu'il tait prt  tous les sacrifices pour le salut du
pays.

M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne gotait pas
moins le style de Philippe. Mais il tait si grand collectionneur de
curiosits et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant
tout  obtenir du jeune Lacrisse la lettre princire, soit par voie
d'change, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'tait
procur par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages
mls  l'affaire Dreyfus et il en avait form un recueil intressant.
Il songeait maintenant  faire le dossier du Complot, et  y
introduire la lettre du prince, comme pice capitale. Il concevait que
ce serait difficile, et sa pense en tait tout occupe.

--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir  Neuilly,
o je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pices
assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre.

Madame de Gromance avait cout avec toute l'attention convenable le
billet du Roi. Elle tait du monde. Elle avait trop d'usage pour ne
pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait inclin la tte  la
parole de Philippe, comme elle et fait la rvrence au couvert du Roi
si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait
d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vnration. Et
puis elle savait prcisment ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu
d'aussi prs que possible un parent du duc. 'avait t dans une
maison discrte du quartier des Champs-lyses, un aprs-midi. On
s'tait dit tout ce qu'on avait  se dire, et ce jour n'avait point eu
de lendemain. Monseigneur avait t convenable, sans magnificence.
Assurment, elle se sentait honore mais elle n'avait pas le sentiment
que cet honneur ft trs particulier ni trs extraordinaire. Elle
estimait les princes; elle les aimait  l'occasion; elle n'en rvait
pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la
sympathie qu'elle prouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de
tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme
blond, un peu grle, assez gentil, qui n'tait pas riche et qui se
donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance.
Elle aussi savait par exprience que la grande vie n'est pas facile 
mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux
dans la haute socit. C'tait un motif de bonne entente. S'entr'aider
 l'occasion, fort bien! Mais voil tout!

--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs
souhaits. Que les impressions de la baronne Jules taient plus
chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intressait de
tout son coeur  cet lgant complot, dont l'oeillet blanc tait
l'emblme. Justement, elle adorait les fleurs! tre mle  une
conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'tait pour elle
entrer et plonger dans la vieille noblesse franaise, pntrer dans
les salons les plus aristocratiques et bientt, peut-tre, aller  la
Cour. Elle tait mue, ravie, trouble. Moins ambitieuse encore que
tendre, ce qu'elle trouvait  cette lettre du Prince, dans la
sincrit de son coeur aisment ouvert, ce qu'elle trouvait  cette
lettre, c'tait de la posie. Et l'innocente femme le dit comme elle
le pensait:

--Monsieur Lacrisse, cette lettre est potique.

--C'est vrai, rpondit Joseph Lacrisse. Et ils changrent un long
regard.

Nulle parole mmorable ne fut dite aprs celle-l, en cette nuit
d't, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table
du restaurant.

L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'tant leve, la baronne reut
de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes paules, elle
tendit la main  M. de Terremondre, qui prenait cong. Il allait 
pied  Neuilly, o il avait son logis de passage.

--C'est tout prs,  cinq cents pas d'ici. Je suis sr, madame, que
vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai dcouvert  Saint-James un reste
de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage.
Il faut que je vous montre cela, un jour.

Et dj sa longue forme robuste s'enfonait dans l'alle bleuie par la
lune.

La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux
dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frre Wallstein lui
avait envoye.

--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.

Mais les Gromance avaient de la discrtion. Ils appelrent un fiacre
arrt  la grille du restaurant et s'y glissrent si vite que la
baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse
devant la portire ouverte de sa voiture.

--Voulez-vous que je vous emmne, monsieur Lacrisse?

--Je crains de vous gner.

--Nullement. O voulez-vous que je vous dpose?

--A l'toile.

Ils s'engagrent sur la route bleue, borde de noir feuillage, dans la
nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit.

La voiture s'tant arrte, la baronne, de la voix qu'on a en sortant
d'un rve, demanda:

--O sommes-nous?

--A l'toile, hlas! rpondit Joseph Lacrisse.

Et, aprs qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue
Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc dchir entre ses
doigts nus, les paupires mi-closes et les lvres entr'ouvertes,
frissonnait encore de cette ardente et douce treinte, qui,
rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mler pour elle
 la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que
cette lettre communiquait  son aventure intime une grandeur nationale
et la majest de l'histoire de France.




XI


C'tait dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un
petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long
desquelles il descendait pniblement. Le fils du duc Jean, Henri de
Brc, prsident du Comit excutif, assis  son bureau, devant une
feuille de papier blanc, faisait d'un pt d'encre un ballon, en y
ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrire lui, sur le
mur, une grande photographie tait accroche o le Prince apparaissait
trs mou, dans sa solennit vulgaire et sa jeunesse paisse. Des
drapeaux aux trois couleurs, fleurdeliss, entouraient cette image.
Aux angles de la pice se dployaient des bannires sur lesquelles des
dames vendennes et des dames bretonnes avaient brod des lis d'or et
des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de
cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri:  Vive
l'arme! Au-dessous, pique avec des pingles, une caricature de
Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort
composaient, avec un canap, quatre chaises et le bureau de bois noir,
tout le meuble de cette pice  la fois intime et administrative. Des
brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs.
Debout contre la chemine, Joseph Lacrisse, secrtaire du Comit
dpartemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la
liste des affilis. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le
front pliss, Henri Lon, vice-prsident des Comits royalistes du
Sud-Ouest, dveloppait ses ides. Il passait pour impertinent et
chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacits hrditaires en
finance le rendaient prcieux  ses associs. Il tait fils de ce
Lon-Lon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruin au crack de l'_Union
Gnrale_.

--a se resserre, vous avez beau dire, a se resserre. Je le sens. De
jour en jour, le cercle se rtrcit autour de nous. Avec Mline nous
avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous tions  l'aise,
libres de nos mouvements.

Il carta les coudes et joua des bras, comme pour donner une ide de
la facilit qu'on avait  se mouvoir dans ces temps heureux, qui
n'taient plus. Et il poursuivit:

--Avec Mline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le
gouvernement, l'arme, la magistrature, l'administration, la police.

--Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brc. Et l'opinion est
plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire.

--Ce n'est plus la mme chose. Avec Mline nous tions officieux, nous
tions gouvernementaux, nous tions conservateurs. C'tait une
situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le
Franais, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les
dmnagements l'effraient. Mline nous avait rendu ce service immense
de nous donner l'air rassurant, de nous faire bnins, bnins, aussi
bnins que lui. Il disait que c'tait nous les rpublicains, et les
populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le
souponner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion.
Le service n'est pas mince!

--Mline, c'tait un honnte homme! soupira Henri de Brc. Il faut
lui rendre cette justice.

--C'tait un patriote! dit Joseph Lacrisse.

--Avec ce ministre, poursuivit Henri Lon, nous avions tout, nous
tions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions mme pas besoin de nous
cacher. Nous n'tions pas en dehors de la Rpublique; nous tions
au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme.
Nous tions tout le monde, nous tions la France! Je ne suis pas
tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnatre que la Rpublique est
quelquefois bonne fille. Sous Mline, la police tait exquise, elle
tait suave. Je n'exagre pas, elle tait suave. A une manifestation
royaliste, que vous aviez trs gentiment organise, Brc, j'ai cri
Vive la police!  m'gosiller. C'tait de bon coeur. Les sergots
assommaient les rpublicains avec entrain!... Grault-Richard tait
fichu au bloc pour avoir cri: Vive la Rpublique! Mline nous
faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berait, il
nous a endormis. Mais oui! Le gnral Decuir lui-mme disait: Du
moment que nous avons tout ce que nous pouvons dsirer, pourquoi
essayer de chambarder la boutique, au risque d'coper salement? O
temps heureux! Mline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes,
antismites, plbiscitaires, nous dansions en choeur  son violon
villageois.

Tous ruraux, tous fortuns! Sous Dupuy dj, j'tais moins content;
avec lui, c'tait moins franc. On tait moins tranquille. Bien sr
qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'tait pas un vrai
ami. Ce n'tait plus le bon mntrier de village qui menait la noce.
C'tait un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait
cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-l, et l'on risquait de
verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'tait un faux
maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble normment  la vraie.
Et puis il ne savait pas o il voulait aller. On en voit comme a, des
collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent
indfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un
air malin. C'est nervant!

--Je ne dfends pas Dupuy, dit Henri de Brc.

--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'tudie, je le classe. Je ne
le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas.
Sans lui, nous serions tous coffrs  l'heure qu'il est. Parfaitement,
pendant les funrailles de Faure, au grand jour de l'action parallle,
sans lui, aprs avoir rat le coup du catafalque, nous tions frits,
mes petits agneaux.

--Ce n'est pas nous qu'il voulait mnager, dit Joseph Lacrisse, le nez
dans son registre.

--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il
y avait des gnraux l dedans, que c'tait trop gros. Nanmoins nous
lui devons une fameuse chandelle.

--Bah! dit Henri de Brc, nous aurions t acquitts, comme
Droulde.

--C'est possible, mais il nous a laisss nous refaire bien
tranquillement aprs la dbandade des obsques, et je lui en suis
reconnaissant, je l'avoue. D'un autre ct, sans mchancet, sans le
vouloir, peut-tre, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup,
au moment o l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de
se fcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de dfendre la
Rpublique. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'tait pas
srieux. Mais a faisait mauvais effet. Je m'puise  vous le dire: ce
pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Mline, que
c'tait nous les conservateurs, que c'tait nous les rpublicains.
D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le
croyait jamais. Sous son ministre, nous avons perdu quelque chose de
notre autorit sur le pays. Nous avons cess d'tre du gouvernement.
Nous avons cess d'tre rassurants. Nous avons commenc  inquiter
les rpublicains de profession. C'tait honorable, mais c'tait
dangereux. Nos affaires taient moins bonnes sous Dupuy que sous
Mline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles
n'taient sous Dupuy. Voil la vrit, l'amre vrit.

--videmment, rpliqua Henri de Brc en tirant sa moustache,
videmment le ministre Waldeck-Millerand est anim des pires
intentions; mais, je vous le rpte, il est impopulaire, il ne durera
pas.

--Il est impopulaire, reprit Henri Lon, mais tes-vous sr qu'il ne
durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements
impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de
gouvernements populaires. Gouverner, c'est mcontenter. Nous sommes
entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des btises exprs. Est-ce
que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le
gouvernement? Croyez-vous, Brc, que les populations pleureront
d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan,
une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez
acclam dans les faubourgs, un jour de grve, quand vous serez prfet
de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la
tte d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mmes. Nous
disons que le ministre Waldeck est compos d'idiots. Nous avons
raison de le dire; nous aurions tort de le croire.

--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse
du gouvernement, qui ne sera pas obi.

--Il y a belle lurette, dit Henri Lon, que nous n'avons que des
gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus.

--Le ministre Waldeck n'a pas un commissaire de police  sa
disposition, rpliqua Joseph Lacrisse, pas un seul!

--Tant mieux! dit Henri Lon, car il suffirait d'un pour tre coffrs
tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Mditez cette
parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: Les rpublicains
gouvernent mal, mais ils se dfendent bien.

Cependant Henri de Brc, pench sur son bureau, transformait un
second pt d'encre en coloptre par l'adjonction d'une tte, de deux
antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre,
leva la tte et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre
jeu, l'arme, le clerg....

Henri Lon l'interrompit:

--L'arme, le clerg, la magistrature, la bourgeoisie, les garons
bouchers, tout le train de plaisir de la Rpublique, quoi!...
Cependant le train roule, et il roulera jusqu' ce que le mcanicien
arrte la machine.

--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le prsident Faure!....

--Flix Faure, reprit Henri Lon, s'tait mis avec nous par vanit. Il
tait nationaliste pour chasser chez les Brc. Mais il se serait
retourn contre nous ds qu'il nous aurait vus sur le point de
russir. Ce n'tait pas son intrt de rtablir la monarchie. Dame!
qu'est-ce que la monarchie lui aurait donn? Nous ne pouvions pourtant
pas lui offrir l'pe de conntable. Regrettons-le; il aimait l'arme;
pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il
n'tait pas le mcanicien. Loubet non plus n'est pas le mcanicien. Le
Prsident de la Rpublique, quel qu'il soit, n'est pas matre de la
machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le
train de la Rpublique est conduit par un mcanicien fantme. On ne le
voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.

Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Lon. Il y a la
veulerie gnrale. Je veux vous rapporter  ce sujet une parole
profonde du citoyen Bissolo. C'tait quand nous organisions, avec les
antismites, des manifestations spontanes contre Loubet. Nos bandes
traversaient les boulevards en criant: Panama! dmission! Vive
l'arme! C'tait superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du
gnral Decuir tenaient la tte, huit reflets au chapeau, un oeillet
blanc  la boutonnire,  la main une badine  pomme d'or. Et les
meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les
choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient t bien
fchs de manquer une telle fte. Aussi quelles gueules, et quels
poings, et quels gourdins!

Une contre-manifestation ne tardait pas  se produire. Des bandes
moins nombreuses et moins brillantes que les ntres, aguerries
cependant et rsolues, s'avanaient  l'encontre de nous, aux cris de
Vive la Rpublique! A bas la calotte! Parfois, du milieu de nos
adversaires, un cri de Vive Loubet! s'levait, tout surpris lui-mme
de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant
d'expirer, la colre des sergots, qui formaient prcisment  cette
heure un barrage sur le boulevard. Tel un austre galon de laine
noire au bord d'un tapis bariol. Mais bientt cette bordure,
anime d'un mouvement propre, se prcipitait sur le front de la
contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents
travaillait les derrires. Ainsi la police avait bientt fait de
mettre en pices les partisans de M. Loubet et d'en traner les dbris
mconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot.
C'tait l'ordre de ces jours troubls. M. Loubet ignorait-il, 
l'lyse, les procds mis en usage par sa police pour faire respecter
sur le boulevard le chef de l'tat? ou, les connaissant, n'y
pouvait-il, n'y voulait-il rien changer?

Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularit elle-mme, bien
que solide et pleine, se dissipait, s'vanouissait presque, dans
l'agrable et singulier spectacle offert, chaque soir,  un peuple
spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant;
il aurait du gnie, et je ne serais plus sr de coucher cet hiver 
l'lyse, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je
crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir
rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent
spontanment et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent,
en rendant la rpression sympathique,  rpandre sur l'avnement du
Prsident un peu de cette joie populaire qui y manquait tout  fait.
En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de
bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intrt 
voir grandir le mcontentement gnral.

Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernires de cette grande
semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'excutait de point en
point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tte et
en queue par les agents et en flanc par nous-mmes, je vis le citoyen
Bissolo se dtacher du front menac des lysens et, par grandes
enjambes, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner
l'angle de la rue Drouot o je me tenais avec une douzaine de camelots
qui criaient sous mes ordres: Panama! dmission! Un petit coin bien
tranquille! Je battais la mesure et mes hommes dtachaient les
syllabes Pa-na-ma. C'tait vraiment fait avec got. Bissolo se
blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il
n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous
nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations;
 l'entre,  la sortie de toutes les runions, en tte de tous les
cortges. Nous avions chang toutes les injures politiques: Calotin,
vendu, faussaire, tratre, assassin, sans-patrie! a lie, a cre une
sympathie. Et puis j'tais content de voir un socialiste, presque un
libertaire, protger Loubet, qui est plutt un modr dans son genre.
Je me disais: Il doit tre agac, le Prsident, d'tre acclam par
Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les runions
publiques rclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce
bourgeois, tre soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se
fouiller. Panama! Panama! dmission! dmission! Vive l'arme! A bas
les juifs! Vive le Roi! Tout cela fit que je reus Bissolo avec
courtoisie. Je n'aurais eu qu' dire: Tiens! voil Bissolo! pour le
faire chapper immdiatement par mes douze camelots. Mais ce n'tait
pas utile. Je ne dis rien. Nous tions bien calmes, l'un  ct de
l'autre, et nous regardions le dfil des prisonniers loubettistes,
qui taient mens sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la
plupart, ayant t pralablement assomms, ils tranaient aux bras des
agents comme des bonshommes d'toupe. Il se trouvait dans le nombre un
dput socialiste, trs bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de
manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: maman! maman!...
un rdacteur d'un journal incolore, les yeux pochs; son nez, une
fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang
impur.... J'en remarquai surtout un, qui tait bien plus respectable
et bien plus calamiteux que les autres. C'tait une espce de
professeur, homme d'ge et grave. videmment, il avait voulu
s'expliquer; il s'tait efforc de faire entendre aux flics des
paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris
que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous
de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et
comme il tait trs long, trs mince, faible et de peu de poids, il
sautillait sous les coups d'une faon tout  fait ridicule, et il
montrait une tendance comique  s'chapper en hauteur. Sa tte nue
tait lamentable. Il avait cet air de submerg que prennent les myopes
quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la dtresse
infinie d'un tre qui n'a plus de contact avec le monde extrieur que
par des poignes solides et des semelles ferres.

Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien
qu'en territoire ennemi, ne put s'empcher de soupirer et de dire:

--C'est tout de mme drle que des rpublicains soient traits de
cette manire-l dans une rpublique.

Je rpondis poliment qu'en effet c'tait assez joyeux.

--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux.
C'est triste. Mais ce n'est pas l le vrai malheur. Le vrai malheur,
je vais vous le dire, c'est l'avachissement public.

Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait
tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle
me sembla molle et sans nergie. De son paisseur jaillissait de temps
 autre, comme un ptard lanc par un enfant, un cri d' A bas Loubet!
A bas les voleurs!  bas les juifs! vive l'arme!; il s'en dgageait
une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas
d'lectricit, rien qui annont l'orage. Et le citoyen Bissolo
poursuivit avec une mlancolie philosophique:

--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les
rpublicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en
souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les
csariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez  votre tour
qu'il n'est pas facile de faire boire un ne qui n'a pas soif. On
arrte les rpublicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour
des royalistes d'tre arrts, personne ne bougera non plus. Vous
pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous dlivrer,
vous, monsieur Henri Lon, et, votre ami M. Droulde.

--Je vous avoue qu' la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la
profondeur lugubre de l'avenir. Je rpondis nanmoins avec quelque
ostentation:

--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette
diffrence que vous tes pour la foule un tas de vendus et de
sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous
jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires.

A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agrablement et dit:

--La monture est l, monseigneur; vous n'avez qu' l'enfourcher. Mais
quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du
chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je
vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plat, la
popularit n'a-t-elle pas cass les reins? La foule a-t-elle jamais pu
porter le moindre secours  ses idoles en pril? Vous n'tes pas aussi
populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre
prtendant Gamelle n'est gure connu du public. Mais si jamais la
foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous dcouvrirez bientt
l'normit de son impuissance et de sa lchet.

Je ne pus me retenir de reprocher svrement au citoyen Bissolo de
calomnier la foule franaise. Il me rpondit qu'il tait sociologue,
qu'il faisait du socialisme  base scientifique, qu'il possdait dans
une petite bote une collection de faits exactement classs, qui lui
permettaient d'oprer la rvolution mthodique. Et il ajouta:

--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souverainet. Une
btise rpte par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'tre
une btise. Les majorits ont montr le plus souvent une aptitude
suprieure  la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie
avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles
n'ont un peu de force qu'au moment o elles crvent de faim. Je suis
en tat de vous prouver que le matin du 10 aot 1792 le peuple de
Paris tait encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les
runions publiques et j'y ai attrap pas mal de horions. L'ducation
du peuple est  peine commence, voil la vrit. Dans la cervelle
d'un ouvrier,  la place o les bourgeois logent leurs prjugs
ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est  combler. On y
arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tte vide
que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique,
tout cela est dans ma bote. Tout cela est conforme aux lois de
l'volution.... C'est gal, la veulerie gnrale me dgote. Et 
votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les
dfenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils
assez glatineux!

Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: Vive la Sociale!
plongea tte basse dans la foule norme et disparut sous la houle.

Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long rcit, demanda
si le citoyen Bissolo n'tait pas une simple brute.

--C'est au contraire un homme d'esprit, rpondit Henri Lon, et qu'on
voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en
parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne
fait pas boire un ne qui n'a pas soif.




XII


Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abme heureux. Aprs ce
dner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour
mu du Bois, dans la voiture chaude encore d'une treinte historique,
elle avait dit  Joseph Lacrisse: Ce sera pour toujours! et cette
parole, qui semblera vaine, si l'on considre l'instabilit des
lments qui servent de substance aux motions amoureuses, n'en
tmoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un got
distingu pour l'infini. Parfaitement! avait rpondu Joseph
Lacrisse.

Deux semaines s'taient coules depuis cette nuit gnreuse, deux
semaines durant lesquelles le secrtaire du Comit dpartemental de la
Jeunesse royaliste avait partag son temps entre les soins du complot
et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage
couvert d'une voilette de dentelle blanche, tait venue,  l'heure
dite, dans le petit premier d'une discrte maison de la rue
Lord-Byron; trois pices qu'elle avait amnages elle-mme avec toutes
les dlicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* cleste dont
s'enveloppaient nagure ses amours oublies avec Raoul Marcien. Elle y
avait trouv Joseph Lacrisse correct, fier et mme un peu farouche,
charmant, jeune, mais non point tout  fait tel qu'elle et voulu. Il
tait d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncs, les
lvres minces et serres, il lui et rappel Rara, si elle n'avait
possd dans sa plnitude le don dlicieux d'oublier le pass. Elle
savait que, s'il tait soucieux, ce n'tait pas sans cause. Elle
savait qu'il conspirait et qu'il tait charg, pour sa part, de
dcerveler un prfet de premire classe et les principaux
rpublicains d'un dpartement trs peupl; qu'il risquait dans cette
entreprise sa libert, sa vie, pour le trne et l'autel. C'est parce
qu'il tait un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aim. Mais 
prsent, elle l'aurait prfr plus souriant et plus tendre. Il ne
l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: Vous voir, c'est une
ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rve toil,
positivement. Et il avait ajout: Que vous tes dlicieuse! Mais il
l'avait  peine regarde. Et tout de suite il tait all  la fentre.
Il avait soulev un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il
restait l, en observation.

Il lui dit sans se retourner:

--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne
vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le
devant. Mais l'arbre m'empche de voir.

--L'acacia, soupira la baronne en dfaisant lentement sa voilette.

La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plante d'un acacia
et d'une douzaine de fusains, et ferme par une grille garnie de
lierre.

--L'acacia, si vous voulez.

--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?

--Un homme qui est l, en espalier, contre le mur d'en face.

--Qu'est-ce que c'est que cet homme?

--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je
suis fil. Depuis que j'habite Paris, je promne toute la journe deux
agents. C'est agaant  la longue. Cette fois je croyais pourtant bien
les avoir sems.

--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?

--A qui?

--Je ne sais pas... au gouvernement....

Il ne rpondit rien et demeura quelque temps encore en observation.
Puis, s'tant assur que l'homme n'tait pas un de ses agents, il
revint  elle, un peu rassrn.

--Combien je vous aime! Vous tes plus jolie encore que d'habitude. Je
vous assure. Vous tes adorable.... Mais si on me les avait changs,
mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donns. Il y en avait un
grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit
avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient
de ct. Je les connaissais. Ils n'taient pas bien  craindre. Ils
taient brls. Quand j'tais  mon cercle, chacun de mes amis me
disait en entrant: Lacrisse, je viens de voir vos agents  la porte.
Je leur envoyais,  ces braves agents, des cigares et de la bire. Je
me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me
protger. Il tait brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il tait
tout de mme un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels.
Avec eux, il faut jouer serr. S'ils m'avaient chang mes agents, les
misrables!

Il retourna  la fentre.

--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqu
son gilet ray de jaune. La peur dforme les objets, c'est positif!...
Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'tait pour
vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise  cause de moi.
Vous si charmante, si dlicieuse!...

Il revint  elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses
profondes. Bientt elle vit ses vtements dans un tel dsordre, que la
pudeur,  dfaut d'un autre sentiment, l'aurait oblige  les ter.

--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.

--Il me semble que si je ne vous aimais pas....

--Entendez-vous ce pas lourd, rgulier, dans la rue?

--Non, mon ami.

Et il tait vrai que, plonge dans un nant dlicieux, elle ne prtait
pas l'oreille aux bruits du monde extrieur.

--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit,
l'oiseau. J'ai ce pas-l dans l'oreille. Je le distinguerais entre
mille.

Et il retourna  la fentre.

Ces alertes l'nervaient. Depuis l'chec du 23 fvrier, il avait perdu
sa belle assurance. Il commenait  croire que ce serait long et
difficile. Le dcouragement gagnait la plupart de ses associs. Il
devenait ombrageux. Tout l'irritait.

Elle eut le malheur de lui dire:

--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter  dner, pour
demain, chez mon frre Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir.

Il clata:

--Votre frre Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race,
celui-l! Henri Lon lui a parl cette semaine d'une affaire
intressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait rpandre 
profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres
ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donn des
conseils, de bons conseils  Lon. Est-ce qu'il croit que c'est des
conseils que nous lui demandons, votre frre Wallstein?

Elisabeth tait antismite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans
inlgance dfendre son frre Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait.
Elle garda le silence.

Il se mit  jouer avec le petit revolver qu'il avait pos sur la table
de nuit.

--Si l'on vient m'arrter... dit-il.

Un flot rouge de colre lui monta au cerveau. Il s'cria que les
juifs, les protestants, les francs-maons, les libres-penseurs, les
parlementaires, les rpublicains, les ministriels, il voudrait les
fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol.
Il devint loquent, fit entendre le langage dvot des _Croix_:

--Les juifs et les francs-maons dvorent la France. Ils nous ruinent
et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procs de
Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer
les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tte  la
devanture des charcutiers!... Tout est prt. Le mouvement clatera
simultanment  Rennes et  Paris. Les dreyfusards seront crabouills
sur le pav des rues. Loubet sera grill dans l'lyse flambant. Et ce
ne sera pas trop tt.

Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abme heureux. Elle ne
croyait pas que ce ft assez pour un jour d'oublier une seule fois
l'univers dans cette chambre tendue de bleu cleste. Elle s'effora de
ramener son ami  de plus douces penses. Elle lui dit:

--Vous avez de beaux cils.

Et elle lui donna de petits baisers sur les paupires.

Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son me
heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph
soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retnt encore de
l'un de ses beaux bras amollis et dnous. D'une voix tendre comme un
soupir, elle lui demanda:

--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous tions si heureux tout 
l'heure!

--Certainement, rpondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois
dpches chiffres  envoyer avant la nuit. C'est compliqu et c'est
dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercept
nos tlgrammes du 22 fvrier. Il y avait dedans de quoi nous faire
coffrer tous.

--Et il ne les avait pas intercepts, mon ami?

--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas t inquits. Mais
j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le
gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas trangl la
gueuse, je ne serai pas tranquille.

Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras,
comme une guirlande fleurie et parfume, fixa sur lui les saphirs
humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche
ardente et frache:

--Ne t'inquite plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous russirez,
j'en suis sre. Elle est perdue leur Rpublique. Comment veux-tu
qu'elle te rsiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut
plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maons, des libres
penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui
n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la mme chose, n'est-ce pas,
la religion et la patrie? Il y a un lan admirable des mes. Le
dimanche,  la messe, les glises sont pleines. Et il n'y a pas que
des femmes, comme les rpublicains voudraient le faire croire. Il y a
des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami,
vous russirez. D'abord, je ferai brler des cierges pour vous dans la
chapelle de saint Antoine.

Lui, pensif et grave:

--Oui, ce sera enlev dans les premiers jours de septembre. L'esprit
public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des
populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque.

Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.

--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la
campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est
l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du
meilleur monde nous ont apport trois cent mille francs. Monseigneur a
t sensible  cette gnrosit bien franaise. N'est-ce pas qu'il y a
dans cette offrande faite par des femmes  la royaut quelque chose de
charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne socit?

Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne
semblait pas entendre.

Il prcisa sa pense:

--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs,
apports par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grce
chevaleresque: Dpensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier
sol. Si une belle petite main nous apportait cent mille autres
francs, elle serait bnie. Elle aurait contribu  sauver la France.
Il y a une bonne place  prendre parmi les amazones du chque, dans
l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'tre
dsavou, je promets  la quatrime venue une lettre autographe du
Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret  la Cour.

Cependant la baronne, se sentant tape, en concevait une impression
pnible. Ce n'tait pas la premire fois. Mais elle ne s'y accoutumait
point. Et elle jugeait tout  fait inutile de contribuer de son argent
 la restauration du trne. Sans doute elle aimait ce jeune prince si
beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait
ardemment son retour, elle tait impatiente de voir son entre dans
Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de
revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnt autre chose que de
l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de
parler, le silence devenait pnible. Elle murmura, devant la glace:

--Comme je suis coiffe, mon Dieu! Puis, ayant achev sa toilette,
elle tira de son petit porte-monnaie un trfle  quatre feuilles
enferm dans un mdaillon de verre entour d'un cercle de vermeil.
Elle le tendit  son ami et lui dit d'un ton sentimental:

--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours.

Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de
dtourner sur lui les agents, s'il tait fil. Sur le palier, il
murmura avec une mauvaise grimace:

--Une vraie Wallstein, celle-l! Elle a beau tre baptise.... La
caque sent toujours le hareng.




XIII


Dans le tide et lumineux dclin du jour, le jardin du Luxembourg
tait comme baign d'une poussire d'or. M. Bergeret s'assit, entre
MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de
Marguerite d'Angoulme.

--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin
dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que
vous le reconnatrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai
volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui gotait la
bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'tre
montre docte, sincre, tolrante et pitoyable, et pour avoir tent
d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la
moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressrent 
l'insulter les polissons du collge de Navarre et, si elle n'et t
la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jete
en Seine. Elle avait une me douce, profonde et riante. Je ne sais si,
vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit
dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorn. Il est
certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et
sincres des lves de Clouet, qui nous ont laiss son portrait. Je
croirais plutt que son sourire tait souvent voil de tristesse, et
qu'un pli douloureux tirait ses lvres quand elle a dit: J'ai port
plus que mon faix de l'ennui commun  toute crature bien ne. Elle
ne fut point heureuse dans son existence prive et elle vit autour
d'elle les mchants triompher aux applaudissements des ignorants et
des lches. Je crois qu'elle aurait cout avec sympathie ce que je
vais lire, quand ses oreilles n'taient pas de marbre.

Et M. Bergeret, ayant dploy son journal, lut ce qui suit:

LE BUREAU

Pour se reconnatre dans toute cette affaire, il fallait, 
l'origine, quelque application et une certaine mthode critique, avec
le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumire s'est faite
d'abord chez ceux qui, par la qualit de leur esprit et la nature de
leurs travaux, taient plus aptes que d'autres  se dbrouiller dans
des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens
et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui.

Si la foule a longtemps rsist  la vrit pressante, c'est ce dont
il ne faut pas s'tonner: on ne doit s'tonner de rien. Il y a des
raisons  tout. C'est  nous de les dcouvrir. Dans le cas prsent, il
n'est pas besoin de beaucoup de rflexion pour s'apercevoir que le
public a t tromp autant qu'on peut l'tre, et qu'on a abus de sa
crdulit touchante. La presse a beaucoup aid au succs du mensonge.
Le gros des journaux s'tant port au secours des faussaires, les
feuilles ont publi surtout des pices fausses ou falsifies, des
injures et des mensonges. Mais il faut reconnatre que, le plus
souvent, c'tait pour contenter leur public et rpondre aux sentiments
intimes du lecteur. Et il est certain que la rsistance  la vrit
vint de l'instinct populaire.

La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par
eux-mmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se
faisait de l'arme une ide simple. Pour elle, l'arme c'tait la
parade, le dfil, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les
bottes, les perons, les paulettes, les canons, les drapeaux. C'tait
aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin
bleu, le quartier, l'exercice, la chambre, la salle de police, la
cantine. C'tait encore l'imagerie nationale, les petits tableaux
luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si
frais et des batailles si propres. C'tait enfin un symbole de force
et de scurit, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui dfilent 
cheval, l'pe au poing, dans les clairs de l'acier et les feux de
l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que
tantt, enferms dans une chambre, courbs sur une table, tte  tte
avec des agents brls de la Prfecture de police, ils maniaient le
grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaant ou
mettant un nom sur une pice, prenaient la plume pour contrefaire des
critures, afin de perdre un innocent; ou bien encore mditaient des
travestissements burlesques pour des rendez-vous mystrieux avec le
tratre qu'il fallait sauver?

Ce qui, pour la foule, tait toute vraisemblance  ces crimes, c'est
qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de
manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de
bureau, un got de renferm; c'est qu'ils n'avaient pas l'air
militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours
pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie
infme, toute cette chicane ignoble et sclrate, pue le bureau, le
sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de
chne, l'encrier de porcelaine entour d'ponge, le couteau de buis,
la carafe sur la chemine, le cartonnier, le rond de cuir peuvent
suggrer d'imaginations saugrenues et de penses mauvaises  ces
sdentaires,  ces pauvres assis, qu'un pote a chants,  des
gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs
jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns
des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de
louche, de faux, de perfide et de bte avec du papier, de l'encre, de
la mchancet et de la sottise, est sorti d'un coin de ce btiment sur
lequel sont sculpts des trophes d'armes et des grenades fumantes.

Les travaux qui s'accomplirent l durant quatre annes, pour mettre 
la charge d'un condamn les preuves qu'on avait nglig de produire
avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait
et qui s'accusait lui-mme, sont d'une monstruosit qui passe l'esprit
modr d'un Franais et il s'en dgage une bouffonnerie tragique qu'on
gote mal dans un pays dont la littrature rpugne  la confusion des
genres. Il faut avoir tudi de prs les documents et les enqutes
pour admettre la ralit de ces intrigues et de ces manoeuvres
prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conois que le public,
distrait et mal averti, ait refus d'y croire, alors mme qu'elles
taient divulgues.

Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministre,
sur trente mtres carrs de parquet cir, quelques bureaucrates 
kpi, les uns paresseux et fourbes, les autres agits et turbulents,
ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et
tromp tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout
l'affaire de Mercier et des bureaux, a rvl de vilaines moeurs, elle
a suscit aussi de beaux caractres.

Et dans ce bureau mme il se trouva un homme qui ne ressemblait
nullement  ceux-l. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et
de l'tendue, le caractre grand, une me patiente, largement humaine,
d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers
les plus intelligents de l'arme.

Et, bien que cette singularit des tres d'une essence trop rare pt
lui tre nuisible, il avait t nomm lieutenant-colonel le premier
des officiers de son ge, et tout lui prsageait, dans l'arme, le
plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu
railleuse et sa bont solide. Ils le savaient dou du sens suprieur
de la beaut, apte  sentir vivement la musique et les lettres, 
vivre dans le monde thr des ides. Ainsi que tous les hommes dont
la vie intrieure est profonde et rflchie, il dveloppait dans la
solitude ses facults intellectuelles et morales. Cette disposition 
se replier sur lui-mme, sa simplicit naturelle, son esprit de
renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois
comme une grce dans les mes les mieux averties du mal universel,
faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou
devins, calmes hros de chaque jour, qui communiquent aux plus
humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui
l'accomplissement du devoir rgulier est la posie familire de la
vie.

Cet officier, ayant t appel au deuxime bureau, y dcouvrit un
jour que Dreyfus avait t condamn pour le crime d'Esterhazy. Il en
avertit ses chefs. Ils essayrent, d'abord par douceur, puis par
menaces, de l'arrter dans des recherches qui, en dcouvrant
l'innocence de Dreyfus, dcouvriraient leurs erreurs et leurs crimes.
Il sentit qu'il se perdait en persvrant. Il persvra. Il poursuivit
avec une rflexion calme, lente et sre, d'un tranquille courage, son
oeuvre de justice. On l'carta. On l'envoya  Gabs et jusque sur la
frontire tripolitaine, sous quelque mauvais prtexte, sans autre
raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.

N'ayant pu le tuer, on essaya de le dshonorer, on tenta de le perdre
sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut
l'empcher de parler au procs Zola. Il parla. Il parla avec la
tranquillit du juste, dans la srnit d'une me sans crainte et sans
dsirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme
qui fait son devoir ce jour-l comme les autres jours, sans songer un
moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage  le faire. Ni les
menaces ni les perscutions ne le firent hsiter une minute.

Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour tablir
l'innocence d'un juif et le crime d'un chrtien, il avait d surmonter
des prjugs clricaux, vaincre des passions antismites enracins
dans son coeur ds son jeune ge, tandis qu'il grandissait sur cette
terre d'Alsace et de France qui le donna  l'arme et  la patrie.
Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de
fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses penses ne fut d'un
sectaire, que sa haute intelligence l'lve au dessus des haines et
des partialits, et qu'enfin c'est un esprit libre.

Cette libert intrieure, la plus prcieuse de toutes, ses
perscuteurs ne purent la lui ter. Dans la prison o ils renfermrent
et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de
sa statue, il tait libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes,
ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'ides hautes
et sereines attestaient (je le sais) la libert de son esprit. C'est
eux, ses perscuteurs et ses calomniateurs, qui taient prisonniers,
prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des tmoins l'ont
vu paisible, souriant, indulgent, derrire les barrires et les
grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que
s'organisaient ces runions publiques qui runissaient par milliers
des savants, des tudiants et des ouvriers, que des feuilles de
ptitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la
fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit  Louis Havet, qui tait
venu le voir dans sa prison: Je suis plus tranquille que vous. Je
crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement
de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de
cette pidmie de crime et de folie, des fureurs excrables de ces
hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule
ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte
simplicit le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment
n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait
dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents,  l'essai
que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois
qu'il a souffert au dedans de lui-mme, dans le secret de son me
silencieuse et comme voile du manteau stoque. Mais j'aurais honte de
le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de piti humaine
arrivt jusqu' ses oreilles et offenst la juste fiert de son coeur.
Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au
jour soudain de l'preuve il se trouva prt et n'eut point de
faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont
permis de donner la mesure de sa grande me, heureux parce qu'il se
montra honnte homme avec hrosme et simplicit, heureux parce qu'il
est un exemple aux soldats et aux citoyens. La piti, il faut la
garder  ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner
que de l'admiration.

M. Bergeret, ayant achev sa lecture, plia son journal. La statue de
Marguerite de Navarre tait toute rose. Au couchant, le ciel, dur et
splendide, se revtait, comme d'une armure, d'un rseau de nuages
pareils  des lames de cuivre rouge.




XIV


Ce soir-l, M. Bergeret reut, dans son cabinet, la visite de son
collgue Jumage.

Alphonse Jumage et Lucien Bergeret taient ns le mme jour,  la mme
heure, de deux mres amies, pour qui ce fut, par la suite, un
inpuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble.
Lucien ne s'inquitait en aucune manire d'tre entr dans la vie au
mme moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
contention. Il accoutuma son esprit  comparer, dans leur cours, ces
deux existences simultanment commences, et il se persuada peu  peu
qu'il tait juste, quitable et salutaire, que les progrs de l'une et
de l'autre fussent gaux.

Il observait d'un oeil intress ces carrires jumelles qui se
poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre
fortune  une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui
troublaient la limpidit naturelle de son me. Et que M. Bergeret ft
professeur de facult quand il tait lui-mme professeur de grammaire
dans un lyce suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme
 l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprim dans son coeur.
Il tait trop honnte homme pour en faire un grief  son ami. Mais
quand celui-ci fut charg d'un cours  la Sorbonne, Jumage en souffrit
par sympathie.

Un effet assez trange de cette tude compare de deux existences fut
que Jumage s'habitua  penser et  agir en toute occasion au rebours
de Bergeret; non qu'il n'et point l'esprit sincre et probe, mais
parce qu'il ne pouvait se dfendre de souponner quelque malignit
dans des succs de carrire plus grands et meilleurs que les siens,
par consquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
honorables qu'il s'tait donnes et pour celle qu'il avait d'tre le
contradicteur, d'tre l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
nationalistes, quand il vit que le professeur de facult avait pris le
parti de la rvision. Il se fit inscrire  la ligue de l'_Agitation
franaise_, et mme il y pronona des discours. Il se mettait
pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
systmes de chauffage conomique et dans les rgles de la grammaire
latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
n'avait pas toujours raison.

Cette contrarit, qui avait pris avec les annes l'exactitude d'un
systme raisonn, n'altra point une amiti forme ds l'enfance.
Jumage s'intressait vraiment  Bergeret dans les disgrces que
celui-ci essuyait au cours parfois tourment de sa vie. Il allait le
voir  chaque malheur qu'il apprenait. C'tait l'ami des mauvais
jours.

Ce soir-l, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
brouille et trouble, ce visage couperos de joie et de tristesse, que
Lucien connaissait.

--Tu vas bien, Lucien? Je ne te drange pas?

--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites
par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes
filles. Cette version est littrale, et c'est tout autre chose que les
_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland.

--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais a n'a aucune
importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?...

--Je les lisais, rpondit M. Bergeret. Je les lisais pour la premire
fois. Car l'honnte Galland n'en donne pas l'ide. C'est un excellent
conteur, qui a soigneusement corrig les moeurs arabes. Sa
Shhrazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous
avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.

--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le rpte,
c'est sans importance.

Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la
main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret
replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le
papier sur la table.

--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pens qu'il valait
mieux.... Peut-tre est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis,
beaucoup d'ennemis....

--Flatteur! dit M. Bergeret.

Et prenant le journal, il lut ces lignes marques au crayon bleu:

Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
en province, vient d'tre charg de cours  la Sorbonne. Les tudiants
de la Facult des lettres protestent nergiquement contre la
nomination de ce protestant antifranais. Et nous ne sommes pas
surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont dcid d'accueillir
comme il le mrite, par des hues, ce sale juif allemand, que le
ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer
comme professeur.

Et quand M. Bergeret eut achev sa lecture:

--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
peine. C'est si peu de chose!

--C'est peu, j'en conviens, rpondit M. Bergeret. Encore faut-il me
laisser ce peu comme un tmoignage obscur et faible, mais honorable et
vritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen
Stapfer fut suspendu pour avoir parl de la justice sur une tombe. M.
Bourgeois tait alors grand matre de l'Universit. Et nous avons
connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans
la fermet gnreuse de mes chefs, j'tais chass de l'Universit par
un ministre priv de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien
y songer maintenant et rclamer le loyer de mes actes. Or, quelle
rcompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son pret, plus
haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhait que
l'crivain qui, malgr lui, me rend tmoignage, st exprimer sa pense
dans une forme plus mmorable. Mais c'tait trop demander.

Ayant ainsi parl, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire
dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait  couper
les feuillets des livres. C'tait un sage qui se faisait des volupts
appropries  son tat. L'austre Jumage lui envia cet innocent
plaisir. Le tirant par la manche:

--coute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes ides sur l'Affaire. J'ai
blm ta conduite. Je la blme encore. Je crains qu'elle n'ait les
plus fcheuses consquences pour ton avenir. Les vrais Franais ne te
pardonneront jamais. Mais je tiens  dclarer que je rprouve
nergiquement les procds de polmique dont certains journaux usent 
ton gard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?

--Je n'en doute pas.

Et aprs un moment de silence, Jumage reprit:

--Remarque, Lucien, que tu es diffam en raison de tes fonctions. Tu
peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le
conseille pas. Il serait acquitt.

--Cela est  prvoir, dit M. Bergeret,  moins que je ne pntre dans
la salle des assises en chapeau  plumes, une pe au ct, des
perons  mes bottes, et tranant derrire moi vingt mille camelots 
mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
jurs. Quand on leur soumit cette lettre mesure que Zola crivit  un
Prsident de la Rpublique mal prpar  la lire, si les jurs de la
Seine en condamnrent l'auteur, c'est qu'ils dlibraient sous des
cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit
de ferrailles, au milieu de tous les fantmes de Terreur et du
mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc
trs probable que mon diffamateur serait acquitt.

--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
comptes-tu faire?

--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant  me louer des injures
de la presse que de ses loges. La vrit a t servie dans les
journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
poigne d'hommes dnoncrent pour l'honneur de la France la
condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traits en ennemis
par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlrent cependant. Et, par
la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait
contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
vrit malgr elles, et en publiant des pices fausses....

--Il n'y a pas eu autant de pices fausses que tu crois, Lucien.

--... permirent d'en tablir la fausset. L'erreur parse ne put
rejoindre ses tronons disperss. Finalement il ne subsista que ce qui
avait de la suite et de la continuit. La vrit possde une force
d'enchanement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la
haine impuissantes, une chane que rien ne peut plus rompre. C'est 
la libert,  la licence de la presse que nous devons le triomphe de
notre cause.

--Mais, vous n'tes pas triomphants, s'cria Jumage, et nous ne sommes
pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est dclare
contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous tes
excrs, honnis et conspus unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes.
Tout le pays est avec nous.

--Aussi tes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrtais aux
apparences, je pourrais vous croire victorieux et dsesprer de la
justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux
tmoignage sont publiquement approuvs comme des actes louables. Je
n'espre pas que les adversaires de la vrit avouent qu'ils se sont
tromps. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes mes.

Il y a peu de changement dans l'tat des esprits. L'ignorance
publique a t  peine entame. Il ne s'est pas produit de ces
brusques revirements des foules, qui tonnent. Rien n'est survenu de
sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps o un
Prsident de la Rpublique abaissait au niveau de son me la justice,
l'honneur de la patrie, les alliances de la Rpublique, o la
puissance des ministres rsultait de leur entente avec les ennemis des
institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalit et
d'hypocrisie o le mpris de l'intelligence et la haine de la justice
taient  la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, o les
pouvoirs publics protgeaient les porteurs de matraque, o c'tait un
dlit de crier Vive la Rpublique! Ces temps sont dj loin de nous,
comme descendus dans un pass profond, plongs dans l'ombre des ges
barbares.

Ils peuvent revenir; nous n'en sommes spars encore par rien de
solide, ni mme rien d'apparent et de distinct. Ils se sont vanouis
comme les nuages de l'erreur qui les avait forms. Le moindre souffle
peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait  vous
fortifier, vous n'en tes pas moins irrmdiablement perdus. Vous tes
vaincus par le dedans, et c'est la dfaite irrparable. Quand on est
vaincu du dehors, on peut continuer la rsistance et esprer une
revanche. Votre ruine est en vous. Les consquences ncessaires de vos
erreurs et de vos crimes se produisent malgr vous et vous voyez avec
tonnement votre perte commence. Injustes et violents, vous tes
dtruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti
norme de l'iniquit demeur intact, respect, redout, tombe et
s'croule de lui-mme.

Qu'importe, ds lors, que les sanctions lgales tardent ou manquent!
La seule justice naturelle et vritable est dans les consquences
mmes de l'acte, non dans des formules extrieures, souvent troites,
parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables
chappent  la loi et gardent de mprisables honneurs? Cela n'importe
pas plus, dans notre tat social, qu'il n'importait, dans la jeunesse
de la terre, quand dj les grands sauriens des ocans primitifs
disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un
instinct plus heureux, qu'il restt encore, chous sur le limon des
plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamne.

Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
Luxembourg, le jeune M. Goubin.

--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je
l'ai trouv trs accabl, trs abattu. L'Affaire l'a cras.




XV


Henri de Brc, Joseph Lacrisse et Henri Lon taient runis au sige
du Comit excutif, rue de Berri. Ils expdirent les affaires
courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant  Henri de Brc:

--Mon cher prsident, je vais vous demander une prfecture pour un bon
royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sr, quand je vous
aurai expos les titres de mon candidat. Son pre, Ferdinand Dellion,
matre de forges  Valcombe, mrite  tous gards la bienveillance du
Roi. C'est un patron soucieux du bien-tre physique et moral de ses
ouvriers. Il leur distribue des mdicaments, et veille  ce qu'ils
aillent le dimanche  la messe,  ce qu'ils envoient leurs enfants aux
coles congrganistes,  ce qu'ils votent bien et  ce qu'ils ne se
syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le dput Cottard
et mal soutenu par le sous-prfet de Valcombe. Son fils Gustave est un
des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comit
dpartemental. Il a men avec nergie la campagne antismite dans
notre ville et il s'est fait arrter en manifestant,  Auteuil, contre
Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher prsident, une prfecture 
Gustave Dellion.

--Une prfecture!... murmura Brc en feuilletant le registre des
fonctionnaires. Une prfecture.... Nous n'avons plus que Guret et
Draguignan. Voulez-vous Guret?

Joseph Lacrisse sourit  peine et dit:

--Mon cher prsident, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il
procdera sous mes ordres, au jour fix,  la suppression violente du
prfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplat.

Henri de Brc, le regard fix sur son registre, rpondit que c'tait
impossible. Le successeur de Worms-Clavelin tait dj nomm.
Monseigneur avait dsign Jacques de Cadde, un des premiers
souscripteurs des listes Henry.

Lacrisse objecta que Jacques de Cadde tait tranger au dpartement;
Henri de Brc dclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la
dispute devenait assez vive quand Henri Lon,  cheval sur sa chaise,
tendit le bras et dit d'un ton tranchant:

--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni
Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.

Lacrisse et Brc se rcrirent.

--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Lon, Worms-Clavelin, qui n'attendra
pas votre venue pour arborer sur le toit de la prfecture le drapeau
fleurdelis, et que le ministre de l'Intrieur, nomm par le Roi, aura
maintenu, par tlphone,  la tte de l'administration dpartementale.

--Worms-Clavelin prfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit
ddaigneusement Brc.

--Ce serait choquant, en effet, rpliqua Henri Lon; mais si c'est le
chevalier de Clavelin qui est nomm prfet, il n'y a plus rien  dire.
Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas  nous que le Roi
donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir
d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqu. Je le dis  la louange de la
Maison de France.

Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet
blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au
Jockey et  Puteaux, et que Christiani sera nomm grand matre des
crmonies?

Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront
laisss  terre, dans l'ombre o se plat la violette. Christiani sera
mis en libert, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir dfonc le
chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous 
prsent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplac, sera un
prdcesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses
d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a cr un fcheux
prcdent, et il lui en saura mauvais gr. Nous-mmes, qui conspirons
aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs
dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous viter les
dceptions amres. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
Pour moi, si mes services sont oublis et mpriss, je ne m'en
plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je
sais trop  quoi Sa Majest sera oblige, quand nous l'aurons fait
remonter sur le trne de ses pres. Avant de rcompenser les
dvouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend.
N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus
fructueux seront pour les rpublicains. Les rallis fourniront  eux
seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous 
la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan ralli  la
rpublique de Mline, explique sa situation avec lucidit quand il
nous dit: Vous me faites perdre un sige au Snat. Vous me devez un
sige  la pairie. Il l'aura. Et aprs tout il le mrite. Mais la
part des rallis sera petite  ct de celle des rpublicains fidles
qui n'auront trahi qu' la minute suprme. C'est  ceux-l qu'iront
les portefeuilles et les habits brods, et les titres et les
dotations. Nos premiers ministres et la moiti des pairs de France,
savez-vous o ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos
Comits, o nous risquons  toute heure de nous faire arrter comme
des filous, ni  la Cour errante de notre jeune et beau prince
cruellement exil. Vous les trouverez dans les antichambres des
ministres radicaux et dans les salons de l'lyse et  tous les
guichets o la Rpublique paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler
de Talleyrand et de Fouch? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas
mme dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un
migr, c'est un rgicide que Louis XVIII a nomm ministre de la
police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que
Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dnu d'intelligence. Ce ne
serait pas respectueux et ce serait peut-tre svre. Quand il sera
roi, il se rendra compte des ncessits de la situation. Tous les
chefs du parti rpublicain qui ne seront point occis, exils, dports
ou incorruptibles, il faudra les rcompenser. Sans quoi, ce parti se
reformera contre lui, vaste et puissant. Et Mline lui-mme deviendra
un adversaire farouche.

Et puisque j'ai nomm Mline, dites vous-mme, Brc, ce qui serait
le plus avantageux  la royaut, ou que le duc votre pre prsidt la
pairie ou que ce ft Mline, duc de Remiremont, prince des Vosges,
grand-croix de la Lgion d'honneur et du Mrite agricole, chevalier du
Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hsitation possible: le duc
Mline assurerait plus de partisans  la couronne que le duc de Brc.
Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations?

Nous n'aurons que les titres et les places dont les rpublicains ne
voudront pas. On comptera sur notre dvouement gratuit. On ne craindra
pas de nous mcontenter, dans l'assurance que nous serons des
mcontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire
de l'opposition.

Eh bien! on se trompera. Nous serons obligs d'en faire, et nous en
ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute
nous ne nous allierons pas aux rpublicains: ce serait un manque de
got, et le loyalisme nous le dfend. Nous ne pourrons pas tre moins
royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'tre plus. Monseigneur le
duc d'Orlans n'est pas dmocrate, c'est une justice  lui rendre. Il
ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
Rvolution. Mais enfin, il a beau dner en culotte avec un gilet
breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres
libraux, il sera libral. Rien ne nous empche alors d'tre des
ultras. Nous tirerons  droite, pendant que les rpublicains tireront
 gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement.
Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la
monarchie? Nous avons dj une arme introuvable. L'arme est
aujourd'hui plus religieuse que le clerg. Nous avons une bourgeoisie
introuvable, une bourgeoisie antismite qui pense comme on pensait au
moyen ge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le
portefeuille de l'intrieur, et, avec ces excellents lments, je me
charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'annes. Aprs
quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.

Ayant ainsi parl, Henri Lon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui
suivait son ide, pria Henri de Brc de voir s'il ne restait pas une
bonne prfecture. Mais le prsident rpta qu'il n'avait plus que
Guret et Draguignan.

--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que
c'est le pied  l'trier.




XVI


La baronne de Bonmont avait invit tous les chtelains titrs et tous
les chtelains industriels et financiers de la rgion  une fte de
charit qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre chteau
de Montil, que Bernard de Paves, grand matre de l'artillerie sous
Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles,
sa quatrime femme, et que le baron Jules avait achet aprs l'emprunt
franais de 1871. Elle avait eu la dlicatesse de n'envoyer aucune
invitation aux chteaux juifs, bien qu'elle y et des amis et des
parents. Baptise aprs la mort de son mari et naturalise depuis cinq
ans dj, elle tait toute dvoue  la religion et  la patrie. Ainsi
que son frre Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement
de ses anciens coreligionnaires par un antismitisme sincre.
Cependant elle n'tait point ambitieuse, et son inclination naturelle
la portait aux joies intimes. Elle se serait contente d'un tat
modeste dans la noblesse chrtienne, si son fils ne l'avait oblige 
paratre. C'est le petit baron Ernest qui l'avait pousse chez les
Brc. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la
liste des invits  la fte qu'on prparait. C'est lui qui avait amen
 Montil, jouer la comdie, la petite duchesse de Mausac, qui se
disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des cuyres et
boire avec des cochers.

Le programme de la fte comportait une reprsentation de _Joconde_ par
des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fte vnitienne
sur l'tang, des illuminations.

C'tait dj le 17. Les prparatifs se faisaient avec une grande hte,
dans une extrme confusion. La petite troupe rptait la pice dans la
longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons
portaient avec une ingnieuse varit d'arrangements le paon de
Bernard de Paves li par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles.

M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le
parc, les charpentiers assujettissaient  grands coups de maillet les
fermes des baraques. Largillire, de l'Opra-Comique, mettait en
scne.

--A vous, duchesse.

Les doigts de M. Germaine, dpouills de leurs bagues, hors une qui
restait au pouce, descendirent sur le clavier.

--La, la...

Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont:

--Laissez-moi boire mon cocktail.

Lorsque ce fut fait, Largillire reprit:

--Allons, duchesse!

 Tout me seconde,
 Je l'ai prvu...

Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une
amthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la
duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intrt:

--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous tes fait de la
poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y tes arriv, vrai!...
Tandis que moi, regardez!

Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap:

--Moi, j'ai tout t.

Elle fit demi-tour.

--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-l, a vous est venu, 
vous. C'est drle tout de mme!... Oh! il n'y a pas de mal. a se
compense.

Cependant Ren Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le
cou allong comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des
perles de sa voix, grave et mme un peu sombre. Il s'impatienta et dit
schement:

--Nous ne serons jamais prts. C'est dplorable!

--Reprenons le quatuor et enchanons, dit Largillire.

    Tout me seconde,
    Je l'ai prvu;
    Pauvre Joconde!
    Il est vaincu.

--Passez, monsieur Quatrebarbe.

M. Grard Quatrebarbe tait le fils de l'architecte diocsain. On le
recevait dans le monde depuis qu'il avait cass les carreaux du
bottier Meyer, prsum juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait
ses entres. Et Ren Chartier lui jetait des regards furieux.

--Vous n'tes pas  votre place, duchesse, dit Largillire.

--Ah! pour a non, rpondit la duchesse. Amer, Ren Chartier
s'approcha du petit Bonmont et lui dit  l'oreille:

--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails  la duchesse. Elle
fera tout manquer.

Largillire se plaignait aussi. Les masses chorales taient confuses
et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqu le "trois".

--Monsieur Lacrisse, vous n'tes pas en place.

Joseph Lacrisse n'tait pas en place. Et il convient de dire que ce
n'tait pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans
les petits coins et lui murmurait:

--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je
sens que j'en mourrais.

Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot
tournait mal, il tait agac. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce
qu'elle n'avait pas donn d'argent pour la cause. Il alla d'un pas
trs roide se joindre aux masses chorales, tandis que Ren Chartier,
avec conviction, chantait:

    Dans un dlire extrme,
    On veut fuir ce qu'on aime.

Le petit Bonmont s'approcha de sa mre:

--Maman, mfie-toi de Lacrisse.

Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de ngligence affecte:

--Que veux-tu dire?... Il est trs srieux, plus srieux qu'on n'est
ordinairement  son ge; il est occup de choses importantes; il...

Le petit baron haussa ses paules d'athlte bossu.

--Je te dis: mfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a
demand de l'aider  t'extirper le chque. Mais jusqu' nouvel ordre
je ne vois pas que ce soit ncessaire. Je suis pour le Roi, mais cent
mille francs c'est une somme!

Ren Chartier chantait:

    On devient infidle,
    On court de belle en belle.

Un domestique apporta une lettre  la baronne. C'tait les Brc qui,
forcs de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre 
la fte de charit et envoyaient leur obole.

Elle tendit la lettre  son fils qui eut un mauvais sourire et
demanda:

--Et les Courtrai?

--Ils se sont excuss hier, ainsi que la gnrale Cartier de Chalmot.

--Quelles rosses!

--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.

--Parbleu! c'est leur mtier de venir chez nous.

Ils examinrent la situation. Elle tait mauvaise. Terremondre n'avait
pas, comme  son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses
tantes, toute la niche des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie
industrielle elle-mme semblait hsitante, cherchait des prtextes
pour se drober. Le petit Bonmont conclut:

--Fichue, maman, ta fte! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas
d'erreur.

A ces mots la douce lisabeth s'affligea. Son beau visage,
ternellement noy dans un sourire d'amante, s'assombrit.

A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre,
la voix de Largillire:

--Ce n'est pas a!... Nous ne serons jamais prts.

--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prts. Si
nous remettions la fte, puisqu'elle ne doit pas russir?

--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta
nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taill pour
la lutte. Je suis fort. Je suis crev, mais...

--Mon enfant...

--T'attendris pas. Je suis crev, mais je lutterai jusqu'au bout.

La voix de Ren Chartier jaillissait comme une source pure:

    On pense, on pense encore
    A celle qu'on adore,
    Et l'on revient toujours
    A ses premires a...

Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M.
Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les
bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se rfugia dans la
chemine monumentale o, sur l'ardoise angevine, taient sculpts les
amours des nymphes et les mtamorphoses des dieux. Et l, montrant une
petite poche de son corsage:

--Elles sont l vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher.
Tenez!... voil, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII.

Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'normes
pincettes.

Ren Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le
piano et dclara qu'il rendait son rle.

--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en
soupirant la baronne  son fils.

--Tout n'est pas perdu. J'ai mon ide, dit le petit baron. Il faut
savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien  Lacrisse.

--Ne rien dire  Lacrisse!

--Rien de srieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha
du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un
autre cocktail, il rpondit trs doucement:

--Fichez-moi la paix.

Puis il alla s'asseoir auprs de Joseph Lacrisse qui mditait 
l'cart, et il lui parla quelque temps  voix basse. Il avait l'air
grave et convaincu.

--C'est bien vrai, disait-il au secrtaire du Comit de la Jeunesse
royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la Rpublique et sauver
la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mre est aussi de cet
avis. Elle est dispose  verser un acompte de cinquante mille francs
dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.

Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.

--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mre joint
son offrande patriotique  celle des trois dames franaises, qui se
montrrent d'une gnrosit chevaleresque. Soyez sr, ajouta-t-il,
qu'il tmoignera sa gratitude par une lettre autographe.

--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.

Et aprs un court silence:

--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brc et les Courtrai,
dites-leur de venir  notre petite fte.




XVII


C'tait le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
frache, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
porter leurs souhaits  une tante maternelle qui vivait encore, mais
pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
logis de bguine, sur un potager, dans le son des cloches
conventuelles. Pauline tait joyeuse sans raison et seulement parce
que ces jours de fte, qui marquent le cours du temps, lui rendaient
plus sensibles les progrs charmants de sa jeunesse. M. Bergeret
gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumire, n'attendant
plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon,
qu'il faut beaucoup pardonner  la nature. Le long des voies, les
mendiants, dresss comme des candlabres ou tals comme des
reposoirs, faisaient l'ornement de cette fte sociale. Ils taient
tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands,
cagoux, pitres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux,
drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement
universel des caractres et se conformant  la mdiocrit gnrale des
moeurs, ils n'talaient pas, comme aux ges du grand Cosre, des
difformits horribles et des plaies pouvantables. Ils n'entouraient
point de linges sanglants leurs membres mutils. Ils taient simples,
ils n'affectaient que des infirmits supportables. L'un d'eux suivit
assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas
agile. Puis il s'arrta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.

Aprs quoi M. Bergeret dit  sa fille:

--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
l'aumne. En donnant deux sous  Clopinel, j'ai got la joie honteuse
d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au
fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scell de mon sceau
l'antique iniquit, j'ai contribu  ce que cet homme n'et qu'une
moiti d'me.

--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrdule.

--Presque tout cela, rpondit M. Bergeret. J'ai vendu  mon frre
Clopinel de la fraternit  faux poids. Je me suis humili en
l'humiliant. Car l'aumne avilit galement celui qui la reoit et
celui qui la fait. J'ai mal agi.

--Je ne crois pas, dit Pauline.

--Tu ne le crois pas, rpondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
apparence les consquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
m'a induit en aumne. Je n'ai pu rsister  l'importunit de sa voix
de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que
le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le
bec ouvert comme un couple de canards. Sducteur! O dangereux
Clopinel! Clopinel dlicieux! Par toi, mon sou produit un peu de
bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitu avec un sou une
parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la
richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et
convi sans honneur au banquet de la socit, aux ftes de la
civilisation. Et aussitt j'ai senti que j'tais un puissant de ce
monde, au regard de toi, un riche prs de toi, doux Clopinel, mendigot
exquis, flatteur! Je me suis rjoui, je me suis enorgueilli, je me
suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis,  Clopinel!
_Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis._

Excrable pratique de l'aumne! Piti barbare de l'lmosyne! Antique
erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et
qui se croit quitte envers tous ses frres, par le plus misrable, le
plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le plus pauvre acte de
tous ceux qui peuvent tre accomplis en vue d'une meilleure
rpartition des richesses. Cette coutume de faire l'aumne est
contraire  la bienfaisance et en horreur  la charit.

--C'est vrai? demanda Pauline avec bonne volont.

--L'aumne, poursuivit M. Bergeret, n'est pas plus comparable  la
bienfaisance que la grimace d'un singe ne ressemble au sourire de la
Joconde. La bienfaisance est ingnieuse autant que l'aumne est
inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin.
C'est prcisment ce que je n'ai point fait  l'endroit de mon frre
Clopinel. Le nom seul de bienfaisance veillait les plus douces ides
dans les mes sensibles, au sicle des philosophes. On croyait que ce
nom avait t cr par le bon abb de Saint-Pierre. Mais il est plus
ancien et se trouve dj dans le vieux Balzac. Au XVIe sicle, on
disait _bnficence_. C'est le mme mot. J'avoue que je ne retrouve
pas  ce mot de bienfaisance sa beaut premire; il m'a t gt par
les pharisiens qui l'ont trop employ. Nous avons dans notre socit
beaucoup d'tablissements de bienfaisance, monts-de-pit, socits de
prvoyance, d'assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent
des services. Leur vice commun est de procder de l'iniquit sociale
qu'ils sont destins  corriger, et d'tre des mdecines contamines.
La bienfaisance universelle, c'est que chacun vive de son travail et
non du travail d'autrui. Hors l'change et la solidarit tout est vil,
honteux, infcond. La charit humaine, c'est le concours de tous dans
la production et le partage des fruits.

Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles
que les riches. Quels riches exercrent jamais aussi pleinement
qu'pictte ou que Benot Malon la charit du genre humain? La charit
vritable, c'est le don des oeuvres de chacun  tous, c'est la belle
bont, c'est le geste harmonieux de l'me qui se penche comme un vase
plein de nard prcieux et qui se rpand en bienfaits, c'est
Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les dputs  l'Assemble
nationale dans la nuit du 4 Aot; c'est le don rpandu dans sa
plnitude heureuse, l'argent coulant ple-mle avec l'amour et la
pense. Nous n'avons rien en propre que nous-mmes. On ne donne
vraiment que quand on donne son travail, son me, son gnie. Et cette
offrande magnifique de tout soi  tous les hommes enrichit le donateur
autant que la communaut.

--Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l'amour et de la
beaut  Clopinel. Tu lui as donn ce qui lui tait le plus
convenable.

--Il est vrai que Clopinel est devenu une brute. De tous les biens qui
peuvent flatter un homme, il ne gote que l'alcool. J'en juge  ce
qu'il puait l'eau-de-vie, quand il m'approcha. Mais tel qu'il est, il
est notre ouvrage. Notre orgueil fut son pre; notre iniquit, sa
mre. Il est le fruit mauvais de nos vices. Tout homme en socit doit
donner et recevoir. Celui-ci n'a pas assez donn sans doute parce
qu'il n'a pas assez reu.

--C'est peut-tre un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon
Dieu, pour qu'il n'y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de
paresseux? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons
naturellement et que c'est la socit qui les rend mchants?

--Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement,
rpondit M. Bergeret. Je vois plutt qu'ils sortent pniblement et peu
 peu de la barbarie originelle et qu'ils organisent  grand effort
une justice incertaine et une bont prcaire. Le temps est loin encore
o ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps
est loin o ils ne feront plus la guerre entre eux et o les tableaux
qui reprsentent des batailles seront cachs aux yeux comme immoraux
et offrant un spectacle honteux. Je crois que le rgne de la violence
durera longtemps encore, que longtemps les peuples s'entre-dchireront
pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d'une mme
nation s'arracheront furieusement les uns aux autres les biens
ncessaires  la vie, au lieu d'en faire un partage quitable. Mais je
crois aussi que les hommes sont moins froces quand ils sont moins
misrables, que les progrs de l'industrie dterminent  la longue
quelque adoucissement dans les moeurs, et je tiens d'un botaniste que
l'aubpine transporte d'un terrain sec en un sol gras y change ses
pines en fleurs.

--Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s'cria Pauline
en s'arrtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son pre
le regard de ses yeux gris d'aube, pleins de lumire douce et de
fracheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon coeur 
btir la maison future. C'est bien cela! C'est beau de construire avec
les hommes de bonne volont la rpublique nouvelle.

M. Bergeret sourit  cette parole d'espoir et  ces yeux d'aurore.

--Oui, dit-il, ce serait beau d'tablir la socit nouvelle, o chacun
recevrait le prix de son travail.

--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec
candeur.

Et M. Bergeret rpondit, non sans douceur ni tristesse:

--Ne me demande pas de prophtiser, mon enfant. Ce n'est pas sans
raison que les anciens ont considr le pouvoir de percer l'avenir
comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous
tait possible de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'
mourir, et peut-tre tomberions-nous foudroys de douleur ou
d'pouvante. L'avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de
haute lice travaillent  leurs tapisseries, sans le voir.

Ainsi conversaient en cheminant le pre et la fille. Devant le square
de la rue de Svres, ils rencontrrent un mendigot solidement implant
sur le trottoir.

--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pice de dix
sous  me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous
serions sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le
bras allong d'un misrable est une barrire que je ne saurais
franchir. C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne  ce
truand. C'est pardonnable. Il ne faut pas s'exagrer le mal qu'on
fait.

--Papa, je suis inquite de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans
ta rpublique. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son
travail?

--Ma fille, rpondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira 
disparatre. Il est dj trs diminu. La paresse, le got du repos le
dispose  l'vanouissement final. Il rentrera dans le nant avec
facilit.

--Je crois au contraire qu'il est trs content de vivre.

--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est dlicieux sans doute
d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparatra avec le dernier
mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin dans ma rpublique.
Il n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de
riches ni de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.

--Nous serons tous heureux, mon pre.

--Non. La sainte piti, qui fait la beaut des mes, prirait en mme
temps que prirait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le
mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le
bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succderont
aux jours. Le mal est ncessaire. Il a comme le bien sa source
profonde dans la nature et l'un ne saurait tre tari sans l'autre.
Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La
souffrance est soeur de la joie et leurs haleines jumelles, en passant
sur nos cordes, les font rsonner harmonieusement. Le souffle seul du
bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence.
Mais aux maux invitables,  ces maux  la fois vulgaires et augustes
qui rsultent de la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux
artificiels qui rsultent de notre condition sociale. Les hommes ne
seront plus dforms par un travail inique dont ils meurent plutt
qu'ils n'en vivent. L'esclave sortira de l'ergastule et l'usine ne
dvorera plus les corps par millions.

Cette dlivrance, je l'attends de la machine elle-mme. La machine
qui a broy tant d'hommes viendra en aide doucement, gnreusement 
la tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure,
deviendra bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'me?
coute. L'tincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite
toile subtile qui se rvla, dans le sicle dernier, au physicien
merveill, accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laisse
vaincre sans se laisser connatre, la force mystrieuse et captive,
l'insaisissable saisi par nos mains, la foudre docile, mise en
bouteille et dvide sur les innombrables fils qui couvrent la terre
de leur rseau, l'lectricit portera sa force, son aide, partout o
il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer o le pre et
la mre et les enfants ne seront plus spars. Ce n'est point un rve.
La machine farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les mes,
deviendra domestique, intime et familire. Mais ce n'est rien, non ce
n'est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les
manivelles, les glissires, les volants s'humanisent, si les hommes
gardent un coeur de fer.

Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore.
Un jour viendra o le patron, s'levant en beaut morale, deviendra un
ouvrier parmi les ouvriers affranchis, o il n'y aura plus de salaire,
mais change de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse
qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Aot. Elle
abandonnera des gains disputs et des privilges menacs. Elle sera
gnreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'tre. Et que dit
aujourd'hui le patron? Qu'il est l'me et la pense, et que sans lui
son arme d'ouvriers serait comme un corps priv d'intelligence. Eh
bien! s'il est la pense, qu'il se contente de cet honneur et de cette
joie. Faut-il, parce qu'on est pense et esprit, qu'on se gorge de
richesses? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une
statue de bronze, il tait l'me de l'oeuvre. Le prix qu'il en
recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on
hissait par une poulie  une poutre de l'atelier. Chaque compagnon
dnouait la corde  son tour et prenait dans le panier selon ses
besoins. N'est-ce point assez de la joie de produire par
l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le matre-ouvrier de
partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais dans ma
rpublique il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera 
tous.

--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillit.

--Les biens les plus prcieux, rpondit M. Bergeret, sont communs 
tous les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumire
appartiennent en commun  tout ce qui respire et voit la clart du
jour. Aprs les travaux sculaires de l'gosme et de l'avarice, en
dpit des efforts violents des individus pour saisir et garder des
trsors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d'entre
nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent
indistinctement  tous les hommes. Et dans notre socit mme ne
vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides,
routes, fleuves, forts autrefois royales, bibliothques, muses,
appartiennent  tous? Aucun riche ne possde plus que moi ce vieux
chne de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus  moi
qu'au riche si je sais mieux en jouir. La proprit collective, qu'on
redoute comme un monstre lointain, nous entoure dj sous mille formes
familires. Elle effraye quand on l'annonce et l'on use dj des
avantages qu'elle procure.

Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte
autour du vnr M. Pierre Laffitte ne sont point presss de devenir
socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la
proprit est de source sociale. Et rien n'est plus vrai puisque toute
proprit, acquise par un effort individuel, n'a pu natre et
subsister que par le concours de la communaut tout entire. Et
puisque la proprit prive est de source sociale, ce n'est point en
mconnatre l'origine ni en corrompre l'essence que de l'tendre  la
communaut et la commettre  l'tat dont elle dpend ncessairement.
Et qu'est-ce que l'tat?... Mademoiselle Bergeret s'empressa de
rpondre  cette question:

--L'tat, mon pre, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis
derrire un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dpouiller
pour lui.

--Je comprends, rpondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours
inclin  comprendre, et j'y ai perdu des nergies prcieuses. Je
dcouvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas
comprendre. Cela permet parfois de conqurir le monde. Si Napolon
avait t aussi intelligent que Spinoza, il aurait crit quatre
volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux
et piteux qui est assis derrire un guichet, tu lui confies tes
lettres, Pauline, que tu ne confierais pas  l'agence Tricoche. Il
administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins
prcieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne
sera plus rien. Ou plutt il ne sera plus que nous. Ananti par son
universalit, il cessera de paratre tracassier. On n'est plus
mchant, ma fille, quand on n'est plus personne. Ce qu'il a de
dplaisant  l'heure qu'il est, c'est qu'il rogne sur la proprit
individuelle, qu'il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et
beaucoup sur les maigres. Cela le rend insupportable. Il est avide. Il
a des besoins. Dans ma rpublique, il sera sans dsirs, comme les
dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous ne le sentirons pas,
puisqu'il sera conforme  nous, indistinct de nous. Il sera comme s'il
n'tait pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers 
l'tat, la vie  une abstraction, c'est au contraire l'abstraction que
je subordonne  la ralit, l'tat que je supprime en l'identifiant 
toute l'activit sociale.

Si mme cette rpublique ne devait jamais exister, je me fliciterais
d'en avoir caress l'ide. Il est permis de btir en Utopie. Et
Auguste Comte lui-mme, qui se flattait de ne construire que sur les
donnes de la science positive, a plac Campanella dans le calendrier
des grands hommes.

Les rves des philosophes ont de tout temps suscit des hommes
d'action qui se sont mis  l'oeuvre pour les raliser. Notre pense
cre l'avenir. Les hommes d'tat travaillent sur les plans que nous
laissons aprs notre mort. Ce sont nos maons et nos goujats. Non, ma
fille, je ne btis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient
nullement et qui est, en ce moment mme, le songe de mille et mille
mes, est vritable et prophtique. Toute socit dont les organes ne
correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont t crs, et
dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile
qu'ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des dsordres intimes
prcdent sa fin et l'annoncent.

La socit fodale tait fortement constitue. Quand le clerg cessa
d'y reprsenter le savoir et la noblesse, d'y dfendre par l'pe le
laboureur et l'artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des
membres gonfls et nuisibles, tout le corps prit; une rvolution
imprvue et ncessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans
la socit actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que
tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils
produisent? Qui soutiendrait que la richesse est justement rpartie?
Qui peut croire enfin  la dure de l'iniquit?

--Et comment la faire cesser, mon pre? Comment changer le monde?

--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole.
L'enchanement des fortes raisons et des hautes penses est un lien
qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les
violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela
le monde appartiendrait aux brutes armes. Qui donc les tient en
respect? Seule, sans armes et nue, la pense.

Je ne verrai pas la cit nouvelle. Tous les changements dans l'ordre
social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles.
Un gologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a dmontr que ces
traces effrayantes de la priode glaciaire, ces rochers normes
trans dans les valles, cette flore des froides contres et ces
animaux velus succdant  la faune et  la flore des pays chauds, ces
apparences de cataclysmes sont, en ralit, l'effet d'actions
multiples et prolonges, et que ces grands changements, produits avec
la lenteur clmente des forces naturelles, ne furent pas mme
souponns par les innombrables gnrations des tres anims qui y
assistrent. Les transformations sociales s'oprent, de mme,
insensiblement et sans cesse. L'homme timide redoute, comme un
cataclysme futur, un changement commenc avant sa naissance, qui
s'opre sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne deviendra
sensible que dans un sicle.




XVIII


M. Flix Panneton montait  pied lentement l'avenue des
Champs-Elyses. En s'acheminant vers l'Arc de Triomphe, il calculait
les chances de sa candidature au Snat. Elle n'tait point encore
pose. Et M. Panneton songeait comme Bonaparte: "Agir, calculer,
agir..." Deux listes taient dj offertes aux lecteurs dans le
dpartement. Les quatre snateurs sortants: Laprat-Teulet, Goby,
Mannequin et Ledru, se reprsentaient. Les nationalistes portaient le
comte de Brc, le colonel Despautres, M. Lerond, ancien magistrat et
le boucher Lafolie.

Il tait difficile de savoir laquelle des deux listes l'emporterait.
Les snateurs sortants se recommandaient aux paisibles populations du
dpartement par un long usage du pouvoir lgislatif, et comme gardiens
de ces traditions tout ensemble librales et autoritaires qui
remontaient  la fondation de la Rpublique et se rattachaient au nom
lgendaire de Gambetta. Ils se recommandaient par les services rendus
avec discernement et par des promesses abondantes. Ils avaient une
clientle nombreuse et discipline. Ces hommes publics, contemporains
des grandes poques, demeuraient fidles  leur doctrine avec une
fermet qui embellissait les sacrifices qu'ils faisaient aux exigences
de l'opinion, sous l'empire des circonstances. Antiques opportunistes,
ils se nommaient radicaux. Lors de l'Affaire, ils avaient tous quatre
tmoign de leur profond respect pour les Conseils de guerre, et chez
l'un d'eux ce respect tait ml d'attendrissement. L'ancien avou
Goby ne parlait qu'avec des larmes de la justice militaire. L'anctre,
le rpublicain des ges hroques, l'homme des grandes luttes,
Laprat-Teulet, s'exprimait sur l'arme nationale en termes si tendres
et si mus qu'on et estim, dans d'autres temps, qu'un tel langage
s'appliquait mieux  une pauvre orpheline qu' une institution forte
de tant d'hommes et de tant de milliards. Ces quatre snateurs avaient
vot la loi de dessaisissement et exprim, au Conseil gnral, le voeu
que le gouvernement prt des mesures rigoureuses pour arrter
l'agitation rvisionniste. C'taient les dreyfusards du dpartement.
Et, comme il n'y en avait pas d'autres, ils taient furieusement
combattus par les nationalistes. On faisait un grief  Mannequin
d'tre le beau-frre d'un conseiller  la Cour de cassation. Quant 
Laprat-Teulet, tte de liste il recevait des injures et des crachats
dont la liste entire tait clabousse. C'tait un non-lieu, et il
est vrai qu'il avait fait des affaires. On rappelait le temps o,
compromis dans le Panama, sous la menace d'un mandat d'arrt, il
laissait crotre une barbe blanche qui le rendait vnrable et se
faisait rouler dans une petite voiture par sa pieuse femme et par sa
fille, habille comme une bguine. Il passait chaque jour, dans ce
cortge d'humilit et de saintet, sous les ormes du mail, et se
faisait mettre au soleil, pauvre paralytique qui du bout de sa canne
traait des raies dans la poussire, tandis que d'un esprit retors il
prparait sa dfense. Un non-lieu la rendit inutile. Il s'tait
redress depuis. Mais la fureur nationaliste s'acharna contre lui! Il
tait panamiste, on le fit dreyfusard. Cet homme, se disait Ledru, va
couler la liste. Il fit part de ses inquitudes  Worms-Clavelin:

--Ne pourrait-on, monsieur le prfet, faire comprendre 
Laprat-Teulet, qui a rendu de signals services  la Rpublique et au
pays, que l'heure a sonn pour lui de rentrer dans la vie prive?

Le prfet rpondit qu'il fallait y regarder  deux fois avant de
dcapiter la liste rpublicaine.

Cependant le journal _la Croix_, introduit dans le dpartement par
madame Worms-Clavelin, faisait une campagne atroce contre les
snateurs sortants. Il soutenait la liste nationaliste qui tait
habilement forme. M. de Brc ralliait les royalistes assez nombreux
dans le dpartement. M. Lerond, ancien magistrat, avocat des
congrgations, tait agrable au clerg; le colonel Despautres,
obscur vieillard en soi, reprsentait l'honneur de l'arme: il avait
donn des louanges aux faussaires et souscrit pour la veuve du colonel
Henry. Le boucher Lafolie plaisait aux ouvriers  demi paysans des
faubourgs. On commenait  croire que la liste Brc obtiendrait plus
de deux cents voix et qu'elle pourrait passer. M. Worms-Clavelin
n'tait pas tranquille. Il fut tout  fait inquiet quand _la Croix_
publia le manifeste des candidats nationalistes. Le Prsident de la
Rpublique y tait outrag, le Snat trait de basse-cour et de
porcherie, le cabinet qualifi de ministre de trahison. Si ces
gens-l passent, je saute, pensa le prfet. Et il dit doucement  sa
femme:

--Tu as eu tort, ma chre amie, de favoriser la diffusion de _la
Croix_ dans le dpartement.

A quoi madame Worms-Clavlin rpondit:

--Qu'est-ce que tu veux? Comme juive, j'tais oblige d'exagrer les
sentiments catholiques. Cela nous a beaucoup servi jusqu'ici.

--Sans doute, rpliqua le prfet. Mais nous sommes peut-tre alls un
peu loin. Le secrtaire de prfecture, M. Lacarelle, que sa
ressemblance notoire avec Vercingtorix disposait au nationalisme,
faisait des pointages favorables  la liste Brc. M. Worms-Clavelin,
plong dans de sombres rveries, oubliait ses cigares, mchs et
fumants, sur les bras des fauteuils.

C'est alors que M. Flix Panneton alla le trouver. M. Flix Panneton,
frre cadet de Panneton de La Barge, tait dans les fournitures
militaires. On ne pouvait le souponner de ne point aimer assez cette
arme qu'il chaussait et coiffait. Il tait nationaliste. Mais il
tait nationaliste gouvernemental. Il tait nationaliste avec M.
Loubet et avec M. Waldeck-Rousseau. Il ne s'en cachait pas, et quand
on lui disait que c'tait impossible, il rpondait:

--Ce n'est pas impossible; ce n'est pas difficile. Il fallait
seulement en avoir l'ide.

Panneton nationaliste restait gouvernemental. Il est toujours temps
de ne plus l'tre, pensait-il; et tous ceux qui se sont brouills trop
tt avec le gouvernement ont eu  le regretter. On ne songe pas assez
qu'un gouvernement dj par terre a encore le temps de vous lcher un
coup de pied et de vous casser les mandibules. Cette sagesse lui
venait de son bon esprit et de ce qu'il tait fournisseur, aux ordres
du ministre. Il tait ambitieux, mais il s'efforait de satisfaire
son ambition sans qu'il en cott rien  ses affaires ni  ses
plaisirs, qui taient les tableaux et les femmes. Au reste trs actif,
toujours entre son usine et Paris, o il avait trois ou quatre
domiciles.

La pense de couler sa candidature entre les radicaux et les
nationalistes purs luitant venue un jour, il alla trouver M. le
prfet Worms-Clavelin et lui dit:

--Ce que j'ai  vous proposer, monsieur le prfet, ne peut que vous
tre agrable. Je suis donc certain  l'avance de votre assentiment.
Vous souhaitez le succs de la liste Laprat-Teulet. C'est votre
devoir. A cet gard, je respecte vos sentiments, mais je ne puis les
seconder. Vous redoutez le succs de la liste Brc. Rien de plus
lgitime. De ce ct, je puis vous tre utile. Je forme avec trois de
mes amis une liste de candidats nationalistes. Le dpartement est
nationaliste, mais il est modr. Mon programme sera nationaliste et
rpublicain. J'aurai contre moi les congrgations. J'aurai pour moi
l'vch. Ne me combattez pas. Observez  mon gard une neutralit
bienveillante. Je n'terai pas beaucoup de voix  la liste Laprat;
j'en prendrai au contraire un grand nombre  la liste Brc. Je ne
vous cache pas que j'espre passer au troisime tour. Mais ce sera
encore un succs pour vous, puisque les violents resteront sur le
carreau.

M. Worms-Clavelin rpondit:

--Monsieur Panneton, vous tes assur depuis longtemps de mes
sympathies personnelles. Je vous remercie de l'intressante
communication que vous avez eu l'amabilit de me faire. J'y
rflchirai et j'agirai conformment aux intrts du parti
rpublicain, en m'efforant de me pntrer des intentions du
gouvernement.

Il offrit un cigare  M. Panneton, puis il lui demanda amicalement
s'il ne venait pas de Paris et s'il n'avait pas vu la nouvelle pice
des Varits. Il faisait cette question parce qu'il savait que
Panneton entretenait une actrice de ce thtre. Flix Panneton passait
pour aimer beaucoup les femmes. C'tait un gros homme de cinquante
ans, noir, chauve, la tte dans les paules, laid et qu'on disait
spirituel.

Quelques jours aprs son entrevue avec le prfet Worms-Clavelin, il
remontait les Champs-Elyses, songeant  sa candidature, qui
s'annonait assez bien et qu'il importait de lancer le plus tt
possible. Mais au moment de publier la liste dont il tenait la tte,
un des candidats, M. de Terremondre, s'tait drob. M. de Terremondre
tait trop modr pour se sparer des violents. Il tait revenu  eux
en entendant redoubler leurs cris. Je m'y attendais! songeait
Panneton. Le mal n'est pas grand. Je prendrai Gromance  la place de
Terremondre. Gromance fera l'affaire. Gromance propritaire. Il n'y a
pas un hectare de ses terres qui ne soit hypothqu. Mais cela ne lui
nuira que dans son arrondissement. Il est  Paris. Je vais le voir.

A cet endroit de sa pense et de sa promenade, il vit venir madame de
Gromance dans un manteau de vison qui lui tombait jusqu'aux pieds.
Elle restait fine et mince sous l'paisse toison. Il la trouva
dlicieuse ainsi.

--Je suis charm de vous voir, chremadame. Comment va M. de Gromance?

--Mais... bien.

Quand on lui demandait des nouvelles de son mari, elle craignait
toujours que ce ne ft avec une ironie de mauvais got.

--Voulez-vous me permettre de faire quelques pas avec vous, madame?
J'ai  vous parler de choses srieuses... d'abord.

--Dites.

--Votre manteau vous donne un air farouche, l'air d'une charmante
petite sauvage...

--Ce sont l les choses srieuses que...

--J'y viens. Il est ncessaire que M. de Gromance pose sa candidature
au Snat. L'intrt du pays l'exige. M. de Gromance est nationaliste,
n'est-ce pas?

Elle le regarda avec une lgre indignation.

--Ce n'est pas un intellectuel, bien sr!

--Et rpublicain?

--Mon Dieu! oui. Je vais vous expliquer. Il est royaliste... Alors,
vous comprenez...

--Ah! chre madame, ces rpublicains-l sont les meilleurs. Nous
inscrirons le nom de M. de Gromance en belle place sur notre liste de
nationalistes rpublicains.

--Et vous croyez que Dieudonn passera?

--Madame, je le crois. Nous avons pour nous l'vch et beaucoup
d'lecteurs snatoriaux qui, nationalistes de conviction et de
sentiment, tiennent au gouvernement par leurs fonctions, leurs
intrts. Et, dans le cas d'un chec, qui ne peut tre qu'honorable,
M. de Gromance peut compter sur la reconnaissance de l'administration
et du gouvernement. Je vous le dis en grand secret: Worms-Clavelin
nous est favorable.

--Alors, je ne vois pas d'inconvnient  ce que Dieudonn...

--Vous m'assurez de son acceptation?

--Voyez-le vous-mme.

--Il n'coute que vous.

--Vous croyez?...

--J'en suis sr.

--Alors, c'est entendu.

--Mais non, ce n'est pas entendu. Il y a des dtails trs dlicats
qu'on ne peut pas rgler ainsi, dans la rue... Venez me voir. Je vous
montrerai mes Baudouin. Venez demain.

Et il lui souffla l'adresse  l'oreille, le numro d'une rue dserte
et languissante dans le quartier de l'Europe. C'est l qu' une
distance respectueuse de son appartement lgal et spacieux des
Champs-Elyses, il avait un petit htel, construit nagure pour un
peintre mondain.

--C'est donc bien press?

--Si c'est press! Songez donc, chre madame, qu'il ne nous reste plus
trois semaines pleines pour faire notre campagne lectorale et que
Brc travaille le dpartement depuis six mois.

--Mais, est-ce qu'il est absolument ncessaire que j'aille voir
vos?...

--Mes Baudouin... C'est indispensable.

--Croyez-vous?

--coutez et jugez-en vous-mme, chre madame. Le nom de votre mari
exerce un certain prestige, je ne le nie point, sur les populations
rurales, principalement dans les cantons o il est peu connu. Mais je
ne puis vous cacher que lorsque j'ai propos de l'introduire dans
notre liste, des rsistances se sont produites. Elles subsistent
encore. Il faut que vous me donniez la force de les vaincre. Il faut
que je puise dans votre... dans votre amiti, cette volont
irrsistible qui... Enfin, je sens que si vous ne m'accordez pas toute
votre sympathie, je n'aurai pas l'nergie ncessaire pour...

--Mais ce n'est pas trs correct d'aller voir vos...

--Oh!  Paris!...

--Si j'y vais, ce sera bien pour la patrie et pour l'arme. Il faut
sauver la France.

--C'est mon avis.

--Faites bien mes amitis  madame Panneton.

--Je n'y manquerai pas, chre madame. A demain.




XIX


Il y a dans le petit htel de M. Flix Panneton une grande pice qui
servait autrefois d'atelier au peintre mondain, et que le nouveau
propritaire meubla avec la magnificence d'un gros amateur de
curiosits et la sagesse d'un savant ami des femmes. M. Panneton y
disposa avec art, dans un ordre dtermin, des canaps, des sofas, des
divans de formes diverses.

En entrant, le regard, promen de droite  gauche, rencontrait d'abord
un petit canap de soie bleue, dont les bras  col de cygne
rappelaient le temps o Bonaparte  Paris, comme autrefois Tibre 
Rome, restaurait les moeurs; puis un autre canap, moins troit, en
beauvais, avec des accotoirs de tapisserie; puis une duchesse en trois
parties, garnie de soie; puis un petit sofa de bois,  la capucine,
couvert de tapisserie de point  la turque; puis un grand sofa de bois
dor, couvert de velours cramoisi cisel, avec son matelas pareil,
provenant de mademoiselle Damours; puis un vaste divan bas, mollement
rembourr, en satin ponceau. Au del il n'y avait plus qu'un amas
chancelant de coussins moelleux, sur un divan oriental, trs bas, qui,
tout baign d'une ombre rose, touchait  la chambre des Baudouin, 
gauche.

Comme de la porte on embrassait d'un coup d'oeil tous ces siges,
chaque visiteuse pouvait choisir celui qui convenait le mieux  son
caractre moral et  l'tat prsent de son me. Panneton, ds l'abord,
observait les amies nouvelles, piait leurs regards, s'tudiait 
deviner leurs prfrences et prenait soin de ne les faire asseoir que
l o elles voulaient tre assises. Les plus pudiques allaient droit
au petit canap bleu et posaient leur main gante sur le col de cygne.
Il y avait mme un haut fauteuil de velours de Gnes et de bois dor,
trne autrefois d'une duchesse de Modne et de Parme, qui tait pour
les orgueilleuses. Les Parisiennes s'asseyaient tranquillement dans le
canap de beauvais. Les princesses trangres marchaient d'ordinaire
vers l'un ou l'autre sofa. Grce  cette disposition judicieuse des
meubles de conversation, Panneton savait tout de suite ce qui lui
restait  faire. Il tait en tat de garder toutes les convenances,
averti de ne point tenter des passages trop brusques dans la
succession ncessaire de ses attitudes, et aussi d'viter  la
visiteuse comme  lui-mme des stations longues et inutiles entre les
politesses de la porte et la vue des Baudouin. Ses dmarches en
prenaient une sret et une matrise qui lui faisaient honneur.

Madame de Gromance montra tout de suite un tact dont Panneton lui sut
gr. Sans regarder seulement le trne de Parme et de Modne, et
laissant  sa droite le col de cygne consulaire, elle s'assit dans le
beauvais fleuri, comme une Parisienne. Clotilde avait langui dans la
petite noblesse agricole du dpartement, un peu tran avec de petits
jeunes gens mal levs. Mais le sens de la vie lui venait. Les
embarras d'argent avaient beaucoup exerc son intelligence et elle
commenait  comprendre le devoir social. Panneton ne lui dplaisait
pas excessivement. Cet homme chauve, avec des cheveux trs noirs
colls aux tempes, de gros yeux hors de la tte, un air d'amoureux
apoplectique, lui donnait un peu envie de rire et contentait ce besoin
de comique qu'elle avait dans l'amour. Sans doute elle et prfr un
superbe garon, mais elle tait encline  la gaiet facile, dispose 
l'amusement qu'un homme procure par des plaisanteries un peu grasses
et par une certaine laideur. Aprs un moment de gne bien naturelle,
elle sentit que ce ne serait pas horrible, ni mme trs ennuyeux.

Ce fut trs bien. Le passage du beauvais  la duchesse et de la
duchesse au grand sofa se fit convenablement. On jugea inutile de
s'arrter aux coussins orientaux et l'on passa dans la chambre des
Baudouin.

Quand Clotilde songea  les regarder, la chambre tait, comme ces
tableaux du peintre rotique, toute jonche de vtements de femme et
de linge fin.

--Ah! les voil, vos Baudouin. Vous en avez deux...

--Parfaitement.

Il possdait _le Jardinier galant_ et _le Carquois puis_, deux
petites gouaches qu'il avait payes soixante mille francs pice  la
vente Godard, et qui lui revenaient beaucoup plus cher que cela par
l'usage qu'il en faisait.

Il examinait en connaisseur, trs calme maintenant et mme un peu
mlancolique, cette fine, lgante, coulante figure de femme, et il
gotait  la trouver jolie une petite satisfaction d'amour-propre qui
s'avivait  mesure qu'elle revtait pice  pice son caractre social
avec ses vtements.

Elle demanda la liste des candidats:

--Panneton, industriel; Dieudonn de Gromance, propritaire; docteur
Fornerol; Mulot, explorateur.

--Mulot?

--Le fils Mulot. Il faisait des dettes  Paris. Le pre Mulot l'envoya
faire le tour du monde. Dsir Mulot, explorateur. C'est excellent, un
candidat explorateur. Les lecteurs esprent qu'il ouvrira des
dbouchs nouveaux  leurs produits. Et surtout ils sont flatts.

Madame de Gromance devenait une femme srieuse. Elle voulut connatre
la proclamation aux lecteurs snatoriaux. Il la lui rsuma et en
rcita les passages qu'il savait par coeur.

--D'abord nous promettons l'apaisement. Brc et les nationalistes
purs n'ont pas assez insist sur l'apaisement. Ensuite nous
fltrissons le parti sans nom.

Elle demanda:

--Qu'est-ce que c'est que le parti sans nom?

--Pour nous, c'est celui de nos adversaires. Pour nos adversaires,
c'est le ntre. Il n'y a pas d'quivoque possible... Nous fltrissons
les tratres, les vendus. Nous combattons la puissance de l'argent.
Cela, trs utile, pour la petite noblesse ruine. Ennemis de toute
raction, nous rpudions la politique d'aventures. La France veut
rsolument la paix. Mais le jour o elle tirerait l'pe du
fourreau..., etc., etc. La Patrie repose ses regards avec orgueil et
tendresse sur son admirable arme nationale.. Il faudra changer un peu
cette phrase-l.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle est littralement dans les deux autres manifestes
lectoraux, dans celui des nationalistes et dans celui des ennemis de
l'arme.

--Et vous me promettez que Dieudonn passera.

--Dieudonn ou Goby.

--Comment?... Dieudonn ou Goby? Si vous n'tiez pas plus sr que a,
vous auriez d me prvenir.... Dieudonn ou Goby!... A vous entendre,
on dirait que c'est la mme chose.

--Ce n'est pas la mme chose. Mais dans les deux cas, Brc choue....

--Vous savez, Brc est de nos amis.

--Et des miens!... Dans les deux cas, vous dis-je, Brc choue avec
sa liste, et M. de Gromance, en contribuant  son chec, se sera
acquis des titres  la reconnaissance du prfet et du gouvernement.
Aprs les lections, quel qu'en soit le rsultat, vous reviendrez voir
mes Baudouin, et je fais votre mari... tout ce que vous voudrez qu'il
soit.

--Ambassadeur.

Au scrutin du 28 janvier, la liste des nationalistes: comte de Brc;
colonel Despautres; Lerond, ancien magistrat; Lafolie, boucher,
obtint cent voix en moyenne. La liste des rpublicains progressistes:
Flix Panneton, industriel; Dieudonn de Gromance, propritaire;
Mulot, explorateur; docteur Fornerol, obtint cent trente voix en
moyenne; Laprat-Teulet, compromis dans le Panama, ne runit sur son
nom que cent vingt suffrages. Les trois autres snateurs sortants,
rpublicains radicaux, obtinrent deux cents voix en moyenne.

Au second tour de scrutin, Laprat-Teulet tomba  soixante voix.

Au troisime tour, Goby, Mannequin, Ledru, snateurs sortants
radicaux, et Flix Panneton, rpublicain progressiste, furent lus.




XX


--Contemplez ce spectacle, dit, sur les marches du Trocadro, M.
Bergeret  M. Goubin, son disciple, qui essuyait les verres de son
lorgnon. Voyez: dmes, minarets, flches, clochers, tours, frontons,
toits de chaume, d'ardoise, de verre, de tuile, de faences colores,
de bois, de peaux de btes, terrasses italiennes et terrasses
mauresques, palais, temples, pagodes, kiosques, huttes, cabanes,
tentes, chteaux d'eaux, chteau de feu, contrastes et harmonies de
toutes les habitations humaines, ferie du travail, jeux merveilleux
de l'industrie, amusement norme du gnie moderne, qui a plant l les
arts et mtiers de l'univers.

--Pensez-vous, demanda M. Goubin, que la France tirera profit de cette
immense Exposition?

--Elle en peut recueillir de grands avantages, rpondit M. Bergeret, 
la condition de n'en pas concevoir un strile et hostile orgueil. Ceci
n'est que le dcor et l'enveloppe. L'tude du dedans donnera lieu de
considrer de plus prs l'change et la circulation des produits, la
consommation au juste prix, l'augmentation du travail et du salaire,
l'mancipation de l'ouvrier. Et n'admirez-vous pas, monsieur Goubin,
un des premiers bienfaits de l'Exposition universelle? Voici que, tout
d'abord, elle a mis en droute Jean Coq et Jean Mouton. Jean Coq et
Jean Mouton, o sont-ils? On ne les voit ni ne les entend. Nagure on
ne voyait qu'eux. Jean Coq allait devant, la tte haute et le mollet
tendu. Jean Mouton allait derrire, gras et fris. Toute la ville
retentissait de leur _cocorico_ et de leur _be, be, be_; car ils
taient loquents. J'ous, un jour de cet hiver, Jean Coq qui disait:

--Il faut faire la guerre. Ce gouvernement l'a rendue invitable par
sa lchet.

Et Jean Mouton rpondait:

--J'aimerais assez une guerre navale.

--Certes, disait Jean Coq, une naumachie serait congruente 
l'exaltation du nationalisme. Mais ne pouvons-nous faire la guerre sur
terre et sur mer? Qui nous en empche?

--Personne, rpondait Jean Mouton. Je voudrais bien voir que
quelqu'un nous en empcht! Mais auparavant il faut exterminer les
tratres et les vendus, les juifs et les francs-maons. C'est
ncessaire.

--Je l'entends bien ainsi, disait Jean Coq, et ne partirai en guerre
que lorsque le sol national sera purg de tous nos ennemis.

Jean Coq est vif, Jean Mouton est doux. Mais ils savent trop bien
tous deux comment on trempe les nergies nationales pour ne pas
s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'assurer  leur pays les
bienfaits de la guerre civile et de la guerre trangre.

Jean Coq et Jean Mouton sont rpublicains. Jean Coq vote,  chaque
lection, pour le candidat imprialiste, et Jean Mouton pour le
candidat royaliste; mais ils sont tous deux rpublicains
plbiscitaires, n'imaginant rien de mieux, pour affermir le
gouvernement de leur choix, que de le livrer aux hasards d'un suffrage
obscur et tumultueux. En quoi ils se montrent habiles gens. En effet,
il vous est profitable, si vous possdez une maison, de la jouer aux
ds contre une botte de foin, car, par ce moyen, vous risquez de
gagner votre maison, ce dont vous serez bien avanc.

Jean Coq n'est pas pieux, et Jean Mouton n'est pas clrical bien
qu'il ne soit pas libre penseur, mais ils vnrent et chrissent la
moinerie qui s'enrichit  vendre des miracles et qui rdige des
papiers sditieux, injurieux et calomniateurs. Et vous savez si une
telle moinerie pullule en ce pays et le dvore!

Jean Coq et Jean Mouton sont patriotes. Vous pensez l'tre aussi et
vous vous sentez attach  votre pays par les forces invincibles et
douces du sentiment et de la raison. Mais c'est une erreur, et si vous
souhaitez de vivre en paix avec l'univers, vous tes un complice de
l'tranger. Jean Coq et Jean Mouton vous le prouveront bien en vous
assommant  coups de matraque, au cri de guerre: La France aux
Franais! Et ce sera bien fait pour vous. La France aux Franais,
c'est la devise de Jean Coq et de Jean Mouton; et comme videmment ces
trois mots rendent un compte exact de la situation d'un grand peuple
au milieu des autres peuples, expriment les conditions ncessaires de
sa vie, la loi universelle de l'change, le commerce des ides et des
produits, comme enfin ils renferment une philosophie profonde et une
large doctrine conomique, Jean Coq et Jean Mouton, pour assurer la
France aux Franais, avaient rsolu de la fermer aux trangers,
tendant ainsi, par un coup de gnie, aux personnes humaines le
systme que M. Mline n'avait appliqu qu'aux produits que
l'agriculture et de l'industrie, pour le plus grand profit d'un petit
nombre de propritaires fonciers. Et cette pense, que conut Jean
Coq, d'interdire le sol national aux hommes des nations trangres
s'imposa par sa beaut farouche  l'admiration d'une assez grande
foule de menus bourgeois et de limonadiers.

Jean, Coq et Jean Mouton n'ont point de mchancet. C'est avec
innocence qu'ils sont les ennemis du genre humain. Jean Coq a plus
d'ardeur, Jean Mouton plus de mlancolie; mais ils sont simples tous
deux, et ils croient ce que dit leur journal. C'est l qu'clate leur
candeur. Car ce que dit leur journal n'est pas aisment croyable. Je
vous atteste, imposteurs clbres, faussaires de tous les temps,
menteurs insignes, trompeurs illustres, artisans fameux de fictions,
d'erreurs et d'illusions, vous dont les fraudes vnrables ont enrichi
la littrature profane et la littrature sacre de tant de livres
supposs, auteurs des ouvrages apocryphes grecs, latins, hbraques,
syriaques et chaldaques, qui ont abus si longtemps les ignorants et
les doctes, faux Pythagore, faux Herms-Trismgiste, faux
Sanchoniathon, rdacteurs fallacieux des posies orphiques et des
Livres sibyllins, faux Enoch, faux Esdras, pseudo-Clment et
pseudo-Timothe; et vous seigneurs abbs qui, pour vous assurer la
possession de vos terres et de vos privilges, forgetes sous le rgne
de Louis IX, des chartes de Clotaire et de Dagobert; et vous, docteurs
en droit canon, qui appuytes les prtentions du saint sige sur un
tas de sacres dcrtales que vous aviez vous-mmes composes; et
vous, fabricants  la grosse de mmoires historiques, Soulavie,
Courchamps, Touchard-Lafosse, faux Weber, Bourrienne faux; vous,
feints bourreaux et policiers feints, qui crivtes sordidement les
Mmoires de Samson et les Mmoires de M. Claude; et toi Vrain-Lucas
qui de ta main sus tracer une lettre de Marie-Madeleine et un billet
de Vercingtorix, je vous atteste; je vous atteste, vous dont la vie
entire fut une oeuvre de simulation, faux Smerdis, faux Nrons,
fausses Pucelles d'Orlans qui tromptes les frres mme de Jeanne
d'Arc, faux Dmtrius, faux Martin Guerre et faux ducs de Normandie;
je vous atteste, ouvriers en prestiges, faiseurs de miracles par qui
les foules furent sduites, Simon le Magicien, Apollonius de Tyane,
Cagliostro, comte de Saint-Germain; je vous atteste, voyageurs qui,
revenant de loin, etes toutes facilits de mentir et en ustes
pleinement, vous qui nous dites avoir vu les Cyclopes et les
Lestrygons, la montagne d'aimant, l'oiseau Rok et le poisson-vque;
et vous Jean de Mandeville, qui rencontrtes en Asie des diables
crachant du feu; et vous beaux faiseurs de contes, de fables et de
gabs,  ma Mre l'Oie,  Till l'Espigle,  baron de Mnchhausen! et
vous Espagnols chevaleresques et picaresques, grands hbleurs, je vous
atteste; soyez tmoins qu' vous tous, vous n'avez pas accumul autant
de mensonges, en une longue suite de sicles, que n'en assemble en un
jour un seul des journaux que lisent Jean Coq et Jean Mouton. Aprs
cela comment s'tonner qu'ils aient tant de fantmes dans la tte!




XXI


Impliqu dans les poursuites intentes aux auteurs du complot contre
la Rpublique, Joseph Lacrisse mit en sret sa personne et ses
papiers. Le commissaire de police charg de saisir la correspondance
du Comit royaliste tait trop homme du monde pour ne pas avertir
pralablement de sa visite MM. les membres du Comit. Il les en avisa
vingt-quatre heures  l'avance, mettant ainsi sa courtoisie d'accord
avec le lgitime souci de bien conduire ses affaires, car il croyait,
conformment  l'opinion commune, que le ministre rpublicain serait
bientt renvers et remplac par un ministre Mline ou Ribot. Quand
il se prsenta au sige du Comit, tous les cartons et tous les
tiroirs taient vides. Le magistrat y apposa les scells. Il mit
pareillement sous scells un Bottin de 1897, le catalogue d'un
constructeur d'automobiles, un gant d'escrime et un paquet de
cigarettes, qui se trouvaient sur le marbre de la chemine. De cette
manire, il observa les formes de la loi, ce dont il convient de le
fliciter; on doit toujours observer les formes de la loi. Il se
nommait Jonquille. C'tait un magistrat distingu et un homme
d'esprit. Il avait compos, dans sa jeunesse, des chansons pour les
cafs-concerts. Une de ses oeuvres, _les Cancrelats dans le pain_,
obtint un grand succs aux Champs-Elyses, en 1885.

Aprs l'tonnement caus par une poursuite inattendue, Joseph Lacrisse
se rassura. Il s'aperut vite que, sous le prsent rgime, on risque
moins  conspirer qu'on ne risquait sous le premier Empire et sous la
royaut lgitime, et que la troisime Rpublique n'est pas
sanguinaire. Il l'en estima moins, mais il en prouva un grand
soulagement. Madame de Bonmont seule le considrait comme une victime.
Elle l'en aima davantage, car elle tait gnreuse, et elle lui
tmoignait son amour dans les larmes, les sanglots et les spasmes, en
sorte qu'il passa avec elle,  Bruxelles, quinze jours inoubliables.
Ce fut tout son exil. Il bnficia d'une des premires ordonnances de
non-lieu rendues par la Haute Cour. Je ne m'en plains pas, et si l'on
m'en avait cru, la Haute Cour n'aurait condamn personne. Puisqu'on
n'osait pas poursuivre tous les coupables, il n'tait pas trs lgant
de condamner seulement ceux dont on avait le moins de peur, et de les
condamner pour des faits qui n'taient pas, ou du moins ne semblaient
pas suffisamment distincts des faits pour lesquels ils avaient t
dj poursuivis. Enfin que, dans un complot militaire, seuls des
civils fussent impliqus, cela pouvait paratre trange.

A quoi d'excellentes gens m'ont rpondu:

--On se dfend comme on peut.

Joseph Lacrisse n'avait rien perdu de son nergie. Il tait prt 
renouer les fils rompus du complot, mais on reconnut vite que c'tait
impossible. Bien que, pour la plupart, les commissaires de police qui
avaient reu un mandat de perquisition eussent agi  l'gard des
prvenus royalistes avec la mme dlicatesse que M. Jonquille, la
malice du hasard ou l'imprudence des conspirateurs mit malgr eux,
entre leurs mains, assez de papiers pour rvler au procureur de la
Rpublique l'organisation intime des Comits. On ne pouvait plus
conspirer en sret, et toute esprance tait perdue de voir le Roi
revenir avec les hirondelles.

Madame de Bonmont vendit les six chevaux blancs qu'elle avait achets
dans le dessein de les offrir au Prince pour rentre  Paris, par
l'avenue des Champs-Elyses. Elle les cda, sur l'avis de son frre
Wallstein,  M. Gilbert, directeur du Cirque national du Trocadro.
Elle n'eut point la douleur de les vendre  perte. Elle fit mme un
petit bnfice dessus. Cependant ses beaux yeux pleurrent quand ces
six chevaux blancs comme des lis quittrent son curie pour n'y plus
revenir. Il lui semblait qu'ils prenaient les funrailles de cette
royaut dont ils devaient conduire le triomphe.

Cependant la Haute Cour, qui avait instruit l'affaire avec une
curiosit limite, sigeait longuement.

Un jour, chez madame de Bonmont, le jeune Lacrisse se donna la
naturelle satisfaction de maudire les juges qui l'avaient acquitt,
mais qui retenaient quelques accuss.

--Quels bandits! s'cria-t-il.

--Ah! soupira madame de Bonmont, le Snat est aux gages du ministre.
Nous avons un gouvernement affreux. Ce n'est pas M. Mline qui aurait
fait cet abominable procs. C'tait un rpublicain, M. Mline, mais
c'tait un honnte homme. S'il tait rest ministre, le Roi serait
aujourd'hui en France.

--Hlas! le Roi en est loin, aujourd'hui, dit Henri Lon, qui n'avait
jamais eu beaucoup d'illusions.

Joseph Lacrisse secoua la tte. Et il y eut un grand silence.

--C'est peut-tre un bien pour vous, reprit Henri Lon.

--Comment?

--Je dis que, d'une manire, c'est plutt un avantage pour vous,
Lacrisse, que le Roi reste en exil. Et mme vous devriez en tre
enchant, abstraction faite de vos sentiments patriotiques,
naturellement.

--Je ne comprends pas.

--C'est pourtant bien simple. Si vous tiez financier, comme moi, la
monarchie pourrait vous tre profitable. Ne serait-ce que l'emprunt du
sacre... Le Roi aurait fait un emprunt peu aprs son avnement, car il
aurait eu besoin d'argent pour rgner, ce cher prince. Il y avait gros
 gagner pour moi, dans cette affaire-l. Mais vous, un avocat,
qu'est-ce que vous auriez gagn  la restauration? Une prfecture? La
belle affaire! Vous pouvez avoir beaucoup mieux comme royaliste dans
la Rpublique. Vous parlez trs bien... Ne vous en dfendez pas. Vous
parlez avec facilit, avec lgance. Vous tes un des vingt-cinq ou
trente membres du jeune barreau que le nationalisme a mis en vue. Vous
pouvez m'en croire, je ne vous flatte pas. Un homme qui parle a tout 
gagner  ce que le Roi ne revienne pas. Philippe  l'Elyse, vous tes
mis en devoir d'administrer, de gouverner. On s'use vite  ce mtier.
Vous prenez les intrts du peuple, vous mcontentez le Roi, il vous
chasse. Vous tes dvou au Roi, le public murmure, et le Roi vous
congdie. Il fait des fautes, vous en faites, et vous tes puni des
vtres et des siennes. Populaire ou impopulaire, vous vous coulez
fatalement. Mais tant que le Prince est en exil, vous ne pouvez
commettre de fautes. Vous ne pouvez rien: vous n'avez pas de
responsabilit. C'est une situation excellente. Vous n'avez  craindre
ni la popularit ni l'impopularit: vous tes au-dessus de l'une et
de l'autre. Vous ne pouvez tre maladroit: aucune maladresse n'est
possible au dfenseur d'une cause perdue. L'avocat du malheur est
toujours loquent. Dans une rpublique on est royaliste sans danger
quand on l'est sans espoir. On fait au pouvoir une opposition sereine;
on est libral; on a la sympathie de tous les ennemis du rgime
existant et l'estime du gouvernement que l'on combat sans lui nuire.
Serviteur de la monarchie dchue, la vnration avec laquelle vous
vous agenouillerez aux pieds de votre Roi rehaussera la noblesse de
votre caractre, et vous pouvez sans bassesse puiser sur lui toutes
les flatteries. Vous pouvez galement, sans inconvnient aucun, faire
la leon au Prince, lui parler avec une rude franchise, lui reprocher
ses alliances, ses abdications, ses conseillers intimes, lui dire, par
exemple: Monseigneur, je vous avertis respectueusement que vous vous
encanaillez. Les journaux recueilleront cette noble parole. Votre
renom de fidlit en grandira et vous dominerez votre propre parti du
toute la hauteur de votre me. Avocat, dput, vous avez au Palais, 
la tribune, les plus beaux gestes; vous tes incorruptible... Et les
bons Pres vous protgent. Lacrisse, connaissez votre bonheur.

Lacrisse rpliqua schement:

--C'est peut-tre drle, ce que vous dites, Lon; mais je ne trouve
pas. Et je doute que vos plaisanteries soient trs  propos.

--Je ne plaisante pas.

--Si! vous plaisantez. Vous tes sceptique. J'ai horreur du
scepticisme. C'est la ngation de l'action. Moi je suis pour l'action,
toujours et quand mme.

Henri Lon protesta:

--Je vous assure que je suis trs srieux.

--Eh bien! mon cher ami, j'ai le regret de vous dire que vous ne
comprenez pas le moins du monde l'esprit de votre poque. Vous avez
dessin l un bonhomme genre Berryer, qui aurait l'air d'un portrait
de famille, d'un trumeau. On pouvait lui trouver une certaine allure,
 votre royaliste, sous le second Empire. Mais je vous assure
qu'aujourd'hui il paratrait vieux jeu et bigrement dmod. Le
courtisan du malheur serait tout bonnement ridicule, au XXe sicle. Il
ne faut pas tre vaincu et les faibles ont tort. Voil notre morale,
mon cher. Est-ce que nous sommes pour la Pologne, pour la Grce, pour
la Finlande? Non, non! Nous ne pinons pas de cette guitare-l. On
n'est pas des nafs!... Nous avons cri Vivent les Bors! c'est
vrai. Mais nous savions ce que nous faisions. C'tait pour ennuyer le
gouvernement en lui crant des difficults avec l'Angleterre, et parce
que nous esprions que les Bors seraient victorieux. D'ailleurs je ne
suis pas dcourag. J'ai bon espoir que nous renverserons la
Rpublique, avec l'aide des rpublicains.

Ce que nous ne pouvons faire tout seuls, nous le ferons avec les
nationalistes de toutes nuances. Avec eux nous tranglerons la gueuse.
Et tout d'abord il faut travailler les lections municipales.




XXII


Joseph Lacrisse l'avait dit: il tait homme d'action. L'oisivet lui
pesait. Secrtaire d'un Comit royaliste qui n'agissait plus, il entra
dans un Comit nationaliste qui agissait beaucoup. L'esprit en tait
violent. On y respirait un amour haineux de la France et un
patriotisme exterminateur. On y organisait des manifestations assez
farouches, qui avaient lieu soit dans les thtres, soit dans les
glises. Joseph Lacrisse prenait la tte de ces manifestations.
Lorsqu'elles avaient lieu dans les glises, madame de Bonmont, qui
tait pieuse, s'y rendait en toilette sombre. _Domus mea domus
orationis._ Un jour, aprs s'tre joints aux nationalistes, dans la
cathdrale, pour y prier avec clat, madame de Bonmont et Lacrisse se
mlrent, sur la place du Parvis,  des hommes qui exprimaient leur
patriotisme par des cris frntiques et concerts. Lacrisse I unit sa
voix  la voix de la foule, et madame de Bonmont anima les courages
par les sourires humides de ses yeux bleus et de ses lvres rouges,
qui brillaient sous la voilette.

La clameur fut auguste et formidable. Elle grandissait encore, quand,
sur un ordre de la Prfecture, une escouade de gardiens de la paix
marcha contre les manifestants. Lacrisse la vit venir sans s'tonner,
et ds que les agents furent  porte de la voix, il cria: Vive la
police!

Cet enthousiasme ne manquait point de prudence, et il tait sincre.
Des liens d'amiti avaient t nous entre les brigades de la
Prfecture et les manifestants nationalistes aux temps  jamais
regrettables, si l'on ose dire, du ministre laboureur, qui laissait
les porteurs de matraque assommer sur le pav des rues les
rpublicains silencieux. C'est ce qu'il appelait agir avec modration!
O douces moeurs agricoles! O simplicit premire! O jours heureux! qui
ne vous a pas connus n'a pas vcu! O candeur de l'homme des champs,
qui disait: La Rpublique n'a point d'ennemis. O voyez-vous des
conspirateurs royalistes et des moines sditieux? Il n'y en a point.
Il les avait tous cachs sous sa longue redingote des dimanches.
Joseph Lacrisse n'avait pas oubli ces heures fortunes. Et sur la foi
de cette antique alliance des meutiers avec les agents, il acclamait
les brigades noires. Au premier rang des ligueurs, agitant son chapeau
au bout de sa canne, en signe de paix, il cria vingt fois: Vive la
police! Mais les temps taient changs. Indiffrents  cet accueil
amical, sourds  ces cris flatteurs, les agents chargrent. Le choc
fut rude. La troupe nationaliste oscilla et plia. Juste retour des
choses humaines, Lacrisse, qui avait cess de saluer et s'tait
couvert devant les assaillants, eut son chapeau dfonc d'un coup de
poing. Indign de l'offense, il cassa sa canne sur la tte d'un
sergot. Et, sans l'effort de ses amis qui le dgagrent, il aurait t
men au poste et pass  tabac, comme un socialiste.

L'agent, qui avait la tte fendue, fut port  l'hpital o il reut
de M. le prfet de police une mdaille d'argent. Joseph Lacrisse fut
dsign par le Comit nationaliste du quartier des Grandes-curies
comme candidat aux lections municipales du 6 mai.

C'tait l'ancien Comit de M. Collinard, conservateur blackboul aux
prcdentes lections, et qui, cette fois, ne se prsentait pas. Le
prsident du Comit, M. Bonnaud, charcutier, s'engagea  faire
triompher la candidature de Joseph Lacrisse. Le conseiller sortant,
Raimondin, rpublicain radical, demandait le renouvellement de son
mandat. Mais il avait perdu la confiance des lecteurs. Il avait
mcontent tout le monde et nglig les intrts du quartier. Il
n'avait pas mme obtenu un tramway, rclam depuis douze ans, et on
l'accusait d'avoir eu quelques complaisances pour les dreyfusards. Le
quartier tait excellent. Les gens de maison taient tous
nationalistes et les commerants jugeaient svrement le ministre
Waldeck-Millerand. Il y avait des juifs; mais ils taient
antismites. Les congrgations, nombreuses et riches, marcheraient. On
pouvait compter notamment sur les Pres qui avaient ouvert la chapelle
de Saint-Antoine. Le succs tait certain. Il fallait seulement que M.
Lacrisse ne se dclart pas expressment et en propres termes
royaliste, par mnagement pour le petit commerce qui avait peur d'un
changement de rgime, surtout pendant l'Exposition.

Lacrisse rsista. Il tait royaliste et n'entendait pas mettre son
drapeau dans sa poche. M. Bonnaud insista. Il connaissait l'lecteur.
Il savait quelle bte c'tait et comment il fallait la prendre. Que M.
Lacrisse se prsentt comme nationaliste et Bonnaud enlevait
l'lection. Sinon, il n'y avait rien  faire.

Joseph Lacrisse tait perplexe. Il pensa en crire au Roi. Mais le
temps pressait. D'ailleurs le Prince pouvait-il,  distance, tre bon
juge de ses propres intrts? Lacrisse consulta ses amis.

--Notre force est dans notre principe, lui rpondit Henri Lon. Un
monarchiste ne peut pas se dire rpublicain, mme pendant
l'Exposition. Mais on ne vous demande pas de vous dclarer
rpublicain, mon cher Lacrisse. On ne vous demande pas mme de vous
dclarer rpublicain progressiste ou rpublicain libral, ce qui est
tout autre chose que rpublicain. On vous demande de vous proclamer
nationaliste. Vous pouvez le faire la tte haute, puisque vous tes
nationaliste. N'hsitez pas. Le succs en dpend, et il importe  la
bonne cause que vous soyez lu.

Joseph Lcrisse cda par patriotisme. Et il crivit au Prince pour lui
exposer la situation et protester de son dvouement.

On arrta sans difficult les termes du programme. Dfendre l'arme
nationale contre une bande de forcens. Combattre le cosmopolitisme.
Soutenir les droits des pres de famille viols par le projet du
gouvernement sur le stage universitaire. Conjurer le pril
collectiviste. Relier par un tramway le quartier des Grandes-curies 
l'Exposition. Porter haut le drapeau de la France. Amliorer le
service des eaux.

De plbiscite il n'en fut pas question. On ne savait ce que c'tait
dans le quartier des Grandes-curies. Joseph Lacrisse n'eut point
l'embarras de concilier sa doctrine, qui tait celle du droit divin,
avec la doctrine plbiscitaire. Il aimait et admirait Droulde. Il ne
le suivait pas aveuglment.

--Je ferai faire des affiches tricolores, dit-il  Bonnaud. Ce sera
d'un bel effet. Il ne faut rien ngliger pour frapper les esprits.

Bonnaud l'approuva. Mais le conseiller sortant, Raimondin, ayant
obtenu  la dernire heure l'tablissement d'une ligne de tramways 
vapeur allant des Grandes-curies au Trocadro, publiait abondamment
cet heureux succs. Il honorait l'arme dans ses circulaires et
clbrait les merveilles de l'Exposition comme le triomphe du gnie
industriel et commercial de la France, et la gloire de Paris. Il
devenait un concurrent redoutable.

Sentant que la lutte serait rude, les nationalistes haussrent leur
courage. Dans d'innombrables runions, ils accusrent Raimondin
d'avoir laiss mourir de faim sa vieille mre et vot la souscription
municipale au livre d'Urbain Gohier. Ils fltrirent chaque nuit
Raimondin, candidat des juifs et des panamistes. Un groupe de
rpublicains progressistes se forma pour soutenir la candidature de
Joseph Lacrisse et lana la circulaire que voici:

Messieurs les lecteurs,

Les graves circonstances que nous traversons nous font un devoir de
demander compte aux candidats aux lections municipales de leur
sentiment sur la politique gnrale, de laquelle dpend l'avenir du
pays. A l'heure o des gars ont la prtention criminelle
d'entretenir une agitation malsaine de nature  affaiblir notre cher
pays;  l'heure o le Collectivisme, audacieusement install au
pouvoir, menace nos biens, fruits sacrs du travail et de l'pargne; 
l'heure o un gouvernement tabli contre l'opinion publique prpare
des lois tyranniques, vous voterez tous pour

M. Joseph LACRISSE

AVOCAT A LA COUR D'APPEL

_Candidat de la libert de conscience et de la Rpublique honnte._

Les socialistes nationalistes du quartier avaient pens d'abord
dsigner un candidat  eux, dont les voix, au second tour, se fussent
reportes sur Lacrisse. Mais le pril imminent imposait l'union. Les
socialistes nationalistes des Grandes-curies se rallirent  la
candidature Lacrisse et firent un appel aux lecteurs:

Citoyens,

Nous vous recommandons la candidature nettement rpublicaine,
socialiste et nationaliste du citoyen LACRISSE _A bas les tratres! A
bas les dreyfusards! A bas les panamistes! A bas les juifs! Vive la
Rpublique sociale nationaliste!_

Les Pres, qui possdaient dans le quartier une chapelle et d'immenses
immeubles, se gardrent d'intervenir dans une affaire lectorale. Ils
taient trop soumis au Souverain Pontife pour enfreindre ses ordres;
et le soin des oeuvres pies les tenait loigns du sicle. Mais des
amis laques, qu'ils avaient, exprimrent  propos, dans une
circulaire la pense des bons religieux. Voici le texte de cette
circulaire, qui fut distribue dans le quartier des Grandes-curies:

_Oeuvre de Saint-Antoine, pour retrouver les objets perdus, bijoux,
valeurs, et gnralement tous objets, meubles et immeubles,
sentiments, affections, etc., etc._

Messieurs,

C'est principalement dans les lections que le diable s'efforce de
troubler les consciences. Et pour atteindre ce but, il a recours 
d'innombrables artifices. Hlas! n'a-t-il pas  son service toute
l'arme des francs-maons? Mais vous saurez djouer les ruses de
l'ennemi. Vous repousserez avec horreur et dgot le candidat des
incendiaires, des brleurs d'glises et autres dreyfusards.

C'est en portant au pouvoir des honntes gens que vous ferez cesser la
perscution abominable qui svit si cruellement  cette heure, et que
vous empcherez un gouvernement inique de mettre la main sur l'argent
des pauvres. Votez tous pour

M. Joseph LACRISSE

AVOCAT A LA COUR D'APPEL

_Candidat de Saint-Antoine_

N'infligez point, messieurs, au bon saint Antoine cette douleur
immrite de voir chouer son candidat.

_Sign_: RIBAGOU, avocat; WERTHEIMER, publiciste; FLORIMOND,
architecte; BCHE, capitaine en retraite; MOLON, ouvrier.

On voit par ces documents  quelle hauteur intellectuelle et morale le
nationalisme a port la discussion des candidatures municipales 
Paris.




XXIII


Joseph Lacrisse, candidat nationaliste, mena trs activement la
campagne, dans le quartier des Grandes-curies, contre Anselme
Raimondin, conseiller sortant, radical. Tout de suite il se sentit 
l'aise dans les runions publiques. tant avocat et trs ignorant, il
parlait abondamment, sans que rien l'arrtt jamais. Il tonnait, par
la rapidit de son dbit, les lecteurs avec lesquels il demeurait en
sympathie par le petit nombre et la simplicit de ses ides, et ce
qu'il disait tait toujours ce qu'ils auraient dit ou du moins voulu
dire. Il prenait de grands avantages sur Anselme Raimondin. Il parlait
sans cesse de son honntet et de l'honntet de ses amis politiques,
rptait qu'il fallait nommer des honntes gens, et que son parti
tait le parti des honntes gens. Et comme c'tait un parti nouveau,
on le croyait.

Anselme Raimondin, dans ses runions, rpliqua qu'il tait honnte et
trs honnte; mais ses dclarations, venant aprs les autres,
semblaient fastidieuses. Et, puisqu'il avait t en place et ml aux
affaires, on ne croyait pas facilement qu'il ft honnte, tandis que
Joseph Lacrisse brillait d'innocence.

Lacrisse tait jeune, agile, d'aspect militaire. Raimondin tait
petit, gros,  lunettes. Cela fut remarqu en un moment o le
nationalisme avait souffl dans les lections municipales le genre
d'enthousiasme et mme de posie qui lui est propre, et un idal de
beaut sensible au petit commerce.

Joseph Lacrisse ignorait absolument toutes les questions d'dilit et
jusqu'aux attributions des Conseils municipaux. Cette ignorance le
servait. Son loquence en tait tout affranchie et souleve. Anselme
Raimondin, au contraire, se perdait dans les dtails. Il avait pris le
pli des affaires, l'habitude de la discussion technique, le got des
chiffres, la manie du dossier. Et, bien qu'il connt son public, il se
faisait quelque illusion sur l'intelligence des lecteurs qui
l'avaient nomm. Il leur gardait un peu de respect, n'osait risquer
des bourdes trop grosses et entrait dans des explications. Aussi
semblait-il froid, obscur, ennui.

Ce n'tait pas un innocent. Il avait le sens de ses intrts et de la
petite politique. Voyant depuis deux ans son quartier submerg par les
journaux nationalistes, par les affiches nationalistes, par les
brochures nationalistes, il s'tait dit que, le moment venu, il
saurait bien, lui aussi, faire le nationaliste, et qu'il n'tait pas
bien difficile de fltrir les tratres et d'acclamer l'arme
nationale. Il n'avait pas assez redout ses adversaires, estimant
qu'il pourrait toujours dire comme eux. En quoi il s'tait tromp.
Joseph Lacrisse avait, pour exprimer la pense nationaliste, un tour
inimitable. Il avait trouv notamment une phrase dont il faisait un
frquent usage, et qui semblait toujours belle et toujours nouvelle,
celle-ci: Citoyens, levons-nous tous pour dfendre notre admirable
arme contre une poigne de sans-patrie qui ont jur de la dtruire.
C'tait exactement ce qu'il fallait dire aux lecteurs des
Grandes-curies. Cette parole, chaque soir rpte, soulevait dans
l'assemble entire un enthousiasme auguste et formidable. Anselme
Raimondin ne trouva rien de si bon,  beaucoup prs. Et si les mots
patriotiques lui venaient, il n'avait pas le ton qu'il fallait et ne
produisait pas d'effet.

Lacrisse couvrait les murailles d'affiches tricolores. Anselme
Raimondin fit faire aussi des affiches aux trois couleurs. Mais soit
que la peinture en ft trop lave, soit que le soleil la manget,
elles paraissaient ples. Tout le trahissait; tous l'abandonnaient. Il
perdait son assurance, il se faisait humble, prudent, petit. Il se
dissimulait. Il devenait imperceptible.

Et lorsque dans une salle de mastroquet, devant un dcor de
bastringue, il se levait pour parler, ce n'tait plus qu'une ombre
blafarde, d'o sortait une voix faible que couvraient la fume des
pipes et les rumeurs des citoyens. Il rappelait son pass. Il tait,
disait-il, un vieux lutteur. Il dfendait la Rpublique. Cela aussi
coulait sans bruit et sans nul cho sonore. Les lecteurs des
Grandes-curies voulaient que la Rpublique ft dfendue par Joseph
Lacrisse, qui avait conspir contre elle. C'tait leur ide.

Les runions n'taient pas contradictoires. Une fois seulement,
Raimondin fut invit  se rendre  une runion nationaliste. Il y
vint; mais il ne put parler et il fut fltri par un ordre du jour vot
dans le tumulte et l'obscurit, le propritaire ayant coup le gaz
lorsque l'on commenait  briser les banquettes. Les runions, aux
Grandes-curies comme dans tous les quartiers de Paris, furent
tumultueuses mdiocrement. On y dploya de part et d'autre la molle
violence propre  ce temps, et qui est le caractre le plus sensible
de nos moeurs politiques. Les nationalistes y jetrent, selon l'usage,
ces injures monotones dans lesquelles les noms de vendu, de tratre et
d'infme prennent un air de faiblesse et de langueur. Les cris qu'on y
poussa tmoignaient d'un extrme affaiblissement physique et moral,
d'un vague mcontentement uni  une profonde stupeur et d'une
inaptitude dfinitive  penser les choses les plus simples. Beaucoup
d'invectives et peu de rixes. C'est  peine s'il y eut chaque nuit
deux ou trois blesss ou contus, dans les deux partis. On portait ceux
de Lacrisse chez Delapierre, pharmacien nationaliste,  ct du
mange, et ceux de Raimondin chez Job, pharmacien radical, vis--vis
du march. Et  minuit, il n'y avait plus personne dans les rues.

Le dimanche, 6 mai,  six heures, Joseph Lacrisse, entour de ses
amis, attendait le rsultat du scrutin dans une boutique  louer,
dcore d'affiches et de drapeaux. C'tait le sige du Comit. M.
Bonnaud, charcutier, vint lui annoncer qu'il tait lu par deux mille
trois cent neuf voix contre mille cinq cent quatorze donnes  M.
Raimondin.

--Citoyen, lui dit Bonnaud, nous sommes bien contents. C'est une
victoire pour la Rpublique.

--Et pour les honntes gens, rpondit Lacrisse.

Il ajouta avec une bienveillance pleine de dignit:

--Je vous remercie, monsieur Bonnaud, et je vous prie de remercier en
mon nom nos vaillants amis.

Puis, se tournant vers Henri Lon, qui se tenait  son ct:

--Lon, lui dit-il  l'oreille, rendez-moi un service, je vous prie:
tlgraphiez tout de suite  Monseigneur notre succs.

Cependant des cris partaient de la rue joyeuse:

--Vive Droulde! vive l'Arme! vive la Rpublique! A bas les
tratres!  bas les juifs!

Lacrisse se jeta en voiture au milieu des acclamations. La foule
barrait la rue. Le baron isralite Golsberg se tenait  la portire.
Il saisit la main du nouveau conseiller municipal.

--J'ai vot pour vous, monsieur Lacrisse.

Vous entendez, j'ai vot pour vous. Parce que, je vais vous dire,
l'antismitisme, c'est une blague--je le sais bien, et vous le savez
comme moi--une pure blague, tandis que le socialisme, c'est srieux.

--Oui, oui. Adieu! monsieur Golsberg.

Mais le baron ne le lchait point.

--Le socialisme, c'est le danger. M. Raimondin faisait des concessions
aux collectivistes. C'est pourquoi j'ai vot pour vous, monsieur
Lacrisse.

Cependant la foule criait:

--Vive Droulde! Vive l'Arme! A bas les dreyfusards! A bas
Raimondin! Mort aux juifs!

Le cocher parvint  fendre le flot des lecteurs.

Joseph Lacrisse trouva madame de Bonmont chez elle, seule, mue,
triomphante.

Elle savait dj.

--lu! lui dit-elle, le regard au ciel et les bras ouverts.

Et ce nom d'lu, sur les lvres d'une dame si pieuse, prenait un sens
mystique.

Elle le pressa dans ses beaux bras:

--Ce dont je suis le plus heureuse, c'est que tu me dois ton lection.

Elle n'y avait pas contribu de ses deniers. Les fonds, certes,
n'avaient pas manqu, et le candidat nationaliste avait puis  plus
d'une caisse. Mais la tendre Elisabeth n'avait rien donn, et Joseph
Lacrisse ne comprenait pas ce qu'elle voulait dire. Elle s'expliqua:

--J'ai fait brler tous les jours un cierge  saint Antoine. C'est
pourquoi tu as eu ta majorit. Saint Antoine accorde tout ce qu'on lui
demande. Le pre Adodat me l'a affirm et j'en ai fait l'exprience
plusieurs fois.

Elle le couvrit de baisers. Et une ide lui vint, qu'elle trouvait
belle et rappelant les usages de la chevalerie. Elle lui demanda:

--Mon ami, les conseillers municipaux portent une charpe, n'est-ce
pas? Ces charpes sont brodes, dis?... Je veux t'en broder une...

Il tait trs fatigu. Il tomba accabl dans un fauteuil. Mais elle,
agenouille  ses pieds, murmura:

--Je t'aime!

Et la nuit seule entendit le reste.

Ce mme soir, Anselme Raimondin apprit le rsultat de l'lection dans
son petit logement d'enfant du quartier, comme il disait. Il y avait
sur la table de la salle  manger une douzaine de litres de vin et un
pt froid. Son chec l'tonna.

--Je m'y attendais, dit-il.

Et il fit une pirouette. Il la fit mal et se tordit le pied.

--C'est ta faute, lui dit en manire de consolation le docteur Maufle,
prsident de son Comit, vieux radical  face de Silne. Tu as laiss
empoisonner le quartier par les nationalistes; tu n'as pas eu le
courage de les combattre. Tu n'as rien tent pour dvoiler leurs
mensonges. Au contraire, tu as, comme eux, avec eux, entretenu toutes
les quivoques. Tu savais la vrit, tu n'as pas os dtromper les
lecteurs quand il en tait temps encore. Tu as t lche. Tu es
battu, c'est bien fait!

Anselme Raimondin haussa les paules.

--Tu es un vieil enfant, Maufle. Tu ne comprends pas le sens de cette
lection. Il est pourtant bien clair. Mon chec n'a qu'une cause: le
mcontentement des petits boutiquiers crass entre les grands
magasins et les socits coopratives. Ils souffrent; ils m'ont fait
payer leurs souffrances. Voil tout.

Et avec un ple sourire:

--Ils seront bien attraps!




XXIV


 M. Bergeret, rencontrant dans une alle du Luxembourg MM.
Goubin et Denis, ses lves:

--J'ai, dit-il, une heureuse nouvelle  vous annoncer, messieurs. La
paix de l'Europe ne sera pas trouble. Les Trublions eux-mmes m'en
ont donn l'assurance.

Et voici ce que conta M. Bergeret:

--J'ai rencontr Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon et Gilles Singe
qui,  l'Exposition, piaient le craquement des passerelles. Jean Coq
s'approcha de moi et m'adressa ces paroles svres:

--Monsieur Bergeret, vous avez dit que nous voulions la guerre et que
nous la ferions, que je dbarquerais  Douvres, que j'occuperais
militairement Londres avec Jean Mouton, et que je prendrais ensuite
Berlin et diverses autres capitales. Vous l'avez dit; je le sais. Vous
l'avez dit mchamment, pour nous nuire, en faisant croire aux Franais
que nous sommes belliqueux. Or, sachez, monsieur, que cela est faux.
Nous n'avons point de sentiments guerriers; nous avons des sentiments
militaires,--ce qui est tout autre chose. Nous voulons la paix, et,
quand nous aurons tabli en France la Rpublique impriale, nous ne
ferons pas la guerre.

Je rpondis  Jean Coq que j'tais prt  le croire; qu'au surplus je
voyais bien que je m'tais tromp et que mon erreur tait manifeste,
que Jean Coq, Jean Mouton, Jean Laiglon, Gilles Singe et tous les
Trublions avaient suffisamment montr leur amour de la paix en se
dfendant de partir pour la Chine, o ils taient convis par de
belles affiches blanches.

--J'ai senti ds lors, ajoutai-je, toute la civilit de vos
sentiments militaires et la force de votre attachement  la patrie.
Vous n'en sauriez quitter le sol. Je vous prie, monsieur Coq, d'agrer
mes excuses. Je me rjouis de vous voir pacifique comme moi.

Jean Coq me regarda de cet oeil qui fait trembler le monde:

--Je suis pacifique, monsieur Bergeret. Mais, Dieu merci! je ne le
suis pas comme vous. La paix que je veux n'est pas la vtre. Vous vous
contentez bassement de la paix qui nous est impose aujourd'hui. Nous
avons l'me trop haute pour la supporter sans impatience. Cette paix
molle et tranquille, dont vous tes satisfait, offense cruellement la
fiert de nos coeurs. Quand nous serons les matres, nous en ferons
une autre. Nous ferons une paix terrible, peronne et sonore,
questre! Nous ferons une paix implacable et farouche, une paix
menaante, horrible, flamboyante et digne de nous, grondante,
tonnante, fulgurante, qui lancera des clairs; une paix qui, plus
pouvantable que la plus pouvantable guerre, glacera d'effroi
l'univers et fera prir tous les Anglais par inhibition. Voil,
monsieur Bergeret, voil comment nous serons pacifiques. Dans deux ou
trois mois, vous verrez clater notre paix: elle embrasera le monde.

Je fus bien forc, aprs ce discours, de reconnatre que les
Trublions taient pacifiques, et ainsi me fut confirme la vrit de
cet oracle crit par la sibylle de Panzoust sur une feuille de
sycomore antique:

  Toi qui de vent te repais,
  Trublion, ma petite outre,
  Si vraiment tu veux la paix,
  Commence par nous la f...




XXV


Le salon de madame de Bonmont tait singulirement anim et brillant
depuis la victoire des nationalistes  Paris et l'lection de Joseph
Lacrisse aux Grandes-curies. La veuve du grand baron runissait chez
elle la fleur du parti nouveau. Un vieux rabbin du faubourg
Saint-Antoine croyait que la douce Elisabeth avait attir  elle les
ennemis du peuple saint par un dcret spcial du Dieu d'Isral. La
main, pensait-il, qui mit la nice de Mardoche dans le lit d'Assurus
s'tait plu  rassembler les chefs de l'antismitisme et les princes
des Trublions autour d'une juive. Il est vrai que la baronne avait
abjur la foi de ses pres. Mais qui peut pntrer les desseins
d'Iaveh? Aux yeux des artistes qui, comme Frmont, se rappelaient les
figures mythologiques des palais allemands, sa grasse beaut d'Erigone
viennoise semblait l'allgorie des vendanges nationalistes.

Ses dners avaient un air de joie et de puissance, et chez elle le
moindre djeuner prenait un caractre vraiment national. C'est ainsi
que, ce matin-l, elle avait runi  sa table plusieurs illustres
dfenseurs de l'glise et de l'arme. Henri Lon, vice-prsident des
Comits royalistes du Sud-Ouest, qui venait d'adresser des
flicitations aux lus nationalistes de Paris. Le capitaine de
Chalmot, fils du gnral Cartier de Chalmot, et sa jeune femme,
Amricaine, qui exprimait dans les salons ses sentiments nationalistes
en un tel gazouillis qu'on croyait,  l'entendre, que les oiseaux des
volires prenaient part  nos querelles. M. Tonnellier, professeur
suspendu de cinquime au lyce Sully; on sait que M. Tonnellier,
convaincu d'avoir fait  ses jeunes lves l'apologie d'un attentat
commis sur la personne de M. le Prsident de la Rpublique, avait t
frapp d'une peine disciplinaire et tout aussitt reu dans le
meilleur monde, o il se tenait bien,  cela prs qu'il faisait des
jeux de mots. Frmont, ancien communard, inspecteur des beaux-arts,
qui, sur le dclin de l'ge, s'accommodait  merveille de la socit
bourgeoise et capitaliste, frquentait assidment les juifs riches,
gardiens des trsors de l'art chrtien, et aurait volontiers vcu sous
la dictature d'un cheval, pourvu qu'il caresst, toute la journe, de
ses mains dlicates, des bibelots d'une matire prcieuse et d'un fin
travail. Le vieux comte Davant, teint, cir, verni, toujours beau, un
peu morose, remmorant l'ge d'or des juifs, quand il fournissait aux
grands financiers fastueux des meubles de Riesener et des bronzes de
Thomyre. Rabatteur du baron, il lui avait procur pour quinze millions
d'objets d'art et d'ameublement. Aujourd'hui, ruin par des
spculations malheureuses, il vivait parmi les fils, regrettant les
pres, chagrin, amer, parasite des plus insolents, sachant que ce sont
les seuls qui se fassent supporter. Elle avait aussi  sa table
Jacques de Cadde, un des promoteurs de la souscription Henry, Philippe
Dellion, Astolphe de Courtrai, Joseph Lacrisse, Hugues Chassons des
Aigues, prsident du Comit nationaliste de la Celle-Saint-Cloud, et
Jambe-d'Argent, en veste et culotte de serpillre, au bras le brassard
blanc  fleurs de lis d'or, trs chevelu sous son chapeau rond, que
jamais il ne quittait, non plus que son chapelet de noyaux d'olives.
C'tait un chansonnier de Montmartre, nomm Dupont, qui, s'tant fait
chouan, tait reu dans le meilleur monde. Il y mangeait sur le pouce,
un vieux fusil  pierre entre les jambes, et il y buvait sec. Depuis
l'Affaire, un nouveau classement s'est fait dans la haute socit
franaise.

Le jeune baron Ernest tenait, en face de sa mre, la place du matre
de la maison.

La conversation vint  rouler sur la politique.

--Vous avez tort, dit Jacques de Cadde  Philippe Dellion, croyez-moi,
vous avez tort de ne pas travailler le coup du pre Franois... On ne
sait pas ce qui peut arriver... aprs l'Exposition... Et du moment que
nous faisons des runions publiques...

--Il y a une chose vraie, dit Astolphe de Courtrai. C'est que, pour
avoir de bonnes lections dans vingt mois, il faut se prparer  faire
campagne. Je vous rponds que, moi, je serai prt. Je travaille tous
les jours la boxe et le bton.

--Quel est votre professeur? demanda Philippe Dellion.

--Gaudibert. Il a perfectionn la boxe franaise. C'est tonnant! Il a
des coups de savate exquis, et bien  lui... C'est un professeur de
premier ordre, qui comprend l'importance capitale de l'entranement.

--L'entranement, tout est l, dit Jacques de Cadde.

--Bien sr, reprit Astolphe de Courtrai. Et Gaudibert a des mthodes
suprieures d'entranement, tout un systme bas sur l'exprience:
massages, frictions, rgime dittique prcdant une alimentation
substantielle. Sa devise est  Contre la graisse, pour le muscle. Et
il vous obtient, en six mois, mes amis, un coup de poing d'une
lasticit... et un coup de pied d'une souplesse...

Madame de Chalmot demanda:

--Est-ce que vous ne pouvez pas jeter en bas cet insipide ministre?

Et  la seule ide du cabinet Waldeck, elle secouait avec indignation
sa jolie tte de petit Samuel.

--Ne vous inquitez donc pas, madame, dit Lacrisse. Ce ministre sera
remplac par un autre tout pareil.

--Un autre ministre de dpense rpublicaine, dit M. Tonnellier. La
France sera ruine.

--Oui, dit Lon, un autre ministre tout pareil  celui-ci. Mais le
nouveau dplaira moins, ce ne sera plus le ministre de l'Affaire. Il
nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six
semaines au moins, pour le rendre odieux.

--tes-vous alle, madame, au Petit Palais? demanda Frmont  la
baronne.

Elle rpondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles botes et de
jolis carnets de bal.

--mile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organis une
admirable exposition de l'art franais. Le moyen ge y est reprsent
par les monuments les plus prcieux. Le XVIIIe sicle y figure
honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui
possdez des trsors d'art, ne nous refusez pas l'aumne de quelque
chef-d'oeuvre.

Il est vrai que le grand baron avait laiss des trsors d'art  sa
veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les
chteaux de province et tir, par toute la France, sur les bords de la
Somme, de la Loire et du Rhne,  des gentilshommes moustachus,
ignares et besogneux, les portraits des anctres, les meubles
historiques, dons des rois  leurs matresses, souvenirs augustes de
la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son
chteau de Montil et dans son htel de l'avenue Marceau des ouvrages
des plus fameux bnistes franais et des plus grands ciseleurs du
XVIIIe sicle: commodes, mdailliers, secrtaires, horloges, pendules,
flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais
bien que Frmont et, avant lui, Terremondre l'eussent prie d'envoyer
quelques meubles, des bronzes, des tentures,  l'exposition
rtrospective, elle s'y tait toujours refuse. Vaine de ses richesses
et dsireuse de les taler, elle n'avait, cette fois, rien voulu
prter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: Ne donnez donc
rien  leur Exposition. Vos objets seront vols, brls. Sait-on
seulement s'ils parviendront  organiser leur foire internationale? Il
vaut mieux n'avoir pas affaire  ces gens-l.

Frmont, qui avait dj essuy plusieurs refus, insista:

--Vous, madame, qui possdez de si belles choses, et qui tes si digne
de les possder, montrez-vous ce que vous tes, librale, gnreuse et
patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre
meuble de Riesener, dcor de svres en pte tendre. Avec ce meuble,
vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en
Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui
proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en
cladon, montes en bronze par Caffieri. Ce sera blouissant!...

Le baron Davant arrta Frmont:

--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attriste, ne sont pas
de Philippe Caffieri. Elles sont marques d'un C surmont d'une fleur
de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne
faut pas dire le contraire.

Frmont reprit ses supplications:

--Madame, montrez votre magnificence, ajoutez  cet envoi votre
tenture de Leprince, _la Fiance moscovite_. Et vous vous assurerez
des droits  la reconnaissance nationale.

Elle tait prs de cder. Avant de consentir, elle interrogea du
regard Joseph Lacrisse, qui lui dit:

--Envoyez-leur votre XVIIIe sicle, puisqu'ils en manquent.

Puis, par dfrence pour le comte Davant, elle lui demanda ce qu'il
fallait faire.

Il lui rpondit:

--Faites ce que vous voudrez. Je n'ai pas de conseils  vous donner.
Envoyez ou n'envoyez pas vos meubles  l'Exposition, ce sera tout un.
Rien ne fait rien, comme disait mon vieil ami Thophile Gautier.

--a y est, pensa Frmont! Je vais tout  l'heure aller annoncer au
ministre que j'ai dcroch la collection Bonmont. Cela vaut bien la
rosette.

Et il sourit intrieurement. Ce n'est pas qu'il ft un sot. Mais il ne
mprisait pas les distinctions sociales, et il trouvait piquant qu'un
condamn de la Commune ft officier de la Lgion d'honneur.

--Il faut pourtant, dit Joseph Lacrisse, que je prpare le discours
que je prononcerai dimanche au banquet des Grandes-curies.

--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile.
Vous improvisez si merveilleusement!...

--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de
parler aux lecteurs.

--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'lu Lacrisse, mais
c'est dlicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de
programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais....

--La chasse  la perdrix, voil le programme, messieurs, dit
Jambe-d'Argent.

--Mais l'lecteur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on
ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai t lu aux
Grandes-curies, par les monarchistes naturellement, et par les
bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les
rpublicains qui ne veulent plus de la Rpublique, mais qui sont
rpublicains tout de mme. C'est un tat d'esprit qui n'est pas rare 
Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le
prsident de mon Comit, me le crie  plein gosier:

La Rpublique des rpublicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je
la ferais sauter, duss-je sauter avec. Mais la vtre, monsieur
Lacrisse, je me ferais tuer pour elle.... Sans doute il y a un
terrain d'entente.

Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer
l'arme.... Sus aux tratres qui, soudoys par l'tranger, travaillent
 nerver la dfense nationale.... a, c'est un terrain.

--Il y a aussi l'antismitisme, dit Henri Lon.

--L'antismitisme, rpondit Joseph Lacrisse, russit trs bien aux
Grandes-curies, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs
riches qui font campagne avec nous.

--Et la campagne antimaonnique! s'cria Jacques de Cadde, qui tait
pieux.

--Nous sommerions d'accord aux Grandes-curies pour combattre les
francs-maons, rpondit Joseph Lacrisse. Ceux qui vont  la messe leur
reprochent de n'tre pas catholiques. Les socialistes nationalistes
leur reprochent de n'tre pas antismites. Et toutes nos runions sont
leves sur le cri mille fois rpt de: A bas les francs-maons! Sur
quoi le citoyen Bissolo s'crie: A bas la calotte! Il est aussitt
frapp, renvers, foul aux pieds par nos amis et tran au poste par
les agents. L'esprit est excellent aux Grandes-curies. Mais il y a
des ides fausses  dtruire. Le petit bourgeois ne comprend pas
encore que seule la monarchie peut faire son bonheur. Il ne sent pas
encore qu'il se grandit en s'inclinant devant l'glise. Le boutiquier
a t empoisonn par les mauvais livres et les mauvais journaux. Il
est contre les abus du clerg et l'ingrence des prtres dans la
politique. Beaucoup de mes lecteurs eux-mmes se disent
anticlricaux.

--Vraiment! s'cria madame la baronne de Bonmont attriste et
surprise.

--Madame, dit Jacques de Cadde, c'est la mme chose en province. Et
j'appelle cela tre contre la religion. Qui dit anticlrical dit
antireligieux.

--Ne nous le dissimulons pas, reprit Lacrisse: il nous reste encore
beaucoup  faire. Par quels moyens? C'est ce qu'il faut rechercher.

--Moi, dit Jacques de Cadde, je suis pour les moyens violents.

--Lesquels? demanda Henri Lon.

Il y eut un silence et Henri Lon reprit.

--Nous avons remport des succs prodigieux. Mais Boulanger aussi
avait remport des succs prodigieux. Il s'est us.

--On l'a us, dit Lacrisse. Mais nous n'avons pas  craindre qu'on
nous use de mme. Les rpublicains, qui se sont trs bien dfendus
contre lui, se dfendent trs mal contre nous.

--Aussi, dit Lon, ce ne sont pas nos ennemis, ce sont nos amis que je
crains. Nous avons des amis  la Chambre. Qu'est-ce qu'ils fichent?
Ils n'ont pas pu nous donner seulement une bonne petite crise
ministrielle complique d'une bonne petite crise prsidentielle.

--C'et t dsirable, dit Lacrisse. Mais ce n'tait pas possible. Si
c'avait t possible, Mline l'aurait fait. Il faut tre juste.
Mlinefait ce qu'il peut.

--Alors, dit Lon, nous attendrons patiemment que les rpublicains du
Snat et de la Chambre nous cdent la place. C'est votre avis,
Lacrisse?

--Ah! soupira Jacques de Cadde, je regrette le temps o l'on se
cognait. C'tait le bon temps.

--Il peut revenir, dit Henri Lon.

--Croyez-vous?

--Dame! si nous le ramenons.

--C'est vrai!

--Nous sommes le nombre, comme dit le gnral Mercier. Agissons.

--Vive Mercier! cria Jambe-d'Argent.

--Agissons, poursuivit Henri Lon. Ne perdons pas de temps. Et surtout
prenons garde de nous refroidir. Le nationalisme veut tre aval
chaud. Tant qu'il est bouillant, c'est un cordial. Froid, c'est une
drogue!

--Comment! une drogue? demanda svrement Lacrisse.

--Une drogue salutaire, un remde efficace, une bonne mdecine. Mais
que le malade n'avalera pas avec plaisir, ni volontiers.... Il ne faut
pas laisser reposer la mixture. Agitez le flacon avant de verser,
selon le prcepte du sage pharmacien. En ce moment, notre mixture
nationaliste, bien secoue, est d'un beau rose agrable  voir, et
d'une saveur lgrement acide qui flatte le palais. Si nous laissons
reposer la bouteille, la liqueur perdra beaucoup en coloration et en
saveur. Elle dposera. Le meilleur ira au fond, les parties de
monarchie et de religion, qui entrent dans sa composition, se fixeront
au culot. Le malade, dfiant, en laissera les trois quarts dans la
fiole. Agitez, messieurs, agitez.

--Qu'est-ce que je vous disais! s'cria le jeune de Cadde.

--Agiter, c'est facile  dire. Encore faut-il le faire  propos. Sans
quoi on risque de mcontenter l'lecteur, objecta Lacrisse.

--Oh! dit Lon, si vous songez  votre rlection!...

--Qui vous dit que j'y songe? Je n'y songe pas.

--Vous avez raison, il ne faut pas prvoir les malheurs de si loin.

--Comment? les malheurs! Vous croyez que mes lecteurs changeront?

--Je crains, au contraire, qu'ils ne changent pas. Ils taient
mcontents, et ils vous ont lu. Ils seront mcontents encore dans
quatre ans. Et cette fois ce sera de vous.... Voulez-vous un conseil,
Lacrisse?

--Donnez toujours.

--Vous avez t nomm par deux mille lecteurs?

--Deux mille trois cent neuf.

--Deux mille trois cent neuf.... On ne peut pas contenter deux mille
trois cent neuf personnes. Mais il ne faut pas seulement s'attacher au
nombre, il faut aussi regarder  la qualit. Vous avez parmi vos
lecteurs un assez gros paquet de rpublicains anticlricaux, petits
commerants, petits employs. Ce ne sont pas les plus intelligents.

Lacrisse, qui tait devenu un homme srieux, rpondit avec lenteur et
gravit:

--Je vais vous expliquer. Ils sont rpublicains, mais ils sont avant
tout patriotes. Ils ont vot pour un patriote qui ne pensait pas comme
eux, qui tait d'un avis diffrent du leur sur des questions qu'ils
jugeaient secondaires. Leur conduite est parfaitement honorable, et je
pense que vous n'hsitez pas  l'approuver.

--Certainement, je l'approuve. Mais nous pouvons dire, entre nous,
qu'ils ne sont pas trs forts.

--Pas trs forts!... reprit Lacrisse amrement, pas trs forts.... Je
ne vous dis pas qu'ils sont aussi forts que....

Il chercha dans son esprit le nom d'un homme fort, mais soit qu'il
n'en connt pas parmi ses amis, soit que sa mmoire ingrate lui
refust le nom qu'il voulait, soit qu'une naturelle malveillance lui
ft repousser les exemples qui lui venaient  l'esprit, il n'acheva
pas sa phrase, et il reprit avec un peu d'humeur:

--Enfin, je ne vois pas pourquoi vous les dbinez.

--Je ne les dbine pas. Je dis qu'ils sont moins intelligents que vos
lecteurs monarchistes et catholiques qui ont march pour vous avec
les bons Pres. Ceux-l, ils savaient ce qu'ils faisaient. Eh bien!
votre intrt, comme votre devoir, est de travailler pour eux, d'abord
parce qu'ils pensent comme vous et ensuite parce qu'on ne les trompe
pas, les bons Pres, tandis qu'on trompe les imbciles.

--Erreur! profonde erreur! s'cria Joseph Lacrisse. On voit bien, mon
cher, que vous ne connaissez pas l'lecteur. Je le connais, moi! Les
imbciles ne sont pas plus faciles  tromper que les autres. Ils se
trompent, c'est vrai. Ils se trompent  chaque instant. Mais on ne les
trompe pas....

--Si! si! on les trompe, seulement il faut savoir s'y prendre.

--N'en croyez rien, rpondit Lacrisse avec sincrit.

Puis, se ravisant:

--D'ailleurs, je ne veux pas les tromper.

--Qui vous parle de les tromper? Il faut les satisfaire. Et vous le
pouvez  peu de frais. Vous ne voyez pas assez le Pre Adodat. C'est
un homme de bon conseil, et si modr! Il vous dira avec son fin
sourire, les mains dans ses manches: Monsieur le conseiller, gardez,
contentez votre majorit. Nous ne serons pas offenss a et l d'un
vote sur l'imprescriptibilit des droits de l'homme et du citoyen, ou
mme contre l'ingrence du clerg dans le gouvernement. Pensez en
sance publique  vos lecteurs rpublicains, et soyez  nous dans les
commissions. C'est l, dans la paix et le silence, qu'on fait de bonne
besogne. Que la majorit du Conseil se montre parfois anticlricale,
c'est un mal que nous supporterons avec patience. Mais il importe que
les grandes commissions soient profondment religieuses. Elles seront
plus puissantes que le Conseil lui-mme, parce qu'une minorit active
et compacte l'emporte toujours sur une majorit inerte et confuse.

Voil, mon cher Lacrisse, ce que vous dira le Pre Adodat. Il est
admirable de patience et de srnit. Quand nos amis viennent lui dire
en frmissant: Oh! mon pre! quelles abominations nouvelles prparent
les francs-maons! le stage scolaire, l'article 7, la loi sur les
associations, ce sont des horreurs! le bon Pre sourit et ne rpond
rien. Il ne rpond rien, mais il pense: Nous en avons vu d'autres.
Nous avons vu 89 et 93, la suppression des communauts religieuses et
la vente des biens ecclsiastiques. Et jadis, sous la monarchie trs
chrtienne, croit-on que nous avons gard et accru nos biens sans
efforts et sans luttes? C'est mal connatre l'histoire de France. Nos
grasses abbayes, nos villes et villages, nos serfs, nos prairies et
nos moulins, nos bois et nos tangs, nos justices et nos juridictions,
nous ont t sans cesse disputs par de puissants ennemis, seigneurs,
vques et rois. Nous avions  dfendre,  main arme ou devant les
tribunaux, un jour un pr, une route, le lendemain, un chteau, un
gibet. Pour soustraire nos richesses  la cupidit du pouvoir laque,
il nous fallait  tout momonet produire ces vieilles chartes de
Clotaire et de Dagobert que la science impie, enseigne aujourd'hui
dans les coles du gouvernement, argue de faux. Nous avons plaid
pendant dix sicles contre les gens du Roi. Il n'y a que trente ans
que nous plaidons contre la justice de la Rpublique. Et l'on croit
que nous sommes las! Non, nous ne sommes ni effrays ni dcourags.
Nous avons de l'argent et des immeubles. C'est le bien des pauvres.
Pour le conserver et le multiplier, nous comptons sur deux secours qui
ne nous feront pas dfaut: la protection du Ciel et l'impuissance
parlementaire.

**Telles sont les penses qui se forment harmonieusement sous le
crne luisant du Pre Adodat. Lacrisse, vous avez t le candidat du
Pre Adodat. Vous tes son lu. Voyez-le. C'est un grand politique.
Il vous donnera de bons conseils. Vous apprendrez de lui  contenter
le charcutier qui est rpublicain et  charmer le marchand de
parapluies qui est libre penseur. Voyez le Pre Adodat, voyez-le sans
cesse et le revoyez.

--J'ai plusieurs fois caus avec lui, dit Joseph Lacrisse. Il est en
effet trs intelligent. Ces bons Pres se sont enrichis avec une
rapidit surprenante. Ils font beaucoup de bien dans le quartier.

--Beaucoup de bien, reprit Henri Lon. Tout l'norme quadrilatre
compris entre la rue des Grandes-curies, le mange, l'htel du baron
Golsberg et le boulevard extrieur leur appartient. Ils ralisent
patiemment un plan gigantesque. Ils ont entrepris d'lever en plein
Paris, dans votre circonscription, mon cher, une autre Lourdes, une
immense basilique, qui attirera, chaque anne, des millions de
plerins. En attendant ils construisent sur leurs vastes terrains des
maisons de rapport.

--Je le sais bien, dit Lacrisse.

--Je le sais aussi, dit Frmont. Je connais leur architecte. C'est
Florimond, un homme extraordinaire. Vous savez que les bons Pres
organisent des tournes de plerinage en France et  l'tranger.
Florimond, les cheveux incultes et la barbe vierge, accompagne les
plerins dans leurs visites aux cathdrales. Ils s'est fait la tte
d'un matre maon du XIIIe sicle. Il contemple les tours et les
clochers avec des yeux extatiques. Il explique aux dames l'arc en
tiers-point et la Symbolique chrtienne. Il montre, au cour de la
grande rose des portails, Marie, fleur de l'arbre de Jess. Il calcule
la rsistance des murs avec des larmes, des soupirs et des prires. A
la table d'hte, qui runit les moines et les plerins, son visage et
ses mains, encore tout gris des vieilles pierres qu'il a embrasses,
attestent sa foi d'artisan catholique. Il dit son rve: Apporter,
humble ouvrier, sa pierre au nouveau sanctuaire qui durera autant que
le monde. Et, rentr  Paris, il btit des maisons ignobles, des
immeubles de rapport avec de mauvais pltras et des briques creuses
poses de champ, de misrables btisses qui ne dureront pas vingt ans.

--Mais, dit Henri Lon, elles ne doivent pas durer vingt ans. Ce sont
les immeubles des Grandes-curies dont je parlais tout  l'heure, et
qui feront place un jour  la grande basilique de Saint-Antoine et 
ses dpendances,  toute une cit religieuse qui natra dans une
quinzaine d'annes. Avant quinze ans, les bons Pres possderont tout
le quartier de Paris qui a lu notre ami Lacrisse.

Madame de Bonmont se leva et prit le bras du comte Bavant.

--Vous comprenez, je n'aime pas  me sparer de mes affaires.... Des
objets prts courent des risques.... On a des ennuis.... Mais du
moment que c'est dans l'intrt national.... Le pays avant tout. Vous
choisirez avec M. Frmont ce qu'il faudra exposer.

--C'est gal, dit Jacques de Cadde en quittant la table, vous avez
tort, Dellion, de ne pas travailler le coup du pre Franois.

On prit le caf dans le petit salon.

Jambe-d'Argent, chansonnier chouan, se mit au piano. Il venait
d'ajouter  son rpertoire quelques chansons royalistes de la
Restauration avec lesquelles il comptait bien se faire un joli succs
dans les salons.

Il chanta, sur l'air de _la Sentinelle_:

   Au champ d'honneur frapp d'un coup mortel,
   Le preux Bayard, dans l'ardeur qui l'enflamme,
   Fier de prir pour le sol paternel,
   Avec ivresse exhalait sa grande me:
     Ah! sans regret je puis mourir;
   Mon sort, dit-il, sera digne d'envie,
     Puisque jusqu'au dernier soupir,
     Sans reproche j'ai pu servir
     Mon roi, ma belle et ma patrie.

Chassons des Aigues, prsident du Comit d'action nationaliste,
s'approcha de Joseph Lacrisse:

--Mon cher conseiller, dcidment, faisons-nous quelque chose le 14
Juillet?

--Le Conseil, rpondit gravement Lacrisse, ne peut pas organiser un
mouvement d'opinion. Ce n'est pas dans ses attributions; mais si des
manifestations spontanes se produisent....

--Le temps presse, le pril grandit, rpliqua Chassons des Aigues, qui
s'attendait  tre excut  son cercle, et contre qui une plainte en
escroquerie tait dpose au Parquet. Il faut agir.

--Ne vous nervez pas, dit Lacrisse. Nous sommes le nombre et nous
avons l'argent.

--Nous avons l'argent, rpta Chassons des Aigues, pensif.

--Avec le nombre et l'argent, on fait les lections, poursuivit
Lacrisse. Dans vingt mois, nous prendrons le pouvoir, et nous le
garderons vingt ans.

--Oui, mais d'ici l.... soupira Chassons des Aigues, dont les yeux
arrondis regardaient, pleins d'inquitude, dans le vague de l'avenir.

--D'ici l, rpondit Lacrisse, nous travaillerons la province. Nous
avons dj commenc.

--Il vaut mieux en finir tout de suite, dclara Chassons des Aigues
avec l'accent d'une conviction profonde. Nous ne pouvons pas laisser 
ce gouvernement de trahison le loisir de dsorganiser l'arme et de
paralyser la dfense nationale.

--C'est vident, dit Jacques de Cadde. Suivez bien mon raisonnement.
Nous crions: Vive l'arme!...

--Je te crois, dit le petit Dellion.

--Laissez-moi dire. Nous crions: Vive l'arme! C'est notre cri de
ralliement. Si le gouvernement se met  remplacer les gnraux
nationalistes par des gnraux rpublicains, nous ne pouvons plus
crier: Vive l'arme!

--Pourquoi? demanda le petit Dellion.

--Parce qu'alors ce serait crier: Vive la Rpublique!, a crve les
yeux!

--Ce n'est pas  craindre, dit Joseph Lacrisse. L'esprit des officiers
est excellent. Si le ministre de trahison arrive  mettre dans le
haut commandement un rpublicain sur dix, c'est tout le bout du monde.

--Ce sera dj trs dsagrable, dit Jacques de Cadde. Car alors nous
serons obligs de crier: Vivent les neuf diximes de l'arme! Et
pour un cri, c'est trop long.

--Soyez calme, dit Lacrisse, quand nous crions: Vive l'arme! on
sait bien que a veut dire: Vive Mercier!

Jambe-d'Argent, au piano, chanta:

  Vive le Roi! Vive le Roi!
  De nos vieux marins c'est l'usage,
  Aucun d'eux ne pensait  soi,
  Tout en succombant au naufrage,
  Chacun criait avec courage:
  Vive le Roi!

--Tout de mme, dit Chassons des Aigues, le 14 juillet c'est un bon
jour pour commencer le chambardement. La foule dans les rues, la foule
lectrise, revenant de la revue et acclamant les rgiments au
passage!... Avec de la mthode, on peut faire beaucoup ce jour-l. On
peut soulever les masses profondes.

--Vous vous trompez, dit Henri Lon. Vous mconnaissez la physiologie
des foules. Le bon nationaliste qui revient de la revue tient un
nourrisson dans ses bras, et il trane un moutard par la main. Sa
femme l'accompagne, portant un litre, du pain et de la charcuterie
dans un panier. Allez donc soulever un homme avec ses deux gosses, sa
femme et le djeuner de sa famille!... Et puis, voyez-vous, les foules
sont inspires par des associations d'ides trs simples. Vous ne leur
ferez pas faire une meute un jour de fte. Les cordons de gaz et les
feux de Bengale suggrent aux foules des ides joyeuses et pacifiques.
Le populaire voit devant les cabarets un carr de lanternes chinoises
et une estrade drape d'andrinople pour les musiciens; et il ne pense
qu' danser. Si on veut faire un mouvement dans la rue, il faut saisir
le moment psychologique.

--Je ne comprends pas, dit Jacques de Cadde.

--Il faudrait pourtant tcher de comprendre, dit Henri Lon.

--Vous trouvez que je ne suis pas intelligent?

--Quelle ide!

--Si vous le croyez, vous pouvez le dire: vous ne me fcherez pas. Je
ne pose pas pour l'esprit. Et puis j'ai remarqu que les hommes qu'on
trouve intelligents combattent nos ides, nos croyances, qu'ils
veulent dtruire enfin tout ce que nous aimons. Aussi je serais bien
dsol d'tre ce qu'on appelle un homme intelligent. J'aime mieux tre
un imbcile et penser ce que je pense, croire ce que je crois.

--Vous avez bien raison, dit Lon. Nous n'avons qu' rester ce que
nous sommes. Et si nous ne sommes pas btes, il faut faire comme si
nous l'tions. C'est encore la btise qui russit le mieux en ce
monde. Les hommes d'esprit sont des sots. Ils n'arrivent  rien.

--C'est bien vrai, ce que vous dites l, s'cria Jacques de Cadde.

Jambe-d'Argent chanta:

  Vive le Roi! ce cri de ralliement
  Des vrais Franais est le seul qui soit digne.
  Vive le Roi! de chaque rgiment
  Que ces trois mots soient la seule consigne.

--C'est gal! dit Chassons des Aigues. Vous avez tort, Lacrisse, de
repousser les moyens rvolutionnaires; ce sont les bons.

--Enfants!... dit Henri Lon; nous n'avons qu'un moyen d'action, un
seul, mais sr, puissant, efficace. C'est l'Affaire. Nous sommes ns
de l'Affaire: nationalistes, ne l'oubliez pas. Nous avons grandi et
prospr par l'Affaire. Elle seule nous a nourris, elle seule nous
sustente encore. C'est d'elle que nous tirons notre suc et notre
aliment; c'est elle qui nous fournit notre vivifique substance. Si,
arrache du sol, elle se dessche et meurt, nous languissons et nous
dprissons.

Feignons de l'extirper, mais levons-la soigneusement,
nourrissons-la, arrosons-la. Le public est simple; il est prvenu en
notre faveur. En nous voyant bcher, gratter, racler autour de la
plante nourricire, il croira que nous nous efforons d'en arracher
jusqu' la dernire racine. Et il nous chrira, il nous bnira de
notre zle. Il n'imaginera jamais que nous la cultivons avec amour.
Elle a refleuri en pleine Exposition. Et ce peuple candide ne s'est
pas aperu que c'tait par nos soins.

Jambe-d'Argent chanta:

  Puisqu'ici notre gnral
  Du plaisir nous donn' le signal,
  Mes amis, poussons  la vente;
  Si nous voulons bien le r'mercier,
  Chantons, soldat, comme officier:
  Moi, Jarnigoi!
  Je suis soldat du Roi,
  J'm'en pique, j'm'en flatte et j'm'en vante.

--C'est bien joli, cette chanson, murmura la baronne de Bonmont, les
yeux mi-clos.

--Oui, dit Jambe-d'Argent en secouant sa rude crinire. Cela s'appelle
_Cadet-Buteux enrgiment ou le Soldat du Roi_. C'est un petit
chef-d'oeuvre. J'ai eu une bonne ide en exhumant ces vieilles
chansons royalistes de la Restauration.

  Moi, Jarnigoi!
  Je suis soldat du Roi.

Et tout  coup, abattant une main dmesure sur la queue du piano o
il avait pos son chapelet et ses mdailles:

--Nom de D..., Lacrisse, touchez pas  mon rosaire. Il est bnit par
notre Saint pre le pape.

--C'est gal, dit Chassons des Aigues, nous devons manifester dans la
rue. La rue est  nous. Il faut qu'on le sache. Allons  Longchamp, le
quatorze!...

--J'en suis, dit Jacques de Cadde.

--Moi aussi, j'en suis, s'cria Dellion.

--Vos manifestations, c'est idiot, dit le petit baron, qui avait
jusque-l gard le silence.

Il tait assez riche pour se dispenser d'appartenir  aucun parti
politique.

Il ajouta:

--Le nationalisme commence  me raser.

--Ernest! fit la baronne avec la douce svrit d'une mre.

--C'est vrai, reprit Ernest, vos manifestations, c'est crevant.

Le petit Dellion qui lui devait de l'argent et Chassons des Aigues,
qui voulait lui en emprunter, vitrent de le heurter de front.

Chassons s'effora de sourire, comme charm par un trait d'esprit, et
Dellion eut une parole de consentement.

--Je ne dis pas non. Mais qu'est-ce qui n'est pas crevant?

Cette pense inspira de profondes rflexions  Ernest, qui, aprs un
moment de silence, dit avec un accent sincre de mlancolie:--C'est
vrai! Tout est crevant... Et, pensif, il ajouta:

--Ainsi les teuf-teuf, a vous laisse en panne aux endroits o on ne
voudrait pas. Ce n'est pas qu'on regrette d'arriver en retard... Pour
ce qu'on trouve dans les endroits o l'on va... Mais je suis rest
l'autre jour cinq heures entre Marville et Boulay. Vous connaissez pas
cet endroit-l? C'est avant d'arriver  Dreux. Pas une maison, pas un
arbre, pas un pli de terrain. C'est plat, c'est jaune, c'est rond,
avec un bte de ciel pos dessus comme une cloche  melons. On se fait
vieux dans des localits pareilles.... C'est gal, je vais essayer
d'un nouveau systme... soixante-dix kilomtres  l'heure... et
moelleux... Venez-vous avec moi, Dellion? je pars ce soir.




XXVI


--Les Trublions, dit M. Bergeret, m'inspirent le plus vif intrt.
Aussi n'est-ce point sans plaisir que j'ai dcouvert dans le livre
assez prcieux de Nicole Langelier, Parisien, un deuxime chapitre
relatif  ces petits tres. Vous souvient-il du premier, monsieur
Goubin?

M. Goubin rpondit qu'il le savait par coeur.

--Je vous en loue, dit M. Bergeret. Car c'est brviaire. Je vais tout
de suite vous lire le chapitre deuxime, qui ne vous plaira pas moins
que le prcdent.

Et le matre lut ce qui suit:

_Du garbouil et grant tintamarre que menoient les Trublions et de une
belle harangue que Robin Mielleux leur feict._

Lors faisoient les Trublions grant tintamarre par la ville, cit et
universit, chacun d'iceulx frappant avec cuiller  pot sur trublio,
ce qui est  dire marmite de fer et casserole en franois, et estoit
concert bien mlodieux. Et alloient gridant: Mort aux traistres et
marranes! Pendoient aussi s murailles et lieux secrets et retraicts
beaux petits escussons portant telles inscriptionsque: Mort aux
marranes! Achetez mie aux juifs ne aux lombars! Longue vie 
Tintinnabule! Se armoient de armes  feu et armes blanches, car
estoient gentils-hommes. Cependant se accompagnoient aussi de Martin
Baton et estoient si bons princes que frappoient des poings, ne
desdaignant point jeux de villains. Tenoient propos seulement de
fendre et pourfendre, et disoient en leur langaige et idiome bien
idoine, trs congru et correspondant  leur pense, que vouloient
dcerveler gens, ce qui est proprement tirer la cervelle hors la
boette cranienne o elle gist par ordre et disposition de Nature. Et
faisoient comme disoient, toutes et quantes fois qu'en avoient
occasion. Et pour ce qu'estoient bien simples esprits, entendoient soi
estre les bons et que hors d'eulx n'estoient nuls bons, ains tous
mauvais, ce qui estoit ordonnance merveilleusement claire, distinction
parfaicte et bel ordre de bataille.

Et avoient par mi eulx belles et haultes dames, des mieux nippes,
lesquelles trs gracieusement, parblandices et mignardises, incitoient
ces gallants Trublions  escarbouiller, descrouller, transpercer,
subvertir et dconfire quiconque ne trublionnoit pas. N'en soyez
esbahi, et reconnoissez  cela l'inclination naturelle des dames 
cruellets et violences et admiration du fier courage et vaillance
guerrire, comme il se voit j par les histoires anticques o il est
cont que le dieu Mars fust aim de Vnus ainsi que de desses et de
mortelles  foison, et que Apollo, au rebours, bien qu'il fust
plaisant joueur de viole, ne reut que desdains des nymphes et des
chambrires.

Et ne se tenoit, en la ville, conventicule, ni procession de
Trublions, n'estaient festins ni obsques de Trublions, que ung povre
homme ou deux, ou davantage, ne fust assomm par eulx, et laiss
demi-mort ou mort aux trois quarts, voire tout  fait, sur le pav. Ce
qui estoit bien merveilleuse chose. Estoit coutume que, les Trublions
passs, cestuy qui, sur refus de trublionner, avoit t escarbouill
fust port bien piteusement en civire es bouticques et officines de
ung apothicaire. Et pour cette raison, ou aultres, estoient les
apothicaires de la ville du parti des Trublions.

Or, estoit en ce temps la grande foire de Paris en France, insigne et
plus ample que ne furent jamais les foires d'Aix-la-Chapelle et de
Francfort, ni le Lendit, ni la belle foire de Beaucaire. Estoit ladite
foire de Paris si copieuse et abondante en marchandises, ouvrages
d'art et gentilles inventions, que un preu'd'homme nomm Cornely, qui
avait j beaucoup veu et n'estoit point badau, souloit dire qu' la
vee, pratique et contemplation d'icelle, il perdoit le souci de son
salut ternel et mmement le boire et le manger. Les peuples estranges
se pressoient dans la ville des Parisiens pour y prendre plaisir et y
faire dpense. Rois et roitelets y venoient  l'envi, dont se
rengorgeoient cocquebins et galloises, disant: Ce nous est grand
honneur. Les marchands, du plus gros au moindre, Tout-profict et
Gaigne-petit, les gens de mtiers et industries, entendoient bien
vendre force marchandises aux estrangiers venus en leur ville pour la
foire. Les camelots et colporteurs dballoient toute la balle, les
traicteurs et cabaretiers dressoient tables, et la ville entire
estoit vrayment d'un bout  l'autre abondant march et joyeux
refectoire. Faut dire que les dicts marchands, non tous, mais la plus
part, avaient goust des Trublions, que ils admiroient pour la grande
force de gueule et les grands tours de bras d'iceulx, et n'estoit
point jusqu'aux ngocians et banquiers marranes qui ne les
reguardassent avec respect et desir bien humble de n'estre point
maltraits par eulx.

Les amoient donc les gens de metier et marchands, mais amoient aussi
naturellement leurs marchandises et gaigne-pain, et vinrent 
craindre que par vives saillies, irruptions soubdaines, ruades,
ptarades et trublionnades, ne culbutassent leurs tals et menses s
quarrefours, jardins et boullevarts, et que aussi les dicts Trublions,
par occisions furieuses et rapides, ne effrayassent les peuples
estranges et les fissent fuir hors la ville, la bourse encore pleine.
Vray de dire que ce dangier n'estoit pas grand. Les Trublions
menaoient horriblement et terriblement. Ains ils dcroulloient gens
en petit nombre, un, deux, trois  la fois, comme ai dict, et gens de
la ville; jamais ne attaquoient Angloys ou Alemans, ne autres peuples,
mais tant seulement concitoyens. Descrouilloient en un lieu, et la
ville estoit grande; il n'y paraissoit gures. Ains possible estoit
que ils y prissent goust, et voulussent subvertir davantage. Il ne
sembloit point opportun qu'en ceste foire du monde et abondante
frairie, feussent veus les Trublions grinant des dents, roulant oeils
enflamms, serrant les poings, escartant les jambes et poussant abois
rabiques et ululements lamentables, et doutaient les Parisiens que
Trublions fissent en ce moment mal  propos ce que ils pouvoient faire
sans inconvnient ne empeschement aprs la feste et ngoce, savoir:
assommer de ci de l ung povre diable.

Lors commencrent les citoyens  dire qu'il falloit soi apaiser et
estoit la sentence publicque qu'il y eust paix dans la ville. Ce que
les Trublions n'escoutoient que d'une oreille. Et rpondoient: Voire,
mais vivre sans desconfire un ennemi ou tant seulement un incongneu,
est-ce contentement? Si laissons en repos les juifs ne gaignerons
point le paradis. Faut-il nous croiser les bras? Dieu a dict que
devons labourer pour vivre. Et, pesant en leur esprit le sentiment
universel et commun vouloir, estoient perplexes.

Lors ung vieil Trublion, nomm Robin Mielleux, assembla les principaux
du Trublionnage. Il estoit estim, vnr et haut pris des Trublions
qui le savoient expert en piperies et abundant en ruses et cautle.
Ouvrant la bouche qu'il avoit en semblance de la gueule de ung antique
brochet, brche, ains encore assez dentue pour mordre petits
poissons, il dict bien doucement:

Oyez, amis; oyez tous. Sommes bonnestes gens et bons compagnons.
Sommes point fols. Demandons apaisement. Dirai mieulx: voulons
apaisement. Apaisement est doulce chose. Apaisement est prcieux
onguent, hippocratique lectuaire et dictame apollonien. C'est belle
infusion mdicinale, c'est tilleul, mauve et guimauve. C'est sucre,
c'est miel. C'est miel, dis-je, et suis-je pas Robin Mielleux? Me
nourris de miel. Revienne l'aage d'or et leicherai le miel au tronc
des chesnes vnrables. Vous en assure. Veux apaisement. Voulez
apaisement.

Oyant telles paroles de Robin Mielleux, commenoient les Trublions 
faire vilaine grimace et chuchetoient entre eulx: Est-ce Robin
Mielleux, notre ami, qui parle de ceste faon? Il ne nous ame plus. Il
nous trahit. Il serche  nous nuire, ou bien ses esprits sont
esgarez. Et les mieulx trublillonnans disoient: Que prtend ce vieil
tousseux? Pense-t-il que nous lairrerons nos bastons, gourdins,
martins et matraques et les jolis petits bastons  feu que avons en
poche? Que sommes nous en paix? Rien. Ne valons que par les coups que
donnons. Veut-il que nous ne frappions plus? Veut-il que nous ne
trublionnions plus? Et s'leva grande rumeur et murmures en
l'assemble, et estoit le concile des Trublions comme mer houleuse.

Lors le bon Robin Mielleux estendit ses petites mains jaunes sur les
testes agites, en faon de ung Neptune qui calme la tempeste, et
ayant remis ainsi l'ocan trublion en sa sereine et tranquille
assiette, ou  peu prs, reprit bien courtoisement:

Vous suis ami, mes mignons, et bon conseiller. Entendez que veuil
dire devant que vous fascher. Quand dis: Voulons apaisement, est clair
que dis apaisement de nos ennemis, adversaires et de tous
contrepensans, contredisans et contre-agissans. Est visible et
apparent que dis apaisement de tous aultres que nous, apaisement de
police et magistrature  nous oppose et contraire, apaisement des
paisibles officiers civils investis de fonctions et pouvoir pour
prvenir, contenir, rprimer et refrner trublionnage, apaisment de
justice et loi dont sommes menacs. Voulons que soyent ceux-l plongs
dans profond et mortel apaisment; voulons pour quiconque n'est
Trublion gouffre et abyme d'apaisement et repos sempiternel. _Requiem
aeternam dona eis, Domine._ Voil que nous voulons! Demandons pas
apaisement nostre. Sommes pas apaiss. Quand chantons _requiescat_,
est-ce pour nous? N'avons pas envie de dormir. Quand on est mort,
c'est pour longtemps. _Nos qui vivimus_, donnons la paix  autrui, non
en ce monde, ains dans l'autre. C'est la plus seure. Je veulx
apaisment. Suis-je une andouille? Connoissez vous point Robin
Mielleux? Je ai, mes mignons, plus d'un tour en ma gibecire. Mes
agnelets, estes vous donc moins aviss que marmots et grimauds
d'escole qui, jouant ensemble aux barres ou chat-coup, quand l'un
d'eulx veut prendre l'autre en dfaut, lui crie Poulce qui est trve
et suspension d'armes, et l'ayant ainsi dmuni de toute dfiance et
dfense, gaigne aisment sur luy et le fait quinaud?

Ainsi fais-je, moi Robin Mielleux, procureur du Roy. Lorsque ai,
comme souvent il se treuve, adversaires difiants et veillez en
chambre du Conseil, leur dis:--Paix, paix, paix, messieurs. _Pax
vobiscum_, et leur coule bien doulcement une pote de pouldre  canon
et de vieux clous dessoubs leur banc, avec belle mche dont tiens le
bout. Puis, feignant dormir paisiblement, je allume la mche au bon
moment. Et s'ils ne sautent en l'air, ce n'est pas ma faute. C'est que
pouldre estoit vente. Ce sera pour une aultre fois.

Mes bons amis, prenez exemple et modelle de vos chefs, maistres et
dynastes. Voyez vous point que Tintinnabule se tient coi? Pour
l'heure, il ne tintinnabule plus. Il guette occasion favorable pour
retintinnabuler. Est-il apais? Vous ne le pensez point. Et le jeune
Trublio, veut-il apaisement? Non. Il attend. Entendez bien. Est 
vous utile, profitable et ncessaire, que paroissiez avoir favorable,
benigne, lenifiante et detergente volont de apaisement. Que vous en
cote? Rien. Et vous en tirerez grant prouffict. Faut que vous,
inapaiss, sembliez apaiss, et que les aultres (ceulx qui ne
trublionnent point, je veuil dire), qui de vray sont apaiss, semblent
inapaiss, courroucs, hargneux, enraigs, tout opposs, contraires et
hostiles  bel apaisement, tant souhaitable, aimable et dsirable.
Ainsi sera manifeste que avez grand zle et amour du bien et paix
publics, et que,  contre poil, vos opposans ont maligne envie de
troubler et dtruire la ville et environs. Et ne dictes point que
c'est difficile. En sera comme vouldrez. Ferez voir couleurs au simple
public, ainsi qu'il vous plaira. Le public croira ce que vous direz.
Avez son oreille. Si dictes: Veux apaisement, croira tout de suite que
voulez apaisement. Dites le, pour lui faire plaisir. Cela ne couste
rien. Et cependant, vos ennemis et adversaires qui premiers ont bl
bien piteusement: Apaisement, apaisement (car ils ont t doulx comme
moutons, on n'y peut contredire), vous sera loisible de leur
escarbouiller la cervelle et de dire:--Vouloient pas apaisement: les
avons desconfits. Voulons apaisement, ferons apaisement quand serons
seuls maistres. Est louable faire pacifiquement guerre. Criez: Paix!
paix! et assommez. Voil qui est chrtien. Paix! paix! cet homme est
mort! Paix, paix! j'en ai crev trois. L'intention estoit pacifique et
serez jugs sur vos intentions. Allez, dites: Apaisement! et tapez
dur. Les cloches des moustiers sonneront  toute vole pour vous qui
estes pacifiques, et serez poursuivis de louanges trs belles par les
bourgeois paisibles qui, voyant vos victimes estendues, le ventre
ouvert, sur les pavs des rues, diront: Voil qui est bien faict!
C'est pour apaisement. Vive apaisement! Sans apaisement on ne sauroit
vivre  l'aise.




XXVII


Madame la comtesse de Bonmont connaissait l'Exposition pour y avoir
dn plusieurs fois. Ce soir-l, c'est  la Belle Chocolatire,
restaurant suisse, situ, comme on sait, au bord de la Seine, que
dnait madame de Bonmont avec l'lite guerrire du nationalisme,
Joseph Lacrisse, Henri Lon, Jacques de Cadde, Gustave Dellion, Hugues
Chassons des Aigues, et madame de Gromance qui, comme le remarqua
Henri Lon, ressemblait beaucoup  la jolie servante du pastel de
Liotard, dont une copie trs agrandie servait d'enseigne au cabaret.
Madame de Bonmont tait douce et tendre. C'est l'amour, l'inexorable
amour, qui l'avait mise au sein des guerriers. Elle y portait une me
faite comme l'Antigone de Sophocle, non pour la haine, mais pour la
sympathie. Elle plaignait les victimes. Jamont tait la plus touchante
qu'elle et su dcouvrir et la retraite prmature de ce gnral lui
tirait des larmes. Elle pensait lui broder un coussin de tapisserie
sur lequel il repost sa gloire. Elle faisait volontiers de ces
prsents, dont tout le prix tait dans le sentiment. Son amour,
agrandi d'admiration, pour le conseiller municipal Joseph Lacrisse,
lui laissait des loisirs qu'elle employait  s'attendrir sur les
malheurs de l'arme nationale et  manger des ptisseries. Elle
engraissait beaucoup et devenait une dame respectable. La jeune madame
de Gromance formait des penses moins gnreuses. Elle avait aim et
tromp Gustave Dellion, et puis elle ne l'avait plus aim. Mais
Gustave, en lui tant son manteau clair  fleurs roses sur la terrasse
de la Belle Chocolatire, lui murmura dans l'oreille les noms de
sale rosse et de vadrouille, sous les yeux baisss du matre
d'htel respectueux. Elle ne laissa paratre aucun trouble sur son
visage. Mais au dedans d'elle-mme elle le trouvait gentil, et elle
sentit qu'elle allait l'aimer encore. De son ct, Gustave, pensif,
comprit qu'il avait prononc, pour la premire fois de sa vie, une
parole d'amour. Et gravement, il alla s'asseoir  table  ct de
Clotilde. Le dner, qui tait le dernier de la saison, ne fut *fut
point joyeux. La mlancolie des adieux se fit sentir, et une certaine
tristesse nationaliste. Sans doute, on esprait encore, que dis-je, on
nourrissait encore des esprances infinies. Mais il est douloureux,
quand on a tout, le nombre et l'argent, d'attendre de l'avenir, du
vague et lointain avenir, le contentement des longs dsirs et des
ambitions pressantes. Seul, Joseph Lacrisse gardait quelque srnit,
pensant avoir assez fait pour son roi en se faisant lire conseiller
municipal par les rpublicains nationalistes des Grandes-curies.

--En somme, dit-il, tout s'est bien pass le 14 juillet,  Longchamp.
L'arme a t acclame. On a cri: Vive Jamont! vive Bougon! Il y a
eu de l'enthousiasme.

--Sans doute, sans doute, dit Henri Lon, mais Loubet est rentr
intact  l'Elyse, et cette journe-l n'a pas beaucoup avanc nos
affaires.

Hugues Chassons des Aigues, qui portait une balafre toute fraiche sur
le nez, qu'il avait grand et royal, frona les sourcils et dit
firement:

--Je vous rponds que a a chauff  la Cascade. Quand les socialistes
ont cri: Vive la Rpublique! vivent les soldats!...

--La police, dit madame de Bonmont, ne devrait pas permettre de
pareils cris...

--Quand les socialistes ont cri: Vive la Rpublique! Vivent les
soldats! nous avons rpondu: Vive l'arme! mort aux juifs! Les
oeillets blancs, que j'avais dissimuls dans les massifs, ont ralli
 mon cri. Ils ont charg les glantines rouges sous une pluie de
chaises de fer. Ils taient superbes. Mais que voulez-vous? La foule
n'a pas rendu. Les Parisiens taient venus avec femmes, enfants,
paniers, filets de mnagre pleins de nourriture... et les parents de
province arrivs pour voir l'Exposition... de vieux cultivateurs, les
jambes raides, qui nous regardaient avec des yeux de poisson... et les
paysannes en fichu, mfiantes comme des chouettes. Comment
vouliez-vous soulever ces familles?

--Sans doute, dit Lacrisse, le moment tait mal choisi. D'ailleurs,
nous devons respecter, dans une certaine mesure, la trve de
l'Exposition.

--C'est gal, reprit Chassons des Aigues, nous avons bien cogn,  la
Cascade. J'ai, pour ma part, assn un coup de poing au citoyen
Bissolo, qui lui a renfonc la tte dans sa bosse. Je le voyais par
terre: on aurait dit une tortue.... Et Vive l'arme! mort aux Juifs!

--Sans doute, sans doute, dit gravement Henri Lon; mais Vive
l'arme! et mort aux juifs! c'est un peu fin.... pour les foules.
C'est, si j'ose dire, trop littraire, trop classique, et ce n'est pas
assez rvolutionnaire. Vive l'arme! c'est beau, c'est noble, c'est
rgulier, c'est froid.... Mais oui, c'est froid. Et puis, voulez-vous
que je vous dise, il n'y a qu'un moyen, un seul, d'emballer la foule:
la panique. Croyez-moi, on ne fait courir une masse d'hommes sans
armes qu'en leur mettant la peur au ventre. Il fallait courir en
criant.... que sais-je... Sauve qui peut! alerte!...Vous tes
trahis!... Franais, vous tes trahis! Si vous aviez cri cela ou
quelque chose de pareil, d'une voix lugubre, sur la pelouse, en
courant, cinq cent mille individus couraient avec vous, plus vite que
vous, et ne s'arrtaient plus. C'et t superbe et terrible. Vous
tiez renverss, fouls aux pieds, mis en bouillie... Mais la
rvolution tait faite.

--Vous croyez? demanda Jacques de Cadde.

--N'en doutez pas, reprit Lon. Trahison! trahison! c'est le vrai
cri d'meute, le cri qui donne des ailes aux foules, qui fait marcher
du mme pas les braves et les lches, qui communique un mme coeur 
cent mille hommes et rend des jambes aux paralytiques. Ah! mon bon
Chassons, si vous aviez cri  Longchamp: Nous sommes trahis! vous
auriez vu votre vieille chouette avec son panier d'oeufs durs et son
parapluie et votre bonhomme aux jambes de bois courir comme des
livres.

--Courir o? demanda Joseph Lacriase.

--O, je n'en sais rien. Dans les paniques sait-on o va la foule? Le
sait-elle elle-mme? Mais qu'importe! Le mouvement est donn. a
suffit. On ne fait plus des meutes avec mthode. Occuper des points
stratgiques, c'tait bon aux temps antiques de Barbs et de Blanqui.
Aujourd'hui, avec le tlgraphe, le tlphone ou seulement les
bicyclettes des flics, tout mouvement concert est impossible.
Voyez-vous Jacques de Cadde occupant le poste de la rue de Grenelle?
Non. Il n'y a de possibles que les mouvements vagues, immenses,
tumultueux. Et la peur, la peur unanime et tragique est seule capable
d'emporter l'norme masse humaine des ftes publiques et des
spectacles en plein air. Vous me demandez o la foule du 14 Juillet
aurait fui, flagelle, comme par un immense drapeau noir, par les cris
lugubres de Trahison! trahison! l'tranger! trahison! O elle aurait
fui?... mais dans le lac, je pense.

--Dans le lac, dit Jacques de Cadde. Alors elle se serait noye, voil
tout.

--Eh bien! reprit Henri Lon, trente mille citoyens noys, ce n'tait
donc rien? Le ministre et le gouvernement n'en auraient donc prouv
ni difficults srieuses ni pril rel? Ce n'tait donc pas une
journe?... Tenez, vous n'tes pas des politiques. Vous n'tes pas
fichus de renverser la Rpublique.

--Vous verrez a aprs l'Exposition, dit le jeune de Cadde avec la
candeur de la foi. Moi, pour commencer,  Longchamp, j'en ai crev un.

--Ah! vous en avez crev un? Demanda le jeune Dellion avec intrt.
Quel type tait-ce?

--Un ouvrier mcanicien... Si c'avait t un snateur, c'aurait mieux
valu. Mais dans une foule on a plus de chances de tomber sur un
ouvrier que sur un snateur.

--Qu'est-ce qu'il faisait, votre mcanicien? demanda Lacrisse.

--Il criait: Vivent les soldats! Je l'ai crev.

Alors le jeune Dellion, piqu d'une mulation gnreuse, fit connatre
qu'un socialiste dreyfusard ayant cri Vive Loubet!, il lui avait
cass la gueule.

--Tout va bien! dit Jacques de Cadde.

--Il y a des choses qui pourraient aller mieux, dit Hugues Chassons
des Aigues. Ne nous congratulons pas trop. Le 14 Juillet, Loubet,
Waldeck, Millerand, Andr sont rentrs chacun chez soi. Ils n'y
seraient pas rentrs si on m'avait cout. Mais on ne veut pas agir.
Nous manquons d'nergie.

Joseph Lacrisse rpondit gravement:

--Non! Nous ne manquons pas d'nergie. Mais il n'y a rien  faire pour
l'instant. Aprs l'Exposition nous agirons vigoureusement. Le moment
sera favorable. La France, aprs la fte, aura mal aux cheveux. Elle
sera de mauvaise humeur. Il y aura des chmages et des cracks. Rien ne
sera plus facile alors que de provoquer une crise ministrielle et
mme une crise prsidentielle. N'est-ce pas votre avis, Lon?

--Sans doute, sans doute, rpondit Lon. Mais il ne faut pas se
dissimuler que dans trois mois nous serons un peu moins nombreux et
que Loubet sera un peu moins impopulaire.

Jacques de Cadde, Dellion, Chassons des Aigues, Lacrisse, tous les
Trublions ensemble protestrent et s'efforcrent d'touffer par leurs
cris une si fcheuse prdiction. Mais Henri Lon d'une voix trs douce
poursuivit:

--C'est fatal! Loubet sera de jour en jour moins impopulaire. Il tait
ha sur l'ide que nous avions donne de lui: il ne la remplira pas
toute. Il n'est pas assez grand pour galer l'image que nous en avions
dresse,  l'pouvante des foules. Nous avons montr un Loubet de cent
coudes, protgeantles voleurs parlementaires et dtruisant l'arme
nationale. La ralit paratra moins effrayante. On ne le verra pas
toujours sauver les voleurs et dsorganiser l'arme. Il passera des
revues. Cela vous pose un homme. Il ira en voiture. C'est plus
honorable que d'aller  pied. Il donnera des croix; il rpandra
abondamment les palmes acadmiques. Ceux qu'il aura dcors ou palms
ne croiront plus qu'il veut livrer la France  l'tranger. Il aura des
mots heureux. N'en doutez pas. Les mots heureux ce sont les plus
btes. Il n'a qu' voyager pour tre acclam. Les paysans crieront sur
son passage: Vive le prsident comme si c'tait encore le bon
tanneur que nous pleurons parce qu'il aimait bien l'arme. Et si
l'alliance russe venait  repiquer... j'en frissonne.... Vous verriez
nos amis nationalistes dteler sa voiture. Je ne dis pas que c'est un
homme d'un puissant gnie. Mais il n'est pas plus bte que nous. Il
cherche  amliorer sa position. C'est bien naturel. Nous avons voulu
le couler; il nous use.

--Nous user, je l'en dfie, s'cria le jeune de Cadde.

--Le temps seul, reprit Henri Lon, suffit  nous user. Ainsi, notre
Conseil municipal de Paris, qu'il fut beau le soir du ballottage qui
nous donna la majorit! Vive l'arme! mort aux juifs! criaient les
lecteurs, ivres de joie, d'orgueil et d'amour. Et les lus radieux
rpondaient: Mort aux juifs! Vive l'arme! Mais comme le nouveau
Conseil ne pourra ni dispenser du service militaire tous les fils de
ses lecteurs, ni distribuer aux petits commerants l'argent des
riches Isralites, ni mme pargner aux ouvriers les souffrances du
chmage, il trompera de vastes esprances et deviendra d'autant plus
odieux qu'il aura t plus dsir. Il risque avant peu de perdre sa
popularit dans la question des monopoles, eaux, gaz, omnibus.

--Vous tes dans l'erreur, mon cher Lon! s'cria Joseph Lacrisse.
Pour ce qui est du renouvellement des monopoles, rien  craindre. Nous
dirons  l'lecteur: Nous vous donnons le gaz  bon march, et
l'lecteur ne se plaindra pas. Le Conseil municipal de Paris, lu sur
un programme exclusivement politique, exercera une action dcisive
dans la crise politique et nationale qui va clater aprs la fermeture
de l'Exposition.

--Oui, mais pour cela, dit Chassons des Aigues, il faut qu'il prenne
la tte du mouvement dmagogique. S'il est modr, rgulier, sage,
conciliant, gentil, tout est fichu. Qu'il sache bien qu'on l'a nomm
pour renverser la Rpublique et chambarder le parlementarisme.

--La trompe! la trompe!... s'cria Jacques de Cadde.

--Qu'on y parle peu, mais bien, poursuivit Chassons des Aigues....

--La trompe! la trompe!

Chassons des Aigues ddaigna l'interruption:

--Qu'on mette de temps  autre un voeu, un pur voeu, tel que
celui-ci:

Mise en accusation des ministres....

Le jeune de Cadde cria plus fort:

--La trompe! La trompe!...

Chassons des Aigues essaya de lui faire entendre raison.

--Je ne suis pas oppos, en principe,  ce que nos amis sonnent
l'hallali des parlementaires. Mais la trompe est, dans les assembles,
l'argument suprme des minorits. Il faut la rserver pour le
Luxembourg et le Palais Bourbon. Je vous ferai remarquer, mon cher
ami, qu' l'Htel de Ville nous avons la majorit.

Cette considration ne toucha pas le jeune de Cadde, qui cria plus
fort que devant:

--La trompe! la trompe! Savez-vous sonner de la trompe, Lacrisse? Si
vous ne savez pas, je vous apprendrai. Il est ncessaire qu'un
conseiller municipal sache sonner de la trompe.

--Je reprends, dit Chassons des Aigues, srieux comme s'il taillait un
bac; premier voeu du Conseil: mise en accusation des ministres;
deuxime voeu: mise en accusation des snateurs; troisime voeu: mise
en accusation du prsident de la Rpublique... Aprs quelques voeux de
cette force le ministre procde  la dissolution du Conseil. Le
Conseil rsiste et fait un vhment appel  l'opinion. Paris outrag
se soulve...

--Croyez-vous, demanda doucement Lon, croyez-vous, Chassons, que
Paris outrag se soulvera?

--Je le crois, dit Chassons des Aigues.

--Je ne le crois pas, dit Henri Lon.... Vous connaissez le citoyen
Bissolo, puisque vous l'avez dcervel, le 14,  la revue. Je le
connais aussi. Une nuit, sur le boulevard, pendant une des
manifestations qui suivirent l'lection du triste Loubet, le citoyen
Bissolo vint  moi comme au plus constant et au plus gnreux de ses
ennemis. Nous changemes quelques paroles. Tous nos camelots
donnaient. Les cris de: Vive l'arme! grondaient de la Bastille  la
Madeleine. Les promeneurs, amuss et souriants, nous taient
favorables. Lanant comme une faux son long bras de bossu vers la
foule, Bissolo me dit: Je la connais la rosse. Montez dessus. Elle
vous cassera les reins, en se couchant par terre tout d'un coup, quand
vous ne vous mfierez pas. Ainsi parla Bissolo au coin de la rue
Drouot le jour o Paris s'offrait  nous.

--Mais il outrage le peuple, votre Bissolo, s'cria Joseph Lacrisse.
Il est infme.

--Il est prophtique, rpliqua Henri Lon.

--La trompe, la trompe, il n'y a que a, chanta, d'une voix pteuse,
le jeune Jacques de Cadde.

FIN






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR BERGERET A PARIS ***

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