The Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. II, by Jules Verne
#30 in our series by Jules Verne

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Title: Keraban Le Tetu, Vol. II

Author: Jules Verne

Release Date: May, 2005 [EBook #8175]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on June 25, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. II ***




Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
and the Online Distributed Poofreading Team




KRABAN-LE-TTU par JULES VERNE



DEUXIME PARTIE


       *       *       *       *       *


I


DANS LEQUEL ON RETROUVE LE SEIGNEUR KRABAN, FURIEUX D'AVOIR VOYAG EN
CHEMIN DE FER.

On s'en souvient sans doute, Van Mitten, dsol de n'avoir pu visiter
les ruines de l'ancienne Colchide, avait manifest l'intention de se
ddommager en explorant le mythologique Phase, qui, sous le nom moins
euphonique de Rion, se jette maintenant  Poti dont il forme le petit
port sur le littoral de la mer Noire.

En vrit le digne Hollandais dt rgulirement rabattre encore de ses
esprances! Il s'agissait bien vraiment de s'lancer sur les traces de
Jason et des Argonautes, de parcourir les lieux clbres o cet
audacieux fils d'Eson alla conqurir la Toison d'Or! Non! ce qu'il
convenait de faire au plus vite, c'tait de quitter Poli, de se lancer
sur les traces du seigneur Kraban, et de le rejoindre  la frontire
turco-russe.

De l, nouvelle dception pour Van Mitten. Il tait dj cinq heures
du soir. On comptait repartir le lendemain matin, 13 septembre. De
Poti, Van Mitten ne put donc voir que le jardin public, o s'lvent
les ruines d'une ancienne forteresse, les maisons bties sur pilotis,
dans lesquelles s'abrite une population de six  sept mille mes, les
larges rues, bordes de fosss, d'o s'chappe un incessant concert de
grenouilles, et le port, assez frquent, que domine un phare de
premier ordre.

Van Mitten ne put se consoler d'avoir si peu de temps  lui qu'en se
faisant cette rflexion: c'est qu' fuir si vite une telle bourgade,
situe au milieu des marais du Rion et de la Capatcha, il ne
risquerait point d'y gagner quelque fivre pernicieuse,--ce qui est
fort  redouter dans les environs malsains de ce littoral.

Pendant que le Hollandais s'abandonnait  ces rflexions de toutes
sortes, Ahmet cherchait  remplacer la chaise de poste, qui et encore
rendu de si longs services sans l'inqualifiable imprudence de son
propritaire. Or, de trouver une autre voiture de voyage, neuve ou
d'occasion, dans cette petite ville de Poti, il n'y fallait
certainement pas compter. Une perecladnaa, une araba russes, cela
pouvait se rencontrer et la bourse du seigneur Kraban tait l pour
payer le prix de l'acquisition quel qu'il ft. Mais ces divers
vhicules, ce ne sont en somme que des charrettes plus ou moins
primitives, dpourvues de tout confort, et elles n'ont rien de commun
avec une berline de voyage. Si vigoureux que soient les chevaux qu'on
y attelle, ces charrettes ne sauraient courir avec la vitesse d'une
chaise de poste. Aussi que de retards  craindre avant d'avoir achev
ce parcours! Cependant, il convient d'observer qu'Ahmet n'eut pas mme
lieu d'tre embarrass sur le choix du vhicule. Ni voitures, ni
charrettes! Rien de disponible pour le moment! Or il lui importait de
rejoindre au plus tt son oncle, pour empcher que son enttement ne
l'engaget encore en quelque dplorable affaire. Il se dcida donc 
faire  cheval ce trajet d'une vingtaine de lieues, entre Poti et la
frontire turco-russe. Il tait bon cavalier, cela va de soi, et Nizib
l'avait souvent accompagn dans ses promenades. Van Mitten consult
par lui n'tait point sans avoir reu quelques principes d'quitation,
et il rpondit, sinon de l'habilet fort improbable de Bruno, du moins
de son obissance  le suivre dans ces conditions.

Il fut donc dcid que le dpart s'effectuerait le lendemain matin,
afin d'atteindre la frontire le soir mme.

Cela fait, Ahmet crivit une longue lettre  l'adresse du banquier
Slim, lettre qui naturellement commenait par ces mots: Chre
Amasia Il lui racontait toutes les pripties du voyage, quel
incident venait de se produire  Poti, pourquoi il avait t spar de
son oncle, comment il comptait le retrouver. Il ajoutait que le retour
ne serait en rien retard par cette aventure, qu'il saurait bien faire
marcher btes et gens en se tenant dans la moyenne du temps et du
parcours qui lui restaient encore. Donc, instante recommandation de se
trouver avec son pre et Nedjeb  la villa de Scutari pour la date
fixe, et mme un peu avant, de manire  ne point manquer au
rendez-vous.

Cette lettre,  laquelle se mlaient les plus tendres compliments pour
la jeune fille, le paquebot, qui fait un service rgulier de Poti 
Odessa, devait l'emporter le lendemain. Donc, avant quarante-huit
heures, elle serait arrive  destination, ouverte, lue jusqu'entre
les lignes, et peut-tre presse sur un coeur dont Ahmet croyait bien
entendre les battements  l'autre bout de la mer Noire. Le fait est
que les deux fiancs se trouvaient alors au plus loin l'un de l'autre,
c'est--dire aux deux extrmits du grand axe d'une ellipse dont
l'intraitable obstination de son oncle obligeait Ahmet  suivre la
courbe!

Et tandis qu'il crivait ainsi pour rassurer, pour consoler Amasia,
que faisait Van Mitten?

Van Mitten, aprs avoir dn  l'htel, se promenait en curieux dans
les rues de Poti, sous les arbres du Jardin Central, le long des quais
du port et ds jetes, dont la construction s'achevait alors. Mais il
tait seul. Bruno, cette fois, ne l'avait point accompagn.

Et pourquoi Bruno ne marchait-il pas auprs de son matre, quitte 
lui faire de respectueuses mais justes observations sur les
complications du prsent et les menaces de l'avenir?

C'est que Bruno avait eu une ide. S'il n'y avait  Poti ni berline ni
chaise de poste, il s'y trouverait peut-tre une balance. Or, pour ce
Hollandais amaigri, c'tait l ou jamais l'occasion de se peser, de
constater le chiffre de son poids actuel compar au chiffre de son
poids primitif.

Bruno avait donc quitt l'htel, ayant eu soin d'emporter, sans en
rien dire, le guide de son matre, qui devait lui donner en livres
bataves l'valuation des mesures russes dont il ne connaissait pas la
valeur.

Sur les quais d'un port o la douane exerce son office, il y a
toujours quelques-unes de ces larges balances, sur les plateaux
desquelles un homme peut se peser  l'aise.

Bruno ne fut donc point embarrass  ce sujet. Moyennant quelques
kopeks, les prposs se prtrent  sa fantaisie. On mit un poids
respectable sur un des plateaux d'une balance, et Bruno, non sans
quelque secrte inquitude, monta sur l'autre. A son grand dplaisir,
le plateau qui supportait le poids, resta adhrent au sol. Bruno,
quelque effort qu'il fit pour s'alourdir,--peut-tre croyait-il qu'il
y russirait en se gonflant,--ne parvint mme pas  l'enlever.

Diable! dit-il, voil ce que je craignais!

Un poids un peu moins fort fut pos sur le plateau  la place du
premier.... Le plateau ne bougea pas davantage.

Est-il possible! s'cria Bruno, qui sentit tout son sang lui refluer
au coeur.

En ce moment, son regard s'arrta sur une bonne figure, toute
empreinte de bienveillance  son gard.

Mon matre! s'cria-t-il.

C'tait Van Mitten, en effet, que les hasards de sa promenade venaient
de conduire sur le quai, prcisment  l'endroit o les prposs
opraient pour le compte de son serviteur.

Mon matre, rpta Bruno, vous ici?

--Moi-mme, rpondit Van Mitten. Je vois avec plaisir que tu es en
train de....

--De me peser ... oui!

--Le rsultat de cette operation, c'est que je ne sais pas s'il
existe des poids assez faibles pour indiquer ce que je pse  l'heure
qu'il est.

Et Bruno fit cette rponse avec une si douloureuse expression de
physionomie que le reproche alla jusqu'au coeur de Van Mitten.

Quoi! dit celui-ci, depuis que nous sommes partis, tu aurais maigri 
ce point, mon pauvre Bruno?

--Vous allez en juger, mon matre.

En effet, on venait de placer, dans le plateau de la balance, un
troisime poids trs infrieur aux deux autres.

Cette fois, Bruno le souleva peu a peu,--ce qui mit les deux plateaux
en quilibre sur une mme ligne horizontale.

Enfin! dit Bruno, mais quel est ce poids?

--Oui! quel est ce poids? rpondit Van Mitten. Cela faisait tout
juste, en mesures russes, quatre pounds, pas un de plus, pas un de
moins.

Aussitt Van Mitten de prendre le guide que lui tendait Bruno et de se
reporter  la table de comparaison entre les diverses mesures des deux
pays.

Eh bien, mon matre? demanda Bruno, en proie  une curiosit mle
d'une certaine angoisse, que vaut le pound russe?

--Environ seize ponds et demi de Hollande, rpondit Van Mitten, aprs
un petit calcul mental.

--Ce qui fait?...

--Ce qui fait exactement soixante-quinze ponds et demi, ou cent
cinquante et une livres.

Bruno poussa un cri de dsespoir, et, s'lanant hors du plateau de la
balance, dont l'autre plateau vint brusquement frapper le sol, il
tomba sur un banc,  demi-pm.

Cent cinquante et une livres. rptait-il, comme s'il et perdu l
prs d'un neuvime de sa vie.

En effet,  son dpart, Bruno, qui pesait quatre-vingt-quatre ponds,
ou cent soixante-huit livres, n'en pesait plus que soixante-quinze et
demi, soit cent cinquante et une livres. Il avait donc maigri, de
dix-sept livres! Et cela en vingt-six jours d'un voyage qui avait t
relativement facile, sans vritables privations ni grandes fatigues.
Et maintenant que le mal avait commenc, o s'arrterait-il? Que
deviendrait ce ventre que Bruno s'tait fabriqu lui-mme, qu'il avait
mis prs de vingt ans  arrondir, grce  l'observation d'une hygine
bien comprise? De combien tomberait-il au-dessous de cette honorable
moyenne, dans laquelle il s'tait maintenu jusqu'alors,--surtout 
prsent que, faute d'une chaise de poste,  travers des contres sans
ressources, avec menaces de fatigues et de dangers, cet absurde voyage
allait s'accomplir dans des conditions nouvelles!

Voil ce que se demanda l'anxieux serviteur de Van Mitten. Et alors,
il se fit dans son esprit, comme une rapide vision d'ventualits
terribles, au milieu desquelles apparaissait un Bruno mconnaissable,
rduit  l'tat de squelette ambulant!

Aussi son parti fut-il pris sans l'ombre d'une hsitation. Il se
releva, il entraina le Hollandais, qui n'aurait pas eu la force de lui
rsister, et, s'arrtant sur le quai, au moment de rentrer  l'htel:

Mon matre, dit-il, il y a des bornes  tout, mme  la sottise
humaine! Nous n'irons pas plus loin!

Van Mitten reut cette dclaration avec ce calme accoutum, dont rien
ne pouvait le faire se dpartir.

Comment, Bruno, dit-il, c'est ici, dans ce coin perdu du Caucase, que
tu me proposes de nous fixer?

--Non, mon matre, non! Je vous propose tout simplement de laisser le
seigneur Kraban revenir comme il lui conviendra  Constantinople,
pendant que nous y retournerons tranquillement par un des paquebots de
Poti. La mer ne vous rend point malade, moi non plus, et je ne risque
pas d'y maigrir davantage,--ce qui m'arriverait infailliblement, si je
continuais  voyager dans ces conditions.

--Ce parti est peut-tre sage  ton point de vue, Bruno, rpondit Van
Mitten, mais au mien, c'est autre chose. Abandonner mon ami Kraban
lorsque les trois quarts du parcours sont dj faits, cela mrite
quelque rflexion!

--Le seigneur Kraban n'est point votre ami, rpondit Bruno. Il est
l'ami du seigneur Kraban, voil tout. D'ailleurs, il n'est et ne peut
tre le mien, et je ne lui sacrifierai pas ce qui me reste d'embonpoint
pour la satisfaction de ses caprices d'amour-propre! Les trois quarts
du voyage sont accomplis, dites-vous; cela est vrai, mais le quatrime
quart me parat offrir bien d'autres difficults  travers un pays 
demi sauvage! Qu'il ne vous soit encore rien survenu de personnellement
dsagrable,  vous, mon matre, d'accord; mais, je vous le rpte, si
vous vous obstinez, prenez garde! ... Il vous arrivera malheur!

L'insistance de Bruno  lui prophtiser quelque grave complication
dont il ne se tirerait pas sain et sauf ne laissait point de tracasser
Van Mitten. Ces conseils d'un fidle serviteur taient bien pour
l'influencer quelque peu. En effet, ce voyage au del de la frontire
russe,  travers les rgions peu frquentes du pachalik de Trbizonde
et de l'Anatolie septentrionale, qui chappent presque entirement 
l'autorit du gouvernement turc, cela valait au moins la peine que
l'on regardt  deux fois avant de l'entreprendre. Aussi, tant donn
son caractre un peu faible, Van Mitten se sentit-il branl, et Bruno
ne fut pas sans s'en apercevoir. Bruno redoubla donc ses instances. Il
fit valoir maint argument  l'appui de sa cause, il montra ses habits
flottant  la ceinture autour d'un ventre qui s'en allait de jour en
jour. Insinuant, persuasif, loquent mme, sous l'empire d'une
conviction profonde, il amena enfin son matre  partager ses ides
sur la ncessit de sparer son sort du sort de son ami Kraban.

Van Mitten rflchissait. Il coutait avec attention, hochant la tte
aux bons endroits. Lorsque cette grave conversation fut acheve, il
n'tait plus retenu que par la crainte d'avoir une discussion  ce
sujet avec son incorrigible compagnon de voyage.

Eh bien, repartit Bruno, qui avait rponse  tout, les circonstances
sont favorables. Puisque le seigneur Kraban n'est plus l, brlons la
politesse au seigneur Kraban, et laissons son neveu Ahmet aller le
rejoindre  la frontire.

Van Mitten secoua la tte ngativement.

A cela, il n'y a qu'un empchement, dit-il.

--Lequel? demanda Bruno.

--C'est que j'ai quitt Constantinople,  peu prs sans argent, et
que maintenant, ma bourse est vide!

--Ne pouvez-vous, mon matre, faire venir une somme suffisante de la
banque de Constantinople?

--Non, Bruno, c'est impossible! Le dpt de ce que je possde 
Rotterdam ne peut pas tre dj fait....

--En sorte que pour avoir l'argent ncessaire  notre retour?...
demanda Bruno.

--Il faut de toute ncessit que je m'adresse  mon ami Kraban!
rpondit Van Mitten.

Voil qui n'tait pas pour rassurer Bruno. Si son matre revoyait le
seigneur Kraban, s'il lui faisait part de son projet, il y aurait
discussion, et Van Mitten ne serait pas le plus fort. Mais comment
faire? S'adresser directement au jeune Ahmet? Non! ce serait inutile!
Ahmet ne prendrait jamais sur lui de fournir  Van Mitten les moyens
d'abandonner son oncle! Donc il n y fallait point songer.

Enfin, voici ce qui fut dcid entre le matre et le serviteur, aprs
un long dbat. On quitterait Poti en compagnie d'Ahmet, on irait
rejoindre le seigneur Kraban  la frontire turco-russe. L, Van
Mitten, sous prtexte de sant, en prvision des fatigues  venir,
dclarerait qu'il lui serait impossible de continuer un pareil voyage.
Dans ces conditions, son ami Kraban ne pourrait pas insister, et ne
se refuserait pas  lui donner l'argent ncessaire pour qu'il pt
revenir par mer  Constantinople.

N'importe! pensa Bruno, une conversation  ce sujet entre mon matre
et le seigneur Kraban, cela ne laisse pas d'tre grave.

Tous deux revinrent  l'htel, o les attendait Ahmet. Ils ne lui
dirent rien de leurs projets que celui-ci et sans doute combattus. On
soupa, on dormit. Van Mitten rva que Kraban le hachait menu comme
chair  pt. On se rveilla de grand matin, et l'on trouva  la porte
quatre chevaux prts  dvorer l'espace.

Une chose curieuse  voir, ce fut la mine de Bruno, lorsqu'il fut mis
en demeure d'enfourcher sa monture. Nouveaux griefs  porter au compte
du seigneur Kraban. Mais il n'y avait pas d'autre moyen de voyager.
Bruno dut donc obir. Heureusement, son cheval tait un vieux bidet,
incapable de s'emballer, et dont il serait facile d'avoir raison. Les
deux chevaux de Van Mitten et de Nizib n'taient pas non plus pour les
inquiter. Seul, Ahmet avait un assez fringant animal; mais, bon
cavalier, il ne devait avoir d'autre souci que de modrer sa vitesse,
afin de ne point distancer ses compagnons de route.

On quitta Poti  cinq heures du matin. A huit heures, un premier
djeuner tait pris dans le bourg de Nikolaja, aprs une traite de
vingt verstes, un second djeuner  Kintryachi, quinze verstes plus
loin, vers onze heures,--et, vers deux heures aprs midi, Ahmet, aprs
une nouvelle tape de vingt autres verstes, faisait halte  Batoum,
dans cette partie du Lazistan septentrional qui appartient  l'empire
moscovite.

Ce port tait autrefois un port turc, trs heureusement situ 
l'embouchure du Tchorock, qui est le Bathys des anciens. Il est
fcheux que la Turquie l'ait perdu, car ce port, vaste, pourvu d'un
bon ancrage, peut recevoir un grand nombre de btiments, mme des
navires d'un fort tirant d'eau. Quant  la ville, c'est simplement un
important bazar, construit en bois, que traverse une rue principale.
Mais la main de la Russie s'allonge dmesurment sur les rgions
transcaucasiennes, et elle a saisi Batoum comme elle saisira plus tard
les dernires limites du Lazistan.

L, Ahmet n'tait donc pas encore chez lui, comme il y et t
quelques annes auparavant. Il lui fallut dpasser Gnih, 
l'embouchure du Tchorock, et,  vingt verstes de Batoum, la bourgade
de Makrialos, pour atteindre la frontire, dix verstes plus loin.

En cet endroit, au bord de la route, un homme attendait sous l'oeil
peu paternel d'un dtachement de Cosaques, les deux pieds poss sur la
limite du sol ottoman, dans un tat de fureur plus facile  comprendre
qu' dcrire.

C'tait le seigneur Kraban. Il tait six heures du soir, et depuis le
minuit de la veille,--instant prcis o il avait t rendu  la
libert en dehors du territoire russe,--le seigneur Kraban ne
dcolrait pas.

Une assez pauvre cabane, btie au flanc de la route, misrablement
habite, mal couverte, mal close, encore plus mal fournie de vivres,
lui avait servi d'abri ou plutt de refuge.

Une demi-verste avant d'y arriver, Ahmet et Van Mitten, ayant aperu,
l'un son oncle, l'autre son ami, avaient press leurs chevaux, et ils
mirent pied  terre  quelques pas de lui.

Le seigneur Kraban, allant, venant, gesticulant, se parlant 
lui-mme ou plutt se disputant avec lui-mme, puisque personne
n'tait l pour lui tenir tte, ne semblait pas avoir aperu ses
compagnons.

Mon oncle! s'cria Ahmet en lui tendant les bras, pendant que Nizib
et Bruno gardaient son cheval et celui du Hollandais, mon oncle!

--Mon ami! ajouta Van Mitten. Kraban leur saisit la main  tous
deux, et montrant les Cosaques, qui se promenaient sur la lisire de
la route:

En chemin de fer! s'cria-t-il. Ces misrables m'ont forc  monter
en chemin de fer! ... Moi! ... moi!

Bien videmment, d'avoir t rduit  ce mode de locomotion, indigne
d'un vrai Turc, c'tait ce qui excitait chez le seigneur Kraban la
plus violente irritation! Non! il ne pouvait digrer cela! Sa
rencontre avec le seigneur Saffar, sa querelle avec cet insolent
personnage et ce qui en tait suivi, le bris de sa chaise de poste,
l'embarras o il allait se trouver pour continuer son voyage, il
oubliait tout devant cette normit: avoir t en chemin de fer! Lui,
un vieux croyant!

Oui! c'est indigne! rpondit Ahmet, qui pensa que c'tait ou jamais
le cas de ne pas contrarier son oncle.

--Oui, indigne! ajouta Van Mitten, mais, aprs tout, ami Kraban, il
ne vous est rien arriv de grave....

--Ah! prenez garde  vos paroles, monsieur Van Mitten! s'cria
Kraban. Rien de grave, dites-vous?

Un signe d'Ahmet au Hollandais lui indiqua qu'il faisait fausse route.
Son vieil ami venait de le traiter de: Monsieur Van Mitten et
continuait de l'interpeller de la sorte:

Me direz-vous ce que vous entendez par ces inqualifiables paroles:
rien de grave?

--Ami Kraban, j'entends qu'aucun de ces accidents habituels aux
chemins de fer, ni draillement, ni tamponnement, ni collision....

--Monsieur Van Mitten, mieux vaudrait avoir draill! s'cria
Kraban. Oui! par Allah! mieux vaudrait avoir draill, avoir perdu
bras, jambes et tte, entendez-vous, que de survivre  pareille honte!

--Croyez bien, ami Kraban! ... reprit Van Mitten, qui ne savait
comment pallier ses imprudentes paroles.

--Il ne s'agit pas de ce que je puis croire! rpondit Kraban en
marchant sur le Hollandais, mais de ce que vous croyez! ... Il s'agit
de la faon dont vous envisagez ce qui vient d'arriver  l'homme qui,
depuis trente ans, se croyait votre ami.

Ahmet voulut dtourner une conversation dont le plus clair rsultat
et t d'empirer les choses.

Mon oncle, dit-il, je crois pouvoir l'affirmer, vous avez mal compris
monsieur Van Mitten....

--Vraiment!

--Ou plutt monsieur Van Mitten s'est mal exprim! Tout comme moi, il
ressent une indignation profonde pour le traitement que ces maudits
Cosaques vous ont inflig!

Heureusement, tout cela tait dit en turc, et les maudits Cosaques
n'y pouvaient rien comprendre.

Mais, en somme, mon oncle, c'est  un autre qu'il faut faire remonter
la cause de tout cela! C'est un autre qui est responsable de ce qui
vous est arriv! C'est l'impudent personnage qui a fait obstacle 
votre passage au railway de Poti! C'est ce Saffar!...

--Oui! ce Saffar! s'cria Kraban, trs opportunment lanc par son
neveu sur cette nouvelle piste.

--Mille fois oui, ce Saffar! se hta d'ajouter Van Mitten. C'est l
ce que je voulais dire, ami Kraban!

--L'infme Saffar! dit Kraban.

--L'infme Saffar! rpta Van Mitten en se mettant au diapason de
son interlocuteur.

Il aurait mme voulu employer un qualificatif plus nergique encore,
mais il n'en trouva pas.

Si nous le rencontrons jamais! ... dit Ahmet.

--Et ne pouvoir retourner  Poti! s'cria Kraban, pour lui faire
payer son insolence, le provoquer, lui arracher l'me du corps, le
livrer  la main du bourreau!...

--Le faire empaler!.... crut devoir ajouter Van Mitten, qui se
faisait froce pour reconqurir une amiti compromise.

Et cette proposition, si bien turque, on en conviendra, lui valut un
serrement de main de son ami Kraban.

Mon oncle, dit alors Ahmet, il serait inutile, en ce moment, de se
mettre  la recherche de ce Saffar!

--Et pourquoi, mon neveu?

--Ce personnage n'est plus  Poti, reprit Ahmet, Quand nous y sommes
arrivs, il venait de s'embarquer sur le paquebot qui fait le service
du littoral de l'Asie Mineure.

--Le littoral de l'Asie Mineure! s'cria Kraban, Mais notre
itinraire ne suit-il pas ce littoral?

--En effet, mon oncle!

--Eh bien! si l'infme Saffar, rpondit Kraban, se rencontre sur mon
chemin, _Vallah-billah tielah_! Malheur  lui!

Aprs avoir prononc cette formule qui est le serment de Dieu, le
seigneur Kraban ne pouvait rien dire de plus terrible: il se tut.

Mais comment voyagerait-on, maintenant que la chaise de poste manquait
aux voyageurs? De suivre la route  cheval, cela ne pouvait
srieusement se proposer au seigneur Kraban. Sa corpulence s'y
opposait. S'il et souffert du cheval, le cheval aurait encore plus
souffert de lui. Il fut donc convenu que l'on se rendrait  Choppa, la
bourgade la plus rapproche. Ce n'tait que quelques verstes  faire,
et Kraban les ferait  pied,--Bruno aussi, car il tait tellement
moulu qu'il n'aurait pu renfourcher sa monture.

Et cette demande d'argent dont vous devez parler? ... dit-il  son
matre qu'il avait tir  part.

--A Choppa! rpondit Van Mitten.

Et il ne voyait pas sans quelque inquitude approcher le moment o il
devrait toucher cette question dlicate.

Quelques instants aprs, les voyageurs descendaient la route dont la
pente ctoie les rivages du Lazistan.

Une dernire fois, le seigneur Kraban se retourna pour montrer le
poing aux Cosaques, qui l'avaient si dsobligeamment embarqu,--lui!--
dans un wagon de chemin de fer, et, au dtour de la cte, il perdit de
vue la frontire de l'empire moscovite.




II


DANS LEQUEL VAN MITTEN SE DCIDE A CDER AUX OBSESSIONS DE BRUNO, ET
CE QUI S'ENSUIT.

Un singulier pays! crivait Van Mitten sur son carnet de voyage, en
notant quelques impressions prises au vol. Les femmes travaillent  la
terre, portent les fardeaux, tandis que les hommes filent le chauvre
et tricotent la laine.

Et le bon Hollandais ne se trompait pas. Cela se passe encore ainsi
dans cette lointaine province du Lazistan, en laquelle commenait la
seconde partie de l'itinraire.

C'est un pays encore peu connu, ce territoire qui part de la frontire
caucasienne, cette portion de l'Armnie turque, comprise entre les
valles du Charchout, du Tschorock et le rivage de la Mer Noire. Peu
de voyageurs, depuis le Franais Th. Deyrolles, se sont aventurs 
travers ces districts du pachalik de Trbizonde, entre ces montagnes
de moyenne altitude, dont l'cheveau s'embrouille confusment jusqu'au
lac de Van, et enserre la capitale de l'Armnie, celle Erzeroum,
chef-lieu d'un villayet qui compte plus de douze cent mille habitants.

Et cependant, ce pays a vu s'accomplir de grands faits historiques. En
quittant ces plateaux o les deux branches de l'Euphrate prennent leur
source, Xnophon et ses Dix Mille, reculant devant les armes
d'Artaxerce Mnmon, arrivrent sur le bord du Phase. Ce Phase n'est
point le Rion qui se jette  Poti: c'est le Kour, descendu de la
rgion caucasienne, et il ne coule pas loin de ce Lazistan  travers
lequel le seigneur Kraban et ses compagnons allaient maintenant
s'engager.

Ah! si Van Mitten en avait eu le temps, quelles observations
prcieuses il aurait sans doute faites et qui sont perdues pour les
rudits de la Hollande! Et pourquoi n'aurait-il pas retrouv l'endroit
prcis ou Xnophon, gnral, historien, philosophe, livra bataille aux
Taoques et aux Chalybes en sortant du pays des Karduques, et ce mont
Chenium, d'o les Grecs salurent de leurs acclamations les flots si
dsirs du Pont-Euxin?

Mais Van Mitten n'avait ni le temps de voir ni le loisir d'tudier,
ou plutt on ne le lui laissait pas. Et alors Bruno de revenir  la
charge, de relancer son matre, afin que celui-ci empruntt au
seigneur Kraban ce qu'il fallait pour se sparer de lui.

A Choppa! rpondait invariablement Van Mitten.

On se dirigea donc vers Choppa. Mais l, trouverait-on un moyen de
locomotion, un vhicule quelconque, pour remplacer la confortable
chaise, brise au railway de Poti?

C'tait une assez grave complication. Il y avait encore prs de deux
cent cinquante lieues  faire, et dix-sept jours seulement jusqu'
cette date du 30 courant. Or, c'tait  cette date que le seigneur
Kraban devait tre de retour! C'tait  cette date qu'Ahmet comptait
retrouver  la villa de Scutari la jeune Amasia qui l'y attendrait
pour la clbration du mariage! On comprend donc que l'oncle et le
neveu fussent non moins impatients l'un que l'autre. De l, un trs
srieux embarras sur la manire dont s'accomplirait cette seconde
moiti du voyage.

De retrouver une chaise de poste ou tout simplement une voiture dans
ces petites bourgades perdues de l'Asie Mineure, il n'y fallait point
compter.

Force serait de s'accommoder de l'un des vhicules du pays, et cet
appareil de locomotion ne pourrait tre que des plus rudimentaires.

Ainsi donc, soucieux et pensifs, allaient, sur le chemin du littoral,
le seigneur Kraban  pied, Bruno tranant par la bride son cheval et
celui de son matre qui prfrait marcher  ct de son ami; Nizib,
mont et tenant la tte de la petite caravane. Quant  Ahmet, il avait
pris les devants, afin de prparer les logements  Choppa, et faire
l'acquisition d'un vhicule, de manire  repartir au soleil levant.

La route se fit lentement et en silence. Le seigneur Kraban couvait
intrieurement sa colre, qui se manifestait par ces mots souvent
rpts: Cosaques, railway, wagon, Saffar! Lui, Van Mitten, guettait
l'occasion de s'ouvrir  qui de droit de ses projets de sparation;
mais il n'osait, ne trouvant pas le moment favorable, dans l'tat o
tait son ami qui se ft enlev au moindre mot.

On arriva  Choppa  neuf heures du soir. Cette tape, faite  pied,
exigeait le repos de toute une nuit. L'auberge tait mdiocre; mais,
la fatigue aidant, tous y dormirent leurs dix heures conscutives,
tandis qu'Ahmet, le soir mme, se mettait en campagne pour trouver un
moyen de transport.

Le lendemain, 14 septembre,  sept heures, une araba tait tout
attele devant la porte de l'auberge.

Ah! qu'il y avait lieu de regretter l'antique chaise de poste,
remplace par une sorte de charrette grossire, monte sur deux roues,
dans laquelle trois personnes pouvaient  peine trouver place! Deux
chevaux  ses brancards, ce n'tait pas trop pour enlever cette lourde
machine. Trs heureusement, Ahmet avait pu faire recouvrir l'araba
d'une bche impermable, tendue sur des cercles de bois, de manire 
tenir contre le vent et la pluie. Il fallait donc s'en contenter en
attendant mieux; mais il n'tait pas probable que l'on pt se rendre 
Trbizonde en plus confortable et plus rapide quipage.

On le comprendra aisment:  la vue de cette araba, Van Mitten, si
philosophe qu'il ft, et Bruno, absolument reint, ne purent
dissimuler une certaine grimace qu'un simple regard du seigneur
Kraban dissipa en un instant.

Voil tout ce que j'ai pu trouver, mon oncle! dit Ahmet en montrant
l'araba.

--Et c'est tout ce qu'il nous faut! rpondit Kraban, qui, pour rien
au monde, n'et voulu laisser voir l'ombre d'un regret  l'endroit de
son excellente chaise de poste.

--Oui ... reprit Ahmet, avec une bonne litire de paille dans cette
araba....

--Nous serons comme des princes, mon neveu!

--Des princes de thtre! murmura Bruno.

--Hein? fit Kraban.

--D'ailleurs, reprit Ahmet, nous ne sommes plus qu' cent soixante
agatchs [Footnote: Environ soixante lieues.] de Trbizonde, et l, j'y
compte bien, nous pourrons nous refaire un meilleur quipage.

--Je rpte que celui-ci suffira! dit Kraban, en observant, sous
son sourcil fronc, s'il surprendrait au visage de ses compagnons
l'apparence d'une contradiction.

Mais tous, crass par ce formidable regard s'taient fait une figure
impassible.

Voici ce qui fut convenu: le seigneur Kraban, Van Mitten et Bruno
devaient prendre place dans l'araba, dont l'un des chevaux serait
mont par le postillon, charg du soin de relayer aprs chaque tape;
Ahmet et Nizib, trs habitus aux fatigues de l'quitation, suivraient
 cheval. On esprait ainsi ne point prouver trop de retard jusqu'
Trbizonde. L, dans cette importante ville, on aviserait au moyen de
terminer ce voyage le plus confortablement possible.

Le seigneur Kraban donna donc le signal du dpart, aprs que l'araba
eut t munie de quelques vivres et ustensiles, sans compter les deux
narghils, heureusement sauvs de la collision, et qui furent mis  la
disposition de leurs propritaires. D'ailleurs, les bourgades de cette
partie du littoral sont assez rapproches les unes des autres. Il est
mme rare que plus de quatre  cinq lieues les sparent. On pourrait
donc facilement se reposer ou se ravitailler, en admettant que
l'impatient Ahmet consentit  accorder quelques heures de repos et
surtout que les douckhans des villages fussent suffisamment
approvisionns.

En route! rpta Ahmet aprs son oncle, qui avait dj pris place
dans l'araba.

En ce moment, Bruno s'approcha de Van Mitten, et d'un ton grave,
presque imprieux:

Mon matre, dit-il, et cette proposition que vous devez faire au
seigneur Kraban?

--Je n'ai pas encore trouv l'occasion, rpondit vasivement Van
Mitten. D'ailleurs, il ne me parat pas trs bien dispos....

--Ainsi, nous allons monter l-dedans? reprit Bruno en dsignant
l'araba d'un geste de profond ddain!

--Oui.... provisoirement!

--Mais quand vous dciderez-vous  faire cette demande d'argent de
laquelle dpend notre libert?

--A la prochaine bourgade, rpondit Van Mitten.

--A la prochaine bourgade?...

--Oui!  Archawa!

Bruno hocha la tte en signe de dsapprobation et s'installa derrire
son matre au fond de l'araba. La lourde charrette partit d'un assez
bon trot sur les pentes de la route.

Le temps laissait  dsirer. Des nuages, d'apparence orageuse,
s'amoncelaient dans l'ouest. On sentait, au del de l'horizon,
certaines menaces de bourrasque. Cette portion de la cte, battue de
plein fouet par les courants atmosphriques venus du large, ne devait
pas tre facile  suivre; mais on ne commande pas au temps, et les
fatalistes fidles de Mahomet savent mieux que tous autres le prendre
comme il vient. Toutefois, il tait  craindre que la mer Noire ne
continut pas  justifier longtemps son nom grec de _Pontus Euxinus_,
le bien hospitalier, mais plutt son nom turc de _Kara Dequitz_,
qui est de moins bon augure.

Fort heureusement, ce n'tait point la partie leve et montagneuse du
Lazistan que coupait l'itinraire adopt. L, les routes manquent
absolument, et il faut s'aventurer  travers des forts que la hache
du bcheron n'a point encore amnages. Le passage de l'araba y et
t  peu prs impossible. Mais la cte est plus praticable, et le
chemin n'y fait jamais dfaut d'une bourgade  l'autre. Il circule au
milieu des arbres fruitiers, sous l'ombrage des noyers, des
chtaigniers, entre les buissons de lauriers et de rosiers des Alpes,
enguirlands par les inextricables sarments de la vigne sauvage.

Toutefois, si cette lisire du Lazistan offre un passage assez facile
aux voyageurs, elle n'est pas saine dans ses parties basses. L
s'tendent des marcages pestilentiels; l rgne le typhus  l'tat
endmique, depuis le mois d'aot jusqu'au mois de mai. Par bonheur
pour le seigneur Kraban et les siens, on tait en septembre, et leur
sant ne courait plus aucun risque. Des fatigues, oui! des maladies,
non! Or, si on ne se gurit pas toujours, on peut toujours se reposer.
Et lorsque le plus entt des Turcs raisonnait ainsi, ses compagnons
ne pouvaient rien avoir  lui rpondre.

L'araba s'arrta  la bourgade d'Archawa, vers neuf heures du matin.
On se mit en mesure d'en repartir une heure aprs, sans que Van Mitten
et trouv le joint pour toucher un mot de ses fameux projets
d'emprunt  son ami Kraban.

De l, cette demande de Bruno:

Eh bien, mon matre, est-ce fait?...

--Non, Bruno, pas encore.

--Mais il serait temps de....

--A la prochaine bourgade!

--A la prochaine bourgade?...

--Oui,  Witse.

Et Bruno, qui, au point de vue pcuniaire, dpendait de son matre
comme son matre dpendait du seigneur Kraban, reprit place dans
l'araba, non sans dissimuler, cette fois, sa mauvaise humeur.

Qu'a-t-il donc, ce garon? demanda Kraban.

--Rien, se hta de rpondre Van Mitten, pour dtourner la
conversation. Un peu fatigu, peut-tre!

--Lui! rpliqua Kraban. Il a une mine superbe! Je trouve mme qu'il
engraisse!

--Moi! s'cria Bruno, touch au vif.

--Oui! il a des dispositions  devenir un beau et bon Turc, de
majestueuse corpulence!

Van Mitten saisit le bras de Bruno qui allait clater  ce compliment,
si inopportunment envoy, et Bruno se tut.

Cependant, l'araba se maintenait en bonne allure. Sans les cahots qui
provoquaient de violentes secousses  l'intrieur, lesquelles se
traduisaientpar des contusions plus dsagrables que douloureuses, il
n'y aurait rien eu  dire.

La route n'tait pas dserte. Quelques Lazes la parcouraient,
descendant les rampes des Alpes Pontiques, pour les besoins de leur
industrie ou de leur commerce. Si Van Mitten et t moins proccup
de son interpellation, il aurait pu noter sur ses tablettes les
diffrences de costume qui existent entre les Caucasiens et les Lazes.
Une sorte de bonnet phrygien, dont les brides sont enroules autour de
la tte en manire de coiffure, remplace la calotte gorgienne. Sur la
poitrine de ces montagnards, grands, bien faits, blancs de teint,
lgants et souples, s'cartlent les deux cartouchires disposes
comme les tuyaux d'une flte de Pan. Un fusil court de canon, un
poignard  large lame, fich dans une ceinture borde de cuivre,
constituent leur armement habituel.

Quelques niers suivaient aussi la route et transportaient aux
villages maritimes les productions en fruits de toutes les espces,
qui se rcoltent dans la zone moyenne.

En somme, si le temps et t plus sr, le ciel moins menaant, les
voyageurs n'auraient point eu trop  se plaindre du voyage, mme fait
dans ces conditions.

A onze heures du matin, ils arrivrent  Witse sur l'ancien Pyxites,
dont le nom grec buis est suffisamment justifi par l'abondance de
ce vgtal aux environs. L, on djeuna sommairement,--trop
sommairement, parat-il, au gr du seigneur Kraban,--qui, cette fois,
laissa chapper un grognement de mauvaise humeur.

Van Mitten ne trouva donc pas encore l l'occasion favorable pour lui
toucher deux mots de sa petite affaire. Et, au moment de partir,
lorsque Bruno, le tirant  part, lui dit:

Eh bien, mon matre?

--Eh bien, Bruno,  la bourgade prochaine.

--Comment?

--Oui!  Artachen!

Et Bruno, outre d'une telle faiblesse, se coucha en grommelant au fond
de l'araba, tandis que son matre jetait un coup d'oeil mu  ce
romantique paysage, o se retrouvait toute la propret hollandaise
unie au pittoresque italien.

Il en fut d'Artachen comme de Witse et d'Archawa. On y relaya  trois
heures du soir; on en repartit  quatre; mais, sur une srieuse mise
en demeure de Bruno, qui ne lui permettait plus de temporiser, son
matre s'engagea  faire sa demande, avant d'arriver  la bourgade
d'Atina, o il avait t convenu que l'on passerait la nuit. Il y
avait cinq lieues  enlever pour atteindre cette bourgade,--ce qui
porterait  une quinzaine de lieues le parcours fait dans cette
journe. En vrit, ce n'tait pas mal pour une simple charrette; mais
la pluie, qui menaait de tomber, allait la retarder, sans doute, en
rendant la route peu praticable.

Ahmet ne voyait pas sans inquitude la priode du mauvais temps
s'accuser avec cette obstination. Les nuages orageux grossissaient au
large. L'atmosphre alourdie rendait la respiration difficile. Trs
certainement, dans la nuit ou le soir, un orage claterait en mer.
Aprs les premiers coups de foudre, l'espace, profondment troubl par
les dcharges lectriques, serait balay  coups de bourrasque, et la
bourrasque ne se dchanerait pas sans que les vapeurs ne se
rsolussent en pluie.

Or, trois voyageurs, c'tait tout ce que pouvait contenir l'araba. Ni
Ahmet, ni Nizib ne pourraient chercher un abri sous sa toile, qui,
d'ailleurs, ne rsisterait peut-tre pas aux assauts de la tourmente.
Donc pour les cavaliers aussi bien que pour les autres, il y avait
urgence  gagner la prochaine bourgade.

Deux ou trois fois, le seigneur Kraban passa la tte hors de la bche
et regarda le ciel, qui se chargeait de plus en plus.

Du mauvais temps? fit-il.

--Oui, mon oncle, rpondit Ahmet. Puissions-nous arriver au relais
avant que l'orage n'clate!

--Ds que la pluie commencera  tomber, reprit Kraban, tu nous
rejoindras dans la charrette.

--Et qui me cdera sa place?

--Bruno! Ce brave garon prendra ton cheval....

--Certainement, ajouta vivement Van Mitten, qui aurait eu mauvaise
grce  refuser ... pour son fidle serviteur.

Mais que l'on tienne pour certain qu'il ne le regarda pas en faisant
cette rponse. Il ne l'aurait pas os. Bruno devait se tenir  quatre
pour ne point faire explosion. Son matre le sentait bien. Le mieux
est de nous dpcher, reprit Ahmet. Si la tempte se dchane, les
toiles de l'araba seront traverses en un instant, et la place n'y
sera plus tenable.

--Presse ton attelage, dit Kraban au postillon, et ne lui pargne
pas les coups de fouet!

Et, de fait, le postillon, qui n'avait pas moins hte que ses
voyageurs d'arriver  Atina, ne les pargnait gure. Mais les pauvres
btes, accables par la lourdeur de l'air, ne pouvaient se maintenir
au trot sur une route que le macadam n'avait pas encore nivele.

Combien le seigneur Kraban et les siens durent envier le tchapar,
dont l'quipage croisa leur araba vers les sept heures du soir!
C'tait le courrier anglais qui, toutes les deux semaines, transporte
 Thran les dpches de l'Europe. Il n'emploie que douze jours pour
se rendre de Trbizonde  la capitale de la Perse, avec les deux ou
trois chevaux qui portent ses valises, et les quelques zaptis qui
l'escortent. Mais, aux relais, on lui doit la prfrence sur tous
autres voyageurs, et Ahmet dut craindre, en arrivant  Atina, de n'y
plus trouver que des chevaux puiss.

Par bonheur, cette pense ne vint point au seigneur Kraban. Il aurait
eu l une occasion toute naturelle d'exhaler de nouvelles plaintes, et
en et profit, sans doute!

Peut-tre, d'ailleurs, cherchait-il cette occasion. Eh bien, elle lui
fut enfin fournie par Van Mitten.

Le Hollandais, ne pouvant plus reculer devant les promesses faites 
Bruno, se hasarda enfin  s'excuter, mais en y mettant toute
l'adresse possible. Le mauvais temps qui menaait lui parut tre un
excellent exorde pour entrer en matire.

Ami Kraban, dit-il tout d'abord, du ton d'un homme qui ne veut point
donner de conseil, mais qui en demande plutt, que pensez-vous de cet
tat de l'atmosphre?

--Ce que j'en pense?...

--Oui! ... Vous le savez, nous touchons  l'quinoxe d'automne, et il
est  craindre que notre voyage ne soit pas aussi favoris pendant la
seconde partie que pendant la premire!

--Eh bien, nous serons moins favoriss, voil tout! rpondit Kraban
d'une voix sche. Je n'ai pas le pouvoir de modifier  mon gr les
conditions atmosphriques! Je ne commande pas aux lments, que je
sache, Van Mitten!

--Non ... videmment, rpliqua le Hollandais, que ce dbut
n'encourageait gure. Ce n'est pas ce que je veux dire, mon digne ami!

--Que voulez-vous dire, alors?

--Qu'aprs tout, ce n'est peut-tre l qu'une apparence d'orage ou
tout au plus un orage qui passera....

--Tous les orages passent, Van Mitten! Ils durent plus ou moins
longtemps, ... comme les discussions, mais ils passent, ... et le beau
temps leur succde ... naturellement!

--A moins, fit observer Van Mitten, que l'atmosphre ne soit si
profondment trouble! ... Si ce n'tait pas la priode de
l'quinoxe....

--Quand on est dans l'quinoxe, rpondit Kraban, il faut bien se
rsigner  y tre! Je ne peux pas faire que nous ne soyons dans
l'quinoxe! ... On dirait, Van Mitten, que vous me le reprochez?

--Non! ... Je vous assure.... Vous reprocher ... moi, ami Kraban,
rpondit Van Mitten.

L'affaire s'engageait mal, c'tait trop vident. Peut-tre, s'il
n'avait eu derrire lui Bruno, dont il entendait les sourdes
incitations, peut-tre Van Mitten et-il abandonn cette conversation
dangereuse, quitte  la reprendre plus tard. Mais il n'y avait plus
moyen de reculer,--d'autant moins que Kraban, l'interpellant, d'une
faon directe, cette fois, lui dit en fronant le sourcil:

Qu'avez-vous donc, Van Mitten? On croirait que vous avez une
arrire-pense?

--Moi?

--Oui, vous! Voyons! Expliquez-vous franchement! Je n'aime pas les
gens qui vous font mauvaise mine, sans dire pourquoi!

--Moi! vous faire mauvaise mine?

--Avez-vous quelque chose  me reprocher? Si je vous ai invit 
dner  Scutari, est-ce que je ne vous conduis pas  Scutari? Est-ce
ma faute, si ma chaise a t brise sur ce maudit chemin de fer?

Oh! oui! c'tait sa faute et rien que sa faute! Mais le Hollandais se
garda bien de le lui reprocher!

Est-ce ma faute, si le mauvais temps nous menace, quand nous n'avons
plus qu'une araba pour tout vhicule? Voyons! parlez!

Van Mitten, troubl, ne savait dj plus que rpondre. Il se borna
donc  demander  son peu endurant compagnon s'il comptait rester soit
 Atina, soit mme  Trbizonde, au cas o le mauvais temps rendrait
le voyage trop difficile.

Difficile ne veut pas dire impossible, n'est-ce pas? rpondit
Kraban, et comme j'entends tre arriv  Scutari pour la fin du mois,
nous continuerons notre route, quand bien mme tous les lments
seraient conjurs contre nous!

Van Mitten fit appel alors  tout son courage, et formula, non sans
une vidente hsitation dans la voix, sa fameuse proposition.

Eh bien, ami Kraban, dit-il, si cela ne vous contrarie pas trop, je
vous demanderai, pour Bruno et pour moi, la permission ... oui ... la
permission de rester  Atina.

--Vous me demandez la permission de rester  Atina?... rpondit
Kraban en scandant chaque syllabe.

--Oui ... la permission ... l'autorisation, ... car je ne voudrais
rien faire sans votre aveu ... de ... de....

--De nous sparer, n'est-ce pas?

--Oh! temporairement ... trs temporairement!... se hta d'ajouter
Van Mitten. Nous sommes bien fatigus, Bruno et moi! Nous prfrerions
revenir par mer  Constantinople ... oui! ... par mer....

--Par mer?

--Oui ... ami Kraban.... Oh! je sais que vous n'aimez pas la mer!...
Je ne dis pas cela pour vous contrarier! ... Je comprends trs bien
que l'ide de faire une traverse quelconque vous soit dsagrable!...
Aussi, je trouve tout naturel que vous continuiez  suivre la route du
littoral! ... Mais la fatigue commence  me rendre ce dplacement trop
pnible ... et ...  le bien regarder, Bruno maigrit! ...

--Ah! ... Bruno maigrit! dit Kraban, sans mme se retourner vers
l'infortun serviteur, qui, d'une main fbrile, montrait ses vtements
flottant sur son corps maci.

--C'est pourquoi, ami Kraban, reprit Van Mitten, je vous prie de ne
pas trop nous en vouloir, si nous restons  la bourgade d'Atina, d'o
nous gagnerons l'Europe dans des conditions plus acceptables! ... Je
vous le rpte, nous vous retrouverons  Constantinople ... ou plutt
 Scutari, oui ...  Scutari, et ce n'est pas moi qui me ferai
attendre pour le mariage de mon jeune ami Ahmet!

Van Mitten avait dit tout ce qu'il voulait dire. Il attendait la
rponse du seigneur Kraban. Serait-ce un simple acquiescement  une
demande si naturelle, ou se formulerait-elle par quelque prise 
partie dans un clat de colre?

Le Hollandais courbait la tte, sans oser lever les yeux sur son
terrible compagnon.

Van Mitten, rpondit Kraban d'un ton plus calme qu'on n'aurait pu
l'esprer, Van Mitten, vous voudrez bien admettre que votre
proposition ait lieu de m'tonner, et qu'elle soit mme de nature 
provoquer....

--Ami Kraban! ... s'cria Van Mitten, qui sur ce mot, crut  quelque
violence imminente.

--Laissez-moi achever, je vous prie! dit Kraban. Vous devez bien
penser que je ne puis voir cette sparation sans un rel chagrin!
J'ajoute mme que je ne me serais pas attendu  cela de la part d'un
correspondant, li  moi par trente ans d'affaires....

--Kraban! fit Van Mitten.

--Eh! par Allah! laissez-moi donc achever! s'cria Kraban, qui ne
put retenir ce mouvement si naturel chez lui. Mais, aprs tout, Van
Mitten, vous tes libre! Vous n'tes ni mon parent ni mon serviteur!
Vous n'tes que mon ami, et un ami peut tout se permettre, mme de
briser les liens d'une vieille amiti!

--Kraban!... mon cher Kraban!... rpondit Van Mitten, trs mu de
ce reproche.

--Vous resterez donc  Atina, s'il vous plat de rester  Atina, ou
mme  Trbizonde, s'il vous plat de rester  Trbizonde!

Et l-dessus, le seigneur Kraban s'accota dans son coin, comme un
homme qui n'a plus auprs de lui que des indiffrents, des trangers,
dont le hasard seul a fait ses compagnons de voyage.

En somme, si Bruno tait enchant de la tournure qu'avaient prise les
choses, Van Mitten ne laissait pas d'tre trs chagrin d'avoir caus
cette peine  son ami. Mais enfin, son projet avait russi, et, bien
que l'ide lui en vnt peut-tre, il ne pensa pas qu'il y et lieu de
retirer sa proposition. D'ailleurs, Bruno tait l.

Restait alors la question d'argent, l'emprunt  contracter pour tre
en mesure, soit de demeurer quelque temps dans le pays, soit d'achever
le voyage dans d'autres conditions. Cela ne pouvait faire difficult.
L'importante part qui revenait  Van Mitten dans sa maison de
Rotterdam, allait tre prochainement verse  la banque de
Constantinople, et le seigneur Kraban n'aurait qu' se rembourser de
la somme prte au moyen du chque que lui donnerait le Hollandais.

Ami Kraban? dit Van Mitten, aprs quelques minutes d'un silence qui
ne fut interrompu par personne.

--Qu'y a-t-il encore, monsieur? demanda Kraban, comme s'il et
rpondu  quelque importun.

--En arrivant  Atina! ... reprit Van Mitten, que ce mot de
monsieur avait frapp au coeur.

--Eh bien, en arrivant  Atina, rpondit Kraban, nous nous
sparerons! ... C'est convenu!

--Oui, sans doute ... Kraban!

En vrit, il n'osa pas dire: mon ami Kraban!

Oui ... sans doute.... Aussi je vous prierai de me laisser quelque
argent....

--De l'argent! Quel argent?...

--Une petite somme ... dont vous vous rembourserez ...  la Banque de
Constantinople....

--Une petite somme?

--Vous savez que je suis parti presque sans argent ... et, comme vous
vous tiez gnreusement charg des frais de ce voyage....

--Ces frais ne regardent que moi!

--Soit! ... Je ne veux pas discuter....

--Je ne vous aurais pas laiss dpenser une seule livre, rpondit
Kraban, non pas mme une!

--Je vous en suis fort reconnaissant, rpondit Van Mitten, mais
aujourd'hui, il ne me reste pas un seul para, et je vous serai oblig
de....

--Je n'ai point d'argent  vous prter, rpondit schement Kraban,
et il ne me reste,  moi, que ce qu'il faut pour achever ce voyage!

--Cependant ... vous me donnerez bien?...

--Rien, vous dis-je!

--Comment?... fit Bruno.

--Bruno se permet de parler, je crois!... dit Kraban d'un ton plein
de menaces.

--Sans doute, rpliqua Bruno.

--Tais-toi, Bruno, dit Van Mitten, qui ne voulait pas que cette
intervention de son serviteur pt envenimer le dbat.

Bruno se tut.

Mon cher Kraban, reprit Van Mitten, il ne s'agit, aprs tout, que
d'une somme relativement minime, qui me permettra de demeurer quelques
jours  Trbizonde....

--Minime ou non, monsieur, dit Kraban, n'attendez absolument rien de
moi!

--Mille piastres suffiraient!...

--Ni mille, ni cent, ni dix, ni une! riposta Kraban, qui commenait
 se mettre en colre.

--Quoi! rien?

--Rien!

--Mais alors....

--Alors, vous n'avez qu' continuer ce voyage avec nous, monsieur Van
Mitten. Vous ne manquerez de rien! Mais quant  vous laisser une
piastre, un para, un demi-para, pour vous permettre de vous promener 
votre convenance ... jamais!

--Jamais?...

--Jamais!

La manire dont ce jamais fut prononc tait bien pour faire
comprendre  Van Mitten et mme  Bruno, que la rsolution de l'entt
tait irrvocable. Quand il avait dit non, c'tait dix fois non!

Van Mitten fut-il particulirement bless de ce refus de Kraban,
autrefois son correspondant et nagure son ami, il serait difficile de
l'expliquer, tant le coeur humain, et en particulier le coeur d'un
Hollandais, flegmatique et rserv, renferme de mystres. Quant 
Bruno, il tait outr! Quoi! il lui faudrait voyager dans ces
conditions, et peut-tre dans de pires encore? Il lui faudrait
poursuivre cette route absurde, cet itinraire insens, en charrette,
 cheval,  pied, qui sait? Et tout cela pour la convenance d'un ttu
d'Osmanli, devant lequel tremblait son matre! Il lui faudrait perdre
enfin le peu qui lui restait de ventre, pendant que le seigneur
Kraban, en dpit des contrarits et des fatigues, continuerait  se
maintenir dans une rotondit majestueuse!

Oui! Mais qu'y faire? Aussi Bruno, n'ayant pas d'autre ressource que
de grommeler, grommelat-il en son coin. Un instant, il songea  rester
seul,  abandonner Van Mitten  toutes les consquences d'une pareille
tyrannie. Mais la question d'argent se dressait devant lui, comme elle
s'tait dresse devant son matre, lequel n'avait pas seulement de
quoi lui payer ses gages. Donc, il fallait bien le suivre!

Pendant ces discussions, l'araba marchait pniblement. Le ciel,
horriblement lourd, semblait s'abaisser sur la mer. Les sourds
mugissements du ressac indiquaient que la lame se faisait au large. Au
del de l'horizon, le vent soufflait dj en tempte.

Le postillon pressait de son mieux ses chevaux. Ces pauvres btes ne
marchaient plus qu'avec peine. Ahmet les excitait de son ct, tant il
avait hte d'arriver  la bourgade d'Atina; mais, qu'il y ft devanc
par l'orage, cela ne faisait plus maintenant aucun doute.

Le seigneur Kraban, les yeux ferms, ne disait pas un mot. Ce silence
pesait  Van Mitten, qui et prfr quelque bonne bourrade de son
ancien ami. Il sentait tout ce que celui-ci devait amasser de
maugrements contre lui! Si jamais cet amas faisait explosion, ce
serait terrible!

Enfin, Van Mitten n'y tint plus, et, se penchant  l'oreille de
Kraban, de manire que Bruno ne put l'entendre:

Ami Kraban? dit-il.

--Qu'y a-t-il? demanda Kraban.

--Comment ai-je pu cder  cette ide de vous quitter, ne ft-ce
qu'un instant? reprit Van Mitten.

--Oui! comment?

--En vrit, je ne le comprends pas!

--Ni moi! rpondit Kraban.

Et ce fut tout; mais la main de Van Mitten chercha la main de Kraban,
qui accueillit ce repentir par une gnreuse pression, dont les doigts
du Hollandais devaient porter longtemps la marque.

Il tait alors neuf heures du soir. La nuit se faisait trs sombre.
L'orage venait d'clater avec une extrme violence. L'horizon
s'embrasa de grands clairs blancs, bien qu'on ne put entendre encore
les clats de la foudre. La bourrasque devint bientt si forte, que,
plusieurs fois, on put craindre que l'araba ne ft renverse sur la
route. Les chevaux, puiss, pouvants, s'arrtaient  chaque
instant, se cabraient, reculaient, et le postillon ne parvenait que
bien difficilement  les maintenir.

Que devenir dans ces conjonctures? On ne pouvait faire halte, sans
abri, sur cette falaise battue par les vents d'ouest. Il s'en fallait
encore d'une demi-heure avant que la bourgade ne pt tre atteinte.

Ahmet, trs inquiet, ne savait quel parti prendre, lorsqu'au tournant
de la cte une vive lueur apparut  une porte de fusil. C'tait le
feu du phare d'Atina, lev sur la falaise, en avant de la bourgade,
et qui projetait une lumire assez intense au milieu de l'obscurit.

Ahmet eut la pense de demander, pour la nuit, l'hospitalit aux
gardiens, qui devaient tre  leur poste.

Il frappa  la porte de la maisonnette, construite au pied du phare.

Quelques instants de plus, le seigneur Kraban et ses compagnons
n'auraient pu rsister aux coups de la tempte.




III


DANS LEQUEL BRUNO JOUE A SON CAMARADE NIZIB UN TOUR QUE LE LECTEUR
VOUDRA BIEN LUI PARDONNER.

Une grossire maison de bois, divise en deux chambres avec fentres
ouvertes sur la mer, un pylne, fait de poutrelles, supportant un
appareil catoptrique, c'est--dire une lanterne  rflecteurs, et
dominant le toit d'une soixantaine de pieds, tel tait le phare
d'Atina et ses dpendances. Donc rien de plus rudimentaire.

Mais, tel qu'il tait, ce feu rendait de grands services  la
navigation, au milieu de ces parages. Son tablissement ne datait que
de quelques annes. Aussi, avant que les difficiles passes du petit
port d'Atina qui s'ouvre plus  l'ouest fussent claires, que de
navires s'taient mis  la cte au fond de ce cul-de-sac du continent
asiatique! Sous la pousse des brises du nord et de l'ouest, un
steamer a de la peine  se relever, malgr les efforts de sa
machine,-- plus forte raison, un btiment  voiles, qui ne peut
lutter qu'en biaisant contre le vent.

Deux gardiens demeuraient  poste fixe dans la maisonnette de bois,
dispose au pied du phare; une premire chambre leur servait de salle
commune; une seconde contenait les deux couchettes qu'ils n'occupaient
jamais ensemble, l'un d'eux tant de garde chaque nuit, aussi bien
pour l'entretien du feu que pour le service des signaux, lorsque
quelque navire s'aventurait sans pilote dans les passes d'Atina.

Aux coups qui furent frapps du dehors, la porte de la maisonnette
s'ouvrit. Le seigneur Kraban, sous la violente pousse de l'ouragan
--ouragan lui-mme!--entra prcipitamment, suivi d'Ahmet, de Van
Mitten, de Bruno et de Nizib.

Que demandez-vous? dit l'un des gardiens, que son compagnon, rveill
par le bruit, rejoignit presque aussitt.

--L'hospitalit pour la nuit? rpondit Ahmet.

--L'hospitalit? reprit le gardien. Si ce n'est qu'un abri qu'il vous
faut, la maison est ouverte.

--Un abri, pour attendre le jour, rpondit Kraban, et de quoi
apaiser notre faim.

--Soit, dit le gardien, mais vous auriez t mieux dans quelque
auberge du bourg d'Atina.

--A quelle distance est ce bourg? demanda Van Mitten.

--A une demi-lieue-environ du phare et en arrire des falaises,
rpondit le gardien.

--Une demi-lieue  faire par ce temps horrible! s'cria Kraban. Non,
mes braves gens, non! ... Voici des bancs sur lesquels nous pourrons
passer la nuit! ... Si notre araba et nos chevaux peuvent s'abriter
derrire votre maisonnette, c'est tout ce qu'il nous faudra! ...
Demain, ds qu'il fera jour, nous gagnerons la bourgade, et qu'Allah
nous vienne en aide pour y trouver quelque vhicule plus
convenable....

--Plus rapide, surtout! ... ajouta Ahmet.

--Et moins rude! ... murmura Bruno entre ses dents.

--... que cette araba dont il ne faut pourtant pas dire du mal! ...
rpliqua le seigneur Kraban, qui jeta un regard svre au rancunier
serviteur de Van Mitten.

--Seigneur, reprit le gardien, je vous rpte que notre demeure est 
votre service. Bien des voyageurs y ont dj cherch asile contre le
mauvais temps et se sont contents....

--De ce dont nous saurons bien nous contenter nous-mmes! rpondit
Kraban.

Et cela dit, les voyageurs prirent leurs mesures pour passer la nuit
dans cette maisonnette. En tout cas, ils ne pouvaient que se fliciter
d'avoir trouv un tel refuge, si peu confortable qu'il ft,  entendre
le vent et la pluie qui faisaient rage au dehors.

Mais, dormir, c'est bien,  la condition que le sommeil soit prcd
d'un souper quelconque. Ce fut naturellement Bruno qui en fit
l'observation, en rappelant que les rserves de l'araba taient
absolument puises.

Au fait, demanda Kraban, qu'avez-vous  nous offrir, mes braves
gens, ... en payant, bien entendu?

--Bon ou mauvais, rpondit un des gardiens, il y a ce qu'il y a, et
toutes les piastres du trsor imprial ne vous feraient pas trouver
autre chose ici que le peu qui nous reste des provisions du phare!

--Ce sera suffisant! rpondit Ahmet.

--Oui! ... s'il y en a assez! ... murmura Bruno, dont les dents
s'allongeaient sous la surexcitation d'une vritable fringale.

--Passez dans l'autre chambre, rpondit le gardien. Ce qui est sur la
table est  votre disposition!

--Et Bruno nous servira, rpondit Kraban, tandis que Nizib ira aider
le postillon  remiser le moins mal possible,  l'abri du vent, notre
araba et son quipage!

Sur un signe de son matre, Nizib sortit aussitt, afin de tout
disposer pour le mieux.

En mme temps, le seigneur Kraban, Van Mitten et Ahmet, suivis de
Bruno, entraient dans la seconde chambre et prenaient place devant un
foyer de bois flambant, prs d'une petite table. L, dans des plats
grossiers se trouvaient quelques restes de viande froide, auxquels les
voyageurs affams firent honneur. Bruno, les regardant manger si
avidement, semblait mme penser qu'ils leur en faisaient trop.

Et mais il ne faut pas oublier Bruno ni Nizib! fit observer Van
Mitten, aprs un quart d'heure d'un travail de mastication que le
serviteur du digne Hollandais trouva interminable.

--Non certes, rpondit le seigneur Kraban, il n'y a pas de raison
pour qu'ils meurent de faim plus que leurs matres!

--Il est vraiment bien bon! murmura Bruno.

--Et il ne faut point les traiter comme des Cosaques! ... ajouta
Kraban! ... Ah! ces Cosaques! ... on en pendrait cent....

--Oh! fit Van Mitten.

--Mille ... dix mille ... cent mille ... ajouta Kraban en secouant
son ami d'une main vigoureuse, qu'il en resterait trop encore!... Mais
la nuit s'avance! ... Allons dormir!

--Oui, cela vaut mieux! rpondit Van Mitten, qui, par ce oh!
intempestif, avait failli provoquer le massacre d'une grande partie
des tribus nomades de l'Empire moscovite.

Le seigneur Kraban, Van Mitten et Ahmet revinrent alors dans la
premire chambre, au moment o Nizib y rejoignait Bruno pour souper
avec lui. L, s'enveloppant de leur manteau, tendus sur les bancs,
tous trois cherchrent  tromper dans le sommeil les longues heures
d'une nuit de tempte. Mais il leur serait bien difficile, sans doute,
de dormir dans ces conditions.

Cependant, Bruno et Nizib, attabls l'un devant l'autre, se
prparaient  achever consciencieusement ce qui restait dans les plats
et au fond des brocs,--Bruno, toujours trs dominateur avec Nizib,
Nizib, toujours trs dfrent vis--vis de Bruno.

Nizib, dit Bruno,  mon avis, lorsque les matres ont soup, c'est le
droit des serviteurs de manger les restes, quand ils veulent bien leur
en laisser.

--Vous avez toujours faim, monsieur Bruno? demanda Nizib d'un air
approbateur.

--Toujours faim, Nizib, surtout quand il y a douze heures que je n'ai
rien pris!

--Il n'y parat pas!

--Il n'y parat pas!... Mais, ne voyez-vous pas, Nizib, que j'ai
encore maigri de dix livres depuis huit jours! Avec mes vtements
devenus trop larges, on habillerait un homme deux fois gros comme moi?

--C'est vraiment singulier, ce qui vous arrive, monsieur Bruno! Moi!
j'engraisse plutt  ce rgime-l!

--Ah! tu engraisses! ... murmura Bruno, qui regarda son camarade de
travers.

--Voyons un peu ce qu'il y a dans ce plat, dit Nizib.

--Hum! fit Bruno, il n'y reste pas grand chose ... et, quand il y en
a  peine pour un,  coup sr il n'y en a pas pour deux!

--En voyage, il faut savoir se contenter de ce que l'on trouve,
monsieur Bruno!

--Ah! tu fais le philosophe, se dit Bruno! Ah! tu te permets
d'engraisser! ... toi!

Et ramenant  lui l'assiette de Nizib: Eh! que diable vous tes-vous
donc servi l? dit-il.

--Je ne sais, mais cela ressemble beaucoup  un reste de mouton,
rpondit Nizib, qui replaa l'assiette devant lui.

--Du mouton? ... s'cria Bruno. Eh! Nizib, prenez garde! ... Je crois
que vous faites erreur!

--Nous verrons bien, dit Nizib, en portant  sa bouche un morceau
qu'il venait de piquer avec sa fourchette.

--Non! ... non! ... rpliqua Bruno, en l'arrtant de la main. Ne vous
pressez pas! Par Mahomet, comme vous dites, je crains bien que ce ne
soit de la chair d'un certain animal immonde,--immonde pour un Turc,
s'entend, et non pour un chrtien!

--Vous croyez, monsieur Bruno?

--Permettez-moi de m'en assurer, Nizib.

Et Bruno fit passer sur son assiette le morceau de viande choisi par
Nizib; puis, sous prtexte d'y goter, il le fit entirement
disparatre en quelques bouches.

Eh bien? demanda Nizib, non sans une certaine inquitude.

--Eh bien, rpondit Bruno, je ne me trompais pas! ... C'est du porc!
 ... Horreur! Vous alliez manger du porc!

--Du porc? s'cria Nizib. C'est dfendu....

--Absolument.

--Pourtant, il m'avait sembl....

--Que diable, Nizib, vous pouvez bien vous en rapporter  un homme
qui doit s'y connatre mieux que vous!

--Alors, monsieur Bruno? ...

--Alors,  votre place, je me contenterais de ce morceau de fromage
de chvre.

--C'est maigre! rpondit Nizib.

--Oui ... mais il a l'air excellent!

Et Bruno plaa le fromage devant son camarade. Nizib commena 
manger, non sans faire la grimace, tandis que l'autre achevait 
grands coups de dents le mets plus substantiel, improprement qualifi
par lui de porc.

A votre sant, Nizib, dit-il, en se servant un
plein gobelet du contenu d'un broc pos sur la table.

--Quelle est cette boisson? demanda Nizib.

--Hum! ... fit Bruno ... il me semble....

--Quoi donc? dit Nizib en tendant son verre.

--Qu'il y a un peu d'eau-de-vie l-dedans.... rpondit Bruno, et un
bon musulman ne peut se permettre....

--Je ne puis cependant manger sans boire!

--Sans boire? ... non!... et voici dans ce broc une eau frache, dont
il faudra vous contenter, Nizib! tes-vous heureux, vous autres Turcs,
d'tre habitus  cette boisson si salutaire!

Et, pendant que buvait Nizib:

Engraisse, murmurait Bruno, engraisse, mon garon ... engraisse!...

Mais voil que Nizib, en tournant la tte, aperut un autre plat
dpos sur la chemine, et dans lequel il restait encore un morceau de
viande d'apptissante mine.

Ah! s'cria Nizib, je vais donc pouvoir manger plus srieusement,
cette fois!....

--Oui ... cette fois, Nizib, rpondit Bruno, et nous allons partager
en bons camarades! ... Vraiment, cela me faisait de la peine de vous
voir rduit  ce fromage de chvre!

--Ceci doit tre du mouton, monsieur Bruno!

--Je le crois, Nizib.

Et Bruno, attirant le plat devant lui, commena  dcouper le morceau
que Nizib dvorait du regard.

Eh bien! dit-il.

--Oui ... du mouton ... rpondit Bruno, ce doit-tre du mouton! ...
Du reste, nous avons rencontr tant de troupeaux de ces intressants
quadrupdes sur notre route! ... C'est  croire, vraiment, qu'il n'y a
que des moutons dans le pays!

--Eh bien? ... dit Nizib en tendant son assiette.

--Attendez, ... Nizib, ... attendez! ... Dans votre intrt, il vaut
mieux que je m'assure ... Vous comprenez, ici ...  quelques lieues
seulement de la frontire ... c'est presque encore de la cuisine russe
... Et les Russes ... il faut s'en dfier!

--Je vous rpte, monsieur Bruno, que, cette fois, il n'y a pas
d'erreur possible!

--Non ... rpondit Bruno qui venait de goter au nouveau plat, c'est
bien du mouton, et cependant....

--Hein? ... fit Nizib.

--On dirait.... rpondit Bruno en avalant coup sur coup les morceaux
qu'il avait mis sur son assiette.

--Pas si vite, monsieur Bruno!

--Hum! ... Si c'est du mouton ... il a un singulier got!

--Ah! ... je saurai bien! ... s'cria Nizib, qui, en dpit de son
calme, commenait  se monter.

--Prenez garde, Nizib, prenez garde!

Et ce disant, Bruno faisait prcipitamment disparatre les dernires
bouches de viande.

A la fin, monsieur Bruno!....

--Oui, Nizib, ...  la fin ... je suis fix! ... Vous aviez
absolument raison, cette fois!

--C'tait du mouton?

--Du vrai mouton!

--Que vous avez dvor!....

--Dvor, Nizib? ... Ah! voil un mot que je ne saurais admettre! ...
Dvor? ... Non! ... J'y ai got seulement!

--Et j'ai fait l un joli souper! rpliqua Nizib d'un ton piteux. Il
me semble, monsieur Bruno, que vous auriez bien pu me laisser ma part,
et ne point tout manger, pour vous assurer que c'tait....

--Du mouton, en effet, Nizib! Ma conscience m'oblige....

--Dites votre estomac!

--A le reconnatre! ... Aprs tout, il n'y a pas lieu pour vous de le
regretter, Nizib!

--Mais si, monsieur Bruno, mais si!

--Non! ... Vous n'auriez pu en manger!

--Et pourquoi?

--Parce que ce mouton tait piqu de lard, Nizib, vous entendez bien
... piqu de lard, ... et que le lard n'est point orthodoxe!

L-dessus, Bruno se leva de table, frottant son estomac en homme qui a
bien soup; puis, il rentra dans la salle commune, suivi du trs
dconfit Nizib.

Le seigneur Kraban, Ahmet et Van Mitten, tendus sur les bancs de
bois, n'avaient encore pu trouver un instant de sommeil. La tempte,
d'ailleurs, redoublait au dehors. Les ais de la maison de bois
gmissaient sous ses coups. On pouvait craindre que le phare ne ft
menac d'une dislocation complte. Le vent branlait la porte et les
volets des fentres, comme s'ils eussent t frapps de quelque blier
formidable. Il fallut les tayer solidement. Mais aux secousses du
pylone, encastr dans la muraille, on se rendait compte de ce que
pouvaient tre,  cinquante pieds au-dessus du toit, les violences de
la bourrasque. Le phare rsisterait-il  cet assaut, le feu
continuerait-il  clairer les passes d'Atina, o la mer devait tre
dmonte, il y avait doute  cela, un doute plein d'ventualits des
plus graves. Il tait alors onze heures et demie du soir.

Il n'est pas possible de dormir ici! dit Kraban, qui se leva et
parcourut  petits pas la salle commune.

--Non, rpondit Ahmet, et si la fureur de l'ouragan augmente encore,
il y a lieu de craindre pour cette maisonnette! Je pense donc qu'il
est bon de nous tenir prts  tout vnement!

--Est-ce que vous dormez, Van Mitten, est-ce que vous pouvez dormir?
demanda Kraban.

Et il alla secouer son ami.

Je sommeillais, rpondit Van Mitten.

--Voil ce que peuvent les natures placides! L o personne ne
saurait prendre un instant de repos, un Hollandais trouve encore le
moment de sommeiller!

--Je n'ai jamais vu pareille nuit! dit l'un des gardiens. Le vent bat
en cte, et qui sait si demain les roches d'Atina ne seront pas
couvertes d'paves!

--Est-ce qu'il y avait quelque navire en vue? demanda Ahmet.

--Non ... rpondit le gardien, du moins, avant le coucher du soleil.
Lorsque je suis mont au haut du phare pour l'allumer, je n'ai rien
aperu au large. C'est heureux, car les parages d'Atina sont mauvais,
et mme avec ce feu qui les claire jusqu' cinq milles du petit port,
il est difficile de les accoster.

En ce moment, un coup de rafale repoussa plus violemment la porte 
l'intrieur de la chambre comme si elle venait de voler en clats.

Mais le seigneur Kraban s'tait jet sur cette porte, il l'avait
repousse, il avait lutt contre la bourrasque, et il parvint  la
refermer avec l'aide du gardien.

Quelle entte! s'cria-t-il, mais j'ai t plus ttu qu'elle!

--La terrible tempte! s'cria Ahmet.

--Terrible, en effet, rpondit Van Mitten, une tempte presque
comparable  celles qui se jettent sur nos ctes de la Hollande, aprs
avoir travers l'Atlantique!

--Oh! fit Kraban, presque comparable!

--Songez donc, ami Kraban! Ce sont des temptes qui nous viennent
d'Amrique  travers tout l'Ocan!

--Est-ce que les colres de l'Ocan, Van Mitten, peuvent se comparer
 celles de la mer Noire?

--Ami Kraban, je ne voudrais pas vous contrarier, mais, en
vrit....

--En vrit, vous cherchez  le faire! rpondit Kraban, qui n'avait
pas lieu d'tre de trs bonne humour.

--Non! ... je dis seulement....

--Vous dites?....

--Je dis qu'auprs de l'Ocan, auprs de l'Atlantique, la mer Noire,
 proprement parler, n'est qu'un lac!

--Un lac! ... s'cria Kraban on redressant la tte. Par Allah! il me
semble que vous avez dit un lac!

--Un vaste lac, si vous voulez! ... rpondit Van Mitten qui cherchait
 adoucir ses expressions, un immense lac ... mais un lac!

--Pourquoi pas un tang?

--Je n'ai point dit un tang!

--Pourquoi pas une mare?

--Je n'ai point dit une mare!

--Pourquoi pas une cuvette?

--Je n'ai point dit une cuvette!

--Non! ... Van Mitten, mais vous l'avez pens!

--Je vous assure....

--Eh bien, soit! ... une cuvette! ... Mais, que quelque cataclysme
vienne  jeter votre Hollande dans cette cuvette, et votre Hollande
s'y noiera tout entire! ... Cuvette!

Et sur ce mot qu'il rptait en le mchonnant, le seigneur Kraban se
mit  arpenter la chambre.

Je suis pourtant bien sr de n'avoir point dit cuvette! murmurait Van
Mitten, absolument dcontenanc.

--Croyez, mon jeune ami, ajouta-t-il en s'adressant  Ahmet, que
cette expression ne m'est pas mme venue  la pense! ...
L'Atlantique.

--Soit, monsieur Van Mitten, rpondit Ahmet, mais ce n'est ni le lieu
ni l'heure de discuter l-dessus!

--Cuvette! ... rptait entre ses dents l'entt personnage.

Et il s'arrtait pour regarder en face son ami le Hollandais, qui
n'osait plus prendre la dfense de la Hollande, dont le seigneur
Kraban menaait d'engloutir le territoire sous les flots du
Pont-Euxin.

Pendant une heure encore, l'intensit de la tourmente ne fit que
s'accrotre. Les gardiens, trs inquiets, sortaient de temps en temps
par l'arrire de la maisonnette pour surveiller le pylne de bois 
l'extrmit duquel oscillait la lanterne. Leurs htes, rompus par la
fatigue, avaient repris place sur les bancs de la salle et cherchaient
vainement  se reposer dans quelques instants de sommeil.

Tout  coup, vers deux heures du matin, matres et domestiques furent
violemment secous de leur torpeur. Les fentres, dont les auvents
avaient t arrachs, venaient de voler en clats.

En mme temps, pendant une courte accalmie, un coup de canon se
faisait entendre au large.




IV


DANS LEQUEL TOUT SE PASSE AU MILIEU DES CLATS DE LA FOUDRE ET DE LA
FULGURATION DES CLAIRS

Tous s'taient levs, se prcipitaient aux fentres, regardaient la
mer, dont les lames, pulvrises par le vent, assaillaient d'une pluie
violente la maison du phare. L'obscurit tait profonde, et il n'et
pas t possible de rien voir, mme  quelques pas, si, par
intervalles, de grands clairs fauves n'eussent illumin l'horizon.

Ce fut dans un de ces clairs qu'Ahmet signala un point mouvant, qui
apparaissait et disparaissait au large.

Est-ce un navire? s'cria-t-il.

--Et si c'est un navire, est-ce lui qui a tir ce coup de canon?
ajouta Kraban.

--Je monte  la galerie du phare, dit l'un des gardiens, en se
dirigeant vers un petit escalier de bois, qui donnait accs 
l'chelle intrieure dans l'angle de la salle.

--Je vous accompagne, rpondit Ahmet.

Pendant ce temps, le seigneur Kraban, Van Mitten, Bruno, Nizib et le
second gardien, malgr la bourrasque, malgr les embruns, demeuraient
 la baie des fentres brises.

Ahmet et son compagnon eurent rapidement atteint, au niveau du toit,
la plate-forme qui servait de base au pylne. De l, dans l'entre-deux
des poutrelles, relies par des croisillons, formant l'ensemble du
btis, se droulait un escalier  jour, dont la soixantime marche
s'adaptait  la partie suprieure du phare, supportant l'appareil
clairant.

La tourmente tait si violente que cette ascension ne pouvait qu'tre
extrmement difficile. Les solides montants du pylne oscillaient sur
leur base. Par instants, Ahmet se sentait si fortement coll au
garde-fou de l'escalier qu'il devait craindre de ne plus pouvoir s'en
arracher; mais, profitant de quelque courte accalmie, il parvenait 
franchir deux ou trois marches encore, et, suivant le gardien non
moins embarrass que lui, il put atteindre la galerie suprieure. De
l, quel mouvant spectacle! Une mer dmonte se brisant en lames
monstrueuses contre les roches, des embruns s'parpillant comme une
averse en passant par-dessus la lanterne du phare, des montagnes d'eau
se heurtant au large, et dont les artes trouvaient encore assez de
lumire diffuse dans l'atmosphre pour se dessiner en crtes
blanchtres, un ciel noir, charg de nuages bas, chassant avec une
incomparable vitesse et dcouvrant parfois, dans leurs intervalles,
d'autres amas de vapeurs plus levs, plus denses, d'o s'chappaient
quelques-uns de ces longs clairs livides, illuminations silencieuses
et blafardes, reflets, sans doute, de quelque orage encore lointain.

Ahmet et le gardien s'taient accrochs  l'appui de la galerie
suprieure. Placs  droite et  gauche de la plate-forme, ils
regardaient, cherchant soit le point mobile dj entrevu, soit la
lueur d'un coup de canon qui en et marqu la place.

D'ailleurs, ils ne parlaient point, ils n'auraient pu s'entendre, mais
sous leurs yeux se dveloppait un assez large secteur de vue. La
lumire de la lanterne, emprisonne dans le rflecteur qui lui faisait
cran, ne pouvait les blouir, et en avant d'eux, elle projetait son
faisceau lumineux dans un rayon de plusieurs milles.

Toutefois, n'tait-il pas  craindre que cette lanterne ne vint
brusquement  s'teindre? Par moments, un souffle de rafale arrivait
jusqu' la flamme, qui se couchait au point de perdre tout son clat.
En mme temps, des oiseaux de mer, affols par la tempte, venaient se
prcipiter sur l'appareil, semblables  d'normes insectes attirs par
une lampe, et ils se brisaient la tte contre le grillage en fer qui
le protgeait. C'taient autant de cris assourdissants ajouts  tous
les fracas de la tourmente. Le dchanement de l'air tait si violent
alors, que la partie suprieure du pylne subissait des oscillations
d'une amplitude effrayante. Que l'on n'en soit pas surpris: parfois,
les tours en maonnerie des phares europens en prouvent de telles
que les poids de leurs horloges s'embrouillent et ne fonctionnent
plus. A plus forte raison, ces grands btis de bois, dont la charpente
ne peut avoir la rigidit d'une construction en pierre. L,  cette
place, le seigneur Kraban, que les lames du Bosphore suffisaient 
rendre malade, et certainement ressenti tous les effets d'un
vritable mal de mer.

Ahmet et le gardien, cherchaient  retrouver au milieu d'une claircie
le point mobile qu'ils avaient dj entrevu. Mais, ou ce point avait
disparu, ou les clairs ne mettaient plus en lumire l'endroit qu'il
occupait. Si c'tait un navire, rien d'impossible  ce qu'il et
sombr sous les coups de l'ouragan.

Soudain, la main d'Ahmet s'tendit vers l'horizon. Son regard ne
pouvait le tromper. Un effrayant mtore venait de se dresser  la
surface de la mer jusqu' la surface des nuages.

Deux colonnes, de forme vsiculaire, gazeuses par le haut, liquides
par le bas, se rejoignant par une pointe conique, animes d'un
mouvement giratoire d'une extrme vitesse, prsentant une vaste
concavit au vent qui s'y engouffrait, se dplaaient en faisant
tourbillonner les eaux sur leur passage. Pendant les accalmies, on
entendait un sifflement aigu d'une telle intensit qu'il devait se
propagera une grande distance. De rapides clairs en zigzags
sillonnaient l'norme panache de ces deux colonnes, qui se perdait
dans la nue.

C'taient deux trombes marines, et il y a vraiment lieu d'tre effray
 l'apparition de ces phnomnes, dont la vritable cause n'est pas
encore bien dtermine.

Tout  coup,  peu de distance de l'une des trombes, retentit une
sourde dtonation, que venait de prcder un vif clat de lumire.

Un coup de canon, cette fois! s'cria Ahmet, en tendant la main dans
la direction observe.

Le gardien avait aussitt concentr sur ce point toute la puissance de
son regard.

Oui! ... L ... l?.... fit-il.

Et dans l'illumination d'un vaste clair, Ahmet venait d'apercevoir un
btiment de mdiocre tonnage, qui luttait contre la tempte.

C'tait une tartane, dsempare, sa grande antenne en lambeaux. Sans
aucun moyen de pouvoir rsister, elle drivait irrsistiblement vers
la cte. Avec des roches sous le vent, avec la proximit de ces deux
trombes qui se dirigeaient vers elle, il tait impossible qu'elle put
chapper  sa perte. Engloutie ou mise en pices, ce ne devait plus
tre que l'affaire de quelques instants.

Et cependant, elle rsistait, cette tartane. Peut-tre, si elle
chappait  l'attraction des trombes, trouverait-elle quelque courant
qui la porterait dans le port? Avec ce vent qui battait en cte, mme
 sec de toile, peut-tre saurait-elle donner dans le chenal, dont le
feu du phare lui marquait la direction? C'tait une dernire chance.

Aussi, la tartane essaya-t-elle de lutter contre le plus proche des
mtores, qui menaait de l'attirer dans son tourbillon. De l, ces
coups de canon, non de dtresse, mais de dfense. Il fallait rompre
cette colonne tournante en la crevant de projectiles. On y russit,
mais d'une faon incomplte. Un boulet traversa la trombe vers le
tiers de sa hauteur, les deux segments se sparrent, flottant dans
l'espace comme deux tronons de quelque fantastique animal; puis, ils
se rejoignirent et reprirent leur mouvement giratoire en aspirant
l'air et l'eau sur leur passage.

Il tait alors trois heures du matin. La tartane drivait toujours
vers l'extrmit du chenal.

A ce moment, passa un coup de bourrasque qui branla le pylne jusqu'
sa base. Ahmet et le gardien durent craindre qu'il ne ft dracin du
sol. Les poutrelles craques menaaient d'chapper aux entretoises qui
les reliaient  l'ensemble du btis. Il fallut redescendre au plus
vite et chercher un abri dans la maison.

C'est ce que firent Ahmet et son compagnon. Ce ne fut pas sans peine,
tant l'escalier tournant se tordait sous leurs pieds. Ils y russirent
cependant et reparurent sur les premires marches, qui donnaient accs
 l'intrieur de la salle.

Eh bien? demanda Kraban.

--C'est un navire, rpondit Ahmet.

--En perdition?....

--Oui, rpondit le gardien,  moins qu'il ne donne directement dans
le chenal d'Atina!

--Mais le peut-il?....

--Il le peut si son capitaine connat ce chenal, et tant que le feu
lui indiquera sa direction!

--On ne peut rien pour le guider ... pour lui porter secours? demanda
Kraban.

--Rien!

Soudain, un immense clair enveloppa toute la maisonnette. Le coup de
tonnerre clata aussitt. Kraban et les siens furent comme paralyss
par la commotion lectrique. C'tait miracle qu'ils n'eussent point
t foudroys  cette place, sinon directement, du moins par un choc
en retour.

Au mme instant, un fracas effroyable se faisait entendre. Une lourde
masse s'abattit sur le toit qui s'effondra, et l'ouragan, se
prcipitant par cette large ouverture, saccagea l'intrieur de la
salle, dont les murs de bois s'affaissrent sur le sol.

Par un bonheur providentiel, aucun de ceux qui s'y trouvaient n'avait
t bless. Le toit, arrach, avait pour ainsi dire gliss vers la
droite, tandis qu'ils taient groups dans l'angle  gauche prs de la
porte.

Au dehors! au dehors! cria l'un des gardiens en s'lanant sur les
roches de la grve.

Tous l'imitrent, et l, ils reconnurent  quelle cause tait due
cette catastrophe.

Le phare, foudroy par une dcharge lectrique, s'tait rompu  la
base. Par suite, effondrement de la partie suprieure du pylne, qui,
dans sa chute, avait dfonc le toit. Puis, en un instant, l'ouragan
venait d'achever la dmolition de la maisonnette.

Maintenant, plus un feu pour clairer le chenal du petit port de
refuge! Si la tartane chappait  l'engloutissement dont la menaaient
les trombes, rien ne pourrait l'empcher de se mettre au plein sur les
rcifs.

On la voyait alors irrsistiblement dresse, tandis que les colonnes
d'air et d'eau tourbillonnaient autour d'elle. A peine une
demi-encablure la sparait-elle d'une norme roche, qui mergeait 
cinquante pieds au plus de la pointe nord-ouest. C'tait videmment l
que le petit btiment viendrait toucher, se briser, prir.

Kraban et ses compagnons allaient et venaient sur la grve, regardant
avec horreur cet mouvant spectacle, impuissants  porter secours au
navire en dtresse, pouvant  peine rsister eux-mmes  ces violences
de l'air dchan, qui les couvrait d'embruns o le sable se mlait 
l'eau de mer.

Quelques pcheurs du port d'Atina taient accourus,--peut-tre pour se
disputer les dbris de cette tartane que le ressac allait bientt
rejeter sur les roches. Mais le seigneur Kraban, Ahmet et leurs
compagnons ne l'entendaient pas ainsi. Ils voulaient qu'on fit tout
pour venir en aide aux naufrags. Ils voulaient plus encore: c'tait,
dans la mesure du possible, que l'on indiqut  l'quipage de la
tartane la direction du chenal. Quelque courant ne pouvait-il l'y
porter en vitant les cueils de droite et de gauche?

Des torches! ... des torches!.... s'cria Kraban.

Aussitt, quelques branches rsineuses, arraches  un bouquet de pins
maritimes, groups sur le flanc de la maison renverse, furent
enflammes, et ce fut leur lueur fuligineuse qui remplaa, tant bien
que mal, le feu teint du phare.

Cependant, la tartane drivait toujours. A travers les stries des
clairs, on voyait son quipage manoeuvrer. Le capitaine essayait de
grer une voile de fortune, afin de se diriger sur les feux de la
grve; mais  peine hisse, la voile se dralingua sous le fouet de
l'ouragan, et des morceaux de toile furent projets jusqu'aux
falaises, passant comme une vole de ces ptrels, qui sont les oiseaux
des temptes.

La coque du petit btiment s'levait parfois  une hauteur prodigieuse
et retombait dans un gouffre o elle se ft anantie, s'il et eu pour
fond quelque roche sous-marine.

Les malheureux! s'criait Kraban. Mes amis ... ne peut-on rien pour
les sauver?

--Rien! rpondirent les pcheurs.

--Rien!... Rien!... Eh bien, mille piastres!... dix mille piastres!...
cent mille ...  qui leur portera secours!

Mais les gnreuses offres ne pouvaient tre acceptes! Impossible de
se jeter au milieu de cette mer furieuse pour tablir un va-et-vient
entre la tartane et la pointe extrme de la passe! Peut-tre, avec un
de ces engins nouveaux, ces canons porte-amarres, et-on pu jeter une
communication; mais ces engins manquaient et le petit port d'Atina ne
possdait mme pas un canot de sauvetage.

Nous ne pouvons pourtant pas les laisser prir! rptait Kraban,
qui ne se contenait plus  la vue de ce spectacle.

Ahmet et tous ses compagnons, pouvants comme lui, comme lui taient
rduits  l'impuissance.

Tout  coup, un cri, parti du pont de la tartane, fit bondir Ahmet. Il
lui sembla que son nom,--oui! son nom!--avait t jet au milieu du
fracas des lames et du vent.

Et en effet, pendant une courte accalmie, ce cri fut rpt, et,
distinctement, il entendit:

Ahmet ...  moi! ... Ahmet!

Qui donc pouvait l'appeler ainsi? Sous le coup d'un irrsistible
pressentiment, son coeur battit  se rompre! ... Cette tartane, il lui
sembla qu'il la reconnaissait ... qu'il l'avait dj, vue! ... O? ...
N'tait-ce pas  Odessa, devant la villa du banquier Slim, le jour
mme de son dpart?

Ahmet! ... Ahmet! ...

Ce nom retentit encore.

Kraban, Van Mitten, Bruno, Nizib, s'taient rapprochs du jeune
homme, qui, les bras tendus vers la mer, restait immobile, comme s'il
et t ptrifi.

Ton nom! ... C'est ton nom? rptait Kraban.

--Oui !... oui! ... disait-il ... mon nom!

Soudain, un clair dont la dure dpassa deux secondes,--il se
propagea d'un horizon  l'autre--embrasa tout l'espace. Au milieu de
cette immense fulguration, la tartane apparut aussi nettement que si
elle et t dessine en blanc par quelque effluence lectrique. Son
grand mt venait d'tre frapp d'un coup de foudre et brlait comme
une torche au souffle de la rafale.

A l'arrire de la tartane, deux jeunes filles se tenaient enlaces
l'une  l'autre, et de leurs lvres s'chappa encore ce cri:

Ahmet! ... Ahmet!

--Elle! ...C'est elle! ... Amasia! ... s'cria le jeune homme en
bondissant sur une des roches.

--Ahmet! ... Ahmet! s'cria Kraban  son tour. El il se prcipita
vers son neveu, non pour le retenir, mais pour lui venir en aide, s'il
le fallait.

Ahmet!... Ahmet!

Ce nom fut, une dernire fois encore, jet  travers l'espace. Il n'y
avait plus de doute possible.

Amasia! ... Amasia! ... s'cria Ahmet.

Et se lanant dans l'cume du ressac, il disparut.

A ce moment, une des trombes venait d'atteindre la tartane par
l'avant; puis elle l'entranait dans son tourbillon, elle la jetait
sur les rcifs de gauche, vers la roche mme,  l'endroit o elle
mergeait prs de la pointe nord-ouest. L, le petit btiment se broya
avec un fracas qui domina le bruit de la tourmente; puis, il s'abma
en un clin d'oeil, et le mtore, rompu lui aussi,  ce choc de
recueil, s'vanouit en clatant comme une bombe gigantesque, rendant 
la mer sa base liquide, et  la nue les vapeurs qui formaient son
tournoyant panache.

On devait croire perdus tous ceux que portait la tartane, perdu le
courageux sauveteur qui s'tait prcipit au secours des deux jeunes
filles!

Kraban voulu se lancer dans ces eaux furieuses, afin de lui venir en
aide ... Ses compagnons durent lutter avec lui pour l'empcher de
courir  une perte certaine.

Mais, pendant ce temps, on avait pu revoir Ahmet  la lueur des
clairs continus qui illuminaient l'espace. Avec une vigueur
surhumaine, il venait de se hisser sur la roche. Il soulevait dans ses
bras l'une des naufrages! ... L'autre, accroche  son vtement,
remontait avec lui! ... Mais, sauf elles, personne n'avait reparu ...
Sans doute, tout l'quipage de la tartane, qui s'tait jet  la mer
au moment o l'assaillait la trombe, avait pri, et toutes deux
taient les seules survivantes de ce naufrage.

Ahmet, lorsqu'il se fut mis hors de la porte des lames, s'arrta un
instant, et regarda l'intervalle qui le sparait de la pointe de la
passe. Au plus, une quinzaine de pieds. Et alors, profitant du retrait
d'une norme vague, qui laissait  peine quelques pouces d'eau sur le
sable, il s'lana avec son fardeau, suivi de l'autre jeune fille,
vers les rochers de la grve qu'il atteignit heureusement.

Une minute aprs, Ahmet tait au milieu de ses compagnons. L, il
tombait, bris par l'motion et la fatigue, aprs avoir remis entre
leurs bras celle qu'il venait de sauver.

Amasia! ... Amasia! s'cria Kraban.

Oui! C'tait bien Amasia ... Amasia qu'il avait laisse  Odessa, la
fille de son ami Slim! C'tait bien elle qui se trouvait  bord de
cette tartane, elle qui venait de se perdre,  trois cents lieues de
l,  l'autre extrmit de la mer Noire! Et avec elle, Nedjeb, sa
suivante! Que s'tait-il donc pass! ... Mais Amasia ni la jeune
Zingare n'auraient pu le dire en ce moment: toutes deux avaient perdu
connaissance.

Le seigneur Kraban prit la jeune fille entre ses bras, tandis que
l'un des gardiens du phare soulevait Nedjeb. Ahmet tait revenu  lui,
mais perdu, comme un homme  qui le sentiment de la ralit chappe
encore. Puis, tous se dirigrent vers la bourgade d'Atina, o l'un des
pcheurs leur donna asile dans sa cabane.

Amasia et Nedjeb furent dposes devant l'tre, o flambait un bon feu
de sarments.

Ahmet, pench sur la jeune fille, lui soutenait la tte! Il l'appelait
... il lui parlait!

Amasia! ... ma chre Amasia! ... Elle ne m'entend plus! ... Elle ne
me rpond pas! ... Ah! si elle est morte, je mourrai!

--Non! ... elle n'est pas morte, s'cria Kraban. Elle respire! ...
Ahmet! ... Elle est vivante!....

En ce moment, Nedjeb venait de se relever. Puis, se jetant sur le
corps d'Amasia,

Ma matresse ... ma bien aime matresse! ... disait-elle ... Oui!
... elle vit! ... Ses yeux se rouvrent!

Et, en effet, les paupires de la jeune fille venaient de se soulever
un instant.

Amasia! ... Amasia! s'cria Ahmet.

--Ahmet ... mon cher Ahmet! rpondit la jeune fille.

Kraban les pressait tous les deux sur sa poitrine.

Mais quelle tait cette tartane? ... demanda Ahmet.

--Celle que nous devions visiter, seigneur Ahmet, avant votre dpart
d'Odessa! rpondit Nedjeb.

--La _Gudare_, capitaine Yarhud?

--Oui! ... C'est lui qui nous a enleves toutes deux!

--Mais pour qui agissait-il?

--Nous l'ignorons!

--Et o allait cette tartane?

--Nous l'ignorons aussi, Ahmet. rpondit Amasia ... Mais vous tes l
... J'ai tout oubli!....

--Je n'oublierai pas, moi! s'cria le seigneur Kraban.

Et si,  ce moment, il se ft retourn, il et aperu un homme, qui
l'piait  la porte de la cabane, s'enfuir rapidement.

C'tait Yarhud, seul survivant de son quipage. Presque aussitt, sans
avoir t vu, il disparaissait dans une direction oppose au bourg
d'Atina.

Le capitaine maltais avait tout entendu. Il savait maintenant que, par
une fatalit inconcevable, Ahmet s'tait trouv sur le lieu du
naufrage de la _Gudare_, au moment o Amasia allait prir!

Aprs avoir dpass les dernires maisons de la bourgade, Yarhud
s'arrta au dtour de la route.

Le chemin est long d'Atina au Bosphore, dit-il, et je saurai bien
mettre a excution les ordres du seigneur Saffar!




V


DE QUOI L'ON CAUSE ET CE QUE L'ON VOIT SUR LA ROUTE D'ATINA A
TRBIZONDE.

S'ils taient heureux de s'tre retrouvs ainsi, ces deux fiancs,
s'ils remercirent Allah de ce providentiel hasard, qui avait conduit
Ahmet  l'endroit mme o la tempte allait jeter cette tartane, s'ils
prouvrent une de ces motions, mles de joie et d'pouvant, dont
l'impression est ineffaable, il est inutile d'y insister.

Mais, on le conoit, ce qui s'tait pass depuis leur dpart d'Odessa,
Ahmet, et non moins que lui, son oncle Kraban, avaient une telle hte
de l'apprendre, qu'Amasia, aide de Nedjeb, ne put tarder  en faire
le rcit dans tous ses dtails.

Il va sans dire que des vtements de rechange avaient t procurs aux
deux jeunes filles, qu'Ahmet lui-mme s'tait vtu d'un costume du
pays, et que tous, matres et serviteurs, assis sur des escabeaux
devant la flamme ptillante du foyer, n'avaient plus aucun souci de la
tourmente qui dchanait au dehors ses dernires violences.

Avec quelle motion tous apprirent ce qui s'tait pass  la villa
Slim, peu d'heures aprs que le seigneur Kraban les eut entrans
sur les routes de la Chersonse! Non! Ce n'tait point pour vendre 
la jeune fille des toffes prcieuses que Yarhud avait jet l'ancre
dans la petite baie, au pied mme de l'habitation du banquier Slim,
c'tait pour oprer un odieux rapt, et tout donnait  penser que
l'affaire avait t prpare de longue main.

Les deux jeunes filles enleves, la tartane avait immdiatement pris
la mer. Mais ce que ni l'une ni l'autre ne put dire, ce qu'elles
ignoraient encore, c'est que Slim et entendu leurs cris, c'est que
ce malheureux pre ft arriv au moment o la _Gudare_ doublait les
dernires roches de la petite baie, c'est que Slim et t atteint
d'un coup de feu, tir du pont de la tartane, et qu'il ft
tomb,--mort peut-tre!--sans avoir pu se mettre ni mettre aucun de
ses gens  la poursuite des ravisseurs.

Quant  l'existence qui fut faite  bord aux deux jeunes filles,
Amasia n'eut que peu de choses  dire  ce sujet. Le capitaine et son
quipage avaient eu pour Nedjeb et pour elle des gards videmment dus
 quelque recommandation puissante. La chambre la plus confortable du
petit btiment leur avait t rserve. Elles y prenaient leurs repas,
elles y reposaient. Elles pouvaient monter sur le pont toutes les fois
qu'elles le dsiraient; mais elles se sentaient surveilles de prs,
pour le cas o, dans un moment de dsespoir, elles eussent voulu se
soustraire par la mort au sort qui les attendait.

Ahmet coutait ce rcit le coeur serr. Il se demandait si, dans cet
enlvement, le capitaine avait agi pour son propre compte, avec
l'intention d'aller revendre ses prisonnires sur les marchs de
l'Asie Mineure,--odieux trafic qui n'est pas rare, en effet!--ou si
c'tait pour le compte de quelque riche seigneur de l'Anatolie que le
crime avait t commis.

A cela, et bien que la question leur et t directement pose, ni
Amasia ni Nedjeb ne purent rpondre. Toutes les fois que, dans leur
dsespoir, implorant ou pleurant, elles avaient interrog l-dessus
Yarhud, celui-ci s'tait toujours refus  s'expliquer. Elles ne
savaient donc ni pour qui avait agi le capitaine de la tartane,
ni,--ce qu'Ahmet et dsir surtout apprendre,--o devait les conduire
la _Gudare_.

Quant  la traverse, elle avait d'abord t bonne, mais lente, 
cause des calmes qui s'taient maintenus pendant une priode de
plusieurs jours. Il n'avait t que trop visible combien ces retards
contrariaient le capitaine, peu enclin  dissimuler son impatience.
Les deux jeunes filles en avaient donc conclu--Ahmet et le seigneur
Kraban furent de cette opinion--que Yarhud s'tait engag  arriver
dans un dlai convenu ... mais o? ... Cela, on l'ignorait, bien qu'il
fut certain que c'tait en quelque port de l'Asie Mineure que la
_Gudare_ devait tre attendue.

Enfin, les calmes cessrent, et la tartane put reprendre sa marche
vers l'est, ou, comme le dit Amasia, dans la direction du lever du
soleil. Elle fit route ainsi pendant deux semaines, sans incidents;
plusieurs fois, elle croisa, soit des navires  voiles, btiments de
guerre ou de commerce, soit de ces rapides steamers qui coupent de
leurs itinraires rguliers cette immense aire da la mer Noire; mais
alors, le capitaine Yarhud obligeait ses prisonnires  redescendre
dans leur chambre, dans la crainte qu'elles ne fissent quelque signal
de dtresse qui aurait pu tre aperu.

Le temps devint peu  peu menaant, puis mauvais, puis dtestable.
Deux jours avant le naufrage de la _Gudare_, une violente tempte se
dclara. Amasia et Nedjeb comprirent bien,  la colre du capitaine,
qu'il tait forc de modifier sa route, et que la tourmente le
poussait l o il ne voulait point aller. Et alors, ce fut avec une
sorte de bonheur que les deux jeunes filles se sentirent emportes par
cette tempte, puisqu'elle les loignait du but que la _Gudare_
voulait atteindre.

Oui, cher Ahmet, dit Amasia pour achever son rcit, en pensant au
sort qui m'tait destin, en me voyant spare de vous, entrane l
o vous ne m'auriez jamais revue, ma rsolution tait bien prise! ...
Nedjeb le savait! ... Elle n'aurait pu m'empcher de l'accomplir! ...
Et avant que la tartane n'et atteint ce rivage maudit ... je me
serais prcipite dans les flots! ... Mais la tempte est venue! ...
Ce qui devait nous perdre nous a sauves! ... Mon Ahmet, vous m'tes
apparu au milieu des lames furieuses! ... Non! ... jamais je
n'oublierai....

--Chre Amasia ..., rpondit Ahmet, Allah a voulu que vous fussiez
sauve ... et sauve par moi!... Mais, si je n'avais prcd mon
oncle, c'tait lui qui se jetait  votre secours!

--Par Mahomet, je le crois bien! s'cria Kraban.

--Et dire qu'un seigneur si entt a si bon coeur! ne put s'empcher
de murmurer Nedjeb.

--Ah! cette petite qui me relance! riposta Kraban. Et pourtant, mes
amis, avouez que mon enttement a quelquefois du bon!

--Quelquefois? demanda Van Mitten, trs incrdule  ce sujet. Je
voudrais bien savoir....

--Sans doute, ami Van Mitten! Si j'avais cd aux fantaisies d'Ahmet,
si nous avions pris les railways de la Crime et du Caucase, au lieu
de suivre la cte, Ahmet se serait-il trouv l, au moment du
naufrage, pour sauver sa fiance?

--Non, sans doute, reprit Van Mitten; mais, ami Kraban, si vous ne
l'aviez forc  quitter Odessa, sans doute aussi l'enlvement ne se
ft pas accompli et....

--Ah! c'est ainsi que vous raisonnez, Van Mitten! Vous voulez
discuter  ce sujet?

--Non! ... non! ... rpondit Ahmet, qui sentait bien que, dans une
discussion prsente de la sorte, le Hollandais n'aurait pas le
dessus. Il est un peu tard, d'ailleurs, pour raisonner et draisonner
sur le pour et le contre! Mieux vaut prendre quelque repos....

--Afin de repartir demain! dit Kraban.

--Demain, mon oncle, demain? ... rpondit Ahmet. Et ne faut-il pas
qu'Amasia et Nedjeb....

--Oh! je suis forte, Ahmet, et demain....

--Ah! mon neveu, s'cria Kraban, voil que tu n'es plus si press,
maintenant que ma petite Amasia est prs de toi! ... Et cependant, la
fin du mois approche ... la date fatale ... et il y a l un intrt
qu'il ne faut pas ngliger ... et tu permettras  un vieux ngociant
d'tre plus pratique que toi! ... Donc, que chacun dorme de son mieux,
et demain, lorsque nous aurons trouv quelque moyen de transport, nous
nous remettrons en route!

On s'installa donc du mieux qu'il fut possible dans la maison du
pcheur, et aussi bien,  coup sur, que le seigneur Kraban et ses
compagnons l'eussent t dans une des auberges d'Atina. Tous, aprs
tant d'motions, furent heureux de se reposer pendant quelques heures,
Van Mitten rvant qu'il discutait encore avec son intraitable ami,
celui-ci rvant qu'il se trouvait face  face avec le seigneur Saffar,
sur lequel il appelait toutes les maldictions d'Allah et de son
prophte.

Seul, Ahmet ne put fermer l'oeil un instant. De savoir dans quel but
Amasia avait t enleve par Yarhud, cela l'inquitait, non plus pour
le pass, mais pour l'avenir. Il se demandait si tout danger avait
disparu avec le naufrage de la _Gudare_. Certes, il avait lieu de
croire que pas un des hommes de l'quipage n'avait survcu  la
catastrophe, et il ignorait que le capitaine en ft sorti sain et
sauf. Mais cette catastrophe serait bientt connue dans ces parages.
Celui pour le compte duquel agissait Yarhud,--quelque riche seigneur,
sans doute, peut-tre quelque pacha des provinces de l'Anatolie,--on
serait rapidement instruit. Lui serait-il donc difficile de se
remettre sur les traces de la jeune fille? Entre Trbizonde et
Scutari,  travers cette province, presque dserte, traverse par
l'itinraire, les prils ne pourraient-ils tre accumuls, les piges
tendus, les embches prpares?

Ahmet prit donc la rsolution de veiller avec le plus grand soin. Il
ne se sparerait plus d'Amasia; il prendrait la direction de la petite
caravane et choisirait, au besoin, quelque guide sr, qui pourrait le
diriger par les plus courtes voies du littoral.

En mme temps, Ahmet rsolut de mettre le banquier Slim, le pre
d'Amasia, au courant de ce qui s'tait pass depuis l'enlvement de sa
fille. Il importait, avant tout, que Slim apprt qu'Amasia tait
sauve, et qu'il et soin de se trouver  Scutari pour l'poque
convenue, c'est--dire dans une quinzaine de jours. Mais une lettre,
expdie d'Atina ou de Trbizonde, et mis trop de temps  parvenir 
Odessa. Aussi, Ahmet se dcida-t-il, sans en rien dire  son
oncle,--que le mot tlgramme et fait bondir,-- envoyer une dpche
 Slim par le fil de Trbizonde. Il se promit aussi de lui marquer
que tout danger n'tait pas cart, peut-tre, et que Slim ne devait
pas hsiter  se porter au-devant de la petite caravane.

Le lendemain, ds qu'Ahmet se retrouva avec la jeune fille, il lui fit
connatre ses projets, en partie du moins, sans insister  propos des
prils qu'elle pouvait courir encore. Amasia ne vit qu'une chose en
tout cela: c'est que son pre allait tre rassur et dans le plus bref
dlai. Aussi avait-elle hte d'tre arrive  Trbizonde, d'o serait
expdi ce tlgramme  l'insu de l'oncle Kraban.

Aprs quelques heures de sommeil, tous taient sur pied, Kraban plus
impatient que jamais, Van Mitten rsign  tous les caprices de son
ami, Bruno serrant ce qui lui restait de ventre dans ses vtements
trop larges et ne rpondant plus  son matre que par des
monosyllabes.

Tout d'abord, Ahmet avait fouill Atina, bourgadesans importance,
qui,--son nom l'indique,--fut jadis l'Athnes du Pont-Euxin. Aussi
y voit-on encore quelques colonnes d'ordre dorique, restes d'un temple
de Pallas. Mais si ces ruines intressrent Van Mitten, elles
laissrent fort indiffrent Ahmet. Combien il et prfr trouver
quelque vhicule moins rude, moins rudimentaire que la charrette prise
 la frontire turco-russe! Mais il fallut en revenir  l'araba, qui
fut spcialement rserve aux deux jeunes filles. De l, ncessit de
se procurer d'autres montures, chevaux, nes, mules ou mulets, afin
que matres et serviteurs pussent atteindre Trbizonde.

Ah! que de regrets prouva le seigneur Kraban en songeant  sa chaise
de poste brise au railway de Poti! Et que de rcriminations, avec
invectives et menaces, il envoya  l'adresse de ce hautain Saffar,
selon lui responsable de tout le mal!

Quant  Amasia et  Nedjeb, rien ne pouvait leur tre plus agrable
que de voyager en araba! Oui! c'tait du nouveau, de l'imprvu! Elles
ne l'eussent pas change, cette charrette, pour le plus beau carrosse
du Padischah! Comme elles seraient  l'aise sous la bche impermable,
sur une frache litire qu'il tait facile de renouveler  chaque
relais! Et, de temps en temps, elles offriraient une place prs
d'elles au seigneur Kraban, au jeune Ahmet,  M. Van Mitten! Et puis
ces cavaliers qui les escorteraient comme des princesses! ... Enfin,
c'tait charmant!

Il va sans dire que des rflexions de ce genre venaient de cette folle
de Nedjeb, si porte  ne prendre les vnements que par leurs bons
cts. Quant  Amasia, comment et-elle eu la pense de se plaindre,
aprs tant d'preuves, puisqu'Ahmet tait prs d'elle, puisque ce
voyage allait s'achever dans des conditions si diffrentes et dans un
dlai si court! Et on atteindrait enfin Scutari! ... Scutari!

Je suis certaine, rptait Nedjeb, qu'en se dressant sur la pointe
des pieds, on pourrait dj l'apercevoir!

En ralit, il n'y avait dans la petite troupe que deux hommes  se
plaindre: le seigneur Kraban, qui, faute d'un vhicule plus rapide,
craignait quelque retard, et Bruno, qu'une tape de trente-cinq
lieues,--trente-cinq lieues  dos de mule!--sparait encore de
Trbizonde.

L, par exemple, ainsi que le lui rptait Nizib, on se procurerait
certainement un moyen de transport plus appropri aux chemins des
longues plaines de l'Anatolie.

Donc, ce jour-l, 15 septembre, toute la caravane quitta la petite
bourgade d'Atina, vers onze heures du matin. La tempte avait t si
violente que cette violence s'tait faite aux dpens de sa dure.
Aussi, un calme presque complet rgnait-il dans l'atmosphre. Les
nuages, reports vers les hautes couches de l'air, se reposaient,
presque immobiles, encore tout lacrs des coups de l'ouragan. Par
intervalles, le soleil lanait quelques rayons qui animaient le
paysage. Seule, la mer, sourdement agite, venait battre avec fracas
la base rocheuse des falaises.

C'taient les routes du Lazistan occidental que le seigneur Kraban et
ses compagnons descendaient alors, et aussi rapidement que possible,
de manire  pouvoir franchir, avant le soir, la frontire du pachalik
de Trbizonde. Ces routes n'taient point dsertes. Il y passait des
caravanes, o les chameaux se comptaient par centaines; les oreilles
taient assourdies du son des grelots, des sonnettes, des cloches mme
qu'ils portaient au cou, en mme temps que l'oeil s'amusait aux
couleurs violentes et varies de leurs pompons et de leurstresses
agrmentes de coquillages. Ces caravanes venaient de la Perse ou y
retournaient.

Le littoral n'tait pas plus dsert que les routes. Toute une
population de pcheurs et chasseurs s'y tait donn rendez-vous. Les
pcheurs,  la tombe de la nuit, avec leur barque dont l'arrire
s'claire d'une rsine enflamme, y prennent, par quantits
considrables, cette espce d'anchois, le khamsi, dont il se fait
une consommation prodigieuse sur toute la cte anatolienne, et jusque
dans les provinces de l'Armnie centrale. Quant aux chasseurs, ils
n'ont rien  envier aux pcheurs de khamsi pour l'abondance du gibier
qu'ils recherchent de prfrence. Des milliers d'oiseaux de mer de
l'espce des grbes, des koukarinas, pullulent sur les rivages de
cette portion de l'Asie Mineure. Aussi, est-ce par centaines de mille
qu'ils fournissent des peaux fort recherches, dont le prix assez
lev compense le dplacement, le temps, la fatigue, sans parler de ce
que cote la poudre employe  leur donner la chasse.

Vers trois heures aprs midi, la petite caravane fit halte  la
bourgade de Mapavra,  l'embouchure de la rivire de ce nom, dont les
eaux claires se mlangent au huileux liquide d'un courant de ptrole
qui descend des sources voisines. A cette heure, il tait un peu trop
tt pour diner; mais, comme on ne devait arriver que fort tard au
campement du soir, il parut sage de prendre quelque nourriture. Ce fut
du moins l'avis de Bruno, et l'avis de Bruno l'emporta, non sans
raison. S'il y eut abondance de khamsi sur la table de l'auberge o le
seigneur Kraban et les siens avaient pris place, cela va sans dire.
C'est l, d'ailleurs, le mets prfr dans ces pachaliks de l'Asie
Mineure. On servit ces anchois sals ou frais au got des amateurs,
mais il y eut aussi quelques plats plus srieux, auxquels on fit bon
accueil. Et puis, il rgnait tant de gaiet parmi ces convives, tant
de bonne humour! N'est-ce pas le meilleur assaisonnement de toutes
choses en ce monde?

Eh bien! Van Mitten, disait Kraban, regrettez-vous encore
l'enttement,--enttement lgitime,--de votre ami et correspondant,
qui vous a forc de le suivre en un pareil voyage?

--Non, Kraban, non! rpondait Van Mitten, et je le recommencerai,
quand il vous plaira!

--Nous verrons, nous verrons, Van Mitten! Et toi, ma petite Amasia,
que penses-tu de ce mchant oncle, qui t'avait enlev ton Ahmet?

--Qu'il est toujours ce que je savais bien, le meilleur des hommes!
rpondit la jeune fille.

--Et le plus accommodant! ajouta Nedjeb. Il me semble mme que le
seigneur Kraban ne s'entte plus autant qu'autrefois!

--Bon! voil cette folle qui se moque de moi! s'cria Kraban en
riant d'un bon rire.

--Mois non, seigneur, mais non!

--Mais si, petite! ... Bah! tu as raison! ... Je ne discute plus! ...
Je ne m'entte plus! ... L'ami Van Mitten, lui-mme, ne parviendrait
plus  me provoquer!

--Oh! ... il faudrait voir cela! ... rpondit le Hollandais, en
hochant la tte d'un air peu convaincu.

--C'est tout, vu Van Mitten!

--Si l'on vous mettait sur certains chapitres?

--Vous vous trompez bien! Je jure....

--Ne jurez pas!

--Mais si! ... Je jurerai! ... rpondit Kraban, qui commenait 
s'animer quelque peu. Pourquoi ne jurerais-je pas?

--Parce que c'est souvent chose difficile a tenir un serment!

--Moins difficile  tenir que sa langue, en tout cas, Van Mitten, car
il est certain qu'en ce moment et pour le plaisir de me contredire....

--Moi, ami Kraban?

--Vous! ... et quand je vous rpte que je suis rsolu  ne plus
jamais m'entter sur rien, je vous prie de ne point vous entter,
vous,  me soutenir le contraire!

--Allons, vous avez tort, monsieur Van Mitten, dit Ahmet, grand tort,
cette fois!

--Absolument tort! ... dit Amasia en souriant.

--Tout  fait tort! ajouta Nedjeb.

Et le digne Hollandais, voyant la majorit s'lever contre lui, jugea
bon de se taire.

Au fond, malgr tout ce qui tait arriv, malgr les leons qu'il
avait reues et plus particulirement dans ce voyage, si imprudemment
commenc, qui aurait pu si mal finir, le seigneur Kraban tait-il
aussi corrig qu'il voulait le prtendre? on le verrait bien; mais, en
vrit, tous taient certainement de l'avis de Van Mitten! Que les
bosses de l'enttement fussent maintenant rduites sur cette tte de
ttu, il tait quelque peu permis d'en douter!

En route! dit Kraban, lorsque le repas fut achev. Voil un dner
qui n'a point t mauvais, mais j'en sais un meilleur!

--Et lequel? demanda Van Mitten.

--Celui qui nous attend  Scutari!

On repartit vers quatre heures, et  huit heures du soir, on arrivait,
sans msaventure,  la petite bourgade de Rize, toute seme d'cueils
au del de ses grves.

L, il fallut passer la nuit dans une sorte de khan assez peu
confortable,--si peu mme que les deux jeunes filles prfrrent
demeurer sous la bche de leur araba. L'important tait que les
chevaux et les mules pussent trouver  se refaire de leurs fatigues.
Heureusement, la paille et l'orge ne manquaient point aux rteliers.
Le seigneur Kraban et les siens n'eurent  leur disposition qu'une
litire, mais sche et frache, et ils surent s'en contenter. La nuit
prochaine, ne devaient-ils pas la passer  Trbizonde, et avec tout le
confortable que devait leur offrir cette importante ville dans le
meilleur de ses htels?

Quant  Ahmet, que la couche ft bonne ou mauvaise, peu lui importait.
Sous l'obsession de certaines ides il n'aurait pu dormir. Il
craignait toujours pour la sret de la jeune fille, et se disait que
tout pril n'avait peut-tre pas cess avec le naufrage de la
_Gudare_. Il veilla donc, bien arm, aux abords du khan.

Ahmet taisait bien: il avait raison de craindre.

En effet, Yarhud, pendant cette journe, n'avait point perdu de vue la
petite caravane. Il marchait sur ses traces, mais de manire  ne
jamais se laisser voir, tant connu d'Ahmet aussi bien que des deux
jeunes filles. Puis, il piait, il combinait des plans pour ressaisir
la proie qui lui tait chappe,--et,  tout hasard, il avait crit 
Scarpante. Cet intendant du seigneur Saffar, suivant ce qui avait t
convenu  l'entrevue de Constantinopple, devait tre depuis quelque
temps  Trbizonde. Aussi, fut-ce une lieue avant d'arriver  cette
ville, au caravansrail de Rissar, que Yarhud lui avait donn
rendez-vous pour le lendemain, sans lui rien dire du naufrage de la
tartane ni de ses consquences si funestes.

Donc, Ahmet n'avait que trop raison de veiller; ses pressentiments ne
le trompaient pas. Yarhud, pendant la nuit, put mme s'approcher assez
prs du khan pour s'assurer que les jeunes filles dormaient dans leur
araba. Trs heureusement pour lui, il s'aperut  temps qu'Ahmet
faisait bonne garde, et il parvint  s'loigner sans avoir t vu.

Mais, cette fois, au lieu de rester sur les derrires de la caravane,
le capitaine maltais se jeta vers l'ouest, sur la route de Trbizonde.
Il lui importaitde devancer le seigneur Kraban et ses compagnons.
Avant leur arrive dans cette ville, il voulait avoir confr avec
Scarpante. Aussi, faisant faire un dtour au cheval qu'il montait
depuis son dpart d'Atina, se dirigea-t-il rapidement vers le
caravansrail de Rissar.

Allah est grand, soit! mais, en vrit, il aurait d faire plus
grandement les choses, et ne pas laisser le capitaine Yarhud survivre
 cet quipage de coquins, disparu dans le naufrage de la _Gudare_!
Le lendemain, 16 septembre, ds l'aube, tout le monde tait sur pied,
de belle humeur,--sauf Bruno, qui se demandait combien de livres il
perdrait encore avant son arrive  Scutari.

Ma petite Amasia, dit le seigneur Kraban en se frottant les mains,
viens que je t'embrasse!

--Volontiers, mon oncle, dit la jeune fille, si toutefois vous me
permettez de vous donner dj ce nom?

--Si je te le permets, ma chre fille! Tu peux mme m'appeler ton
pre. Est-ce qu'Ahmet n'est pas mon fils?

--Il l'est tellement, oncle Kraban, dit Ahmet, qu'il vient vous
donner un ordre, comme c'est le droit d'un fils envers son pre!

--Et quel ordre?

--Celui de partir  l'instant. Les chevaux sont prts, et il faut que
ce soir nous soyons  Trbizonde.

--Et nous y serons, s'cria Kraban, et nous en repartirons le
lendemain au soleil levant!--Eh bien! ami Van Mitten, il tait donc
crit que vous verriez un jour Trbizonde!

--Oui! Trbizonde! ... Quel magnifique nom de ville! rpondit le
Hollandais, Trbizonde et sa colline, o les Dix Mille clbrrent des
jeux et des combats gymniques sous la prsidence de Dracontius, si
j'en crois mon guide, qui me parat fort bien rdig! En vrit, ami
Kraban, il ne me dplat point de voir Trbizonde!

--Eh bien, de ce voyage, ami Van Mitten, avouez qu'il vous restera de
fameux souvenirs!

--Ils auraient pu tre plus complets!

--En somme, vous n'aurez pas eu lieu de vous plaindre!

--Ce n'est pas fini! ... murmura Bruno  l'oreille de son matre,
comme un mauvais augure charg de rappeler aux humains l'instabilit
des choses humaines!

La caravane quitta le khan  sept heures du matin. Le temps
s'amliorait de plus en plus, avec un beau ciel, ml de quelques
brumes matinales que le soleil allait dissiper.

A midi, on s'arrtait  la petite bourgade d'Of, sur l'Ophis des
anciens, o se retrouve l'origine des grandes familles de la Grce. On
y djeuna dans une modeste auberge, en utilisant les provisions que
portait l'araba et qui touchaient  leur fin.

Au surplus, l'aubergiste n'avait gure la tte  lui, et, de s'occuper
de ses clients, ce n'tait point ce qui l'inquitait alors. Non! sa
femme tait gravement malade,  ce brave homme, et il n'y avait point
de mdecin dans le pays. Or, en faire venir un de Trbizonde, c'et
t bien cher pour un pauvre htelier!

Il s'ensuivit donc que le seigneur Kraban, aid en cela par son ami
Van Mitten, crut devoir faire l'office de hakim ou docteur, et
prescrivit quelques drogues trs simples, qu'il serait facile de
trouver  Trbizonde.

Qu'Allah vous protge, seigneur! rpondit le regardant poux de
l'htelire, mais, ces drogues, qu'est-ce qu'elles pourront bien me
coter?

--Une vingtaine de piastres, rpondit Kraban.

--Une vingtaine de piastres! s'cria l'htelier. Eh! pour ce prix l,
j'aurais de quoi m'acheter une autre femme!

Et il s'en alla, non sans remercier ses htes de leurs bons conseils,
dont il entendait bien ne point profiter.

Voil un mari pratique! dit Kraban. Vous auriez d vous marier dans
ce pays-ci, ami Van Mitten!

--Peut-tre! rpondit le Hollandais.

A cinq heures du soir, les voyageurs faisaient halte pour dner  la
bourgade de Surmenh. Ils en repartaient  six, dans l'intention
d'atteindre Trbizonde avant la fin du crpuscule. Mais il y eut
quelque retard: une des roues de l'araba vint  se rompre  deux
lieues de la ville, vers les neuf heures du soir. Force fut donc
d'aller passer la nuit dans un caravansrail, lev sur la
route,--caravansrail bien connu des voyageurs qui frquentent cette
partie de l'Asie Mineure.




VI


OU IL EST QUESTIONS DE NOUVEAUX PERSONNAGES QUE LE SEIGNEUR KRABAN VA
RENCONTRER AU CARAVANSRAIL DE RISSAR.

Le caravansrail de Rissar, comme toutes les constructions de ce
genre, est parfaitement appropri au service des voyageurs qui y font
halte avant d'entrer  Trbizonde. Son chef, son gardien,--ainsi qu'on
voudra l'appeler,--un certain Turc, nomm Kidros, fin matois, plus
rus que ne le sont d'ordinaire les gens de sa race, le grait avec
grand soin. Il cherchait  contenter ses htes de passage, pour le
plus grand avantage de ses intrts qu'il entendait  merveille. Il
tait toujours de leurs avis,--mme lorsqu'il s'agissait de rgler des
notes qu'il avait pralablement enfles, de manire  pouvoir les
ramener  un total trs rmunrateur encore, et cela par pure
condescendance pour de si honorables voyageurs.

Voici en quoi consistait le caravansrail de Rissar. Une vaste cour
ferme de quatre murs, avec large porte s'ouvrant sur la campagne. De
chaque ct de cette porte, deux poivrires, ornes du pavillon turc,
du haut desquelles on pouvait surveiller les environs, pour le cas o
les routes n'eussent pas t sres. Dans l'paisseur de ces murs, un
certain nombre de portes, donnant accs aux chambres isoles o les
voyageurs venaient passer la nuit, car il tait rare qu'elles fussent
occupes pendant le jour. Au bord de la cour, quelques sycomores,
jetant un peu d'ombre sur le sol sabl, auquel le soleil de midi
n'pargnait point ses rayons. Au centre, un puits  fleur de terre,
desservi par le chapelet sans fin d'une noria, dont les godets
pouvaient se vider dans une sorte d'auge qui formait un bassin
semi-circulaire. Au dehors, une range de box, abrits sous des
hangars, o les chevaux trouvaient nourriture et litire en quantit
suffisante. En arrire, des piquets auxquels on attachait mules et
dromadaires, moins accoutums que les chevaux au confortable d'une
curie.

Ce soir-la, le caravansrail, sans tre entirement occup, comptait
un certain nombre de voyageurs, les uns en route pour Trbizonde, les
autres en route pour les provinces de l'Est, Armnie, Perse ou
Kurdistan. Une vingtaine de chambres taient retenues, et leurs htes,
pour la plupart, y prenaient dj leur repos.

Vers neuf heures, deux hommes seulement se promenaient dans la cour.
Ils causaient avec vivacit et n'interrompaient leur conversation que
pour aller au dehors jeter un regard impatient.

Ces deux hommes, vtus de costumes trs simples, de manire  ne point
attirer l'attention des passants ou des voyageurs, taient le seigneur
Saffar et son intendant Scarpante.

Je vous le rpte, seigneur Saffar, disait ce dernier, c'est ici le
caravansrail de Rissar! C'est ici et aujourd'hui mme que la lettre
de Yarhud nous donne rendez-vous!

--Le chien! s'cria Saffar. Comment se fait-il qu'il ne soit pas
encore arriv?

--Il ne peut tarder maintenant?

--Et pourquoi cette ide d'amener ici la jeune Amasia, au lieu de la
conduire directement  Trbizonde?

Saffar et Scarpante, on le voit, ignoraient le naufrage de la
_Gudare_ et quelles en avaient t les consquences.

La lettre que Yarhud m'a adresse, reprit Scarpante, venait du port
d'Atina. Elle ne dit rien au sujet de la jeune fille enleve, et se
borne  me prier de venir ce soir au caravansrail de Rissar.

--Et il n'est pas encore l! s'cria le seigneur Saffar, en faisant
deux ou trois pas vers la porte. Ah! qu'il prenne garde de lasser ma
patience! J'ai le pressentiment que quelque catastrophe....

--Pourquoi, seigneur Saffar? Le temps a t trs mauvais sur la mer
Noire! Il est probable que la tartane n'aura pu atteindre Trbizonde,
et, sans doute, rejete jusqu'au port d'Atina....

--Et qui nous dit, Scarpante, que Yarhud a d'abord pu russir,
lorsqu'il a tent d'enlever la jeune fille,  Odessa?

--Yarhud est non seulement un hardi marin, seigneur Saffar, rpondit
Scarpante, c'est aussi un habile homme!

--Et l'habilet ne suffit pas toujours! rpondit d'une voix calme le
capitaine maltais, qui depuis quelques instants se tenait immobile sur
le seuil du caravansrail.

Le seigneur Saffar et Scarpante s'taient aussitt retourns, et
l'intendant de s'crier:

Yarhud!

--Enfin, te voil! lui dit assez brutalement le seigneur Saffar, en
marchant vers lui.

--Oui, seigneur Saffar, rpondit le capitaine qui s'inclina
respectueusement, oui! ... me voil ... enfin!

--Et la fille du banquier Slim? demanda Saffar. Est-ce que tu n'as
pu russir  Odessa?....

--La fille du banquier Slim, rpondit Yarhud, a t enleve par moi,
il y a environ six semaines, peu aprs le dpart de son fianc Ahmet,
forc de suivre son oncle dans un voyage autour de la mer Noire. J'ai
immdiatement fait voile pour Trbizonde; mais, avec ces temps
d'quinoxe, ma tartane a t repousse dans l'est, et, malgr tous mes
efforts, elle est venue faire cte sur les roches d'Atina, o a pri
tout mon quipage.

--Tout ton quipage! ... s'cria Scarpante.

--Oui!

--Et Amasia? ... demanda vivement Saffar, que la perte de la
_Gudare_ semblait peu toucher.

--Elle est sauve, rpondit Yarhud, sauve avec la jeune suivante que
j'avais d enlever en mme temps qu'elle!

--Mais si elle est sauve ... demanda Scarpante.

--O est-elle? s'cria Saffar.

--Seigneur, rpondit le capitaine maltais, la fatalit est contre moi,
ou plutt contre vous!

--Mais parle donc rpliqua Saffar, dont toute l'attitude tait pleine
de menaces.

--La fille du banquier Slim, rpondit Yarhud, a t sauve par son
fianc Ahmet, que le plus regrettable hasard venait d'amener sur le
thtre du naufrage!

--Sauve ... par lui?... s'cria Scarpante.

--Et, en ce moment? ... demanda Saffar.

--En ce moment, cette jeune fille, sous la protection d'Ahmet, de
l'oncle d'Ahmet et des quelques personnes qui les accompagnent, se
dirige vers Trbizonde. De l, tous doivent gagner Scutari pour la
clbration du mariage, qui doit tre faite avant la fin de ce mois!

--Maladroit! s'cria le seigneur Saffar. Avoirlaiss chapper Amasia
au lieu de la sauver toi-mme!

--Je l'eusse fait au pril de ma vie, seigneur Saffar, rpondit
Yarhud, et elle serait en ce moment dans votre palais,  Trbizonde,
si cet Ahmet ne se ft trouv l au moment o sombrait la _Gudare!_

--Ah! tu es indigne des missions qu'on te confie! rpliqua Saffar,
qui ne put retenir un violent mouvement de colre.

--Veuillez m'couter, seigneur Saffar, dit alors Scarpante. Avec un
peu de calme, vous voudrez bien reconnatre que Yarhud a fait tout ce
qu'il pouvait faire!

--Tout! rpondit le capitaine maltais.

--Tout n'est pas assez, rpondit Saffar, lorsqu'il s'agit d'accomplir
un de mes ordres!

--Ce qui est pass est pass, seigneur Saffar! reprit Scarpante. Mais
voyons le prsent et examinons quelles chances il nous offre. La fille
du banquier Slim pouvait ne pas avoir t enleve a Odessa ... elle
l'a t! Elle pouvait prir dans ce naufrage de la _Gudare_ ... elle
est vivante! Elle pouvait tre dj la femme de cet Ahmet ... elle ne
l'est pas encore! ... Donc, rien n'est perdu!

--Non! ... rien! ... rpondit Yarhud. Aprs le naufrage, j'ai suivi,
j'ai pi Ahmet et ses compagnons depuis leur dpart d'Atina! Ils
voyagent sans dfiance, et le chemin est long encore,  travers toute
l'Anatolie, depuis Trbizonde jusqu'aux rives du Bosphore! Or, ni la
jeune Amasia ni sa suivante ne savent quelle tait la destination de
la _Gudare_! De plus, personne ne connat ni le seigneur Saffar, ni
Scarpante! Ne peut-on donc attirer cette petite caravane dans quelque
pige, et....

--Scarpante, rpondit froidement Saffar, cette jeune fille, il me la
faut! Si la fatalit s'est mise contre moi, je saurai lutter contre
elle! Il ne sera pas dit que l'un de mes dsirs n'aura pas t
satisfait! Et il le sera, seigneur Saffar! rpondit Scarpante. Oui!
entre Trbizonde et Scutari, au milieu de ces rgions dsertes, il
serait possible ... facile mme ... d'entrainer cette caravane ...
peut-tre en lui donnant un guide qui saura l'garer, puis, de la
faire attaquer par une troupe d'hommes  votre solde! ... Mais c'est
l agir par la force, et si la ruse pouvait russir, mieux vaudrait la
ruse!

--Et comment l'employer? demanda Saffar.

--Tu dis, Yarhud, reprit Scarpante en s'adressant au capitaine
maltais, tu dis qu'Ahmet et ses compagnons se dirigent maintenant, 
petites marche vers Trbizonde?

--Oui, Scarpante, rpondit Yarhud, et j'ajoute qu'ils passeront
certainement cette nuit au caravansrail de Rissar.

--Eh bien, demanda Scarpante, ne pourrait-on imaginer ici quelque
empchement, quelque mauvaise affaire ... qui les retiendrait ... qui
sparerait la jeune Amasia de son fianc?

--J'aurais plus de confiance dans la force! rpondit brutalement
Saffar.

--Soit, dit Scarpante, et nous l'emploierons si la ruse est
impuissante! Mais laissez-moi attendre ici ... observer....

--Silence, Scarpante, dit Yarhud en saisissant le bras de
l'intendant, nous ne sommes plus seuls!

En effet, deux hommes venaient d'entrer dans la cour. L'un tait
Kidros, le gardien du caravansrail, l'autre, un personnage
important,-- l'entendre du moins,--et qu'il convient de prsenter au
lecteur.

Le seigneur Saffar, Scarpante et Yarhud se mirent  l'cart dans un
coin obscur de la cour. De l, ils pouvaient couter  leur aise, et
d'autant plus facilement que le personnage en question ne se gnait
gure pour parler d'une voix  la fois haute et hautaine.

C'tait un seigneur Kurde. Il se nommait Yanar.

Cette rgion montagneuse de l'Asie, qui comprend l'ancienne Assyrie et
l'ancienne Mdie, est appele Kurdistan dans la gographie moderne.
Elle se divise en Kurdistan turc et en Kurdistan persan, suivant
qu'elle confine  la Perse ou  la Turquie. Le Kurdistan turc, qui
forme les pachaliks de Chehrezour et de Mossoul, ainsi qu'une partie
de ceux de Van et de Bagdad, compte plusieurs centaines de mille
habitants, et parmi eux,--nombre moins considrable,--ce seigneur
Yanar, arriv depuis la veille au caravansrail de Rissar, avec sa
soeur, la noble Saraboul.

Le seigneur Yanar et sa soeur avaient quitt Mossoul depuis deux mois
et voyageaient pour leur agrment. Ils se rendaient tous deux 
Trbizonde, o ils comptaient faire un sjour de quelques semaines. La
noble Saraboul,--on l'appelait ainsi dans son pachalik natal,-- l'ge
de trente  trente-deux ans, tait dj veuve de trois seigneurs
Kurdes. Ces divers poux n'avaient pu consacrer au bonheur de leur
pouse qu'une vie malheureusement trop courte. Leur veuve, encore fort
agrable de taille et de figure, se trouvait donc dans la situation
d'une femme qui se laisserait volontiers consoler par un quatrime
mari, de la perte des trois premiers. Chose difficile  raliser, pour
peu qu'on la connt, bien qu'elle ft riche et de bonne origine car,
par l'imptuosit de ses manires, la violence d'un temprament kurde,
elle tait de nature  effrayer n'importe quel prtendant  sa main,
s'il s'en prsentait. Son frre Yanar, qui s'tait constitu son
protecteur, son garde-de-corps, lui avait conseill de voyager,--le
hasard est si grand en voyage! Et voil pourquoi ces deux personnages,
chapps de leur Kurdistan, se trouvaient alors sur la route de
Trbizonde.

Le seigneur Yanar tait un homme de quarante-cinq ans, de haute
taille, l'air peu endurant, la physionomie farouche,--un de ces
matamores qui sont venus au monde en fronant les sourcils. Avec son
nez aquilin, ses yeux profondment enfoncs dans leur orbite, sa tte
rase, ses normes moustaches, il se rapprochait plus du type armnien
que du type turc. Coiff d'un haut bonnet de feutre enroul d'une
pice de soie d'un rouge clatant, vtu d'une robe  manches ouvertes
sous une veste brode d'or et d'un large pantalon qui lui tombait
jusqu' la cheville, chauss de bottines de cuir passement,  tiges
plisses, la taille ceinte d'un chle de laine auquel s'accrochait
toute une panoplie de poignards, de pistolets et de yatagans, il avait
vraiment l'air terrible. Aussi matre Kidros ne lui parlait-il qu'avec
une extrme dfrence, dans l'attitude d'un homme qui serait oblig de
faire des grces devant la bouche d'un canon charg  mitraille.

Oui, seigneur Yanar, disait alors Kidros en soulignant chacune de ses
paroles par les gestes les plus confirmatifs, je vous rpte que le
juge va arriver ici, ce soir-mme, et que, demain matin, ds l'aube,
il procdera  son enqute.

--Matre Kidros, rpondit Yanar, vous tes le matre de ce
caravansrail, et qu'Allah vous trangle, si vous ne tenez pas la main
 ce que les voyageurs soient en sret ici!

--Certes, seigneur Yanar, certes!

--Eh bien, la nuit dernire, des malfaiteurs, voleurs ou autres, ont
pntr ... ont eu l'audace de pntrer dans la chambre de ma soeur,
la noble Saraboul!

El Yanar montrait une des portes ouvertes dans le mur qui fermait la
cour  droite.

Les coquins! cria Kidros.

--Et nous ne quitterons pas le caravansrail, reprit Yanar, qu'ils
n'aient t dcouverts, arrts, jugs et pendus!

Y avait-il eu vritablement tentative de vol pendant la nuit
prcdente, c'est ce dont matre Kidros ne paraissait pas tre
absolument convaincu. Ce qui tait certain, c'est que la veuve
inconsole, rveille pour un motif ou pour un autre, avait quitt sa
chambre, effare, poussant de grands cris, appelant son frre, que
tout le caravansrail avait t mis en rvolution, et que les
malfaiteurs, en admettant qu'il y en et, s'taient chapps sans
laisser de trace.

Quoi qu'il en ft, Scarpante, qui ne perdait pas un seul mot de cette
conversation, se demanda immdiatement quel parti il y aurait  tirer
de l'aventure.

Or, nous sommes Kurdes! reprit le seigneur Yanar en se rengorgeant
pour mieux donner  ce mot toute son importance, nous sommes des
Kurdes de Mossoul, des Kurdes de la superbe capitale du Kurdistan, et
nous n'admettrons jamais qu'un dommage quelconque ait pu tre caus 
des Kurdes, sans qu'une juste rparation n'en soit obtenue par
justice!

--Mais seigneur, quel dommage? osa dire matre Kidros, en reculant de
quelques pas, par prudence.

--Quel dommage? s'cria Yanar.

--Oui ... seigneur!... Sans doute, des malfaiteurs ont tent de
s'introduire, la nuit dernire, dans la chambre de votre noble soeur,
mais enfin ils n'ont rien drob....

--Rien! ... rpondit le seigneur Yanar, rien ... en effet, mais grce
au courage de ma soeur, grce  son nergie! N'est-elle pas aussi
habile  manier un pistolet qu'un yatagan?

--Aussi, reprit matre Kidros, ces malfaiteurs, quels qu'ils soient,
ont-ils pris la fuite!

--Et ils ont bien fait, maitre Kidros! La noble, la vaillante
Saraboul en eut extermin deux sur deux, quatre sur quatre! C'est
pourquoi, cette nuit encore, elle restera arme comme je le suis
moi-mme, et malheur  quiconque oserait s'approcher de sa chambre!

--Vous comprenez bien, seigneur Yanar, reprit matre Kidros, qu'il
n'y a plus rien a craindre, et que ces voleurs,--si ce sont des
voleurs,--ne se hasarderont plus ....

--Comment! si ce sont des voleurs! s'cria le seigneur Yanar d'une
voix de tonnerre. Et que voulez-vous qu'ils soient, ces bandits?

--Peut-tre ... quelques prsomptueux ... quelques fous! ... rpondit
Kidros, qui cherchait  dfendre l'honorabilit de son tablissement.
Oui! ... pourquoi pas ... quelque amoureux attir ... entran ... par
les charmes de la noble Saraboul!....

--Par Mahomet, rpondit le seigneur Yanar, en portant la main  sa
panoplie, il ferait beau voir! L'honneur d'une Kurde serait en jeu? On
aurait voulu attenter a l'honneur d'une Kurde! ... Alors ce ne serait
plus assez de l'arrestation, de l'emprisonnement, du pal! ... Le plus
pouvantable des supplices ne suffirait pas ...  moins que l'audacieux
n'et une position et une fortune qui lui permissent de rparer sa faute!

--De grce, veuillez vous calmer, seigneur Yanar, rpondit matre
Kidros, et prenez patience! L'enqute nous fera connatre l'auteur ou
les auteurs de cet attentat. Je vous le rpte, le juge a t mand.
J'ai t moi-mme le chercher  Trbizonde, et, quand je lui ai
racont l'affaire, il m'a assur qu'il avait un moyen  lui,--un moyen
sr,--de dcouvrir les malfaiteurs, quels qu'ils fussent!

--Et quel est ce moyen? demanda le seigneur Yanar d'un ton
passablement ironique.

--Je l'ignore, rpondit matre Kidros, mais le juge affirme que ce
moyen est infaillible!

--Soit! dit le seigneur Yanar, nous verrons cela demain. Je me retire
dans ma chambre, mais je veillerai ... je veillerai en armes!

Et ce disant, le terrible personnage se dirigea vers sa chambre,
voisine de celle qu'occupait sa soeur. L, il s'arrta une dernire
fois sur le seuil, et, tendant un bras menaant vers la cour du
caravansrail:

On ne plaisante pas avec l'honneur d'une Kurde! s'cria-t-il d'une
voix formidable.

Puis il disparut.

Matre Kidros poussa un long soupir de soulagement.

Enfin, se dit-il, nous verrons bien comment tout cela finira! Mais
quant aux voleurs, s'il y en a jamais eu, mieux vaut qu'ils aient
dcamp!

Pendant ce temps, Scarpante s'entretenait  voix basse avec le
seigneur Saffar et Yarhud.

Oui, leur disait-il, grce  cette affaire, il y a peut-tre quelque
coup  tenter!

--Tu prtends? ... demanda Saffar.

--Je prtends susciter ici mme,  cet Ahmet, quelque dsagrable
aventure, qui pourrait bien le retenir plusieurs jours  Trbizonde et
mme le sparer de sa fiance!

--Soit, mais si la ruse choue....

--La force alors, rpondit Scarpante.

En ce moment, matre Kidros aperut Saffar, Scarpante et Yarhud qu'il
n'avait pas encore vus. Il s'avana vers eux, et, du ton le plus
aimable:

Vous demandez, seigneurs? ... dit-il.

--Des voyageurs, qui doivent arriver d'un instant  l'autre pour
passer la nuit au caravansrail, rpondit Scarpante.

A cet instant, quelque bruit se fit entendre au dehors,--le bruit
d'une caravane, dont les chevaux ou les mulets s'arrtaient  la porte
extrieure.

Les voici, sans doute? dit matre Kidros.

Et il se dirigea vers le fond de la cour, pour aller  la rencontre
des nouveaux arrivants.

En effet, reprit-il, en s'arrtant sur la porte, voici des voyageurs
qui arrivent  cheval! Quelques riches personnages, sans doute,  en
juger sur leur mine! ... C'est bien le moins que j'aille au-devant
d'eux leur offrir mes services!

Et il sortit.

Mais, en mme temps que lui, Scarpante s'tait avanc jusqu' l'entre
da la cour, puis, regardant au dehors;

Ces voyageurs, seraient-ce Ahmet et ses compagnons? demanda-t-il, en
s'adressant au capitaine maltais.

--Ce sont eus! rpondit Yarhud, qui recula vivement, afin de n'tre
point reconnu.

--Eux? s'cria le seigneur Saffar, en s'avanant  son tour, mais
sans sortir de la cour du caravansrail.

--Oui! ... rpondit Yarhud, voil bien Ahmet, sa fiance, sa suivante
... les deux serviteurs....

--Tenons-nous sur nos gardes! dit Scarpante, en faisant signe a
Yarhud de se cacher.

--Et dj vous pouvez entendre la voix du seigneur Kraban? reprit le
capitaine maltais.

--Kraban?.... s'cria vivement Saffar. Et il se prcipita vers la
porte.

Mais qu'avez-vous donc, seigneur Saffar? demanda Scarpante, trs
surpris, et pourquoi ce nom de Kraban vous cause-t-il une telle
motion?

--Lui! ... C'est bien lui! ... rpondit Saffar. C'est ce voyageur,
avec lequel je me suis dj rencontr au railway du Caucase, ... qui a
voulu me tenir tte et empcher mes chevaux de passer!

--Il vous connat?

--Oui ... et il ne me serait pas difficile de reprendre ici la suite
de cette querelle ... de l'arrter....

--Eh! cela n'arrterait pas son neveu! rpondit Scarpante.

--Je saurais bien me dbarrasser du neveu comme de l'oncle!

--Non! ... non!... pas de querelle! ... pas de bruit! ... rpondit
Scarpante en insistant. Croyez-moi, seigneur Saffar, que ce Kraban ne
puisse pas souponner votre prsence ici! Qu'il ne sache pas que c'est
pour votre compte que Yarhud a enlev la fille du banquier Slim! ...
Ce serait risquer de tout perdre!

--Soit! dit Saffar, je me retire et je me fie a ton adresse,
Scarpante! Mais russis!

--Je russirai, seigneur Saffar, si vous me laissez agir! Retournez 
Trbizonde, ce soir mme....

--J'y retournerai.

--Toi aussi, Yarhud, quitte  l'instant le caravansrail! reprit
Scarpante. On te connat, et il ne faut pas que l'on te reconnaisse!

--Les voil! dit Yarhud.

--Laissez-moi! ... laissez-moi seul! ... s'cria Scarpante en
repoussant le capitaine de la _Gudare_.

--Mais comment disparatre sans tre vu de cesgens-l? demanda
Saffar.

--Par ici! rpondit Scarpante, en ouvrant une porte, perce
dans le mur de gauche, et qui donnait accs sur la campagne.

Le seigneur Saffar et le capitaine maltais sortirent aussitt.

Il tait temps! se dit Scarpante. Et maintenant, ayons l'oeil et
l'oreille ouverts!




VII


DANS LEQUEL LE JUGE DE TRBIZOND PROCDE A SON ENQUTE D'UNE FAON
ASSEZ INGNIEUSE.

En effet, le seigneur Kraban et ses compagnons, aprs avoir laiss
l'araba et leurs montures aux curies extrieures, venaient d'entrer
dans le caravansrail. Matre Kidros les accompagnait, ne leur
mnageant point ses salamaleks les plus empresss, et il dposa dans
un coin sa lanterne allume, qui ne projetait qu'une assez faible
clart  l'intrieur de la cour.

Oui, seigneur, rptait Kidros en se courbant, entrez! ... Veuillez
entrer! ... C'est bien ici le caravansrail de Rissar.

--Et nous ne sommes qu' deux lieues de Trbizonde? demanda le
seigneur Kraban.

--A deux lieues, au plus!

--Bien! Que l'on ait soin de nos chevaux. Nous les reprendrons demain
au point du jour.

Puis, se retournant vers Ahmet qui conduisait Amasia vers un banc, o
elle s'assit avec Nedjeb:

Voil! dit-il d'un ton de bonne humeur. Depuis que mon neveu a
retrouv cette petite, il ne s'occupe plus que d'elle, et c'est moi
qui suis oblig de prparer nos tapes!

--C'est bien naturel, seigneur Kraban! A quoi servirait d'tre
oncle? rpondit Nedjeb.

--Il ne faut pas m'en vouloir! dit Ahmet en souriant.

--Ni  moi, ajouta la jeune fille!

--Eh! je n'en veux  personne! ... pas mme  ce brave Van Mitten,
qui a pourtant eu l'ide ... oui! ... l'impardonnable ide de songer 
m'abandonner en route!

--Oh! ne parlons plus de cela, rpliqua Van Mitten, ni maintenant, ni
jamais!

--Par Mahomet! s'cria le seigneur Kraban, pourquoi n'en plus
parler? ... Une bonne petite discussion l-dessus ... ou mme sur tout
autre sujet ... cela vous fouetterait le sang!

--Je croyais, mon oncle, fit observer Ahmet, que vous aviez pris la
rsolution de ne plus discuter.

--C'est juste! Tu as raison, mon neveu, et si l'on m'y reprend
jamais, quand bien mme j'aurais cent fois raison!....

--Nous verrons bien! murmura Nedjeb.

--D'ailleurs, reprit Van Mitten, ce qu'il y a de mieux  faire, je
crois, c'est de nous reposer dans un bon sommeil de quelques heures!

--Si toutefois l'on peut dormir ici? murmura Bruno, d'assez mauvaise
humeur comme toujours.

--Vous avez des chambres  nous donner pour la nuit? demanda Kraban
 matre Kidros.

--Oui, seigneur, rpondit matre Kidros, et tout autant qu'il vous en
faudra.

--Bien! ... trs bien! ... s'cria Kraban. Demain nous serons 
Trbizonde, puis, dans une dizaine de jours,  Scutari ... o nous
ferons un bon dner ... le dner auquel je vous ai invit, ami Van
Mitten!

--Vous nous devez bien cela, ami Kraban!

--Un dner ...  Scutari? ... dit Bruno  l'oreille de son matre.
Oui! ... si nous y arrivons jamais!

--Allons, Bruno, rpliqua Van Mitten, un peu de courage, que diable!
... ne ft-ce que pour l'honneur de notre Hollande!

--Eh! je lui ressemble,  notre Hollande! rpondit Bruno en se ttant
sous ses vtements trop larges. Comme elle, je suis tout en ctes!

Scarpante,  l'cart, coutait les propos qui s'changeaient entre les
voyageurs, et piait le moment o, dans son intrt, il lui
conviendrait d'intervenir.

Eh bien, demanda Kraban, quelle est la chambre destine  ces deux
jeunes filles?

--Celle-ci, rpondit matre Kidros en indiquant une porte qui
s'ouvrait, dans le mur,  gauche.

--Alors, bonsoir, ma petite Amasia, rpondit Kraban, et qu'Allah te
donne d'agrables rves!

--Comme  vous, seigneur Kraban, rpondit la jeune fille. A demain,
cher Ahmet!

--A demain, chre Amasia, rpondit le jeune homme, aprs avoir press
Amasia sur son coeur.

--Viens-tu, Nedjeb? dit Amasia.

--Je vous suis, chre matresse, rpondit Nedjeb, mais je sais bien
de qui nous serons  parler dans une heure encore!

Les deux jeunes filles entrrent dans la chambre par la porte que
matre Kidros leur tenait ouverte.

Et, maintenant, o coucheront ces deux braves garons? demanda
Kraban, en montrant Bruno et Nizib.

--Dans une chambre extrieure, o je vais les conduire, rpondit
matre Kidros.

Et, se dirigeant vers la porte du fond, il fit signe  Nizib et 
Bruno de le suivre,-- quoi les deux braves garons, reints par
une longue journe de marche, obirent, sans se faire prier, aprs
avoir souhait le bonsoir  leurs matres.

Voici ou jamais le moment d'agir! se dit Scarpante.

Le seigneur Kraban, Van Mitten et Ahmet, en attendant le retour de
Kidros, se promenaient dans la cour du caravansrail. L'oncle tait
d'une charmante humeur. Tout allait au gr de ses dsirs. Il
arriverait dans les dlais voulus sur les rives du Bosphore. Il se
rjouissait dj  la mine que feraient les autorits ottomanes en le
voyant apparatre! Pour Ahmet, le retour  Scutari, c'tait la
clbration tant souhaite de son mariage! Pour Van Mitten, le retour
... eh bien, c'tait le retour!

Ah a! est-ce qu'on nous oublie? ... Et notre chambre,? dit bientt
le seigneur Kraban.

En se retournant, il aperut Scarpante, qui s'tait avanc lentement
prs de lui.

Vous demandez la chambre destine au seigneur Kraban et  ses
compagnons? dit-il en s'inclinant, comme s'il et t un des
domestiques du caravansrail.

--Oui!

--La voici.

Et Scarpante montra,  droite, la porte qui s'ouvrait sur un couloir
o se trouvait la chambre occupe par la voyageuse kurde, prs de
celle o veillait le seigneur Yanar.

Venez, mes amis, venez! rpondit Kraban en poussant vivement la
porte que lui indiquait Scarpante.

Tous trois entrrent dans le couloir, mais avant qu'ils n'eussent eu
le temps de refermer cette porte, quelle agitation, quels cris,
quelles clameurs! Et quelle terrible voix de femme se fit entendre, 
laquelle se mla bientt une voix d'homme!

Le seigneur Kraban, Van Mitten, Ahmet, ne comprenant rien  ce qui se
passait, s'taient replis vivement dans la cour du caravansrail.

Aussitt les diverses portes s'ouvraient de toutes parts. Des
voyageurs sortaient de leurs chambres. Amasia et Nedjeb reparaissaient
au bruit. Bruno et Nizib rentraient par la gauche. Puis, au milieu de
cette demi-obscurit, on voyait se dessiner la silhouette du farouche
Yanar. Et, enfin, une femme se prcipitait hors du couloir dans lequel
le seigneur Kraban et les siens s'taient si imprudemment introduits!

Au vol! ...  l'attentat! ... au meurtre! criait cette femme.

C'tait la noble Saraboul, grande, forte,  la dmarche nergique, 
l'oeil vif, au teint color,  la chevelure noire, aux lvres
imprieuses qui laissaient voir des dents inquitantes,--en un mot, le
seigneur Yanar en femme.

videmment,  toute conjoncture, la voyageuse veillait dans sa
chambre, au moment o des intrus en avaient forc la porte, car elle
n'avait encore rien t de ses vtements de jour, un mintan de drap
avec broderies d'or aux manches et au corsage, une entari en soie
clatante seme de fuses jaunes et serre  la taille par un chle o
ne manquaient ni le pistolet damasquin, ni le yatagan dans son
fourreau de maroquin vert; sur la tte, un fez vas, ceint de
mouchoirs  couleurs voyantes, d'o pendait un long puskul comme le
gland d'une sonnette; aux pieds, des bottes de cuir rouge dans
lesquelles se perdait le bas du chalwar, ce pantalon des femmes de
l'Orient. Quelques voyageurs ont prtendu que la femme kurde, ainsi
vtue, ressemble  une gupe! Soit!

La noble Saraboul n'tait point faite pour dmentir cette comparaison,
et cette gupe-l devait possder un aiguillon redoutable!

Quelle femme! dit  mi-voix Van Mitten.

--Et quel homme! rpondit le seigneur Kraban, en montrant le frre
Yanar.

Et alors celui ci de s'crier:

Encore un nouvel attentat! Qu'on arrte tout le monde!

--Tenons-nous bien, murmura Ahmet  l'oreille de son oncle, car je
crains que nous ne soyons cause de tout ce tapage!

--Bah! personne ne nous a vus, rpondit Kraban, et Mahomet lui-mme
ne nous reconnatrait pas!

--Qu'y a-t-il, Ahmet? demanda la jeune fille, qui venait d'accourir
prs de son fianc.

--Rien! chre Amasia, rpondit Ahmet, rien!

En ce moment, matre Kidros apparut sur le seuil de la grande porte,
au fond de la cour, et s'cria:

Oui! vous arrivez  propos, monsieur le juge! En effet, le juge,
mand  Trbizonde, venait d'arriver au caravansrail, o il devait
passer la nuit, afin de procder le lendemain  l'enqute rclame par
le couple kurde. Il tait suivi de son greffier et s'arrta sur le
seuil.

Comment, dit-il, ces coquins auraient recommenc leur tentative de la
nuit dernire?

--Il parat, monsieur le juge, rpondit matre Kidros.

--Que les portes du caravansrail soient fermes, dit le magistrat
d'une voix grave. Dfense  qui que ce soit de sortir sans ma
permission!

Ces ordres furent aussitt excuts, et tous les voyageurs passrent 
l'tat de prisonniers, auxquels le caravansrail allait servir
momentanment de prison.

Et maintenant, juge, dit la noble Saraboul, je demande justice contre
ces malfaiteurs, qui n'ont pas craint, pour la seconde fois, de
s'attaquer  une femme sans dfense....

--Non seulement  une femme, mais  une Kurde! ajouta le seigneur
Yanar avec un geste menaant.

Scarpante, on le croira sans peine, suivait toute cette scne sans en
rien perdre.

Le juge,--une figure finaude, s'il en fut, avec deux yeux en trous de
vrille, un nez pointu, une bouche serre, qui disparaissait dans les
flocons de sa barbe,--cherchait  dvisager les personnes enfermes
dans le caravansrail, ce qui ne laissait pas d'tre assez difficile,
avec le peu de clart que rpandait l'unique lanterne dpose dans un
coin de la cour. Cet examen rapidement fait, s'adressant  la noble
voyageuse:

Vous affirmez, lui demanda-t-il, que, la nuit dernire, des
malfaiteurs ont tent de s'introduire dans votre chambre?

--Je l'affirme!

--Et qu'ils viennent de recommencer leur criminelle tentative?

--Eux ou d'autres!

--Il n'y a qu'un instant?

--Il n'y a qu'un instant!

--Les reconnatriez-vous?

--Non! ... Ma chambre tait sombre, cette cour aussi, et je n'ai pu
voir leur visage!

--taient-ils nombreux?

--Je l'ignore!

--Nous le saurons, ma soeur, s'cria le seigneur Yanar, nous le
saurons, et malheur  ces coquins!

En ce moment, le seigneur Kraban rptait  l'oreille de Van Mitten:

Il n'y a rien  craindre! Personne ne nous a vus!

--Heureusement, rpondit le Hollandais, incompltement rassur sur
les suites de cette aventure, car, avec ces diables de Kurdes,
l'affaire serait mauvaise pour nous!

Cependant, le juge allait et venait. Il ne semblait pas savoir quel
parti prendre, au grand dplaisir des plaignants.

Juge, reprit la noble Saraboul, en croisant ses bras sur sa poitrine,
la justice restera-t-elle dsarme entre vos mains? ... Ne sommes-nous
pas des sujets du Sultan, qui ont droit  sa protection? ... Une femme
de ma sorte aurait t victime d'un pareil attentat, et les coupables,
qui n'ont pu s'enfuir, chapperaient au chtiment?

--Elle est vraiment superbe, cette Kurde! fit trs justement observer
le seigneur Kraban.

--Superbe ... mais effrayante! rpondit Van Mitten.

--Que dcidez-vous, juge? demanda le seigneur Yanar.

--Qu'on apporte des flambeaux, des torches! s'cria la noble
Saraboul! ... Alors je verrai ... je chercherai ... je reconnatrai
peut-tre les malfaiteurs qui ont os....

--C'est inutile, rpondit le juge. Je me charge, moi, de dcouvrir le
ou les coupables!

--Sans lumire?....

--Sans lumire

Et, sur cette rponse, le juge fit un signe  son greffier, qui sortit
par la porte du fond, aprs avoir fait un geste affirmatif.

Pendant ce temps, le Hollandais ne pouvait s'empcher de dire tout bas
 son ami Kraban:

Je ne sais pourquoi, mais je ne me sens pas trs rassur sur l'issue
de cette affaire!

--Eh, par Allah! vous avez toujours peur! rpondit Kraban.

Tous se taisaient alors, attendant le retour du greffier, non sans un
sentiment de curiosit bien naturelle.

Ainsi, juge, demanda le seigneur Yanar, vous prtendez, au milieu de
cette obscurit, reconnatre....

--Moi? ... non! ... rpondit le juge. Aussi vais-je charger de ce
soin un intelligent animal, qui m'est plus d'une fois et trs
adroitement venu en aide dans mes enqutes.

--Un animal? s'cria la voyageuse.

--Oui ... une chvre ... une fine et maligne bte, qui, elle, saura
bien dnoncer le coupable, si le coupable est encore ici. Or, il doit
y tre, puisque personne n'a pu quitter la cour du caravansrail,
depuis l'instant o a t commis l'attentat.

--Il est fou, ce juge! murmura le seigneur Kraban.

A ce moment, le greffier rentra, tirant par son licol une chvre qu'il
amena au milieu de la cour.

C'tait un gentil animal, de l'espce de ces gagres, dont les
intestins contiennent quelquefois une concrtion pierreuse, le bzoard
qui est si estim en Orient pour ses prtendues qualits hyginiques.
Cette chvre, avec son museau dli, sa barbiche frisotante, son
regard intelligent, en un mot avec sa physionomie spirituelle,
semblait tre digne de ce rle de devineresse que son matre
l'appelait  jouer. On rencontre, par grandes quantits, des troupeaux
de ces gagres, rpandus dans toute l'Asie Mineure, l'Anatolie,
l'Armnie, la Perse, et ils sont remarquables par la finesse de leur
vue, de leur oue, de leur odorat et leur tonnante agilit.

Cette chvre,--dont le juge prisait si fort la sagacit,--tait de
taille moyenne, blanchtre au ventre,  la poitrine, au cou, mais
noire au front, au menton et sur la ligne mdiane du dos. Elle s'tait
gracieusement couche sur le sable, et, d'un air malin, en remuant ses
petites cornes, elle regardait la socit.

Quelle jolie bte! s'cria Nedjeb.

--Mais que veut donc faire ce juge? demanda Amasia.

--Quelque sorcellerie, sans doute, rpondit Ahmet, et  laquelle ces
ignorants vont se laisser prendre!

C'tait bien aussi l'opinion du seigneur Kraban qui ne se gnait
point de hausser les paules, tandis que Van Mitten regardait ces
prparatifs d'un air quelque peu inquiet.

Comment, juge, dit alors la noble Saraboul, c'est  cette chvre que
vous allez demander de reconnatre les coupables?

--A elle-mme, rpondit le juge.

--Et elle rpondra?....

--Elle rpondra!

--De quelle faon? demanda le seigneur Yanar, parfaitement dispos 
admettre, en sa qualit de Kurde, tout ce qui prsentait quelque
apparence de superstition.

--Rien n'est plus simple, rpondit le juge.

Chacun des voyageurs prsents va venir, l'un aprs l'autre, passer la
main sur le dos de cette chvre et, ds qu'elle sentira la main du
coupable, cette fine bte le dsignera aussitt par un blement.

--Ce bonhomme-l est tout simplement un sorcier de foire! murmura
Kraban.

--Mais, juge, jamais ... fit observer la noble Saraboul, jamais un
simple animal....

--Vous allez bien le voir!

--Et pourquoi pas? ... rpondit le seigneur Yanar. Aussi, bien que je
ne puisse tre accus de cet attentat, je vais donner l'exemple et
commencer l'preuve.

Ce disant, Yanar, allant prs de la chvre qui restait immobile, lui
passa la main sur le dos depuis le cou jusqu' la queue.

La chvre resta muette.

Aux autres, dit le juge.

Et, successivement, les voyageurs, rassembls dans la cour du
caravansrail, imitrent le seigneur Yanar, et caressrent le dos de
l'animal; mais ils n'taient pas coupables, sans doute, puisque la
chvre ne fit entendre aucun blement accusateur.




VIII


QUI FINIT D'UNE MANIRE TRS INATTENDUE, SURTOUT POUR L'AMI VAN
MITTEN.

Pendant la dure de celle preuve, le seigneur Kraban avait pris 
part son ami Van Mitten et son neveu Ahmet. Et voici le bout de
dialogue qui s'changeait entre eux,--dialogue dans lequel
l'incorrigible personnage, oubliant ses bonnes rsolutions de ne plus
s'entter  rien, allait encore imposer  autrui sa manire de voir et
sa manire de faire.

Eh! mes amis, dit-il, ce sorcier me parat tre tout simplement le
dernier des imbciles!

--Pourquoi? demanda le Hollandais.

--Parce que rien n'empche le coupable ou les coupables,--nous, par
exemple,--de faire semblant de caresser cette chvre, en lui passant
la main au-dessus du dos, sans y toucher! Au moins, ce juge aurait-il
d agir en pleine lumire, afin d'empcher toute supercherie! ... Mais
dans l'ombre, c'est absurde!

--En effet, dit Van Mitten....

--Ainsi vais-je faire, reprit Kraban, et je vous engage fort 
suivre mon exemple.

--Eh! mon oncle, reprit Ahmet, qu'on lui caresse ou qu'on ne lui
caresse pas le dos, vous savez bien que cet animal ne blera pas plus
pour les innocents que pour les coupables!

--videmment, Ahmet, mais puisque ce bonhomme de juge est assez
simple pour oprer de la sorte, je prtends tre moins simple que lui,
et je ne toucherai pas  sa bte! ... Et je vous prie mme de faire
comme moi!

--Mais, mon oncle?....

--Ah! pas de discussion l-dessus, rpondit Kraban, qui commenait 
s'chauffer.

--Cependant ... dit le Hollandais.

--Van Mitten, si vous tiez assez naf pour frotter le dos de cette
chvre je ne vous le pardonnerais pas!

--Soit! Je ne frotterai rien du tout, pour ne point vous dsobliger,
ami Kraban! ... Peu importe, d'ailleurs, puisque, dans l'ombre, on ne
nous verra pas!

La plupart des voyageurs avaient alors achev de subir l'preuve, et
la chvre n'avait encore accus personne.

A notre tour, Bruno, dit Nizib.

--Mon Dieu! que ces Orientaux sont stupides de s'en rapporter  cette
bte! rpondit Bruno.

Et, l'un aprs l'autre, ils allrent caresser le dos de la chvre, qui
ne bla pas plus pour eux que pour les voyageurs prcdents.

Mais il ne dit rien, votre animal! s'cria la noble Saraboul, en
interpellant le juge.

--Est-ce une plaisanterie? ajouta le seigneur Yanar. C'est qu'il ne
ferait pas bon plaisanter avec des Kurdes!

--Patience! rpondit le juge en secouant la tte d'un air malin, si
la chvre n'a pas bl, c'est que le coupable ne l'a pas touche
encore.

--Diable! il n'y a plus que nous! murmura Van Mitten, qui, sans trop
savoir pourquoi, laissait percer quelque vague inquitude.

--A notre tour, dit Ahmet.

--Oui! ...  moi d'abord! rpondit Kraban. Et, en passant devant
son ami et son neveu:

N'y touchez pas, surtout! rpta-t-il  voix basse.

Puis, tendant la main au-dessus de la chvre, il feignit de lui
caresser lentement le dos, mais sans frler un seul de ses poils.

La chvre ne bla pas.

Voil qui est rassurant! dit Ahmet.

Et, suivant l'exemple de son oncle,  peine sa main effleura-t-elle le
dos de la chvre.

La chvre ne bla pas.

C'tait au tour du Hollandais. Van Mitten, le dernier de tous, allait
tenter l'preuve ordonne par le juge. 11 s'avana donc vers l'animal,
qui semblait le regarder en dessous; mais lui aussi, pour ne point
dplaire  son ami Kraban, il se contenta de promener doucement sa
main au-dessus du dos de la chvre.

La chvre ne bla pas.

Il y eut un oh! de surprise, et un ah! de satisfaction dans toute
l'assistance.

Dcidment, votre chvre n'est qu'une brute!... s'cria Yanar d'une
voix de tonnerre.

--Elle n'a pas reconnu le coupable, s'cria  son tour la noble
Kurde, et, pourtant, le coupable est ici, puisque personne n'a pu
sortir de cette cour!

--Hein! fit Kraban, ce juge, avec sa bte si maligne, est-il assez
ridicule, Van Mitten?

--En effet! rpondit Van Mitten, absolument rassur maintenant sur
l'issue de l'preuve.

--Pauvre petite chvre, dit Nedjeb  sa matresse, est-ce qu'on va
lui faire du mal, puisqu'elle n'a rien dit?

Chacun regardait alors le juge, dont l'oeil, tout merillonn de
malice, brillait dans l'ombre comme une escarboucle.

Et maintenant, monsieur le juge, dit Kraban d'un ton quelque peu
sarcastique, maintenant que votre enqute est termine, rien ne
s'oppose, je pense,  ce que nous nous retirions dans nos chambres....
--Cela ne sera pas! s'cria la voyageuse irrite. Non! cela ne sera
pas! Un crime a t commis....

--Eh! madame la Kurde! rpliqua Kraban, non sans aigreur, vous
n'avez pas la prtention d'empcher d'honntes gens d'aller dormir,
quand ils en ont envie!

--Vous le prenez sur un ton, monsieur le Turc!... s'cria le seigneur
Yanar.

--Sur le ton qui convient, monsieur le Kurde. riposta le seigneur
Kraban.

Scarpante, pensant que le coup tent par lui tait manqu, puisque les
coupables n'avaient point t reconnus, ne vit pas sans une certaine
satisfaction cette querelle qui mettait aux prises le seigneur Kraban
et le seigneur Yanar. De l, surgirait peut-tre une complication de
nature  servir ses projets.

Et, en effet, la dispute s'accentuait, entre ces deux personnages.
Kraban se ft plutt laiss arrter, condamner, que de n'avoir pas le
dernier mot. Ahmet, lui-mme, allait intervenir pour soutenir son
oncle, lorsque le juge dit simplement:

Rangez-vous tous, et qu'on apporte des lumires!

Matre Kidros,  qui s'adressait cet ordre, s'empressa de le faire
excuter. Un instant aprs, quatre serviteurs du caravansrail
entraient avec des torches, et la cour s'clairait vivement.

Que chacun lve la main droite! dit le juge.

Sur cette injonction, toutes les mains droites furent leves.

Toutes taient noires  la paume et aux doigts, toutes,--except
celles du seigneur Kraban, d'Ahmet et de Van Mitten.

Et aussitt le juge les dsignant tous trois:

Les malfaiteurs.... les voil! dit-il.

--Hein! fit-Kraban.

--Nous? ..., s'cria le Hollandais, sans rien comprendre  cette
affirmation inattendue.

--Oui! ...eux! reprit le juge! Qu'ils aient craint ou non d'tre
dnoncs par la chvre, peu importe! Ce qui est certain, c'est que se
sachant coupables au lieu de caresser le dos de cot animal, qui tait
enduit d'une couche de suie, ils n'ont fait que passer leur main
au-dessus et se sont accuss eux-mmes!

Un murmure flatteur,--trs flatteur pour l'ingniosit du
juge--s'leva aussitt, tandis que le seigneur Kraban et ses
compagnons, fort dsappoints, baissaient la tte.

Ainsi, dit le seigneur Yanar, ce sont ces trois malfaiteurs qui ont
os la nuit dernire....

--Eh! la nuit dernire, s'cria Ahmet, nous tions  dix lieues du
caravansrail de Rissar!

--Qui le prouve? ... rpliqua le juge. En tout cas, il n'y a qu'un
instant, c'est vous qui avez tent de vous introduire dans la chambre
de cette noble voyageuse!

--Eh bien, oui, s'cria Kraban, furieux de s'tre si maladroitement
laiss prendre  ce pige, oui!... c'est nous qui sommes entrs dans
ce couloir! Mais ce n'est qu'une erreur de notre part ... ou plutt
une erreur de l'un des serviteurs du caravansrail!

--Vraiment! rpondit ironiquement le seigneur Yanar.

--Sans doute! On nous avait indiqu la chambre de cette dame comme
tant la ntre!....

--A d'autres! dit le juge.

--Allons, pincs, se dit Bruno  part lui, l'oncle, le neveu, et mon
matre avec!

Le fait est que, quel que fut son aplomb habituel, le seigneur Kraban
tait absolument dcontenanc, et il le fut bien davantage, lorsque le
juge dit, en se tournant vers Van Mitten, Ahmet et lui:

Qu'on les mne en prison!

--Oui! ... en prison! rpta le seigneur Yanar. Et tous ces
voyageurs, auxquels se joignirent les gens du caravansrail, de
s'crier:

En prison! ... En prison!

En somme,  voir la tournure que prenaient les choses, Scarpante ne
pouvait que s'applaudir de ce qu'il avait fait. Le seigneur Kraban,
Van Mitten, Ahmet, tenus sous les verroux, c'tait,  la fois, le
voyage interrompu, un retard apport  la clbration du mariage,
c'tait surtout la sparation immdiate d'Amasia et de son fianc, la
possibilit d'agir dans des conditions meilleures et de reprendre la
tentative qui venait d'chouer avec le capitaine maltais.

Ahmet, songeant aux consquences de cette aventure,  la pense d'tre
spar d'Amasia, fut pris d'un sentiment de mauvaise humeur contre son
oncle. N'tait-ce pas le seigneur Kraban, qui, par une obstination
nouvelle, les avait jets dans cet embarras? Ne les avait-il pas
empchs, ne leur avait-il pas positivement dfendu de caresser cette
chvre, et cela pour faire pice  ce bonhomme de juge, qui, au bout
du compte, s'tait montr plus fin qu'eux? A qui la faute, s'ils
venaient de tomber dans ce pige tendu  leur simplicit, et s'ils
taient menacs d'aller en prison, au moins pour quelques jours?
Aussi, de son ct, le seigneur Kraban enrageait-il sourdement, en
pensant au peu de temps qui lui restait pour accomplir son voyage,
s'il voulait arriver  Scutari dans les dlais dtermins. Encore un
enttement aussi inutile qu'absurde qui pouvait coter toute une
fortune  son neveu!

Quant  Van Mitten, il regardait  droite,  gauche, se balanant
d'une jambe sur l'autre, trs embarrass de sa personne, osant  peine
lever le yeux sur Bruno, qui semblait lui rpter ces paroles de
mauvais augure:

Ne vous avais-je pas prvenu, monsieur, que tt ou tard il vous
arriverait malheur!

Et, adressant  son ami Kraban ce simple reproche, en somme bien
mrit:

Aussi, dit-il, pourquoi nous avoir empchs dpasser la main sur le
dos de cet inoffensif animal!

Pour la premire fois de sa vie, le seigneur Kraban resta sans
pouvoir rpondre.

Cependant, les cris: en prison! retentissaient avec plus d'nergie, et
Scarpante,--cela va de soi--ne se gnait gure pour crier plus haut
que les autres.

Oui, en prison, ces malfaiteurs! rpta le vindicatif Yanar, tout
dispos  prter main-forte  l'autorit, s'il le fallait. Qu'on les
mne en prison! ... En prison, tous les trois!....

--Oui! ... tous les trois ...  moins que l'un d'eux ne s'accuse!
rpondit la noble Saraboul, qui n'aurait pas voulu que deux innocents
payassent pour un coupable.

--C'est de toute quit! ajouta le juge. Eh bien, lequel de vous a
tent de s'introduire dans cette chambre?

Il y eut un moment d'indcision dans l'esprit des trois accuss, mais
il ne fut pas de longue dure.

Le seigneur Kraban avait demand au juge la permission de
s'entretenir un instant avec ses deux compagnons,--ce qui lui fut
accord; puis, prenant  part Ahmet et Van Mitten, de ce ton qui
n'admettait pas de rplique:

Mes amis, leur dit-il, il n'y a vritablement qu'une chose  faire!
Il faut que l'un de nous prenne  son compte toute cette sotte
aventure, qui n'a rien de grave!

Ici, le Hollandais commena, comme par prssentissement, a dresser
l'oreille.

Or, reprit Kraban, le choix ne peut tre douteux. La prsence
d'Ahmet, dans un trs court dlai, est ncessaire  Scutari pour la
clbration de son mariage!

--Oui, mon oncle, oui! rpondit Ahmet.

--La mienne aussi, naturellement, puisque je dois l'assister en ma
qualit de tuteur!

--Hein?... fit Van Mitten.

--Donc, ami Mitten, reprit Kraban, il n'y a pas d'objection
possible, je crois! II faut vousdvouer!

--Moi ... que? ...

--Il faut vous accuser! ... Que risquez-vous? ... Quelques jours de
prison? ... Bagatelle! ... Nous saurons bien vous tirer de l!

--Mais ... rpondit Van Mitten, auquel il semblait qu'on disposait un
peu bien sans faon de sa personne.

--Cher monsieur Van Mitten, reprit Ahmet, il le faut! ... Au nom
d'Amasia, je vous en supplie! ... Voulez-vous que tout son avenir soit
perdu, que, faute d'arriver en temps voulu  Scutari....

--Oh! monsieur Van Mitten! vint dire la jeune fille, qui avait
entendu ce colloque.

--Quoi ... vous voudriez? ... rptait Van Mitten.

--Hum! se dit Bruno, qui comprenait bien ce qui se passait l, encore
une nouvelle sottise qu'ils vont faire commettre  mon matre!

--Monsieur Van Mitten! ... reprit Ahmet.

--Voyons ... un bon mouvement! dit Kraban en lui serrant la main 
la briser.

Cependant, les cris: en prison! en prison! devenaient de plus en
plus pressants.

Le malheureux Hollandais ne savait plus que faire ni  qui entendre.
Il disait oui de la tte, puis, il disait non.

Au moment o les gens du caravansrail s'avanaient pour saisir les
trois coupables sur un geste du juge:

Arrtez! dit Van Mitten, d'une voix qui n'avait rien de bien
convaincu. Arrtez! ... Je crois bien que c'est moi qui ai....

--Bon! fit Bruno, cela y est!

--Coup manqu! se dit Scarpante, sans avoir pu retenir un violent
mouvraient de dpit.

--C'est vous? ... demanda le juge au Hollandais.

--Moi! ... oui ... moi!

--Bon monsieur Van Mitten! murmura la jeune fille  l'oreille du
digne homme.

--Oh! oui! ajouta Nedjeb.

Pendant ce temps, que faisait la noble Saraboul? Eh bien, cette
intelligente femme observait, non sans intrt, celui qui avait eu
l'audace de s'attaquer  elle.

Ainsi, demanda le seigneur Yanar, c'est vous qui avez os pntrer
dans la chambre de cette noble Kurde!

--Oui! ... rpondit Van Mitten.

--Vous n'avez pourtant pas l'air d'un voleur!

--Un voleur! ... Moi! ... un ngociant! Moi! un Hollandais ... de
Rotterdam! Ah! mais non! ... s'cria Van Mitten, qui, devant cette
accusation, ne put retenir un cri d'indignation bien naturel.

--Mais alors ... dit Yanar.

--Alors ... dit Saraboul, alors ... c'est donc mon honneur que vous
avez tent de compromettre?

--L'honneur d'une Kurde! s'cria le seigneur Yanar, en portant la
main  son yatagan.

--Vraiment, il n'est pas mal, ce Hollandais! rptait la noble
voyageuse, en minaudant quelque peu.

--Eh bien, tout votre sang ne suffira pas  payer un pareil outrage!
reprit Yanar.

--Mon frre ... mon frre!

--Si vous vous refusez  rparer le tort....

--Hein! fit Ahmet.

--Vous pouserez ma soeur, ou sinon....

--Par Allah! se dit Kraban, voil bien une autre complication,
maintenant!

--Epouser? ... moi! ... pouser! ... rptait Van Mitten, en levant
les bras au ciel.

--Vous rfusez? s'cria le seigneur Yanar.

--Si je refuse! ... Si je refuse! ... rpondit Van Mitten, au comble
de l'pouvante. Mais je suis dj...

Van Mitten n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Le seigneur Kraban
venait de lui saisir le bras.

Pas un mot de plus! ... lui dit-il. Consentez! ... Il le faut! ...
Pas d'hsitation!

--Moi consentir? Moi ... dj mari? ... moi, rpliqua Van Mitten,
moi, bigame!

--En Turquie ... bigame, trigame ... quadrugame! ... C'est
parfaitement permis! ... Donc, dites oui!

--Mais?....

--Epousez, Van Mitten, pousez! ... De cette manire, vous n'aurez
pas mme  faire une heure de prison! Nous continuerons le voyage tous
ensemble! Puis, une fois  Scutari, vous prendrez par le plus court,
et bonsoir  la nouvelle madame Van Mitten!

--Pour le coup, ami Kraban, vous me demandez l une chose
impossible! rpondit le Hollandais.

--Il le faut, ou tout est perdu!

En ce moment, le seigneur Yanar, saisissant Van Mitten par le bras
droit, lui disait:

Il le faut?

--Il le faut! rpta Saraboul, qui vint  son tour le saisir par le
bras gauche.

--Puisqu'il le faut! rpondit Van Mitten, que ses jambes n'avaient
plus la force de soutenir.

--Quoi! mon matre, vous allez encore cder l-dessus? dit Bruno en
s'approchant.

--Le moyen de faire autrement, Bruno! murmura Van Mitten d'une si
faible voix qu'on put  peine l'entendre.

--Allons, droit! s'cria le seigneur Yanar, en relevant d'un coup sec
son futur beau-frre.

--Et ferme! rpta la noble Saraboul, en redressant, elle aussi, son
futur poux.

--Ainsi que doit tre le beau-frre....

--Et le mari d'une Kurde!

Van Mitten s'tait redress vivement sous cette double pousse; mais
sa tte ne cessait de ballotter, comme si elle en et t  demi
dtache de ses paules.

Une Kurde! ... murmurait-il ... Moi ... citoyen de Rotterdam ...
pouser une Kurde!

--Ne craignez rien! ... Mariage pour rire! lui dit bas  l'oreille le
seigneur Kraban.

--Il ne faut jamais rire avec ces choses-l! rpondit Van Mitten
d'un ton si piteusement comique, que ses compagnons eurent quelque
peine  ne point clater.

Nedjeb, montrant  sa matresse la figure panouie de la voyageuse,
lui disait tout bas:

Je me trompe bien, si ce n'est pas l une veuve qui courait  la
recherche d'un autre mari!

--Pauvre monsieur Van Mitten! rpondit Amasia.

--J'aurais mieux aim huit mois de prison, dit Bruno en hochant la
tte, que huit jours de ce mariage-l!

Cependant, le seigneur Yanar s'tait retourn vers l'assistance et
disait  voix haute:

Demain,  Trbizonde, nous clbrerons en grande pompe les
fianailles du seigneur Van Mitten et de la noble Saraboul!

Sur ce mot fianailles, le seigneur Kraban, ses compagnons, et
surtout Van Mitten, s'taient dits que cette aventure serait moins
grave qu'on ne pouvait le craindre!

Mais il faut faire observer ici que, d'aprs les usages du Kurdistan,
ce sont les fianailles qui forment l'indissoluble noeud du mariage.
On pourrait comparer cette crmonie au mariage civil de certains
peuples europens, et celle qui la suit au mariage religieux, par
laquelle s'achve l'union des poux. Au Kurdistan, aprs les
fianailles, le mari n'est encore, il est vrai, qu'un fianc, mais
c'est un fianc absolument li  celle qu'il a choisie,--ou  celle
qui l'a choisi, comme dans le prsent cas.

C'est ce qui fut bien et dment expliqu  Van Mitten par le seigneur
Yanar, qui finit en disant:

Donc, fianc  Trbizonde!

--Et mari  Mossoul! ajouta tendrement la noble Kurde.

Et  part, Scarpante, au moment o il quittait le caravansrail dont
la porte venait d'tre ouverte, prononait ces paroles grosses de
menaces pour l'avenir:

La ruse a chou! ...  la force, maintenant!

Puis, il disparaissait, sans avoir t remarqu ni du seigneur Kraban
ni d'aucun des siens.

Pauvre monsieur Van Mitten! rptait Ahmet, en voyant la mine toute
dconfite du Hollandais.

--Bon! rpondit Kraban, il faut en rire! Fianailles nulles! Dans
dix jours, il n'en sera plus question! Cela ne compte pas!

--Evidemment, mon oncle, mais, en attendant, d'tre fianc pendant
dix jours  cette imprieuse Kurde, cela compte!

Cinq minutes aprs, la cour du caravansrail de Rissar tait vide.
Chacun de ses htes avait regagn sa chambre pour y passer la nuit.
Mais Van Mitten allait tre gard  vue par son terrible beau-frre,
et le silence se fit enfin sur le thtre de cette tragi-comdie, qui
venait de se dnouer sur le dos de l'infortun Hollandais!




IX


DANS LEQUEL VAN MITTEN, EN SE FIANANT A LA NOBLE SARABOUL, A
L'HONNEUR DE DEVENIR BEAU-FRRE DU SEIGNEUR YANAR.

Une ville qui date de l'an du monde 4790, qui doit sa fondation aux
habitants d'une colonie milsienne, qui fut conquise par Mithridate,
qui tomba au pouvoir de Pompe, qui subit la domination des Perses et
celle des Scythes, qui fut chrtienne sous Constantin-le-Grand et
redevint paenne jusqu'au sixime sicle, qui fut dlivre par
Blisaire et enrichie par Justinien, qui appartint aux Comnnes dont
Napolon 1er se disait le descendant, puis au sultan Mahomet II, vers
le milieu du quinzime sicle, poque  laquelle finit l'Empire de
Trbizonde, aprs une dure de deux cent cinquante-six ans,--celle
ville, il faut en convenir, a quelque droit de figurer dans l'histoire
du monde. On ne s'tonnera donc pas que, pendant toute la premire
partie de ce voyage, Van Mitten se ft rjoui  la pense de visiter
une cit si fameuse, que les romans de chevalerie ont, en outre,
choisie pour cadre  leurs merveilleuses aventures.

Mais, quand il se faisait cette joie, Van Mitten tait libre de tout
souci. Il n'avait qu' suivre son ami Kraban sur cet itinraire qui
contournait l'antiquePont-Euxin. Et maintenant, fianc--provisoirement
du moins, pour quelques jours seulement,--mais fianc  cette noble
Kurde qui le tenait en laisse, il n'tait plus d'humeur  pouvoir
apprcier les splendeurs historiques de Trbizonde.

Ce fut le 17 septembre, vers neuf heures du matin, deux heures aprs
avoir quitt le caravansrail de Rissar, que le seigneur Kraban et
ses compagnons, le seigneur Yanar, sa soeur et leurs serviteurs,
firent une superbe entre dans la capitale du pachalik moderne, btie
au milieu d'une campagne alpestre, avec valles, montagnes, cours
d'eau capricieux,--paysage qui rappelle volontiers quelques aspects de
l'Europe centrale: on dirait que des morceaux de la Suisse et du Tyrol
ont t transports sur cette portion du littoral de la mer Noire.

Trbizonde, situe  trois cent vingt-cinq kilomtres d'Erzeroum,
cette importante capitale de l'Armnie, est maintenant en
communication directe avec la Perse, au moyen d'une route que le
gouvernement turc a ouverte par Gumuch Kan, Baibourt et Erzeroum,--ce
qui lui rendra peut-tre quelque peu de son ancienne valeur
commerciale.

Cette cit est divise en deux villes disposes en amphithtre sur
une colline. L'une, la ville turque, enceinte de murailles flanques
de grosses tours, dfendue autrefois par son vieux chteau de mer, ne
comprend pas moins d'une quarantaine de mosques, dont les minarets
mergent de massifs d'orangers, d'oliviers et autres arbres d'un
aspect enchanteur. L'autre, c'est la ville chrtienne, la plus
commerante, o se trouve le grand bazar, richement assorti de tapis,
d'toffes, de bijoux, d'armes, de monnaies anciennes, de pierres
prcieuses, etc. Quant au port, il est desservi par une ligne
hebdomadaire de bateaux  vapeur, qui mettent Trbizonde en
communication directe avec les principaux points de la mer Noire.

Dans cette ville s'agite ou vgte,--suivant les divers lments dont
elle se compose,--une population de quarante mille habitants, Turcs,
Persans, chrtiens du rite armnien et latin, Grecs orthodoxes, Kurdes
et Europens. Mais, ce jour-l, cette population tait plus que
quintuple par le concours des fidles venus de tous les coins de
l'Asie mineure, pour assister aux ftes superbes qui allaient tre
clbres en l'honneur de Mahomet.

Aussi, la petite caravane eut-elle quelque peine a trouver un logement
convenable pour les vingt-quatre heures qu'elle devait passer a
Trbizonde, car l'intention formelle du seigneur Kraban tait bien
d'en partir, ds le lendemain, pour Scutari. Et, en effet, il n'y
avait pas un jour  perdre, si on voulait y arriver avant la fin du
mois.

Ce fut dans un htel franco-italien, au milieu d'un vritable quartier
de caravansrails, de khans, d'auberges, dj encombrs de voyageurs,
prs de la place de Giaour-Medan, dans la partie la plus commerante
de la ville et par consquent en dehors de la cit turque, que le
seigneur Kraban et sa suite trouvrent seulement  se loger. Mais
l'htel tait assez confortable pour qu'ils pussent y prendre ce jour
et cette nuit de repos dont ils avaient besoin. Aussi l'oncle d'Ahmet
n'eut-il pas le plus petit sujet de se mettre en colre contre
l'htelier.

Mais, pendant que le seigneur Kraban et les siens, arrivs  ce point
de leur voyage, croyaient en avoir fini,--sinon avec les fatigues, du
moins avec les dangers de toutes sortes,--un complot se tramait contre
eux dans la ville turque, o rsidait leur plus mortel ennemi.

C'tait au palais du seigneur Saffar, bti sur les premiers
contreforts de la montagne de Bostepeh, dont les pentes s'abaissent
doucement vers la mer, qu'une heure auparavant tait arriv
l'intendant Scarpanto, aprs avoir quitt le caravansrail de Rissar.

L, le seigneur Saffar et le capitaine Yarhud l'attendaient; l, tout
d'abord, Scarpanto leur faisait part de ce qui s'tait pass pendant
la nuit prcdente; l, il racontait comment Kraban et Ahmet avaient
t sauvs d'un emprisonnement, qui et laiss Amasia sans dfense, et
sauvs par le dvouement stupide de ce Van Mitten; l, dans cette
confrence de trois hommes ayant un unique intrt, furent prises les
rsolutions qui menaaient directement les voyageurs, sur ce parcours
de deux cent vingt-cinq lieues entre Scutari et Trbizonde. Ce
qu'tait ce projet, l'avenir le fera connatre, mais on peut dire
qu'il eut, ce jour mme, un commencement d'excution: en effet, le
seigneur Sallar et Yarhud, sans s'inquiter des ftes qui allaient
tre clbres, quittaient Trbizonde et prenaient dans l'ouest la
route de l'Anatolie qui mne  l'embouchure du Bosphore.

Scarpante, lui, restait  la ville. N'tant connu ni du seigneur
Kraban, ni d'Ahmet, ni des deux jeunes filles, il pourrait agir en
toute libert. A lui de jouer dans ce drame l'important rle qui
devait dsormais substituer la force  la ruse.

Aussi, Scarpante put-il se mler a la foule et flner sur la place du
Giaour-Medan. Ce n'tait pas, pour avoir, un instant et dans l'ombre,
au caravansrail de Rissar, adress la parole au seigneur Kraban et 
son neveu, qu'il pouvait craindre d'tre reconnu. Aussi lui fut-il
facile d'pier leurs pas et dmarches on toute scurit.

C'est dans ces conditions qu'il vit Ahmet, peu de temps aprs son
arrive  Trbizonde, se diriger vers le port,  travers les rues
assez misrablement entretenues qui y aboutissent. L, sandals,
caboteurs, mahones barques de toutes sortes, taient au sec, aprs
avoir dbarqu leurs cargaisons de fidles, tandis que les navires de
commerce, par manque de profondeur, se tenaient plus au large.

Un hammal venait d'indiquer  Ahmet le bureau du tlgraphe, et
Scarpante put s'assurer que le fianc d'Amasia expdiait un assez long
tlgramme  l'adresse du banquier Slim,  Odessa.

Buh! se dit-il, voil une dpche qui n'arrivera jamais  son
destinataire! Slim a t mortellement frapp d'une balle que lui a
envoye Yarhud, et cela n'est pas pour nous inquiter!

Et, de fait, Scarpante ne s'en inquita pas autrement.

Puis, Ahmet revint  l'htel du Giaour-Medan. Il retrouva Amasia en
compagnie de Nedjeb, qui l'attendait, non sans quelque impatience, et
la jeune fille put tre certaine qu'avant quelques heures, on serait
rassur sur son sort  la villa Slim.

Une lettre aurait mis trop de temps  arriver  Odessa, ajouta Ahmet,
et, d'ailleurs, je crains toujours....

Ahmet s'tait interrompu sur ce mot.

Vous craignez, mon cher Ahmet? ... Que voulez-vous dire? demanda
Amasia, un peu surprise.

--Rien, chre Amasia, rpondit Ahmet, rien!....

J'ai voulu rappeler  votre pre qu'il et soin de se trouver 
Scutari pour notre arrive, et mme avant, afin de faire toutes les
dmarches ncessaires pour que notre mariage n'prouve aucun retard!

La vrit est qu'Ahmet, redoutant toujours de nouvelles tentatives
d'enlvement, au cas o les complices de Yarhud eussent appris ce qui
s'tait pass aprs le naufrage de la _Gudare_, marquait au banquier
Slim que tout danger n'tait peut-tre pas cart encore; mais, ne
voulant pas inquiter Amasia pendant le reste du voyage, il se garda
bien de lui dire quelles taient ses apprhensions,--apprhensions
vagues, au surplus, et qui ne reposaient que sur des pressentiments.

Amasia remercia Ahmet du soin qu'il avait pris de rassurer son pre
par dpche,--dt-il encourir, pour avoir us du fil tlgraphique,
les maldictions de l'oncle Kraban.

Et, pendant ce temps, que devenait l'ami Van Mitten?

L'ami Van Mitten, devenait, un peu malgr lui, l'heureux fianc de la
noble Saraboul et le piteux beau frre du seigneur Vanar!

Comment et-il pu rsister? D'une part, Kraban lui rptait qu'il
fallait consommer le sacrifice jusqu'au bout, ou bien le juge pourrait
les renvoyer tous les trois en prison,--ce qui compromettrait
irrparablement l'issue de ce voyage; que ce mariage, s'il tait
valable en Turquie, o la polygamie est admise, serait radicalement
nul pour la Hollande, o Van Mitten tait dj mari; que, par
consquent, il pourrait,  son choix, tre monogame dans son pays, ou
bigame dans le royaume de Padischah. Mais le choix de Van Mitten tait
fait: il prfrait n'tre game nulle part.

D'un autre ct, il y avait l un frre et une soeur incapables de
lcher leur proie. Il n'tait donc que prudent de les satisfaire, sauf
 leur fausser compagnie au del des rives du Bosphore,--ce qui les
empcherait d'exercer leurs prtendus droits de beau-frre et
d'pouse.

Aussi Van Mitten n'entendait-il point rsister et s'abandonna-t-il au
cour des vnements.

Trs heureusement, le seigneur Kraban avait obtenu ceci: c'est
qu'avant d'aller achever le mariage  Mossoul, le seigneur Yanar et sa
soeur les accompagneraient jusqu' Scutari, qu'ils assisteraient 
l'union d'Amasia et d'Ahmet, et que la fiance kurde ne repartirait
avec son fianc hollandais que deux ou trois jours aprs pour le pays
de ses anctres.

Il faut convenir que Bruno, tout en pensant que son matre n'avait que
ce qu'il mritait pour son incroyable faiblesse, ne laissait pas de le
plaindre,  le voir tomber sous la coupe de cette terrible femme.
Mais, on doit l'avouer aussi, il fut pris d'un fou rire,--fou rire que
purent  peine rprimer Kraban, Ahmet et les deux jeunes
filles,--lorsque l'on vit Van Mitten, au moment o la crmonie des
fianailles allait s'accomplir, affubl du costume de ce pays
extravagant.

Quoi! vous, Van Mitten, s'cria Kraban, c'est bien vous, ainsi vtu
 l'orientale?

--C'est moi, ami Kraban.

--En Kurde?

--En Kurde!

--Eh! vraiment, cela ne vous va pas mal, et je suis sr que, ds que
vous y serez habitu, vous trouverez ce vtement plus commode que vos
habits triqus d'Europe!

--Vous tes bien bon, ami Kraban.

--Voyons, Van Mitten, quittez cet air soucieux! Dites-vous que c'est
aujourd'hui jour de carnaval et que ce n'est qu'un dguisement pour un
mariage en l'air!

--Ce n'est pas le dguisement qui m'inquite le plus, rpondit Van
Mitten.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le mariage!

--Bah! mariage provisoire, ami Van Mitten, rpondit Kraban, et
madame Saraboul payera cher ses fantaisies de veuve par trop
consolable! Oui, quand vous lui apprendrez que ces fianailles ne vous
engagent en rien, puisque vous tes dj mari  Rotterdam, quand vous
lui donnerez cong en bonne forme, je veux tre l, Van Mitten! En
vrit! il ne peut pas tre permis d'pouser les gens malgr eux!
C'est dj beaucoup quand ils veulent bien y consentir!

Toutes ces raisons aidant, le digne Hollandais avait fini par accepter
la situation. Le mieux, au total, tait de la prendre par son ct
risible, puisqu'elle prtait  rire, et de s'y rsigner, puisqu'elle
sauvegardait les intrts de tous.

D'ailleurs, ce jour-l, Van Mitten aurait  peine eu le temps de se
reconnatre. Le seigneur Yanar et sa soeur n'aimaient dcidment pas 
laisser languir les choses. Aussitt pris, aussitt pendu, et elle
tait toute prte, cette potence du mariage,  laquelle ils
prtendaient attacher ce flegmatique enfant de la Hollande.

Il ne faudrait pas croire, cependant, que les formalits en usage dans
le Kurdistan eussent t, en quoi que ce soit, omises ou seulement
ngliges. Non! le beau-frre veillait  tout avec un soin
particulier, et, dans cette grande cit, les lments ne manquaient
point, qui devaient donner  ce mariage toute la solennit possible.

En effet, parmi la population de Trbizonde, on compte un certain
nombre de Kurdes. Parmi eux, le couple Yanar et Saraboul retrouva des
consanisances et des amis de Mossoul. Ces gens superbes se firent un
devoir d'assister leur noble compatriote en cette occasion qui
s'offrait  elle, et pour la quatrime fois, de se consacrer au
bonheur d'un poux. Il y eut donc, du ct de la fiance, tout un clan
d'invits  la crmonie, tandis que Kraban, Ahmet, leurs compagnons,
s'empressaient de figurer  ct du fianc. Encore faut-il bien
comprendre que Van Mitten, svrement gard  vue, ne se trouva jamais
seul avec ses amis, depuis ces dernires paroles changes au moment
o il venait de revtir le costume traditionnel des seigneurs de
Mossoul et de Chehrezour. Un instant, seulement, Bruno put se glisser
jusqu' lui et rpter d'un voix sinistre:

Prenez garde, mon matre, prenez garde! Vous risquez gros jeu en tout
ceci!

--Eh! puis-je faire autrement, Bruno? rpondit Van Mitten d'un ton
rsign. En tout cas, si c'est une sottise, elle tire mes amis
d'embarras, et les suites n'en seront point graves!

--Hum! fit Bruno en hochant la tte, se marier, mon matre, c'est se
marier, et....

Et, comme, sur ce mot, on appela le Hollandais, nul ne saura jamais de
quelle faon le fidle serviteur aurait achev cette phrase
vritablement comminatoire!

Il tait midi, au moment o le seigneur Yanar et autres Kurdes de
grande mine vinrent chercher le futur qu'ils ne devaient plus quitter
jusqu' la fin de la crmonie.

Et alors, ce noeud des fianailles fut nou en grand appareil. Pendant
cette opration, il n'y et pas mme  critiquer la tenue des deux
conjoints, Van Mitten ne laissant rien paratre d'une certaine
inquitude qui le dominait, la noble Saraboul fire d'enchaner un
homme du nord de l'Europe  une femme du nord de l'Asie! Quelle
gloire, en effet, d'avoir alli la Hollande au Kurdistan.

La fiance tait superbe dans son costume de mariage,--un costume
qu'videmment elle emportait en voyage,  tout hasard,--bonne
prcaution cette fois, on en conviendra. Rien de splendide comme sont
mitan de drap d'or, dont les manches et le corsage disparaissaient
sous des broderies et des passementeries de filigrane! Rien de plus
riche que ce chle qui lui serrait  la taille, cet entari  raies
alternes de lignes de fleurettes et recouverte des mille plis de ces
mousselines de Brousse dsignes sous le nom de tchembers! Rien de
plus majestueux que ce chalwar en gaze de Salonique, dont les jambes
se rattachaient sous le cuir de fines bottes de maroquin brodes de
perles! Et ce fez vas, entour de yminis aux fleurs voyantes,
d'o se dveloppait jusqu' mi-corps un long puskul orn de
dentelles d'oya! Et les bijoux, les pendeloques de pices d'or,
tombant sur le front jusqu'aux sourcils, et ces pendants d'oreilles
forms de ces petites rosaces, desquels rayonnent des chanettes
supportant un petit croissant d'or, et les agrafes de ceinture en
vermeil, et les pingles en filigrane azur, figurant une palme
indienne, et ces colliers irradiants  double range, ces
guerdanliks composs d'une suite d'agates serties en griffes,
graves chacune du nom d'un iman! Non! jamais plus belle fiance ne
s'tait vue marchant dans les rues de Trbizonde, et en cette
circonstance, elles auraient d tre recouvertes d'un tapis de
pourpre, comme elles le furent jadis  la naissance de Constantin
Porphyrognte!

Mais si la noble Saraboul tait superbe, le seigneur Van Mitten, lui,
tait magnifique, et son ami Kraban ne lui mnagea pas des
compliments, qui ne pouvaient tre ironiques de la part d'un vieux
croyant rest fidle au vtement oriental.

Il faut en convenir, ce costume donnait  Van Mitten une tournure
martiale, un air hautain, une physionomie avantageuse, quelque chose
de farouche, enfin, peu en rapport avec son temprament de ngociant
rotterdamois! Et comment en et-il t autrement avec ce lger manteau
do mousseline charg d'applications de cotonnade, ce large pantalon de
satin rouge qui se perdait dans des bottes de cuir, peronnes,
ergotes et treillisses d'or sous les mille plis de leur tige, cette
robe ouverte dont les manches se droulaient jusqu' terre, et ce fez,
orn de yminis, et ce puskul, dont la grosseur invraisemblable
indiquait le rang qu'allait bientt occuper au Kurdistan l'poux de la
noble Saraboul?

Le grand bazar de Trbizonde avait fourni tous ces ajustements, qui,
faits sur mesure, n'auraient pas plus lgamment vtu Van Mitten. Il
avait procur aussi ces armes merveilleuses, dont le fianc portait
tout un arsenal au chle brod, soutachat passement, qui lui serrait
la taille: poignant damasquins, avec manche en jade vert et lame en
damas  double tranchant, pistolets  crosse d'argent gravs comme un
collier d'idole, sabre  lame courte, au tranchant taill en dents de
scie avec poigne noire orne d'un quadrill en argent et pommeau 
rondelle, et enfin une arme d'hast en acier avec reliefs en mplat
gravs et dors et finissant en lame ondule comme le fer des
anciensfauchards!

Ah! le Kurdistan peut sans crainte dclarer la guerre  la Turquie! Ce
ne sont pas de pareils guerriers que les armes du Padischah pourront
jamais vaincre! Pauvre Van Mitten, qui et dit qu'un jour tu aurais
t affubl de la sorte! Heureusement, comme le rptait le seigneur
Kraban, et, aprs lui, son neveu Ahmet, et aprs Ahmet, Amasia et
Nedjeb, et aprs elle, tous, except Bruno:

Bah! c'est pour rire!

Pendant la crmonie des fianailles, les choses se passeront le plus
convenablement du monde. Si ce n'est que le fianc fut trouv un peu
froid par son terrible beau-frre et par sa non moins terrible soeur,
tout alla bien.

A Trbizonde, il ne manquait pas de juges, faisant fonctions
d'officiers ministriels, qui eussent rclam l'honneur d'enregistrer
un pareil contrat,--d'autant plus que cela n'allait pas sans quelque
profit;--mais ce fut le magistrat mme dont on avait pu apprcier la
sagacit dans l'affaire du caravansrail de Rissar qui fut charg de
cettehonorable tche et de complimenter, en bons termes, les futurs
poux.

Puis, aprs la signature du contrat, les deux fiancs et leur suite,
au milieu d'un immense concours de populaire, se transportrent  la
ville close, dans une mosque qui fut autrefois une glise byzantine,
et dont les murailles sont dcores de curieuses mosaques. L,
retentirent certains chants kurdes, qui sont plus expressifs, plus
mlodieux, plus artistiques enfin, par leur couleur et leur rhythme,
que les chants turcs ou armniens. Quelques instruments, dont la
sonorit se rapproche d'un simple cliquetis mtallique et que dominait
la note aigu de deux ou trois petites fltes, joignirent leurs
accords bizarres au concert des voix suffisamment rafrachies pour
cette circonstance. Puis, l'iman dit une simple prire, et Van Mitten
fut enfin fianc, bien fianc, ainsi que le rpta le seigneur Kraban
 la noble Saraboul,--non sans une certaine arrire-pense,--lorsqu'il
lui adressa ses meilleurs compliments.

Plus tard, le mariage devait s'achever au Kurdistan, o de nouvelles
ftes dureraient pendant plusieurs semaines. L, Van Mitten aurait 
se conformer aux coutumes kurdes,--ou, du moins, il devrait essayer de
s'y conformer. En effet, lorsque l'pouse arrive devant la maison
conjugale, son poux se prsente inopinment devant elle, il l'entoure
de ses bras, il la prend sur ses paules, et il la porte ainsi jusqu'
la chambre qu'elle doit occuper. On veut, par l, pargner sa pudeur,
car il ne faut point qu'elle semble entrer de son plein gr dans une
demeure trangre. Lorsqu'il en serait  cet heureux moment, Van
Mitten verrait  ne rien faire qui pt blesser les usages du pays.
Mais heureusement, il en tait encore loin.

Ici, les ftes des fianailles furent tout naturellement compltes
par celles qui se donnaient, fort  propos, pour clbrer la nuit de
l'ascension du Prophte, cet _eilet-ul-my'rdy_, qui a lieu
ordinairement le 29 du mois de Redjeb. Cette fois, par suite de
circonstances particulires, dues  une concurrence politico-religieuse,
une ordonnance du chef des imans du pachalik l'avait fixe  cette date.

Le soir mme, dans le plus vaste palais de la ville, magnifiquement
dispos a cet effet, des milliers et des milliers de fidles
s'empressaient  une crmonie qui les avait attirs  Trbizonde de
tous les points de l'Asie musulmane.

La noble Saraboul ne pouvait manquer cette occasion de produire son
fianc en public. Quant au seigneur Kraban,  son neveu, aux deux
jeunes filles,  leurs serviteurs, que pouvaient-ils faire de mieux,
pour passer les quelques heures de la soire, que d'assister en grand
apparat  ce merveilleux spectacle?

Merveilleux, en effet, et comment ne l'et-il pas t dans ce pays de
l'Orient, o tous les rves de ce monde se transforment en ralits
dans l'autre! Ce qu'allait tre cette fte donne en l'honneur du
Prophte, il serait plus facile au pinceau de le reprsenter, en
employant tous les tons de la palette, qu' la plume de le dcrire,
mme en empruntant les cadences, les images, les priodes des plus
grands potes du monde!

La richesse est aux Indes, dit un proverbe turc, l'esprit en Europe,
la pompe chez les Ottomans!

Et ce fut rellement au milieu d'une pompe incomparable que se
droulrent les pripties d'une potique affabulation,  laquelle les
plus gracieuses filles de l'Asie Mineure prtrent le charme de leurs
danses et l'enchantement de leur beaut. Elle reposait sur cette
lgende, imite de la lgende chrtienne, que, jusqu' sa mort,
arrive en l'an dixime de l'Hgire,--six cent trente-deux ans aprs
l're nouvelle,--ce paradis tait ferm  tous les fidles, endormis
dans le vague des espaces, en attendant l'arrive du Prophte. Ce
jour-l, il apparaissait  cheval sur el-borak, l'hippogryphe qui
l'attendait  la porte du temple de Jrusalem; puis, son tombeau
miraculeux, quittant la terre, montait  travers les cieux et restait
suspendu entre le znith et le nadir, au milieu des splendeurs du
paradis de l'Islam. Tous se rveillaient alors pour rendre hommage au
Prophte; la priode de l'ternel bonheur promis aux croyants,
commenait enfin, et Mahomet s'levait dans une apothose
blouissante, pendant laquelle les astres du ciel arabique, sous la
forme de houris innombrables, gravitaient autour du front
resplendissant d'Allah!

En un mot, cette fte, ce fut comme une ralisation de ce rve de l'un
des potes qui a le mieux senti la posie des pays orientaux,
lorsqu'il dit,  propos de ces physionomies extatiques des derviches,
emports dans leurs rondes si trangement rhythmes:

Que voyaient-ils en ces visions qui les beraient? les forts
d'meraudes  fruits de rubis, les montagnes d'ambre et de myrrhe, les
kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet!




X


PENDANT LEQUEL LES HROS DE CETTE HISTOIRE NE PERDENT NI UN JOUR NI
UNE HEURE.

Le lendemain, 18 septembre, au moment o le soleil commenait  dorer
de ses premiers rayons les plus hauts minarets de la ville, une petite
caravane sortait par l'une des portes de l'enceinte fortifie et
jetait un dernier adieu  la potique Trbizonde.

Cette caravane, en route pour les rives du Bosphore, suivait les
chemins du littoral sous la direction d'un guide, dont le seigneur
Kraban avait volontiers accept les services.

Ce guide, en effet, devait parfaitement connatre cette portion
septentrionale de l'Anatolie: c'tait un de ces nomades connus dans le
pays sous le nom de loupeurs.

On dsigne par ce nom une certaine spcialit de bcherons, faisant
mtier de courir les forts de cette partie de l'Anatolie et de l'Asie
Mineure, o crot abondamment le noyer vulgaire. Sur ces arbres
poussent des loupes ou excroissances naturelles, d'une remarquable
duret, dont le bois, par cela mme qu'il se prte  toutes les
exigences de l'outil d'bniste, est particulirement recherch.

Ce loupeur, ayant appris que des trangers allaient quitter Trbizonde
pour se rendre  Scutari, tait venu la veille leur offrir ses
services. Il avait paru intelligent, trs pratique de ces routes, dont
il connaissait parfaitement les enchevtrements multiples. Aussi,
aprs des rponses trs nettes aux questions poses par le seigneur
Kraban, le loupeur avait-il t engag  un bon prix, qui devait tre
doubl si la caravane atteignait les hauteurs du Bosphore avant douze
jours,--dernier dlai fix pour la clbration du mariage d'Amasia et
d'Ahmet.

Ahmet, aprs avoir interrog ce guide et bien qu'il y et, dans sa
figure froide, dans son attitude rserve, cet on ne sait quoi qui ne
prvient gure en faveur des gens, ne jugea pas qu'il y et lieu de ne
point lui accorder confiance. Rien de plus utile, d'ailleurs, qu'un
homme connaissant ces rgions pour les avoir parcourues toute sa vie,
rien de plus rassurant au point de vue d'un voyage qui devait
s'excuter dans les plus grandes conditions de clrit.

Le loupeur tait donc le guide du seigneur Kraban et de ses
compagnons. A lui de prendre la direction de la petite troupe. Il
choisirait les lieux de halte, il organiserait les campements, il
veillerait  la sret de tous, et lorsqu'on lui promit de doubler son
salaire sous condition d'arriver  Scutari dans les dlais voulus:

Le seigneur Kraban peut tre assur de tout mon zle, rpondit-il,
et puisqu'il me propose double prix pour payer mes services, moi, je
m'engage  ne lui rien rclamer si, avant douze jours, il n'est pas de
retour  sa villa de Scutari.

--Par Mahomet, voil un homme qui me va! dit Kraban, lorsqu'il
rapporta ce propos  son neveu.

--Oui, rpondit Ahmet, mais, si bon guide qu'il soit, mon oncle,
n'oublions pas qu'il ne faut pas s'aventurer imprudemment sur ces
routes de l'Anatolie!

--Ah! toujours tes craintes!

--Oncle Kraban, je ne nous croirai vritablement  l'abri de toute
ventualit, que lorsque nous serons  Scutari....

--Et que tu seras mari! Soit! rpondit Kraban en serrant la main
d'Ahmet. Eh bien, dans douze jours, je te le promets, Amasia sera la
femme du plus dfiant des neveux....

--Et la nice du....

--Du meilleur des oncles s'cria Kraban, qui termina sa phrase par
un bel clat de rire.

Le matriel roulant de la caravane tait ainsi compos: deux
talikas, sorte de calches assez confortables, qui peuvent se fermer
en cas de mauvais temps, avec quatre chevaux, attels par couple 
chaque talika, et deux chevaux de selle. Ahmet avait t trop heureux,
mme pour un haut prix, de trouver ces vhicules  Trbizonde, ce qui
lui permettrait d'achever le voyage dans de bonnes condition le seigneur
Kraban, Amasia et Nedjeb avaient pris place dans la premire talika,
dont Nizib occupait le sige de derrire. Au fond de la seconde trnait
la noble Saraboul, auprs de son fianc et en face de son frre, avec
Bruno, faisant office de valet de pied.

Un des chevaux de selle tait mont par Ahmet, l'autre par le guide,
qui tantt galopait aux portiresdes talikas, conduites en poste,
tantt clairait la route par quelque pointe en avant.

Comme le pays pouvait ne pas tre trs sur, les voyageurs s'taient
munis de fusils et de revolvers, sans compter les armes qui figuraient
d'ordinaire aux ceintures du seigneur Yanar et de sa soeur, et les
fameux pistolets rteurs du seigneur Kraban. Ahmet, bien que le guide
lui assurt qu'il n'y avait rien  craindre sur ces routes, avait
voulu se prcautionner contre toute agression.

En somme, deux cents lieues environ a faire en douze jours avec ces
moyens de transport, mme sans relayer dans une contre o les maisons
de poste taient rares, mme en laissant aux chevaux le repos de
chaque nuit, il n'y avait rien l qui ft absolument difficile. Donc,
 moins d'accidents imprvus ou improbables, ce voyage circulaire
devait s'achever dans les dlais voulus. Le pays qui s'tend depuis
Trbizonde jusqu' Sinope est appel Djanik par les Turcs. C'est au
del que commence l'Anatolie proprement dite, l'ancienne Bythinie,
devenue l'un des plus vastes pachaliks de la Turquie d'Asie, qui
comprend la partie ouest de l'ancienne Asie Mineure avec Koutaieh pour
capitale et Brousse, Smyrne, Angora, etc., pour principales villes.

La petite caravane, partie  six heures du matin de Trbizonde,
arrivait  neuf heures  Platana, aprs une tape de cinq lieues.

Platana, c'est l'ancienne Hermouassa. Pour l'atteindre, il faut
traverser une sorte de valle, o poussent l'orge, le bl, le mas, o
se dveloppent de magnifiques plantations de tabac qui y russissent
merveilleusement. Le seigneur Kraban ne put se retenir d'admirer les
produits de cette solane d'Asie, dont les feuilles, scelles sans
aucune prparation, deviennent d'un jaune d'or. Trs probablement, son
correspondant et ami Van Mitten n'et pas contenu davantage les lans
de son admiration, s'il ne lui avait t dfendu de rien admirer en
dehors de la noble Saraboul.

Dans toute cette contre s'lvent de beaux arbres, des abis, des
pins, des htres comparables aux plus majestueux du Holstein et du
Danemark, des noisetiers, des groseillers, des framboisiers sauvages.
Bruno, non sans un certain sentiment d'envie, put observer aussi que
les indignes de ce pays, mme en bas ge, avaient dj de gros
ventres,--ce qui tait bien humiliant pour un Hollandais rduit 
l'tat de squelette.

A midi, on dpassait la petite bourgade de Fol en laissant sur la
gauche les premires ondulations des Alpes Pontiques. A travers les
chemins se croisaient, allant vers Trbizonde ou en revenant, des
paysans vtus d'toffes de grosse laine brune, coiffs du fez ou du
bonnet de peau de mouton, accompagns de leurs femmes, qui
s'enveloppaient de morceaux de cotonnades rayes, bien apparentes sur
leurs jupons de laine rouge.

Tout ce pays tait un peu celui de Xnophon, illustr par sa fameuse
retraite des Dix Mille. Mais l'infortun Van Mitten le traversait sous
le regard menaant de Yanar, sans mme avoir le droit de consulter son
guide! Aussi avait-il donn l'ordre  Bruno de le consulter pour lui
et de prendre quelques notes au vol. Il est vrai que Bruno songeait 
tout autre chose qu'aux exploits du gnral grec, et voil pourquoi,
en sortant de Trbizonde, il avait nglig de montrer  son matre
cette colline qui domine la cte, et du haut de laquelle les Dix
Mille, revenant des provinces Macroniennes, salurent de leurs
enthousiastes cris les flots de la mer Noire. En vrit, cela n'tait
pas d'un fidle serviteur.

Le soir, aprs une journe d'une vingtaine de lieues, la caravane
s'arrtait et couchait  Tireboli. L, le cawak, fait avec la
caillette des agneaux sorte de crme obtenue par l'attidissement du
lait, yaourk, fromage fabriqu avec du lait aigri au moyen de
prsure, furent srieusement apprcis de voyageurs qu'une longue
route avait mis en apptit. D'ailleurs, le mouton, sous toutes ses
formes, ne manquait point au repas, et Nizib put s'en rgaler, sans
craindre d'enfreindre la loi musulmane. Bruno, cette fois, ne put lui
chicaner sa part du souper.

Cette petite bourgade, qui n'est mme qu'un simple village, fut
quitte ds le matin du 19 septembre. Dans la journe, on dpassa Zpe
et son port troit, o peuvent s'abriter seulement trois ou quatre
btiments de commerce d'un mdiocre tirant d'eau. Puis, toujours sous
la direction du guide, qui, sans contredit, connaissait parfaitement
ces routes  peine traces quelquefois au milieu de longues plaines,
on arrivait trs tard a Krsoum, aprs une tape de vingt-cinq
lieues.

Krsoum est btie au pied d'une colline, dans un double escarpement
de la cte. Cette ancienne Pharnacea, o les Dix Mille s'arrtrent
pendant dix jours pour y rparer leurs forces, est trs pittoresque
avec les ruines de son chteau qui dominent l'entre du port.

L, le seigneur Kraban aurait pu aisment faire une ample provision
de tuyaux de pipe en bois de cerisier, qui sont l'objet d'un important
commerce. En effet, le cerisier abonde sur cette partie du pachalik,
et Van Mitten crut devoir raconter  sa fiance ce grand fait
historique: c'est que ce fut prcisment de Krsoum que le proconsul
Lucullus envoya les premiers cerisiers qui furent acclimats en
Europe.

Saraboul n'avait jamais entendu parler du clbre gourmet et ne parut
prendre qu'un mdiocre intrt aux savantes dissertations de Van
Mitten. Celui-ci, toujours sous la domination de cette altire
personne, faisait bien le plus triste Kurde qu'on pt imaginer. Et
cependant, son ami Kraban, sans qu'on put deviner s'il plaisantait ou
non, ne cessait de le fliciter sur la faon dont il portait son
nouveau costume,--ce qui faisait hausser les paules  Bruno.

Oui, Van Mitten, oui! rptait Kraban, cela vous va parfaitement,
cette robe, ce chalwar, ce turban et, pour tre un Kurde au complet,
il ne vous manque plus que de grosses et menaantes moustaches, telles
qu'en porte le seigneur Yanar!

--Je n'ai jamais eu de moustaches, rpondit Van Mitten.

--Vous n'avez pas de moustaches? s'cria Saraboul.

--Il n'a pas de moustaches? rpta le seigneur Yanar du ton le plus
ddaigneux.

--A peine, du moins, noble Saraboul!

--Eh bien, vous en aurez, reprit l'imprieuse Kurde, et je me charge,
moi, de vous les faire pousser!

--Pauvre monsieur Van Mitten! murmurait alors la jeune Amasia, en le
rcompensant d'un bon regard.

--Bon! tout cela finira par un clat de rire rptait Nedjeb, tandis
que Bruno secouait la tte comme un oiseau de mauvais augure.

Le lendemain, 20 septembre, aprs avoir suivi l'amorce d'une voie
romaine que Lucullus fit construire, dit-on, pour relier l'Anatolie
aux provinces armniennes, la petite troupe, trs favorise par le
temps, laissait en arrire le village d'Aptar, puis, vers midi, la
bourgade d'Ordu. Cette tape ctoyait la lisire de forts superbes,
qui s'tagent sur les collines, dans lesquelles abondent les essences
les plus varies, chnes, charmes, ormes, rables, platanes, pruniers,
oliviers d'une espce btarde, genvriers, aulnes, peupliers blancs,
grenadiers, mriers blancs et noirs, noyers et sycomores. L, la
vigne, d'une exubrance vgtale qui en fait comme le lierre des pays
temprs, enguirlande les arbres jusqu' leurs plus hautes cimes. Et
cela, sans parler des arbustes, aubpines, pines-vinettes, coudriers,
viornes, sureaux, nfliers, jasmins, tamaris, ni des plantes les plus
varies, safrans a fleurs bleues, iris, rhododendrons, scabieuses,
narcisses jaunes, asclpiades, mauves, centaures, girofles,
clmatites orientales, etc. et tulipes sauvages, oui, jusqu' des
tulipes! que Van Mitten ne pouvait regarder sans que tous les
instincts de l'amateur ne se rveillassent en lui, bien que la vue de
ces plantes ft plutt de nature  voquer quelque dplaisant souvenir
de sa premire union! Il est vrai, l'existence de l'autre madame Van
Mitten tait maintenant une garantie contre les prtentions
matrimoniales de la seconde. Il tait heureux, ma foi, et dix fois
heureux que le digne Hollandais ft dj mari en premire noce!

Le cap Jessoun Bouroun une fois dpass, le guide dirigea la caravane
 travers les ruines de l'antique ville de Polemonium, vers la
bourgade de Fatisa, o voyageurs et chevaux dormirent d'un bon sommeil
pendant toute la nuit.

Ahmet, l'esprit toujours en veil, n'avait jusque-l rien surpris de
suspect. Cinquante et quelques lieues venaient d'tre franchies depuis
Trbizonde pendant lesquelles aucun danger n'avait paru menacer le
seigneur Kraban et ses compagnons. Le guide, peu communicatif de sa
nature, s'tait toujours tir d'affaire, pendant les cheminements et
les haltes, avec intelligence et sagacit. Et cependant, Ahmet
prouvait pour cet homme une certaine dfiance qu'il ne pouvait
matriser. Aussi ne ngligeait-il rien de ce qui devait assurer la
scurit de tous, et veillait-il au salut commun, sans en rien laisser
voir.

Le 21, ds l'aube, on quittait Fatisa. Vers midi, on laissait sur la
droite le port d'Ounih et ses chantiers de construction, 
l'embouchure de l'ancien Oenus. Puis, la route se dveloppa  travers
d'immenses plaines de chanvre jusqu'aux bouches du Tcherchenbb, o la
lgende a plac une tribu d'Amazones, de manire  contourner des caps
et des promontoires couverts de ruines, comme tous ceux de cette cte
si curieusement historique. Le bourg de Terme ft dpass dans
l'aprs-midi, et, le soir, Sansoun, une ancienne colonie athnienne,
servit de lieu de halte pour la nuit.

Sansoun est une des plus importantes chelles de ce levant de la mer
Noire, bien que sa rade soit peu sre et son port insuffisamment
profond  l'embouchure de l'kil-Irmak. Cependant, le commerce y est
assez actif et expdie jusqu' Constantinople des cargaisons de melons
d'eau qui, sous le nom d'arbouses, croissent abondamment dans les
environs. Un vieux fort, pittoresquement bti sur la cte, ne la
dfendrait que trs imparfaitement contre une attaque par mer.

Dans l'tat d'amaigrissement o se trouvait Bruno, il lui sembla que
ces arbouses, trop aqueuses, dont le seigneur Kraban et ses
compagnons se rgalrent, ne seraient point de nature  le fortifier,
et il refusa d'en manger. Le fait est que le brave garon, quoique
trs prouv dj dans son embonpoint, trouvait encore le moyen de
maigrir, et Kraban lui-mme fut oblig de le reconnatre.

Mais, lui disait-il en manire de consolation, nous approchons de
l'Egypte, et l, s'il lui plat, Bruno pourra faire un trafic
avantageux de sa personne!

--Et de quelle faon? ... demandait Bruno.

--En se vendant comme momie!

Si ces propos dplaisaient  l'infortun serviteur, s'il souhaitait au
seigneur Kraban quelque aventure plus dplorable encore que le second
mariage de son matre, cela va de soi.

Mais vous verrez qu'il ne lui arrivera rien,  ce Turc, murmurait-il,
et que toute la malechance sera pour des chrtiens comme nous!

Et, en vrit, le seigneur Kraban se portait  merveille, sans
compter que sa belle humeur ne tarissait plus, depuis qu'il voyait ses
projets s'accomplir dans les meilleures conditions de temps et de
scurit.

Ni le village de Militseh, ni le Kysil, qui fut pass sur un pont de
bateaux pendant la journe du 22 septembre, ni Gerse o on arriva le
lendemain, vers midi, ni Tschobanlar, n'arrtrent les attelages, si
ce n'est le temps ncessaire  leur donner quelque repos. Cependant,
le seigneur Kraban et aim  visiter, ne ft-ce que pendant quelques
heures, Bafira ou Bafra, situe un peu en arrire, o se fait un grand
commerce de ces tabacs, dont les tays ou paquets, ficels entre de
longues lattes, avaient si souvent rempli ses magasins de
Constantinople; mais il et fallu faire un dtour d'une dizaine de
lieues, et il lui parut sage de ne point allonger une route longue
encore.

Le 23, au soir, la petite caravane arrivait sans encombre  Sinope,
sur la frontire de l'Anatolie proprement dite.

Encore une chelle importante du Pont-Euxin, cette Sinope, assise sur
son isthme, l'antique Sinope de Strabon et de Polybe. Sa rade est
toujours excellente, et elle construit des navires avec les excellents
bois des montagnes d'Aio-Antonio, qui s'lvent aux environs. Elle
possde un chteau enferm dans une double enceinte, mais ne compte
que cinq cents maisons au plus et  peine cinq  six mille mes.

Ah! pourquoi Van Mitten n'tait-il pas n deux  trois mille ans plus
tt! Combien il et admir cette ville clbre, dont on attribue la
fondation aux Argonautes, qui devint si importante sous une colonie
milsienne, qui mrita d'tre appele la Cartilage du Pont-Euxin, dont
les vaisseaux couvrirent la mer Noire au temps des Romains, et qui
finit par tre cde  Mahomet II parce qu'elle plaisait beaucoup 
ce Commandeur des Croyants! Mais il tait trop tard pour en retrouver
toutes les splendeurs croules, dont il ne reste plus que des
fragments de corniches, de frontons, de chapiteaux de divers styles.
Il faut d'ailleurs observer que, si cette cit tire son nom de Sinope,
fille d'Asope et de Methone, qui fut enleve par Apollon et conduite
en cet endroit, cette fois, c'tait la nymphe qui enlevait l'objet de
sa tendresse et que cette nymphe avait nom Saraboul! Ce rapprochement
fut fait par Van Mitten, non sans quelque serrement de coeur.

Cent vingt-cinq lieues environ sparent Sinope de Scutari. Il restait
au seigneur Kraban sept jours seulement pour les faire. S'il n'tait
pas en retard, il n'tait point en avance non plus. Il convenait donc
de ne pas perdre un instant.

Le 24, au soleil levant, on quitta Sinope pour suivre les dtours du
rivage anatolien. Vers dix heures, la petite troupe atteignait
Istifan,  midi, la bourgade d'Apana, et le soir, aprs une journe de
quinze lieues, elle s'arrtait  Ineboli, dont la rade foraine, battue
par tous les vents, est peu sre pour les btiments de commerce.

Ahmet proposa alors de ne prendre l que deux heures de repos et de
voyager le reste de la nuit. Douze heures gagnes valaient bien
quelque surcrot de fatigue. Le seigneur Kraban accepta donc la
proposition de son neveu. Personne ne rclama,--pas mme Bruno.
D'ailleurs, Yanar et Saraboul, eux aussi, avaient quelque hte d'tre
arrivs sur les rives du Bosphore pour reprendre le chemin du
Kurdistan, et Van Mitten une hte non moins grande mais pour s'enfuir
aussi loin que possible de ce Kurdistan, dont le nom seul lui faisait
horreur!

Le guide ne fit aucune opposition  ce projet et se dclara prt 
partir ds qu'on le voudrait. De nuit comme de jour, la route n'tait
pas pour l'embarrasser, et ce loupeur, habitu  marcher par instinct
au milieu de forts paisses, ne pouvait tre gn de se reconnatre
sur des chemins qui suivaient la cte.

On partit donc,  huit heures du soir, par une belle lune, pleine et
brillante, qui s'leva dans l'est sur un horizon de mer, peu aprs le
coucher du soleil. Amasia, Nedjeb et le seigneur Kraban, la noble
Saraboul, Yanar et Van Mitten, tendus dans leurs calches, se
laissrent endormir au trot des chevaux qui se maintinrent  une bonne
allure.

Ils ne virent donc rien du cap Keremb, entourbillonn d'oiseaux de
mer, dont les cris assourdissants remplissaient l'espace. Le matin,
ils dpassaient Timl, sans qu'aucun incident et troubl leur voyage;
puis, ils atteignaient Kidros, et, le soir, venaient faire halte pour
toute la nuit  Amastra. Ils avaient bien droit  quelques heures de
repos, aprs une traite de plus de soixante lieues, enleves en
trente-six heures.

Peut-tre Van Mitten,--car il faut toujours en revenir  cet excellent
homme, pralablement nourri des lectures de son guide,--peut-tre Van
Mitten, s'il et t libre de ses actes, si le temps et l'argent ne
lui eussent pas manqu, peut-tre et-il fait fouiller le port
d'Amastra pour y rechercher un objet dont aucun antiquaire n'oserait
contester la valeur archologique.

Personne n'ignore, en effet, que, deux cent quatre-vingt-dix ans avant
Jsus-Christ, la reine Amastris, la femme de Lysimachus, un des
capitaines d'Alexandre, la clbre fondatrice de cette ville, fut
enferme dans un sac de cuir, puis jete par ses frres dans les eaux
mmes du port qu'elle avait cr. Or, quelle gloire pour Van Mitten,
si, sur la foi de son guide, il et russi  repcher le fameux sac
historique! Mais on l'a dit, le temps et l'argent lui faisaient
dfaut, et, sans confier  personne,--pas mme  la noble
Saraboul,--le sujet de sa rverie, il s'en tint  ses regrets
d'archologue.

Le lendemain matin, 26 septembre, cette ancienne mtropole des Gnois,
qui n'est plus aujourd'hui qu'un assez misrable village, o se
fabriquent quelques jouets d'enfants, tait quitte ds l'aube. Trois
ou quatre lieues plus loin, c'tait la bourgade de Bartan dont on
dpassait les limites, puis, dans l'aprs-midi, celle de Filias, puis,
 la tombe du soir, celle d'Ozina, et, vers minuit enfin, la bourgade
d'regli.

On s'y reposa jusqu'au petit jour. En somme, c'tait peu, car les
chevaux, sans parler des voyageurs, commenaient  tre srieusement
fatigus par les exigences d'une si longue traite, qui ne leur avait
laiss que de rares rpits depuis Trbizonde. Mais quatre jours
restaient pour atteindre le terme de cet itinraire,--quatre jours
seulement,--les 27, 28, 29 et 30 septembre. Et encore, cette dernire
journe, fallait-il la dduire, puisqu'elle devait tre employe d'une
toute autre faon. Si le 30, ds les premires heures du matin, le
seigneur Kraban et ses compagnons n'apparaissaient pas sur les rives
du Bosphore, la situation serait singulirement compromise. Il n'y
avait donc pas un instant  perdre, et le seigneur Kraban pressa le
dpart, qui s'effectua au lever du soleil.

regli, c'est l'ancienne Hracle, grcque d'origine. Ce fut autrefois
une vaste capitale, dont les murailles en ruines, accotes  des
figuiers normes, indiquent encore le contour. Le port, jadis trs
important, bien protg par son enceinte, a dgnr comme la ville,
qui ne compte plus que six  sept mille habitants. Aprs les Romains,
aprs les Grecs, aprs les Gnois, elle devait tomber sous la
domination de Mahomet II, et, de cit qui eut ses jours de splendeur,
devenir une simple bourgade, morte  l'industrie, morte au commerce.

L'heureux fianc de Saraboul aurait encore eu l plus d'une curiosit
 satisfaire. N'y a-t-il pas, tout prs d'Hracle, cette presqu'le
d'Achrusia, o s'ouvrait, dans une caverne mythologique, une des
entres du Tartare? Diodore de Sicile ne raconte-t-il pas que c'est
par cette ouverture qu'Hercule ramena Cerbre, en revenant du sombre
royaume? Mais Van Mitten renferma encore ses dsirs au plus profond de
son coeur. Et d'ailleurs, ce Cerbre, n'en retrouvait-il pas la fidle
image en ce beau-frre Yanar qui le gardait  vue? Sans doute, le
seigneur kurde n'avait pas trois ttes; mais une lui suffisait, et,
quand il la redressait d'un air farouche, il semblait que ses dents,
apparaissant sous ses paisses moustaches, allaient mordre comme
celles du chien tricphale que Pluton tenait  la chane!

Le 27 septembre, la petite caravane traversa le bourg de Sacaria, puis
atteignit vers le soir le cap Kerpe,  l'endroit mme o, seize
sicles avant, fut tu l'empereur Aurlien. L, on fit halte pour la
nuit, et l'on tint conseil sur la question de modifier quelque peu
l'itinraire, afin d'arriver  Scutari dans les quarante-huit heures,
c'est--dire ds le matin de la dernire journe marque pour le
retour.




XI


DANS LEQUEL LE SEIGNEUR KRABAN SE RANGE A L'AVIS DU GUIDE, UN PEU
CONTRE L'OPINION DE SON NEVEU AHMET.

Voici, en effet, une proposition qui avait t faite par le guide, et
dont l'opportunit mritait d'tre prise en considration.

Quelle distance sparait encore les voyageurs des hauteurs de Scutari?
Environ une soixantaine de lieues? Combien de temps restait-il pour la
franchir? Quarante-huit heures. C'tait peu, si les attelages se
refusaient  marcher pendant la nuit.

Eh bien, en abandonnant une route que les sinuosits de la cte
allongent sensiblement, en se jetant  travers cet angle extrme de
l'Anatolie, compris entre les rives de la mer Noire et les rives de la
mer de Marmara, en un mot, en coupant au plus court, on pouvait
abrger l'itinraire d'une bonne douzaine de lieues.

Voici donc, seigneur Kraban, le projet que je vous propose, dit le
guide de ce ton froid qui le caractrisait, et j'ajouterai que je vous
engagevivement  l'accepter.

--Mais les routes du littoral ne sont-elles pas plus sres que celles
de l'intrieur? demanda Kraban.

--Il n'y a pas plus de dangers  redouter  l'intrieur que sur les
ctes, rpondit le guide.

--Et vous connaissez bien ces chemins que vous nous offrez de
prendre? reprit Kraban.

--Je les ai parcourus vingt fois, rpliqua le guide, lorsque
j'exploitais ces forts de l'Anatolie.

--Il me semble qu'il n'y a pas  hsiter, dit Kraban, et qu'une
douzaine de lieues  conomiser sur ce qui nous reste  faire, cela
vaut la peine qu'on modifie sa route.

Ahmet coutait sans rien dire.

Qu'en penses-tu, Ahmet? demanda le seigneur Kraban en interpellant
son neveu.

Ahmet ne rpondit pas. Il avait certainement des prventions contre ce
guide,--prventions qui, il faut bien l'avouer, s'taient accrues, non
sans raison,  mesure qu'on se rapprochait du but.

En effet, les allures cauteleuses de cet homme, quelques absences
inexplicables, pendant lesquelles il devanait la caravane, le soin
qu'il prenait de se tenir toujours  l'cart, aux heures de halte,
sous prtexte de prparer les campements, des regards singuliers,
suspects mme, jets sur Amasia, une surveillance qui semblait plus
spcialement porter sur la jeune fille, tout cela n'tait pas pour
rassurer Ahmet. Aussi ne perdait-il pas de vue ce guide, accept 
Trbizonde sans que l'on st trop ni qui il tait, ni d'o il venait.
Mais son oncle Kraban n'tait point homme  partager ses craintes, et
il et t difficile de lui faire admettre pour rel ce qui n'tait
encore qu' l'tat de pressentiment.

Eh bien, Ahmet? redemanda Kraban, avant de prendre un parti sur la
nouvelle proposition du guide, j'attends la rponse! Que penses-tu de
cet itinraire?

--Je pense, mon oncle, que, jusqu'ici, nous nous sommes bien trouvs
de suivre les bords de la mer Noire, et qu'il y aurait peut-tre
imprudence  les abandonner.

--Et pourquoi! Ahmet, puisque notre guide connat parfaitement ces
routes de l'intrieur qu'il nous propose de suivre? D'ailleurs,
l'conomie de temps en vaut la peine!

--Nous pouvons, mon oncle, en surmenant quelque peu nos attelages,
regagner aisment....

--Bon, Admet, tu parles ainsi parce que Amasia nous accompagne!
s'cria Kraban. Mais si, maintenant, elle tait  nous attendre 
Scutari, tu serais le premier  presser notre marche!

--C'est possible, mon oncle!

--Eh bien, moi, qui prends en mains tes intrts, Ahmet, je pense que
plus tt nous arriverons, mieux cela vaudra! Nous sommes toujours  la
merci d'un retard, et, puisque nous pouvons gagner douze lieues en
changeant notre itinraire, il n'y a pas a hsiter!

--Soit, mon oncle, rpondit Ahmet. Puisque vous le voulez, je ne
discuterai pas  ce sujet....

--Ce n'est pas parce que je le veux, mais parce que les arguments te
manquent, mon neveu, et que j'aurais trop beau jeu  te battre.

Ahmet ne rpondit pas. En tout cas, le guide put tre convaincu que le
jeune homme ne voyait pas, sans quelque arrire-pense, cette
modification propose par lui. Leurs regards se croisrent un instant
 peine; mais cela leur suffit  se tter, comme on dit en langage
d'escrime. Aussi, ce ne fut plus seulement sur ses gardes, mais en
garde qu'Ahmet rsolut de se tenir. Pour lui, le guide tait un
ennemi, n'attendant que l'occasion de l'attaquer tratreusement.

Du reste, la dtermination d'abrger le voyage ne pouvait que plaire 
des voyageurs qui n'avaient gure chm depuis Trbizonde. Van Mitten
et Bruno avaient hte d'tre  Scutari pour liquider une situation
pnible, le seigneur Yanar et la noble Saraboul pour revenir au
Kurdistan avec leur beau-frre et fianc sur les paquebots du
littoral, Amasia pour tre enfin, unie  Ahmet, et Nedjeb pour
assister aux ftes de ce mariage!

La proposition fut donc bien accueillie. On rsolut de se reposer
pendant cette nuit du 27 au 28 septembre, afin de fournir une bonne et
longue tape pendant la journe suivante.

Toutefois il y eut quelques prcautions  prendre, qui furent
indiques par le guide. Il importait, en effet, de se munir de
provisions pour vingt-quatre heures, car la rgion  traverser
manquait de bourgades et de villages. On ne trouverait ni khans, ni
doukhans, ni auberges sur la route. Donc, ncessit de s'approvisionner
de manire  suffire  tous les besoins.

On put heureusement se procurer ce qui tait ncessaire, au cap Kerpe,
en le payant d'un bon prix, et mme faire acquisition d'un ne pour
porter ce surcrot de charge.

Il faut le dire, le seigneur Kraban avait un faible pour les
nes,--sympathie de ttu  ttu, sans doute,--et celui qu'il acheta au
cap Kerpe lui plut tout particulirement.

C'tait un animal de petite taille, mais vigoureux, pouvant porter la
charge d'un cheval, soit environ quatre-vingt-dix oks, ou plus de
cent kilogrammes,--un de ces nes comme on en rencontre par milliers
dans ces rgions de l'Anatolie, o ils transportent des crales
jusqu'aux divers ports de la cte.

Ce frtillant et alerte baudet avait les narines fendues
artificiellement, ce qui permettait de le dbarrasser avec plus de
facilit des mouches qui s'introduisaient dans son nez. Cela lui
donnait un air tout rjoui, une sorte de physionomie gaie, et il eut
mrit d'tre nomm l'ne qui rit Bien diffrent de ces pauvres
petits animaux dont parle Th. Gautier, lamentables btes aux oreilles
flasques,  l'chin maigre et saigneuse, il devait probablement tre
aussi entt que le seigneur Kraban, et Bruno se dit que celui-ci
avait peut-tre trouv l son matre.

Quant aux provisions, quartier de mouton que l'on ferait cuire sur
place, bourgboul, sorte de pain fabriqu avec du froment
pralablement sch au four et additionn de beurre, c'tait tout ce
qu'il fallait pour un aussi court trajet. Une petite charrette  deux
roues,  laquelle fut attel l'ne, devait suffire  les transporter.

Un peu avant le lever du soleil, le lendemain, 28 septembre, tout le
monde tait sur pied. Les chevaux furent aussitt attels aux talikas,
dans lesquelles chacun prit sa place accoutume. Ahmet et le guide,
enfourchant leur monture, se mirent en tte de la caravane que
prcdait l'ne, et l'on se mit en route. Une heure aprs, la vaste
tendue de la mer Noire avait disparu derrire les hautes falaises.
C'tait une rgion lgrement accidente, qui se dveloppait devant
les pas des voyageurs.

La journe ne fut pas trop pnible, bien que la viabilit des routes
laisst  dsirer,--ce qui permit au seigneur Kraban de reprendre la
litanie de ses lamentations contre l'incurie des autorits ottomanes.

On voit bien, rptait-il, que nous nous rapprochons de leur moderne
Constantinople!

--Les routes du Kurdistan valent infiniment mieux! fit observer le
seigneur Yanar.

--Je le crois volontiers, rpondit Kraban, et mon ami Van Mitten
n'aura pas mme  regretter la Hollande sous ce rapport!

--Sous aucun rapport rpliqua vertement la noble Kurde, dont, 
chaque occasion, le caractre imprieux se montrait dans toute sa
splendeur.

Van Mitten et volontiers donn au diable son ami Kraban, qui
semblait vraiment prendre quelque plaisir  le taquiner! Mais, en
somme, avant quarante-huit heures, il aurait recouvr sa libert
pleine et entire, et il lui passa ses plaisanteries.

Le soir, la caravane s'arrta auprs d'un village dlabr, un amas de
huttes,  peine faites pour abriter des btes de somme. L, vgtaient
quelques centaines de pauvres gens, vivant d'un peu de laitage, de
viandes de mauvaise qualit, d'un pain o il entrait plus de son que
de farine. Une odeur nausabonde emplissait l'atmosphre: c'tait
celle que dgage en brlant le tezek, sorte de tourbe artificielle,
compose de fiente et de boue, seul combustible en usage dans ces
campagnes et dont sont quelquefois faits les murs mmes des huttes.

Il tait heureux que, d'aprs les conseils du guide, la question des
vivres et t pralablement rgle. On n'et rien trouv dans ce
misrable village, dont les habitants auraient t plus prs de
demander l'aumne que de la faire.

La nuit se passa, sans incidents, sous un hangar en ruines, o
gisaient quelques bottes de paille frache. Ahmet veilla avec plus de
circonspection que jamais, non sans raison. En effet, au milieu de la
nuit, le guide quitta le village et s'aventura  quelques centaines de
pas en avant.

Ahmet le suivit, sans tre vu, et ne rentra au campement qu'au moment
o le guide y rentrait lui-mme.

Qu'tait donc all faire cet homme au dehors? Ahmet ne put le deviner.
Il s'tait assur que le guide n'avait communiqu avec personne. Pas
un tre vivant ne s'tait approch de lui! Pas un cri loign n'avait
t jet  travers le calme de la nuit! Pas un signal n'avait t fait
en un point quelconque de la plaine!

Pas un signal?... se dit Ahmet, lorsqu'il eut repris sa place sous le
hangar. Mais n'tait-ce pas un signal, un signal attendu, ce feu qui a
paru un instant au ras de l'horizon dans l'ouest?

Et alors un fait, dont il n'avait pas d'abord tenu compte, se
reprsenta obstinment  l'esprit d'Ahmet. Il se rappela trs
nettement que, tandis que le guide se tenait debout sur un
exhaussement du sol, un feu avait brill au loin, puis jet trois
clats distincts  de courts intervalles, avant de disparatre. Or, ce
feu, Ahmet l'avait tout d'abord pris pour un feu de ptre? Maintenant,
dans le silence de la solitude, sous l'impression particulire que
donne cette torpeur qui n'est pas du sommeil, il rflchissait, il le
revoyait, ce feu, et il en faisait un signal avec une conviction qui
allait au del d'un simple pressentiment.

Oui, se dit-il, ce guide nous trahit, c'est vident! Il agit dans
l'intrt de quelque personnage puissant....

Lequel? Ahmet ne pouvait le nommer! Mais, il le pressentait, cette
trahison devait se rattacher  l'enlvement d'Amasia. Arrache aux
mains de ceux qui avaient commis le rapt d'Odessa, tait-elle menace
de nouveaux prils, et maintenant,  quelques journes de marche de
Scutari, ne fallait-il pas tout craindre en approchant du but? Ahmet
passa le reste de la nuit dans une extrme inquitude. Quel parti
prendre, il ne le savait. Devait-il, sans plus tarder, dmasquer la
trahison de ce guide,--trahison qui, dans sa pense, ne faisait plus
aucun doute,--ou attendre, pour le confondre et le punir, qu'il y et
eu quelque commencement d'excution?

Le jour en reparaissant lui apporta un peu de calme. Il se dcida
alors  patienter pendant cette journe encore, afin de mieux pntrer
les intentions du guide. Bien rsolu  ne plus le perdre de vue un
instant, il ne le laisserait pas s'loigner pendant les marches ni 
l'heure des haltes. D'ailleurs, ses compagnons et lui taient bien
arms, et, si le salut d'Amasia n'et t en jeu, il n'aurait pas
craint de rsister  n'importe quelle agression.

Ahmet tait redevenu matre de lui-mme. Son visage ne fit rien
paratre de ce qu'il prouvait, ni au yeux de ses compagnons, ni mme
 ceux d'Amasia, dont la tendresse pouvait lire plus avant dans son
me,--pas mme  ceux du guide, qui, de son ct, ne cessait de
l'observer avec une certaine obstination.

La seule rsolution que prit Ahmet fut de faire part  son oncle
Kraban des nouvelles inquitudes qu'il avait conues, et cela, ds
que l'occasion s'en prsenterait, dt-il,  cet gard, engager et
soutenir la plus orageuse des discussions.

Le lendemain, de grand matin, on quitta ce misrable village. S'il ne
se produisait ni trahison ni erreur, cette journe devait tre la
dernire de ce voyage entrepris pour une satisfaction d'amour, propre
par le plus entt des Osmanlis. En tout cas, elle fut trs pnible.
Les attelages durent faire les plus grands efforts pour traverser
cette partie montagneuse, qui devait appartenir au systme
orographique des Elken. Rien que de ce chef-Ahmet eut fort  regretter
d'avoir accept une modification de l'itinraire primitif. Plusieurs
fois, il fallut mettre pied  terre pour allger les voitures. Amasia
et Nedjeb montrrent beaucoup d'nergie pendant ces rudes passages. La
noble Kurde ne fut pas au-dessous de ses compagnes. Quant  Van
Mitten, le fianc de son choix, toujours un peu affaiss depuis le
dpart de Trbizonde, il dut marcher au doigt et  la baguette.

Du reste, il n'y eut aucune hsitation sur la direction  prendre.
videmment, le guide n'ignorait rien des dtours de cette contre. Il
la connaissait  fond, suivant Kraban. Il la connaissait trop,
suivant Ahmet. De l, des compliments de l'oncle, que le neveu ne
pouvait accepter pour l'homme dont il suspectait la conduite. Il faut
ajouter, d'ailleurs, que, pendant cette journe, celui-ci ne quitta
pas un instant les voyageurs, et demeura toujours en tte de la petite
caravane.

Les choses semblaient donc aller tout naturellement,  part les
difficults inhrentes  l'tat des routes,  leur raideur,
lorsqu'elles circulaient au flanc de quelque montagne, aux cahots de
leur sol, lorsqu'on les traversait en quelques endroits ravins par
les dernires pluies. Cependant, les chevaux s'en tirrent, et, comme
ce devait tre leur dernire tape, on put leur demander un peu plus
d'efforts que d'habitude. Ils auraient ensuite tout le temps de se
reposer.

Il n'tait pas jusqu'au petit ne, qui ne portt allgrement sa
charge. Aussi, le seigneur Kraban l'avait-il pris en amiti.

Par Allah! il me plat, cet animal, rptait-il, et, pour mieux
narguer les autorits ottomanes, j'ai bonne envie d'arriver, perch
sur son dos, aux rives du Bosphore.

On en conviendra, c'tait l une ide,--une ide  la Kraban!--mais
personne ne la discuta, afin que son auteur ne ft point tent de la
mettre  excution.

Vers neuf heures du soir, aprs une journe vritablement fatigante,
la petite troupe s'arrta, et, sur le conseil du guide, on s'occupa
d'organiser le campement.

A quelle distance sommes-nous maintenant des hauteurs de Scutari?
demanda Ahmet.

--A cinq ou six lieues encore, rpondit le guide.

--Alors, pourquoi ne pas pousser plus avant? reprit Ahmet. En
quelques heures, nous pourrions tre arrivs....

--Seigneur Ahmet, rpondit le guide, je ne me soucie pas de
m'aventurer, pendant la nuit, dans cette partie de la province, o je
risquerais de m'garer! Demain, au contraire, avec les premires
lueurs du jour, je n'aurai rien  craindre, et, avant midi, nous
serons arrivs au terme du voyage.

--Cet homme a raison, dit le seigneur Kraban. Il ne faut pas
compromettre la partie par tant de hte! Campons ici, mon neveu,
prenons ensemble notre dernier repas de voyageurs, et, demain, avant
dix heures, nous aurons salu les eaux du Bosphore!

Tous, sauf Ahmet, furent de l'avis du seigneur Kraban, On se disposa
donc  camper dans les meilleures conditions possibles pour cette
dernire nuit de voyage.

Du reste, l'endroit avait t bien choisi par le guide. C'tait un
assez troit dfil, creus entre des montagnes qui ne sont plus, 
proprement parler, que des collines en cette partie de l'Anatolie
occidentale. On donnait  cette passe le nom de gorges de Nrissa. Au
fond, de hautes roches se reliaient aux premires assises d'un massif,
dont les gradins semi-circulaires s'tageaient sur la gauche. A
droite, s'ouvrait une profonde caverne, dans laquelle la petite troupe
tout entire pouvait trouver un abri,--ce qui fut constat aprs
examen de ladite caxerne.

Si le lieu tait convenable pour une halte de voyageurs, il ne l'tait
pas moins pour les attelages, aussi dsireux do nourriture que de
repos. A quelques centaines de pas de l, en dehors de la sinueuse
gorge, s'tendait une prairie, o ne manquaient ni l'eau ni l'herbe.
C'est l que les chevaux furent conduits par Nizib, qui devait tre
prpos  leur garde, suivant son habitude pendant les haltes
nocturnes.

Nizib se dirigea donc vers la prairie, et Ahmet l'accompagna, afin de
reconnatre les lieux et s'assurer que, de ce ct, il n'y avait aucun
danger  craindre.

En effet, Ahmet ne vit rien de suspect. La prairie, que fermaient dans
l'ouest quelques collines longuement ondules, tait absolument
dserte. A sa tombe, la nuit tait calme, et la lune, qui devait se
lever vers onze heures, allait bientt l'emplir d'une suffisante
clart. Quelques toiles brillaient entre de hauts nuages, immobiles
et comme endormis dans les hautes zones du ciel. Pas un souffle ne
traversait l'atmosphre, pas un bruit ne se faisait entendre  travers
l'espace. Ahmet observa avec la plus extrme attention l'horizon sur
tout son primtre. Quelque feu, ce soir-l, allait-il apparatre
encore  la crte des collines environnantes? Quelque signal serait-il
fait que le guide viendrait plus tard surprendre?.... Aucun feu ne se
montra sur la lisire de la prairie. Aucun signal ne fut envoy du
lointain de la plaine.

Ahmet recommanda  Nizib de veiller avec la plus grande vigilance. Il
lui enjoignit de revenir sans perdre un instant, pour le cas o
quelque ventualit se produirait avant que les attelages n'eussent pu
tre ramens au campement. Puis, en toute hte, il reprit le chemin
des gorges de Nrissa.




XII


DANS LEQUEL IL EST RAPPORT QUELQUES PROPOS CHANGS ENTRE LA NOBLE
SARABOULET SON NOUVEAU FIANC.

Lorsque Ahmet rejoignit ses compagnons, les dernires dispositions,
pour souper d'abord, pour dormir ensuite, avaient t convenablement
prises. La chambre  coucher, ou plutt le dortoir commun, c'tait la
caverne, haute, spacieuse, avec des coins et recoins, o chacun
pourrait se blottir  son gr et mme  son aise. La salle  manger,
c'tait cette partie plane du campement, sur laquelle des roches
boules, des fragments de pierre, pouvaient servir de siges et de
tables.

Quelques provisions avaient t tires de la charrette trane par le
petit ne,--lequel comptait au nombre des convives, ayant t
spcialement invit par son ami le seigneur Kraban. Un peu de
fourrage, dont on avait fait une bonne rcolte, lui assurait une
suffisante part du festin, et il en trayait de satisfaction.

Soupons, s'cria Kraban d'un ton joyeux, soupons, mes amis! Mangeons
et buvons  notre aise! Ce sera autant de moins que ce brave ne aura
 traner jusqu' Scutari. Il va sans dire que, pour ce repas en
plein air, au milieu de ce campement clair de quelques torches
rsineuses, chacun s'tait plac  sa guise. Au fond, le seigneur
Kraban trnait sur une roche, vritable fauteuil d'honneur de cette
runion pulatoire. Amasia et Nedjeb, l'une prs de l'autre, comme
deux amies,--il n'y avait plus ni matresse ni servante,--assises sur
de plus modestes pierres, avaient rserv une place  Ahmet, qui ne
tarda pas  les rejoindre.

Quant au seigneur Van Mitten, il va de soi qu'il tait flanqu, 
droite de l'invitable Yanar,  gauche de l'insparable Saraboul, et,
tous les trois, ils s'taient attabls devant un gros fragment de roc,
que les soupirs du nouveau fianc auraient d attendrir.

Bruno, plus maigre que jamais, grignotant et geignant, allait et
venait pour les besoins du service. Non seulement le seigneur Kraban
tait de belle humeur, comme quelqu'un  qui tout russit, mais,
suivant son habitude, sa joie s'panchait en propos plaisants,
lesquels visaient plus directement son ami Van Mitten. Oui! il tait
ainsi fait, que l'aventure matrimoniale arrive  ce pauvre
homme,--par dvouement pour lui et les siens,--ne cessait gure
d'exciter sa verve caustique! Dans douze heures, il est vrai, cette
histoire aurait pris fin et Van Mitten n'entendrait plus parler ni du
frre ni de la soeur kurdes! De l, une sorte de raison que Kraban se
donnait  lui-mme pour ne point se gner  l'gard de son compagnon
de voyage.

Eh bien, Van Mitten, cela va bien, n'est-ce pas? dit-il en se
frottant les mains. Vous voil au comble de vos voeux! ... De bons
amis vous font cortge! ... Une aimable femme, qui s'est heureusement
rencontre sur votre route, vous accompagne! ... Allah n'aurait pu
faire davantage pour vous, quand bien mme vous eussiez t l'un de
ses plus fidles croyants.

Le Hollandais regarda son ami en allongeant quelque peu les lvres,
mais sans rpondre.

Eh bien, vous vous taisez? dit Yanar.

--Non! ... Je parle ... je parle en dedans!

--A qui? demanda imprieusement la noble Kurde, qui lui saisit
vivement le bras.

--A vous, chre Saraboul, ...  vous rpondt sans conviction
l'interloqu Van Mitten.

Puis, se levant:

Ouf fit-il.

Le seigneur Yanar et sa soeur, s'tant redresss au mme moment, le
suivaient dans toutes ses alles et venues.

Si vous voulez, reprit Saraboul de ce ton doucereux qui ne permet
pas la moindre contradiction, si vous le voulez, nous ne passerons que
quelques heures  Scutari?

--Si je le veux?....

--N'tes-vous pas mon matre, seigneur Van Mitten? ajouta
l'insinuante personne.

--Oui! murmura Bruno, il est son matre ... comme on est le matre
d'un dogue qui peut,  chaque instant, vous sauter  la gorge!

--Heureusement, se disait Van Mitten, demain ...  Scutari ...
rupture et abandon! ... Mais quelle scne en perspective.

Amasia le regardait avec un vritable sentiment de commisration, et,
n'osant le plaindre  haute voix, elle s'en ouvrait quelquefois  son
fidle serviteur:

Pauvre monsieur Van Mitten! rptait-elle  Bruno. Voil pourtant o
l'amen son dvouement pour nous!

--Et sa platitude envers le seigneur Kraban! rpondait Bruno, qui ne
pouvait pardonner  son matre une condescendance pousse  ce degr
de faiblesse.

--Eh! dit Nedjeb, cela prouve, au moins, que monsieur Van Mitten a un
cour bon et gnreux!

--Trop gnreux! rpliqua Bruno. Au surplus, depuis que mon matre a
consenti  suivre le seigneur Kraban en un pareil voyage, je n'ai
cess de lui rpter qu'il lui arriverait malheur tt ou tard! Mais un
malheur pareil! Devenir le fianc, ne ft-ce que pour quelques jours,
de cette Kurde endiable! Jamais je n'aurais pu imaginer cela ... non!
jamais! La premire madame Van Mitten tait une colombe en comparaison
de la seconde.

Cependant, le Hollandais s'tait assis  une autre place, toujours
flanqu de ses deux garde-du-corps, lorsque Bruno vint lui offrir
quelque nourriture; mais Van Mitten ne se sentait pas en apptit.

Vous ne mangez pas, seigneur Van Mitten? lui dit Saraboul, qui le
rgardait entre les deux yeux.

--Je n'ai pas faim!

--Vraiment, vous n'avez pas faim! rpliqua le seigneur Yanar. Au
Kurdistan on a toujours faim ... mme aprs les repas!

--Ah! au Kurdistan? ... rpondit Van Mitten en avalant les morceaux
doubles,--par obissance.

--Et buvez! ajouta la noble Saraboul.

--Mais, je bois ... je bois vos paroles! Et il n'osa pas ajouter:

Seulement, je ne sais pas si c'est bon pour l'estomac!

--Buvez, puisqu'on vous le dit! reprit le seigneur Yanar.

--Je n'ai pas soif!

--Au Kurdistan, on a toujours soif ... mme aprs les repas.

Pendant ce temps, Ahmet, toujours en veil, observait attentivement le
guide.

Cet homme, assis  l'cart, prenait sa part du repas, mais il ne
pouvait dissimuler quelques mouvements d'impatience. Du moins, Ahmet
crut le remarquer. Et comment et-il pu en tre autrement? A ses yeux,
cet homme tait un tratre! Il devait avoir hte que tous ses
compagnons et lui eussent cherch refuge dans la caverne, o le
sommeil les livrerait sans dfense,  quelque agression convenue!
Peut-tre mme le guide aurait-il voulu s'loigner pour quelque
secrte machination; mais il n'osait, en prsence d'Ahmet, dont il
connaissait les dfiances.

Allons, mes amis, s'cria Kraban, voil un bon repas pour un repas
en plein air! Nous aurons bien rpar nos forces avant notre dernire
tape! N'est-il pas vrai, ma petite Amasia?

--Oui, seigneur Kraban, rpondit la jeune fille! D'ailleurs, je suis
forte, et s'il fallait recommencer ce voyage?....

--Tu le recommencerais?....

--Pour vous suivre.

--Surtout aprs avoir fait une certaine halte a Scutari! s'cria
Kraban avec un bon gros rire, une halte comme notre ami Van Mitten en
a fait une  Trbizonde!

--Et, par-dessus le march, il me plaisante! murmurait Van Mitten.

Il enrageait, au fond, mais n'osait rpondre en prsence de la trop
nerveuse Saraboul.

Ah! reprit Kraban, le mariage d'Ahmet et d'Amasia, ce ne sera
peut-tre pas si beau que les fianailles de notre ami Van Mitten et
de la noble Kurde! Sans doute, je ne pourrai pas leur offrir une fte
au Paradis de Mahomet, mais nous ferons bien les choses, comptez sur
moi! Je veux que tout Scutari soit convi  la noce, et que nos amis
de Constantinople emplissent les jardins de la villa!

--Il ne nous en faut pas tant! rpondit la jeune fille.

--Oui! ... oui! ... chre matresse! s'cria Nedjeb.

--Et si je le veux, moi! ... si je le veux! ... ajouta le seigneur
Kraban. Est-ce que ma petite Amasia voudrait me contrarier?

--Oh! seigneur Kraban!

--Eh bien, reprit l'oncle en levant son verre, au bonheur de ces
jeunes gens qui mritent si bien d'tre heureux!

--Au seigneur Ahmet! ... A la jeune Amasia! ... rptrent d'une
commune voix tous ces convives en belle humeur.

--Et  l'union, ajouta Kraban, oui! ...  l'union du Kurdistan et de
la Hollande!

Sur cette sant, porte d'une voix joyeuse, devant toutes ces mains
tendues vers lui, le seigneur Van Mitten, bon gr mal gr, dut
s'incliner en manire de remerciement et boire  son propre bonheur.

Ce repas, fort rudimentaire, mais gaiement pris, tait achev. Encore
quelques heures de repos, et l'on pourrait terminer ce voyage sans
trop de fatigues.

Allons dormir jusqu'au jour, dit Kraban. Lorsque le moment en sera
venu, je charge notre guide de nous veiller tous!

--Soit, seigneur Kraban, rpondit cet homme, mais n'est-il pas plus
 propos que j'aille remplacer votre serviteur Nizib  la garde des
attelages?

--Non, demeurez! dit vivement Ahmet. Nizib est bien o il est et je
prfre que vous restiez ici! ... Nous veillerons ensemble!

--Veiller? ... reprit le guide, en dissimulant mal la contrarit
qu'il prouvait. Il n'y a pas le moindre danger  craindre dans cette
rgion extrme de l'Anatolie!

--C'est possible, rpondit Ahmet, mais un excs de prudence ne peut
nuire! ... Je me charge, moi, de remplacer Nizib  la garde des
chevaux! Donc, restez!

--Comme il vous plaira, seigneur Ahmet, rpondit le guide. Disposons
donc tout dans la caverne pour que vos compagnons puissent y dormir
plus  l'aise.

--Faites, dit Ahmet, et Bruno voudra bien vous aider, avec l'agrment
de monsieur Van Mitten.

--Va, Bruno, va! rpondit le Hollandais.

Le guide et Bruno entrrent dans la caverne, emportant les couvertures
de voyage, les manteaux, les cafetans, qui devaient servir de literie.
Amasia, Nedjeb et leurs compagnons ne s'taient point montrs
difficiles sur la question du souper: la question du coucher devait
les trouver aussi accommodants, sans doute.

Pendant que s'achevaient les derniers prparatifs, Amasia s'tait
rapproche d'Ahmet, elle lui avait pris la main, elle lui disait:

Ainsi, mon cher Ahmet, vous allez encore passer toute cette nuit sans
reposer?

--Oui, rpondit Ahmet qui ne voulait rien laisser voir de ses
inquitudes. Ne dois-je pas veiller sur tous ceux qui me sont chers?

--Enfin, ce sera pour la dernire fois?

--La dernire! Demain, nous en aurons enfin fini avec toutes les
fatigues de ce voyage!

--Demain! ... rpta Amasia en levant ses beaux yeux sur le jeune
homme, dont le regard rpondit au sien, ce demain qui semblait ne
devoir jamais arriver....

--Et qui maintenant va durer toujours! rpondit Ahmet.

--Toujours! murmura la jeune fille.

La noble Saraboul, elle aussi, avait pris la main de son fianc, et,
lui montrant Amasia et Ahmet:

Vous les voyez, seigneur Van Mitten, vous les voyez tous deux!
dit-elle en soupirant.

--Qui? ... rpondit le Hollandais, dont les penses taient loin de
suivre un cours aussi tendre.

--Qui?... rpliqua aigrement Saraboul, mais ces jeunes fiancs!...
En vrit, je vous trouve singulirement contenu!

--Vous savez, rpondit Van Mitten, les Hollandais! ... La Hollande
est un pays de digues! ... Il y a des digues partout!

--Il n'y a pas de digues au Kurdistan! s'cria la noble Saraboul,
blesse de tant de froideur.

--Non! il n'y en a pas! riposta le seigneur Yanar, en secouant le
bras de son beau-frre, qui faillit tre cras dans cet tau vivant.

--Heureusement, ne put s'empcher de dire Kraban, il sera libr
demain, notre ami Van Mitten.

Puis, se retournant vers ses compagnons: Eh bien, la chambre doit
tre prte! ... Une chambre d'amis, o il y a place pour tout le
monde!... Voil bientt onze heures! ... Dj la lune se lve! ...
Allons dormir!

--Viens, Nedjeb, dit Amasia  la jeune Zingare.

--Je vous suis, chre matresse.

--Bonsoir, Ahmet!

--A demain, chre Amasia,  demain! rpondit Ahmet en conduisant la
jeune fille jusqu' l'entre de la caverne.

--Vous me suivez, seigneur Van Mitten? dit Saraboul, d'un ton qui
n'avait rien de bien engageant.

--Certainement, rpondit le Hollandais. Toutefois, si cela tait
ncessaire, je pourrais tenir compagnie  mon jeune ami Ahmet!

--Vous dites?... s'cria l'imprieuse Kurde.

--Il dit? ... rpta le seigneur Yanar.

--Je dis ... rpondit Van Mitten ... je dis, chre Saraboul, que mon
devoir m'oblige  veiller sur vous ... et que....

--Soit!... Vous veillerez ... mais l!

Et elle lui montra d'une main la caverne, tandis que Yanar le poussait
par l'paule, en disant:

Il y a une chose dont vous ne vous doutez sans doute pas, seigneur
Van Mitten?

--Une chose dont je ne me doute pas, seigneur Yanav? ... Et laquelle,
s'il vous plat?

--C'est qu'en pousant ma soeur, vous avez pous un volcan.

Sous l'impulsion donne par un bras vigoureux, Van Mitten franchit le
seuil de la caverne, o sa fiance venait de le prcder, et dans
laquelle le suivit incontinent le seigneur Yanar.

Au moment o Kraban allait y pntrer  son tour, Ahmet le retint en
disant:

Mon oncle, un mot!

--Rien qu'un seul, Ahmet! rpondit Kraban. Je suis fatigu et j'ai
besoin de dormir.

--Soit, mais je vous prie de m'entendre!

--Qu'as-tu  me dire?

--Savez-vous o nous sommes ici?

--Oui ... dans le dfil des gorges de Nrissa!

--A quelle distance de Scutari?

--Cinq ou six lieues  peine!

--Qui vous l'a dit?

--Mais ... c'est notre guide!

--Et vous avez confiance en cet homme?

--Pourquoi m'en dfierais-je?

--Parce que cet homme, que j'observe depuis quelques jours, a des
allures de plus en plus suspectes! rpondit Ahmet, Le connaissez-vous,
mon oncle? Non! A Trbizonde, il est venu s'offrir pour vous conduire
jusqu'au Bosphore! Vous avez accept ses services, sans mme savoir
qui il tait! Nous sommes partis sous sa direction....

--Eh bien, Ahmet, il a suffisamment prouv qu'il connaissait ces
chemins de l'Anatolie, ce me semble!

--Incontestablement, mon oncle!

--Cherches-tu une discussion, mon neveu? demanda le seigneur Kraban,
dont le front commena  se plisser avec une persistance quelque peu
inquitante.

--Non, mon oncle, non, et je vous prie de ne voir en moi aucune
intention de vous tre dsagrable!... Mais, que voulez-vous, je ne
suis pas tranquille, et j'ai peur pour tous ceux que j'aime!

L'motion d'Ahmet tait si visible, pendant qu'il parlait ainsi, que
son oncle ne put l'entendre sans en tre profondment remu.

Voyons, Ahmet, mon enfant, qu'as-tu? reprit-il. Pourquoi ces
craintes, au moment o toutes nos preuves vont finir! Je veux bien
convenir avec toi,... mais avec toi seulement! ... que j'ai fait un
coup de tte en entreprenant ce voyage insens!

J'avouerai mme que, sans mon enttement  te faire quitter Odessa,
l'enlvement d'Amasia ne se serait probablement point accompli! ...
Oui! tout cela, c'est ma faute! ... Mais enfin, nous voici au tonne de
ce voyage! ... Ton mariage n'aura pas mme t retard d'un jour!
...Demain, nous serons  Scutari ... et demain....

--Et si, demain, nous n'tions pas  Scutari, mon oncle? Si nous en
tions beaucoup plus loigns que ne le dit ce guide? S'il nous avait
gars  dessein, aprs avoir conseill d'abandonner les routes du
littoral? Enfin, si cet homme tait un tratre?

--Un tratre? ... s'cria Kraban.

--Oui, reprit Ahmet, et si ce tratre servait les intrts de ceux
qui ont fait enlever Amasia?

--Par Allah! mon neveu, d'o peut te venir cette ide, et sur quoi
repose-t-elle? Sur de simples pressentiments?

--Non! sur des faits, mon oncle! coutez-moi! Depuis quelques jours,
cet homme nous a souvent quitts pendant les haltes, sous prtexte
d'aller reconnatre la route! ... A plusieurs reprises, il s'est
loign, non pas inquiet mais impatient, en homme qui ne veut pas tre
vu!... La nuit dernire, il a abandonn pendant une heure le
campement! ... Je l'ai suivi, en me cachant, et j'affirmerais ...
j'affirme mme qu'un signal de feu lui a t envoy d'un point de
l'horizon ... un signal qu'il attendait!

--En effet, cela est grave, Ahmet! rpondit Kraban. Mais pourquoi
rattaches-tu les machinations de cet homme aux circonstances qui ont
amen l'enlvement d'Amasia sur la _Gudare_?

--Eh! mon oncle, cette tartane, o allait-elle? Etait-ce  ce petit
port d'Atina, o elle s'est perdue. Non videmment! ... Ne savons-nous
pas qu'elle a t rejete par la tempte hors de sa route? ... Eh
bien,  mon avis, sa destination tait Trbizonde, o s'approvisionnent
trop souvent les harems de ces nababs de l'Anatolie! ... L, on a pu
facilement apprendre que la jeune fille enleve avait t sauve du
naufrage, se mettre sur ses traces, et nous dpcher ce guide pour
conduire notre petite caravane  quelque guet-apens!

--Oui! ... Ahmet! ... rpondit Kraban, en effet!... Tu pourrais
avoir raison! ... Il est possible qu'un danger nous menace! ... Tu as
veill ... tu as bien fait, et, cette nuit, je veillerai avec toi!

--Non, mon oncle, non reprit Ahmet, reposez-vous!....

Je suis bien arm, et,  la premire alerte....

--Je te dis que je veillerai, moi aussi! reprit Kraban. Il ne sera
pas dit que la folie d'un ttu de mon espce aura pu amener quelque
nouvelle catastrophe!

--Non, ne vous fatiguez pas inutilement! ... Le guide, sur mon ordre,
doit passer la nuit dans la caverne! ... Rentrez!

--Je ne rentrerai pas!

--Mon oncle....

--A la fin, vas-tu me contrarier l-dessus! rpliqua Kraban. Ah!
prends garde, Ahmet! Il y a longtemps que personne ne m'a tenu tte!

--Soit, mon oncle, soit! Nous veillerons ensemble!

--Oui! une veille sous les armes, et malheur  qui s'approchera de
notre campement

Le seigneur Kraban et Ahmet, allant et venant, les regards attachs
sur l'troite passe, coutant les moindres bruits qui auraient pu se
propager au milieu de cette nuit si calme, firent donc bonne et fidle
garde  l'entre de la caverne.

Deux heures se passrent ainsi, puis, une heure encore. Rien de
suspect ne s'tait produit, qui ft de nature  justifier les soupons
du seigneur Kraban et de son neveu, Ils pouvaient donc esprer que la
nuit s'coulerait sans incidents, lorsque, vers trois heures du matin,
des cris, de vritables cris d'pouvant, retentirent  l'extrmit de
la passe.

Aussitt Kraban et Ahmet sautrent sur leurs armes, qui avaient t
dposes au pied d'une roche, et, cette fois, peu confiant dans la
justesse de ses pistolets, l'oncle avait pris un fusil.

Au mme instant, Nizib, accourant tout essouffl, apparaissait 
l'entre du dfil.

Ah! mon matre!

--Qu'y a-t-il, Nizib?

--Mon matre ... l-bas ... l-bas!....

--L-bas? ... dit Ahmet.

--Les chevaux!

--Nos chevaux?....

--Oui!

--Mais parle donc, stupide animal! s'cria Kraban, qui secoua
rudement le pauvre garon. Nos chevaux?....

--Vols!

--Vols?

--Oui! reprit Nizib. Deux ou trois hommes se sont jets dans le
pturage ... pour s'en emparer....

--Ils se sont empars de nos chevaux! s'cria Ahmet, et ils les ont
entrans, dis-tu?

--Oui!

--Sur la route ... de ce ct? ... reprit Ahmet en indiquant la
direction de l'ouest.

--De ce ct!

--Il faut courir ... courir aprs ces bandits ... les rejoindre! ...
s'cria Kraban.

--Restez, mon oncle! rpondit Ahmet. Vouloir maintenant rattraper nos
chevaux, c'est impossible! ... Ce qu'il faut, avant tout, c'est mettre
notre campement en tat de dfense!

--Ah! ... mon matre! ... dit soudain Nizib  mi-voix. Voyez! ...
Voyez! ... L! ... l!....

Et de la main, il montrait l'arte d'une haute roche, qui se dressait
 gauche.




XIII


DANS LEQUEL, APRS AVOIR TENU TTE A SON NE, LE SEIGNEUR KRABAN
TIENT TTE A SON PLUS MORTEL ENNEMI.

Le seigneur Kraban et Ahmet s'taient retourns. Ils regardaient dans
la direction indique par Nizib. Ce qu'ils virent les fit aussitt
reculer, de manire  ne pouvoir tre aperus.

Sur l'arte suprieure de cette roche,  l'oppos de la caverne,
rampait un homme, qui essayait d'en atteindre l'angle extrme,--sans
doute pour observer de plus prs les dispositions du campement. De l,
 penser qu'un accord secret existait entre le guide et cet homme,
c'tait naturellement indiqu.

En ralit, il faut le dire, dans toute cette machination organise
autour de Kraban et de ses compagnons, Ahmet avait vu juste. Son
oncle fut bien forc de le reconnatre. Il fallait, en outre, conclure
que le pril tait imminent, qu'une agression se prparait dans
l'ombre, et que, cette nuit mme la petite caravane, aprs avoir t
attire dans une embuscade, courait  une destruction totale.

Dans un premier mouvement irrflchi, Kraban, son fusil rapidement
paul, venait de coucher en joue cet espion qui se hasardait  venir
jusqu' la limite du campement. Une seconde plus tard, le coup
partait, et l'homme ft tomb, mortellement frapp, sans doute! Mais
n'et-ce pas t donner l'veil et compromettre une situation dj
grave.

Arrtez, mon oncle! dit Ahmet  voix basse, en relevant l'arme
braque vers le sommet de la roche.

--Mais, Ahmet....

--Non ... pas de dtonation qui puisse devenir un signal d'attaque!
Et, quant  cet homme, mieux vaut le prendre vivant! Il faut savoir
pour le compte de qui ces misrables agissent!

--Mais comment s'en emparer?

--Laissez-moi faire, rpondit Ahmet.

Et il disparut vers la gauche, de manire  contourner la roche, afin
de la gravir  revers.

Pendant ce temps, Kraban et Nizib se tenaient prts a intervenir, le
cas chant.

L'espion, couch sur le ventre, avait alors atteint l'angle extrme de
la roche. Sa tte en dpassait seule l'arte. A la brillante clart de
la lune, il cherchait  voir l'entre de la caverne.

Une demi-minute aprs, Ahmet apparaissait sur le plateau suprieur,
et, rampant  son tour avec une extrme prcaution, il s'avanait vers
l'espion, qui ne pouvait l'apercevoir.

Par malheur, une circonstance inattendue allait mettre cet homme sur
ses gardes et lui rvler le danger qui le menaait.

A ce moment mme, Amasia venait de quitter la caverne. Une profonde
inquitude, dont elle ne se rendait pas compte, la troublait au point
qu'elle ne pouvait dormir. Elle sentait Ahmet menac,  la merci d'un
coup de fusil ou d'un coup de poignard!

A peine Kraban et-il aperu la jeune fille qu'il lui fit signe de
s'arrter. Mais Amasia ne le comprit pas, et, levant la tte, elle
aperut Ahmet, au moment o celui-ci se redressait vers la roche. Un
cri d'pouvant lui chappa.

A ce cri, l'espion s'tait retourn rapidement, puis redress, et,
voyant Ahmet  demi-courbe encore, il se jeta sur lui.

Amasia, cloue sur place par la terreur, eut cependant encore la force
de crier:

Ahmet! ... Ahmet!....

L'espion, un couteau  la main, allait frapper son adversaire; mais
Kraban, paulant son fusil, tira.

L'espion, atteint mortellement en pleine poitrine, laissa tomber son
poignard et roula jusqu' terre.

Un instant aprs, Amasia tait dans les bras d'Ahmet qui, se laissant
glisser du haut de la roche, venait de la rejoindre.

Cependant, tous les htes de la caverne venaient d'en sortir au bruit
de la dtonation,--tous, sauf le guide.

Le seigneur Kraban, brandissant son arme, s'criait:

Par Allah! voil un matre coup de feu!

--Encore des dangers! murmura Bruno.

--Ne me quittez pas, Van Mitten! dit l'nergique Saraboul en
saisissant le bras de son fianc.

--Il ne vous quittera pas, ma sur. rpondit rsolument le seigneur
Yanar.

Cependant, Ahmet s'tait approch du corps de l'espion.

Cet homme est mort, dit-il, et il nous l'aurait fallu vivant.

Nedjeb l'avait rejoint, et, aussitt de s'crier:

Mais... cet homme... c'est....

Amasia venait de s'approcher  son tour:

Oui! ... C'est lui! ... C'est Yarhud! dit-elle. C'est le capitaine de
la _Gudare_!

--Yarhud? s'cria Kraban.

--Ah! j'avais donc raison! dit Ahmet.

--Oui! ... reprit Amasia. C'est bien cet homme qui nous a enleves de
la maison de mon pre!

--Je le reconnais, ajouta Ahmet, je le reconnais, moi aussi! C'est
lui qui est venu  la villa nous offrir ses marchandises, quelques
instants avant mon dpart! ... Mais il ne peut tre seul! ... Toute
une bande de malfaiteurs est sur nos traces! ... Et pour nous mettre
dans l'impossibilit de continuer notre route, ils viennent d'enlever
nos chevaux!

--Nos chevaux enlevs! s'cria Saraboul.

--Rien de tout cela ne nous serait arriv, si nous avions repris la
route du Kurdistan, ajouta le seigneur Yanar.

Et son regard, pesant sur Van Mitten, semblait rendre le pauvre homme
responsable de toutes ces complications.

Mais enfin, pour le compte de qui agissait donc ce Yarhud? demanda
Kraban.

--S'il tait vivant, nous saurions bien lui arracher son secret!
s'cria Ahmet.

--Peut-tre a-t-il sur lui quelque papier ... dit Amasia.

--Oui!... Il faut fouiller ce cadavre. rpondit Kraban.

Ahmet se pencha sur le corps de Yarhud, tandis que Nizib approchait
une lanterne allume qu'il venait de prendre dans la caverne.

Une lettre! ... Voici une lettre! dit Ahmet, en retirant sa main de
la poche du capitaine maltais.

Cette lettre tait adresse  un certain Scarpante.

Lis donc!... lis donc, Ahmet! s'cria Kraban, qui ne pouvait plus
matriser son impatience!

Et Ahmet, aprs avoir ouvert la lettre, lut ce qui suit:

Les chevaux de la caravane une fois enlevs, lorsque Kraban et ses
compagnons seront endormis dans la caverne o les aura conduits
Scarpante....

--Scarpante! s'cria Kraban.... C'est donc le nom de notre guide, le
nom de ce tratre?

--Oui! ... Je ne m'tais pas tromp sur son compte dit Ahmet....

Puis, continuant:

Que Scarpante fasse un signal en agitant une torche, et nos hommes se
jetteront dans les gorges de Nrissa.

--Et cela est sign? ... demanda Kraban.

--Cela est sign ... Saffar!

--Saffar! ... Saffar! ... Serait-ce donc?....

--Oui! rpondit Ahmet, c'est videmment cet insolent personnage que
nous avons rencontr au railway de Poti, et qui, quelques heures
aprs, s'embarquait pour Trbizonde! ... Oui! c'est ce Saffar qui a
fait enlever Amasia et qui veut  tout prix la reprendre!

--Ah! seigneur Saffar! ... s'cria Kraban, en levant son poing ferm
qu'il laissa retomber sur une tte imaginaire, si je me trouve jamais
face  face avec toi!

--Mais ce Scarpante, demanda Ahmet, o est-il?

Bruno s'tait prcipit dans la caverne et en ressortait presque
aussitt en disant:

Disparu ... par quelque autre issue, sans doute.

C'tait, en effet, ce qui tait arriv. Scarpante, sa trahison
dcouverte, venait de s'chapper par le fond de la caverne.

Ainsi, cette criminelle machination tait maintenant connue dans tous
ses dtails! C'tait bien l'intendant du seigneur Saffar, qui s'tait
offert comme guide! C'tait bien ce Scarpante, qui avait conduit la
petite caravane, d'abord par les routes de la cte, ensuite  travers
ces montagneuses rgions de l'Anatolie! C'tait bien Yarhud dont les
signaux avaient t aperus par Ahmet pendant la nuit prcdente, et
c'tait bien le capitaine de la _Gudare_, qui venait, en se glissant
dans l'ombre, apporter  Scarpante les derniers ordres de Saffar!

Mais la vigilance et surtout la perspicacit d'Ahmet avaient djou
toute cette manoeuvre. Le tratre dmasqu, les desseins criminels de
son matre taient connus. Le nom de l'auteur de l'enlvement
d'Amasia, on le connaissait, et il se trouvait que c'tait prcisment
ce Saffar que le seigneur Kraban menaait de ses plus terribles
reprsailles.

Mais, si le guet-apens dans lequel avait t attire la petite
caravane tait dcouvert, le pril n'en tait pas moins grand
puisqu'elle pouvait tre attaque d'un instant  l'autre.

Aussi Ahmet, avec son caractre rsolu, prit-il rapidement le seul
parti qu'il y et  prendre.

Mes amis, dit-il, il faut quitter  l'instant ces gorges de Nrissa.
Si l'on nous attaquait dans cet troit dfil, domin par de hautes
roches, nous n'en sortirions pas vivants!

--Partons! rpondit Kraban.--Bruno, Nizib, et vous, seigneur Yanar,
que vos armes soient prtes  tout vnement!

--Comptez sur nous, seigneur Kraban, rpondit Yanar, et vous verrez
ce que nous saurons faire, ma soeur et moi!

--Certes! rpondit la courageuse Kurde, en brandissant son yatagan
dans un mouvement magnifique. Je n'oublierai pas que j'ai maintenant
un fianc  dfendre!

Si jamais Van Mitten subit une profonde humiliation, ce fut d'entendre
l'intrpide femme parler ainsi. Mais,  son tour, il saisit un
revolver, bien dcid  faire son devoir.

Tous allaient donc remonter le dfil, de manire  gagner les
plateaux environnants, lorsque Bruno crut devoir faire cette
rflexion, en homme que la question des repas tient toujours en veil.

Mais cet ne, on ne peut le laisser ici!

--En effet, rpondit Ahmet. Peut-tre Scarpante nous a-t-il gars
dans cette portion recule de l'Anatolie! Peut-tre sommes-nous plus
loigns de Scutari que nous ne le pensons! ... Et dans cette
charrette sont les seules provisions qui nous restent!

Toutes ces hypothses taient fort plausibles. On devait craindre,
maintenant, que cette intervention d'un tratre n'et compromis
l'arrive du seigneur Kraban et des siens sur les rives du Bosphore,
en les loignant de leur but.

Mais, ce n'tait pas l'instant de raisonner sur tout cela: il fallait
agir sans perdre un instant.

Eh bien, dit Kraban, il nous suivra, cet ne, et pourquoi ne nous
suivrait-il pas?

Et, ce disant, il alla prendre l'animal par sa longe, puis, il essaya
de le tirer a lui.

Allons! dit-il.

L'ne ne bougea pas.

Viendras-tu de bon gr? reprit Kraban, en lui donnant une forte
secousse.

L'ne, qui, sans doute, tait fort ttu de sa nature, ne bougea pas
davantage.

Pousse-le, Nizib! dit Kraban.

Nizib, aid de Bruno, essaya de pousser l'ne par derrire ... L'ne
recula plutt qu'il n'avana,

Ah! tu t'enttes! s'cria Kraban, qui commenait  se fcher
srieusement.

--Bon! murmura Bruno, ttu contre ttu!

--Tu me rsistes ...  moi? reprit Kraban.

--Votre matre a trouv le sien! dit Bruno  Nizib, en prenant soin
de n'tre point entendu.

--Cela m'tonnerait. rpondit Nizib sur le mme ton.

Cependant, Ahmet rptait avec impatience:

Mais il faut partir! ... Nous ne pouvons tarder d'une minute ...
quitte  abandonner cet ne!

--Moi! ... lui cder! ... jamais! s'cria Kraban.

Et, prenant la tte du baudet par les oreilles, puis, les secouant
comme s'il et voulu les arracher:

Marcheras-tu? s'cria-t-il. L'ne ne bougea pas.

Ah! tu ne veux pas m'obir! ... dit Kraban. Eh bien, je saurai t'y
forcer quand mme.

Et voil Kraban courant  l'entre de la caverne, et y ramassant
quelques poignes d'herbe sche, dont il fit une petite botte qu'il
prsenta  l'ne. Celui-ci fit un pas en avant.

Ah! ah! s'cria Kraban, il faut cela pour te dcidera marcher!... Eh
bien, par Mahomet, tu marcheras!

Un instant aprs, cette petite botte d'herbe tait attache 
l'extrmit des brancards de la charrette, mais a une distance
suffisante pour que l'ne, mme en allongeant la tte, ne put
l'atteindre. Il arriva donc ceci: c'est que l'animal, sollicit par
cet appt qui allait toujours se dplacer en avant de lui, se dcida 
marcher dans la direction de la passe.

Trs ingnieux! dit Van Mitten.

--Eh bien, imitez-le! s'cria la noble Saraboul, en l'entranant 
la suite de la charrette.

Elle aussi, c'tait un appt qui se dplaait, mais un appt que Van
Mitten, en cela bien diffrent de l'ne, redoutait surtout
d'atteindre!

Tous, suivant la mme direction, en troupe serre, eurent bientt
abandonn le campement, o la position n'et pas t tenable.

Ainsi, Ahmet, dit Kraban,  ton avis, ce Saffar, c'est bien le mme
insolent personnage qui, par pur enttement, a fait craser ma chaise
de poste au railway de Poti?

--Oui, mon oncle, mais c'est, avant tout, le misrable qui a fait
enlever Amasia, et c'est  moi qu'il appartient!

--Part  deux, neveu Ahmet, part  deux, rpondit Kraban, et
qu'Allah nous vienne en aide!

A peine le seigneur Kraban, Ahmet et leurs compagnons avaient-ils
remont le dfil d'une cinquantaine de pas, que le sommet des roches
se couronnait d'assaillants. Des cris taient jets dans l'air, des
coups de feu clataient de toutes parts.

En arrire! En arrire! cria Ahmet, qui fit reculer tout son monde
jusqu' la lisire du campement.

Il tait trop tard pour abandonner les gorges de Nrissa, trop tard
pour aller chercher sur les plateaux suprieurs une meilleure position
dfensive. Les hommes  la solde de Saffar, au nombre d'une douzaine,
venaient d'attaquer. Leur chef les excitait  cette criminelle
agression, et, dans la situation qu'ils occupaient, tout l'avantage
tait pour eux.

Le sort du seigneur Kraban et de ses compagnons tait donc absolument
 leur merci.

A nous!  nous! cria Ahmet, dont la voix domina le tumulte.

--Les femmes au milieu. rpondit Kraban.

Amasia, Saraboul, Nedjeb, formrent aussitt un groupe, autour duquel
Kraban, Ahmet, Van Mitten, Yanar, Nizib et Bruno vinrent se ranger.
Ils taient six hommes pour rsister  la troupe de Saffar,--un contre
deux,--avec le dsavantage de la position.

Presque aussitt, ces bandits, en poussant d'horribles vocifrations,
firent irruption par la passe et roulrent, comme une avalanche, au
milieu du campement.

Mes amis, cria Ahmet, dfendons-nous jusqu' la mort!

Le combat s'engagea aussitt. Tout d'abord, Nizib et Bruno avaient t
touchs lgrement, mais ils ne rompirent pas, ils luttrent, et non
moins vaillamment que la courageuse Kurde, dont le pistolet rpondit
aux dtonations des assaillants.

Il tait vident, d'ailleurs, que ceux-ci avaient ordre de s'emparer
d'Amasia, de la prendre vivante, et qu'ils cherchrent  combattre
plutt  l'arme blanche, afin de ne point avoir  regretter quelque
maladroit coup de feu qui et frapp la jeune fille.

Aussi, dans les premiers instants, malgr la supriorit de leur
nombre, l'avantage ne fut-il point  eux, et plusieurs tombrent-ils
trs grivement blesss.

Ce fut alors que deux nouveaux combattants, non des moins redoutables,
apparurent sur le thtre de la lutte.

C'taient Saffar et Scarpante.

Ah! le misrable! s'cria Kraban. C'est bien lui! C'est bien l'homme
du railway!

Et plusieurs fois, il voulut le coucher en joue, mais sans y russir,
tant oblig de faire face  ceux qui l'attaquaient.

Ahmet et les siens, cependant, rsistaient intrpidement. Tous
n'avaient qu'une pense:  tout prix sauver Amasia,  tout prix
l'empcher de retomber entre les mains de Saffar.

Mais, malgr tant de dvouement et de courage, il leur fallut bientt
cder devant le nombre. Aussi peu  peu, Kraban et ses compagnons
commencrent-ils  plier,  se dsunir, puis  s'acculer aux roches du
dfil. Dj le dsarroi se mettait parmi eux.

Saffar s'en aperut.

A lui, Scarpante,  toi! cria-t-il en lui montrant la jeune fille.

--Oui! Seigneur Saffar, rpondit Scarpante, et cette fois elle ne
vous chappera plus.

Profitant du dsordre, Scarpante parvint  se jeter sur Amasia qu'il
saisit et il s'effora d'entraner hors du campement.

Amasia! ... Amasia!.... cria Ahmet.

Il voulut se prcipiter vers elle, mais un groupe de bandits lui coupa
la route; il fut oblig de s'arrter pour leur faire face.

Yanar essaya alors d'arracher la jeune fille aux treintes de
Scarpante: il ne put y parvenir, et Scarpante, l'enlevant entre ses
bras, fit quelques pas vers le dfil.

Mais Kraban venait d'ajuster Scarpante, et le tratre tombait
mortellement atteint, aprs avoir lch la jeune fille, qui tenta
vainement de rejoindre Ahmet.

Scarpante!... mort!... Vengeons-le! s'cria le chef de ces bandits,
vengeons-le!

Tous se jetrent alors sur Kraban et les siens avec un acharnement
auquel il n'tait plus possible de rsister. Presss de toutes parts,
ceux-ci pouvaient  peine faire usage de leurs armes.

Amasia! ... Amasia! ... dcria Ahmet, en essayant de venir au secours
de la jeune fille, que Saffar venait enfin de saisir et qu'il
entranait hors du campement.

--Courage! ... Courage!.... ne cessait de crier Kraban.

Mais il sentait bien que les siens et lui, accabls par le nombre,
taient perdus!

En ce moment, un coup de feu, tir du haut des roches, fit rouler l'un
des assaillants sur le sol. D'autres dtonations lui succdrent
aussitt.

Quelques-uns des bandits tombrent encore, et leur chute jeta
l'pouvante parmi leurs compagnons.

Saffar s'tait arrt un instant, cherchant  se rendre compte de
cette diversion. Etait-ce donc un renfort inattendu qui arrivait au
seigneur Kraban?

Mais dj Amasia avait pu se dgager des bras de Saffar, dconcert
par cette subite attaque.

Mon pre! ... Mon pre! ... criait la jeune fille.

C'tait Slim, en effet, Slim, suivi d'une vingtaine d'hommes, bien
arms, qui accourait au secours de la petite caravane, au moment mme
o elle allait tre crase.

Sauve qui peut! s'cria le chef des bandits, en donnant l'exemple de
la fuite.

Et il disparut, avec les survivants de sa troupe, en se jetant dans la
caverne, dont une seconde issue, on le sait, s'ouvrait au dehors.

Lches! s'cria Saffar en se voyant ainsi abandonn. Eh bien, on ne
l'aura pas vivante.

Et il se prcipita sur Amasia, au moment o Ahmet s'lanait sur lui.

Saffar dchargea sur le jeune homme le dernier coup de son revolver:
il le manqua. Mais Kraban, qui n'avait rien perdu de son sang-froid,
ne le manqua pas, lui. Il bondit sur Saffar, le saisit  la gorge, et
le frappa d'un coup de poignard au coeur.

Un rugissement, ce fut tout. Saffar, dans ses dernires convulsions,
ne put mme pas entendre son adversaire s'crier:

Voil pour t'apprendre  faire craser ma voiture!

Le seigneur Kraban et ses compagnons taient sauvs. A peine les uns
ou les autres avaient-ils reu quelques lgres blessures. Et
cependant, tous s'taient bien comports,--tous,--Bruno et Nizib, dont
le courage ne s'tait point dmenti; le seigneur Yanar, qui avait
vaillamment lutt; Van Mitten, qui s'tait distingu dans la mle, et
l'nergique Kurde, dont le pistolet avait souvent retenti au plus fort
de l'action.

Toutefois, sans l'arrive inexplicable de Slim, c'en et t fait
d'Amasia et de ses dfenseurs. Tous eussent pri, car ils taient
dcids  se faire tuer pour elle.

Mon pre!... mon pre!... s'cria la jeune fille en se jetant dans
les bras de Slim.

--Mon vieil ami, dit Kraban, vous ... vous ... ici?

--Oui!... Moi! rpondit Slim.

--Comment le hasard vous a-t-il amen?... demanda Ahmet.

--Ce n'est point un hasard! rpondit Slim, et, depuis longtemps
dj, je me serais mis  la recherche de ma fille, si, au moment o ce
capitaine l'enlevait de la villa, je n'eusse t bless....

--Bless, mon pre?

--Oui! ... Un coup de feu parti de cette tartane! Pendant un mois,
retenu par cette blessure, je n'ai pu quitter Odessa! Mais, il y a
quelques jours, une dpche d'Ahmet....

--Une dpche? s'cria Kraban, que ce mot malsonnant mit soudain en
veil.

--Oui ... une dpche ... date de Trbizonde!

--Ah! c'tait une....

--Sans doute, mon oncle, rpondit Ahmet, qui sauta au cou de Kraban,
et pour la premire fois qu'il m'arrive d'envoyer un tlgramme 
votre insu, avouez que j'ai bien fait!

--Oui ... mal bien fait! rpondit Kraban en hochant la tte, mais
que je ne t'y reprenne plus, mon neveu!

--Alors, reprit Slim, apprenant par cette dpche que tout pril
n'tait peut tre pas cart pour votre petite caravane, j'ai runi
ces braves serviteurs, je suis arriv  Scutari, je me suis lanc sur
la route du littoral....

--Et par Allah! ami Slim, st'cria Kraban, vous tes arriv 
temps! ... Sans vous, nous tions perdus! ... Et cependant, on se
battait bien dans notre petite troupe!

--Oui! ajouta le seigneur Yanar, et ma soeur a montr qu'elle savait,
au besoin, faire le coup de feu!

--Quelle femme! murmura Van Mitten.

En ce moment, les nouvelles lueurs de l'aube commenaient  blanchir
l'horizon. Quelques nuages, immobiliss au znith, se nuanaient des
premiers rayons du jour.

Mais o sommes-nous, ami Slim, demanda le seigneur Kraban, et
comment avez-vous pu nous rejoindre dans cette rgion o un tratre
avait entran notre caravane....

--Et loin de notre route? ajouta Ahmet.

--Mais non mes amis, mais non! rpondit Slim. Vous tes bien sur le
chemin de Scutari,  quelques lieues seulement de la mer!

--Hein? ... fit Kraban.

--Les rives du Bosphore sont l! ajouta Slim en tendant sa main vers
le nord-ouest.

--Les rives du Bosphore? s'cria Ahmet.

Et tous de gagner, en remontant les roches, le plateau suprieur qui
s'tendait au-dessus des gorges de Nrissa.

 Voyez ... voyez!.... dit Slim.

En effet, un phnomne se produisait, en ce moment,--phnomne naturel
qui, par un simple effet de rfraction, faisait apparatre au loin les
parages tant dsirs. A mesure que se faisait le jour, un mirage
relevait peu  peu les objets situs au-dessous de l'horizon. On et
dit que les collines, qui s'arrondissaient  la lisire de la plaine,
s'enfonaient dans le sol comme une ferme de dcor.

La mer! ... C'est la mer! s'cria Ahmet!

Et tous de rpter avec lui:

La mer! ... La mer!

Et, bien que ce ne fut qu'un effet de mirage, la mer n'en tait pas
moins l,  quelques lieues  peine.

La mer! ... La mer! ... ne cessait de rpter le seigneur Kraban.
Mais, si ce n'est pas le Bosphore, si ce n'est pas Scutari, nous
sommes au dernier jour du mois, et....

--C'est le Bosphore! ... C'est Scutari! ... s'cria Ahmet.

Le phnomne venait de s'accentuer, et, maintenant, toute la
silhouette d'une ville, btie en amphithtre, se dcoupait sur les
derniers plans de l'horizon.

Par Allah! c'est Scutari! rpta Kraban. Voil son panorama qui
domine le dtroit! ... Voil la mosque de Buyuk Djami!

Et, en effet, c'tait bien Scutari, que Slim venait de quitter trois
heures auparavant.

En route, en route! s'cria Kraban.

Et, comme un bon Musulman qui, en toutes choses, reconnat la grandeur
de Dieu:

_Ilah il Allah!_ ajouta-t-il en se tournant vers le soleil levant.

Un instant aprs, la petite caravane s'lanait vers la route qui
longe la rive gauche du dtroit. Quatre heures aprs,  cette date du
30 septembre,--dernier jour fix pour la clbration du mariage
d'Amasia et d'Ahmet,--le seigneur Kraban, ses compagnons et son ne,
aprs avoir achev ce tour de la mer Noire, apparaissaient sur les
hauteurs de Scutari et saluaient de leurs acclamations les rives du
Bosphore.




XIV


DANS LEQUEL VAN MITTEN ESSAIE DE FAIRE COMPRENDRE LA SITUATION A LA
NOBLE SARABOUL.

C'tait en un des plus heureux sites qui se puisse rver,  mi-cte de
la colline sur laquelle se dveloppe Scutari, que s'levait la villa
du seigneur Kraban.

Scutari, ce faubourg asiatique de Constantinople, l'ancienne
Chrysopolis, ses mosques aux toits d'or, tout le bariolage de ses
quartiers o se presse une population de cinquante mille habitants,
son dbarcadre flottant sur les eaux du dtroit, l'immense rideau des
cyprs de son cimetire,--ce champ de repos prfr des riches
Musulmans, qui craignent que la capitale suivant une lgende, ne soit
prise pendant que les fidles seront  la prire--puis,  une lieue de
l, le mont Boulgourlou qui domine cet ensemble et permet  la vue de
s'tendre sur la mer de Marmara, le golfe de Nicomdie, le canal de
Constantinople, rien ne peut donner une ide de ce splendide panorama,
unique au monde, sur lequel s'ouvraient les fentres de la villa du
riche ngociant.

A cet extrieur,  ces jardins en terrasse, aux beaux arbres,
platanes, htres et cyprs qui les ombragent, rpondait dignement
l'intrieur de l'habitation. Vraiment, il et t dommage de s'en
dfaire pour n'avoir point  payer quotidiennement les quelques paras
auxquels taient maintenant taxs les caques du Bosphore!

Il tait alors midi. Depuis trois heures environ, le matre de cans
et ses htes taient installs dans cette splendide villa. Aprs avoir
refait leur toilette, ils s'y reposaient des fatigues et des motions
de ce voyage, Kraban, tout fier de son succs, se moquant du Muchir
et de ses impts vexatoires; Amasia et Ahmet, heureux comme des
fiancs qui vont devenir poux; Nedjeb, un perptuel clat de rire;
Bruno, satisfait en se disant qu'il rengraissait dj, mais inquiet
pour son matre; Nizib, toujours calme, mme dans les grandes
circonstances, le seigneur Yanar, plus farouche que jamais, sans qu'on
pt savoir pourquoi; la noble Saraboul, aussi imprieuse qu'elle et
pu l'tre dans la capitale du Kurdistan; Van Mitten enfin, assez
proccup de l'issue de cette aventure.

Si Bruno constatait dj une certaine amlioration dans son
embonpoint, ce n'tait pas sans raison. Il y avait eu un djeuner
aussi abondant que magnifique. Ce n'tait pas le fameux dner auquel
le seigneur Kraban avait invit son ami Van Mitten, six semaines
auparavant; mais, pour tre devenu un djeuner, il n'en avait pas t
moins superbe. Et maintenant, tous les convives, runis dans le plus
charmant salon de la villa, dont les larges baies s'ouvraient, sur le
Bosphore, achevaient, dans une conversation anime, de se congratuler
les uns les autres.

Mon cher Van Mitten, dit le seigneur Kraban, qui allait, venait,
serrant la main  ses htes, c'tait un dner auquel je vous avais
invit, mais il ne faut pas m'en vouloir si l'heure nous a obligs
....

--Je ne me plains pas, ami Kraban, rpondit le Hollandais. Votre
cuisinier a bien fait les choses!

--Oui, trs bonne cuisine, en vrit, trs bonne cuisine! ajouta le
seigneur Yanar, qui avait mang plus qu'il ne convient, mme  un
Kurde de grand apptit.

--On ne ferait pas mieux au Kurdistan, rpondit Saraboul, et si
jamais, seigneur Kraban, vous venez  Mossoul nous rendre visite....

--Comment donc? s'cria Kraban, mais j'irai, belle Saraboul, j'irai
vous voir, vous et mon ami Van Mitten!

--Et nous tcherons de ne pas vous faire regretter votre villa, ...
pas plus que vous ne regretterez la Hollande, ajouta l'aimable femme
en se retournant vers son fianc.

--Prs de vous, noble Saraboul! ... crut devoir rpondre Van Mitten,
qui ne parvint pas  finir sa phrase.

Puis, pendant que l'aimable Kurde se dirigeait du ct des fentres du
salon, qui s'ouvraient sur le Bosphore:

Le moment est venu, je crois, dit-il  Kraban, de lui apprendre que
ce mariage est nul!

--Aussi nul, Van Mitten, que s'il n'avait jamais t fait!

--Vous m'aiderez bien un peu, Kraban, dans cette tche ... qui ne
laisse pas d'tre scabreuse!

--Hum!... ami Van Mitten, rpondit Kraban, ce sont l de ces choses
intimes ... qu'on ne doit traiter qu'en tte--tte!

--Diable! fit le Hollandais.

Et il alla s'asseoir dans un coin, pour chercher quel pourrait tre le
meilleur mode d'oprer.

Digne Van Mitten, dit alors Kraban  son neveu, quelle scne avec sa
Kurdistane!

--Il ne faut pourtant pas oublier, rpondit Ahmet, que c'est pour
nous qu'il a pouss le dvouement jusqu' l'pouser!

--Aussi lui viendrons-nous en aide, mon neveu! Bah! il tait mari,
au moment o, sous peine de prison, on l'a oblig  contracter ce
nouveau mariage, et, pour un Occidental, c'est un cas de nullit
absolue! Donc, il n'a rien  craindre ... rien!

--Je le sais, mon oncle, mais, quand madame Saraboul recevra ce coup
en pleine poitrine, quel bondissement de panthre trompe! ... Et le
beau-frre Yanar, quelle explosion de poudrire!

--Par Mahomet! rpondit Kraban, nous leur ferons entendre raison!
Aprs tout, Van Mitten n'tait coupable de quoi que ce soit, et, au
caravansrail de Rissar, l'honneur de la noble Saraboul n'a jamais, de
son fait, couru l'ombre d'un danger!

--Jamais, oncle Kraban, et il est clair que cette tendre veuve
cherchait  se remarier  tout prix!

--Sans doute, Ahmet. Aussi n'a-t-elle pas hsit  mettre la main sur
ce bon Van Mitten!

--Une main de fer, oncle Kraban!

--D'acier! rpliqua Kraban.

--Mais enfin, mon oncle, s'il s'agit tout  l'heure de dfaire ce faux
mariage....

--Il s'agit aussi d'en faire un vrai, n'est-ce pas? rpondit Kraban,
en tournant et retournant ses mains l'une sur l'autre comme s'il les
et savonnes.

--Oui ... le mien! dit Ahmet.

--Le ntre! ajouta la jeune fille, qui venait des'approcher. Nous
l'avons bien mrit?

--Bien mrit, dit Slim.

--Oui, ma petite Amasia, rpondit Kraban, mrit dix fois, cent
fois, mille fois! Ah! chre enfant! quand je songe que, par ma faute,
par mon enttement, tu as failli....

--Bon! Ne parlons plus de cela! dit Ahmet.

--Non, jamais, oncle Kraban! dit la jeune fille en lui fermant la
bouche de sa petite main.

--Aussi, reprit Kraban, j'ai fait voeu ... Oui!... j'ai fait voeu
... de ne plus m'entter  quoi que ce soit!

--Je voudrais voir cela pour y croire! s'cria Nedjeb en partant d'un
bel clat de rire.

--Hein? ... Qu'a-t-elle dit, cette moqueuse de Nedjeb?

--Oh! rien, seigneur Kraban!

--Oui, reprit celui-ci, je ne veux plus jamais m'entter ... si ce
n'est  vous aimer tous les deux!

--Quand le seigneur Kraban renoncera  tre le plus ttu des
hommes!... murmura Bruno.

--C'est qu'il n'aura plus de tte! rpondit Nizib.

--Et encore! ajouta le rancunier serviteur de Van Mitten.

Cependant, la noble Kurde s'tait rapproche de son fianc, qui
restait tout pensif en son coin, trouvant sans doute sa tche d'autant
plus difficile qu' lui seul incombait le soin de l'excuter.

Qu'avez-vous donc, seigneur Van Mitten? lui demanda-t-elle. Je vous
trouve l'air soucieux!

--En effet, beau-frre! ajouta le seigneur Yanar. Que faites-vous l?
Vous ne nous avez pas amens  Scutari pour n'y rien voir, j'imagine!
Montrez-nous donc le Bosphore comme nous vous montrerons dans quelques
jours le Kurdistan!

A ce nom redout, le Hollandais tressauta comme s'il et reu la
secousse d'une pile lectrique.

Allons, venez, seigneur Van Mitten! reprit Saraboul en l'obligeant 
se lever.

--A vos ordres ... belle Saraboul! ... Je suis entirement  vos
ordres! rpondit Van Mitten.

Et, mentalement, il se disait et se redisait.

Comment lui apprendre?....

A ce moment, la jeune Zingare, aprs avoir ouvert une des grandes
baies du salon, qu'une riche tenture abritait des rayons du soleil,
s'criait joyeusement:

Voyez! ... Voyez! ... Scutari est en grande animation!.... ce sera
trs intressant de s'y promener aujourd'hui!

Les htes de la villa s'taient avancs prs des fentres.

En effet, dit Kraban, le Bosphore est couvert d'embarcations
pavoises! Sur les places et dans les rues, j'aperois des acrobates,
des jongleurs!....

On entend la musique, et les quais sont pleins de monde comme pour un
spectacle!

--Oui, dit Slim, la ville est en fte!

--J'espre bien que cela ne nous empchera pas de clbrer notre
mariage? dit Ahmet.

--Non, certes! rpondit le seigneur Kraban. Nous allons avoir 
Scutari le pendant de ces ftes de Trbizonde, qui semblaient avoir
t donnes en l'honneur de notre ami Van Mitten!

--Il me plaisantera jusqu'au bout! murmura le Hollandais. Mais c'est
dans le sang! Il ne faut pas lui en vouloir!

--Mes amis, dit alors Slim, occupons-nous immdiatement de notre
grande affaire! C'est le dernier jour, aujourd'hui....

--Et ne l'oublions pas! rpondit Kraban.

--Je vais chez le juge de Scutari, reprit Slim, afin de faire
prparer le contrat.

--Nous vous y rejoindrons! rpondit Ahmet. Vous savez, mon oncle, que
votre prsence est indispensable....

--Presque autant que la tienne! s'cria Kraban, en accentuant sa
rponse d'un bon gros rire.

--Oui, mon oncle ... plus indispensable encore, si vous le voulez
bien ... en votre qualit de tuteur!

--Eh bien, dit Slim, dans une heure, rendez-vous chez le juge de
Scutari!

Et il sortit du salon, au moment o Ahmet ajoutait, en s'adressant 
la jeune fille:

Puis, aprs la signature chez le juge, chre Amasia, une visite 
l'iman, qui nous dira sa meilleure prire ... puis....

--Puis ... nous serons maris! s'cria Nedjeb, comme s'il se ft agi
d'elle.

--Cher Ahmet! murmura la jeune fille.

Cependant, la noble Saraboul s'tait une seconde fois rapproche de
Van Mitten, qui, de plus en plus pensif, venait de s'asseoir dans un
autre coin du salon.

En attendant cette crmonie, lui dit-elle, pourquoi ne
descendrions-nous pas jusqu'au Bosphore?

--Le Bosphore? ... rpondit Van Mitten, l'air hbt. Vous parlez du
Bosphore?

--Oui! ... le Bosphore! reprit le seigneur Yanar. On dirait que vous
ne comprenez pas!

--Si ... si! ... Je suis prt, rpondit Van Mitten en se relevant
sous la main puissante de son beau-frre. Oui ... le Bosphore! ...
Mais, auparavant, je dsirerais ... je voudrais....

--Vous voudriez? rpta Saraboul.

--Je serais heureux d'avoir un entretien ... particulier ... avec
vous ... belle Saraboul!

--Un entretien particulier?

--Soit! Je vous laisse alors, dit Yanar.

--Non ... restez, mon frre, rpondit Saraboul, qui dvisageait son
fianc, restez!... J'ai comme un pressentiment que votre prsence ne
sera pas inutile!

--Par Mahomet, comment va-t-il s'en tirer? murmura Kraban 
l'oreille de son neveu.

--Ce sera dur! dit Ahmet.

--Aussi, ne nous loignons pas, afin de soutenir, au besoin, les
oprations de Van Mitten!

--Pour sr, il va tre mis en pices! murmura Bruno.

Le seigneur Kraban, Ahmet, Amasia et Nedjeb, Bruno et Nizib se
dirigrent vers la porte, afin de laisser la place libre aux
combattants.

Courage, Van Mitten! dit Kraban, qui serra la main de son ami en
passant prs de lui. Je ne m'loigne pas, je vais me tenir dans la
pice  ct et veillerai sur vous.

--Courage, mon matre, ajouta Bruno, ou garele Kurdistan!

Un instant aprs, la noble Kurde, Van Mitten, le seigneur Yanar,
taient seuls dans le salon, et le Hollandais, se grattant le front de
l'index, se disait dans un _a parte_ mlancolique:

Si je sais de quelle faon commencer!

Saraboul alla franchement  lui:

Qu'avez-vous  nous dire, seigneur Van Mitten? demanda-t-elle d'un
ton suffisamment contenu pour permettre  une discussion de commencer
sans trop d'clat.

--Allons! Parlez! dit plus durement Yanar.

--Si nous nous asseyions? dit Van Mitten, qui sentait ses jambes se
drober sous lui.

--Ce que l'on peut dire assis, on peut le dire debout! rpliqua
Saraboul. Nous vous coutons!

Van Mitten, faisant appel  tout son courage, dbuta par cette phrase
dont les mots semblent combins tout exprs pour les gens embarrasss:

Belle Saraboul, soyez certaine que ... tout d'abord ... et bien
malgr moi ... je regrette....

--Vous regrettez?... rpondit l'imprieuse femme. Qu'est-ce que vous
regrettez?... Serait-ce votre mariage? Il n'est, aprs tout, qu'une
lgitime rparation....

--Oh' rparation! ... rparation! ... se risqua  dire, mais 
mi-voix, l'hsitant Van Mitten.

--Et moi aussi, je regrette ... rpliqua ironiquement Saraboul, oui
certes!

--Ah! vous regrettez?....

--Je regrette que l'audacieux, qui s'est introduit dans ma chambre au
caravansrail de Rissar, n'ait t ni le seigneur Ahmet!....

Elle devait dire vrai, la veuve consolable, et ses regrets se
comprendront de reste!

Ni mme le seigneur Kraban! ajouta-t-elle. Au moins, c'et t un
homme que j'aurais pous....

--Bien parl, ma soeur! s'cria le seigneur Yanar.

--Au lieu d'un....

--Encore mieux parl, ma soeur, quoique vous n'ayez pas cru devoir
achever votre pense!

--Permettez ... dit Van Mitten, bless d'une observation qui
l'attaquait directement dans sa personne.

--Qui aurait jamais pu croire, ajouta Saraboul, que l'auteur de cet
attentat et t un Hollandais conserv dans la glace!

--Ah!  la fin, je m'insurge! s'cria Van Mitten, absolument froiss
d'tre assimil  une conserve. Et, d'abord, madame Saraboul, il n'y a
pas eu attentat!

--Vraiment? dit Yanar.

--Non, reprit Van Mitten, mais une erreur! Nous nous sommes, ou
plutt, sur un faux et peut-tre perfide renseignement, je me suis
tromp de chambre!

--En vrit! fit Saraboul.

--Un simple malentendu qu'il m'a fallu, sous peine de prison, rparer
par un mariage ... htif!

--Htif ou non! ... rpliqua Saraboul, vous n'en tes pas moins mari
... mari avec moi! Et, croyez-le bien, monsieur, ce qui a t
commenc  Trbizonde, s'achvera au Kurdistan!

--Oui! ... Parlons-en du Kurdistan! ... rpondit Van Mitten, qui
commenait  se monter.

--Et, comme je m'aperois que la socit de vos amis vous rend peu
aimable  mon gard, aujourd'hui mme nous quitterons Scutari, et nous
partirons pour Mossoul, o je saurai bien vous infuser un peu de sang
kurde dans les veines!

--Je proteste! s'cria Van Mitten.

--Encore un mot, et nous partons  l'instant!

--Vous partirez, madame Saraboul! rpondit Van Mitten, dont la voix
prit une inflexion lgrement ironique. Vous partirez, si cela vous
convient, et personne ne songera  vous retenir! ... Mais, moi, je ne
partirai pas!

--Vous ne partirez pas? s'cria Saraboul, outre de cette rsistance
inattendue d'un mouton en face de deux tigres.

--Non!

--Et vous avez la prtention de nous rsister? demanda le seigneur
Yanar, en se croisant les bras.

--J'ai cette prtention!

--A moi ... et  elle, une Kurde!

--Fut-elle dix fois plus Kurde encore!

--Savez-vous bien, monsieur le Hollandais, dit la noble Saraboul en
marchant vers son fianc, savez-vous bien quelle femme je suis ... et
quelle femme j'ai t! ... Savez-vous bien qu' quinze ans, j'tais
dj veuve!

--Oui ... dj! ... rpta Yanar, et quand on a pris cette habitude
de bonne heure....

--Soit, madame! rpondit Van Mitten. Mais savez-vous,  votre tour,
ce que je vous dfie de devenir jamais, malgr l'habitude que vous en
pouvez avoir?

--C'est?....

--C'est de devenir veuve de moi!

--Monsieur Van Mitten, s'cria Yanar en portant la main  son
yatagan, il suffirait pour cela d'un coup.....

--C'est en quoi vous vous trompez, seigneur Yanar, et votre sabre ne
ferait pas de madame Saraboul une veuve ... par cette excellente
raison que je n'ai jamais pu tre son mari!

--Hein?

--Et que notre mariage mme serait nul!

--Nul?

--Parce que, si madame Saraboul a le bonheur d'tre veuve de ses
premiers poux, je n'ai pas celui d'tre veuf de ma premire femme!

--Mari! ... Il tait mari! ... s'cria la noble Kurde, mise hors
d'elle-mme par ce foudroyant aveu.

--Oui! ... rpondit Van Mitten, maintenant emball dans la
discussion, oui, mari! Et ce n'est que pour sauver mes amis, pour les
empcher d'tre arrts au caravansrail de Rissar, que je me suis
sacrifi!

--Sacrifi! ... rpliqua Saraboul, qui rpta ce mot en se laissant
tomber sur un divan.

--Sachant bien que ce mariage ne serait pas valable, continua Van
Mitten, puisque la premire madame Van Mitten n'est pas plus morte que
je ne suis veuf ... et qu'elle m'attend en Hollande!

La fausse pouse outrage s'tait releve, et, se retournant vers le
seigneur Yanar:

Vous l'entendez, mon frre! dit-elle.

--Je l'entends!

--Votre soeur vient d'tre joue!

--Outrage!

--Et ce tratre est encore vivant?....

--Il n'a plus que quelques instants  vivre!

--Mais ils sont enrags! s'cria Van Mitten, vritablement inquiet de
l'attitude menaante du couple kurde.

--Je vous vengerai, ma soeur! s'cria le seigneur Yanar, qui, la main
haute, marcha vers le Hollandais.

--Je me vengerai moi-mme! Et, ce disant, la noble Saraboul se
prcipita sur Van Mitten, en poussant des cris de fureur qui furent
heureusement entendus du dehors.




XV


OU L'ON VERRA LE SEIGNEUR KRABAN PLUS TTU ENCORE QU'IL NE L'A JAMAIS
T.

La porte du salon s'ouvrit aussitt. Le seigneur Kraban, Ahmet,
Amasia, Nedjeb, Bruno, parurent sur le seuil.

Kraban eut vite fait de dgager Van Mitten.

Eh, madame! dit Ahmet, on n'trangle pas ainsi les gens ... pour un
malentendu!

--Diable! murmura Bruno, il tait temps d'arriver!

--Pauvre monsieur Van Mitten! dit Amasia, qui prouvait un sentiment
de sincre commisration pour son compagnon de voyage.

--Ce n'est dcidment pas la femme qu'il lui faut! ajouta Nedjeb en
secouant la tte.

Cependant, Van Mitten reprenait peu  peu ses esprits.

Cela a t dur? dit Kraban.

--Un peu plus, j'y passais! rpondt Van Mitten. En ce moment, la
noble Saraboul revint sur le seigneur Kraban, et, le prenant
directement  parti:

Et c'est vous qui vous tes prt, dit-elle,  cette....

--Mystification, rpondit Kraban d'un ton aimable. C'est le mot
propre ... mystification!

--Je me vengerai! ... Il y a des juges  Constantinople!....

--Belle Saraboul, rpondit le seigneur Kraban, n'accusez que
vous-mme! Vous vouliez bien, pour un prtendu attentat, nous faire
arrter et compromettre notre voyage! Eh! par Allah! on s'en tire
comme on peut! Nous nous en sommes tirs par un prtendu mariage et
nous avions droit  cette revanche, assurment!

A cette rponse, Saraboul se laissa choir une seconde fois sur un
divan, en proie  une de ces attaques de nerfs dont les femmes ont le
secret, mme au Kurdistan.

Nedjeb et Amasia s'empressrent  la secourir.

Je m'en vais! ... Je m'en-vais! ... criait-elle au plus fort de sa
crise.

Bon voyage! rpondit Bruno.

Mais voici qu' ce moment Nizib parut sur le seuil de la porte.

Qu'y a-t-il? demanda Kraban.

--C'est une dpche qu'on vient d'apporter du comptoir de Galata,
rpondit Nizib.

--Pour qui? demanda Kraban.

--Pour monsieur Van Mitten, mon matre. Elle vient d'arriver
aujourd'hui mme.

--Donnez! dit Van Mitten.

Il prit la dpche, l'ouvrit, et en regarda la signature.

C'est de mon premier commis de Rotterdam! dit-il.

Puis, lisant les premiers mots: _Madame Van Mitten ... depuis cinq
semaines ... dcde_....

La dpche froisse dans sa main, Van Mitten demeura ananti, et,
pourquoi le cacher? ses yeux s'taient subitement remplis de larmes.

Mais, sur ces derniers mots, Saraboul venait de se redresser
subitement, comme un diable  ressort.

Cinq semaines! s'cria-t-elle,  la fois heureuse et ravie. Il a dit
cinq semaines!

L'imprudent! murmura Ahmet, qu'avait-il besoin de crier cette date et
en ce moment!

--Donc, reprit Saraboul triomphante, donc, il y a dix jours, quand je
vous faisais l'honneur de me fiancer  vous....

--Mahomet l'trangle! s'cria Kraban, peut-tre un peu plus haut
qu'il ne voulait.

--Vous tiez veuf, seigneur mon poux! dit Saraboul avec l'accent du
triomphe.

--Absolument veuf, seigneur mon beau-frre! ajouta Yanar.

--Et notre mariage est valable!

A son tour, Van Mitten, cras par la logique de cet argument, s'tait
laiss tomber sur le divan.

Le pauvre homme, dit Ahmet  son oncle, il n'a plus qu' se jeter
dans le Bosphore!

--Bon! rpondit Kraban, elle s'y jetterait aprs lui et serait
capable de le sauver ... par vengeance!

La noble Saraboul avait saisi par le bras celui qui, cette fois, tait
bien sa proprit.

Levez-vous! dit-elle.

--Oui, chre Saraboul, rpondit Van Mitten en baissant la tte.... Me
voici prt!

--Et suivez-nous! ajouta Yanar.

--Oui, cher beau-frre! rpondit Van Mitten, absolument mt et
dmt. Prt  vous suivre ... o vous voudrez!

--A Constantinople, o nous nous embarquerons sur le premier
paquebot! rpondit Saraboul.

--Pour?....

--Pour le Kurdistan! rpondit Yanar.

--Le Kur? ... Tu m'accompagneras, Bruno! ... On y mange bien! ... Ce
sera, pour toi, une vritable compensation!

Bruno ne put que faire un signe de tte affirmatif.

Et la noble Saraboul et le seigneur Yanar emmenrent l'infortun
Hollandais, que ses amis voulurent en vain retenir, tandis que son
fidle domestique le suivait en murmurant:

Lui avais-je assez prdit qu'il lui arriverait malheur!

Les compagnons de Van Mitten et Kraban lui-mme taient rests
anantis, muets, devant ce coup de foudre.

Le voil mari! dit Amasia.

--Par dvouement pour nous! rpondit hmet.

--Et pour tout de bon cette fois! ajouta Nedjeb.

--Il n'aura plus qu'une ressource au Kurdistan, dit Kraban le plus
srieusement du monde.

--Ce sera, mon oncle?

--Ce sera, pour qu'elles se neutralisent, d'en pouser une douzaine
de pareilles!

En ce moment, la porte s'ouvrit, et Slim parut, la figure inquite,
la respiration haletante, comme s'il et couru  perdre haleine.

Mon pre, qu'avez-vous? demanda Amasia.

--Qu'est-il arriv? s'cria Ahmet.

--Eh bien, mes amis, il est impossible de clbrer le mariage
d'Amasia et d'Ahmet....

--Vous dites?

--A Scutari, du moins! reprit Slim.

--A Scutari?

--Il ne peut se faire qu' Constantinople!

--A Constantinople? ... rpondit Kraban, qui ne put s'empcher de
dresser l'oreille. Et pourquoi?

--Parce que le juge de Scutari refuse absolument de faire enregistrer
le contrat!

--Il refuse? ... dit Ahmet.

--Oui! ... sous ce prtexte que le domicile de Kraban, et, par
consquent, celui d'Ahmet, n'est point  Scutari, mais 
Constantinople!

--A Constantinople? rpta Kraban, dont les soucils commencrent 
se froncer.

--Or, reprit Slim, c'est aujourd'hui le dernier jour assign au
mariage de ma fille pour qu'elle puisse entrer en possession de la
fortune qui lui a t lgue! Il faut donc, sans perdre un instant,
nous rendre chez le juge qui recevra le contrat  Constantinople!

--Partons! dit Ahmet en se dirigeant vers la porte.

--Partons! ajouta Amasia qui le suivait dj.

--Seigneur Kraban, est-ce que cela vous contrarierait de nous
accompagner? demanda la jeune fille.

Le seigneur Kraban tait immobile et silencieux.

Eh bien, mon oncle? dit Ahmet en revenant.

--Vous ne venez pas? dit Slim.

--Faut-il donc que j'emploie la force? ajouta Amasia, qui prit
doucement le bras de Kraban.

--J'ai fait prparer un caque, dit Slim, et nous n'avons qu'
traverser le Bosphore!

--Le Bosphore? s'cria Kraban.

Puis, d'un ton sec:

Un instant! dit-il, Slim, est-ce que cette taxe de dix paras par
tte est toujours exige de ceux qui traversent le Bosphore?

--Oui, sans doute, ami Kraban, dit Slim. Mais, maintenant que vous
avez jou ce bon tour aux autorits ottomanes, d'tre all de
Constantinople  Scutari sans payer, je pense que vous ne refuserez
pas....

--Je refuserai! rpondit nettement Kraban.

--Alors on ne vous laissera pas passer! reprit Slim

--Soit! ... Je ne passerai pas!

--Et notre mariage ... s'cria Ahmet, notre mariage qui doit tre
fait aujourd'hui mme?

--Vous vous marierez sans moi!

--C'est impossible! Vous tes mon tuteur, oncle Kraban, et, vous le
savez bien, votre prsence est indispensable!

--Eh bien, Ahmet, attends que j'aie fait tablir mon domicile 
Scutari ... et tu te marieras  Scutari!

Toutes ces rponses taient envoyes d'un ton cassant, qui devait
laisser peu d'espoir aux contradicteurs de l'entt personnage.

Ami Kraban, reprit Slim, c'est aujourd'hui le dernier jour ... vous
entendez bien, et toute la fortune qui doit revenir  ma fille, sera
perdue, si....

Kraban fit un signe de tte ngatif, lequel fut accompagn d'un geste
plus ngatif encore.

Mon oncle, s'cria Ahmet, vous ne voudrez pas....

--Si l'on veut m'obliger  payer dix paras, rpondit Keraban, jamais,
non, jamais je ne passerai le Bosphore! Par Allah! plutt refaire le
tour de la mer Noire pour revenir  Constantinople!

Et en vrit, le ttu et t homme  recommencer!

Mon oncle, reprit Ahmet, c'est mal ce que vous faites l! ... Cet
enttement, en pareille circonstance, permettez-moi de vous le dire,
ne peut s'expliquer d'un homme tel que vous! ... Vous allez causer le
malheur de ceux qui n'ont jamais eu pour vous que la plus vive amiti!
... C'est mal!

--Ahmet, fais attention  tes paroles! rpondit Keraban d'un ton
sourd, qui indiquait une colre prte  clater.

--Non, mon oncle, non! ... Mon coeur dborde, et rien ne m'empchera
de parler! ... C'est ... c'est d'un mauvais homme!

--Cher Ahmet, dit alors Amasia, calmez-vous! Ne parlez pas ainsi de
votre oncle! ... Si cette fortune sur laquelle vous aviez le droit de
compter vous chappe ... renoncez  ce mariage!

--Que je renonce  vous, rpondit Ahmet en pressant la jeune fille
sur son coeur! Jamais! ... Non! ... Jamais! ... Venez! ... Quittons
cette ville pour n'y plus revenir! Il nous restera bien encore de quoi
pouvoir payer dix paras pour passer  Constantinople!

Et Ahmet, dans un mouvement dont il n'tait plus matre, entrana la
jeune fille vers la porte.

Kraban? ... dit Slim, qui voulut tenter, une dernire fois, de
faire revenir son ami sur sa dtermination.

--Laissez-moi, Slim, laissez-moi!

--Hlas! partons, mon pre! dit Amasia, jetant sur Kraban un regard
humide de larmes qu'elle retenait  grand'peine.

Et elle allait se diriger avec Ahmet vers la porte du salon, quand
celui-ci s'arrta.

Une dernire fois, mon oncle, dit-il, vous refusez de nous
accompagner  Constantinople, chez le juge, o votre prsence est
indispensable pour notre mariage?

--Ce que je refuse, rpondit Kraban, dont le pied frappa le parquet
 le dfoncer, c'est de jamais me soumettre  payer cette taxe!

--Kraban! dit Slim.

--Non! par Allah! Non!

--Eh bien, adieu, mon oncle! dit Ahmet. Votre enttement nous cotera
une fortune! ... Vous aurez ruin celle qui doit tre votre nice! ...
Soit! ... Ce n'est pas la fortune que je regrette! ... Mais vous aurez
apport un retard  notre bonheur! ... Nous ne nous reverrons plus!

Et le jeune homme, entranant Amasia, suivi de Slim, de Nedjeb, de
Nizib, quitta le salon, puis la villa, et, quelques instants aprs,
tous s'embarquaient dans un caque pour revenir  Constantinople.

Le seigneur Kraban, rest seul, allait et venait en proie  la plus
extrme agitation.

Non! par Allah! Non! par Mahomet! se disait-il. Ce serait indigne de
moi! ... Avoir fait le tour de la mer Noire pour ne pas payer cette
taxe, et, au retour, tirer de ma poche ces dix paras! ... Non! ...
Plutt ne jamais remettre le pied  Constantinople! ... Je vendrai ma
maison de Galata! ... Je cesserai les affaires! ... Je donnerai toute
ma fortune  Ahmet pour remplacer celle qu'Amasia aura perdue! ... Il
sera riche ... et moi ... je serai pauvre ... mais non! je ne cderai
pas! ... Je ne cderai pas!

Et, tout en parlant ainsi, le combat qui se livrait en lui se
dchanait avec plus de violence.

Cder! ... payer! ... rptait-il. Moi ... Kraban!...
Arriver devant le chef de police qui m'a dfi ... qui m'a vu partir
... qui m'attend au retour ... qui me narguerait  la face de tous en
me rclamant cet odieux impt!... Jamais!

Il tait visible que le seigneur Kraban se dbattait contre sa
conscience, et qu'il sentait bien que les consquences de cet
enttement, absurde au fond, retomberaient sur d'autres que lui!

Oui! ... reprit-il, mais Ahmet voudra-t-il accepter? ... Il est parti
dsol et furieux de mon enttement! ... Je le conois! ...Il est
fier! ... Il refusera tout de moi maintenant! ... Voyons! ... Je suis
un honnte homme! ... Vais-je par une stupide rsolution empcher le
bonheur de ces enfants? ... Ah! que Mahomet trangle le Divan tout
entier, et avec lui tous les Turcs du nouveau rgime!

Le seigneur Kraban arpentait son salon d'un pas fbrile. Il
repoussait du pied les fauteuils et les coussins. Il cherchait quelque
objet fragile  briser pour soulager sa fureur, et bientt deux
potiches volrent en clats. Puis, il en revenait toujours l:

Amasia ... Ahmet ... non! ... Je ne puis pas tre la cause de leur
malheur ... et cela, pour une question d'amour-propre! ... Retarder ce
mariage ..., c'est l'empcher, peut-tre! ... Mais ... cder! ...
cder! ... moi! ... Ah! qu'Allah me vienne en aide!

Et, sur cette dernire invocation, le soigneur Kraban, emport par
une de ces colres qui ne peuvent plus se traduire ni par gestes ni
par paroles, s'lana hors du salon.




XVI


OU IL EST DMONTR UNE FOIS DE PLUS QU'IL N'Y A RIEN DE TEL QUE LE
HASARD POUR ARRANGER LES CHOSES.

Si Scutari tait en fte, si, sur les quais, depuis le port jusqu'au
del du Kiosque du sultan, il y avait foule, la foule n'tait pas
moins considrable de l'autre ct du dtroit,  Constantinople, sur
les quais de Galata, depuis le premier pont de bateaux jusqu'aux
casernes de la place de Top'han. Aussi bien les eaux douces d'Europe,
qui forment le port de la Corne-d'Or, que les eaux amres du Bosphore,
disparaissaient sous la flottille de caques, d'embarcations
pavoises, de chaloupes  vapeur, charges de Turcs, d'Albanais, de
Grecs, d'Europens ou d'Asiatiques, qui faisaient un incessant
va-et-vient entre les rives des deux continents. Trs certainement, ce
devait tre un attrayant et peu ordinaire spectacle que celui qui
pouvait attirer un tel concours de populaire.

Donc, lorsque Ahmet et Slim, Amasia et Nedjeb, aprs avoir pay la
nouvelle taxe, dbarqurent  l'chelle de Top'han, se trouvrent-ils
transports dans un brouhaha de plaisirs, auquel ils taient peu
d'humeur  prendre part.

Mais, puisque le spectacle, quel qu'il ft, avait eu le privilge
d'attirer une telle foule, il tait naturel que le seigneur Van
Mitten,--il l'tait bien, maintenant, et seigneur kurde, encore! sa
fiance, la noble Saraboul, et son beau-frre, le seigneur Yanar,
suivis de l'obissant Bruno, fussent au nombre des curieux.

Aussi, Ahmet, trouva-t-il sur le quai ses anciens compagnons de
voyage. tait-ce Van Mitten qui promenait sa nouvelle famille, ou
n'tait-il pas plutt promen par elle? Ce dernier cas parat
infiniment plus probable.

Quoi qu'il en ft, au moment o Ahmet les rencontra, Saraboul disait 
son fianc:

Oui, seigneur Van Mitten, nous avons des ftes encore plus belles au
Kurdistan!

Et Van Mitten rpondait d'un ton rsign:

Je suis tout dispos  le croire, belle Saraboul.

Ce qui lui valut de Yanar cette trs sche rponse:

Et vous faites bien.

Cependant, quelques cris,--on et mme dit des cris qui dnotaient une
certaine impatience,--se faisaient entendre parfois dans cette foule;
mais Ahmet et Amasia n'y prtaient gure attention.

Non, chre Amasia, disait Ahmet, je connaissais bien mon oncle, et
cependant je ne l'aurais jamais cru capable de pousser l'enttement
jusqu' une telle duret de coeur!

--Alors, dit Nedjeb, tant qu'il faudra payer cet impt, il ne
reviendra jamais  Constantinople?

--Lui?... jamais! rpondit Ahmet.

--Si je regrette cette fortune que le seigneur Kraban va nous faire
perdre, dit Amasia, ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, mon cher
Ahmet, pour vous seul!

--Oublions tout cela ... rpondit Ahmet, et, pour le mieux oublier,
pour rompre avec cet oncle intraitable, en qui j'avais vu un pre
jusqu'ici, nous quitterons Constantinople pour retourner  Odessa!

--Ah! ce Kraban! s'cria Slim qui tait outr. Il serait digne du
dernier supplice!

--Oui, rpondit Nedjeb, comme, par exemple, d'tre le mari de cette
Kurde! Pourquoi n'est-ce pas lui qui l'a pouse?

Il va sans dire que Saraboul, tout entire au fianc qu'elle venait de
reconqurir, n'entendit pas cette dsobligeante rflexion de Nedjeb,
ni la rponse de Slim, disant:

Lui? ... il aurait fini par la dompter ... comme,  force
d'enttement, il dompterait des btes froces!

--Peut-tre bien! murmura mlancoliquement Bruno. Mais, en attendant,
c'est mon pauvre matre qui est entr dans la cage!

Cependant, Ahmet et ses compagnons ne prenaient qu'un fort mdiocre
intrt  tout ce qui se passait sur les quais de Pra et de la
Corne-d'Or. Dans la disposition d'esprit o ils se trouvaient, cela
les intressait peu, et c'est  peine s'ils entendirent un Turc dire 
un autre Turc:

Un homme vraiment audacieux, ce Storchi! Oser traverser le Bosphore
... d'une faon....

--Oui, rpondit l'autre en riant, d'une faon que n'ont point prvue
les collecteurs chargs de percevoir la nouvelle taxe des caques!

Mais, si Ahmet ne chercha mme pas  se rendre compte de ce que se
disaient ces deux Turcs, il lui fallut bien rpondre, quand il
s'entendit interpeller directement par ces mots:

Eh! voil le seigneur Ahmet!

C'tait le chef de police,--celui-l mme dont le dfi avait lanc le
seigneur Kraban dans ce voyage autour de la mer Noire,--qui lui
adressait la parole.

Ah! c'est vous, monsieur? rpondit Ahmet.

--Oui ... et tous nos compliments, en vrit! Je viens d'apprendre
que le seigneur Kraban a russi  tenir sa promesse! Il vient
d'arriver  Scutari, sans avoir travers le Bosphore!

--En effet! rpliqua Ahmet d'un ton assez sec.

--C'est hroque! Pour ne pas payer dix paras, il lui en aura cot
quelques milliers de livres!

--Comme vous dites!

--Eh! le voil bien avanc, le seigneur Kraban! rpondit
ironiquement le chef de police. La taxe existe toujours, et, pour peu
qu'il persiste encore dans son enttement, il sera forc de reprendre
le mme chemin pour revenir  Constantinople!

--Si cela lui plait, il le fera! riposta Ahmet, qui, tout furieux
qu'il fut contre son oncle, n'tait pas d'humeur  couter, sans y
rpondre, les moqueuses observations du chef de police.

--Bah! il finira par cder, reprit celui-ci, et il traversera le
Bosphore! ... Mais les prposs guettent les caques et l'attendent au
dbarquement! ... Et,  moins qu'il ne passe  la nage ... ou en
volant....

--Pourquoi pas, si cela lui convient?.... rpliqua trs schement
Ahmet.

En ce moment, un vif mouvement de curiosit agita la foule. Un murmure
plus accentu se fit entendre. Tous les bras se tendirent vers le
Bosphore, en convergeant vers Scutari. Toutes les ttes taient en
l'air.

Le voil! ... Storchi! ... Storchi!

Des cris retentirent bientt de toutes parts.

Ahmet et Amasia, Slim et Nedjeb, Saraboul, Van Mitten et Yanar, Bruno
et Nizib se trouvaient alors  l'angle que fait le quai de la
Corne-d'Or, prs de l'chelle de Top'han, et ils purent voir quel
mouvant spectacle tait offert  la curiosit publique.

Du ct de Scutari, hors des eaux du Bosphore, environ  six cents
pieds de la rive, s'lve une tour qui est improprement appele Tour
de Landre. En effet, c'est l'Hellespont, c'est--dire le dtroit
actuel des Dardanelles, que ce clbre nageur traversa entre Sestos et
Abydos pour aller rejoindre Hro, la charmante prtresse de
Vnus,--exploit qui fut renouvel, il y a quelque soixante ans, par
lord Byron, fier comme peut l'tre un Anglais d'avoir franchi en une
heure dix minutes les douze cents mtres qui sparent les deux rives.

Est-ce que ce haut fait allait tre renouvel,  travers le Bosphore,
par quelque amateur, jaloux du hros mythologique et de l'auteur du
_Corsaire_? Non.

Une longue corde tait tendue entre les rives de Scutari et la tour de
Landre, dont le nom moderne est Keuz-Koulessi,--ce qui signifie Tour
de la Vierge. De l, cette corde, aprs avoir repris un point d'appui
solide, traversait tout le dtroit sur une longueur de treize cents
mtres, et venait se rattacher  un pylne de bois, dress  l'angle
du quai de Galata et de la place de Top'han.

Or, c'tait sur cette corde qu'un clbre acrobate, le fameux
Storchi,--un mule du non moins fameux Blondin,--allait tenter de
franchir le Bosphore. Il est vrai que, si Blondin, en traversant ainsi
le Niagara, et absolument risqu sa vie dans une chute de prs de
cent cinquante pieds au milieu des irrsistibles rapides de la
rivire, ici, dans ces eaux tranquilles, Storchi, en cas d'accident,
devait en tre quitte pour un plongeon dont il se retirerait sans
grand mal.

Mais, de mme que Blondin avait accompli sa traverse du Niagara en
portant un trs confiant ami sur ses paules, de mme Storchi allait
suivre cette route arienne avec un de ses confrres en gymnastique.
Seulement, s'il ne le portait pas sur son dos, il allait le vhiculer
dans une brouette, dont la roue, creuse en gorge  sa jante, devait
mordre plus solidement tout le long de la corde tendue.

On en conviendra, c'tait l un curieux spectacle: treize cents mtres
au lieu des neuf cents pieds du Niagara! Chemin long et propice  plus
d'une chute!

Cependant, Storchi avait paru sur la premire partie de la corde, qui
runissait la rive asiatique  la Tour de la Vierge. Il poussait son
compagnon devant lui, dans la brouette, et il arriva, sans accidents,
au phare plac au sommet de Keuz-Koulessi.

De nombreux hurrahs salurent ce premier succs.

On vit alors le gymnaste redescendre adroitement la corde qui, si
fortement qu'on l'et tendue, se courbait en son milieu presque 
toucher les eaux du Bosphore. Il brouettait toujours son confrre,
s'avanant d'un pied sr, et conservant son quilibre avec une
imperturbable adresse. C'tait vraiment superbe!

Lorsque Storchi eut atteint le milieu du trajet, les difficults
devinrent plus grandes, car il s'agissait alors de remonter la pente
pour arriver au sommet du pylne. Mais les muscles de l'acrobate
taient vigoureux, ses bras et ses jambes fonctionnaient
merveilleusement, et il poussait toujours la brouette, o se tenait
son compagnon immobile, impassible, aussi expos et aussi brave que
lui,  coup sr, et qui ne se permettait pas un seul mouvement de
nature  compromettre la stabilit du vhicule.

Enfin, un concert d'admiration et un cri de soulagement clatrent!

Storchi tait arriv, sain et sauf,  la partie suprieure du pylne,
et il en descendait, ainsi que son confrre, par une chelle qui
aboutissait  l'angle du quai, o Ahmet et les siens se trouvaient
placs.

L'audacieuse entreprise avait donc pleinement russi, mais, on en
conviendra, celui que Storchi venait de brouetter de la sorte avait
bien droit  la moiti des bravos que l'Asie, en leur honneur,
envoyait  l'Europe.

Mais, quel cri fut alors pouss par Ahmet! Devait-il, pouvait-il en
croire ses yeux? Ce compagnon du clbre acrobate, aprs avoir srr
la main de Storchi, s'tait arrt devant lui et le regardait en
souriant.

Kraban, mon oncle Kraban!.... s'cria Ahmet, pendant que les deux
jeunes filles, Saraboul, Van Mitten, Yanar, Slim, Bruno, tous se
pressaient  ses cts.

C'tait le seigneur Kraban en personne!

Moi-mme, mes amis, rpondit-il avec l'accent du triomphe, moi-mme
qui ai trouv ce bravo gymnaste prt  partir, moi qui ai pris la
place de son compagnon, moi qui ai pass le Bosphore! ... non! ...
par-dessus le Bosphore, pour venir signer  ton contrat, neveu Ahmet!

--Ah! seigneur Kraban! ... mon oncle! s'criait Amasia. Je savais
bien que vous ne nous abandonneriez pas!

--C'est bien, cela! rptait Nedjeb en battant des mains.

--Quel homme! dit Van Mitten! On ne trouverait pas son pareil dans
toute la Hollande!

--C'est mon avis! rpondit assez schement Saraboul.

--Oui! j'ai pass, et sans payer, reprit Kraban en s'adressant cette
fois au chef de police, oui! sans payer ... , si ce n'est deux mille
piastres que m'a cot ma place dans la brouette et les huit cent
mille dpenses pendant le voyage!

--Tous mes compliments, rpondit le chef de police, qui n'avait pas
autre chose  faire qu' s'incliner devant un enttement pareil.

Les cris d'acclamation retentirent alors de toutes parts en l'honneur
du seigneur Kraban, pendant que ce bienfaisant ttu embrassait de bon
coeur sa fille Amasia et son fils Ahmet.

Mais il n'tait point homme  perdre son temps,--mme dans
l'enivrement du triomphe.

Et maintenant, allons chez le juge de Constantinople! dit-il.

--Oui, mon oncle, chez le juge, rpondit Ahmet. Ah! vous tes bien le
meilleur des hommes!

--Et, quoi que vous en disiez, rpliqua le seigneur Kraban, pas
entt du tout ...  moins qu'on ne me contrarie!

Il est inutile d'insister sur ce qui se passa ensuite. Ce jour-mme,
dans l'aprs-midi, le juge recevait le contrat, puis, l'iman disait
une prire  la mosque, puis, on rentrait  la maison de Galata, et,
avant que le minuit du 30 de ce mois fut sonn, Ahmet tait mari,
bien mari,  sa chre Amasia,  la richissime fille du banquier
Slim.

Le soir mme, Van Mitten, ananti, se prparait  partir pour le
Kurdistan en compagnie du seigneur Yanar, son beau-frre, et de la
noble Saraboul, dont une dernire crmonie, en ce pays lointain,
allait faire dfinitivement sa femme.

Au moment des adieux, en prsence d'Ahmet, d'Amasia, de Nedjeb, de
Bruno, il ne put s'empcher de dire avec un doux reproche  son ami:

Quand je pense, Kraban, que c'est pour n'avoir pas voulu vous
contrarier que me voil mari ... mari une seconde fois!

--Mon pauvre Van Mitten, rpondit le seigneur Kraban, si ce mariage
devient autre chose qu'un rve, je ne me le pardonnerai jamais!

--Un rve! ... reprit Van Mitten! Est-ce que cela a l'air d'un rve!
Ah! sans cette dpche!....

Et, en parlant ainsi, il tirait de sa poche la dpche froisse, et il
la parcourait machinalement.

--Oui! ... Cette dpche ... _Madame Van Mitten, depuis cinq
semaines, dcde ...  rejoindre...._

--Dcde  rejoindre? ... s'cria Kraban. Qu'est-ce que cela
signifie? Puis, lui arrachant la dpche des mains, il lisait:

Madame Van Mitten, depuis cinq semaines, dcide  rejoindre son
mari, est part pour Constantinople.

Dcide!... pas dcde!

--Il n'est pas veuf!

Ces mots s'chappaient de toutes les bouches, pendant que Kraban
s'criait, non sans raison cette fois:

Encore une erreur de ce stupide tlgraphe!... Il n'en fait jamais
d'autres!

--Non! pas veuf! ... pas veuf! ... rptait Van Mitten, et trop
heureux de revenir  ma premire femme ... par peur de la seconde!

Quand le seigneur Yanar et la noble Saraboul apprirent ce qui s'tait
pass, il y eut une explosion terrible. Mais enfin il fallut bien se
rendre. Van Mitten tait mari, et, le jour mme, il retrouvait sa
premire, son unique femme, qui lui apportait, en guise de
rconciliation, un magnifique oignon de _Valentia_.

Nous aurons mieux, ma soeur, dit Yanar pour consoler l'inconsolable
veuve, mieux que....

--Que ce glacon de Hollande! ... rpondit la noble Saraboul, et ce ne
sera pas difficile!

Et ils repartirent tous deux pour le Kurdistan, mais il est probable
qu'une gnreuse indemnit de dplacement, offerte par le riche ami de
Van Mitten contribua  leur rendre moins pnible leur retour en ce
pays lointain.

Mais enfin, le seigneur Kraban ne pouvait avoir toujours une corde
tendue de Constantinople  Scutari pour passer le Bosphore.
Renona-t-il donc  le jamais traverser?

Non! Pendant quelque temps, il tint bon et ne bougea pas. Mais, un
jour, il alla tout simplement offrir au gouvernement de lui racheter
ce droit sur les caques. L'offre fut accepte. Cela lui cota gros
sans doute, mais il devint plus populaire encore, et les trangers ne
manquent jamais de rendre maintenant visite  Kraban-le-Ttu, comme 
l'une des plus tonnantes curiosits de la capitale de l'Empire
Ottoman.


FIN DE LA DEUXIME PARTIE




TABLE DES MATIRES

       *       *       *       *       *

DEUXIME PARTIE

I.--Dans lequel on retrouve le seigneur Kraban, furieux d'avoir
vojag en chemin de fer.

II.--Dans lequel Van Mitten se dcide  cder aux obsessions de Bruno
et ce qui s'en suit.

III.--Dans lequel Bruno joue  son camarade Nizib un tour que le
lecteur voudra bien lui pardonner.

IV.--Dans lequel tout se passe au milieu des clats de la foudre et de
la fulguration des clairs.

V.--De quoi l'on cause et ce que l'on voit sur la route d'Atina 
Trbizonde.

VI.--O il est question de nouveaux personnages que le seigneur
Kraban va rencontrer au caravansrail de Rissar.

VII.--Dans lequel le juge de Trbizonde procde  son enqute d'une
faon assez ingnieuse.

VIII.--Qui finit d'une manire trs inattendue, surtout pour l'ami Van
Mitten.

IX.--Dans lequel Van Mitten, en se fianant  la noble Saraboul, a
l'honneur de devenir beau-frre du seigneur Yanar.

X.--Pendant lequel les hros de cette histoire ne perdent ni un jour
ni une heure.

XI.--Dans lequel le seigneur Kraban se ranga  l'avis du guide, un
peu contre l'opinion de son neveu Ahmet.

XII.--Dans lequel il est rapporta quelques propos changs entre la
noble Saraboul et son nouveau fianc.

XIII.--Dans lequel, aprs avoir tenu tte  son ne, le seigneur
Kraban tient tte  son plus mortel ennemi XIV.--Dans lequel Van
Mitten essaie de faire comprendre la situation  la noble Saraboul.

XV.--O l'on verra le seigneur Kraban plus ttu encore qu'il ne l'a
jamais t.

XVI.--O il est dmontr une fois de plus qu'il n'y a rien de tel que





End of the Project Gutenberg EBook of Keraban Le Tetu, Vol. II, by Jules Verne

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK KERABAN LE TETU, VOL. II ***

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unless a copyright notice is included.  Thus, we usually do not
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We are now trying to release all our eBooks one year in advance
of the official release dates, leaving time for better editing.
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Please note neither this listing nor its contents are final til
midnight of the last day of the month of any such announcement.
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can get to them as follows, and just download by date.  This is
also a good way to get them instantly upon announcement, as the
indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.

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ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03

Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90

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We produce about two million dollars for each hour we work.  The
time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
searched and analyzed, the copyright letters written, etc.   Our
projected audience is one hundred million readers.  If the value
per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
files per month:  1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
If they reach just 1-2% of the world's population then the total
will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.

The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

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***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

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**The Legal Small Print**


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They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
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     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
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          or other equivalent proprietary form).

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